Charles Dickens

1846

Dombay et fils

Ont participé à cette édition électronique : Stella Louis (Édition TEI).

Tome premier §

Chapitre premier. Dombey père et Dombey fils. §

Dans un coin de la chambre où l’on avait laissé peu de jour, était assis dans un grand fauteuil, près du lit, Dombey père ; Dombey fils reposait, chaudement enveloppé, dans un petit berceau d’osier, placé avec soin sur un sofa peu élevé, juste en face et tout près du feu : on eût dit un petit gâteau auquel il fallait faire prendre couleur, pendant qu’il était encore tendre.

Dombey père avait environ quarante-huit ans ; Dombey fils environ quarante-huit minutes. Dombey père était un peu chauve, un peu rouge, et quoiqu’il fût grand et bien fait, il avait l’air trop dur et trop guindé pour plaire à première vue. Dombey fils, lui, était tout à fait chauve, tout à fait rouge, et, quoiqu’il fût comme d’ordinaire et incontestablement un bel enfant, toute sa petite personne, à ce moment encore, était quelque peu ramassée et bigarrée de plaques variées.

Le temps et le souci, son frère, avaient laissé des marques sur le front de Dombey père, comme le forestier marque un arbre destiné à tomber au jour voulu. Le temps et le souci ! jumeaux impitoyables, qui marchent à grands pas à travers les forêts humaines, marquant l’un, marquant l’autre à mesure qu’ils avancent. Mille petites rides se croisaient aussi en tous sens sur la figure de Dombey fils ; mais ces rides, le temps trompeur devait se plaire à les adoucir et à les effacer du plat de sa faux, comme pour faire ensuite des entailles plus profondes.

Dombey père était transporté de joie. C’était un événement depuis si longtemps attendu ! Il secouait, il secouait la lourde chaîne d’or, suspendue à son gilet sous son bel habit bleu, dont les boutons brillants reflétaient, à distance, la faible clarté du foyer. Dombey fils, ses poings serrés comme une pelote, semblait à sa petite manière, se carrer glorieusement dans la vie, où il venait d’entrer d’une façon si inattendue.

« Allons, madame Dombey, la maison sera encore une fois, non-seulement de nom, mais de fait, maison Dombey et fils ; Dom… bey et fils ! »

Ces paroles de M. Dombey produisirent sur lui-même un effet si agréable, qu’il fit suivre d’un mot de tendresse le nom de Mme Dombey. Il hésita bien quelque peu à la vérité, n’étant guère accoutumé à cette formule.

« Madame Dombey ! Ma… ma chère, dit-il. »

Une rougeur passagère, causée par la surprise, colora légèrement les joues de la malade qui leva les yeux vers son mari.

« On le baptisera du nom de Paul, ma… ma… madame Dombey, cela va sans dire. »

Elle répéta faiblement ces derniers mots ou plutôt sembla les répéter par un mouvement des lèvres, et referma les yeux.

« C’est le nom de son père, madame Dombey, et de son grand-père aussi ! Ah ! si son grand-père vivait encore ! » Et il redit du même ton que la première fois : Dom… bey et fils.

L’unique pensée de la vie de M. Dombey était tout entière dans ces mots. La terre était faite pour le commerce de la maison Dombey et fils ; le soleil et la lune pour l’éclairer. C’était pour porter ses vaisseaux que les rivières et les mers avaient été créées ; les arcs-en-ciel, pour elle seule, promettaient le beau temps ; les vents ne soufflaient que pour favoriser ou pour contrarier ses entreprises ; enfin, les étoiles et les planètes tournaient dans leurs orbites pour conserver l’équilibre au système, dont elle était le centre. Les abréviations les plus ordinaires prenaient aux yeux de M. Dombey de nouvelles significations et n’avaient de rapport qu’à sa maison de commerce. A. D. ne signifiait nullement anno Domini, mais bien anno Dombei et fils.

Dans la carrière qu’il avait à fournir entre la naissance et la mort, il s’était élevé, son père l’avait fait avant lui, de la position de Dombey fils à celle de Dombey père ; et, depuis une vingtaine d’années, il était le seul représentant de la maison de commerce. Sur ces vingt années, il avait été marié dix ans à une femme qui, suivant quelques-uns, avait pu lui donner sa main, mais non son cœur : le bonheur de cette femme appartenait au passé, et son âme brisée par une passion déçue, ne trouvait plus de douceur qu’à accomplir avec résignation les devoirs que lui imposait le présent. Il n’était pas probable que ces cancans de la ville fussent jamais parvenus aux oreilles de M. Dombey, que la chose touchait de si près ; mais, lors même qu’il en aurait eu connaissance, personne au monde n’aurait été sur ce sujet plus incrédule que lui. Les Dombey père et fils avaient souvent travaillé dans les cuirs, mais dans les cœurs… jamais. Ils laissaient cette denrée de fantaisie aux filles, aux écoliers et aux romans. D’ailleurs, à tous ces propos M. Dombey avait à opposer de bons arguments : « une alliance avec moi, Dombey, doit, par la nature même des choses, un honneur et une distinction pour toute femme de bon sens. L’espoir de donner naissance à un nouvel associé d’une maison comme la mienne ne peut manquer d’éveiller des idées de gloire et d’ambition dans le cœur de la femme la moins ambitieuse. Mme Dombey s’est mariée sous cette convention : elle est devenue partie intégrante et nécessaire d’un établissement riche et considéré, je ne parle même pas de la possibilité de perpétuer dans la même famille la maison de commerce. Mme Dombey ne pouvait ignorer aucun de ces avantages. Depuis elle a pu se rendre compte chaque jour de la position que j’occupe dans le monde. À ma table, Mme Dombey a toujours tenu le haut bout, et toujours elle a fait les honneurs de ma maison de la manière la plus convenable et la plus irréprochable. Mme Dombey doit avoir été heureuse ; il n’en peut être autrement. »

Une seule chose, tout au plus, pouvait avoir manqué au bonheur de Mme Dombey. Oui, une seule, M. Dombey en convenait, mais cette chose, il est vrai, avait une grande importance : depuis dix ans qu’ils étaient mariés ensemble, et jusqu’à ce jour où M. Dombey était assis dans le grand fauteuil près du lit, secouant, secouant sa lourde chaîne d’or, leur union n’avait pas produit de résultats, ou du moins c’était tout comme. Ils avaient eu, à la vérité, une fille six ans auparavant, et l’enfant, qui s’était furtivement glissée dans la chambre, s’était blottie, sans mot dire, dans un coin d’où elle pouvait voir la figure de sa mère. Mais qu’était-ce qu’une fille pour la maison Dombey et fils ? Au point de vue de l’importance du nom et de la dignité de la maison, une fille n’était qu’une fausse pièce sans cours légal, un enfant de rebut, rien de plus.

Cependant M. Dombey trouvait à ce moment la coupe de son bonheur assez pleine pour en laisser tomber une goutte ou deux et arroser l’aride existence de sa petite fille.

Aussi lui dit-il : « Florence, je vous permets d’aller regarder votre joli petit frère, si vous voulez ; mais ne le touchez pas. »

L’enfant jeta un coup d’œil pénétrant sur l’habit bleu et la cravate blanche et roide de M. Dombey ; car pour la pauvre petite, un père, c’était un gilet bleu, une cravate blanche, des bottes neuves, une grosse montre et voilà tout. Mais ses regards se reportèrent bien vite vers sa mère, et elle ne fit plus ni mouvement, ni réponse.

Un instant après, Mme Dombey ouvrit les yeux et aperçut l’enfant. La petite fille s’élança vers elle, et debout, sur la pointe des pieds, pour mieux couvrir sa mère de baisers, elle se serra contre elle avec un mouvement de tendresse désespérée, qui n’était pas de son âge.

« Oh ! mon Dieu ! La petite maladroite, avec son exaltation fiévreuse ! dit M. Dombey de mauvaise humeur. Je ferais peut-être bien de prier le docteur Peps de remonter. Allons, je vais descendre, je vais descendre. Je n’ai pas besoin de vous dire, ajouta-t-il, en s’arrêtant un moment au sofa placé devant le feu, de prendre le plus grand soin de ce jeune gentleman, madame…

— Blockitt, Monsieur, fit la garde, sorte de créature souriante, aux agréments fanés, qui n’avait d’autre prétention, en déclinant son nom, que d’achever poliment la phrase de M. Dombey.

— Je n’ai pas besoin de vous recommander ce jeune gentleman, madame Blockitt.

— Non, certes, monsieur. Je me souviens encore, quand Mlle Florence vint au monde…

— Oui, oui, répondit M. Dombey, en se penchant sur le berceau avec un imperceptible froncement de sourcils. Mlle Florence ; c’était très-bien, mais aujourd’hui, c’est autre chose. Ce jeune gentleman a une destinée à accomplir. Oui, une destinée, mon petit ami ! » et en s’adressant ainsi à l’enfant, il porta une de ses petites mains à ses lèvres et la baisa ; puis, comme s’il craignait que ce mouvement n’eût compromis sa dignité, il sortit aussitôt d’un air assez embarrassé.

Le docteur Parker Peps, l’un des médecins de la cour, s’était acquis une immense réputation en facilitant, par le secours de son art, l’accroissement des premières familles. En ce moment, il se promenait de long en large dans le salon, les mains derrière le dos, à la grande admiration du médecin ordinaire des Dombey, qui, depuis six semaines, ne manquait pas de dire, en se rengorgeant, à tous ses malades, à tous ses amis, à toutes ses connaissances que d’heure en heure, jour et nuit, il s’attendait à être appelé en consultation avec le célèbre docteur Parker Peps.

« Eh ! bien, Monsieur, dit le docteur Parker Peps d’une voix ronde, grave et sonore, un peu voilée pour la circonstance comme le marteau de la porte qu’on avait emmitouflé pour le rendre moins éclatant. Eh ! bien, monsieur, votre visite a-t-elle réveillé votre chère épouse ?

— Ou du moins ranimé, » insinua doucement le médecin de la famille, avec un salut à l’adresse du docteur Parker, salut qui voulait dire : Excusez-moi d’avoir placé mon petit mot, mais c’est un détail qui a sa valeur.

M. Dombey fut très-embarrassé à cette question. Il avait si peu songé à la malade, qu’il n’était pas en état d’y répondre ; il s’en tira en priant le docteur de vouloir bien remonter.

« Volontiers, fit M. Parker. Nous ne devons pas vous cacher, monsieur, ajouta-t-il, qu’il y a chez madame la duchesse… Ah ! pardon, c’est une confusion de noms ; je voulais dire qu’il y a chez votre aimable dame un manque de force, un certain degré de langueur, une absence générale d’élasticité que nous aimerions mieux… ne pas…

— Ne pas voir, dit le médecin de la famille, finissant la phrase du docteur Parker Peps, en s’inclinant de nouveau.

— Précisément. Que nous aimerions mieux ne pas voir, reprit le docteur Parker. Il semblerait que le système nerveux de lady Cankaby ;… excusez-moi, je voulais dire de madame Dombey ; je confonds les noms de mes clientes.

— Elles sont si nombreuses ! dit tout bas le médecin de la famille. Oui, on peut se tromper… Ce n’est pas étonnant, quand on a une clientèle comme celle du savant docteur Parker Peps. Tout le beau quartier de West-end…

— Précisément. Je vous remercie, fit le docteur. Oui, comme je le faisais observer, il semblerait que le système de notre malade a été tellement ébranlé par quelque rude coup, qu’il faudrait un grand, un violent…

— Un vigoureux effort, murmura le docteur de la famille.

— Précisément, dit le docteur, un vigoureux effort pour lui sauver la vie. Monsieur Pilkins, ici présent, qui, par sa position de médecin de la famille ; – et personne, assurément, n’a plus de titres pour mériter cette confiance…

— Oh ! fit M. Pilkins, éloge bien flatteur venant d’une des célébrités de la science !

— Vous êtes trop bon en vérité. Monsieur Pilkins, donc, qui en sa qualité de médecin de la famille connaît mieux le tempérament de la malade à l’état normal (et c’est un point très-important pour fixer notre opinion dans les circonstances présentes), pense avec moi qu’il faut rappeler la vie par un vigoureux effort, et que si notre intéressante amie la comtesse de Dombey… Ah ! pardon, madame Dombey, dis-je, ne pouvait…

— Supporter, dit le docteur de la famille.

— Cette secousse, continua le docteur Parker Peps, il pourrait survenir une crise que monsieur Pilkins et moi nous ne pourrions que déplorer de tout notre cœur. »

Cela dit, les deux médecins restèrent quelques secondes les yeux fixés sur le plancher ; puis, sur un signe muet du docteur Parker Peps, on se dirigea vers l’étage supérieur ; le médecin de la famille ouvrit la porte pour laisser passer le praticien distingué, et entra après lui, toujours en faisant force politesses.

Dire que M. Dombey n’était pas affecté, à sa manière, de ce qu’il venait d’apprendre, ce serait être injuste à son égard. Sans doute, il n’était pas homme à se laisser ébranler ou abattre, mais bien certainement il sentait intérieurement que, si sa femme venait à s’affaiblir et à mourir, il en serait vraiment très-fâché ; il lui manquerait une pièce importante de son ménage, comme s’il venait à perdre de l’argenterie, ou tout autre objet de quelque valeur, qui lui coûterait un sincère regret. Il va sans dire pourtant que sa douleur était calme, commerciale, de bon ton et résignée.

Ses méditations sur ce sujet furent bientôt interrompues par le frôlement d’une robe dans l’escalier, puis par la subite irruption dans la chambre d’une dame déjà sur le retour, mais dont la mise très-jeune et surtout la fine taille pouvaient, grâce au corset, dissimuler quelques années. Elle courut à lui en se tortillant et en minaudant, encore tout agitée d’une émotion contenue, et, jetant ses bras autour de son cou, elle dit d’une voix entrecoupée :

« Mon cher Paul ! c’est un vrai Dombey !

— C’est bon, c’est bon, reprit son frère (car M. Dombey était son frère). Je crois qu’il a un air de famille, mais ne vous mettez pas dans cet état, Louisa.

— C’est ridicule, je le sais bien, dit Louisa en s’asseyant et en tirant son mouchoir ; mais c’est plus fort que moi. Oh ! voyez-vous, c’est un Dombey, un vrai Dombey ! De ma vie, je n’ai vu chose pareille !

— Mais… Fanny ? dit M. Dombey. Fanny, comment va-t-elle ?

— Mon cher Paul, ne vous tourmentez pas, reprit Louisa. Croyez-moi, ce n’est rien. Il y a épuisement sans doute ; mais quelle différence entre son état et le mien, quand j’ai mis au monde George ou Frédéric ! Il faut un effort, voilà tout. Ah ! si notre cher Fanny était du sang des Dombey ! Mais c’est égal, elle prendra le dessus, j’en suis sûre ; sachant qu’on lui demande comme un devoir de faire un effort, elle le fera ; oui, certes, elle le fera ! Mon cher Paul, c’est faiblesse, sottise même, si vous voulez, d’être si émue, de trembler ainsi des pieds à la tête, mais je me sens dans un si drôle d’état que je vous demanderai, s’il vous plaît, un doigt de vin et un morceau de ce gâteau. J’ai pensé tomber par la fenêtre de l’escalier en quittant Fanny et le cher petit piauleur. »

Ces derniers mots étaient inspirés par un retour vif et subit de sa pensée vers le petit enfant.

Ils furent suivis d’un léger coup frappé à la porte.

« Madame Chick, dit d’un ton caressant une voix de femme en dehors, comment vous trouvez-vous, ma chère amie ?

— Mon cher Paul, dit Louisa à voix basse en se levant, c’est miss Tox. La meilleure personne du monde ! Je n’aurais jamais eu le courage de venir ici sans elle ! Miss Tox, je vous présente mon frère, monsieur Dombey. Paul, je vous présente miss Tox, ma bonne, ma meilleure amie. »

La personne que Mme Chick venait de présenter ainsi à son frère avait une figure longue, maigre et si fanée qu’elle n’avait pas dû être dans le principe bon teint comme disent les marchands d’étoffes, et que peu à peu elle avait fini par passer. Hors cela, on pouvait la donner comme la fleur du bon ton et de la plus exquise politesse. Par suite d’une habitude qu’elle avait contractée depuis longtemps, d’écouter avec admiration tout ce qui se disait en sa présence, et de considérer attentivement les personnes qui parlaient, comme pour graver à tout jamais leur image dans son âme, sa tête était toujours penchée du même côté ; ses mains, par habitude, se levaient convulsivement par un mouvement involontaire d’admiration ; ses yeux exprimaient la même inspiration. Elle avait la voix la plus douce qu’on eût jamais entendue ; et son nez, étonnamment aquilin, avait juste au milieu une légère protubérance assez semblable à la clef de voûte d’un pont en dos d’âne. À partir de ce point, il descendait par une pente rapide tout le long de son visage avec le ferme propos de ne plus remonter à aucun prix.

Tout ce que portait miss Tox, quoique joli et de bonne qualité, avait quelque chose de roide et d’étriqué. Sur ses bonnets et sur ses chapeaux on voyait de singulières petites fleurs de plantes communes. À ses cheveux se mêlaient parfois des herbes étranges, et plus d’un œil malin avait souvent remarqué que ses cols, ses manchettes, ses jabots, ses poignets, tous les colifichets de toilette enfin, dont les deux bouts doivent se rejoindre, n’étaient jamais d’accord et ne pouvaient se rapprocher sans une lutte violente. Elle avait toute une garde-robe de fourrures pour l’hiver : palatines, boas, manchons, rien n’y manquait, mais le poil en était toujours hérissé. Miss Tox ne savait rien ajuster ; elle avait la manie de ces petits sacs à fermoirs, qui partent comme des pistolets, quand on les ferme ; et lorsqu’elle était en grande toilette, elle mettait à son cou le plus insignifiant des bijoux, quelque médaillon terne et opaque comme un vieil œil de poisson. Toutes ces singularités et bien d’autres encore, faisaient croire que miss Tox était loin d’être riche, et qu’elle avait seulement, comme on dit, quelque petite chose dont elle tirait le meilleur parti possible.

À voir sa démarche sautillante, on était porté à croire que, fidèle à son système, sa façon de diviser un pas ordinaire en deux ou trois était en harmonie avec son habitude de ne rien laisser perdre, et de fendre un cheveu en quatre.

« Vraiment, dit miss Tox en faisant une profonde révérence, l’honneur d’être présentée à M. Dombey est une faveur que j’ai depuis longtemps désirée, mais à laquelle j’étais loin de m’attendre en ce moment. Ma chère madame Chick, puis-je dire… ma chère Louisa ? »

Mme Chick prit dans la sienne la main de miss Tox, sans déposer son verre, et dit d’une voix émue en renfonçant une larme : Pouvez-vous le demander ? »

— Eh bien donc, ma chère Louisa, ma tendre amie, comment vous trouvez-vous maintenant ?

— Mieux, reprit Mme Chick. Prenez donc un peu de vin, je vous prie. Vous avez partagé mon inquiétude, et vous devez avoir, autant que moi, besoin de prendre quelque chose. »

M. Dombey, naturellement, fit les honneurs de sa collation improvisée.

« Miss Tox, poursuivit Mme Chick, qui tenait toujours la main de son amie, sachant combien j’étais préoccupée de l’événement d’aujourd’hui, a fait elle-même pour Fanny un petit ouvrage que j’ai promis de lui offrir. C’est tout simplement une pelote destinée à sa toilette ; mais je prétends, je maintiens, j’affirme que miss Tox en a fait un petit chef-d’œuvre de sentiment. Pour moi, À la bienvenue de l’enfant Dombey, c’est de la vraie poésie.

— Est-ce là la devise ? dit M. Dombey.

— Oui, reprit Louisa.

— Mais, rappelez-vous, je vous prie, ma chère Louisa, dit miss Tox d’un ton suppliant, que sans le… comment dirai-je, sans le doute où j’étais de ce qui devait arriver, je n’aurais pas profité de l’équivoque. Ma devise eût été : À la bienvenue de maître Dombey, et ce langage, vous n’en doutez pas, eût été plus conforme à mes sentiments. Mais l’incertitude où l’on est jusqu’au dernier moment, sur le titre de ces petits hôtes que le ciel nous envoie, excusera, je l’espère, une devise qui, autrement, serait d’une familiarité impardonnable » Miss Tox fit, à ces mots, une gracieuse révérence à l’adresse de M. Dombey, qui s’inclina non moins gracieusement. La conversation qui venait de rendre, en quelque sorte, un nouvel hommage à la maison Dombey et fils avait causé à M. Dombey un si vif plaisir, que Mme Chick, qui jusqu’alors n’avait été pour lui qu’une bonne personne et rien de plus, acquit sur lui en un instant plus d’influence que qui que ce fût.

« Eh bien ! dit Mme Chick avec un doux sourire, puisque Fanny nous a donné un Dombey, je lui pardonne tout. »

Ce pardon était charitable et Mme Chick se sentit soulagée, sans cependant qu’elle eût rien à pardonner à sa belle-sœur, si ce n’est peut-être d’avoir épousé son frère, entreprise assez téméraire, et d’avoir, dans la suite, mis au monde une fille au lieu d’un garçon, chose à laquelle on était loin de s’attendre de sa part, comme le faisait souvent observer Mme Chick ; c’était, en effet, bien mal récompenser les attentions et les égards qu’on avait toujours eus pour elle.

M. Dombey, qu’on venait d’avertir de monter promptement, laissa les deux dames ensemble, et miss Tox aussitôt s’abandonna sans réserve à son exaltation.

« Vous ne pouviez manquer d’admirer mon frère, je le savais bien, dit Louisa ; je vous avais prévenue, ma chère. »

Les mains et les yeux de miss Tox exprimèrent toute la vivacité de son sentiment.

« Et sa fortune ? ma chère.

— Ah ! dit miss Tox, profondément émue.

— Im-mense !

— Mais son maintien, ma bonne Louisa, son air noble et digne. Non, jamais je n’ai vu ensemble aussi parfait. Il y a en lui quelque chose de si majestueux, de si imposant, tant d’ampleur, tant d’aplomb ! un duc d’York de la finance, ma chère, non, je n’exagère pas, c’est ainsi que je le définis.

— Eh quoi, mon cher Paul, s’écria Louisa en voyant rentrer son frère, comme vous êtes pâle ! Qu’y a-t-il donc ?

— Je suis bien peiné, Louisa ; on vient de m’apprendre que Fanny…

— Mon cher Paul, n’en croyez rien, répliqua sa sœur en se levant. Si vous avez foi en mon expérience, soyez sûr qu’il s’agit seulement d’amener Fanny à faire un effort sur elle-même. » Là-dessus, elle ôta son chapeau, ajusta son bonnet, remit ses gants d’un air affairé et ajouta : « Mais il faut l’encourager, la violenter même, s’il est nécessaire. Allons, Paul, montez avec moi. »

M. Dombey, qui subissait l’influence de sa sœur, pour la raison que nous avons indiquée, et qui d’ailleurs la croyait femme d’expérience et d’action, la suivit sans hésiter près de la malade.

Mme Dombey était sur son lit, comme il l’avait laissée, pressant sa petite-fille sur son cœur. L’enfant la serrait dans ses bras avec la même force, sans lever la tête, sans écarter sa joue caressante de la figure de sa mère, sans rien voir autour d’elle, muette, immobile, d’œil sec.

« Elle ne goûte de repos qu’avec sa fille, dit tout bas le docteur à M. Dombey. Nous avons pensé qu’il valait mieux faire rentrer la petite. »

Un silence solennel régnait autour du lit ; les deux docteurs, le regard tristement fixé sur ce corps sans mouvement, semblaient donner si peu d’espérance que Mme Chick eut un moment d’hésitation ; mais bientôt prenant courage et rappelant ce qu’elle nommait sa présence d’esprit, elle s’assit près du lit, et dit d’une voix basse, mais accentuée comme pour réveiller une personne endormie :

« Fanny ! Fanny ! »

Pour toute réponse, on n’entendit que le tic-tac des montres de M. Dombey et du docteur Parker, qui semblaient dans le silence lutter de vitesse.

« Fanny ! mon amie, dit Mme Chick en se donnant un air gai, voici M. Dombey qui vient vous voir ; ne voulez-vous pas lui parler ? On voudrait coucher le petit, le cher petit ; Fanny, l’avez-vous vu seulement ? On ne peut le coucher, si vous ne vous réveillez pas. Allons, il est bientôt temps de vous réveiller, n’est-ce pas ? »

Elle se pencha sur le lit, comme pour écouter, regardant en même temps les témoins de cette scène, un doigt posé sur sa bouche.

« Vous dites ?… fit-elle encore. Je ne vous ai pas bien entendue, Fanny ? »

Mais rien, pas de réponse. Le tic-tac des deux montres allait, allait toujours plus vite.

« Voyons, Fanny, dit Mme Chick en changeant de ton ; car la situation devenait sérieuse, et son assurance l’abandonnait malgré elle. Fanny, je me fâcherai avec vous pour tout de bon, si vous ne vous réveillez pas. Il faut faire un effort, peut-être le trouvez-vous au-dessus de vos forces ; mais vous le savez, Fanny, en ce monde, il faut de l’énergie, et l’on ne doit pas se laisser abattre, quand d’aussi graves intérêts reposent sur nous. Allons, essayez. Je vous gronderai, si vous ne le faites pas ! »

Toujours même silence. La lutte des deux montres devenait terrible, furieuse. Elles semblaient se heurter, se renverser dans leur course désordonnée.

« Fanny, dit Louisa alarmée et jetant autour d’elle un regard d’effroi, ouvrez seulement les yeux, tournez-les vers moi pour me prouver que vous m’entendez, que vous me comprenez… Oh ! mon Dieu, messieurs, que faire ?…

Les deux médecins échangèrent un regard, et le docteur Parker se baissant, parla à l’oreille de la petite fille. Celle-ci, n’ayant pas compris, tourna vers lui sa pâle figure et ses grands yeux noirs, mais sans se détacher de sa mère.

Le docteur répéta.

L’enfant redit après lui :

« Maman ! »

Cette petite voix, si connue et si chère, ramena un semblant de sensibilité dans ce corps déjà inanimé. Les cils tremblèrent, les narines tressaillirent, une ombre de sourire effleura les lèvres.

« Maman ! cria l’enfant en poussant des sanglots ; oh ! maman, ma chère maman !

Le visage de la mère était tout entier caché par la chevelure de l’enfant. Le docteur écarta doucement quelques boucles de cheveux. Hélas ! comme ces boucles étaient immobiles ! Il restait si peu de souffle pour les agiter !

Ainsi, la mère étreignant cette frêle épave dans le dernier naufrage, se laissa aller à la dérive sur le sombre et mystérieux océan qui emporte tout dans ses abîmes.

Chapitre II. Précautions prises à temps contre un accident qui jette parfois le trouble dans les maisons les mieux ordonnées. §

« C’est égal ! je me féliciterai toujours d’avoir tout pardonné à notre pauvre Fanny, quand cependant je songeais si peu au malheur qui nous attendait ; en vérité, c’était comme une inspiration ! quoi qu’il arrive, ce sera toujours une consolation pour moi ! »

Mme Chick fit cette touchante réflexion en entrant dans le salon. Elle venait de faire sa revue à l’étage supérieur, où les couturières travaillaient au deuil de la famille. Son observation s’adressait à M. Chick, gros homme chauve, à la figure large, les mains continuellement dans les poches, toujours sifflant, toujours fredonnant. Siffler et fredonner, c’était sa vie ; aussi avait-il grand’peine à se contenir en ce moment, quoiqu’il comprît, toute l’inconvenance d’une telle conduite au milieu d’une famille en deuil.

« Ne vous fatiguez pas trop, Louisa, dit M. Chick, ou vous tomberez malade, certainement. Tra, déri déra, tra der… Ah ! mon Dieu, je m’oublie ! Aujourd’hui on est là, demain on n’y est plus. »

Mme Chick se contenta de lancer à son mari un regard plein de reproches et reprit le fil de son discours.

« J’espère, dit-elle, que cette douloureuse circonstance nous apprendra à ne pas nous laisser abattre, mais à faire à propos tous les efforts qu’on exige de nous. Il y a une morale dans toute chose, il faut savoir en profiter. Profitons de celle-là, ou nous serions bien coupables. »

Un moment de profond silence suivit cette remarque, et M. Chick entonna aussitôt l’air, très-peu de circonstance : Il était un vieux savetier. Puis, s’arrêtant court, tout confus :

« Certainement, dit-il, nous serions bien coupables de ne pas profiter d’une aussi triste leçon !

— La belle manière d’en profiter, dit Mme Chick, de venir nous chanter ici des airs de guinguettes et de nous étourdir de refrains insignifiants, qui ne font guère honneur à vos sentiments ! Vous y voilà encore, pourtant, tra, déri, déra… »

Et Mme Chick de répéter d’un ton d’écrasant mépris le refrain que son mari fredonnait encore.

« Pure habitude ! ma chère, dit M. Chick pour sa défense.

— Ça n’a pas de bon sens ! Une habitude ! répliqua sa femme. Un homme raisonnable peut-il donner de pareilles excuses ! Une habitude ! Et si je prenais l’habitude, moi, d’aller me promener au plafond comme les mouches, on m’en dirait de belles ! »

Il paraissait si probable qu’une telle habitude aurait fait parler d’elle, que M. Chick ne se hasarda pas à lui disputer le terrain.

« Comment va l’enfant, Louison ? demanda-t-il, pour changer de conversation.

— De quel enfant parlez-vous ? répondit Mme Chick. Car, en vérité, j’en ai tant vu ce matin dans cette salle à manger, que c’est à n’y pas croire !

— Tant vu, répéta M. Chick, ouvrant de grands yeux d’un air tout effaré.

— Ne tombe-t-il pas sous le sens, dit Mme Chick, que notre pauvre Fanny n’étant plus, il faut s’inquiéter d’une nourrice !

— Ah ! je comprends, dit M. Chick. Tra déri, déra… Ainsi va la vie, voulais-je dire. Sans doute, ma chère, vous en avez arrêté une ?

— Non, vraiment, dit Mme Chick, et j’ai beau chercher, je ne vois pas où j’en puis trouver. Et pendant ce temps-là le petit, comme vous pensez bien…

— S’en va au diable, dit M. Chick, tout pensif. Pauvre petit ! »

Averti cependant par un geste d’indignation de Mme Chick qu’il s’était laissé aller trop loin, en envoyant au diable un Dombey, M. Chick voulut expier sa faute par une heureuse idée.

« Mais en attendant, ne pourrait-on pas, ma chère, le faire boire à la théière ? »

S’il eût souhaité couper court à la conversation, il n’aurait pas mieux réussi.

Après l’avoir regardé quelque temps d’un air de pitié, Mme Chick, attirée par le roulement d’une voiture, se dirigea majestueusement vers la croisée et regarda à travers la jalousie. M. Chick, voyant qu’il n’avait pas de chance en ce moment, s’éloigna sans rien ajouter. Mais il n’en était pas toujours ainsi. M. Chick, dans les discussions, avait souvent le dessus, et Louisa recevait alors une rude leçon. Dans leurs querelles matrimoniales, ils formaient après tout un couple bien assorti ; monsieur valait madame, et l’un n’était jamais en reste avec l’autre. En général, il eût été bien difficile de parier d’avance pour le gagnant. Souvent, quand M. Chick semblait battu, il se jetait de côté, changeait ses batteries, étourdissait Mme Chick et se rendait maître de la position. Mais, comme il était exposé lui-même, de la part de Mme Chick, à de semblables échecs également imprévus, leurs petits débats avaient toujours un caractère d’incertitude qui les rendait très-animés.

Miss Tox descendit de la voiture dont nous avons parlé et se précipita tout essoufflée dans la chambre.

« Ma chère, dit-elle, la place est-elle encore vacante ?

— Oui, bonne amie.

— Ma chère Louisa, reprit-elle, j’espère, je crois même… Mais dans un moment j’amène ici mon monde. »

Miss Tox descendit l’escalier aussi vite qu’elle l’avait monté, fit sortir son monde du fiacre et l’introduisit bientôt sous son escorte.

On s’aperçut alors que son monde ne se composait pas d’une simple nourrice, comme on aurait pu croire, mais qu’il était plus compliqué, car on vit entrer d’abord une jeune femme dodue et fraîche, à la figure vermeille et joufflue, avec un enfant dans ses bras ; puis une femme plus jeune, un peu moins dodue, mais joufflue aussi, et tenant, à chaque main, un enfant dodu et joufflu ; un autre gros garçon tout aussi joufflu et non moins dodu, la suivait ; et la marche était fermée par un gros homme dodu et joufflu, qui portait sur son bras un autre enfant dodu et joufflu. Cet enfant, il le posa par terre, lui disant à l’oreille d’une voix enrouée :

« Ne lâche pas ton frère Jean.

— Ma chère Louisa, dit miss Tox, sachant votre inquiétude et désirant l’adoucir, j’ai couru au bureau royal des nourrices mariées, auquel vous n’aviez pas songé. Là, je m’adresse à la sage-femme et lui demande si elle peut me procurer une nourrice. « Non, » me répond-elle. J’étais désespérée pour vous. Mais une des femmes mariées de l’institution royale, qui avait entendu ma question, rappelle à la sage-femme qu’une autre venait de quitter le bureau pour retourner chez elle. Selon toute apparence, disait-elle, cette femme devait me convenir. À peine avais-je entendu ces mots de la bouche même de la sage-femme : « excellents renseignements, caractère irréprochable, » que je prends l’adresse et me voilà courant de nouveau.

— Comme une chère et excellente Tox que vous êtes, dit Louisa.

— Oh ! non pas, reprit miss Tox, ne dites pas cela. J’arrive à la maison (l’habitation la plus propre que vous puissiez imaginer, ma chère ; on y mangerait par terre). Je trouve toute la famille à table, et, comprenant que rien de ce que je pourrais dire ne vaudrait pour vous et pour monsieur Dombey, la vue de ces braves gens, je les ai tous amenés. Monsieur est le père, dit miss Tox, en montrant l’homme joufflu. Auriez-vous la bonté de vous avancer un peu, monsieur ? »

L’homme joufflu se plaça tout penaud devant la famille, la figure contractée par un rire niais et stupide.

« Voici sa femme, dit miss Tox, et elle montrait la jeune femme avec l’enfant. Comment allez-vous, Polly ?

— Pas mal, madame, je vous remercie, » dit Polly.

Pour la mettre adroitement en évidence, miss Tox lui avait adressé cette question comme à une vieille connaissance qu’elle n’aurait pas vue depuis une quinzaine.

« J’en suis bien aise, continua miss Tox. L’autre jeune femme est sa sœur ; elle n’est point mariée ; elle vit avec eux et prendra soin des enfants. Elle se nomme Jemima. Comment vous portez-vous, Jemima ?

— Pas mal, madame, je vous remercie, dit Jemima.

— J’en suis bien aise, dit miss Tox et je souhaite qu’il en soit toujours de même. Vous le voyez, Louisa, cinq enfants. Le plus jeune a six semaines. Ce beau petit garçon qui a sur le nez une cloche, est l’aîné. Cette cloche ne tient pas à sa constitution ? C’est purement un accident, n’est-ce pas ?

— C’est un fer à repasser, grommela l’homme joufflu, d’une voix rauque.

— Pardon, monsieur, je n’ai pas bien entendu, dit miss Tox.

— C’est un fer à repasser, répéta-t-il.

— Ah ! oui, dit miss Tox, je l’avais oublié. Le pauvre petit, en l’absence de sa mère est allé mettre le nez sur un fer à repasser tout brûlant. Vous avez raison, monsieur. Quand nous sommes arrivés ici, vous aviez la bonté de me dire, monsieur, que vous étiez de votre état ?…

— Chauffeur, madame.

— Ah ! grand Dieu, de la bande des chauffeurs, dit miss Tox épouvantée.

— Non, chauffeur… machines à vapeur, dit l’homme.

— Ah !… oui, répondit miss Tox, cherchant le sens des paroles qu’elle n’avait pas bien comprises. Et comment vous en trouvez-vous, monsieur ?

— De quoi, madame ?

— De votre état ?

— Oh ! pas mal, madame. La cendre entre quelquefois là ; et il montra sa poitrine ; cela vous grossit la voix, comme vous voyez. Mais c’est les cendres, madame, c’est pas la méchanceté ! »

Miss Tox, après cette réponse, ne s’en trouva pas plus avancée et n’osa poursuivre la conversation. Mais Mme Chick la tira d’embarras en examinant avec soin Polly, ses enfants, son acte de mariage, ses certificats et tout le reste. Polly sortit de cette épreuve à son honneur, et madame Chick, munie de tous ces détails, alla trouver son frère. Comme témoignage irrécusable à l’appui, et pour donner plus d’autorité à son récit, elle avait pris avec elle les deux Toodle les plus vermeils. Toodle était le nom que portait la famille joufflue.

M. Dombey, depuis la mort de sa femme, était resté dans son appartement plongé dans ses plans d’avenir. Il songeait à la jeunesse de son enfant, à son éducation, à son sort futur. Au fond de ce cœur froid de nature, était descendu comme un poids plus froid et plus lourd encore que d’habitude ; mais c’était moins le sentiment de la perte qu’il avait faite lui-même que de celle qui pesait sur son enfant, qui éveillait en lui une espèce de chagrin mêlé de dépit. Quelle cruelle humiliation de penser qu’une existence sur laquelle il avait fondé tout son espoir, fût compromise dès le premier jour, et pourquoi ? La maison Dombey et fils périrait-elle faute d’une nourrice ? M. Dombey était blessé dans son orgueil et dans son affection jalouse pour son enfant. Au moment même où se réalisait le plus cher de ses vœux, il se voyait à la merci d’une femme à gages, qui allait être pour son enfant tout ce que son alliance aurait fait de sa propre femme. Amère pensée qui lui faisait trouver une sorte de plaisir à écarter les sujets qui se présentaient. Cependant le moment était venu où il ne pouvait plus hésiter. D’ailleurs, il n’y avait rien à reprocher à Polly Toodle, au dire de sa sœur qui ne tarissait pas en éloges sur l’infatigable amitié de miss Tox.

« Ces enfants paraissent bien portants, dit M. Dombey ; mais quand je songe qu’un jour ils pourront se targuer d’une sorte de parenté avec Paul. Oh ! tenez, Louisa, emmenez-les. Faites venir cette femme et son mari. »

Mme Chick emporta les deux petits Toodle et revint bientôt suivie du père et de la mère que M. Dombey avait demandés.

« Ma brave femme, dit-il en se retournant tout d’une pièce dans son fauteuil, on me dit que vous êtes pauvre et que vous voulez gagner de l’argent en nourrissant ce petit garçon, mon fils, pauvre enfant privé si prématurément de ce qu’on ne peut remplacer ! Je n’ai aucune objection à faire au moyen que vous employez pour venir en aide à votre famille. D’après ce que je vois, vous êtes une personne méritante ; mais je vous imposerai une ou deux conditions avant de vous recevoir chez moi en cette qualité. Tant que vous resterez ici, j’exige que vous portiez toujours le nom de… de Richard ; nom simple et convenable. Consentez-vous à vous appeler Richard ? Du reste, vous pouvez consulter votre mari. »

Comme le mari continuait à rire de sa façon niaise et stupide, s’essuyant continuellement la bouche du revers de la main, Mme Toodle le poussa deux ou trois fois du coude pour le faire parler, mais sans succès ; elle fit alors une révérence, et répondit que, si elle devait sacrifier son nom, elle espérait qu’on en tiendrait compte dans les gages.

« Oh ! sans difficulté ; je ne demande pas mieux que d’en faire une question d’argent. Maintenant, Richard, si vous nourrissez mon pauvre enfant, rappelez-vous ce que je vais vous dire : Vous serez payée généreusement pour la peine que vous donneront certains devoirs ; mais, tant que vous serez à mon service, je désire que vous voyiez votre famille le moins possible. Quand votre tâche sera accomplie et vos gages payés, tout rapport entre nous cessera. Me comprenez-vous bien ? »

Mme Toodle parut réfléchir. Quant à Toodle, il n’avait pas à réfléchir, il était clair qu’on l’avait mis de côté.

« Vous avez des enfants à vous, dit M. Dombey ; je ne demande pas, dans notre marché, que vous vous attachiez à mon fils, pas plus que mon fils ne doit s’attacher à vous ; je n’espère ni ne désire rien de semblable. C’est tout l’opposé. Quand vous quitterez cette maison, toute affaire sera terminée entre nous. Vous aurez été à mon service, moi je vous aurai payée ; nous serons quittes. Vous n’aurez plus qu’à vous retirer. L’enfant vous oubliera et vous l’oublierez, s’il vous plaît. »

Mme Toodle, un peu plus rouge qu’auparavant, répondit qu’elle saurait se tenir à sa place.

« Je l’espère, reprit M. Dombey ; je n’ai aucun doute à ce sujet. C’est du reste si simple et si facile, qu’il n’en peut être autrement. Louisa, ma chère, arrangez-vous avec elle pour l’argent, et payez-la comme et quand elle le voudra. Monsieur… monsieur… chose, j’ai un mot à vous dire, s’il vous plaît ? »

Arrêté ainsi sur le seuil de la porte, au moment où il se disposait à sortir de la chambre avec sa femme, Toodle revint sur ses pas et resta seul avec M. Dombey.

Toodle était robuste, bien bâti, large des épaules, gauche dans son maintien, négligé dans sa mise ; ses favoris et ses cheveux mal peignés avaient pris une teinte plus foncée sous la fumée et la cendre de charbon ; ses mains étaient dures et calleuses, et son front carré était aussi rugueux que l’écorce d’un chêne. Il formait avec M. Dombey un contraste frappant. Ce M. Dombey était un de ces financiers toujours frais rasés et tirés à quatre épingles, qui reluisent des pieds à la tête, et qui, au moindre mouvement, craquent dans toute leur personne comme un billet de banque tout neuf sous la main qui le froisse. Il semble que leurs fibres aient été tendues et leurs pores resserrés par l’action stimulante d’une douche retombant en pluie d’or.

« Vous avez un fils, je crois ? dit M. Dombey.

— Quatre, monsieur. Quatre garçons et une fille. Tous grouillants et bien vivants.

— Mais, vous devez avoir bien de la peine à les nourrir ? dit M. Dombey.

— Il y a une chose au monde qui me donnerait plus de peine encore.

— Laquelle ?

— De les perdre.

— Savez-vous lire ? dit M. Dombey.

— Mais, pas dans la perfection.

— Écrire ?

— Avec de la craie, monsieur ?

— Avec n’importe quoi ?

— Je pourrais, je crois, tracer quelques mots avec de la craie, s’il le fallait, répondit Toodle après avoir un peu réfléchi.

— Et pourtant, dit M. Dombey, vous devez avoir trente-deux ou trente-trois ans, il me semble ?

— Oui, environ, il me semble, dit Toodle, après mûre réflexion.

— Eh bien ! pourquoi n’apprenez-vous pas ? demanda M. Dombey ?

— Oh ! je vais apprendre, monsieur. Un de mes petits me montrera, quand il sera plus grand et qu’il aura été à l’école.

— Cela suffit, dit M. Dombey peu satisfait, après l’avoir regardé attentivement, pendant qu’il promenait ses yeux tout autour de la chambre (principalement autour du plafond), sans se lasser de passer et de repasser sa main sur sa bouche. Vous avez entendu ce que je viens de dire à votre femme ?

— Polly l’a entendu, répondit Toodle, en passant son chapeau par-dessus son épaule du côté de la porte avec un air de parfaite confiance dans sa chère moitié. Il n’en faut pas davantage. M. Dombey avait espéré faire comprendre plus clairement encore ses intentions au mari, le supposant la forte tête de la famille ; il s’était évidemment trompé.

« Puisque vous vous reposez entièrement sur votre femme, dit-il, je crois inutile de rien ajouter ?

— C’est inutile, dit Toodle. Polly a compris, c’est une bonne tête, elle.

— Je ne vous retiendrai pas plus longtemps alors, reprit M. Dombey désappointé. Où avez-vous travaillé, jusqu’à présent ?

— Le plus souvent sous terre, jusqu’à mon mariage, répondit Toodle. Pour le quart d’heure, je travaille dessus. Je vais être occupé bientôt sur des chemins de fer ici près, quand ils seront en activité. »

C’était, pour M. Dombey, la goutte d’eau qui fait déborder le verre ; il n’en put entendre davantage, et montra la porte au père nourricier de Dombey fils, qui n’était pas non plus fâché de sortir. Puis, s’enfermant à la clef, M. Dombey se promena de long en large dans la chambre, s’abandonnant à son désespoir. Malgré la roideur empesée de son maintien et l’impassible dignité de sa personne, il n’en essuya pas moins deux larmes qui roulaient dans ses yeux, et répéta plusieurs fois, avec une émotion que, pour rien au monde, il n’eût voulu laisser voir « à d’autres : ce Pauvre petit ! pauvre petit ! »

M. Dombey, dans son orgueil, ne souffrait que du malheur de son fils. Il ne disait pas : « Malheureux que je suis ! pauvre veuf, forcé de donner ma confiance à la femme d’un rustre, qui a travaillé presque toute sa vie sous terre, et à la porte duquel, pourtant, la mort n’a jamais frappé, et qui voit chaque jour quatre fils assis à sa table. Mais il disait : pauvre petit ! »

Tout à coup, il lui vint à l’esprit, et c’est une preuve de la forte attraction qui faisait tendre toutes ses espérances, toutes ses craintes, toutes ses pensées vers un même centre, il lui vint à l’esprit qu’une violente tentation pouvait s’emparer de la nourrice. Son enfant était un garçon aussi, n’était-il pas possible qu’elle lui changeât son fils ?

M. Dombey écarta bientôt cette idée comme romanesque et invraisemblable, quoique possible pourtant à la rigueur, et, sans vouloir s’y arrêter, il ne put s’empêcher de se demander ce qu’il ferait, s’il venait à découvrir une telle imposture dans sa vieillesse. Un homme à qui cela arriverait pourrait-il bien dans ce cas enlever à l’enfant supposé le fruit de tant d’années d’habitude, de confiance et de foi pour en combler un autre qui lui serait devenu étranger ?

À mesure que se calmait cette émotion inaccoutumée, les soupçons qui avaient traversé son esprit s’effaçaient, laissant cependant derrière eux une impression assez réelle pour lui faire prendre la résolution de surveiller lui-même Richard, et de près, sans qu’elle s’en doutât. Après avoir pris cette résolution, il se trouva plus à son aise, et pensa que la condition malheureuse de cette femme était une circonstance plutôt favorable, puisqu’elle mettait une plus grande distance entre elle et son enfant, et rendait leur séparation facile et naturelle.

Cependant, tout s’était arrangé et conclu entre Mme Chick et Richard avec l’aide de miss Tox. On apporta à Richard le petit Dombey avec le même cérémonial qu’on eût mis à lui conférer l’ordre de la jarretière, et la pauvre mère remit à Jemima son propre enfant, le couvrant de larmes et de baisers. Puis, pour soutenir les cœurs affligés de la famille, on fit servir des verres de vin.

« Vous prendrez bien un verre de vin, monsieur, dit miss Tox à Toodle qui venait d’entrer.

— Merci, madame, je le veux bien, puisque vous me pressez tant.

— Vous êtes bien aise de laisser votre chère femme dans une maison aussi agréable, n’est-ce pas, monsieur ? reprit miss Tox, en faisant de l’œil et de la tête un signe d’intelligence à Toodle.

— Non, madame, répondit-il. Et je bois à son retour ! » Les larmes de Polly redoublèrent et Mme Chick, femme d’expérience, qui savait que ces émotions pouvaient être dangereuses pour la santé du petit Dombey (car cela lui ferait tourner son lait, dit-elle tout bas à miss Tox) se hâta de la consoler.

« Votre petit enfant viendra à ravir, Richard, grâce aux bons soins de Jemima, dit-elle ; pour être heureuse, il vous suffit de faire un effort sur vous-même, et vous le savez, il en faut beaucoup dans ce monde. Vous a-t-on pris mesure pour vos vêtements de deuil, Richard ?

— Ou… oui, madame, fit Polly en sanglotant.

— Vous serez bien habillée, j’en suis sûre, dit Mme Chick ; car la même couturière m’a fait à moi-même plusieurs robes. Et les étoffes, comme elles sont belles, n’est-ce pas ?

— Oh ! vous serez si belle ! si belle ! dit miss Tox, que votre mari ne vous reconnaîtra pas.

— Oh que si, je la reconnaîtrai, dit brusquement Toodle, n’importe comment et n’importe où. »

Évidemment, il n’y avait pas moyen de gagner cet homme-là.

« Quant à votre façon de vivre, Richard, les meilleures choses seront à votre disposition. Vous ordonnerez votre petit dîner chaque jour, et si vous avez une envie, vous pouvez être sûre qu’on la satisfera aussi promptement qu’à la plus grande dame.

— Oui, vraiment, continua miss Tox saisissant la balle au bond, et quant au porter, à discrétion, n’est-ce pas, Louisa ?

— Oh ! certainement, répondit Mme Chick du même ton. Seulement, vous le savez, ma chère, il faudra vous observer sur les légumes.

— Et aussi sur les cornichons, insinua miss Tox.

— À ces exceptions près, reprit Louisa, elle pourra consulter entièrement son choix ; rien ne lui sera refusé.

— Et puis enfin, dit miss Tox, quoiqu’elle soit folle de son cher petit enfant, et, j’en suis sûre, Louisa, ce n’est pas vous qui lui ferez un reproche de sa tendresse…

— Oh ! non, dit Mme Chick avec une douce sympathie.

— Malgré sa tendresse pour son enfant, continua miss Tox, elle ne pourra s’empêcher de s’attacher à son nourrisson, et considérera comme un honneur de voir un petit ange qui touche de si près aux classes élevées de la société, puiser sa force et ses progrès de chaque jour à une source aussi vulgaire, n’est-ce pas, Louisa ?

— Sans aucun doute, ma chère, répondit Mme Chick. Mais la voilà déjà tout heureuse et toute consolée, et, j’en suis sûre, elle va dire adieu à sa sœur Jemima, à ses petits chéris et à son brave homme de mari, le cœur léger et le sourire sur les lèvres, n’est-ce pas, ma chère ?

— Oui, oui, dit miss Tox, bien sûr, elle va le faire. »

La pauvre Polly, pourtant, avait le cœur bien gros en les embrassant tous à la ronde, et elle s’enfuit pour éviter de plus tendres adieux entre elle et les enfants. Mais le stratagème n’eut pas tout le succès désiré, car l’avant-dernier des petits garçons ayant deviné son intention, se mit à grimper l’escalier à quatre pattes pour la suivre, pendant que l’aîné, connu dans la famille sous le nom de Biler, en souvenir de la machine à vapeur du même nom, trépignait des pieds pour exprimer son chagrin avec ses talons de bottes, trépignement imité bientôt par tout le reste de la famille.

Des oranges et des sous en quantité furent distribués avec profusion aux jeunes Toodle, pour adoucir l’amertume de leurs premiers regrets. Puis, la famille fut reconduite sans plus tarder à sa demeure, grâce au fiacre qu’on avait fait attendre dans ce dessein. Les enfants, sous la garde de Jemima, se placèrent en tas à la portière, semant la route tout du long de leurs oranges et de leurs sous. Quant à M. Toodle, il avait préféré faire le voyage debout derrière la voiture, mode de transport auquel il était plus accoutumé.

Chapitre III. Qui nous représente M. Dombey comme homme et comme père à la tête de l’administration intérieure de sa maison. §

Les funérailles de feu Mme Dombey ayant été célébrées à l’entière satisfaction de l’entrepreneur et des gens du voisinage ; gens disposés généralement à se montrer sévères sur ce point et à se scandaliser des plus légères omissions et du plus petit oubli des convenances dans de semblables cérémonies, les différents membres de la maison de M. Dombey reprirent leurs places respectives dans l’économie du système domestique. Ce petit monde, aussi bien que le grand, a la faculté d’oublier aisément ceux qui ne sont plus.

« C’était une bonne personne ! dit la cuisinière.

— Que voulez-vous, c’est le sort commun ! fit la femme de charge.

— Qui l’eût pensé pourtant ! s’écria le sommelier.

— En vérité, je puis à peine y croire ! soupira la femme de chambre.

— C’est comme un rêve ! » conclut le valet de pied ; et le sujet étant épuisé, chacun trouva qu’il y avait déjà longtemps que l’on portait le deuil.

Quant à Richard, que l’on avait établie à l’étage supérieur dans un état d’honorable captivité, l’aurore de sa nouvelle vie lui apparaissait froide et triste. La maison de M. Dombey était vaste, exposée au nord et donnant sur une longue rue sombre, d’un comme il faut à faire peur, et située dans le quartier entre Portland-place et Bryanstone-square. Elle faisait le coin de la rue, dont elle était séparée par de larges sous-sols où les caves, fermées d’une manière menaçante par des fenêtres à barreaux, lorgnaient de travers des portes mal bâties conduisant aux communs. C’était une maison d’un aspect lugubre, formant rotonde par derrière et contenant une longue enfilade de salles donnant sur une cour sablée. Dans cette cour, se trouvaient deux arbres décharnés, dont le tronc et les branches étaient noirs, et dont les feuilles desséchées par la fumée râlaient au souffle du vent. Le soleil d’été ne se montrait dans la rue qu’à l’heure du déjeuner ; il venait avec les porteurs d’eau, les marchands de vieux habits, les revendeurs de géraniums, les raccommodeurs de parapluies et l’horloger ambulant qui fait entendre un carillon tout le long du chemin. Le soleil disparaissait bientôt pour ne plus revenir de la journée, et laissait la place aux chanteurs des rues, aux parades de polichinelle, aux orgues de Barbarie et aux souris blanches ou de temps à autre, pour varier les plaisirs, à un porc-épic. Puis, c’était le tour des chefs de cuisine à se tenir sur le pas de la porte à la brune, lorsque leurs maîtres dînaient en ville ; enfin survenait l’allumeur de réverbères, qui, chaque soir, allumait le gaz, sans jamais pouvoir éclairer la rue.

La maison de M. Dombey apparaissait aussi triste à l’intérieur qu’à l’extérieur. Les funérailles terminées, M. Dombey fit couvrir tous les meubles (sans doute dans le but de les conserver pour son fils qu’il associait déjà dans sa pensée à tous ses plans) et fit dégarnir toutes les chambres, à l’exception de celles qu’il se réservait au rez-de-chaussée. Par suite de cet arrangement, les tables et les chaises, entassées au milieu des pièces, avaient pris des formes mystérieuses sous les grands linceuls qui les recouvraient. Les cordons de sonnettes, les stores, les glaces enveloppés de journaux quotidiens ou hebdomadaires présentaient par fragments des récits de morts subites et d’assassinats effrayants. Les lustres et les candélabres, dans leurs housses et leur toile écrue, faisaient l’effet de larmes monstres qui tombaient du plafond en deuil. L’air, qui pénétrait par les cheminées, était froid, humide comme l’air des voûtes et des caves. Le portrait de la défunte prenait une expression sinistre sous les bandelettes lugubres qui enveloppaient le cadre. Le moindre vent qui soufflait faisait tournoyer dans un coin de la cour des écuries voisines, quelques fétus de la paille jetée dans la maison, pendant la maladie de Mme Dombey, et dont quelques débris pourris se voyaient encore çà et là dans le voisinage. Ces brins de paille, comme attirés par une force invisible, allaient se fixer sur le seuil d’une sale maison à louer juste en face de la sienne, d’où ils semblaient rappeler à la maison Dombey, dans leur triste langage, le douloureux événement.

L’appartement que M. Dombey s’était réservé, donnait sur le vestibule, et se composait d’un boudoir, d’une bibliothèque, convertie en cabinet de toilette, si bien que l’odeur du papier satiné, du vélin, du maroquin, du cuir de Russie, se mêlait à l’odeur des paires de bottes ; puis on arrivait à une espèce de galerie ou de salle à manger vitrée. De là, on pouvait apercevoir les deux arbres dont j’ai parlé, et souvent des chats rôdeurs venaient animer le paysage. Ces trois pièces se commandaient. Le matin, quand M. Dombey s’était fait servir son déjeuner dans une des deux premières chambres, ou bien à l’heure de son dîner, on sonnait Richard qui se rendait aussitôt dans la galerie, où elle se promenait avec son petit nourrisson. Elle avait toujours vu M. Dombey, assis dans l’obscurité à une assez grande distance, cherchant à apercevoir l’enfant du milieu de ses vieux meubles noircis par le temps ; car il faut dire que la maison avait été habitée pendant de longues années par le père de M. Dombey, et que, sous plus d’un rapport, elle avait passé de mode et présentait un aspect maussade. Richard, d’après ce qu’elle avait pu voir de M. Dombey, commençait à le regarder dans sa solitude, comme un reclus dans sa cellule, ou comme une apparition fantastique qu’il ne fallait pas approcher ou reconnaître.

Telle était la vie que, depuis plusieurs semaines, la nourrice avait menée et avait fait mener au petit Paul. Elle venait de monter l’escalier, après une triste promenade dans les sombres pièces de la maison ; car elle ne sortait jamais sans Mme Chick, qui, ordinairement accompagnée de miss Tox, venait la chercher, quand la matinée était belle, pour lui faire prendre l’air avec le petit Dombey ; promenade qui consistait à les faire marcher sur les trottoirs avec la gravité d’un convoi funèbre. Richard s’était assise dans sa chambre, quand la porte s’ouvrit doucement : une petite fille aux yeux noirs parut sur le seuil.

C’est sans doute Mlle Florence qui revient de chez sa tante ? pensa Richard, qui n’avait pas encore vu la petite fille. « Bonjour, mademoiselle ?

— Est-ce là mon frère ? demanda la petite fille, en montrant du doigt le petit enfant.

— Oui, ma mignonne, répondit Richard. Venez l’embrasser. »

Mais l’enfant, au lieu d’avancer, la regarda fixement et lui dit :

« Qu’avez-vous fait de maman ?

— Pauvre petite, s’écria Richard, quelle triste question ! Ce que j’en ai fait ?… mais rien, mademoiselle.

— Eh bien ! qu’a-t-on fait de maman, alors ? demanda l’enfant.

— Je n’ai jamais rien vu de si attendrissant, dit Richard, qui tout naturellement se figurait entendre un de ses enfants faire cette question dans une semblable circonstance… Approchez-vous, chère petite. N’ayez pas peur de moi.

— Je n’ai pas peur de vous, dit l’enfant en s’approchant. Mais je veux savoir ce qu’on a fait de maman.

— Ma bonne petite, dit Richard, cette robe noire, vous la portez en souvenir de votre maman.

— Oh ! répondit l’enfant, et des larmes jaillirent de ses yeux, je me souviendrais toujours de maman, n’importe avec quelle robe.

— Mais on porte des vêtements noirs en souvenir des personnes qui sont parties ?

— Où, parties ? demanda l’enfant.

— Eh bien ! asseyez-vous près de moi, dit Richard, et je vais vous raconter une histoire. »

Dans l’espérance qu’on voulait lui expliquer ce qu’elle avait demandé, la petite Florence posa le chapeau qu’elle avait jusqu’alors gardé à la main, s’assit sur un tabouret, aux pieds de la nourrice, et la regarda en face.

« Il y avait une fois, dit Richard, une dame…, une bien bonne dame, et sa petite fille qui l’aimait tendrement.

— Une bien bonne dame et sa petite fille qui l’aimait tendrement, répéta l’enfant.

— Cette bonne dame, quand ce fut la volonté de Dieu, tomba malade et mourut. »

L’enfant frissonna.

« Elle mourut, pour ne plus jamais reparaître en ce monde, et fut ensevelie dans la terre où croissent les arbres.

— Dans la terre toute froide ? dit l’enfant en frissonnant de nouveau.

— Non ! dans la terre bien chaude, reprit Polly, saisissant le beau côté de cette idée, dans la terre où les vilaines petites graines deviennent de belles fleurs, dans la terre où poussent l’herbe, le blé et… tout ce que l’on voit ; dans la terre où les bonnes personnes prennent la forme des anges pour s’envoler dans le ciel avec de belles ailes blanches. »

La petite fille, qui avait penché la tête, la releva et regarda attentivement Richard.

« Et… et, dit Polly, en s’arrêtant un instant. Ce regard qui semblait pénétrer sa pensée, le désir qu’elle avait de consoler l’enfant, son peu de confiance en elle-même malgré le petit succès qu’elle venait d’obtenir, tout la troublait. Et, reprit-elle, se remettant un peu, quand la dame fut morte, de l’endroit où elle fut mise, elle s’envola vers Dieu, et le pria, le supplia, dit Polly en s’attendrissant plus qu’elle ne le voulait, car elle était véritablement émue ; elle le supplia d’apprendre à sa petite fille à croire avec certitude au fond de son cœur qu’elle était dans le ciel, qu’elle y était heureuse, qu’elle l’aimait toujours ; de lui dire d’espérer et de faire tous ses efforts, pendant toute sa vie, pour venir rejoindre sa mère un jour et ne plus s’en séparer jamais, jamais.

— C’était maman, s’écria l’enfant se jetant au cou de Polly et l’enlaçant de ses bras.

— Et le cœur de l’enfant, continua Polly la serrant contre elle, le cœur de la petite fille était si plein de foi, qu’en entendant ce récit de la bouche d’une simple nourrice, qui savait à peine raconter, mais qui était une pauvre mère, la petite fille se sentit un peu consolée ; elle ne se trouva plus si abandonnée, elle pleura, sanglota et caressa le petit enfant couché sur ses genoux…, et… alors… dit Polly passant sa main sur les boucles de cheveux de la petite fille et les arrosant de ses larmes, alors…, pauvre chère petite !…

— C’est joli ! mademoiselle Florence, votre papa sera content » cria vivement une voix à la porte : puis on vit apparaître une jeune fille, ou plutôt une petite faune de quatorze ans, elle était courte, brune ; elle, avait le nez retroussé, les yeux noirs comme du jais. « C’est joli ! quand il vous a été expressément défendu de venir ennuyer la nourrice.

— Elle ne m’ennuie pas, répondit Polly toute surprise, je suis folle des enfants.

— Pardon, madame Richard, cela ne fait rien, savez-vous, répliqua la jeune fille, qui était si aigre et si cuisante dans ses reparties, qu’elle vous faisait venir les larmes aux yeux, comme lorsqu’on respire du vinaigre, moi, j’aime les vignots à la folie, mais il ne s’ensuit pas que je doive les manger avec mon thé.

— Qu’est-ce que cela fait ? dit Polly.

— Oh ! oh ! cela fait beaucoup, madame Richard, répliqua la petite bonne de son ton aigre. Souvenez-vous seulement, s’il vous plaît, que Mlle Florence est sous ma garde et M. Paul sous la vôtre.

— Je le veux bien, dit Polly ; mais ce n’est pas une raison pour nous fâcher.

— Oh ! non, madame Richard, répondit Mlle Salpêtre, je n’en ai pas la moindre envie ; ce n’est pas la peine de nous mettre sur ce pied-là, d’autant plus que la garde de Mlle Florence n’est pas pour durer un jour, tandis que celle de M. Paul n’est que temporaire. »

Salpêtre dans ses discours ne connaissait pas les virgules ; elle lançait ce qu’elle avait à dire tout d’un trait et d’une seule haleine.

« Mlle Florence ne fait que d’arriver, n’est-ce pas ? demanda Polly.

— Oui, madame Richard, elle ne fait que d’entrer : et vous, mademoiselle Florence, comment, il y a à peine un quart d’heure que vous êtes à la maison, et vous allez déjà noircir votre figure toute mouillée sur les beaux vêtements de deuil que Mme Richard porte pour votre maman ? »

Après cette remontrance, la petite Salpêtre, dont le nom réel était Suzanne Nipper, arracha l’enfant des bras de sa nouvelle amie, comme on arrache une dent, d’une seule secousse. Pourtant, en agissant ainsi, elle paraissait seulement exercer ses fonctions officielles dans toute leur rigueur, mais il n’y avait pas chez elle méchanceté préméditée.

« Elle est bien contente d’être revenue, » dit Polly, dont la bonne grosse figure s’épanouissait ; puis, adressant un sourire amical à l’enfant, elle ajouta : « Elle va être bien heureuse de voir son cher papa, ce soir.

— Son cher papa ! madame Richard, dit Suzanne en secouant la tête, oh ! Dieu non, voir son cher papa, il ne manquerait plus que ça !

— Pourquoi pas ? dit Polly.

— Ah ! Dieu ! madame Richard, son papa est bien trop occupé d’un autre, et avant même d’être occupé de cet autre, il n’a jamais beaucoup gâté la petite. Les filles sont jetées de côté dans cette maison, madame Richard. »

Les yeux de l’enfant se portèrent vivement de la bonne à la nourrice, comme si elle eût compris et senti la portée de ces paroles.

« Vous m’étonnez, dit Polly ; est-ce que M. Dombey ne l’a pas vue depuis l’événement ?

— Non, répliqua Suzanne ; pas une fois depuis l’événement, et je crois qu’avant il y avait déjà bien des mois qu’il ne la regardait pas. Je ne suis pas sûre qu’il l’eût reconnue pour sa fille, s’il l’avait rencontrée dans les rues, ni qu’il la reconnût même demain s’il la rencontrait. Pour moi, madame Richard, dit Salpêtre en riant jaune, je ne suis pas bien sûre qu’il sache même que j’existe !

— Pauvre petite ! dit Richard, en parlant non pas de Suzanne, mais de la petite Florence.

— Oh ! il y a pas loin d’ici un vieil ogre… J’en sais quelque chose… l’honorable compagnie ici présente est exceptée bien entendu, dit Suzanne Nipper. Je vous souhaite le bonsoir, madame Richard. Maintenant, mademoiselle Florence, venez avec moi ; allons, ne lambinons pas, petite vilaine ; vous ne craignez donc pas d’être punie ? »

En dépit de cet avertissement et des efforts de Suzanne, qui la tirait de manière à lui démancher l’épaule droite, la petite Florence s’échappa et vint embrasser tendrement sa nouvelle amie.

« Adieu, dit l’enfant. Merci, merci !… je reviendrai vous voir bientôt et vous viendrez aussi me voir ; Suzanne le permettra, n’est-ce pas, ma petite Suzanne ? »

Mlle Salpêtre appartenait à cette nouvelle école, qui croit que la jeunesse est comme l’argent, et qu’elle a besoin comme lui d’être agitée, remuée, secouée, pour toujours reluire ; mais, au fond, c’était une bonne nature ; car, lorsqu’on l’eut prise par les sentiments, en la câlinant, elle se croisa les bras, secoua la tête et adoucit l’expression un peu dure de ses grands yeux noirs.

« Ce n’est pas bien, mademoiselle Florence, de me demander cela, vous savez que je ne sais rien vous refuser ; mais nous déciderons Mme Richard et moi si cela se peut. Si cela faisait plaisir à Mme Richard, voyez-vous, je ne dis pas que je n’aimerais pas à faire un tour en Chine, mais avec tout cela, je ne peux pas quitter les docks de Londres. »

Richard fit un signe d’assentiment.

« La maison n’est déjà pas assez réjouissante, dit Suzanne, pour qu’on cherche à s’y isoler encore davantage. Si vos Tox et vos Chick m’arrachent deux molaires, ce n’est pas une raison pour que je leur sacrifie tout mon râtelier. »

Richard fit un nouveau signe d’assentiment. Elle trouvait la réflexion de Suzanne fort sage.

« Ainsi, reprit Suzanne, arrangeons-nous pour vivre en bonne intelligence tant que vous serez ici, si nous pouvons le faire sans désobéir ouvertement ; mais bonté du ciel ! mademoiselle Florence, vous n’avez pas encore fait déballer vos affaires, petite vilaine ; allons, dépêchons-nous d’y aller. »

Et ce disant, Suzanne Nipper, en humeur de faire acte d’autorité, poussa vigoureusement l’enfant et l’entraîna hors de la chambre.

Pauvre Florence ! Quelle douceur, quel calme, quelle résignation dans sa douleur et dans son abandon ! Avoir un cœur si aimant et ne trouver partout qu’indifférence, sentir si vivement son malheur et ne le voir compris par personne ! Vraiment elle était bien à plaindre ! Aussi, quand la petite fille fut partie, Polly s’abandonna à de tristes réflexions sur le sort de sa jeune amie.

Pendant le peu d’instants que la nourrice et l’orpheline avaient passés ensemble, Polly, dans sa tendresse maternelle, avait été touchée aussi profondément que l’enfant : à partir de ce moment, toutes deux s’aimaient et se comprenaient.

Malgré toute la confiance que M. Toodle avait en sa femme, Polly, sous le rapport de l’intelligence, ne le surpassait pas de beaucoup, mais elle était une preuve que chez la femme, bien plus que chez l’homme, on trouve souvent bonté, franchise, élévation, noblesse, sensibilité, constance, tendresse et pitié, abnégation et dévouement. Et peut-être tout ignorante qu’elle était, elle aurait pu dès ce jour-là éclairer M. Dombey sur un point qui ne l’aurait pas plus tard frappé comme un coup de foudre.

Mais n’anticipons pas. À ce moment, Polly songeait seulement à cultiver les bonnes grâces de Mlle Nipper et à trouver un moyen pour garder avec elle la petite Florence légalement et sans révolte ouverte. Le hasard sembla venir à son aide le soir même.

On l’avait sonnée, comme d’habitude, pour se rendre à la galerie, et elle s’y promenait déjà depuis longtemps, le petit enfant dans les bras, quand, à sa grande surprise, à son grand embarras même, M. Dombey entra tout à coup et s’arrêta devant elle.

« Bonsoir, Richard, » dit-il.

C’était toujours ce même homme roide et sévère, tel qu’elle l’avait vu le premier jour. Il lui sembla si dur qu’elle baissa involontairement les yeux en faisant la révérence.

« Comment va M. Paul, Richard ?

— Il profite, monsieur, et vient à merveille.

— Oui, il paraît bien portant, dit M. Dombey, regardant avec le plus grand intérêt cette petite figure que la nourrice avait découverte pour la lui faire voir, et affectant cependant un air d’indifférence. On vous donne, n’est-ce pas, tout ce qu’il vous faut ?

— Oui, monsieur, je vous remercie, » dit Polly.

Mais il y eut dans sa réponse une hésitation si évidente, que M. Dombey, qui s’en allait, s’arrêta court et revint sur ses pas comme pour la questionner.

« C’est que je crois, monsieur, que rien ne peut rendre les enfants aussi gais et aussi bien portants que de voir jouer autour d’eux d’autres enfants, observa Polly s’enhardissant.

— Il me semble, Richard, dit M. Dombey en fronçant le sourcil, que, le jour même où vous êtes entrée ici, je vous ai priée de voir vos enfants le moins possible. Continuez votre promenade, s’il vous plaît. »

Et en disant ces mots, il rentra dans sa chambre. Polly vit bien que M. Dombey ne l’avait pas comprise, et qu’elle s’était attiré son mécontentement, sans avoir fait un pas vers l’accomplissement de ses desseins.

Le lendemain, dans la soirée, quand elle descendit dans la galerie, M. Dombey s’y promenait. Saisie de le retrouver là contre son ordinaire, elle s’arrêta sur le pas de la porte, ne sachant si elle devait avancer ou reculer.

M. Dombey lui fit signe d’entrer. Puis, il lui dit d’un ton brusque, et comme s’il continuait, sans interruption, la conversation de la veille :

« Si vous croyez réellement une telle société salutaire à l’enfant… Où est Mlle Florence ?

— Mlle Florence, ce serait très-bien, monsieur, mais la petite bonne m’a dit qu’il ne fallait pas… »

M. Dombey sonna et continua sa promenade en attendant qu’on vînt.

« Dites qu’on laisse Mlle Florence avec Richard autant qu’elle le désirera, qu’on la laisse sortir avec elle et ainsi de suite. Dites que les enfants resteront ensemble toutes les fois que Richard le souhaitera. »

Pendant que le fer était chaud, Richard n’hésita pas à le battre hardiment. Sa cause était bonne, et elle se sentait forte, malgré la peur que lui inspirait M. Dombey.

« Il faudra, dit-elle, m’envoyer de temps en temps Mlle Florence, pour qu’elle fasse connaissance avec son petit frère. »

Elle fit semblant de bercer le petit Paul, pendant que le domestique se retirait avec les ordres qu’il avait reçus, mais elle crut voir M. Dombey pâlir, l’expression de son visage s’altérer. Il se retournait déjà pour donner contre-ordre, et n’était la honte, il allait contremander ce qu’il venait de dire, ou ce qu’elle-même venait de dire, peut-être même les deux choses à la fois.

Elle ne se trompait pas. La dernière fois que M. Dombey avait vu sa petite abandonnée, c’était au moment de cette triste étreinte de la mère mourante, et de l’enfant : ce spectacle avait été pour lui une révélation, un reproche. Tout absorbé qu’il était par son fils, sur lequel il fondait de si hautes espérances, il ne pouvait oublier cette scène suprême, il ne pouvait oublier que lui, il n’y avait joué aucun rôle. Au fond de son cœur se reflétaient ces deux figures étroitement serrées l’une contre l’autre, tandis que lui, près d’elles, témoin de leur douleur, n’avait point pris sa part de ce dernier adieu, dont il n’était qu’un spectateur oiseux, comme un étranger qui regarde à la porte.

Comme il ne pouvait éloigner ces pensées de son souvenir, ni chasser de son cœur ces images qui l’obsédaient et qui se faisaient jour à travers son orgueil, son indifférence pour la petite Florence se changeait en un malaise indéfinissable. Il lui semblait que l’enfant le comprenait, l’épiait et le devinait, qu’elle avait découvert, dans le fond de son cœur, un secret que lui-même connaissait à peine, qu’elle lui avait trouvé une fibre du cœur dont elle pouvait d’un souffle faire vibrer les sons âpres et discordants.

Depuis la naissance de sa fille, M. Dombey n’avait eu pour elle qu’un sentiment négatif ; il n’avait jamais eu d’aversion pour elle, il n’en avait eu ni le goût ni le temps. Florence ne lui avait jamais déplu positivement ; mais il se trouvait maintenant gêné à son sujet. Elle troublait son repos, et s’il avait pu, il aurait voulu mettre de côté cette idée-là : peut-être, qui peut sonder de tels mystères ? peut-être craignait-il d’en venir à la haïr un jour.

Quand la petite Florence parut timidement à la porte, M. Dombey s’arrêta pour la regarder. S’il l’eût regardée avec plus d’intérêt, avec les yeux d’un père, il aurait lu dans ses yeux brillants les élans de tendresse, les sentiments de crainte qui la faisaient hésiter sur le seuil. Il aurait deviné le violent désir qu’avait la pauvre enfant de se jeter à son cou en pleurant et de lui dire au milieu de ses baisers : « Oh ! mon père, essaye de m’aimer, je n’ai plus que toi ! » Mais elle serait repoussée peut-être ; sa hardiesse pouvait offenser son père. Un mot seul l’aurait rassurée, l’aurait encouragée, et son cœur, qui débordait, ne demandait qu’à trouver à qui confier sa douleur, à qui donner son amour !

M. Dombey ne vit rien de tout cela. Il ne vit que l’indécision de l’enfant qui restait à la porte et le regardait ; il ne vit rien de plus.

« Entrez, dit-il, entrez. Qui peut donc l’effrayer ? »

Elle entra, et après avoir jeté autour d’elle un regard incertain, elle s’arrêta, les deux mains fortement serrées l’une contre l’autre.

« Venez ici, Florence, dit M. Dombey froidement ; est-ce que vous ne me reconnaissez pas ?

— Si, papa.

— N’avez-vous rien à me dire ? »

Elle regarda son père, mais les larmes qui roulaient dans ses yeux s’y glacèrent devant l’expression de ce visage sévère. Elle baissa la tête et tendit sa main tremblante.

M. Dombey la prit négligemment dans la sienne et considéra un moment la petite fille d’un air presque aussi embarrassé qu’elle.

« Allons, soyez gentille, dit-il en lui donnant une petite tape sur la joue et lui jetant à la dérobée un regard troublé et incertain. Allez près de Richard, allez. »

La petite fille hésita encore, comme si elle eût voulu pourtant se jeter à son cou ; peut-être aussi espérait-elle qu’il allait l’enlever dans ses bras pour l’embrasser. Elle le regarda en face une fois encore ; M. Dombey retrouva dans ce regard l’expression qu’il avait remarquée cette nuit fatale, quand la petite fille s’était tournée vers le docteur ; il laissa retomber sa main et regarda d’un autre côté.

Il était facile de voir que Florence perdait beaucoup en présence de son père. Devant lui, elle n’avait ni dans ses paroles, ni dans ses mouvements, l’abandon de son âge. Polly s’en apercevait sans se décourager. Jugeant de M. Dombey par elle-même, elle espérait que les vêtements de deuil portés par Florence, parleraient pour la pauvre enfant. « Il serait par trop fort, pensait la bonne nourrice, qu’il s’attachât à un seul de ses enfants orphelins, quand il en a un autre devant les yeux et une fille encore. »

Aussi Polly eut-elle soin de la faire rester devant ses yeux, le plus longtemps possible. Elle fit si bien que le petit Paul paraissait beaucoup plus gai dans la compagnie de sa sœur. Lorsqu’il fut temps de remonter, elle voulut envoyer Florence dans la chambre de son père pour lui dire bonsoir, mais l’enfant était timide et s’y refusa ; Polly la pressa, et la pauvre petite se cachant la figure dans ses mains, s’écria :

« Oh ! non, non ; il ne me demande pas, il ne me demande pas. »

Cette petite altercation avait attiré l’attention de M. Dombey qui prenait son verre de Xérès :

« Qu’est-ce ?… demanda-t-il sans se déranger de la table où il était assis.

— Mademoiselle Florence craignait de vous interrompre, monsieur, en allant vous souhaiter le bonsoir, dit Richard.

— C’est bon, répondit M. Dombey ; vous pouvez la laisser entrer et sortir sans s’occuper de moi. »

L’enfant recula en entendant ces mots et disparut avant que son humble protectrice eût eu le temps de s’en apercevoir.

Cependant Polly était toute triomphante du succès de son honnête stratagème et se réjouissait de l’adresse avec laquelle elle l’avait fait réussir ; aussi fit-elle à Mlle Salpêtre un récit détaillé de tout ce qui s’était passé, quand elle fut en sûreté derrière les verrous de sa chambre. Mlle Nipper reçut cette preuve de confiance aussi bien que l’espoir exprimé par elle de leur libre association dans l’avenir, assez froidement et sans s’abandonner à de grandes démonstrations de joie.

« J’imaginais que vous alliez être bien contente ! dit Polly.

— Oh ! sans doute, madame Richard, je suis bien contente ! répondit Suzanne qui se redressa d’un air si roide qu’on aurait cru qu’il venait de lui pousser tout à coup un second busc à son corset.

— Mais vous ne le montrez guère, dit Polly.

— Oh ! moi, je ne suis qu’une bonne permanente, reprit Suzanne, et je ne puis pas me réjouir comme une temporaire ! Les temporaires ici ont le vent en poupe, je le vois bien ; mais le mur mitoyen a beau être bien solide, ce n’est pas une raison pour que j’aie envie de m’aventurer dessus, madame Richard.

Chapitre IV. De nouveaux personnages paraissent sur la scène. §

Quoique les magasins de Dombey et fils fussent en pleine Cité de Londres, presque sous les cloches de Bow-Church, dont le brouhaha des rues couvrait cependant parfois les voix retentissantes ; quoique ce fût là le quartier classique des affaires, on pouvait encore trouver, dans le voisinage, des traditions d’aventures romanesques. À dix minutes, se tenaient majestueuses sur leurs bases, les colossales statues de Gog et de Magog. La Bourse était tout près. La Banque, avec ses voûtes creusées « dans le royaume des morts, » et remplies d’or et d’argent, était leur opulente voisine ; au coin de la rue se voyait le magnifique hôtel de la Compagnie des Indes, où se trouvent réunies toutes les curiosités des pays lointains : étoffes précieuses, pierres, tigres, éléphants avec leurs tours, chibouques, grands parasols, palmiers, palanquins, fastueux nababs au teint cuivré, assis sur de riches tapis, les pieds dans leurs babouches pointues. À droite et à gauche, c’étaient, sur des tableaux, des navires prêts à faire voile pour toutes les contrées du monde ; des magasins si bien fournis, qu’en moins d’une heure on pouvait s’y procurer tous les objets nécessaires à un voyage de long cours ; puis, des boutiques d’opticiens sur les portes desquels se voyaient des enseignes en bois représentant de petits aspirants de marine en uniforme de l’ancien régime, dont toute l’occupation consistait à regarder passer les fiacres du matin au soir.

Le seul et unique propriétaire d’un de ces petits bonshommes en bois, tout ce qu’il y a de plus bois, suspendu au-dessus du trottoir, la jambe droite en avant dans la pose la plus péniblement gracieuse, portant à ses souliers des boucles incroyables ; sur sa poitrine un gilet à revers tout à fait déraisonnable, et tenant à son œil droit une lunette si volumineuse qu’on l’eût prise pour un télescope ; le seul et unique propriétaire de ce petit aspirant de marine, tout fier d’une telle possession, était un homme assez âgé, portant une perruque galloise. Il avait payé pour son petit bonhomme des impôts, des contributions, des redevances, des taxes, des surtaxes, pendant plus d’années que bien des aspirants de marine en chair et en os n’avaient compté d’années de services, et pourtant il n’en manque pas dans la marine anglaise qui sont devenus de jolis petits vieillards dans l’état d’aspirant !

Le fonds de commerce de ce brave homme se composait de chronomètres, de baromètres, de télescopes, de compas, de cartes, de mappemondes, de sextants, de quadrants et de modèles de tous les instruments utiles pour les traversées. On y trouvait aussi des tables de lochs ou les annales des découvertes. Dans les tiroirs et sur les planches, on voyait des instruments en verre ou en cuivre si compliqués qu’il fallait être du métier pour en ajuster les parties et pour en comprendre l’usage, et après un examen attentif, on aurait eu grand’peine à les remettre dans leur boîte d’acajou, sans l’aide d’un connaisseur. Tous ces objets étaient arrangés avec le plus grand soin dans d’étroites petites cases bien adaptées aux plus petits coins, maintenus et serrés par de petits coussins qui devaient les empêcher d’éprouver le moindre trouble du tangage ou du roulis. On avait pris tant de précautions pour ménager la place et pour faire tenir chaque chose dans le plus petit espace possible ; tous les instruments étaient si bien serrés, si bien enveloppés, si bien maintenus dans leurs boîtes, quelle qu’en fût la forme (car il y en avait de plats, d’autres qui ressemblaient à un tricorne, ou à une étoile de mer, et ce n’étaient pas là les plus bizarres) ; tout était si bien rangé, que la boutique elle-même, par contagion, semblait un petit navire n’attendant qu’un bon vent pour se mettre à la mer et cingler tranquillement à la recherche de quelque île déserte.

Ce qui venait encore ajouter à l’illusion c’étaient certains détails de la vie intime du vieil opticien, si fier de son petit aspirant. Comme tous ses amis étaient en général des fournisseurs de bâtiments, on voyait toujours sur sa table de vrais biscuits de mer ; il aimait les viandes salées, les langues fumées quand elles sentaient surtout un bon goût de corde neuve et de filasse. Les conserves au vinaigre étaient en montre dans d’énormes terrines avec ces mots sur les étiquettes : Négociants en provisions de toutes sortes pour les navires. Les liqueurs fortes étaient contenues dans de grandes bouteilles d’osier sans goulot. Sur les murs, on voyait confondues dans leurs cadres de vieilles gravures de navire avec des renvois alphabétiques aux différentes pièces de leur structure ; sur les assiettes c’était la frégate le Tartare, voiles déployées. La cheminée était ornée de coquilles exotiques, de plantes marines, de mousse, et enfin la petite salle à manger, toute boisée, était éclairée d’en haut par un châssis vitré, comme la cabine d’un bâtiment.

C’était dans ce milieu que vivait l’opticien, à peu près comme un capitaine de navire, seul avec son neveu Walter. Walter était un jeune garçon d’environ quatorze ans ayant assez la tournure d’un aspirant de marine comme pour couronner le tableau, mais là s’arrêtait l’illusion. Solomon Gills, autrement nommé le vieux Sol, ne ressemblait guère à un marin. Sans parler de sa perruque galloise, aussi perruque, aussi galloise qu’il y en eut jamais, et qui était bien loin de lui donner l’air d’un corsaire ; c’était un homme réfléchi, ne parlant et n’agissant que par compas et par mesure. Ses yeux rouges ressemblaient à deux petits soleils perçant un brouillard, et il avait toujours l’air d’un homme qui vient de se réveiller ; on eût dit qu’il était resté trois ou quatre jours de suite les yeux appliqués sur chacun de ses instruments d’optique et que, rendu à la vie ordinaire, tout lui paraissait trouble. Le seul changement qu’on eût jamais noté dans sa personne extérieure, c’était qu’il avait quitté un habillement complet couleur café, à larges pans et orné de boutons éblouissants, pour un autre habillement du même genre, toujours couleur café, excepté la culotte qui était, au moment où nous parlons, d’un nankin pâle. Il portait scrupuleusement un jabot, relevait sur son front une paire de lunettes premier numéro, et avait dans son gousset un formidable chronomètre. Plutôt que de douter de l’exactitude de ce précieux objet, il aurait mieux aimé croire à une conspiration tramée contre lui par toutes les montres et toutes les horloges de la ville ; que dis-je ? par le soleil lui-même. Tel on le voyait alors, tel on l’avait toujours vu dans sa boutique ou dans sa salle à manger, derrière la même enseigne, depuis bien des années. Chaque soir il montait régulièrement dans une espèce de mansarde isolée et ouverte à tous les vents, si bien que les gens qui habitaient un étage inférieur trouvaient le temps simplement au variable, quand il était pour lui à la tempête.

Au moment où le lecteur fait connaissance avec Solomon Gills, il est cinq heures et demie. C’est une après-dînée d’automne. Solomon regarde l’heure à son infaillible chronomètre. Voilà une heure à peu près que l’on a abandonné la Cité, et que les omnibus roulent vers l’ouest le flot des déserteurs. Les rues, comme dit M. Gills, se sont joliment nettoyées. De gros nuages présagent la pluie pour le soir. Tous les baromètres de la boutique sont bas et déjà quelques gouttes d’eau brillent sur le chapeau à trois cornes du petit bonhomme de bois.

« Où diantre est passé Walter ? dit M. Solomon, après avoir rengainé avec soin son chronomètre. Le dîner est prêt depuis une demi-heure, et pas de Walter ! »

Là-dessus, M. Gills rentre derrière son comptoir, et regarde à travers les instruments de l’étalage, s’il ne verra pas venir son neveu. Mais il ne reconnaît pas sa figure sous les parapluies qui se balancent déjà dans la rue. Voilà bien un jeune homme qui passe ; mais ce n’est pas Walter, c’est le porteur de journaux, avec son imperméable, qui flâne devant la boutique, s’amusant avec son index à écrire son nom au-dessus du nom de M. Gills le long de la plaque de cuivre extérieure.

« Si je ne savais pas qu’il m’aime trop pour faire une escapade, et s’engager à bord d’un navire malgré moi, je commencerais à m’inquiéter, dit M. Gills en frappant légèrement du revers de ses doigts deux ou trois baromètres. Oui, vraiment, je serais inquiet, » et M. Gills de fredonner : la, la, la ! sur la vague écumante… puis, en s’interrompant de lui-même. « Tiens ! dit-il, voilà la pluie ! Tant mieux, c’est ce qu’il faut. Je crois, continue M. Gills, en soufflant sur le verre d’une petite boussole pour en chasser la poussière, je crois, ma petite boussole, que votre aiguille fait comme mon neveu ; elle n’incline guère du côté de la salle à manger, et pourtant la salle à manger est au nord, plein nord, elle ne s’en écarte pas de la vingtième partie d’un degré.

— Hé ! l’oncle Sol !

— Hé ! mon neveu, cria l’opticien en se retournant vivement. Quoi ! c’est vous ; est-ce bien vous ? »

C’était bien Walter ; sa bonne et joyeuse figure, plus fraîche encore sous la pluie qu’il avait reçue en revenant à la maison, ses traits réguliers, ses yeux brillants, ses cheveux frisés.

— Eh ! bien, mon oncle, comment avez-vous passé la journée sans moi ? Le dîner est-il prêt ? Je meurs de faim.

— Oh ! oh ! dit Solomon d’un ton amical, ce serait bien le diable si je ne pouvais me passer d’un jeune drôle comme vous. Quant au dîner, mon neveu, il y a une demi-heure qu’il est prêt, et qu’il vous attend. Enfin, si vous avez l’estomac creux, le mien l’est tout autant.

— Alors, marchons, mon oncle, et vive l’amiral !

— Le ciel confonde votre amiral ! répliqua Gills, vous voulez dire, vive le lord maire !

— Non pas, non pas, dit le jeune homme ; vive l’amiral ! vive l’amiral ! et en avant. »

À cette parole de commandement, la perruque galloise et son maître furent entraînés sans résistance dans la salle à manger, comme si, à la tête de cinq cents hommes, ils eussent monté à l’abordage ; et bientôt l’oncle et le neveu entamèrent une sole frite qu’un bon bifteck devait suivre.

« Au lord maire, Walter, dit Solomon, au lord maire, pour toujours ! Plus d’amiral ! le lord maire est votre amiral.

— Oh ! vous croyez, dit le jeune homme en secouant la tête ; mais l’huissier qui le précède est plus amiral que lui. Il tire au moins son épée quelquefois.

— Oui, et il fait une jolie mine quand il la tire, répliqua l’oncle. Écoutez, Walter, écoutez-moi ; regardez un peu au-dessus de la cheminée.

— Oh ! s’écria le jeune homme, qui donc a pendu ma timbale à un clou ?

— Moi, dit l’oncle ; plus de timbales maintenant. À partir d’aujourd’hui, on boit dans des verres. Nous sommes commerçants ; nous faisons partie de la Cité ; nous entrons dans la vie ce matin.

— Mon oncle, dit le jeune homme, je boirai dans tout ce qu’il vous plaira, aussi longtemps que je pourrai boire à votre santé. À vous donc, cher oncle, et vivat à l’am…

— Au lord maire ! interrompit le vieillard.

— Au lord maire, aux shérifs, au conseil municipal, aux notables de la Cité ! dit le jeune homme, longue vie leur soit donnée ! »

L’oncle remua la tête en signe de grande satisfaction. « Et maintenant, dit-il, parlons de cette maison de commerce.

— Oh ! mon oncle, il y a peu de chose à dire sur ce sujet, reprit le jeune homme balançant sa fourchette et son couteau. C’est une longue enfilade de magasins assez sombres ; dans le bureau où l’on m’a placé, il y a un énorme garde-feu, un coffre-fort, des cartes représentant les navires en partance, un almanach, des pupitres, des tabourets, une bouteille à encre, des livres, des boîtes, beaucoup de toiles d’araignées dont l’une juste au-dessus de ma tête garde une grosse mouche à viande si desséchée qu’on voit bien que ce n’est pas d’aujourd’hui qu’elle est pendue là.

— Et rien de plus ? dit l’oncle.

— Non, rien de plus. Ah ! si fait, j’oubliais… il y a encore une vieille cage (je ne sais trop comment elle s’y trouva par exemple) et puis un seau à charbon de terre.

— Comment ? pas de grands livres de commerce, pas de livres de mandats, pas de billets à vue, au porteur, pas la moindre trace des sommes énormes qu’on remue là chaque jour ! dit le vieux Sol en appuyant avec intention sur chaque mot et regardant fixement son neveu, comme si le brouillard, qui troublait habituellement sa vue, se fût dissipé un instant.

— Si vraiment il y en a des quantités, répondit négligemment Walter, mais il y en a tout autant dans le bureau de M. Carker, dans celui de M. Morfin, et dans celui de M. Dombey.

— À propos de M. Dombey, y était-il aujourd’hui ? demanda l’oncle.

— Oui, toute la journée il n’a fait qu’aller et venir.

— Sans faire attention à vous, je suppose ?

— Si, il m’a vu. Il s’est même approché de ma place et j’aurais bien donné quelque chose, pour qu’il fût moins grave et, moins roide. « Vous êtes le fils de M. Gills, l’opticien m’a-t-il dit ? — Non, monsieur, ai-je répondu, son neveu. — C’est ce que j’ai dit, jeune homme. » Mais je jurerais bien mon oncle, qu’il avait dit son fils.

— Vous avez mal entendu sans doute ; mais cela ne fait rien.

— Cela ne fait rien, certainement, et ce n’était pas une raison il me semble, pour être si sec. Il n’y avait pas si grand mal à dire fils pour neveu ! « Votre oncle, reprit-il, m’a parlé de vous et je vous ai trouvé une place dans la maison. Je compte sur votre soin et sur votre exactitude. » Là-dessus, il me tourna le dos et ce fut tout. J’imagine que je ne lui plais guère.

— Vous voulez dire, reprit l’opticien, qu’il ne vous plaît guère.

— C’est bien possible, dit Walter en riant. Je n’y avais pas songé ! »

Solomon devint un peu plus sérieux en terminant son dîner et regarda de temps en temps à la dérobée la figure franche et ouverte du jeune homme. Quand le repas fut achevé, et que la table fut débarrassée (car on avait apporté le dîner d’un restaurant voisin) le vieux Sol alluma une chandelle et descendit à son petit caveau réservé, pendant que Walter, arrêté sur les marches glissantes de l’escalier, l’éclairait avec soin. Après avoir tâtonné un moment, il revint tenant à la main une vieille bouteille toute couverte de terre et de poussière.

« Que faites-vous, oncle Sol, dit le jeune homme ; mais c’est le fameux madère ! et il n’en restera plus qu’une bouteille ! »

L’oncle Sol fit de la tête un mouvement qui voulait dire : je sais ce que je fais, et ayant tiré le bouchon d’un air grave et solennel, il remplit deux verres et posa ensuite sur la table la bouteille avec un troisième verre.

« Vous boirez l’autre bouteille, Walter, dit-il, quand vous aurez fait fortune ; quand vous serez devenu riche, respecté et heureux ; quand la route qui vient de s’ouvrir aujourd’hui devant vous, vous aura conduit, ce que j’espère, à une position où vous trouverez la récompense de toutes vos peines. À votre prospérité, donc, mon enfant ! »

Le brouillard, qui troublait la vue du vieux Sol, avait pénétré sans doute jusqu’au fond de sa gorge, car il était sensiblement enroué en prononçant ces paroles ; sa main tremblait aussi, quand il trinqua avec son neveu. Mais ayant porté vaillamment le verre à sa bouche, il le vida sans trembler, et fit claquer ses lèvres.

« Cher oncle dit le jeune homme, cherchant à déguiser son émotion, tandis que des larmes brillaient dans ses yeux, cher oncle, je bois à l’honneur que vous m’avez fait, et… et… et cætera ; je porte à monsieur Solomon Gills les trois toasts d’usage trois fois répétés avec un autre encore par-dessus le marché. Vivat ! et j’espère, mon oncle, vous me ferez raison, quand nous boirons ensemble la dernière bouteille ? N’est-ce pas ? »

Ils trinquèrent de nouveau et Walter, qui n’avait pas encore touché à son vin, en avala une gorgée et leva ensuite son verre à la hauteur de son œil en se donnant l’air d’un profond connaisseur.

Son oncle le regarda quelque temps en silence ; puis leurs yeux étant venus à se rencontrer, il poursuivit tout haut, comme s’il n’avait pas cessé de parler, le sujet qui l’avait occupé mentalement.

« Vous le voyez, Walter, mon commerce est une habitude pour moi, dit-il. J’y suis tellement fait, qu’il me manquerait quelque chose si je vendais mon fonds ; mais on n’y fait rien, absolument rien. Du temps où l’on portait cet uniforme, continua-t-il, en indiquant du doigt l’habit du petit bonhomme de bois, on pouvait s’enrichir et bien des gens ont fait fortune. Mais depuis, concurrence sur concurrence, invention sur invention, changements sur changements sont survenus, le siècle enfin a marché plus vite que moi ; je ne sais plus où j’en suis, encore moins où sont mes pratiques.

— N’y pensez pas, mon oncle.

— Voyons ! vous êtes sorti de votre pension de Peckam, il y a environ dix jours n’est-ce pas ? dit Solomon : eh ! bien, je ne me rappelle pas avoir vu plus d’une personne entrer dans ma boutique.

— Je vous demande pardon. Il y a l’homme qui est entré pour changer un louis.

— Eh bien, c’est la personne dont je parle.

— Mais attendez donc, mon oncle. Ne vous souvient-il plus d’une dame qui vous a demandé son chemin pour aller à Mile-End ?

— C’est vrai, dit Solomon, je l’avais oubliée. Oui, cela fait deux personnes.

— Il est vrai qu’elles n’ont rien acheté, dit Walter.

— Non, absolument rien, dit Solomon tranquillement.

— Et qu’elles n’avaient même besoin de rien.

— Non, vraiment, continua Sol du même ton. S’il leur avait fallu quelque chose, ce n’est pas ici qu’elles seraient entrées.

— Mais enfin, cher oncle, s’écria le jeune garçon tout triomphant, vous disiez qu’il n’était venu qu’une seule personne et il en est venu deux !

— Eh bien donc, Walter, conclut le vieillard, après un moment de silence, n’étant pas comme les sauvages qui vinrent trouver Robinson dans son île, nous ne pouvons pas compter pour vivre sur un homme qui veut changer la monnaie d’un louis d’or et sur une femme qui demande le chemin de Mile-End. Comme je le disais, le siècle a marché plus vite que moi. Je ne l’en blâme pas, mais je ne puis plus le comprendre. Les commerçants, les ouvriers, les affaires, les objets de vente ne sont plus les mêmes ; tout a changé. Les sept huitièmes de mon fonds ne sont plus de mode. J’ai vieilli dans ma vieille boutique, dans cette rue que je ne reconnais plus. Je suis resté bien en arrière du siècle, il est trop tard maintenant pour le rattraper. Le bruit même qu’il fait au loin devant moi m’étonne et m’étourdit. »

Walter allait parler, son oncle l’arrêta d’un geste.

« Aussi, Walter, aussi, je désire que vous entriez à temps dans le monde des affaires et que vous y suiviez le monde à la course. Pour moi, je ne suis plus que l’ombre de mon commerce : la réalité a disparu depuis longtemps, et quand je ne serai plus, l’ombre aussi se sera évanouie. Comme vous n’avez pas d’héritage à espérer, j’ai pensé qu’il fallait profiter pour vous du peu d’amis qu’une longue habitude m’a conservés. Quelques personnes s’imaginent que je suis riche : je le voudrais pour vous, Walter ; mais, quoi que je laisse après moi, ou quoi que je puisse vous donner, dans une maison comme celle de Dombey vous pourrez en tirer et vous en tirerez le meilleur parti possible. Soyez actif, mon enfant, prenez goût aux affaires, travaillez pour gagner une solide indépendance et puissiez-vous être heureux !

— Je ferai tout mon possible pour me montrer digne de votre affection, dit le jeune homme avec sentiment, oui tout, mon cher oncle.

— Je le sais, dit Solomon, j’en suis sûr, et il se versa un second verre de son vieux madère qu’il but avec plus de plaisir encore que le premier. Quant à la mer, mon enfant, c’est beau en rêve, mais de fait cela ne mène à rien, à rien du tout. Il est assez naturel cependant que vos idées se soient tournées de ce côté, entouré comme vous l’êtes de tout ce qui a rapport à la mer ; mais, croyez-moi, c’est une mauvaise partie, tout à fait mauvaise. »

Solomon Gills se frottait pourtant les mains avec un secret plaisir, en parlant de la mer, et il regardait avec une joie inexprimable les objets maritimes disposés tout autour de la chambre.

« Songez à ce vin, par exemple, dit le vieux Sol, il est allé aux grandes Indes et en est revenu, je ne sais combien de fois ; il a même fait le tour du monde ; mais quelles nuits sombres ! quels vents affreux ! quels ouragans terribles !…

— Oh ! oui, s’écria le jeune homme, le tonnerre, les éclairs, la pluie, la grêle et tout le tremblement.

— Certes, dit Solomon, ce vin a vu tout cela. Le navire résiste, les mâts craquent, dans les cordages siffle et mugit la tempête…

— Les matelots grimpent ; c’est à qui atteindra le premier la vergue pour ferler les voiles, pendant que le navire soulevé par les vagues, monte et descend comme un fou, remonte et plonge encore, dit Walter.

— C’est bien cela, dit Solomon, c’est bien là ce qu’a vu la vieille barrique qui contenait ce vin. Rappelez-vous aussi Sarah la Belle, quand elle sombra…

— Dans la mer Baltique, au milieu de la nuit ; c’était à minuit et demi, que la montre du capitaine s’arrêta dans sa poche, et que lui gisait sans vie au pied du mât de misaine ; c’était le 14 février 1749, cria Walter, qui s’animait.

— Oui, oui, reprit le vieux Sol, c’est bien cela ; il y avait à bord cinq cents barriques de ce vin-là ; et tous les passagers, à l’exception du maître pilote, du lieutenant, de deux matelots et d’une dame, qui furent sauvés dans une chaloupe, tous les passagers défonçant les barriques tombèrent ivres-morts, chantant le Rule Britannia, et alors elle s’abîma, et on n’entendit plus en chœur qu’un effroyable cri de détresse.

— Et le Georges II, mon oncle, qui se brisa sur les côtes de Cornouailles, dans une horrible tempête ! C’était deux heures avant le lever du soleil, le 4 mars 1771 ; il avait à bord deux cents chevaux, qui, brisant leurs liens, dès le commencement de la tempête, se jetant à droite et à gauche, se ruant l’un contre l’autre, firent un tel vacarme et poussèrent de tels cris comme des hommes, que l’équipage crut le vaisseau plein de démons, et que les plus braves perdant cœur et courage se précipitèrent dans les flots ; deux matelots seuls restèrent pour raconter le désastre.

— Et puis, dit le vieux Sol, quand le Polyphème…

— Bâtiment marchand pour les Indes, trois cent cinquante tonnes, capitaine John Brown de Deptford. Armateurs, Wiggs et Cie.

— C’est bien cela, dit Sol ; il prit feu, quatre jours après être sorti avec un bon vent du port de la Jamaïque, dans la nuit…

— Il y avait deux frères à bord, interrompit Walter avec transport, et comme il n’y avait pas place pour eux deux dans la seule chaloupe qui ne fût pas submergée, ni l’un ni l’autre ne voulait y descendre. L’aîné saisit le plus jeune par la taille et le jeta dans la chaloupe ; mais lui, se relevant, cria : « Cher Édouard, songez à votre fiancée ! moi, je suis garçon ; personne ne m’attend là-bas : prenez ma place. Et il se précipita dans la mer. »

L’œil brillant, le teint animé du jeune homme, qui s’était levé de son siége, exalté par ce qu’il disait et ressentait, sembla rappeler au vieux Sol quelque chose qu’il avait oublié. Peut-être aussi le brouillard qui l’environnait avait-il troublé ses idées. Au lieu de poursuivre les récits comme il avait paru d’abord en avoir l’intention, il eut deux ou trois fois une petite toux sèche, et dit :

« C’est bon : Parlons d’autre chose. »

La vérité est que le bon oncle, attiré malgré lui vers toutes ces aventures merveilleuses et extraordinaires avec lesquelles son commerce l’avait familiarisé, avait grandement encouragé la même inclination chez son neveu. Tout ce qu’il avait fait ensuite pour éloigner le jeune homme d’une vie aventureuse avait eu l’effet généralement contraire et n’avait fait que lui aiguiser l’appétit, comme cela ne manque jamais. Écrivez un livre ou racontez une histoire dans le but de retenir les enfants à terre, vous êtes sûr qu’ils seront attirés et charmés par l’océan.

Mais un nouveau personnage vint prendre part à la conversation. C’était un homme portant d’amples vêtements bleus, avec un crochet en guise de main à son poignet droit ; ses sourcils étaient noirs et épais ; dans sa main gauche il tenait un gros bâton noueux. Son nez n’avait guère moins de bosses. Son cou était enveloppé dans une cravate de soie noire mal attachée, et sur ses épaules se rabattait un col de chemise si démesurément grand qu’on eût dit une petite voile. C’était évidemment à son intention qu’on avait préparé le verre vide ; il n’eut lui-même aucun doute à cet égard, car il approcha une chaise de la place réservée et s’assit sans façon, après s’être débarrassé de son manteau, et avoir pendu à un certain clou, derrière la porte, son chapeau de toile cirée. Ce chapeau était si lourd qu’une personne délicate aurait eu la migraine rien qu’à le regarder, et la raie rouge qu’il laissait autour du front du nouveau personnage pouvait faire croire qu’il avait eu la tête serrée dans un étau. On lui donnait ordinairement le titre de capitaine. Il avait été pilote, patron de navire ou corsaire peut-être avait-il fait ces trois métiers. Somme toute, il sentait le marin d’une lieue. Sa figure basanée s’épanouit quand il serra la main de l’oncle d’abord et du neveu ensuite ; mais il semblait de son naturel assez laconique, car il dit simplement :

« Comment ça va-t-il ?

— Très-bien, dit M. Gills, en poussant la bouteille de son côté. »

Il la prit, l’examina, la flaira et dit avec une expression singulière :

« C’est le… ?

— Oui, le… » reprit l’opticien.

Sur cette réponse le capitaine fit un hum significatif, remplit son verre et parut croire que c’était vrai jour de gala.

« Walter, dit-il, en arrangeant avec son crochet ses cheveux qui couraient les uns après les autres et montrant ensuite l’opticien, Walter, regardez-moi cet homme-là. Amour ! honneur ! et obéissance ! Feuilletez votre catéchisme jusqu’à ce que vous trouviez ce passage, et quand vous l’aurez trouvé, vous n’aurez pas besoin d’en lire plus long. À votre succès, mon garçon. »

Il était tellement satisfait de cette citation et de l’application qu’il en avait faite, qu’il ne put s’empêcher de répéter ces mots tout bas, en ajoutant qu’il y avait bien quarante ans qu’il ne les avait pas répétés.

« Mais quand j’ai besoin dans ma vie de deux ou trois mots, Gills, je n’ai jamais été embarrassé pour mettre la main dessus, j’ai toujours pu les trouver à temps. C’est que je ne gaspille pas les mots comme tant d’autres ! »

Cette réflexion lui rappela qu’il aurait mieux fait peut-être d’imiter le père du jeune Norval,

 

Dont le constant souci fut d’accroître son bien.

 

Dans tous les cas il devint silencieux jusqu’au moment où le vieux Solomon sortit pour éclairer sa boutique. Il se tourna alors vers Walter et dit sans transition.

« S’il l’essayait, je suis sûr qu’il pourrait faire une horloge.

— Cela ne m’étonnerait pas, capitaine Cuttle, répondit le jeune homme.

— Et qui marcherait bien, par-dessus le marché, dit le capitaine Cuttle, décrivant avec son crochet dans l’air le mouvement d’un balancier. Oh ! comme elle marcherait ! »

Pendant une minute ou deux, il sembla perdu dans la contemplation de cette horloge idéale et resta les yeux fixés sur le visage du jeune homme, comme s’il l’eût pris pour le cadran.

« C’est un puits de science, dit-il, en tournant son crochet vers la boutique. Regardez-moi cette collection ! La terre, l’air et l’eau, tout y est. Demandez et vous serez servi. Voulez-vous monter en ballon ? voilà. Descendre sous l’eau dans une cloche ? voilà. Si vous désirez, il pèsera l’étoile polaire dans ses balances. Il est capable de faire cela pour vous. »

D’après les remarques faites par le capitaine Cuttle, il était facile de voir que son respect pour les instruments était profond, mais que sa philosophie n’allait pas jusqu’à faire une différence entre l’inventeur et le marchand.

« Ah ! dit-il, avec un soupir, c’est une belle chose de comprendre tout cela ! mais, bah ! c’est une belle chose aussi de n’y rien comprendre ; en vérité, je ne sais ce qui vaut le mieux. C’est si agréable d’être là, assis, et de se dire qu’on peut vous peser, vous mesurer, vous grossir à vue d’œil, vous électriser, vous magnétiser, vous ensorceler et de ne pas savoir comment ! »

Il fallait ce merveilleux madère combiné dans ses effets, avec le désir de développer et d’étendre l’intelligence de Walter pour délier la langue du capitaine jusqu’à prononcer tout d’un trait cette prodigieuse harangue. Lui-même, il sembla étonné de découvrir pour la première fois les sources de jouissances délicieuses qu’il avait goûtées pendant plus de dix ans consécutifs à dîner tous les dimanches dans cette salle à manger. Puis il devint plus sérieux et se mit à réfléchir.

« Allons, dit en rentrant l’objet de son admiration, avant de prendre votre grog, Édouard, il faut finir la bouteille.

— Tenez bon ! dit Édouard, en remplissant son verre. Mais il faut en verser un peu plus au jeune homme.

— Non, merci, mon oncle, cela me suffit.

— Allons voyons, dit Sol, encore un peu. Nous finirons la bouteille, Édouard, à la maison de Walter ! Tiens, pourquoi pas ? elle pourrait bien un jour devenir la sienne… qui sait ? Richard Whittington a bien épousé la fille de son maître.

 

Reviens donc, Whittington,

Lord maire de London… »

 

chantonna le capitaine ; puis il ajouta : « Feuilletez la Bible, mon garçon, et…

— Quoique M. Dombey n’ait pas de fille, reprit Sol…

— Si fait, mon oncle, il en a une, interrompit le jeune homme, riant et rougissant à la fois.

— Il en a une ? s’écria le vieux Sol. Mais c’est vrai, je crois qu’il en a une.

— Oh ! je le sais bien, dit Walter. On en parlait aujourd’hui au magasin. On dit, ajouta-t-il plus bas, en se penchant vers son oncle et vers le capitaine, on dit qu’il ne l’aime pas, qu’il l’abandonne aux domestiques sans songer à elle, et qu’il est tellement préoccupé d’avoir son fils dans sa maison de commerce, quoiqu’il ne soit encore qu’un marmot, qu’il fait ses comptes plus exactement et qu’il tient ses livres avec plus de soin qu’auparavant. On l’a même vu, sans qu’il s’en doutât, se promener dans les docks couvant des yeux ses bâtiments, ses marchandises, tout ce qu’il possède enfin, comme s’il se réjouissait d’avance des biens qu’ils auront ensemble, lui et son fils. Voilà ce qu’on dit ; pour moi, j’ignore si c’est la vérité.

— Vous voyez, dit l’opticien, il a déjà pris ses renseignements sur la demoiselle !

— Quelle plaisanterie ! mon oncle, répondit Walter toujours rougissant et riant comme un enfant. J’ai entendu ce que l’on m’a dit et voilà tout.

— J’ai bien peur, Édouard, que l’enfant ne soit entré quelque peu dans nos vues, dit le vieux Sol, continuant de plaisanter.

— Je crois qu’il y est tout à fait, dit le capitaine.

— Néanmoins, nous boirons à sa santé, reprit Sol. Donc à la santé de Dombey et fils.

— Ah ! c’est bien mon oncle, répliqua gaiement le jeune homme, puisque vous avez parlé de la demoiselle, puisque vous avez joint mon nom au sien et que selon vous, j’en sais déjà long sur elle, je prendrai la liberté d’amender le toast : donc, à la santé de Dombey et fils, et : … fille !

Chapitre V. Paul grandit ; son baptême. §

Le petit Paul, à l’abri de tout contact impur avec le sang des Toodle, devenait tous les jours plus grand et plus fort. Tous les jours aussi il était plus ardemment chéri de miss Tox, dont M. Dombey appréciait tellement le dévouement qu’il commençait à lui reconnaître beaucoup de bon sens naturel et trouvait que ses sentiments lui faisaient honneur et méritaient quelque encouragement. Il ne se contenta plus seulement de la saluer d’une façon toute particulière, en différentes occasions ; mais il daigna lui exprimer toute sa reconnaissance par l’entremise de sa sœur : « Dites, je vous prie à votre amie, Louisa, qu’elle est bien bonne ; » ou « Faites savoir à miss Tox, combien je lui ai d’obligations. » De telles attentions de la part de M. Dombey, faisaient sur l’esprit de la dame qui en était l’objet une impression profonde.

Miss Tox répétait souvent à Mme Chick, que rien au monde ne l’intéressait autant que les progrès de ce cher enfant ; elle aurait pu se dispenser de le dire, on le voyait assez. Elle assistait, avec une satisfaction inexprimable, aux innocents repas du jeune héritier et semblait en faire les frais en commun avec Richard. Les petites cérémonies du bain et de la toilette ne se faisaient pas sans elle ; elle y présidait avec enthousiasme. Fallait-il administrer quelques petits médicaments, elle déployait toute son activité et témoignait toute sa sollicitude. Une fois, M. Dombey fut introduit dans la chambre par sa sœur pour assister au coucher du petit Paul ; miss Tox, par modestie, se réfugia dans une armoire. M. Dombey regardait l’enfant qui, vêtu d’une légère petite chemise de toile, grimpait en se jouant sur la robe de Mme Richard, quand miss Tox ne pouvant contenir son admiration s’écria : « Comme il est beau ! monsieur Dombey ; c’est un vrai Cupidon ! » Mais aussitôt elle courut se cacher honteuse et confuse derrière la porte du cabinet.

« Louisa, dit un jour M. Dombey à sa sœur, il me semble que je devrais faire un petit cadeau à votre amie, à l’occasion du baptême de Paul. Elle s’est tellement intéressée à l’enfant depuis sa naissance, et se tient si bien à sa place, (rare mérite de nos jours, je dois l’avouer !) que je serais vraiment heureux de lui prouver ma gratitude. »

Sans nuire aux mérites de miss Tox, on peut dire qu’aux yeux de M. Dombey, comme aux yeux de bien d’autres, on n’atteignait ce point si important du savoir-vivre, qui consiste à se tenir à sa place, qu’autant qu’on avait pour lui une profonde déférence. Il était peu important qu’on se connût soi-même, pourvu qu’on ne le méconnût pas et qu’on se courbât devant lui.

« Mon cher Paul, répondit sa sœur, un homme d’une pénétration comme la vôtre ne pouvait manquer de rendre justice à miss Tox. Certes, s’il y a dans la langue anglaise trois mots capables de lui inspirer un respect qui va jusqu’à la vénération, ce sont ces trois mots : Dombey et fils.

— Je le crois, dit Dombey, cela lui fait honneur.

— Quant au cadeau, mon cher Paul, continua sa sœur, je puis vous assurer que l’objet donné par vous à miss Tex, quel qu’il soit, sera prisé et conservé comme une relique ; mais il y aurait une manière plus délicate et plus flatteuse de témoigner à miss Tox votre reconnaissance, si vous y consentiez, toutefois.

— Quelle est-elle ? demanda M. Dombey.

— Vous savez, reprit Mme Chick que les parrains et les marraines ont une certaine importance sous le rapport des relations et de l’influence…

— Je ne vois pas quelle importance ils peuvent avoir pour mon fils, répondit froidement M. Dombey.

— C’est vrai, mon cher Paul, dit Mme Chick avec chaleur pour réparer sa maladresse, c’est parler en Dombey. Je n’attendais rien moins de vous. Je savais bien que telle devait être votre opinion. Peut-être pourtant, et Mme Chick hésita, se sentant sur un terrain glissant, peut-être serait-ce une raison de plus pour ne pas balancer à prendre miss Tox pour marraine, ne fût-ce que comme déléguée pour remplacer quelque autre personne. Je n’ai pas besoin de vous dire, Paul, que miss Tox verrait dans cette formalité, une grande faveur, une véritable distinction.

— Louisa, dit M. Dombey après un moment de réflexion, on ne supposera pas…

— Certainement non, se hâta de dire Mme Chick, dans la crainte d’un refus. Je n’ai jamais pensé qu’on pût rien supposer. »

M. Dombey fit un geste d’impatience.

« Mon cher Paul ne vous fâchez pas, dit sa sœur, cela me fait mal. Vous savez que je ne suis pas forte et que je suis souffrante depuis la mort de notre chère Fanny. »

M. Dombey regarda le mouchoir que sa sœur portait à ses yeux et reprit.

« On ne supposera pas, disais-je…

— Et j’ai dit, et je le répète, que je n’ai jamais pensé qu’on pût rien supposer.

— Mon Dieu ! Louisa, écoutez-moi, dit M. Dombey.

— Mon cher Paul, répliqua-t-elle avec une émotion pleine de dignité, il faut que je parle. Je n’ai ni vos moyens, ni votre raison, ni votre éloquence, ni aucune de vos qualités, je le sais. C’est un malheur pour moi ; mais quand ce devraient être mes dernières paroles (et les dernières paroles ne sont que trop solennelles pour vous et pour moi, Paul, depuis la mort de notre pauvre Fanny), mes dernières paroles seraient toujours que jamais je n’ai pensé qu’on pût rien supposer. Et bien plus, ajouta Mme Chick d’un air plus digne encore, comme si elle eût réservé jusqu’alors son argument décisif, je n’ai jamais pu penser qu’on supposât rien. »

M. Dombey fit quelques pas jusqu’à la croisée et revint.

« On ne peut rien supposer, Louisa, dit-il (et Mme Chick, qui ne voulait pas se rendre, répéta : Je sais que cela ne se peut ; mais son frère n’y prit point garde.) Cependant, continua-t-il, quelques personnes, s’imaginant que j’ajoute quelque importance à cette formalité, pourraient se croire en droit de réclamer contre l’avantage donné à miss Tox. Cela m’importe peu. Je ne reconnais pas de droits acquis en pareilles matières. Paul et moi nous pourrons, quand le moment sera venu, soutenir notre réputation, ou plutôt la maison pourra soutenir sa réputation, la conserver et la transmettre sans avoir besoin de tous ces petits moyens, ni d’aucun secours étranger. Bien des gens cherchent pour leurs enfants un appui, un soutien ; pour moi je puis m’en passer ; mes moyens, Dieu merci, me le permettent. Que l’enfance et la jeunesse de Paul se passent heureusement ; que je le voie, sans perdre de temps, entrer dans la carrière qui lui est ouverte, je n’en demande pas davantage. Il pourra dans la suite se choisir des amis puissants, si cela lui plaît, quand il soutiendra et étendra, s’il est possible, la réputation et le crédit de la maison ; mais, jusque-là, je lui suffis, je pense : il n’a pas besoin d’autres gens. Je n’ai nulle envie qu’on s’interpose entre mon fils et moi, je préfère beaucoup témoigner ma reconnaissance à une personne qui la mérite autant que votre amie pour ses obligeants offices. Qu’elle soit donc marraine ; et votre mari et moi nous suffirons pour la cérémonie. »

M. Dombey venait de dévoiler ses plus secrètes pensées au milieu des observations qu’il avait débitées avec tant de grandeur et de majesté. Un éloignement invincible pour quiconque s’interposerait entre lui et son fils, une crainte orgueilleuse de se donner un rival ou un égal, qui lui diminuerait sa part de respect et de déférence filiale ; la triste expérience, toute récente encore qu’il avait faite, qu’il n’était pas infaillible dans l’art de plier à son gré et d’enchaîner les volontés des autres, une amère appréhension d’un nouvel échec ou d’une autre contrariété, telles étaient alors les pensées qui agitaient son cœur. Dans le cours de sa vie il ne s’était pas fait un ami. Sa nature froide et réservée n’en avait ni cherché, ni rencontré ; et maintenant, ce caractère de glace, qui avait concentré toute sa force sur un seul point d’intérêt et d’orgueil paternels, au lieu de fondre à la douce influence d’une pensée de tendresse, semblait ne s’être détendu et dégelé que le temps de s’assimiler son précieux dépôt, pour qu’ils pussent après se congeler ensemble en une masse impénétrable, et ne former qu’un tout indivisible.

Élevée ainsi, en raison même de son peu d’importance à la dignité de marraine du petit Paul, miss Tox fut, à partir de ce moment même, choisie et nommée pour en remplir les fonctions. M. Dombey témoigna en outre son désir que la cérémonie, depuis longtemps différée, se terminât sans plus de retard. Mme Chick qui n’avait pas espéré un si prompt succès, se hâta d’aller prévenir sa bonne amie de l’heureuse nouvelle et M. Dombey resta seul dans son cabinet.

Ce soir-là, il y eut un grand mouvement dans la chambre des enfants. Mme Chick et miss Tox s’y étaient réunies pour se réjouir en commun ; mais leur joie n’était pas partagée par Mlle Suzanne Nipper qui ne laissa échapper aucune occasion de leur faire des grimaces derrière la porte pour leur témoigner tout son dégoût. Ses nerfs étaient si agacés qu’elle crut leur devoir ce soulagement, même sans avoir l’espérance de se sentir encouragée par la présence ou la sympathie d’aucun témoin. Tels autrefois les chevaliers errants trouvaient un adoucissement à leur peine en gravant le nom de leurs maîtresses dans les déserts, dans les solitudes, dans les lieux sauvages, partout enfin où il n’était pas probable qu’il se trouvât jamais personne pour les lire, telle Mlle Suzanne Nipper allait froncer son petit nez retroussé dans les tiroirs et dans les armoires, lançait en coulisse dans les buffets des coups d’œil mécontents et tirait la langue dans les pots et dans les cruches, fouillant tout, brouillant tout, dans sa mauvaise humeur.

En attendant, les deux intruses, sans se douter du mécontentement de Suzanne, assistèrent au déshabillé du petit Paul prirent part à ses jeux enfantins, et quand, après son souper, on l’eut mis dans son berceau, elles s’assirent devant le feu pour prendre leur thé. Les deux enfants, grâce aux bons soins de Polly, couchaient maintenant dans la même chambre ; mais ce fut seulement quand les deux amies se furent bien installées à leur table, que, tournant par hasard les yeux du côté des petits lits, elles songèrent à Florence.

— Comme elle dort profondément ! dit miss Tox.

— Dame, ma chère, elle prend tant d’exercice dans la journée ! Elle joue tant avec le petit Paul !

— Quelle singulière enfant ! dit miss Tox.

— Ma chère, dit Mme Chick à voix basse, c’est tout le portrait de sa mère !

— Vraiment ! chère amie, » fit miss Tox. Miss Tox avait dit ces mots avec une expression singulière de compassion, sans trop savoir pourquoi, sinon que c’était ce que l’on attendait d’elle.

« Florence ne sera jamais une Dombey, non, jamais, quand elle vivrait mille ans ! » dit Mme Chick.

Miss Tox releva les paupières, toujours avec un air de commisération profonde.

« Je songe avec tristesse, avec inquiétude à son avenir, reprit Mme Chick en poussant un soupir de modestie qui cachait mal l’idée qu’elle avait de son propre mérite. Je ne sais vraiment ce qu’elle deviendra lorsqu’elle sera grande. Quelle position aura-t-elle ? Elle ne gagne pas du tout dans l’affection de son père. Et comment le pourrait-elle, quand elle n’a rien des Dombey ? »

Miss Tox parut n’avoir rien du tout à opposer à un argument de cette force.

« Vous le voyez, dit Mme Chick, d’un air de confidence, la petite a tout à fait la nature de notre pauvre Fanny. Elle n’aura jamais d’énergie de sa vie, j’en suis sûre. Elle ne saura pas s’attacher, s’enlacer autour du cœur de son père comme…

— Comme le lierre, dit miss Tox.

— Comme le lierre, reprit Mme Chick. Non, jamais elle n’ira se nicher et se réfugier sur le sein de son père comme…

— Comme le faon effarouché, finit miss Tox.

— Comme le faon effarouché, reprit Mme Chick. Non, jamais ! Pauvre Fanny ! Comme je l’aimais pourtant !

— Voyons, ma bonne amie, dit miss Tox d’une voix caressante, ne vous désolez pas ainsi. En vérité, vous sentez trop vivement.

— Oh ! mon Dieu ! dit Mme Chick en pleurant et en secouant la tête, nous avons tous nos défauts, je le sais ; je n’étais pas aveugle sur les siens ; je ne m’en cachais pas, non, loin de là. Et pourtant comme je l’aimais ! »

Quelle satisfaction pour Mme Chick, femme bien ordinaire comparée à Mme Dombey, qui avait été un modèle de sentiment et de douceur, de se montrer bonne et généreuse pour la mémoire de sa belle-sœur, comme elle l’avait été pendant le cours de sa vie, de se faire illusion à elle-même jusqu’à croire avec un plaisir exprimable à son indulgence pour la défunte ! L’indulgence doit être une vertu bien aimable quand on est sûr de l’exercer réellement, pour donner tant plaisir à ceux mêmes qui s’en flattent mal à propos et qui seraient bien embarrassés d’expliquer en vertu de quel droit ils se parent de ses couleurs.

Mme Chick essuyait encore les larmes qui coulaient de ses yeux et continuait à secouer la tête, quand Richard prit la liberté de la prévenir que Mlle Florence venait de s’éveiller et s’était assise sur son lit.

En effet, elle s’était assise sur son séant ; la nourrice avait raison, des pleurs humectaient la paupière de la pauvre enfant, mais personne ne les vit briller que Polly ; Polly seule se pencha vers elle pour lui dire à l’oreille quelques douces paroles, Polly seule s’approcha d’elle assez pour qu’elle pût entendre les battements précipités de son cœur.

« Oh ! bonne nourrice ! dit l’enfant en la regardant avec anxiété, laissez-moi me coucher près de mon frère ?

— Pourquoi, ma mignonne ? dit Richard.

— Oh ! je crois qu’il m’aime, cria l’enfant avec exaltation. Je vous en supplie, couchez-moi près de lui ! »

Mme Chick, d’un ton maternel, voulut faire entendre à Florence qu’elle était bien enfant, mais la petite fille renouvela sa prière avec un regard d’effroi et d’une voix brisée par les sanglots :

« Je ne l’éveillerai pas, dit-elle en cachant sa figure et laissant retomber sa tête ; je le toucherai seulement et je m’endormirai. Oh ! je vous en prie, je vous en supplie, laissez-moi passer la nuit auprès de mon frère. Je suis sûre qu’il m’aime tendrement. »

Richard la prit sans rien dire et la porta dans le lit où dormait l’enfant. La petite fille se glissa près de lui tout doucement pour ne pas le réveiller, passa un bras timide autour de son cou et cachant sa figure de l’autre, pendant que ses cheveux retombaient en longues boucles tout autour de sa tête, elle resta immobile.

« Pauvre petite ! dit miss Tox, elle rêvait bien sûr. »

Cet incident insignifiant avait interrompu le cours de la conversation ; il était d’autant plus difficile de la renouer que Mme Chick, perdue dans la contemplation de son indulgence, était trop émue pour la soutenir. Les deux amies prirent donc une dernière tasse de thé, et l’on envoya un domestique à la recherche d’un cabriolet pour miss Tox. Miss Tox avait une grande expérience des voitures de louage, et, avant de s’y installer, il lui fallait toujours un temps infini, à raison de mille menues précautions qu’elle prenait d’abord systématiquement.

« Soyez assez bon, je vous prie, Towlinson, dit miss Tox pour emporter d’abord une plume et de l’encre, afin d’écrire lisiblement le numéro de la voiture.

— Oui, mademoiselle, dit Towlinson.

— Je vous prierai ensuite, Towlinson, dit miss Tox, d’avoir la bonté de retourner le coussin. Je vous dirai, ma chère, dit tout bas miss Tox à Mme Chick, qu’il est ordinairement très-humide.

— Oh ! mademoiselle, dit Towlinson.

— Vous voudrez bien encore, Towlinson, dit miss Tox, vous charger de cette carte et de ce schelling. Le cocher me conduira à l’adresse indiquée, et vous lui direz qu’il ne doit pas compter sur plus d’un schelling.

— Oui, mademoiselle, dit Towlinson.

— Ah ! je suis bien fâchée, Towlinson, de vous donner autant de peine, dit miss Tox en le regardant avec intérêt.

— Oh ! point du tout, mademoiselle, dit Towlinson.

— Vous direz donc, s’il vous plaît au cocher, Towlinson, reprit miss Tox, que l’oncle de la dame est un magistrat, et que, s’il se permettait la moindre impertinence, il serait puni d’une manière terrible. Vous aurez l’air de lui donner cet avis, Towlinson, d’un ton amical, et parce qu’il vous souvient d’un homme qui a été puni comme ça pour un semblable méfait, et qui en est mort.

— Certainement, mademoiselle, dit Towlinson.

— Et maintenant, adieu mon cher, cher, cher petit filleul, dit miss Tox en envoyant autant de baisers à l’enfant qu’elle répéta de fois ce tendre adjectif. Quant à vous, ma bonne Louise, promettez-moi de prendre quelque chose de chaud avant de vous coucher et de ne pas vous désoler ainsi ! »

Ce fut à grand’peine que Suzanne, qui avait ses grands yeux noirs fixés sur elle, parvint à se contenir pendant ces derniers mots et jusqu’au départ de Mme Chick ; mais quand la chambre fut libre, elle se dédommagea tout à son aise :

« On pourrait me tenir pendant six semaines dans une camisole de force, dit Nipper, que je ne serais pas plus malade. A-t-on jamais entendu deux chouettes pareilles, madame Richard !

— Elles disaient pourtant que la pauvre petite rêvait ! dit Polly.

— Oh ! mes belles dames, cria Suzanne Nipper en faisant un profond salut du côté de la porte, elle n’aura jamais rien des Dombey, dites-vous ? je l’espère bien ; nous en avons bien assez comme cela, un seul suffit.

— N’éveillez pas les enfants, ma chère Suzanne, dit Polly.

— Je vous suis bien obligée, madame Richard, reprit Nipper en parlant toujours aussi fort ; réellement, c’est un honneur pour moi de recevoir vos ordres, moi qui ne suis qu’une mulâtresse, qu’une négresse ! Madame Richard, si vous avez d’autres ordres à me donner, je vous écoute.

— Allons, Suzanne, est-ce que je vous donne des ordres ? dit Polly.

— Oh ! mon Dieu, madame Richard, cria Suzanne, c’est comme cela, les provisoires ici donnent des ordres aux permanentes, n’importe où elles sont nées, madame Richard ? Mais n’importe où vous êtes née, madame Richard, poursuivit Salpêtre en remuant la tête d’un air décidé, n’importe quand et comment (ce que vous savez mieux que moi), mettez-vous bien dans l’esprit qu’il y a une grande différence entre donner des ordres et les accepter. On peut bien ordonner à une personne de se jeter la tête la première par-dessus un pont dans quarante-cinq pieds d’eau, madame Richard, mais ce n’est pas une raison pour que cette personne veuille bien faire le plongeon.

— Allons, dit Polly, vous voilà fâchée, parce que vous êtes une bonne fille et que vous aimez sincèrement Mlle Florence ; et c’est à moi que vous vous en prenez, parce qu’il n’y a plus que moi ici.

— Il est bien facile à certaines gens de conserver leur bonne humeur et de ne jamais dire un mot plus haut l’un que l’autre, madame Richard, reprit Suzanne un peu radoucie ; je crois bien, leur enfant est soigné comme un prince, il est gâté, câliné jusqu’à en être ennuyé ; mais quand on accable une bonne petite créature qui ne se défend ni se plaint, c’est vraiment bien différent !… Ah ! bonté du ciel, mademoiselle Florence, si vous ne fermez bien vite les yeux, vilaine méchante petite fille, je vais appeler Croquemitaine qui est là-haut dans le grenier pour qu’il vous avale toute crue. »

Mlle Nipper accompagna ces mots d’un horrible mugissement pour imiter un Croquemitaine de l’espèce bovine qui, ayant entendu l’appel, avait hâte de venir exécuter les tristes devoirs de sa charge. Suzanne calma ensuite l’enfant en lui cachant la figure sous le drap, et, après avoir donné deux ou trois coups à l’oreiller d’un air courroucé, elle croisa les bras et s’assit devant le feu qu’elle regarda sans bouger tout le reste de la soirée.

Le petit Paul qui avait déjà, comme disent les nourrices, beaucoup de connaissance pour son âge, prit aussi peu de connaissance de ce qui se passait là autour de lui que des préparatifs de son baptême, fixé au surlendemain. Ces préparatifs se faisaient cependant autour de lui en toute hâte ; on s’occupait de sa robe, de celle de sa sœur, et des vêtements de la nourrice et de Suzanne avec une grande activité. Le matin même du baptême, Paul sembla comprendre fort peu l’importance de la cérémonie ; il dormit au contraire plus que de coutume, et parut même trouver mauvais, contre son habitude, qu’on l’habillât pour sortir.

C’était un jour d’automne, gris de fer ; le vent soufflait de l’est, froid et pénétrant ; le temps était en harmonie avec les préparatifs. M. Dombey représentait le vent, l’ombre, l’automne du baptême. Il était dans son cabinet, attendant son monde, sombre et froid comme le temps, et quand il tournait ses yeux vers les arbres du petit jardin, leurs feuilles jaunes et noires se détachaient et voltigeaient, comme flétries et desséchées par son regard.

Ouf ! et les chambres, comme elles étaient sombres et froides ! elles semblaient être en deuil comme les habitants de la maison. Les livres soigneusement serrés sur leurs rayons par rang de taille, et alignés comme des soldats, paraissaient n’avoir, sous leurs uniformes durs, froids, glacés, qu’un sentiment, celui du froid. La bibliothèque vitrée, hermétiquement fermée, éloignait toute idée de familiarité. Sur le haut, un buste en bronze de M. Pitt, dépouillé de son auréole céleste, ressemblait plutôt à un enchanteur maure préposé à la garde de ce trésor inviolable. À chaque coin une urne poudreuse, trouvée dans quelque tombe antique, annonçait la désolation et la mort, comme du haut d’une chaire. La glace de la cheminée réfléchissait du même coup le visage et le portrait de M. Dombey accablé sous le poids de ses pensées mélancoliques.

Plus que tout le reste, la pelle et la pincette, le tisonnier et le garde-feu, froids et roides, auraient pu faire valoir un certain degré de parenté avec M. Dombey qui attendait, dans son habit bien boutonné, avec sa cravate blanche, sa lourde chaîne et ses bottes craquantes, M. et Mme Chick, ses témoins légaux. Bientôt ils se présentèrent.

« Mon cher Paul, dit tout bas Mme Chick à son frère en l’embrassant, c’est le prélude, je l’espère, de bien des jours de bonheur !

— Je vous remercie, Louisa, répondit M. Dombey d’un ton glacial. Comment vous portez-vous, monsieur Jean ?

— Et vous, monsieur ? » répondit M. Chick.

Il tendit la main à M. Dombey avec aussi peu d’empressement que s’il eût craint une secousse électrique ; M. Dombey la reçut comme il eût fait d’un poisson ou d’une plante marine, ou de toute autre substance visqueuse, et la lui rendit aussitôt avec une politesse plus affectée qu’affectueuse.

« Peut-être, Louisa, auriez-vous été bien aise de trouver ici du feu ? dit M. Dombey en tournant sa tête dans sa cravate, comme le pivot d’une porte tourne sur sa crapaudine.

— Oh ! non, mon cher Paul, répondit Mme Chick, qui avait peine à empêcher ses dents de claquer, pour moi, c’est inutile.

— Et vous, monsieur Jean, vous ne craignez pas le froid ? »

M. Jean avait enfoncé ses mains dans ses poches pour les préserver des engelures, et allait commencer ce fameux refrain qui avait si fort offensé Mme Chick dans une autre occasion, mais il se hâta de répondre qu’il se trouvait parfaitement bien. Cependant il fredonnait déjà les premières notes de sa chanson favorite, quand il fut heureusement interrompu par Towlinson qui annonça :

« Miss Tox ! »

On vit alors entrer cette belle enchanteresse, avec un nez bleu et la figure gelée, grâce à la légèreté de sa toilette, aux flots de gaze, de dentelles et de rubans dont elle s’était inondée pour faire honneur à la cérémonie.

« Comment vous portez-vous, miss Tox ? » dit M. Dombey.

Et comme il avait fait quelques pas pour venir à sa rencontre, miss Tox, pour reconnaître cette marque de distinction, disparut un moment, dans une profonde révérence, au milieu de ses flots de gaze. On eût dit une de ces lorgnettes de théâtre, qui rentrent en elles-mêmes, pour se fermer.

« Je n’oublierai jamais, monsieur, dit miss Tox de sa voix la plus douce, l’honneur que vous me faites aujourd’hui. En vérité, ma chère Louisa, je ne sais si je rêve ! »

Ce qui n’était certainement pas un rêve pour miss Tox, c’était le froid qu’elle ressentait. Aussi saisit-elle avec empressement la première occasion qui se présenta de frotter en cachette le bout de son nez avec son mouchoir pour rétablir la circulation, tant elle craignait que sa température, au-dessous de zéro, n’affectât désagréablement le petit Paul, quand elle irait l’embrasser.

L’enfant parut bientôt, porté en triomphe par Richard, pendant que la petite Florence, sous la garde de son infatigable constable, Suzanne Nipper, fermait la marche. Quoique bonnes et enfants eussent revêtu ce jour-là des vêtements de deuil moins sérieux, la vue de ces deux petits êtres, privés de leur mère, ne pouvait guère égayer la réunion. Paul, aussitôt entré, se mit à pleurer (le nez de miss Tox en était sans doute la cause), comme pour arrêter M. Chick dans son désir maladroit de faire des amitiés à Florence. Car, il faut le dire, si M. Chick n’avait pas grand goût pour les Dombey, et cela peut-être parce qu’ayant l’honneur d’être uni à une Dombey, il n’en savait que mieux ce qu’il fallait penser des perfections de la famille, néanmoins il aimait sincèrement Florence, il le témoignait volontiers, et il allait le prouver encore à sa manière, quand il entendit le petit Paul crier, et fut retenu à temps par sa femme.

« Allons, petite Florence, dit la tante vivement, que faites-vous là ? Montrez-vous à votre petit frère. Occupez-le, ma chère ! »

Si la température avait pu devenir plus froide, elle se serait abaissée au moment où M. Dombey, de son air glacial, s’arrêta pour regarder sa petite fille ; car Florence, en frappant dans ses mains, et en s’avançant sur la pointe des pieds jusqu’au trône de son fils et de son héritier, le força malgré lui de descendre de son piédestal et de lui accorder un moment d’attention. Richard, par quelques mouvements adroits, aidait au coup de théâtre ; mais M. Dombey baissa les yeux et se tut. Quand Florence se cachait derrière Polly, l’enfant la suivait du regard, et, quand elle s’élançait vers lui avec un cri joyeux, il se serrait contre sa nourrice et se rejetait en arrière en riant aux éclats ; puis, lorsque Florence le couvrait de baisers, il semblait, avec ses petites mains, vouloir caresser les boucles de cheveux de sa sœur.

M. Dombey était-il content de voir tout cela ? Son visage ne trahit du moins aucun plaisir, pas un nerf ne se détendit ; mais il est vrai qu’on devinait rarement, d’après l’expression de sa physionomie, le fond de sa pensée. Si quelque faible rayon de soleil pénétra dans la chambre et vint égayer les jeux des deux enfants, il n’alla pas jusqu’à lui. Son regard était si froid, si sévère, qu’il dissipait à l’instant la lueur douce et brillante qui animait les yeux riants de la petite Florence, lorsqu’elle finissait par rencontrer les siens.

C’était bien en vérité un jour d’automne gris et sombre, et, pendant les quelques minutes de silence qui suivirent, les feuilles tombaient tristement.

« Monsieur Jean, dit M. Dombey après avoir jeté un coup d’œil sur sa montre, et prenant ses gants et son chapeau, veuillez, je vous prie, offrir votre bras à ma sœur, le mien appartient aujourd’hui à miss Tox… Richard, passez devant nous avec M. Paul et prenez bien garde. »

Dombey et fils, miss Tox, Mme Chick, Richard et Florence, prirent place dans la voiture de M. Dombey. Celle qui suivait appartenait à M. Chick, qui s’y installa avec Suzanne Nipper. Tout le temps du trajet, la petite bonne eut le nez à la fenêtre, pour ne pas se trouver dans un tête-à-tête embarrassant avec la grosse figure de ce gentleman, s’imaginant toujours, au moindre froissement, qu’il arrangeait dans un morceau de papier une pièce de monnaie pour la lui offrir.

Une fois en route pour l’église, M. Dombey frappa dans ses mains pour amuser son fils, preuve de tendresse paternelle tout à fait touchante, dont miss Tox se montra enchantée. Mais, à part ce petit incident, la seule différence remarquable entre le baptême et un enterrement, consistait dans la couleur des voitures et des chevaux.

À la porte de l’église, on fut reçu par un énorme suisse. M. Dombey descendit le premier pour présenter la main aux dames, et parut comme un second suisse près du marche-pied de la voiture : moins chamarré que l’autre, mais plus effrayant : le suisse de la vie intime, le suisse de nos intérêts et de nos sentiments.

La main de miss Tox trembla, quand elle l’eut glissée dans le bras de M. Dombey pour monter les degrés, et qu’elle entra dans l’église, précédée d’un chapeau à trois cornes et d’un collet à triple étage. On eût cru un moment qu’il s’agissait d’une autre cérémonie solennelle :

« Lucrèce, consentez-vous à prendre cet homme pour époux ? – Oui, j’y consens.

— Veuillez éloigner l’enfant du courant d’air, dit tout bas le suisse en ouvrant la seconde porte de l’église. »

Le petit Paul en effet aurait pu dire comme Hamlet : « Vais-je dans ma tombe ? » tant l’église était humide et froide. La chaire et le pupitre, recouverts de leurs linceuls, la triste perspective des bancs vides qui s’étendaient sous les galeries, des gradins vides aussi, entassés jusqu’au haut des voûtes et perdus dans l’ombre du grand orgue solitaire ; les nattes poudreuses et les dalles froides ; les chaises vacantes dans les bas côtés ; le coin humide auprès de la corde du sonneur, où étaient remisés les noirs tréteaux pour les funérailles ; des pelles, des paniers, des bouts de cordes, usés par le frottement des bières qu’elles avaient descendues dans les tombes ; une odeur lourde, épaisse, fétide ; un jour blafard et cadavéreux ; tout était à l’unisson. C’était une scène froide et triste.

« Voici un mariage, monsieur, dit le suisse, mais ce ne sera pas long. Veuillez entrer dans la sacristie. »

Et le suisse, avant de s’éloigner pour se mettre à la tête des mariés, fit à M. Dombey un salut accompagné d’un demi-sourire, qui voulait dire : « Je me rappelle avoir eu le plaisir de vous servir déjà, M. Dombey, le jour de l’enterrement de madame votre épouse ; j’espère que, depuis ce temps-là, vous vous êtes consolé. »

Le mariage même paraissait assez triste en s’avançant à l’autel. La mariée était trop vieille et le marié trop jeune. Un dandy grisonnant et borgne, mais qui cachait son mauvais œil sous un lorgnon, conduisait la mariée, que les parents et amis suivaient en grelottant. Il y avait du feu dans la sacristie, mais il fumait. Un vieux clerc de procureur, surchargé de besogne, mais non pas d’émoluments, à la recherche d’un renseignement, parcourait du doigt les feuilles de parchemin d’un immense registre, compagnon de beaucoup d’autres tout à fait semblables, remplis comme lui de décès. Au-dessus de la cheminée était un plan en relief des voûtes souterraines de l’église. M. Chick, qui, pour distraire la société, lisait la liste des ayants droit qui les occupaient, lut tout du long jusqu’à la tombe de Mme Dombey, inclusivement, avant d’avoir pu s’arrêter.

On garda quelques moments un silence pénible ; puis une petite vieille, affligée d’un asthme et employée comme ouvreuse des bancs, qui semblait là pour sa commodité, parce qu’elle n’avait pas loin pour passer de l’église au cimetière, vint avertir la famille de se rendre aux fonts baptismaux. On attendit quelque temps pour laisser enregistrer le mariage, et la petite vieille poussive, désirant attirer l’attention des mariés, descendit jusqu’au bas de l’église en toussant comme un bœuf.

Alors le clerc, le seul être entre tous qui eut la mine assez réjouie, ce qui ne l’empêchait pas d’être entrepreneur des pompes funèbres, arriva, portant une grande cruche d’eau chaude qu’il versa sur les fonts pour les dégeler, ce que n’auraient pu faire, malgré tout, des millions d’hectolitres d’eau bouillante. Le prêtre, jeune et aimable ministre à la figure béate, mais visiblement effrayé à la vue de l’enfant, parut ensuite comme ces grandes figures toutes vêtues de blanc, qui sont les personnages principaux des contes de revenants. À sa vue, Paul poussa des cris perçants, et ce fut seulement quand on le crut suffoqué, tant il était noir, qu’il commença à se calmer.

Cependant, bien qu’on se trouvât heureux de voir cesser de tels cris, il fallut se résigner, tout le temps que dura la cérémonie, à entendre l’enfant pleurer et gémir, pour s’apaiser un moment et pousser bientôt de nouveaux cris, sans qu’il fût possible de le faire taire. Cette fâcheuse disposition troubla tellement les dames, que Mme Chick passa son temps à envoyer à droite et gauche la loueuse de chaises pour savoir ce qui se passait, pendant que miss Tox, ayant ouvert son livre de prières à la page de la conspiration des poudres, lisait, sans y songer, l’office spécial de cet anniversaire.

Quant à M. Dombey, pendant la cérémonie, on le vit conserver le même calme et la même dignité impassibles ; il faut croire qu’il refroidissait même l’air environnant ; car l’haleine du jeune prêtre sortait de sa bouche à l’état de vapeur. Une seule fois la sévérité de son visage changea d’expression. Le prêtre lisant, comme c’est l’usage, la dernière exhortation concernant les droits que les parrains exercent sur leurs filleuls, tourna les yeux vers M. Chick ; le regard majestueux de M. Dombey sembla dire : « Par exemple, je voudrais bien voir ça. »

Il aurait mieux valu que M. Dombey songeât un peu moins à sa dignité et un peu plus à l’importance de cette cérémonie à laquelle il prenait part avec tant de roideur et de solennité. Son arrogance contrastait étrangement avec l’humilité du sacrement.

Quand tout fut terminé, M. Dombey offrit de nouveau son bras à miss Tox et la reconduisit dans la sacristie. Là, il adressa quelques mots de politesse au jeune prêtre, lui disant que c’eût été pour lui un véritable honneur de le recevoir à dîner, si le malheur, qui venait de le frapper, ne lui eût interdit toute espèce de réjouissance. Le registre signé, et les frais payés, on sortit de l’église, sans oublier l’ouvreuse, dont la toux venait de recommencer de plus belle, ni le suisse, ni le sacristain, qui se trouvait sur les marches par le plus grand des hasards, ayant l’air de consulter la girouette pour s’assurer du temps. Puis on remonta en voiture et l’on arriva à la maison aussi triste qu’on en était sorti.

Là, on retrouva M. Pitt qui faisait la moue à un déjeuner froid, que le luxe des cristaux et de la vaisselle d’argent avait rendu plus froid encore. C’était plutôt un repas mortuaire qu’une collation de famille. Miss Tox, en arrivant, tira de sa poche une timbale pour son filleul, et M. Chick un étui, contenant une cuiller, une fourchette et un couteau ; M. Dombey, de son côté, présenta un bracelet à miss Tox, qui le reçut avec tous les signes d’une émotion tendre.

« Monsieur Jean, dit M. Dombey, veuillez vous placer là-bas, au bout de la table. Qu’avez-vous là devant vous, monsieur Jean ?

— Un morceau de veau froid, répondit Chick en frottant vigoureusement ses mains engourdies ; et vous, monsieur, qu’avez-vous ?

— Voici, je crois, une tête de veau froide ; ici, ce sont des volailles en daube, un jambon, des pâtés, de la salade, un homard.

— Miss Tox me fera-t-elle l’honneur d’accepter un peu de vin ? Du champagne à miss Tox. »

Tout était froid à donner des rages de dents. Le vin était glacé au point que miss Tox ne put retenir un petit cri qu’elle eut grand’peine à changer en un hem ! de réparation. Quant au morceau de veau, dont M. Chick s’était coupé une tranche, il fallait qu’il sortît apparemment d’un garde-manger bien exposé à l’air, car dès la première bouchée, le cher monsieur frissonna de la tête aux pieds.

M. Dombey seul restait impassible. On aurait pu l’accrocher pour l’exposer dans une foire russe, comme un échantillon de gentleman à la glace.

Mme Chick elle-même, tant le froid la gagnait, ne trouvait plus un mot de compliment et la moindre douceur à dire. Tout ce qu’elle pouvait faire était de ne pas paraître gelée tandis qu’elle grelottait intérieurement.

Après un long silence, M. Chick fit un effort désespéré pour se dégourdir, et, remplissant un verre de Xérès :

« Monsieur, dit-il, je boirai si vous voulez bien me le permettre, à la santé du petit Paul !

— Puisse-t-il être heureux ! dit miss Tox, en humectant ses lèvres.

— Cher petit Dombey ! murmura Mme Chick.

— Monsieur Jean, dit M. Dombey, d’un air froid et sévère, si mon fils pouvait comprendre l’honneur que vous venez de lui faire, il vous exprimerait, sans aucun doute, sa reconnaissance. Quand le temps sera venu, j’espère qu’il se montrera digne des dispositions bienveillantes de ses parents ou amis, dans la vie privée, et qu’il sera à la hauteur des devoirs sérieux que notre position dans la vie publique pourra lui imposer. »

Ces paroles furent prononcées d’un ton qui ne permettait aucune réflexion, et M. Chick retomba dans son abattement et dans son silence. Il n’en fut pas de même de miss Tox qui avait écouté M. Dombey avec une attention encore plus marquée que de coutume, la tête penchée d’un côté, dans une muette admiration. Elle s’appuya sur la table et dit tout bas à Mme Chick :

« Louisa !

— Ma chère ? répondit Mme Chick.

— Il sera à la hauteur des devoirs sérieux que notre position pourra… La véritable expression m’échappe.

— Pourra lui proposer, dit Mme Chick.

— Oh ! non, ma chère, reprit miss Tox. Pardonnez-moi, ce n’est pas cela. Le mot était plus fort, plus expressif. Il sera à la hauteur des devoirs sérieux que notre position dans la vie publique, pourra… pourra… Ah ! j’y suis, pourra lui imposer !

— Oui, c’est vrai, dit Mme Chick, c’est bien cela ! »

Miss Tox frappa doucement ses mains délicates l’une contre l’autre, en signe de triomphe, et ajouta en levant les yeux au ciel :

« C’est vraiment de l’éloquence ! »

Pendant ce petit colloque, M. Dombey avait donné quelques ordres concernant Richard. Elle parut bientôt sans l’enfant et fit la révérence. Le petit Paul, après les fatigues de la journée, s’était endormi profondément. M. Dombey, ayant versé un verre de vin à cette vassale importante, lui adressa ces mots pendant que miss Tox, penchant sa tête à l’avance, prenait toutes ses dispositions pour ne rien oublier cette fois.

« Richard, depuis six mois à peu près que vous êtes entrée dans cette maison, vous avez fait votre devoir. Désirant, à l’occasion du baptême, faire quelque chose pour vous, je me suis consulté avec ma sœur, madame…

— Chick, se permit de dire le personnage de ce nom.

— Oh ! silence, s’il vous plaît, dit miss Tox.

— Je voulais vous dire, Richard, reprit M. Dombey en lançant un regard terrible à M. Jean, que je fus bientôt fixé. Je me rappelai la conversation que j’avais eue avec votre mari, dans cette chambre même, au moment où je vous retins à mon service. Il m’avait avoué dans quel triste état d’ignorance vous étiez tous plongés, lui le premier. »

Richard baissa timidement les yeux sous ce reproche exprimé avec tant de magnificence.

« Je suis loin, continua M. Dombey, de partager l’opinion des personnes qui veulent niveler les sentiments en donnant à tous la même éducation. Mais je crois nécessaire que les classes inférieures apprennent à connaître le rôle qu’elles ont à remplir dans la société, et à s’y conduire comme il faut. J’approuve donc les écoles dans cette mesure. J’ai le droit de placer un enfant dans un établissement ancien et qui a tiré d’une corporation respectable son nom de Charitables Rémouleurs. Dans cette maison, on ne se contente pas seulement de donner aux enfants l’éducation qu’ils trouvent dans les écoles, mais ils sont habillés aux frais de la société, et on leur donne en entrant un uniforme avec une plaque numérotée. Après avoir fait connaître mon dessein à votre famille, grâce à la complaisance de Mme Chick, j’ai fait choix de votre fils aîné pour remplir la place vacante. Aujourd’hui même, m’a-t-on dit, il a dû prendre l’habit. Le numéro de son fils, dit M. Dombey en se tournant vers sa sœur et parlant de l’enfant comme il eût fait d’un fiacre, est 147. Louisa, vous pouvez le lui dire.

— 147, dit Mme Chick. L’uniforme, Richard, est propre et chaud ; l’habit est à longs pans, en drap bleu, comme la casquette, le tout orné de galons jaune orange. Des bas de laine rouge tricotés, bien épais, et une forte culotte de peau. Vraiment, dit Mme Chick enthousiasmée, on porterait soi-même ces vêtements avec reconnaissance.

— Eh ! bien, Richard, dit miss Tox, vous devez être fière ! Les Charitables Rémouleurs !

— Monsieur, dit Richard d’une voix étouffée, je vous suis bien reconnaissante d’avoir pensé à mes petits enfants. »

Mais au même moment il lui sembla voir son petit Biler en charitable rémouleur, ses petites jambes emprisonnées dans le solide vêtement dépeint par Mme Chick et des larmes humectèrent ses yeux.

« Je suis heureuse, Richard, dit miss Tox, de voir que vous sentez ce que l’on a fait pour vous.

— Cela fait espérer, dit Mme Chick qui se flattait de connaître à fond la nature humaine, qu’on peut encore trouver dans le monde quelque étincelle de reconnaissance et de sensibilité. »

Richard répondit à ces compliments en faisant une révérence et en balbutiant quelques mots de remercîments ; mais comme l’image de son premier-né, mis en culotte courte dans un âge si tendre, lui troublait l’esprit, elle s’approcha insensiblement de la porte et fut tout heureuse de se trouver dehors.

L’espèce de dégel qu’avait produit son entrée ne dura pas longtemps ; le froid reprit bientôt, plus vif et plus piquant, lorsqu’elle eut disparu. Deux ou trois fois, M. Chick, au bout de la table, fredonna les premières mesures d’un grand air ; ce n’était plus son joyeux refrain accoutumé, mais bien un morceau de la Marche funèbre de Saül. La société évidemment allait passer à l’état de glaçons, comme tous les mots disposés sur la table. Mme Chick lança un coup d’œil à miss Tox, celle-ci le lui rendit, et toutes deux, s’étant levées en même temps, trouvèrent qu’il était l’heure de se retirer. M. Dombey reçut cet avis avec une parfaite égalité d’humeur.

Elles prirent congé de lui et sortirent sous la protection de M. Chick. On n’eut pas plutôt quitté la maison où M. Dombey se retrouvait dans sa solitude habituelle, que M. Chick enfonça ses deux mains dans ses poches, se renversa dans la voiture et se mit à siffler tout du long un air de chasse avec une telle expression de défi sombre et terrible, que Mme Chick n’osa ni protester, ni le contrarier.

Richard tout en tenant sur ses genoux le petit Paul n’oubliait pas son premier-né. Elle sentait qu’il y avait de l’ingratitude à ne pas être plus gaie ; mais la journée avait été si triste qu’elle voyait tout en noir, même les Charitables Rémouleurs. Elle avait toujours devant les yeux cette plaque d’étain, ce n° 147, comme une preuve de la régularité et de la sévérité de cette institution. Elle s’attendrissait aussi en pensant aux pauvres petites jambes de Biler, dont le spectre en uniforme la poursuivait malgré elle.

« Je ne sais ce que je donnerais pour voir le pauvre petit, avant qu’il y soit habitué ! dit Polly.

— Eh mais ! madame Richard, dit Suzanne qui était sa confidente, savez-vous, il faut vous contenter et aller le voir.

— M. Dombey ne le voudrait pas, dit Polly.

— Oh ! vous croyez, madame Richard, dit Suzanne, mais peut-être bien qu’il le permettrait, si on lui en parlait ?

— Ce ne serait toujours pas vous, je suppose, dit Polly, qui lui demanderiez cette permission ?

— Ma foi ! non, madame Richard, répliqua Suzanne. Je sais que Tox et Chick, nos deux espions, ne seront pas de garde demain ; si vous voulez, nous irons nous promener dans la matinée avec Mlle Florence, et vraiment, madame Richard, la promenade ne peut toujours pas être plus désagréable que celle que nous faisons ordinairement sur les trottoirs. »

Polly éloigna d’abord cette pensée énergiquement ; puis elle y revint, s’y habitua peu à peu, en se représentant de plus en plus distinctement ses enfants, sa maison, tout ce qu’on lui avait interdit. À la fin, pensant qu’il n’y avait pas grand mal à aller jusqu’à la porte, elle consentit à la proposition de Suzanne.

L’affaire étant bien convenue, le petit Paul se mit à pleurer de la façon la plus piteuse, comme s’il eût prévu qu’il n’en résulterait rien de bon.

« Qu’a donc le petit ? demanda Suzanne.

— Je crois qu’il a froid, » dit Polly, en se promenant de long en large dans la chambre pour le calmer.

C’était vraiment une sombre soirée d’automne, et tout en allant et venant pour apaiser l’enfant, elle vit, à travers les croisées, les feuilles tomber une à une et serra le petit Paul plus fortement contre son cœur.

Chapitre VI. Paul fait une seconde perte. §

Le lendemain matin, Polly était agitée par de tels pressentiments que, malgré les continuelles instigations de la petite bonne aux yeux noirs, elle aurait renoncé à l’escapade projetée, préférant adresser une requête dans les formes pour obtenir la permission de voir le n° 147, sous le toit redoutable du terrible M. Dombey. Mais Suzanne, qui, semblable à Tony Dumpkin, supportait avec courage les désappointements des autres, sans vouloir jamais éprouver elle-même la moindre contrariété, ne partageait pas cet avis. Elle eut recours à une foule de petites raisons plus ingénieuses les unes que les autres pour décider l’irrésolution de Polly et pour faire ressortir tous les avantages de leur premier projet. Elle l’emporta ; et à peine M. Dombey eut-il tourné le dos pour se diriger de son pas majestueux vers ses bureaux de la Cité, selon sa coutume de chaque jour, que le petit Paul se trouvait, sans le savoir, sur la route de Staggs-Gardens.

Ce petit endroit, dont le nom est si doux à prononcer, était situé dans un des faubourgs de Londres, appelé par les habitants de Staggs-Gardens, cité Camberling. Sur le plan de Londres que l’on voit imprimé avec une liste de renvois très-commodes et très-agréables sur les mouchoirs de poche, ce nom se trouve abrégé, avec quelque apparence de raison, en celui de cité Cambden. C’est là que les deux bonnes, ayant avec elles chacune leur enfant, dirigèrent leurs pas. Richard portait Paul, et Suzanne tenait par la main la petite Florence qu’elle bousculait et tiraillait de temps en temps, quand elle le jugeait nécessaire.

À cette époque, une secousse violente avait bouleversé jusque dans leurs profondeurs tous les terrains du voisinage. De tous côtés se voyaient des traces de destruction ; des maisons renversées, des rues coupées brusquement et interceptées par les décombres, des excavations et des tranchées profondes ; d’énormes amas de terre et d’argile rejetés de côté, des habitations minées et menaçant ruine, étayées par de grosses poutres. Ici, un chaos de charrettes entassées les unes sur les autres, toutes droites, ou renversées sens dessus dessous, au pied d’un monticule nouvellement formé. Là, du fer, en quantité, gisait tout rouillé dans une espèce de mare accidentelle. Partout des ponts qui n’aboutissaient nulle part, des passages devenus des impasses ; des cheminées, vraies tours de Babel, qui n’avaient pas la moitié de leur hauteur ; des baraques, des enclos provisoires, construits dans les endroits les moins favorables ; des crevasses de maisons en lambeaux, des fragments de murs et d’arcades inachevés ; des monceaux de poutres, de charpentes et de briques dans un affreux pêle-mêle ; des grues gigantesques, des cabestans sans emploi ; de tous côtés, des constructions commencées ou à peine ébauchées, tantôt enfouies sous terre et demandant de l’air, tantôt plongeant dans l’eau et aussi incompréhensibles qu’un rêve. Les jets d’eau chaude, les feux ardents, compagnons ordinaires des tremblements de terre, venaient ajouter à la confusion de ce tableau. De l’eau bouillante sifflait et écumait près des murs en ruines, d’où s’échappaient aussi parfois des étincelles et des flammes brillantes ; et des montagnes de cendres, sans respect pour les usages du pays, avaient supprimé les droits de passage.

Bref, c’était le chemin de fer, encore ébauché seulement et loin d’être ouvert au public, qui était en cours d’exécution. Au milieu de cet horrible désordre, il commençait à prendre tournure et avançait tous les jours, entraîné par la marche puissante de la civilisation et du progrès.

Pourtant, dans le voisinage, on doutait encore du succès du chemin de fer. Un ou deux hardis spéculateurs avaient projeté des rues ; un autre en avait tracé, construit une petite ; mais, devant ces masses d’argile et de cendres, il s’était arrêté, se demandant s’il devait continuer. Une taverne toute neuve, dont les murs étaient encore humides et la peinture toute fraîche et qui n’avait pas le moindre vis-à-vis, avait pris pour enseigne Aux Armes du chemin de fer ; l’entreprise était périlleuse, peut-être, mais le propriétaire espérait vendre à boire aux ouvriers. Un petit cabaret était devenu le Rendez-vous des terrassiers ; le vieil établissement du Jambon et du bœuf s’était transformé en Restaurant du chemin de fer et offrait chaque jour à ses habitués un rôti de porc frais. Toutes ces spéculations prenaient leur origine dans les mêmes motifs d’intérêt. Les logeurs en garni auraient pu réussir aussi, mais, vu l’état misérable de la population, ils n’espéraient pas grand succès. La confiance venait lentement. Ce n’était, autour du chemin de fer que champs incultes, étables à vache, tas de fumier, monceaux d’ordures, fossés, petits jardins, vide-bouteilles, terrains à battre les tapis. Suivant la saison, des écailles d’huîtres, des carcasses de homards, et en tout temps des pots cassés, des choux pourris envahissaient les hauteurs. Des poteaux, des rails, de vieilles barrières destinées à faire respecter la propriété, des maisons de triste apparence vues par derrière, quelques arbres rabougris regardaient ces travaux toute la journée avec un air de curiosité moqueuse. Enfin on n’en attendait rien de bon ; et si le vaste et misérable terrain qui l’avoisinait avait pu rire, il s’en serait donné tout à son aise, avec ses misérables habitants pour se moquer lui-même de l’entreprise.

Staggs-Gardens était des plus incrédules. C’était une rangée de petites maisons, entourées de petits morceaux de terrains malpropres par-devant ; les uns défendus par de vieilles portes, les autres par des douves, par des lambeaux de toile goudronnée ou par des fagots, et dont les crevasses étaient bouchées par de vieilles marmites sans fond ou par des garde-feu usés jusqu’à l’âme. C’était dans ces petits enclos que les habitants de Staggs-Gardens cultivaient des haricots rouges, nourrissaient des lapins et des poules, construisaient de petites maisonnettes en planches pourries (dont l’une, par exemple, était un vieux bateau), étendaient leur linge et fumaient leur pipe. Quelques personnes pensaient que Staggs-Gardens tirait son nom d’un capitaliste, un certain M. Staggs, mort depuis de longues années, et qui avait bâti ce quartier pour son agrément particulier. D’autres, qui avaient les goûts naturellement champêtres, prétendaient que l’origine en devait remonter au temps où les troupeaux de daims, de biches et de cerfs, sous le nom général de Staggs, avaient fréquenté ces lieux ombragés. Quoi qu’il en soit, Staggs-Gardens était regardé par ses habitants comme un lieu sacré que les chemins de fer devaient respecter. Chacun était si persuadé qu’il survivrait à toutes ces inventions ridicules, que le maître ramoneur du coin, le grand politique de l’endroit, annonça officiellement ses projets. « Le jour de l’inauguration du chemin de fer, dit-il, si jamais il est inauguré, je ferai monter deux de mes petits drôles dans les tuyaux pour narguer de là, à cheval sur la cheminée, par les plus sanglantes railleries, l’échec complet de l’entreprise. »

C’est vers ce lieu profané, dont le nom même avait été jusque-là caché avec tant de soin à M. Dombey par sa sœur, que le petit Paul se trouvait conduit par le destin et par Richard.

« Voici ma maison, Suzanne, dit Polly, en la lui montrant du doigt.

— Vraiment ! madame Richard, dit Suzanne, d’un ton de protection.

— Et je vois à la porte ma sœur Jemima ; oh ! oui, c’est bien elle, s’écria Polly ; elle tient dans ses bras mon cher petit enfant. »

Cette vue donna des ailes à Polly ; en un instant, elle franchit l’espace qui la séparait de sa demeure, et, s’élançant vers Jemima, elle lui enleva son précieux fardeau, lui donna le sien, tout cela si promptement que Jemima stupéfaite regardait l’héritier des Dombey, comme s’il venait de lui tomber du ciel.

« Ah ! Polly, cria Jemima, comment ! c’est vous ? quel tour vous m’avez joué ! qui l’aurait cru ? Entrez donc, Polly, quelle bonne mine vous avez ! Les petits vont être fous de joie de vous revoir. Cela bien sûr. »

Jemima ne s’était pas trompée, à en juger par le tapage qu’ils firent. Ils se jetèrent sur Polly, la poussant, l’entraînant sur une chaise basse au coin de la cheminée, et là, sa bonne figure joufflue devint bientôt comme le cœur d’un bouquet de petites pommes d’api, dont les joues fraîches et roses, collées contre les siennes, prouvaient que tous étaient bien les fruits du même arbre.

Polly, de son côté, faisait presque autant de bruit, se donnait presque autant de mouvement que les enfants. Quand elle eut perdu la respiration que ses cheveux en désordre pendirent sur ses joues animées, que ses beaux vêtements de baptême furent à moitié défaits, le calme se rétablit un peu. Cependant, même alors, l’avant-dernier Toodle resta sur ses genoux, ses deux petits bras serrés fortement autour de son cou, pendant que le second Toodle, grimpant sur le dos de la chaise, faisait des efforts désespérés, une jambe en l’air, pour l’embrasser de côté.

« Tenez, voici une gentille petite demoiselle qui est venue pour vous voir, dit Polly. Regardez comme elle est sage, elle ? Elle est bien jolie, n’est-ce pas, la petite demoiselle ? »

À cet éloge, les yeux de tous les enfants se dirigèrent vers Florence, qui était restée à la porte, attentive à tout ce qui se passait. Par la même occasion, on se souvint fort heureusement de Mlle Nipper, qui commençait à trouver fort mauvais qu’on ne se fût pas encore occupé d’elle.

« Entrez donc, Suzanne, et asseyez-vous un instant, je vous en prie, dit Polly. Vous voyez, c’est ma sœur Jemima. Oh ! Jemima, je ne sais ce que j’aurais fait sans cette bonne Suzanne ; si je suis ici, c’est bien à elle que je le dois.

— Oh ! je vous en prie, mademoiselle Suzanne, asseyez-vous, dit Jemima. »

Suzanne se posa sur le coin d’une chaise, en se redressant et faisant mille façons.

« Jamais je n’ai vu personne avec autant de plaisir que je vous vois, mademoiselle Nipper, » dit Jemima.

Suzanne, un peu adoucie, s’enfonça un peu plus sur la chaise et sourit gracieusement.

« Dénouez les brides de votre chapeau et faites comme chez vous, mademoiselle Nipper, continua Jemima, en s’empressant autour d’elle ; vous n’êtes pas habituée à une aussi pauvre demeure, mais vous serez indulgente, n’est-ce pas ? »

La petite bonne aux yeux noirs fut si flattée de ces marques d’attention et de respect, qu’elle enleva la petite Toodle qui passait devant elle en courant, et la porta immédiatement jusqu’à Banbury-Cross.

« Mais où est Biler ? dit Polly. Mon pauvre petit garçon, je suis venue ici pour le voir avec son nouvel uniforme.

— Quel malheur ! cria Jemima, comme il va pleurer quand il saura que sa maman est venue ! Il est à l’école, Polly.

— Déjà parti !

— Oui, ma sœur. Il y est allé aujourd’hui pour la première fois, pour ne pas manquer de leçons ; mais il a congé à midi ; si vous pouviez attendre un peu, vous et Mlle Nipper, bien entendu, dit Jemima, se souvenant à temps de l’importance de la petite bonne aux yeux noirs.

— Et quel air a-t-il, Jemima, dans cet uniforme, le pauvre petit ? dit Polly tristement.

— Mais il est beaucoup mieux qu’on ne le croirait, répondit Jemima.

— Ah ! dit Polly tout émue, ses jambes sont si courtes !

— Elles sont courtes, c’est vrai, répondit Jemima, et cela se remarque surtout par derrière, mais elles grandiront Polly, tous les jours. »

C’était une perspective de consolation bien lente et bien tardive ; mais l’enjouement de Jemima et la bonté qu’elle y mettait, lui donnaient un nouveau prix. Après un moment de silence, Polly demanda d’un ton plus gai :

« Et papa ? chère Jemima, où est-il ? c’était sous cette dénomination patriarcale, que M. Toodle était généralement connu dans la famille.

— Oh ! mon Dieu, dit Jemima, encore une mauvaise chance ! Papa a emporté son dîner ce matin, et ne doit rentrer que ce soir. Mais il parle toujours de vous, Polly, il cause sans cesse de vous avec les enfants. Il est, ce qu’il a toujours été et ce qu’il sera toujours, le plus paisible, le plus patient, le plus doux caractère que l’on puisse voir.

— Merci, Jemima ! dit la simple Polly, toute fière de cet éloge, mais désappointée de l’absence de son mari.

— Oh ! ma sœur, reprit Jemima, en lui donnant un gros baiser, et faisant sauter gaiement dans ses bras le petit Paul, vous n’avez que faire de me remercier, ce que je dis de lui, je le dis et je le pense aussi de vous. »

Malgré le double désappointement, il était impossible de regretter une visite reçue avec de telles démonstrations de joie. Les deux sœurs causèrent de leurs projets, des affaires de famille, de Biler, de ses frères et de ses sœurs, pendant que la petite bonne, qui, plusieurs fois, était allée jusqu’à Banbury. Cross et en était revenue, faisait en règle la revue de tous les meubles ; tantôt elle s’arrêtait devant la grande horloge hollandaise, tantôt devant le buffet ; ou bien elle examinait avec curiosité un petit château, posé sur la cheminée, ayant des croisées vertes et rouges, et qu’on pouvait illuminer avec un bout de chandelle placé dans l’intérieur ; puis elle donnait toute son attention à deux petits chats de velours noir, tenant chacun à leur bouche un petit sac à ouvrage, objets que les habitants de Staggs-Gardens regardaient comme un prodige de l’art. La conversation devint bientôt générale, car on craignait que la petite bonne aux yeux noirs ne s’en allât tout d’un coup dans un moment d’ennui ou de mauvaise humeur. Suzanne alors raconta à Jemima, en abrégé, tout ce qu’elle savait sur M. Dombey, sur ses vues, sur sa famille et sur son caractère. Elle fit aussi un inventaire exact de toute sa garde-robe particulière, et entra dans quelques détails sur ses parents et amis. S’étant soulagée par ces confidences, elle accepta quelques crevettes et un verre de bière, et se sentit toute disposée à jurer à Jemima une amitié éternelle.

La petite Florence, de son côté, ne restait pas en arrière, et mettait à profit l’occasion. Conduite par les jeunes Toodle, qui lui montraient des champignons moisis et d’autres curiosités de la flore de Staggs-Gardens, elle consentit de tout son cœur à travailler avec eux à la construction d’une petite digue, tout autour d’une flaque d’eau sale, qui s’était formée dans un coin. Elle était tout entière à ce travail d’un nouveau genre, quand elle fut aperçue par Suzanne qui la cherchait. Celle-ci (tant était grand chez elle le sentiment du devoir, malgré l’influence adoucissante des crevettes) ne manqua pas d’adresser à la petite fille une verte remontrance, accentuée de quelques bonnes tapes, tout en lui lavant la figure et les mains. « Enfant dénaturée, disait-elle, vous ferez blanchir avant le temps les cheveux de tous vos parents en général, et vous les ferez mourir de chagrin. » Après un moment d’attente causée par un tête à tête entre Polly et Jemima, qui étaient montées à l’étage supérieur pour causer ménage, chacune reprit son enfant ; car Polly avait gardé tout le temps dans ses bras le petit Toodle, tandis que Jemima portait le petit Paul. Quand l’échange fut fait, les visiteuses firent leurs adieux.

Mais avant de quitter la maison, on envoya les deux Toodle, victimes d’une adroite supercherie, dépenser un gros sou chez un épicier du voisinage. Quand la place fut libre, Polly se sauva. Jemima, sur le seuil de la porte, lui cria que, si elles voulaient seulement faire un petit détour par City-Road, elles rencontreraient bien sûr Biler revenant de l’école.

« Pensez-vous que nous ayons le temps de passer par là, Suzanne ? demanda Polly, quand elles se furent arrêtées pour reprendre haleine.

— Pourquoi pas, madame Richard ? répondit Suzanne. C’est qu’il est bientôt l’heure du dîner, vous savez : » dit Polly.

Mais le léger à-compte qu’avait pris Suzanne l’avait rendue fort indifférente à cette grave considération ; elle n’y ajouta aucune importance, et il fut résolu qu’on ferait le petit détour.

Depuis la veille, l’existence du pauvre Biler était devenue un supplice, grâce à l’uniforme des Charitables Rémouleurs. C’était un habit que les polissons des rues avaient en horreur ; rien qu’en le voyant, ils ne pouvaient s’empêcher de se jeter sur le malheureux qui le portait, pour lui jouer les tours les plus indignes. Depuis que Biler était en uniforme, sa vie ressemblait bien plus à celle des premiers martyrs de la religion qu’à celle d’un innocent enfant du XIXe siècle. On lui lançait des pierres dans les rues ; on le traînait dans les ruisseaux ; on lui jetait de la boue ; on l’aplatissait contre les bornes. Le premier venu lui enlevait sa casquette jaune pour la jeter au vent. On ne se contentait pas seulement de se moquer verbalement de ses jambes de la façon la plus injurieuse, mais on en venait aux voies de fait, en les claquant, en les pinçant. Ce matin-là même, il avait reçu une bonne pochade, qu’il n’avait certes pas provoquée, et par contre coup, une bonne correction du maître pour arriver à l’école l’œil poché. Ce maître était un vieux Rémouleur de mœurs féroces, que l’on avait nommé maître d’école parce qu’il ne savait rien, qu’il n’était bon à rien, mais qu’il se servait fort habilement d’une canne terrible, dont la vue seule faisait trembler tous les marmots.

Le hasard voulut que Biler, pour rentrer chez lui, prît des rues désertes, se faufilât par de petits passages, par des chemins détournés, afin d’échapper à ses bourreaux ; mais, comme il était toujours forcé de déboucher à la grande rue, son mauvais destin le fit tomber au beau milieu d’une troupe de gamins, ayant à leur tête un féroce petit boucher, et qui n’attendaient qu’une occasion pour s’amuser à leur manière. À la vue d’un Charitable Rémouleur, bonne aubaine sur laquelle ils n’avaient pas compté, ils poussèrent un hourrah général et se ruèrent sur lui.

Mais le hasard voulut aussi qu’au même instant Polly, après une bonne heure de marche, regardait toujours devant elle, en commençant à se désespérer et disant que décidément il était inutile d’aller plus loin, l’aperçût tout à coup. Aussitôt, elle jette un grand cri, donne le jeune Dombey à la petite bonne et s’élance au secours de son infortuné Biler.

Les rencontres, comme les malheurs, arrivent rarement seuls. Suzanne, tout ébahie avec ses deux enfants, allait se faire écraser par une voiture, si quelques personnes ne l’eussent sauvée, avant qu’elle eût eu le temps de se reconnaître, et au même instant (c’était jour de marché), ce cri d’effroi retentit à ses oreilles : « Un taureau furieux ! un taureau furieux ! »

À la vue de l’horrible confusion, des gens courant çà et là en criant, de voitures lancées au galop, d’enfants se battant, de taureaux furieux accourant, de la bonne perdue au milieu de tous ces dangers, la petite Florence se mit à courir en poussant des cris horribles.

Elle courut aussi loin qu’elle le put, pressant Suzanne de faire comme elle ; puis, quand elle se fut arrêtée, désespérée d’avoir laissé Polly en arrière, elle s’aperçut, avec une terreur qu’on ne saurait décrire, qu’elle était tout à fait seule.

« Suzanne ! Suzanne ! cria Florence en joignant les mains avec les signes du plus violent désespoir ; oh ! mon Dieu ! où sont-elles ? où sont-elles ?

— Où sont-elles ? dit une vieille femme qui, tout en boitant, traversait la rue le plus vite possible. Pourquoi vous êtes-vous sauvée ?

— J’avais peur, dit Florence, je ne savais plus ce que je faisais. Je croyais qu’elles étaient avec moi. Où sont-elles ? où sont-elles ? »

La vieille la prit par le poignet et lui dit :

« Venez avec moi, je vais vous conduire. »

C’était une horrible vieille, avec le bord des yeux rouge et une bouche qui remuait et branlait d’elle-même sans qu’elle eût rien à dire. Elle était misérablement vêtue et portait sur son épaule quelques peaux de lapins. Sans doute, elle avait suivi Florence depuis quelque temps déjà, car elle était tout essoufflée, et les contorsions qu’elle faisait faire à son gosier et à sa figure jaune et ridée pour reprendre haleine, la rendaient plus hideuse encore.

Florence en avait peur et regardait en tremblant la rue dont elle avait presque atteint l’extrémité. C’était une rue peu fréquentée, plutôt même un chemin de derrière qu’une rue, et la vieille et la petite fille s’y trouvaient toutes seules.

« Il ne faut pas avoir peur, maintenant, dit la vieille en la serrant toujours fortement ; venez avec moi.

— Mais… je… je ne vous connais pas, moi. Comment vous appelez-vous ? demanda Florence.

— Madame Brown, dit la vieille ; la bonne madame Brown.

— Sont-elles près d’ici ? demanda Florence, qu’elle emmenait toujours.

— Suzanne n’est pas loin, et les autres l’accompagnent, répondit la bonne Mme Brown.

— Personne n’est blessé ? dit Florence.

— Point du tout, répondit la bonne Mme Brown. »

L’enfant pleura de joie en apprenant cette bonne nouvelle, et suivit la vieille sans résister. Cependant elle ne pouvait s’empêcher, tout en marchant, de regarder quelquefois à la dérobée cette figure, cette bouche surtout qui allait toujours son train, et se demandait quel air devait avoir la méchante Mme Brown, si la bonne était ainsi faite.

Elles n’avaient pas beaucoup marché, mais elles avaient passé par de mauvais chemins, tels que des champs, où l’on fait sécher les briques et les tuiles, quand la vieille entra dans une sale petite ruelle, dont les profondes ornières étaient comblées par la boue. Elle s’arrêta devant une méchante petite maison, aussi bien fermée que pouvait l’être une maison dont les murs étaient fendus et crevassés du haut en bas, ouvrit la porte avec une clef qu’elle prit dans son mauvais chapeau et poussa l’enfant dans une arrière-salle. Là se voyaient amoncelés des tas de chiffons de toutes couleurs, sur le carreau ; un tas de vieux os et un tas de cendre et de poussière passées au tamis ; mais de meubles, point. Quant aux murs et au plafond, ils étaient tout noirs.

L’enfant était si effrayée qu’on eût dit qu’elle allait s’évanouir.

« Allons, ne faites pas la bête, dit la bonne Mme Brown, en la secouant rudement pour la faire revenir à elle. Je ne vous ferai pas de mal, asseyez-vous sur les chiffons. »

Florence obéit en levant vers elle ses mains jointes comme pour l’implorer.

« Je ne vous garderai pas plus d’une heure, dit Mme Brown. Comprenez-vous ce que je vous dis ? »

L’enfant fit tout ce qu’elle put pour répondre et répondit à grand’peine « Oui.

— Eh bien ! reprit la bonne Mme Brown en s’asseyant de son côté sur le tas d’os, ne me mettez pas en colère. Si vous êtes sage, je vous répète que je ne vous ferai pas de mal ; mais si vous me mettez en colère, je vous tuerai. Savez-vous bien que je pourrais vous tuer n’importe quand, même chez vous, dans votre lit ? Voyons, maintenant, dites-moi votre nom, ce que vous êtes et tout ce qui s’ensuit. »

Les menaces et les promesses de la vieille, la crainte de la mettre en colère, l’habitude, rare chez un enfant, mais devenue chez Florence comme une seconde nature, de rester calme en réprimant ses sentiments, ses craintes, ses espérances, lui donna la force de répondre. Elle raconta donc sa petite histoire ou du moins tout ce qu’elle en savait. Mme Brown l’écouta attentivement jusqu’à la fin.

« Ainsi vous vous appelez Dombey, hein ? dit Mme Brown.

— Oui, madame.

— Il me faut cette jolie robe, mademoiselle Dombey, dit la bonne Mme Brown, et puis ce petit chapeau, un jupon ou deux, tout ce que vous pouvez retirer enfin. Allons, ôtez-moi ça bien vite.

Florence obéit, aussi vite que le lui permettaient ses mains tremblantes, fixant, tout le temps, ses yeux effrayés sur Mme Brown. Quand elle se fut dépouillée de tous les vêtements dont avait parlé la bonne dame, Mme Brown les tourna et retourna dans tous les sens et ne parut pas trop mécontente après cet examen, de leur valeur et de leur qualité.

« Hum ! dit-elle en toisant toute sa petite personne des pieds à la tête, je ne vois plus rien… Ah ! si fait, les souliers, mademoiselle Dombey, il me faut vos souliers. »

La pauvre petite Florence les ôta avec le même empressement, trop heureuse de trouver sur elle quelque moyen d’apaiser la bonne Mme Brown. La vieille remua alors le tas de chiffons, en tira quelques mauvais haillons qui devaient remplacer les vêtements de l’enfant, puis y joignit un manteau de petite fille, tout déchiré et en lambeaux, les restes d’un vieux chapeau tout usé qu’elle avait trouvé sans doute dans le ruisseau ou sur un tas d’ordures. Elle montra ensuite à Florence comment elle devait mettre ces gracieux vêtements ; et comme ces préparatifs semblaient le prélude de sa délivrance, l’enfant se soumit à tout, de meilleure grâce encore, s’il est possible.

En se hâtant d’attacher le chapeau, si l’on peut appeler chapeau ce quelque chose qui ressemblait plutôt à un coussinet pour porter un pot au lait, elle prit les cordons dans ses cheveux qui étaient très-longs et très-épais et ne put parvenir tout de suite à les démêler. La bonne Mme Brown tira de sa poche une grande paire de ciseaux et s’approcha de la petite fille dans un état d’excitation difficile à dépeindre.

« Vous ne pouviez pas me laisser tranquille, dit Mme Brown, quand je ne demandais plus rien, petite sotte !

— Oh ! pardon, pardon ! dit Florence ; toute palpitante de crainte, je ne savais pas ce que je faisais ; ce n’est pas ma faute.

— Ce n’est pas votre faute ! s’écria Mme Brown, c’est la mienne, peut-être ?… Par Dieu ! dit la vieille en passant et repassant sa main dans les longues boucles de cheveux de l’enfant avec une sorte de joie féroce, personne ne les coupera que moi, je veux en avoir l’étrenne. »

Florence fut si heureuse de voir qu’il ne s’agissait que de ses cheveux, quand elle avait pensé que Mme Brown en voulait à sa tête, sans témoigner ni crainte, ni résistance, elle leva seulement ses doux yeux vers cette bonne créature.

« Ah ! dit Mme Brown, si je ne me rappelais pas, par bonheur pour vous, une fille qui était fière aussi de ses beaux cheveux, et qui est bien loin par delà les mers à cette heure, j’aurais coupé toutes ces mèches-là. Elle est bien loin, bien loin ! »

Et Mme Brown poussa un gémissement, qui n’était rien moins que mélodieux ; mais, en même temps, elle avait agité ses longs bras maigres d’une façon si diabolique que ce gémissement plein d’une douleur désordonnée pénétra jusqu’au fond du cœur de Florence et la fit trembler de tous ses membres. Ce cri pourtant sauva ses beaux cheveux, car la vieille après avoir voltigé quelques instants autour d’elle, les ciseaux à la main, comme un papillon d’un nouveau genre, lui ordonna de cacher bien vite ses longues boucles sous son chapeau sans en laisser passer une qui pût la tenter. Après cette victoire remportée sur elle-même, Mme Brown reprit sa place sur le tas d’os et se mit à fumer un bout de pipe bien culottée, remuant tout le temps sa bouche et ses mandibules, comme si elle en mâchait le tuyau.

Quand elle eut fini sa pipe, elle mit sur l’épaule de l’enfant une peau de lapin, pour lui donner encore davantage l’air de sa compagne habituelle, puis elle lui dit qu’elle allait la conduire dans une grande rue, où elle pourrait demander son chemin aux passants pour retourner chez ses parents. Mais elle lui enjoignit, avec des menaces de prompte et terrible vengeance, dans le cas où elle lui désobéirait, de ne parler à personne et de ne pas quitter le coin de la rue où elle allait la laisser, avant d’avoir entendu sonner trois heures. Elle lui défendit en outre de chercher à rentrer à son propre domicile, qui pouvait être trop près pour Mme Brown ; c’était aux bureaux de M. Dombey, dans la cité, qu’elle devait se rendre directement. Pour donner plus de poids à ses instructions, Mme Brown ajouta qu’elle avait autour d’elle à sa disposition des yeux et des oreilles pour voir et entendre tout ce qu’elle ferait et tout ce qu’elle dirait. Florence promit d’observer fidèlement et scrupuleusement les ordres qui lui étaient donnés.

Enfin Mme Brown, passant en avant, conduisit sa petite compagne, méconnaissable sous ses haillons, à travers un labyrinthe de rues étroites, de petites ruelles, de sentiers détournés, d’allées sombres qui conduisaient, après bien des détours, devant une cour d’écurie avec une grande porte cochère au bout. On entendait de là le bruit, le mouvement d’une grande rue. Mme Brown indiqua la porte à Florence en lui disant qu’à trois heures sonnant, elle pourrait tourner à gauche ; puis après avoir encore, par un mouvement involontaire dont elle ne parut pas maîtresse, porté la main à ses cheveux, elle les tira en signe d’adieu, en lui disant qu’elle savait ce qu’elle avait à faire, qu’elle n’avait plus qu’à s’en aller, mais surtout de bien se rappeler qu’elle serait surveillée de près.

Le cœur plus léger, mais encore toute tremblante, Florence se sentit libre et courut au coin de la rue. Quand elle l’eut atteint, elle se retourna et vit la tête de la bonne Mme Brown qui se penchait pour la regarder, derrière les planches du passage où elle lui avait donné ses dernières instructions ; par la même occasion, elle put voir aussi le poing de la bonne dame qui la menaçait encore. Mais quoique bien souvent elle se retournât ensuite, à chaque minute peut-être, tant elle était poursuivie par le souvenir de la vieille, elle ne revit plus rien de Mme Brown.

Florence restait là, immobile, regardant le mouvement de la rue et sentant la peur la gagner de plus en plus ; elle pensait que les horloges s’étaient donné le mot pour ne plus jamais sonner trois heures. Enfin tous les clochers sonnèrent les trois coups de sa délivrance ; elle ne pouvait se tromper, il y en avait un tout près ; cependant elle parut hésiter ; elle regarda autour d’elle, fit quelques pas, revint en arrière, avança un peu plus loin pour revenir encore, dans la crainte de mécontenter les redoutables espions de Mme Brown ; mais enfin elle s’élança dans la direction indiquée, courant aussi vite que le lui permettaient ses mauvaises savates et serrant de toutes ses forces sa peau de lapin dans sa main.

Tout ce qu’elle savait des bureaux de son père, c’est qu’ils appartenaient à Dombey et fils, et qu’ils étaient très-connus, par leur importance, dans la cité ; elle ne pouvait donc que demander son chemin pour aller aux magasins de Dombey et fils, dans la cité ; mais comme elle avait peur des grandes personnes, elle s’adressait toujours à des enfants qui ne pouvaient guère la tirer d’embarras. Cependant à force de demander toujours sa route pour la cité, laissant de côté pour le moment la fin de la question, elle avançait peu à peu vers le centre de ce vaste quartier que gouverne le terrible lord maire.

Fatiguée de marcher, poussée et repoussée, étourdie par le bruit, par le mouvement, inquiète pour son frère et pour les deux femmes, tout agitée par la crainte de ne point retrouver sa maison, tremblant d’y rencontrer la figure irritée de son père lorsqu’il la verrait sous un pareil déguisement, la pauvre Florence songeait avec terreur à tout ce qui s’était passé, à ce qui se passait en ce moment et à ce qui l’attendait encore. Aussi, c’était les yeux tout pleins de larmes qu’elle continuait sa route, forcée souvent de s’arrêter pour pleurer amèrement, tant elle avait besoin de soulager son cœur qui débordait. Mais, sous ses mauvais haillons, bien peu de gens la remarquaient et ceux qui l’avaient regardée, pensant qu’on lui avait fait la leçon pour inspirer la pitié, continuaient leur route. Florence enfin, rappelant à son aide toute l’énergie, toute la force de caractère qu’une triste expérience lui avait données de bonne heure, songea au but qui était devant elle et le poursuivit résolument.

Il y avait bien deux heures que l’étrange aventure lui était arrivée, lorsque, fuyant une rue étroite, que des voitures et des charrettes remplissaient de bruit et de tapage elle se trouva sur une sorte de quai ou de débarcadère, au bord du fleuve. Elle vit des ballots, des tonneaux, des caisses encombrant le rivage ; une énorme balance en bois ; puis une petite maisonnette en planches, posée sur des roues et devant cette maisonnette un homme grand et robuste qui, tout en regardant les mâts et les navires, sifflait, la plume à l’oreille, les mains dans ses poches, comme un homme qui a fini sa journée.

« Allons, dit-il en se retournant par hasard, il n’y a rien ici pour vous, ma petite ; allez plus loin.

— Pardon, monsieur, dit d’une voix toute tremblante la fille des Dombey, est-ce ici la cité ?

— Ah ! si c’est la cité ! Comme si vous ne le saviez parbleu pas, dit l’homme. Allons, allons, décampons ! je vous dis qu’il n’y a rien ici pour vous.

— Je n’ai besoin de rien, je vous remercie, répondit doucement Florence ; je voudrais seulement savoir où sont les bureaux de Dombey-et-fils ? »

L’homme, qui l’avait jusque-là regardée d’un air insouciant, parut surpris, et, la regardant plus attentivement, lui répondit :

« Et qu’avez-vous à faire avec Dombey-et-fils ?

— Je voudrais savoir le chemin pour y aller, s’il vous plaît ? »

L’homme la regarda encore avec plus de curiosité, et dans sa surprise il se frotta si violemment la tête par derrière qu’il en fit tomber son chapeau.

« Joseph ! dit-il en appelant un homme de peine et remettant son chapeau qu’il avait ramassé.

— Présent, répondit Joseph.

— Où est ce jeune muscadin de la maison Dombey qui a surveillé le chargement de ses marchandises ?

— Il sort par l’autre porte, dit Joseph.

— Rappelez-le un instant.

— Eh ! eh ! là-bas, cria Joseph, en courant par un petit passage, et bientôt il revint suivi d’un jeune homme à la figure réjouie.

— Vous êtes un jockey de la maison Dombey, n’est-ce pas ? dit le premier.

— Je suis employé dans la maison, monsieur Clark, répondit le jeune homme.

— Eh bien ! regardez de ce côté alors, » dit M. Clark.

Suivant l’indication de M. Clark, le jeune homme s’approcha de Florence, s’étonnant avec raison de ce qu’il pouvait avoir de commun avec elle. Mais l’enfant avait entendu tout ce qui s’était passé, et, se voyant sortie de tous les dangers de cette terrible journée, elle se sentait en outre tout à fait rassurée à la vue de l’agréable figure et des manières pleines de douceur du jeune homme ; aussi courut-elle vivement à lui ; elle en perdit une savate ; puis lui prenant les mains dans les siennes :

« Je suis perdue ! monsieur, je suis perdue !

— Perdue ! dit le jeune homme.

— Oui, je me suis perdue ce matin, bien loin d’ici, et l’on m’a ôté mes vêtements ; ce ne sont pas les miens que j’ai là ; je m’appelle Florence Dombey, la sœur unique de mon petit frère. Oh ! mon cher, mon cher monsieur, prenez pitié de moi. »

Et Florence se mit à sangloter et à fondre en larmes, en donnant un libre cours à sa douleur, qu’elle avait si longtemps comprimée. Au même moment, son misérable chapeau tomba et ses beaux cheveux se répandirent en longues boucles tout autour de sa figure ; à cette vue, le jeune Walter, neveu de Solomon Gills, l’opticien, resta muet d’admiration et de pitié.

Quant à M. Clark, il était là, saisi d’étonnement ; on aurait pu l’entendre dire entre ses dents :

« Je n’ai jamais vu un tel événement sur ce débarcadère. »

Walter ramassa la savate et la remit au pied de la petite fille comme ce fameux prince du conte de fée le fit pour la pantoufle de Cendrillon ; puis jetant la peau de lapin sur son bras gauche et donnant le droit à Florence, on l’eût pris, non pas pour Richard Whittington, ce serait une pauvre comparaison, mais bien pour Saint-Georges, le patron de l’Angleterre, quand il eut terrassé le dragon.

« Ne pleurez pas, mademoiselle Dombey, dit Walter dans un transport d’enthousiasme. Quel miracle que je me sois trouvé là ! Vous êtes aussi en sûreté maintenant que sous la garde d’un équipage d’élite d’un vaisseau de guerre. Oh ! je vous en prie, ne pleurez pas !

— Je ne pleurerai plus, dit Florence ; c’est de joie seulement que je pleure.

— De joie ! pensa Walter, et j’en suis la cause ! Allons, venez, mademoiselle Florence. Bon ! voilà l’autre soulier parti maintenant ! Prenez le mien, mademoiselle Dombey.

— Oh non, non, dit Florence en l’arrêtant au moment où il détachait vivement le sien. Ceux-ci me vont mieux ; ils me vont très-bien.

— Eh ! à quoi pensais-je, dit Walter en regardant le pied de la petite fille, les miens sont dix fois trop larges ! Vous ne pourriez jamais marcher avec les miens ! Allons, allons, mademoiselle Dombey, et qu’il vienne maintenant quelque misérable vous tourmenter encore ! »

Et Walter, se redressant de toute sa hauteur, conduisit Florence tout à fait consolée. Ils marchèrent ainsi le long des rues, bras dessus bras dessous, indifférents tous deux à l’étonnement que leur vue pouvait causer et aux observations des passants.

Le temps devenait sombre et brumeux, la pluie commençait même à tomber ; mais peu leur importait. Tous deux profondément absorbés par l’aventure singulière que Florence racontait avec l’innocence de son âge, et que Walter écoutait, sans s’inquiéter ni de la boue ni de l’odeur de graisse de la rue de la Tamise ; tous deux croyaient errer solitaires sous l’ombrage des arbres majestueux de quelque île déserte des tropiques.

« Avons-nous loin à aller, demanda Florence à la fin, en levant les yeux vers son compagnon.

— Ah ! mais, à propos, voyons donc, dit Walter en s’arrêtant, où sommes-nous ? Oui, oui ! je sais. Mais les bureaux sont fermés maintenant, mademoiselle Dombey. Il n’y aura plus personne. M. Dombey est retourné chez lui depuis longtemps déjà. Je crois que nous ferions bien d’y aller aussi. Ou bien, attendez… si nous allions chez mon oncle, où je demeure, c’est tout près d’ici. Je prendrais une voiture pour aller chez votre père prévenir que vous êtes retrouvée, et je vous apporterais quelques effets. Cela ne vaudrait-il pas mieux ?

— Je le crois, dit Florence, et vous-même qu’en pensez-vous ? »

Comme ils s’étaient arrêtés au milieu de la rue pour réfléchir, un homme passa près d’eux, regardant rapidement Walter, comme s’il le reconnaissait ; mais il eut l’air de réfléchir qu’il s’était trompé, et continua son chemin.

« Tiens, je crois que c’est M. Carker, un employé de la maison, non pas Carker le gérant, mais l’autre Carker, le subalterne. Holà ! monsieur Carker.

— Est-ce bien Walter Gay ? répondit celui-ci en se retournant. Je ne pouvais le croire en vous voyant en pareille compagnie.

Debout près d’un bec de gaz, écoutant avec surprise la brève explication de Walter, il présentait un étrange contraste avec ces deux jeunes gens bras dessus bras dessous devant lui. Il n’était pas vieux, mais il avait déjà les cheveux blancs ; il était voûté, ou plutôt courbé sous le poids d’un grand chagrin, et sur son visage triste et fatigué se voyaient des rides profondes. Le feu de ses yeux, l’expression de ses traits, sa voix quand il parlait, tout en lui était éteint comme si son cœur n’était plus que cendres. Il était vêtu de noir, décemment, mais très-simplement ; ses vêtements, comme moulés sur sa personne, semblaient, en se rétrécissant, en se collant sur lui, se conformer au désir que sa tournure exprimait de la tête aux pieds, de passer inaperçu dans l’incognito de son humble condition.

Cependant tout sentiment n’était pas mort en lui ; il conservait encore un vif intérêt pour la jeunesse avec ses rêves d’avenir, car il regardait avec une sympathie inaccoutumée la figure ardente du jeune homme pendant qu’il parlait ; mais quoi qu’il fît pour retenir prisonniers au fond de son cœur ses sentiments de compassion, ils éclataient malgré lui dans son regard plein de trouble. Quand Walter, à la fin, lui adressa la question qu’il avait faite à Florence, il regarda encore le jeune homme avec la même expression. On eût dit qu’il lisait dans ses traits quelque présage pour l’avenir, peut-être, hélas ! bien différent de sa joie du moment.

« Eh bien ! monsieur Carker, quel est votre avis ? dit Walter en souriant. Vous me donnez toujours de bons conseils, quand vous me parlez. Il est vrai que cela n’arrive pas souvent.

— Je crois que votre idée est bonne, dit M. Carker en portant ses regards de Florence à Walter et de Walter à Florence.

— Monsieur Carker, dit Walter entraîné par une pensée généreuse, tenez ! c’est une bonne chance pour vous. Allez trouver M. Dombey, comme messager d’une heureuse nouvelle. Cela pourra vous porter bonheur. Moi, je resterai à la maison, et vous irez à ma place chez M. Dombey, n’est-ce pas ?

— Moi ? répondit M. Carker.

— Mais certainement, dit le jeune homme ; et pourquoi pas, monsieur Carker ? »

Pour toute réponse, celui-ci lui serra la main ; mais il semblait rougir et craindre de faire le peu qu’on lui demandait ; il souhaita le bonsoir à Walter, et lui recommandant de se hâter, il continua son chemin.

« Venez, mademoiselle Dombey, dit Walter en le regardant s’en aller. Nous allons nous rendre chez mon oncle le plus vite possible. Avez-vous quelquefois entendu M. Dombey parler de M. Carker junior, mademoiselle Florence.

— Non, répondit l’enfant de sa voix douce, mais je n’entends pas souvent parler papa.

— Ah ! c’est vrai !… Tant pis pour lui, » pensa Walter.

Après quelques instants de silence, pendant lesquels il regarda la douce victime qui marchait près de lui, sa vivacité habituelle et l’émotion qu’il ressentait eurent bientôt changé le cours de ses idées. Puis une des malheureuses savates s’étant encore défaite, il offrit à Florence de la porter à bras chez son oncle. La petite fille, quoique très-fatiguée, refusa en riant et prétendit qu’il pourrait la laisser tomber. Mais, tout en approchant du petit aspirant de marine, Walter lui racontait des épisodes de naufrages ou d’autres désastres émouvants, dans lesquels de jeunes garçons, moins âgés que lui, avaient glorieusement sauvé la vie à des jeunes filles bien plus grandes que Florence, en les emportant dans leurs bras, et ils étaient encore dans le feu de cette conversation intéressante, quand ils arrivèrent à la porte de l’opticien.

« Holà ! oncle Sol, cria Walter en s’élançant dans la boutique et parlant à tort et à travers, sans reprendre haleine, tout le reste de la soirée. En voilà une singulière aventure ! La fille de M. Dombey s’est perdue dans les rues, une vieille sorcière lui a volé ses vêtements. Je l’ai retrouvée, je l’amène ici pour se reposer. Regardez !

— Bonté divine, dit l’oncle Sol, qui, en reculant d’étonnement, alla se cogner le dos contre sa boussole favorite. Est-ce bien possible ! Eh bien ! je… je…

— Non, non, ni vous ni personne ne voudrait, ne pourrait le croire, voyez-vous dit Walter, finissant la phrase de son oncle. Allons, maintenant, donnez-moi un coup de main pour approcher le petit canapé près du feu, voulez-vous, mon oncle. Prenez garde aux assiettes ;… à propos si vous lui trouviez quelque chose à manger. – Mademoiselle Florence, jetez ces vieilles savates devant le feu, mettez vos pieds sur le garde-cendres pour les sécher ; comme ils sont mouillés ! hein ! Quelle aventure ! mon oncle. Oh ! mon Dieu ! que j’ai chaud ! »

Solomon, par sympathie, avait presque aussi chaud, tant il était saisi de cet événement. Il caressait Florence, la pressait de manger, lui versait à boire, frottait la plante de ses pieds avec son mouchoir qu’il chauffait au feu, suivait de l’œil et de l’oreille Walter qui n’arrêtait pas, et, dans le trouble de son esprit, il ne voyait qu’une chose, c’est qu’à tous moments il était repoussé, bousculé par l’impétueux jeune homme qui courait de çà, de là, tout autour de la chambre, voulant faire vingt choses à la fois et ne faisant rien du tout.

« Une minute, mon oncle, continua-t-il en prenant une lumière, je monte en haut, j’endosse un autre habit, et je me sauve. Hein ! mon oncle, dites, n’est-ce pas là une véritable aventure ?

— Mon cher garçon, dit Solomon, qui, ses lunettes sur le front et son énorme chronomètre dans la poche, oscillait sans cesse de Florence assise sur le sofa à Walter dans tous les coins de la chambre, mon cher garçon, c’est la plus extraordinaire…

— Non, mais, je vous en prie, dînez, mon oncle. Je vous en prie, mademoiselle Florence, dînez. Mon oncle, voyons, mon oncle !

— Oui, oui, oui, cria Solomon en coupant des tranches de gigot, bonnes pour un géant, je vais prendre soin d’elle, Walter ; je comprends. Chère petite ! Elle meurt de faim, sans doute ! Allez vous préparer. Bonté divine ! À sir Richard Whittington, trois fois maire de London ! »

Walter ne fut pas long à monter à sa petite mansarde et il en fut bientôt descendu. Mais Florence, pendant son absence, vaincue par la fatigue, s’était assoupie devant le feu. Ce moment de répit, qui dura à peine quelques minutes, permit à Solomon de se reconnaître assez pour s’occuper de l’enfant, de manière qu’elle fût aussi bien que possible. Il ferma les rideaux et la garantit de l’ardeur du feu ; si bien qu’au moment où Walter rentra, elle dormait paisiblement.

« C’est inouï ! dit-il tout bas à Solomon en le serrant si fort dans ses bras que le pauvre homme en fit la grimace. Maintenant, je me sauve. J’emporte un morceau de pain, car j’ai une faim dévorante ! Et puis… ah ! mon oncle, surtout ne l’éveillez pas !

— Non, non, dit Solomon ; charmante petite !

— Charmante, oh ! c’est vrai ! cria Walter. Je n’ai vu de ma vie une si jolie figure, oncle Sol. Allons, me voilà parti.

— Bien, bien, dit Solomon qui n’était pas fâché d’être un peu seul.

— Je voulais vous dire, mon oncle, cria Walter sur le seuil de la porte.

— Allons bon ! il est encore là, dit Solomon.

— Comment est-elle maintenant ?

— Très-bien, dit Solomon.

— C’est fameux ! Allons, je pars.

— Je l’espère bien, pensa Solomon.

— Ah mon oncle, dit Walter en rentrant.

— Le voilà pourtant encore ! dit Solomon.

— Nous avons rencontré M. Carker junior dans la rue. Il a été encore plus drôle que de coutume. Il m’a dit adieu, et puis il nous a suivis jusqu’ici. C’est drôle, n’est-ce pas ? Eh bien ! au moment où nous arrivions à la porte, j’ai regardé derrière nous et je l’ai aperçu qui s’en allait tranquillement, comme un domestique qui m’aurait reconduit chez moi, ou plutôt comme un chien fidèle. Comment va-t-elle, maintenant, mon oncle ?

— Pas plus mal que tout à l’heure, répliqua l’oncle Sol.

— Allons, c’est bien, maintenant, je pars. »

Cette fois, c’était pour tout de bon. Solomon Gills, qui n’avait plus envie de dîner, s’assit de l’autre côté du feu pour veiller sur le sommeil de l’enfant. À le voir bâtir en imagination les édifices les plus fantastiques, dans un coin obscur, devant une petite fille endormie, entouré de tous ses instruments mystérieux, on l’eût pris pour un magicien déguisé sous une perruque galloise et sous des vêtements couleur café, qui tenait dans un sommeil enchanté l’enfant endormi d’un coup de sa baguette magique.

Cependant Walter se rendait chez M. Dombey de toute la vitesse d’une voiture de louage, qui rarement avait marché aussi bon train ; mais cette vitesse ne satisfaisait pas encore l’impatience du jeune homme, car, à chaque minute, il mettait la tête à la portière pour gourmander le cocher. Arrivé au terme de son voyage, il s’élança hors de la voiture et annonçant l’objet de sa visite à un domestique, sans se donner le temps de reprendre haleine, il fut introduit aussitôt dans la bibliothèque. On y parlait, on y discutait ; c’était un bruit confus de paroles à ne pas se reconnaître ; car M. Dombey, sa sœur, miss Tox, Richard et Suzanne Nipper y étaient réunis.

« Je vous demande bien pardon, monsieur, dit Walter en courant à M. Dombey, mais je suis heureux de vous apprendre que tout est pour le mieux ! Mlle Dombey est retrouvée ! »

La figure ouverte du jeune homme, ses cheveux flottants, ses yeux brillants, l’expression de bonheur et de joie répandue sur ses traits, contrastaient étrangement avec le sang-froid de M. Dombey, qui le regardait faire, assis dans son grand fauteuil.

« Je vous disais bien, Louisa, qu’on la retrouverait, dit M. Dombey en tournant légèrement la tête du côté de Mme Chick, qui pleurait de compagnie avec miss Tox. Prévenez les domestiques qu’on cesse toute recherche. Le jeune homme, qui m’apporte la nouvelle est le jeune Gay, employé dans les bureaux. Comment a-t-on retrouvé ma fille, monsieur ? Je sais comment elle a été perdue, et il lança à Richard un regard majestueux. Mais comment l’a-t-on retrouvée et qui l’a retrouvée ?

— Monsieur, répondit modestement le jeune homme, je crois que c’est moi qui ai retrouvé Mlle Dombey ou plutôt, car je n’ose réclamer le mérite de l’avoir vraiment retrouvée, j’ai été l’heureux instrument de…

— Que voulez-vous dire ? monsieur, interrompit M. Dombey qui voyait avec un mécontentement secret la joie, l’orgueil que ressentait le jeune homme, que voulez-vous dire en me racontant que si vous n’avez pas précisément retrouvé ma fille, que vous avez été un heureux instrument. Soyez clair et conséquent, je vous prie. »

Il était tout à fait impossible à Walter d’être conséquent ; mais il fit son récit aussi clairement que le lui permettaient les battements précipités de son cœur et finit en disant pourquoi il était venu seul.

« Vous entendez, mademoiselle, dit M. Dombey d’un ton sévère à la petite bonne, prenez tout ce qu’il faut et allez chercher tout de suite Mlle Florence, avec ce jeune homme. Gay, vous serez récompensé demain matin.

— Oh ! merci, monsieur, vous êtes bien bon, mais je n’ai pas songé du tout à une récompense.

— Vous êtes un enfant, dit M. Dombey vivement et presque avec colère ; que vous y ayez songé ou non, peu importe. Ce que vous avez fait est bien, ne gâtez rien. Louisa, donnez un verre de vin à ce jeune homme. »

Le visage de M. Dombey exprimait un vif mécontentement en regardant Walter Gay, qui se retirait sous la conduite de Mme Chick ; peut-être même le suivit-il de la pensée avec le même déplaisir, tandis qu’il retournait chez son oncle avec Mlle Suzanne Nipper.

À leur arrivée, ils trouvèrent Florence reposée par le sommeil. Elle avait bien dîné et fait ample connaissance avec Solomon Gills ; elle était avec lui tout à fait confiante et à son aise. La petite bonne aux yeux noirs (qui avait tant pleuré qu’on aurait pu l’appeler maintenant la petite bonne aux yeux rouges, et qui, tout abattue par la douleur, semblait avoir perdu la parole) prit l’enfant dans ses bras sans lui adresser un mot de reproche, et pensa s’évanouir de bonheur en la retrouvant. Puis, convertissant, pour la circonstance, la salle à manger en cabinet de toilette, elle l’habilla soigneusement avec des vêtements convenables, et la rendit en apparence une aussi parfaite Dombey que sa nature peu propre à mériter un si grand éloge le permettait toutefois.

« Bonsoir ! dit Florence en sautant au cou de Solomon. Vous avez été bien bon pour moi !

Le vieux Sol était ravi ; il l’embrassa comme s’il eût été son grand-père.

— Bonsoir, Walter, et adieu ! dit Florence.

— Adieu ! dit Walter en lui tendant les deux mains.

— Je ne vous oublierai jamais, jamais !… poursuivit Florence. Adieu, Walter ! »

Et dans l’innocence de sa gratitude, l’enfant lui tendit sa joue. Walter se baissa pour l’embrasser ; quand il releva la tête sa figure était rouge et brûlante, et il se retourna vers l’oncle Sol d’un air tout penaud.

« Où est Walter ! Ah ! bonsoir, Walter, adieu, Walter, encore une poignée de mains, Walter ! » telles furent les dernières paroles de Florence, quand la portière de la voiture se fut refermée sur elle et sur Suzanne ; puis lorsque la voiture se mit en mouvement, Walter, sur le seuil de la porte, vit le mouchoir de l’enfant s’agiter en signe d’adieu. Il lui répondit gaiement de la tête et de la main, tandis que le petit bonhomme de bois, immobile derrière lui, semblait aussi n’avoir de regards que pour cette seule voiture sans s’inquiéter de toutes les autres qui passaient devant lui.

On se retrouva bientôt à la porte de M. Dombey et les langues recommencèrent leur tapage dans la bibliothèque ; puis on ordonna au cocher d’attendre encore : « c’est pour emmener Mme Richard, dit tout bas une des camarades de Suzanne, qui n’était pas fâchée de lui faire ainsi comprendre qu’elle aurait bientôt son tour, pendant qu’elle sortait de voiture avec Mlle Florence.

L’entrée de la petite fille perdue fit sensation, mais non pas autant qu’on aurait pu le croire. M. Dombey, qui ne s’était jamais beaucoup occupé d’elle, l’embrassa une fois sur le front en lui recommandant de ne plus se sauver ainsi et de ne pas aller courir avec des serviteurs infidèles. Mme Chick mit un terme à ses lamentations sur la corruption de la nature humaine, assez perverse pour s’écarter du sentier de la vertu que devrait lui rappeler au moins le souvenir d’un charitable rémouleur. Elle fit à la petite Florence une réception qui bien certainement eût été tout autre pour une parfaite Dombey. Miss Tox régla ses sentiments sur ceux qu’on montrait devant elle. Richard, la coupable Richard seule, laissa déborder sa joie dans un flux de paroles entrecoupées, et se pencha sur la tête de la petite vagabonde avec une tendresse qui n’était pas simulée.

« Ah ! Richard, dit Mme Chick avec un soupir, c’eût été une bien plus grandes satisfaction pour ceux qui aiment à bien penser de leur prochain, et bien plus sage à vous, si vous aviez témoigné à propos l’intérêt qu’il mérite, à ce pauvre enfant qui va maintenant se voir privé trop tôt de sa nourriture naturelle.

— Oui, dit miss Tox, avec un murmure plaintif, qui va se voir privé de la source à laquelle il s’abreuvait.

— Si je me sentais aussi coupable que vous, Richard, dit Mme Chick d’un ton grave, et que je fisse les réflexions que vous devez faire, il me semblerait que l’uniforme des charitables rémouleurs dût porter malheur à mon enfant et que l’éducation gratuite qu’il reçoit dût lui rester sur l’estomac. »

Quant à cela (mais il est vrai que Mme Chick ignorait ce qui s’était passé) l’uniforme ne lui avait déjà que trop porté malheur, et, quant à l’éducation, il en portait des marques trop visibles dans les meurtrissures des coups qu’elle lui avait déjà valus.

« Louisa, dit M. Dombey, il est inutile de prolonger ces observations. Cette femme est congédiée et payée. Vous quittez cette maison, Richard, pour avoir conduit mon fils, mon fils, dit M. Dombey en répétant avec emphase ces deux mots, dans des lieux, dans un monde auxquels on ne peut songer sans frémir. Quant à l’accident arrivé ce matin à Mlle Florence, je le regarde, sous un certain point, comme une heureuse circonstance. Sans cet accident, je n’aurais jamais su, comme je l’ai appris de votre propre bouche, la faute dont vous vous êtes rendue coupable. Il me semble, Louisa, que l’autre bonne, cette fille (à ce moment Mlle Nipper sanglota bien fort), vu sa jeunesse, a dû être influencée par Richard, et qu’on peut la garder. Veuillez prévenir que la voiture de cette femme est payée pour… (M. Dombey s’arrêta par un mouvement de dégoût) pour Staggs-Gardens.

Polly se dirigea vers la porte, tandis que Florence, cramponnée à sa robe, lui criait d’une voix pathétique de ne pas s’en aller. Ce fut un coup de poignard pour le cœur de ce père orgueilleux, une blessure cruelle, de voir que cette petite fille, la chair de sa chair, les os de ses os, dérogeait jusqu’à s’attacher aux pas d’une humble étrangère, lui présent. Du reste, peu lui importaient les regrets et le chagrin de sa fille, mais son fils, s’il allait souffrir de l’absence de Richard ? Cette pensée déchirante l’absorbait tout entier.

Son fils ! il pleura toute la nuit bien fort, et vraiment le pauvre enfant avait de meilleures raisons de pleurer que bien des enfants de son âge ; il venait de perdre sa seconde mère, la première même, car il n’avait pas connu sa mère véritable ; et il la perdait d’une manière aussi imprévue que l’avait frappé le malheur qui avait assombri le commencement de son existence. Du même coup aussi, sa sœur, qui pleurait amèrement dans son lit de douleur, venait de perdre une bonne et sincère amie. Mais à quoi bon ces réflexions ? n’en parlons plus, cela vaut mieux.

Chapitre VII. Aperçu à vol d’oiseau de la demeure de miss Tox et de l’état de son cœur. §

Miss Tox habitait une obscure petite maison, qui s’était trouvée étranglée et perdue dans la construction d’un quartier élégant, vers l’ouest de Londres, à une époque reculée de l’histoire d’Angleterre. Depuis, elle était restée là, à l’ombre, dans un coin, comme une parente malaisée de la grande rue du beau monde, dont les opulentes maisons la regardaient froidement d’un air de protection. Elle se trouvait séparée de la rue par un espace assez grand, tenant le milieu entre une cour d’entrée et une cour d’écurie, en tout cas la plus triste des impasses, agitée seulement par les coups de marteau répétés, à distance, à la porte des heureux du jour. Ce lieu retiré, où l’herbe poussait entre les pavés, se nommait la place de la Princesse. Sur cette place de la Princesse était aussi la chapelle de la Princesse, avec sa cloche au son argentin, où quelquefois il venait jusqu’à vingt-cinq personnes le dimanche assister au service ; puis un peu plus loin, c’étaient les Armes de la Princesse, fréquentées assidûment par des domestiques de grandes maisons. Une chaise à porteur, qui de mémoire d’homme n’avait jamais changé de place, se trouvait, devant les Armes de la Princesse, dans l’intérieur de la grille et, dans la belle saison, miss Tox avait remarqué que les quarante-huit pointes des barreaux, qu’elle avait souvent comptés, étaient coiffées chacune de son pot à bière renversé.

Outre la maison de miss Tox, il y avait encore sur le même emplacement une autre maison particulière ; car il est inutile de parler d’une grande porte cochère avec deux têtes de lion pour marteaux ; porte qui ne s’ouvrait jamais et qu’on supposait avoir dû servir, dans un temps, d’entrée pour conduire aux écuries. En effet, on respirait sur la place de la Princesse un parfum de cheval, et la chambre de miss Tox, qui donnait sur le derrière, avait vue sur une longue suite d’écuries, où les valets, quelles que fussent leurs occupations, ne manquaient jamais de les entremêler de scènes à grand tapage. De ses fenêtres aussi, miss Tox avait l’avantage de voir suspendus sur les murs, comme les étendards de Macbeth, les vêtements les plus intimes et les plus secrets des cochers, de leurs femmes et de toute leur famille.

Dans la seconde maison particulière de la place de la Princesse, un sommelier retiré, qui avait épousé une femme de charge, louait ses appartements meublés à un célibataire, un major de l’extérieur le plus comique, avec des traits anguleux, un visage enluminé, des yeux qui lui sortaient de la tête, et auquel miss Tox trouvait, comme elle le disait, un je ne sais quoi tout à fait militaire. Un échange de journaux, de petits livres, et d’autres attentions tout aussi platoniques, avaient lieu entre le major et miss Tox, par l’intermédiaire d’un domestique noir au service du major, que miss Tox se contentait d’appeler un naturel, sans rattacher au lieu de sa naissance la moindre idée géographique.

Peut-être ne vit-on jamais un corridor et un escalier aussi étroits que le corridor et l’escalier de la maison de miss Tox. Du haut en bas, c’était la petite maison la plus incommode, la plus tortueuse de toute l’Angleterre ; mais miss Tox en vantait sans cesse l’agréable situation. Dans l’hiver, c’est à peine si l’on y voyait en plein jour, et même dans l’été le soleil ne s’y montrait jamais ; quant à l’air, il n’y fallait pas songer, pas plus qu’à voir des boutiques animer ses murs de clôture fermés au commerce ; pourtant miss Tox de répéter toujours : « Oui, mais quelle agréable situation ! » Le major enluminé, avec ses yeux qui lui sortaient de la tête, pensait comme miss Tox ; il se faisait gloire d’habiter la place de la Princesse, et c’était un véritable bonheur pour lui, quand il le pouvait, de faire tomber la conversation, au club, sur un point qui eût quelque rapport avec les grands personnages de la grande rue du coin, simplement pour se donner la satisfaction de les appeler ses voisins.

La triste demeure qu’habitait miss Tox lui appartenait. Elle lui avait été laissée en héritage par le propriétaire du fameux œil de poisson monté en bijou, et dont le portrait avec une perruque poudrée et une petite queue, faisait le pendant de la poignée destinée à prendre sur le feu la cafetière, que l’on accrochait de l’autre côté de la cheminée de la salle à manger. La majeure partie de l’ameublement remontait au temps des perruques poudrées et des queues, sans excepter ni le réchaud, qui traînait partout languissamment sur ses quatre jambes assez grêles, et se trouvait toujours sur le passage, ni la vieille harpe, enjolivée d’une guirlande coloriée de pois de senteur, qui entourait le nom du fabricant.

Le major Bagstock avait atteint cet âge que la littérature honnête appelle poliment le midi de la vie ; c’est-à-dire qu’il commençait à descendre l’autre côté de la glissoire. Il se voûtait, ses joues se creusaient, ses longues oreilles d’éléphant pendaient démesurément et ses yeux et sa physionomie étaient toujours dans cet état d’excitation nerveuse dont nous avons parlé. Avec des dehors si avantageux, le major se flattait d’attirer l’attention de miss Tox, et la supposition gratuite que c’était une belle femme et qu’elle l’honorait d’une œillade, chatouillait doucement son orgueil. Il l’avait donné à entendre plusieurs fois au club, au milieu de toutes les charmantes plaisanteries qu’il faisait sans cesse sur son propre nom. Tantôt il s’appelait le vieux Jo. Bagstock, ou le vieux José Bagstock ; tantôt le vieux J. Bagstock ou encore le vieux Joseph Bagstock ; car le fort du major, ou, pour mieux dire, son éternel dada, c’était de se permettre une foule de familiarités cavalières avec le nom qu’il portait.

« José Bagstock, monsieur, disait le major en faisant tournoyer sa canne, en avalerait douze comme vous. Si vous aviez un peu plus de sang de Bagstock dans les veines, monsieur, cela n’en vaudrait que mieux. Le vieux Jo., monsieur, n’aurait pas loin à aller pour trouver une femme, même en ce moment ; s’il voulait se marier ; mais il a le cœur solide, ce Jo. Oui, monsieur, il est solide et diablement fin. » Après cette préface, il se mettait à siffler et son teint passait du rouge au pourpre, tandis que ses yeux roulaient convulsivement dans leurs orbites, comme s’ils eussent voulu déménager. »

Malgré les louanges qu’il se prodiguait, le major avait un défaut : il était égoïste, si égoïste, que l’on pouvait douter de trouver jamais une personne plus égoïste de cœur, ou plutôt d’estomac, car il avait beaucoup plus de l’un que de l’autre. Il ne supposait pas qu’il pût être négligé ou dédaigné par qui que ce fût et bien moins par miss Tox que par toute autre.

Et pourtant miss Tox, suivant toute apparence, l’oubliait, oui, l’oubliait tout doucement. Elle avait commencé à l’oublier le jour où elle avait fait la découverte des Toodle. Elle continua à l’oublier, à l’occasion du baptême, et s’habitua ensuite à l’oublier de plus en plus, en laissant accumuler les intérêts des intérêts. Évidemment, il y avait quelqu’un ou quelque chose qui l’avait supplanté dans son esprit.

« Bonjour, madame, dit le major, en rencontrant miss Tox sur la place de la Princesse, quelques semaines après les événements racontés dans le dernier chapitre.

— Bonjour, monsieur répondit miss Tox, très-froidement.

— José Bagstock, madame, dit le major, avec sa galanterie accoutumée, n’a pas eu le bonheur depuis un temps immémorial, de vous saluer à votre fenêtre. José est bien maltraité, madame, son étoile a pâli. »

Miss Tox s’inclina, mais toujours avec la même froideur.

« Peut-être le fanal de Joe avait-il quitté la ville ? demanda le major.

— Moi, avoir quitté la ville ? Oh ! non, je n’ai pas quitté la ville, dit miss Tox ; j’ai seulement été très-occupée ces derniers temps. Presque tous mes moments sont consacrés à des amis très-intimes. Je n’ai pas un instant à perdre, même à présent. J’ai bien l’honneur de vous saluer, monsieur. »

Et miss Tox, de sa démarche la plus séduisante, disparut de la place de la Princesse. Le major la suivit des yeux, le visage plus rouge que jamais, et se permit entre ses dents quelques remarques qui n’étaient pas des plus complimenteuses.

« Le diable m’emporte, monsieur, dit le major en roulant ses yeux de homard tout autour de la place, et, s’adressant à l’air embaumé qu’on y respirait, il y a six mois cette femme aimait à rencontrer ici Joseph Bagstock. Qu’est-ce que cela signifie ? »

Le major, après avoir mûrement réfléchi, décida dans son esprit qu’il devait y avoir là-dessous quelque piége. Miss Tox certainement tramait, complotait, préparait quelque traquenard.

« Mais on n’attrapera pas José, madame, il est solide, madame, il est solide ; Jo. Bagstock est diablement fin ! » Cette réflexion le tint en bonne humeur tout le reste du jour.

La journée se passa cependant ; et bien d’autres encore, sans que miss Tox s’inquiétât du major, ou y pensât le moins du monde. Elle avait eu l’habitude, au temps jadis, de regarder par une de ses petites croisées sombres, comme par hasard, et de répondre en rougissant au salut du major ; mais depuis, elle ne lui accordait plus aucune de ces heureuses occasions et ne semblait pas même s’apercevoir s’il regardait ou non de l’autre côté de la rue. Il est vrai qu’il s’était passé depuis ce temps-là bien des choses. Protégé par l’obscurité de son appartement, le major put remarquer que la demeure de miss Tox avait pris une apparence plus élégante.

Le vieux petit serin habitait maintenant une cage neuve aux barreaux dorés ; divers ornements de carton ou de papiers coloriés ornaient les tables et la cheminée ; un vase de fleurs, quelquefois deux, avaient apparu derrière la croisée. Enfin, miss Tox faisait entendre de temps en temps des études sur cette harpe, dont la guirlande de pois de senteurs était mise en vue avec plus de faste que jamais, et qui se trouvait couronnée d’un livre de musique, les valses de Copenhague, la polka des Oiseaux, copiées de la main même de miss Tox.

Ce qu’il y avait de plus remarquable encore, c’est que miss Tox, depuis quelque temps, portait un demi-deuil des plus coquets. Cette dernière circonstance finit par aider le major à résoudre le problème : miss Tox bien certainement avait fait un petit héritage qui l’avait rendue fière.

Le lendemain du jour où le major Bagstock avait calmé l’agitation de son esprit par cette solution, il était en train de déjeuner, quand il vit dans le petit salon de miss Tox, une apparition étrange, incroyable : la stupéfaction le cloua sur sa chaise pendant quelques instants ; mais tout à coup il se lève, s’élance d’un bond dans la chambre voisine et revient, muni d’une jumelle qu’il braque quelques minutes sur l’apparition.

« C’est un enfant ! monsieur, dit le major, après quelques minutes d’attention et fermant sa lorgnette. Je parie un million. »

Le major n’en revenait pas. Il se mit à siffler, et son regard exprimait un tel ébahissement, que ses yeux d’autrefois étaient graves et mornes, comparés à ceux qu’il roulait en ce moment. Le lendemain, le surlendemain, deux fois, trois fois, quatre fois la semaine il revit le même enfant. Le major continuait à siffler et à rouler ses grands yeux. Il se promenait solitaire sur la place de la Princesse, mais ce n’était plus pour les mêmes motifs qu’autrefois. Miss Tox ne prenait plus garde à lui. Il aurait pu passer du rouge au noir, que miss Tox s’en serait fort peu inquiétée.

En vérité, l’activité de miss Tox était incroyable. Elle ne faisait que traverser la place de la Princesse pour aller chercher l’enfant et la nourrice ; ou bien elle revenait avec eux, rentrait chez elle avec eux, montait une garde perpétuelle pour veiller sur eux. Avec la même persévérance encore, elle soignait elle-même l’enfant, le caressait, cherchait à l’amuser ou rafraîchissait son jeune sang avec des airs variés sur sa harpe. À la même époque aussi, elle fut prise de la manie de regarder un certain bracelet ; quelque temps après ce fut la lune qui la tenait rêveuse des heures entières à sa croisée. Mais elle avait beau regarder le soleil, la lune, les étoiles et son bracelet, elle ne regardait plus le major. Le major cependant sifflait, roulait ses grands yeux, passait d’étonnement en étonnement et marchait à grands pas dans sa chambre sans pouvoir s’expliquer la chose.

« Vous finirez bien certainement, ma chère amie, par gagner le cœur de mon frère, » dit un jour Mme Chick à miss Tox.

Miss Tox pâlit :

« Il ressemble chaque jour davantage à Paul, » ajouta Mme Chick.

Miss Tox ne répondit rien ; mais elle prit Paul, le petit, dans ses bras et le serra si fort contre son cœur, que le chou du joli bonnet en fut tout chiffonné et tout aplati.

« Ma chère, dit miss Tox, ressemble-t-il à sa mère, dont vous deviez me faire faire la connaissance ?

— Pas du tout, répondit Louisa.

— Elle était… jolie, je crois ? balbutia miss Tox.

— Oh ! la pauvre Fanny était intéressante, dit Mme Chick, après un peu de réflexion. Oui, elle était intéressante. Mais elle n’avait pas cette dignité imposante qu’on aurait dû s’attendre naturellement à trouver dans la femme de mon frère, elle n’avait ni cette vigueur, ni cette énergie qui convient à la femme d’un tel homme. »

Miss Tox poussa un profond soupir.

« Mais elle était agréable, reprit Mme Chick, très-agréable, et elle avait des intentions… des intentions excellentes.

— Bon petit ange, dit miss Tox, s’adressant au petit Paul, vrai portrait de votre père ! »

Oh ! quels yeux aurait ouverts le major, s’il avait pu savoir tout ce qu’on fondait d’espérances sur la tête de cet enfant ! tout ce qu’on formait de desseins, de projets ! Comme il fût resté ébahi, s’il avait pu voir tous ces rêves voltiger confus et désordonnés autour du petit bonnet tout froissé de l’enfant, bien insensible à ces émotions ! Au milieu de cette confusion, il aurait pu découvrir sans peine dans l’œil de son ambitieuse voisine quelques pailles, peut-être quelques poutres, qui l’auraient aidé à comprendre la nature du placement incertain que la dame faisait de son affection dans la maison Dombey.

Si l’enfant, en se réveillant dans la nuit, avait vu, groupés dans les plis de ses petits rideaux, les reflets des rêves dont il était l’occasion, il en aurait tremblé, et il eût eu raison ; mais il dormait profondément sans songer ni aux intentions charitables de miss Tox, ni à la surprise du major, ni aux chagrins prématurés de sa sœur, ni aux vues sérieuses de son père. Il dormait et ne se doutait guère qu’il existait dans quelque coin de la terre une maison Dombey et fils.

Chapitre VIII. Paul continue à grandir et à se développer ; son caractère §

Sous les yeux attentifs et vigilants du temps (major bien autrement sévère), les nuits de Paul changèrent peu à peu. Elles ne furent plus aussi obscures ; des rêves de plus en plus distincts les agitèrent ; une foule d’objets et d’impressions vinrent animer son repos. Ce fut ainsi qu’il passa de la première enfance à la seconde, et devint un Dombey jasant, marchant et regardant.

Depuis la disgrâce et le bannissement de Richard, l’administration de la chambre des enfants avait été confiée à une commission, comme il arrive quelquefois à un ministère public, quand on n’a pas encore trouvé l’Atlas aux larges épaules qui doit en porter le faix. Les membres de la commission, comme de juste, furent Mme Chick et miss Tox, et toutes deux remplirent leur emploi avec un tel zèle, que le major Bagstock put s’apercevoir chaque jour davantage de son abandon, et que M. Chick, privé de la douce surveillance de sa femme, se jeta à corps perdu dans le tourbillon des plaisirs. Il dînait dans les clubs, dans les cafés ; deux ou trois fois il avait senti le tabac ; il allait seul au théâtre ; bref, comme Mme Chick le lui dit un jour, il brisait tous les liens de la société et violait toutes les lois de la morale.

Cependant, en dépit de ses premières promesses, tant de soins et de vigilance ne pouvaient faire de Paul un enfant robuste. Déjà naturellement délicat, il s’affaiblit et dépérit après le renvoi de sa nourrice ; pendant longtemps même, il sembla n’attendre qu’une occasion pour leur glisser entre les doigts, et pour aller rejoindre sa défunte mère. Ce dangereux passage, dans la vie d’un enfant, cette étape du steeple-chase qui l’entraîne vers l’âge viril, fut pourtant surmonté ; mais il fut difficile à franchir, et marqué dans sa course par une foule d’obstacles. Chaque dent qui perçait était un casse-cou ; chaque petit bouton de rougeole était un mur inexpugnable ; il était abattu par la moindre atteinte de coqueluche, ballotté, anéanti par toute une conjuration de petits malaises, qui se pressaient sur les pas l’un de l’autre sans interruption, comme pour l’empêcher de se remettre. Les aphtes le saisissaient à la gorge et ne voulaient plus lâcher leur proie, et la variole, malgré son nom doux et engageant, devenait pour lui d’une férocité inquiétante.

Le froid de son baptême avait glacé peut-être quelque partie sensible de son être, et ce n’est pas à l’ombre de son père qu’il pouvait se réchauffer. Ce qui est bien certain, c’est qu’à partir du jour de son baptême, il fut toujours maladif, et Mme Wickam ne manquait pas de répéter souvent qu’elle n’avait vu de sa vie un pauvre petit martyr comme celui-là.

Mme Wickam était la femme d’un garçon de café, ce qui revenait à être veuve. On l’avait jugée très-convenable pour le service de M. Dombey, car elle semblait n’avoir ni amis, ni connaissances, et partant on n’avait à craindre ni les visites, ni les sorties. Aussi fut-elle prise comme bonne d’enfant deux jours après le malheureux sevrage de Paul. Mme Wickam était une femme douce et blonde ; ses sourcils étaient toujours levés, sa tête toujours baissée ; toujours prête à se plaindre, se faire plaindre ou plaindre le prochain ; elle avait reçu de la nature un talent surprenant pour envisager les choses toujours sous leur plus mauvais côté, sous leur jour le plus sombre, et c’était dans l’exercice de ce talent qu’elle trouvait sa plus grande consolation.

Il est presque inutile de dire que jamais l’esprit majestueux de M. Dombey ne s’abaissa jusqu’à daigner remarquer cette particularité. Au reste, il eût été bien étonnant qu’il en eût eu connaissance, quand personne dans la maison, pas même Mme Chick, pas même miss Tox, n’avait jamais osé lui faire entendre dans aucune circonstance qu’on pût avoir quelque inquiétude sur la santé de Paul. M. Dombey s’était dit qu’un enfant ne pouvait éviter certaines petites maladies, qui sont inséparables de son âge, et que, plus tôt elles se déclareraient, plus tôt il en serait quitte. S’il avait pu les lui épargner à prix d’argent, ou lui trouver un remplaçant, comme pour le service militaire, quand on a attrapé un mauvais numéro, il l’aurait fait certainement sans marchander, mais il y avait là impossibilité ; et M. Dombey, du haut de son orgueil, s’était simplement demandé quelquefois quelle pouvait être en cela l’intention de la nature ; puis il se consolait à chaque maladie, en pensant que son fils avait franchi sur la route une nouvelle borne qui le rapprochait d’autant plus du terme du voyage. Le sentiment qui le dominait, et qui devenait plus fort et plus violent à mesure que Paul grandissait, était l’impatience : L’impatience d’arriver à ce jour où ses vues d’importance et de grandeur seraient réalisées d’une manière triomphante par son association avec son fils.

Quelques philosophes prétendent que l’amour-propre se trouve toujours au fond de l’amour le plus vif et des affections les plus sincères. Le petit Paul, au moment même de sa naissance, était devenu pour M. Dombey une partie de sa propre grandeur, ou, ce qui revient au même, une partie de la grandeur de la maison Dombey et fils. Aussi sa tendresse paternelle ressemblait-elle à ces grandes réputations dont souvent l’édifice magnifique repose sur des fondements peu solides. Cependant il aimait son fils de tout l’amour dont il était capable. S’il y avait dans son cœur glacé un petit coin de chaleur, c’était là qu’habitait son fils ; si une image, pouvait se graver dans ce bronze, c’était celle de son fils, non pas celle de son fils enfant ou adolescent, mais celle de son fils devenu homme, de Paul devenu le fils de la maison de commerce. Aussi M. Dombey avait-il hâte d’aller en avant et de passer rapidement par-dessus tous les petits incidents de sa vie. Malgré sa tendresse pour son fils, il se tourmentait peu de tout ce qui lui arrivait, ou même n’y songeait pas. On eût dit que la vie de l’enfant était enchantée et qu’il deviendrait, malgré tous les obstacles, l’homme de ses rêves, l’homme pour lequel il formait sans cesse de nouveaux plans, de nouveaux projets, comme s’il eût été, maître de l’avenir.

Paul parvint ainsi à l’âge de cinq ans. C’était un joli petit garçon ; mais il y avait dans sa petite figure quelque chose de trop avancé et de trop réfléchi pour son âge ; aussi Mme Wickam remuait-elle souvent la tête d’un air significatif en poussant de profonds soupirs. Il promettait d’être impérieux plus tard, et semblait aussi pénétré qu’on pouvait le désirer, du sentiment de son importance ; il comprenait déjà combien choses et gens étaient au-dessous de lui. Il était quelquefois assez enfant, assez gai, et tout disposé à s’amuser ; mais quelquefois aussi, il avait un air singulier, tout vieillot, tout pensif, quand il s’asseyait pour rêver dans son petit fauteuil nain. Il ressemblait alors à ces êtres fantastiques qu’un seul coup de baguette a transformés, d’enfants qu’ils étaient, en petits vieux de cent cinquante ou deux cents ans.

Souvent, dans sa chambre, il était pris de ces accès de mélancolie rêveuse ; quelquefois il y tombait tout à coup, en s’écriant qu’il était fatigué, interrompant ses jeux avec Florence, ou laissant là miss Tox, qui faisait le dada pour l’amuser. Mais c’était surtout après le dîner, quand on avait descendu son petit fauteuil dans la chambre de son père, qu’assis près de lui devant le feu, il s’abandonnait à ses rêveries. C’étaient bien alors les deux êtres les plus étranges que jamais eût éclairés la flamme du foyer. M. Dombey, si roide et si grave, regardant fixement le feu ; sa petite miniature avec sa vieille, vieille petite figure, les yeux fixés sur le charbon ardent, dans l’attitude sérieuse et réfléchie d’un sage ; M. Dombey, l’esprit toujours occupé des choses d’ici-bas, formait mille projets, mille plans pour l’avenir ; sa petite miniature, transportée Dieu sait dans quel monde imaginaire, s’égarait dans des pensées à peine ébauchées, dans les songes les plus fugitifs ! M. Dombey, roide d’empois et d’arrogance, l’enfant roide aussi, mais par héritage et par imitation involontaire. Quelle ressemblance et pourtant quel prodigieux contraste !

Un soir qu’ils étaient restés tous deux silencieux pendant assez longtemps, et que M. Dombey s’était assuré plusieurs fois que l’enfant ne dormait pas, en voyant la flamme briller comme une topaze dans ses yeux, le petit Paul rompit tout à coup le silence et dit :

« Papa, qu’est-ce que l’argent ? »

Cette question, faite à l’improviste, avait tant de rapport avec les pensées de M. Dombey qu’il resta interdit.

« Ce que c’est que l’argent, Paul, répondit-il, l’argent ?…

— Oui, dit l’enfant posant ses mains sur les deux bras de son petit fauteuil et levant sa petite figure vieillotte vers M. Dombey, qu’est-ce que l’argent ? »

M. Dombey était embarrassé. Il aurait voulu lui donner une définition comprenant les termes agent monétaire, monnaie, billets, lingots, taux de l’escompte, prix des valeurs métalliques sur la place et le reste ; mais, après avoir jeté un coup d’œil sur le petit fauteuil, et voyant combien il était bas, il répondit simplement : « C’est de l’or, de l’argent, du cuivre ; des guinées, des schellings, des sous. Vous connaissez tout cela ?

— Oui, répondit Paul. Ce n’est pas cela que je veux dire, papa. Je veux savoir ce que c’est que l’argent, après tout ? »

Dieu ! comme sa figure était vieille, quand il la tourna encore vers son père !

« Ce que c’est que l’argent, après tout ? dit M. Dombey tout surpris, en reculant un peu son siége pour mieux voir cet orgueilleux atome qui osait faire une telle question.

— Je veux savoir, papa, ce qu’il peut faire ? » reprit Paul en croisant ses bras, à peine assez longs pour se croiser, et portant ses regards du feu à son père, de son père au feu, pour les arrêter enfin sur M. Dombey.

Celui-ci rapprocha son fauteuil de l’enfant, et lui dit, en lui donnant une petite tape sur la joue « Vous l’apprendrez en grandissant, mon petit homme. L’argent peut tout, Paul ; » et il prit une des mains de l’enfant qu’il frappa légèrement dans la sienne.

Mais Paul la dégagea le plus vite possible ; et, la passant et repassant doucement sur le bras de son fauteuil, on eût dit que son intelligence était dans la paume de sa main, et qu’il voulait ainsi l’aiguiser ; il regarda encore le feu comme pour lui demander un conseil ou une réplique, et répéta après un moment de silence :

« Il peut tout, papa ?

— Oui, tout… ou presque tout, dit M. Dombey.

— Tout, veut dire chaque chose, n’est-il pas vrai, papa ? demanda l’enfant sans remarquer ou sans comprendre la restriction de son père.

— Certainement, dit M. Dombey ; ce seul mot comprend toutes choses.

— Pourquoi donc l’argent n’a-t-il pas sauvé maman ? reprit l’enfant ; il est donc bien cruel, dites ?

— Cruel ! dit M. Dombey arrangeant sa cravate, et voulant repousser cette pensée. Non, non. Une bonne chose ne peut être cruelle.

— Si c’est une bonne chose, qui peut tout faire, dit le petit garçon tout pensif, en reportant ses yeux vers le feu, c’est bien étonnant qu’il n’ait pas sauvé maman ! »

Cette fois, il n’interrogeait plus son père. Peut-être, avec l’intelligence naturelle aux enfants, s’était-il aperçu que cette question l’embarrassait ; mais il avait répété tout haut sa pensée, comme si elle lui eût été depuis longtemps familière et qu’elle l’eût souvent troublé. Puis il appuya son menton sur sa main et se mit à réfléchir en demandant au feu une réponse.

M. Dombey revint peu à peu de sa surprise, pour ne pas dire de sa terreur ; car c’était la première fois que l’enfant lui parlait de sa mère, et pourtant ils avaient déjà passé ainsi ensemble bien des soirées. Il expliqua alors à l’enfant comment l’argent, malgré toute sa puissance vivifiante (qu’il faut bien se garder de mépriser), ne peut cependant conserver la vie aux personnes qui doivent mourir. « Car, malheureuse ment, lui dit-il, nous devons tous mourir, même dans la Cité, où l’on est plus riche que partout ailleurs. Mais l’argent nous procure les grands honneurs. Il nous fait craindre, respecter, courtiser, admirer, et nous rend puissants et illustres aux yeux du monde entier. Souvent même, il peut nous sauver l’existence pendant de longues années. C’est grâce à ma fortune que votre maman a été souvent soignée par M. Pilkins, qui, bien souvent aussi, a pris soin de vous. C’est grâce à ma fortune que j’ai pu appeler auprès de votre maman le célèbre docteur Parker, que vous n’avez jamais connu. Enfin, Paul, l’argent peut faire tout ce qu’il est possible de faire. » Et M. Dombey, développant ce thème, chercha à l’inculquer plus fortement dans l’esprit de son fils, qui l’écoutait attentivement et paraissait comprendre la majeure partie de ce qu’il lui disait.

« La fortune ne peut pas me rendre fort et bien portant, n’est-ce pas, papa ? demanda Paul après un moment de silence, en frottant l’une contre l’autre ses pauvres petites mains.

— Mais vous êtes fort et bien portant, il me semble, » répondit M. Dombey.

Oh ! qui aurait pu dire l’âge de l’enfant quand il leva vers son père sa figure moitié triste, moitié railleuse.

« Vous êtes aussi fort, aussi bien portant que tous les enfants de votre âge, je crois, répéta M. Dombey.

— Florence est plus âgée que moi, mais je ne suis pas aussi fort et aussi bien portant que Florence, je le sais bien, répondit l’enfant ; je suis sûr que Florence, quand elle n’était pas plus grande que moi, pouvait jouer bien plus longtemps de suite que moi, sans se fatiguer. Je suis si fatigué quelquefois ! dit le petit Paul en se chauffant les mains et regardant attentivement à travers les barres de la grille, comme s’il eût découvert là derrière quelque marionnette fantastique, et mes os me font tant souffrir (Wickam dit que ce sont mes os), que je ne peux rien faire !

— Mais c’est le soir, dit M. Dombey en s’approchant tout près de son fils et posant doucement sa main sur son épaule. Il est bon que les enfants soient fatigués le soir, ils n’en dorment que mieux.

— Oh ! ce n’est pas le soir, papa, répondit l’enfant, c’est pendant le jour ; Florence me prend alors sur ses genoux et me chante des chansons. Mais, la nuit, je fais des rêves si drôles ! si drôles ! »

Et il continua à penser à ses rêves, tout en chauffant ses mains comme un bon petit vieux, ou comme un jeune farfadet.

M. Dombey était surpris, mal à son aise et incapable de poursuivre la conversation. Il regarda seulement son fils à la clarté du feu, et laissa sa main posée sur son épaule, comme si une attraction magnétique l’y eût retenue. Une fois, de son autre main, il tourna vers lui la figure pensive de l’enfant ; mais la figure retourna bientôt vers le feu, quand il la laissa libre, et resta ainsi absorbée dans la contemplation de la flamme vacillante jusqu’au moment où la bonne vint le chercher pour le coucher.

« Il faut que Florence vienne me chercher, dit Paul.

— Comment ! vous ne voulez pas venir avec votre pauvre Wickam, monsieur Paul ? demanda la bonne en affectant un air tout désolé.

— Non, je ne veux pas, » répondit Paul, et il prit dans son petit fauteuil l’attitude du maître de la maison.

Mme Wickam se retira, recommandant à Dieu le pauvre innocent, et Florence parut bientôt à sa place. Paul se leva vivement et sans hésiter, et sa physionomie, en souhaitant le bonsoir à son père, avait pris une expression si gaie, si jeune, si enfant, en comparaison de ce qu’elle était, que M. Dombey, tout en se sentant rassuré par ce changement, ne put s’empêcher d’en être surpris et frappé.

Quand ils eurent quitté la chambre tous les deux, il crut entendre une douce voix qui chantait. Se rappelant ce que lui avait dit Paul des chansons de sa sœur, il eut la curiosité d’ouvrir la porte pour écouter et les regarder. Florence avait pris l’enfant dans ses bras et montait péniblement le grand escalier, large et vide ; la tête de Paul était appuyée sur l’épaule et un de ses bras pendait négligemment autour du cou de sa sœur.

Ils s’en allaient ainsi montant avec peine, Florence chantant et Paul quelquefois joignant à sa chanson un accompagnement débile. M. Dombey les vit arriver à la dernière marche de l’escalier, non sans s’être arrêtés plus d’une fois en route ; puis il les perdit de vue ; mais il resta immobile à la même place, les cherchant encore du regard, tant qu’enfin les faibles rayons de la lune, glissant tristement à travers les vitres obscurcies, vinrent lui rappeler qu’il était temps de rentrer chez lui.

Le lendemain, au dîner, Mme Chick et miss Tox furent convoquées pour tenir conseil, et, quand la nappe fut retirée, M. Dombey ouvrit la séance. Il demanda qu’on voulût bien lui dire, sans commentaire et sans arrière-pensée, si Paul n’avait pas quelque chose et ce que M. Pilkins pensait de son état.

« Car cet enfant, dit M. Dombey, est loin d’être aussi fort que j’aurais pu le souhaiter.

— Avec votre tact habituel, mon cher Paul, répondit Mme Chick, vous avez touché juste. Non, le cher enfant n’est pas tout à fait aussi fort que nous l’aurions désiré. Il a vraiment trop d’esprit pour son âge. Son âme est à l’étroit dans son petit corps. Il cause, le cher petit ! dit Mme Chick en secouant la tête, c’est à n’y pas croire ! Vous rappelez-vous, Lucrèce, ce qu’il nous disait hier encore au sujet des funérailles !

— Je crains, dit M. Dombey en l’interrompant brusquement, que quelqu’un là-haut ne tienne à l’enfant des discours qui ne conviennent pas. L’autre soir il me parlait de… de ses os, dit M. Dombey en appuyant sur ce mot d’un ton irrité. Qu’est-ce qu’on peut avoir à démêler, je vous prie, avec les… avec les os de mon fils ! Paul n’est pas un squelette vivant, j’imagine ?

— Loin de là, répondit Mme Chick avec une vivacité inexprimable.

— Je l’espère, reprit M. Dombey. Que signifient aussi ses réflexions sur les funérailles ? Qui peut parler à l’enfant de funérailles ? Nous ne sommes pas, que je sache, entrepreneurs de pompes funèbres, croque-morts ni fossoyeurs ?

— Oh ! loin de là, dit Mme Chick avec la même ardeur d’expression.

— Mais alors, qui donc lui met de telles idées en tête ? dit M. Dombey. Vraiment, hier soir, j’en ai été contrarié et blessé cruellement. Qui donc encore une fois peut lui mettre de telles idées dans la tête, Louisa ?

— Mon cher Paul, dit Mme Chick après un moment de silence, il est inutile de le demander. Franchement, je ne vois pas Wickam fort gaie, elle ne me paraît pas une de ces personnes qu’on peut appeler…

— Une fille de Momus, dit miss Tox de sa voix douce.

— C’est bien cela, dit Mme Chick. Mais Wickam est remplie de soins et d’attentions et ne cherche pas à se faire valoir. Jamais je n’ai vu une femme aussi convenable. Si le cher enfant, poursuivit Mme Chick du ton d’une personne qui parle d’une chose convenue, quand elle en parlait cependant, pour la première fois, si le cher enfant a été un peu affaibli par sa dernière maladie, s’il n’est pas d’une aussi bonne santé qu’on peut le souhaiter, s’il est sujet parfois à certaines faiblesses qui puissent lui faire perdre, pour un moment, l’usage de ses… »

Mme Chick n’osa pas employer le mot membres après avoir entendu M. Dombey se récrier sur les os de son fils, et se tournant vers miss Tox, elle attendit d’elle une heureuse inspiration. Celle-ci n’y arriva pas et souffla le mot articulations.

— De ses articulations ! répéta M. Dombey.

— Ah ! je me trompe ! Il me semble, ma chère Louisa, dit miss Tox, que le docteur avait parlé ce matin de ses jambes, n’est-ce pas ?

— Mais oui, ma bonne amie, reprit Mme Chick d’un ton de doux reproche. Comment pouvez-vous le demander ? Vous l’avez entendu comme moi. Je disais donc que si notre cher Paul devait perdre pour un temps l’usage de ses jambes, c’est un mal qui lui serait commun avec beaucoup d’autres enfants de son âge, et que ni les soins ni les précautions ne sauraient empêcher. Il vaut mieux que vous en soyez informé plus tôt que plus tard, mon cher Paul.

— Vous savez certainement, Louisa, dit M. Dombey, que je ne mets pas en doute votre dévouement, votre intérêt pour cet enfant qui sera un jour à la tête de ma maison. M. Pilkins a vu Paul ce matin, je crois ? dit M. Dombey.

— Oui, il l’a vu ce matin, répondit sa sœur ; miss Tox et moi nous étions présentes, car nous nous faisons un devoir d’assister toujours aux visites du docteur. M. Pilkins l’examine depuis plusieurs jours ; c’est un homme que je crois fort habile. Il dit que cela ne vaut pas la peine d’en parler, et, si cela peut vous rassurer, je vous dirai que je partage son avis ; cependant aujourd’hui il a recommandé l’air de la mer. C’est, j’en suis persuadée, Paul, un bon conseil à suivre.

— L’air de la mer, répéta M. Dombey en regardant sa sœur.

— Il n’y a pas là de quoi se tourmenter, dit Mme Chick. L’air de la mer a été ordonné de même à mon Georges et à mon Frédéric, quand ils avaient son âge. Moi-même, on me l’a ordonné plusieurs fois. Je conviens avec vous, Paul, qu’on parle souvent là-haut, devant lui, de choses sur lesquelles il vaudrait mieux ne pas égarer sa petite intelligence ; mais je ne vois pas comment on pourrait éviter cela avec un enfant aussi avancé. Si c’était un enfant ordinaire, cela ne ferait rien du tout. Je dois vous avouer notre avis à miss Tox et à moi ; une courte absence de la maison, l’air de Brighton et l’éducation physique et morale donnée par une personne aussi judicieuse que Mme Pipchin, par exemple…

— Qu’est-ce que Mme Pipchin, Louisa ? demanda M. Dombey tout effrayé d’entendre prononcer devant lui, d’une manière si familière, un nom qu’il ne connaissait seulement pas.

— Mme Pipchin, mon cher Paul, répondit Mme Chick, est une femme d’un âge respectable (miss Tox connaît son histoire tout entière), qui s’est appliquée, depuis quelque temps, avec toute l’énergie de son caractère et avec le plus grand succès, à l’étude des maladies des enfants et à leur traitement, et qui a toujours eu les plus belles relations : Son mari s’est brisé le cœur en… Comment m’avez-vous raconté cela, ma chère amie ? je ne me rappelle plus les détails précis.

— En pompant l’eau des mines du Pérou ; répliqua miss Tox.

— Ce n’était pas un ouvrier, comme vous pensez bien, dit Mme Chick en regardant son frère (et vraiment cette explication était nécessaire, car miss Tox avait parlé de M. Pipchin comme s’il était mort la main sur la pompe) ; mais il avait mis toute sa fortune dans cette spéculation qui a manqué. Mme Pipchin s’entend aux enfants d’une manière surprenante. Je l’ai entendu vanter, il y a bien longtemps, dans des réunions particulières, quand j’étais haute, comment dirais-je ?… et les yeux de Mme Chick, cherchant une comparaison, s’égarèrent des premiers rayons de la bibliothèque jusqu’au buste de M. Pitt, qui était à peu près à dix pieds de haut.

— Peut-être me permettez-vous de dire de Mme Pipchin, mon cher monsieur, dit miss Tox en rougissant timidement, puisqu’on s’en rapporte si positivement à mon témoignage, qu’elle mérite à tous égards les éloges que lui a donnés votre bonne sœur. Bien des dames, bien des messieurs, devenu maintenant des membres intéressants de la société, ont eu recours à ses soins. Votre humble servante, qui vous parle en ce moment, lui a été confiée autrefois. La noblesse elle-même, je le crois, ne dédaigne pas de former ses enfants dans cet établissement.

— Cette respectable dame tient donc un établissement, miss Tox ? demanda, M. Dombey d’un ton assez bienveillant.

— Je ne sais pas trop si j’ai raison d’appeler cela un établissement, répondit miss Tox. Ce n’est pas, à coup sûr, une école préparatoire. Peut-être, continua miss Tox de sa voix la plus douce, rendrais-je mieux mon idée en disant que c’est une pension d’élite, destinée aux enfants du premier âge.

— Sur une échelle extrêmement restreinte et limitée, dit Mme Chick en lançant un coup d’œil à son frère.

— Si limitée, qu’elle ne reçoit presque personne, » dit miss Tox.

Il y avait du bon là dedans. Le mari de Mme Pipchin était mort de s’être brisé le cœur dans les mines du Pérou, c’était très-intéressant : cela sonnait bien à l’oreille. En outre, M. Dombey était presque consterné en songeant que Paul eût pu rester une heure de trop dans la maison, quand le docteur avait ordonné qu’il la quittât. C’était un temps d’arrêt, un retard sur la route que l’enfant devait suivre, et qu’il devait suivre lentement sans doute, avant d’atteindre le but. La recommandation de Mme Chick et de miss Tox en faveur de Mme Pipchin était d’un grand poids auprès de lui. Il savait combien elles étaient jalouses de l’autorité qui leur était dévolue sur l’enfant, et il ne lui vint pas même à l’idée qu’elles pussent désirer de partager avec d’autres une responsabilité sur laquelle il avait ses idées bien arrêtées, comme il venait de le témoigner au même moment. Mourir le cœur brisé dans les mines du Pérou, faisait rêver M. Dombey. Vraiment ! c’était une manière respectable de faire la chose !

« En supposant qu’après avoir pris demain matin toutes les informations nécessaires, nous nous décidions à envoyer Paul à Brighton chez cette dame, qui est-ce qui l’accompagnerait ? demanda M. Dombey après avoir réfléchi un moment.

— Je ne pense pas que vous puissiez envoyer l’enfant nulle part sans Florence, mon cher Paul, dit Mme Chick en hésitant un peu. Vous savez qu’il l’aime à la folie. Que voulez-vous, c’est un enfant : il a ses fantaisies ! »

M. Dombey détourna la tête, alla lentement à la bibliothèque, l’ouvrit et en rapporta un livre.

« Et personne autre, Louisa ? dit M. Dombey ; sans lever les yeux, en feuilletant le livre.

— Wickam, cela va sans dire. Wickam suffira parfaitement, répondit Mme Chick. En laissant Paul entre les mains de Mme Pipchin, ce serait porter ombrage à cette bonne dame que d’y envoyer une autre personne. Et puis, vous ne manquerez pas d’aller le voir vous-même au moins une fois la semaine ?

— Certainement, » dit M. Dombey, et il resta assis devant la même page pendant une heure, sans en lire un seul mot.

Cette célèbre Mme Pipchin était une vieille dame singulièrement disgraciée de la nature et d’une laideur repoussante. Elle avait le corps voûté, la figure toute marbrée, un nez de perroquet, et un œil gris si dur, qu’on aurait pu le forger sur une enclume, sans qu’il en souffrît. Il y avait au moins quarante ans que les mines du Pérou avaient causé la mort de M. Pipchin ; mais sa veuve inconsolable portait encore une robe d’alépine noire terne, épaisse, sans ornements, si sombre enfin, que le soir, le gaz laissait Mme Pipchin dans l’obscurité, et que sa seule présence pouvait servir d’éteignoir à un nombre indéterminé de lumières. Elle était généralement réputée comme une femme d’un grand talent pour diriger les enfants, et le secret de ce talent consistait simplement à faire tout ce qui leur déplaisait, sans jamais rien faire de ce qui leur était agréable : c’était, selon elle, un moyen infaillible de leur former le caractère. Elle était si sèche, qu’on était vraiment disposé à croire qu’il y avait eu erreur dans l’emploi des machines hydrauliques du Pérou, et qu’au lieu des mines, c’était elle qu’on avait mise à sec en lui tirant tout ce qu’elle pouvait avoir d’amabilité, de douceur et de bonté.

Le château de cette ogresse, véritable bourreau des enfants, se trouvait à Brighton, dans une rue écartée et montante, dont le terrain était crayeux, pierreux et stérile ; les maisons plus minces et plus fragiles que partout ailleurs. Les petits jardins, qu’on voyait devant les façades, avaient la singulière propriété de ne produire que des soucis, quelles que fussent les graines qu’on y eût semées, et, sur toutes les portes, sans parler de bien d’autres endroits, où ils ne servaient guère d’ornements, des colimaçons restaient attachés avec la ténacité d’une ventouse. Pendant l’hiver, le vent s’engouffrait dans le château, sans qu’on pût l’en chasser, et, pendant l’été, on ne pouvait l’y garder. Mais il y faisait toujours un tel bruit, que les habitants croyaient tenir à leurs oreilles, bon gré mal gré, un grand coquillage de mer, qui bourdonnait la nuit comme le jour. L’air qu’on respirait dans la maison n’était pas des plus agréables ; dans l’embrasure de la fenêtre du petit salon, fenêtre qui ne s’ouvrait jamais, Mme Pipchin conservait en pots une collection de boutures, qui faisaient participer tout l’établissement à leur odeur terreuse.

Quoique ce fussent des individus de choix dans leur espèce, elles cadraient toutes parfaitement avec la forme gondolée de Mme Pipchin. Il y avait une demi-douzaine de variétés de cactus, s’enroulant autour de morceaux de latte, pour tuteurs, et semblables à des serpents à tous crins ; un autre allongeait ses grandes griffes comme un homard vert ; des plantes rampantes se faisaient remarquer par leurs feuilles visqueuses et adhérentes ; au plafond était pendu un vieux vase délabré, d’où débordait à flots, comme l’eau d’une bouilloire trop pleine, une plante, dont les longs bouts verts chatouillaient désagréablement les gens qui passaient en dessous ; on croyait sentir des pattes d’araignée, car l’habitation de Mme Pipchin n’était pas chiche de ces insectes, quoiqu’elle fût peut-être plus prodigue encore de perce-oreilles dans la saison.

Le tarif de Mme Pipchin était cependant très-élevé pour tous ceux qui avaient le moyen de payer, et, son humeur acariâtre ne s’adoucissant jamais en faveur de personne, on la regardait comme une femme de grande fermeté et connaissant à fond le caractère des enfants. Grâce à cette réputation, et aussi à la fin malheureuse de M. Pipchin, elle était arrivée, bon an mal an, à se procurer une honnête aisance depuis la mort de son mari. Trois jours après la conversation de Mme Chick avec son frère, cette vieille et excellente dame eut la satisfaction de toucher de M. Dombey une somme assez ronde par avance, qu’elle ajouta à ses recettes courantes, en même temps qu’elle recevait Florence et son petit frère Paul comme pensionnaires.

Mme Chick et miss Tox, qui les avaient amenés la veille, et qui avaient passé la nuit avec eux dans un hôtel, venaient de les quitter pour retourner à Londres. Mme Pipchin, le dos tourné au feu, passait en revue les nouveaux venus comme un vieux recruteur. La nièce de Mme Pipchin, bonne personne déjà d’un certain âge, esclave des volontés de sa tante, mais si maigre qu’elle n’avait que la peau sur les os, affligée en outre d’un nez tout couvert de bourgeons, était occupée à ôter au jeune Bitherstone le col tout blanc qu’on lui avait mis pour la circonstance. Miss Pankey, la seule autre pensionnaire pour le moment, qui s’était permis de renifler trois fois devant les étrangers, avait été enfermée dans le donjon (c’était une grande chambre donnant sur le derrière du château et qui était destinée aux corrections).

« Voyons, monsieur, dit Mme Pipchin à Paul, pensez-vous que vous m’aimerez un peu ?

— Je ne vous aimerai pas du tout, répondit Paul ; je veux m’en aller. Ce n’est pas ici ma maison.

— Non, car c’est la mienne, dit Mme Pipchin.

— Eh bien ! elle est très-laide, reprit Paul.

— Cependant, il y a ici un endroit encore bien plus vilain, dit Mme Pipchin, c’est celui où nous enfermons les petits garçons méchants.

— Est-ce qu’il y est allé, lui ? » demanda Paul en montrant du doigt Bitherstone.

Mme Pipchin fit un signe de tête affirmatif ; et Paul, pendant tout le reste de la soirée, ne perdit pas de vue le jeune Bitherstone ; il l’examinait de la tête aux pieds, et surveillait tous les mouvements de sa physionomie avec l’intérêt que méritait un garçon qui avait passé par de terribles et mystérieuses épreuves.

À une heure, on dîna. Le repas se composait surtout de farineux et de légumes. Miss Pankey (douce enfant aux yeux bleus, que l’on frictionnait tous les matins de façon à lui écorcher la peau) fut tirée de prison par l’ogresse elle-même, qui lui apprit que toute personne qui osait renifler devant le monde ne pouvait jamais monter au ciel. Quand cette profonde vérité lui eut été bien inculquée dans l’esprit, on la régala de riz. Puis la petite fille récita une sorte de prière habituelle dans le château, et qui se terminait par des actions de grâces à Mme Pipchin pour son dîner. La nièce de Mme Pipchin, Berinthia, mangea un morceau de porc froid ; mais, comme le tempérament de Mme Pipchin réclamait quelque chose de chaud, la bonne dame se fit servir à part des côtelettes de mouton, qu’on lui apporta toutes bouillantes entre deux assiettes, et qui laissaient échapper un fumet fort agréable.

Comme il pleuvait, après le dîner, on ne put aller se promener sur la plage ; et, le tempérament de Mme Pipchin réclamant du repos à la suite des côtelettes de mouton, les enfants sortirent avec Berry, autrement dite Berinthia, pour aller au donjon, grande chambre qui n’avait pour toute perspective qu’un mur blanchi à la chaux et un tonneau plein d’eau, mais dont l’aspect était rendu plus affreux encore par une énorme cheminée délabrée, dans laquelle, il n’y avait pas même de grille pour y faire du feu. Cependant, égayé par la société, cet endroit était encore le plus agréable ; car Berry se mêla à leurs jeux et fit le diable comme eux, jusqu’au moment où Mme Pipchin, frappant avec colère contre le mur, comme le revenant de Cock Lane, les fit rentrer dans le silence. Ils se rangèrent alors autour de Berry, qui leur raconta tout bas des histoires jusqu’à la nuit.

Au lieu de thé, on leur servit en abondance du lait coupé, avec du pain et du beurre ; quant à Mme Pipchin et à Berry elles eurent un petit pot de thé noir pour elles seules, et l’on apporta à Mme Pipchin un nombre illimité de rôties bien beurrées et toutes bouillantes comme les côtelettes. Mme Pipchin en mangea tant, qu’elle en eut la figure et les mains toutes grasses, mais il ne parut pas que l’intérieur en fût le moins du monde adouci ; car elle conserva le même air sec, et son œil gris et dur ne changea pas d’expression.

Après le thé, Berry prit une petite boîte à ouvrage, sur le couvercle de laquelle se voyait le pavillon royal, et se mit à travailler avec ardeur. Pendant ce temps-là, Mme Pipchin arrangea ses lunettes sur son nez, ouvrit un gros livre recouvert de serge verte, et commença son petit somme ; mais, chaque fois qu’elle se réveillait en sursaut au moment où elle allait tomber le nez dans le feu, elle appliquait une bonne chiquenaude sur le nez de Bitherstone, qui se permettait aussi de sommeiller de son côté.

L’heure arriva enfin où les enfants devaient monter se coucher, et après la prière ils allèrent au lit. Comme miss Pankey avait très-peur de rester seule dans l’obscurité, Mme Pipchin se faisait un devoir de la conduire elle-même en haut, comme un pauvre petit mouton ; et là, c’était vraiment curieux d’entendre longtemps après miss Pankey se lamenter, dans la chambre la plus sombre, et Mme Pipchin y rentrer de temps en temps pour la tancer vertement. À neuf heures et demie environ, on apporta à Mme Pipchin un ris de veau bien chaud, car le tempérament de la bonne dame ne lui permettait pas d’aller se coucher sans s’être mis un ris de veau sur l’estomac ; le fumet de ce plat se répandait dans toute la maison, changeant un peu le parfum ordinaire de l’habitation que Mme Wickam appelait une odeur de bâtisse, et peu de temps après le château était plongé dans le plus profond sommeil.

Le lendemain, au déjeuner, le thé fut servi de la même manière que la veille au soir ; seulement, Mme Pipchin eut un petit pain, au lieu de rôties, et sembla encore de plus mauvaise humeur que de coutume, quand elle l’eut fini. Pour récréation, Mme Pipchin fit lire à Bitherstone une généalogie de la Genèse (dont le choix faisait honneur à son jugement), et le petit bonhomme déchiffra les noms avec la facilité et la légèreté d’un individu qui traîne le boulet. On emmena ensuite miss Pankey pour la frictionner, et Bitherstone pour lui faire prendre un bain d’eau de mer, dont il sortit tout bleu et tout accablé. Pendant ces opérations, Paul et Florence allèrent se promener sur la plage avec Wickam, qui était en larmes du matin au soir ; et Mme Pipchin, sur le midi, fit faire aux enfants des lectures enfantines qui, par parenthèse, ne l’étaient guère ; car c’était le système de Mme Pipchin de ne pas laisser l’intelligence des enfants se former et se développer comme une tendre fleur, mais de l’ouvrir de force comme une huître. La morale de ces leçons avait en général un caractère violent et saisissant. Il était rare que le héros du conte, méchant petit garçon, finît autrement que sous les dents d’un lion ou dans les griffes d’un ours.

Telle était la vie que l’on menait chez Mme Pipchin. Le samedi, M. Dombey arrivait ; Paul et Florence allaient le voir à son hôtel et y prenaient le thé. Ils passaient la journée du dimanche tout entière avec lui, et on faisait habituellement une promenade en voiture avant le dîner. Dans ces occasions, M. Dombey semblait se multiplier, comme les assaillants de Falstaff ; au lieu de l’homme au bougran, il s’en trouvait une douzaine. La soirée du dimanche était la plus triste de toute la semaine, car Mme Pipchin s’était fait une règle d’être toujours de très-mauvaise humeur le dimanche soir. On ramenait habituellement miss Pankey de chez une tante qui habitait Rottendean, et la pauvre enfant revenait toujours dans le plus profond désespoir. Quant à Bitherstone, dont tous les parents étaient dans l’Inde, il était condamné, entre les offices, à rester tout droit le dos contre le mur du petit salon, sans remuer bras ni jambes, et sa jeune âme en souffrait si cruellement, qu’il demanda à Florence, un dimanche soir, si elle ne pourrait pas lui indiquer le chemin pour retourner au Bengale.

Cependant on disait partout que Mme Pipchin était une maîtresse femme pour gouverner les enfants ; et de fait les plus sauvages rentraient chez eux bien apprivoisés après quelques mois de séjour sous son toit hospitalier. On disait partout aussi que c’était beau de la part de Mme Pipchin de s’être adonnée à ce genre de vie, d’avoir fait ainsi le sacrifice de ses goûts, d’avoir fait tête à ses malheurs avec tant de fermeté, quand M. Pipchin était mort le cœur brisé dans les mines du Pérou.

Paul, assis dans son petit fauteuil auprès du feu, ne pouvait se lasser d’examiner cette vieille dame modèle, pendant des heures entières. Il avait oublié ce que c’est que l’ennui, quand il regardait fixement Mme Pipchin ; il ne l’aimait, ni ne la craignait ; mais, avec ses habitudes de petit vieux, elle avait pour lui un attrait grotesque. Il restait là, tantôt la regardant, tantôt chauffant ses mains, puis la regardant encore, si bien que Mme Pipchin, tout ogresse qu’elle était, en était quelquefois troublée. Elle lui demanda, un jour qu’ils étaient seuls, à quoi il pensait :

« À vous, dit Paul, sans y mettre la moindre discrétion.

— Et que pensez-vous de moi ? demanda Mme Pipchin.

— Je pense que vous devez être bien vieille, dit Paul.

— On ne dit pas cela, mon jeune monsieur, répondit la dame. Ce n’est pas bien.

— Pourquoi cela ? demanda Paul.

— Parce que ce n’est pas poli, dit Mme Pipchin avec aigreur.

— Ce n’est pas poli ? dit Paul.

— Non.

— Ce n’est pas poli non plus, dit Paul innocemment, de manger toutes les côtelettes de mouton et les rôties, Wickam le dit bien.

— Wickam, répliqua Mme Pipchin en rougissant de colère, Wickam est une méchante fille, une impudente, une vraie gueuse.

— Qu’est-ce que c’est qu’une gueuse ? demanda Paul.

— Cela ne vous regarde pas, monsieur, répondit Mme Pipchin. Rappelez-vous l’histoire de ce petit garçon qui, pour avoir fait des questions fatigantes, a été éventré par un taureau enragé.

— Si le taureau était enragé, dit Paul, comment pouvait-il savoir que l’enfant avait fait des questions ? Personne ne s’en va conter des secrets à l’oreille d’un taureau enragé. Je ne crois pas à cette histoire-là.

— Vous n’y croyez pas, monsieur ? répéta Mme Pipchin au comble de l’étonnement.

— Non, dit Paul.

— Et vous n’y croiriez pas davantage, petit incrédule, quand même le taureau aurait été doux comme un mouton, » dit Mme Pipchin.

Comme Paul n’avait pas considéré le sujet sous ce point de vue et qu’il n’avait pensé qu’à la folie supposée du taureau, il fut battu pour le moment. Mais il se mit à réfléchir à la question avec une intention si évidente de coller Mme Pipchin, que la vieille dame, malgré son humeur inflexible, jugea prudent de faire retraite pour lui laisser le temps d’oublier le sujet.

Depuis ce jour, on eût dit qu’un même attrait de singularité réciproque rapprochait Mme Pipchin du petit Paul. Elle lui faisait placer son fauteuil devant le feu du même côté qu’elle, au lieu de le laisser en face ; et il restait là, dans le coin, entre le garde-feu et Mme Pipchin, la robe d’alépine noire faisant ombre sur sa petite figure. Il étudiait chaque trait, chaque ride de son visage, et perçait du regard son œil gris et dur, au point que Mme Pipchin, déconcertée, le fermait quelquefois comme pour sommeiller. Mme Pipchin avait un vieux chat noir qui s’installait juste au beau milieu de la cheminée en faisant son ron ron, sans se gêner le moins du monde, et clignotant devant le feu jusqu’à ce que les prunelles de ses yeux ressemblassent à deux points d’admiration. On aurait pu prendre la vieille dame, sans manquer à tout le respect qu’on lui devait, pour une sorcière, et Paul et le chat pour ses deux démons familiers, quand ils étaient ainsi tous trois devant le feu. À voir leur société réunie, on eût trouvé tout simple qu’ils eussent disparu un soir par la cheminée au milieu d’un tourbillon, sans qu’on entendît plus jamais parler d’eux.

Pour ce qui est de cela, cependant, la chose n’arriva jamais. Tous les soirs, on retrouvait à leur même place le chat, Paul et Mme Pipchin. Paul, évitant la Compagnie de Bitherstone, faisait chaque soir une étude approfondie de Mme Pipchin, puis du chat, puis du feu ; on eût dit qu’il lisait un ouvrage de nécromancie en trois volumes.

Mme Wickam, de son côté, cherchait à s’expliquer les bizarreries du caractère de Paul, et comme elle n’avait, de la chambre qu’elle habitait, d’autre distraction que la vue des tuyaux de cheminées et que le bruit du vent, elle s’enfonçait de plus en plus dans ses idées noires ; la vie triste qu’elle menait, une vie de chien, suivant son expression énergique, lui faisait tirer des prémisses connues les conséquences les plus tristes pour le petit bonhomme.

Mme Pipchin, par politique, avait expressément défendu à sa bonne, à sa petite gueuse, nom générique qu’elle donnait indistinctement à toutes les servantes, d’avoir le moindre rapport avec Mme Wickam. Pour voir si elle était obéie, elle passait la majeure partie de son temps à se cacher derrière les portes et à tomber à l’improviste sur la pauvre fille, quand elle s’approchait de la chambre de Mme Wickam. Mais Berry pouvait avoir de ce côté toutes les familiarités qu’elle voulait, pourvu que les mille soins qui l’occupaient du matin au soir n’en souffrissent pas ; aussi c’était à Berry que Mme Wickam confiait toutes ses peines.

« Quel gentil enfant quand il dort ! dit Berry en se baissant pour regarder Paul dans son lit, un soir qu’elle avait monté le souper de Wickam.

— Ah ! soupira Wickam, c’est bien le moins.

— Mais il n’est pas laid, quand il est éveillé, observa Berry.

— Non, madame, non, non. Mais la fille de mon oncle, Betsey Jane, ne l’était pas davantage, » dit Wickam.

Berry eut l’air de chercher dans sa tête quel rapport il pouvait y avoir entre Paul Dombey et Betsey Jane, la fille de son oncle.

« La femme de mon oncle, continua Mme Wickam, est morte tout à fait comme la mère du petit. L’enfant de mon oncle était aussi triste que M. Paul. L’enfant de mon oncle, voyez-vous, vous glaçait le sang dans les veines quelquefois !

— Comment cela ? demanda Berry.

— Oh ! je n’aurais pas voulu rester une nuit toute seule avec Betsey Jane, dit Mme Wickam. Non, quand même on m’aurait promis d’établir Wickam à son compte le lendemain, je ne l’aurais pas fait, miss Berry ! »

Naturellement miss Berry demanda pourquoi ; mais Mme Wickam, selon l’usage de quelques personnes de sa condition, continua sans pitié :

« Betsey Jane était bien la plus douce petite fille que j’aie jamais vue ; on n’en pouvait voir de plus douce. Betsey Jane n’échappa à aucune maladie des enfants. Elle était sujette à avoir des crampes, comme vous des boutons, miss Berry. »

Miss Berry involontairement fronça son nez.

« Mais Betsey Jane, dit Mme Wickam en baissant la voix et en promenant autour de la chambre son regard qu’elle arrêta un moment sur le petit Paul, Betsey Jane avait été visitée dans son berceau par sa défunte mère. Dire quand et comment cela, je ne le pourrais. J’ignore aussi si la chère enfant en savait quelque chose, mais pour sûr, miss Berry… Betsey Jane avait eu un regard de sa défunte mère. Vous pouvez dire que ça n’a pas le sens commun ! Je ne m’en fâcherai pas. Je souhaite pour vous-même que vous puissiez vous mettre dans la tête que ça n’a pas le sens commun ; vous en aurez l’esprit plus tranquille dans cette maison si triste, si triste… pardonnez-moi ma franchise, qu’on se croirait dans un vrai cimetière. Pour moi, je me mine ici… Ah ! M. Paul semble agité dans son sommeil. Tapez-lui un peu dans le dos, s’il vous plaît.

— Alors vous croyez donc aussi, dit Berry en caressant tout doucement le petit dormeur, comme on le lui avait demandé, que lui aussi il a été hanté par sa mère ?

— Betsey Jane, dit Mme Wickam de son ton le plus solennel, a été martyrisée comme cet enfant, et comme cet enfant elle avait changé aussi. Je l’ai vue mainte et mainte fois s’asseoir pensive, et rêver, rêver comme celui-ci. Je l’ai vue mainte et mainte fois vous regarder de ce même regard, si vieux, si vieux ! Je l’ai entendue mainte et mainte fois causer comme lui tout à fait. Il y a pour moi entre Betsey Jane et cet enfant une ressemblance parfaite, miss Berry.

— L’enfant de votre oncle vit-elle encore ? demanda Berry.

— Certainement, elle vit, dit Mme Wickam d’un air triomphant (car il était évident que miss Berry s’attendait à tout le contraire), elle est même mariée à un ciseleur. Oui, oui, miss Berry, elle est vivante, elle…, » répéta Mme Wickam en appuyant avec intention sur ce nominatif.

Comme il était clair que quelqu’un était mort, la nièce de Mme Pipchin demanda qui ce pouvait être.

« Je ne veux pas vous effrayer, répondit Mme Wickam en continuant son souper. Ne me le demandez pas. »

C’était le plus sûr moyen de se le faire demander une seconde fois ; aussi miss Berry renouvela-t-elle sa question, et, après un léger refus et une courte hésitation, Mme Wickam posa son couteau sur la table, regarda encore dans tous les coins de la chambre et du côté du lit de Paul, et répondit :

« Elle a pris en affection certaines personnes. Quelquefois c’étaient les caprices les plus bizarres qui dirigeaient son choix ; quelquefois aussi ses amitiés n’avaient rien que de raisonnable, quoique un peu plus vives peut-être que ce n’est l’habitude. Berry, toutes les personnes qu’elle a aimées sont mortes !… »

La nièce de Mme Pipchin s’attendait si peu à ce dénoûment terrible, qu’elle se laissa tomber sur le bord du lit, toute haletante, regardant Mme Wickam avec une expression de profonde terreur.

Celle-ci indiqua mystérieusement du doigt le lit de Florence, puis, d’une manière significative, le plancher ; c’était juste en dessous que se trouvait la salle à manger dans laquelle Mme Pipchin engloutissait habituellement ses rôties.

« Souvenez-vous de mes paroles, miss Berry, dit Mme Wickam, et remerciez Dieu de ce que le petit Paul ne vous aime pas trop. Pour moi, je rends grâce au ciel qu’il ne m’ait pas prise en affection ; et cependant, pardonnez-moi ma franchise, on n’a jamais longtemps à vivre dans une prison comme celle-ci ! »

Soit que l’émotion de miss Berry lui eût fait taper un peu trop fort Paul dans le dos, ou qu’elle se fût arrêtée tout court dans cet exercice calmant, mais monotone, il se tourna dans son lit juste à ce moment, s’éveilla, s’assit sur son séant la tête brûlante et tout en sueur, sans doute sous l’impression de quelque mauvais rêve, et il appela Florence. La petite fille sauta en bas de son lit au premier son de sa voix, se pencha aussitôt sur son oreiller, et se mit à chanter doucement pour l’endormir. Mme Wickam secoua la tête, quelques larmes coulèrent de ses yeux, puis elle montra à Berry les deux enfants et leva son regard vers le plafond.

« Bonsoir, miss, dit Wickam tout bas, bonsoir et bonne nuit ! Votre tante est vieille, miss Berry, et ce n’est pas la première fois que vous avez dû y songer. »

Mme Wickam fit à Berry cet adieu si consolant avec un air de commisération profonde. Quand elle se retrouva seule avec les deux enfants, et qu’elle entendit le vent souffler tristement, elle se laissa aller à la mélancolie (plaisir facile et peu coûteux), jusqu’au moment où elle se sentit accablée par le sommeil.

Quoique la nièce de Mme Pipchin ne s’attendît pas précisément à voir ce dragon modèle étendu sans vie sur le tapis de la cheminée, elle fut heureuse, après être descendue, de la retrouver plus maussade, plus sévère que de coutume et paraissant toute disposée à vivre encore de longues années pour le bonheur de tous ceux qui la connaissaient. Pendant la semaine suivante, on ne la vit pas davantage tomber en langueur, et les viandes qui convenaient à son tempérament continuèrent à disparaître régulièrement les unes après les autres ; et pourtant Paul l’étudiait toujours avec la même attention, et on le voyait toujours assis entre la robe noire et le garde-feu avec une constance infatigable.

Cependant, comme Paul depuis le temps de son installation chez Mme Pipchin, n’était pas devenu plus fort, quoique sa mine fût beaucoup meilleure, on lui acheta une petite voiture, dans laquelle il pouvait se tenir à son aise, avec un alphabet et d’autres petits livres à son usage, pendant qu’on le traînait sur le bord de la mer. Un jeune garçon frais et vermeil lui avait été proposé pour traîner sa voiture ; mais, suivant son goût bizarre, il n’en avait pas voulu et avait préféré le grand-père, vieux bonhomme sec et maigre, qui ressemblait à un crabe, portait des vêtements de toile cirée, était devenu dur, coriace et nerveux à force d’être confit dans l’eau de mer, et qui sentait le varech comme la plage que la marée vient de quitter.

Il allait ainsi chaque jour sur le bord de l’Océan, traîné par cet estimable serviteur, Florence marchant près de lui et la triste Wickam fermant la marche. Quand il était arrivé sur la plage, il restait assis ou étendu dans sa petite voiture pendant des heures entières, sans pouvoir supporter près de lui d’autre enfant que Florence.

« Allez-vous-en, s’il vous plaît, disait-il à ceux qui s’approchaient pour lui tenir compagnie. Merci, je n’ai pas besoin de vous. »

Si une petite voix lui demandait par hasard à l’oreille comment il se portait :

« Très-bien, je vous remercie, répondait-il, mais vous ferez bien d’aller jouer. Allez, allez, s’il vous plaît. »

Puis voyant l’enfant s’en aller, il tournait la tête du côté de Florence et lui disait : Nous n’avons pas besoin des autres, nous, n’est-ce pas, Florence ? Embrassez-moi. »

Wickam elle-même l’ennuyait quelquefois, et il était bien aise quand elle s’éloignait un peu pour chercher des coquillages ou des connaissances. Il aimait surtout un endroit solitaire, bien loin des flâneurs ; et, quand Florence, assise à ses côtés, travaillait, lisait tout haut, ou causait avec lui, que le vent soufflait sur son visage et que les vagues montaient jusqu’aux roues de sa petite voiture, il ne désirait rien de plus.

« Florence, dit-il un jour, où donc est l’Inde, où demeurent les parents de ce petit garçon ?

— Oh c’est loin, bien loin, dit Florence en levant ses yeux de dessus son ouvrage.

— Il faut des semaines pour y aller ? demanda Paul.

— Oui, mon chéri. Il faut voyager pendant bien des semaines, le jour et la nuit.

— Florence, reprit Paul après un moment de silence, si vous alliez dans l’Inde, je… je… Qu’a fait maman ? dites, je l’ai oublié.

— Maman ? Elle m’a beaucoup aimée ! répondit Florence.

— Non, non, ce n’est pas cela. Moi aussi, Florence, je vous aime beaucoup. Mais qu’a donc fait maman ?… Ah !… je sais… elle est morte. Si vous étiez dans l’Inde… je mourrais, Florence. »

Elle jeta son ouvrage de côté, pencha sa tête sur l’oreiller de son frère et le caressa. « Moi aussi, lui dit-elle, moi aussi, je mourrais, si vous étiez dans l’Inde ; mon petit frère, ne vous tourmentez pas, vous irez mieux bientôt.

— Oh ! reprit Paul, je suis bien mieux déjà ! Ce n’est pas cela que je veux dire. Je veux dire, Florence, que je mourrais de chagrin dans mon abandon ! »

Une autre fois, à la même place, il s’endormit et reposa tranquillement pendant longtemps. Tout à coup il s’éveilla, écouta, tressaillit et s’assit pour mieux écouter.

Florence lui demanda ce qu’il croyait entendre.

« Je voudrais savoir ce qu’elle dit, répondit Paul ; la mer, Florence ; la mer, que répète-t-elle toujours ainsi ?

— Mais c’est tout simplement le bruit des vagues, lui dit Florence.

— Oui, oui ; ce sont les vagues ; mais elles disent toujours quelque chose ; toujours la même chose, répondit Paul. Qu’y a-t-il donc là-bas ?… » et il se leva tout debout et regarda ardemment l’horizon.

Florence lui dit que c’était un autre pays qu’il y avait là-bas.

« Non, non, reprit Paul, plus loin, plus loin encore !… Dites, qu’y a-t-il ?… »

Souvent depuis, il s’arrêtait court au milieu de leurs causeries, cherchait à comprendre ce que disaient toujours les vagues, et se soulevait sur son petit lit, pour regarder ce pays invisible, bien loin là-bas.

Chapitre IX. Tourments du petit aspirant de marine. §

Le jeune Walter avait reçu de la nature un goût assez prononcé pour tout ce qui est romanesque et merveilleux. Il avait vécu sous les yeux de son oncle, mais la triste expérience que le vieux Solomon avait faite des choses de la vie n’avait pas affaibli cette disposition. Aussi c’était avec un intérêt singulier et plein de charmes que Walter se rappelait l’aventure de Florence avec la bonne Mme Brown. Il se complaisait à en repasser dans son esprit tous les détails, s’attachant principalement à l’épisode auquel il avait pris part. Cette aventure absorba bientôt toutes ses pensées et s’empara de son esprit, au point de l’entraîner dans les rêves les plus capricieux.

Peut-être les projets d’avenir que formaient chaque dimanche le vieux Sol et le capitaine Cuttle, contribuaient-ils à donner un intérêt plus saisissant au souvenir des événements dans lesquels il avait joué son rôle. Un dimanche ne se passait pas sans que l’un ou l’autre des deux vieux amis ne fît quelque allusion mystérieuse à Richard Whittington. Le capitaine avait même poussé les choses assez loin ; il avait acheté une vieille ballade qui longtemps était restée, se balançant au gré des zéphirs, exposée en vente le long d’un mur de la route du commerce, en compagnie de beaucoup d’autres, toutes écrites dans un style expressif bien en rapport avec les tendres sentiments des matelots. Ce petit chef-d’œuvre de poésie dépeignait la cour et les noces d’un jeune charbonnier, fiancé de l’aimable Suzon, fille accomplie du capitaine et copropriétaire d’un bateau de charbon de Newcastle. Le capitaine Cuttle, profond métaphysicien, trouvait dans cette légende sentimentale des points de ressemblance frappante avec la situation respective de Walter et de Florence. Tel était son enthousiasme, qu’à chaque petite fête, comme aux anniversaires et dans un petit nombre d’autres réjouissances qui ne sont pas des jours consacrés au Seigneur, il entonnait la romance, dans la salle à manger, et la chantait tout entière à plein gosier, faisant sur le nom de Suzon, on, on, un point d’orgue sans fin. Car, en l’honneur de l’héroïne, chaque couplet se terminait par son joli nom.

Mais un garçon franc, ouvert, au cœur indépendant, ne s’arrête guère à analyser la nature de ses sentiments, quelque vifs qu’ils soient ; et Walter aurait été fort embarrassé de dire quel était le fond de sa pensée. Certes, il trouvait grand plaisir à revoir le quai où il avait rencontré Florence, et les rues qu’ils avaient suivies ensemble, quoiqu’elles eussent par elles-mêmes fort peu d’attrait. Il conservait bien précieusement dans sa chambre les mauvaises savates qui s’étaient détachées si souvent le long de la route et, assis dans la salle à manger, il s’était fait un soir toute une galerie de portraits imaginaires de la bonne Mme Brown. On avait pu remarquer que, depuis sa rencontre avec Florence, il était plus recherché dans sa mise, et l’on ne pouvait disconvenir que, dans ses moments de liberté, il se plaisait à se promener du côté de la ville où se trouvait la maison de M. Dombey, dans l’espoir bien incertain d’apercevoir la petite fille dans la rue. Mais tout cela n’était qu’un innocent enfantillage. Florence était fort gentille, et l’on trouve plaisir à regarder une gentille figure ; Florence était faible et sans défense, et l’on pouvait être fier de l’avoir protégée, de l’avoir défendue ; Florence avait le cœur le plus reconnaissant du monde, et l’on éprouvait un charme infini à voir l’expression de cette reconnaissance briller dans ses yeux. Florence enfin était abandonnée, dédaignée, et Walter éprouvait l’intérêt le plus vif pour la pauvre enfant délaissée dans la triste et somptueuse demeure de son père.

Dans le courant de l’année, il arriva que peut-être cinq ou six fois Walter ôta son chapeau dans la rue pour saluer Florence et que celle-ci s’arrêta pour lui donner la main. Mme Wicham qui, métamorphosant son nom d’une manière assez singulière, ne manquait pas de l’appeler le jeune Graves, ne voyait aucun mal à ces rencontres, sachant comment ils s’étaient connus. Miss Nipper, de son côté, semblait presque chercher ces occasions ; car son cœur sensible était secrètement touché par les doux regards de Walter, et elle croyait en conscience que ses sentiments étaient payés de retour.

De cette façon, Walter, loin d’oublier ou de perdre de vue la petite Florence, ne faisait qu’y penser chaque jour davantage. Quant à la manière romanesque dont avait commencé leur connaissance, et à tous les détails qui y ajoutaient un caractère et un charme particulier, il éprouvait un plaisir infini à en nourrir son imagination et n’avait nulle envie de bannir de son esprit un petit roman aussi agréable ; mais il ne regardait pas ce qui s’était passé comme une affaire dans laquelle il eût un intérêt positif. Florence lui apparaissait toujours se détachant du tableau ; mais lui, il restait à l’écart. Quelquefois il lui arrivait de songer (et il fallait voir alors sa marche rapide), il lui arrivait de songer combien il aurait été beau pour lui de s’être embarqué le lendemain de leur première rencontre, d’avoir abordé à de lointains rivages, d’y avoir fait des prodiges de valeur, et, après une longue absence, d’être revenu amiral, avec tous les rubans de son brillant costume, ou au moins capitaine de vaisseau, avec des épaulettes éblouissantes ; à son retour il aurait épousé Florence, devenue une belle jeune fille ; il l’aurait épousée en dépit des grandes dents de M. Dombey, de sa cravate, de sa lourde chaîne d’or, et l’aurait conduite en triomphe sous un ciel d’azur quelque part ou ailleurs. Et pourtant, malgré tous ces beaux rêves, son imagination ardente lui montrait rarement la plaque de cuivre de la maison Dombey et fils, transformée en une tablette dorée, où il pût lire de brillantes espérances, et laissait le plus souvent ternes et sombres les fenêtres de ses bureaux. Aussi, quand le capitaine et l’oncle Sol remettaient sur le tapis Richard Whittington et les filles des patrons, Walter croyait comprendre beaucoup mieux qu’ils ne le faisaient sa véritable position dans la maison Dombey et fils.

Il remplissait donc chaque jour son emploi, tout joyeux, tout dispos, ayant le cœur à l’ouvrage. Il ne partageait pas les vivacités d’ambition de son oncle et du capitaine Cuttle, et ne laissait pas cependant d’entretenir de son côté mille rêves vagues et chimériques, auprès desquels les projets des deux vieux amis étaient des probabilités terre à terre. Il en était là quand les enfants de M. Dombey furent conduits chez Mme Pipchin. Il avait quelques années de plus, mais c’était bien peu de chose. On reconnaissait toujours ce même garçon remuant, joyeux, étourdi, comme du temps où il escaladait à l’abordage la salle à manger, à la tête de l’oncle Sol et d’une troupe de matelots supposés, ou qu’il lui tenait la chandelle pour monter de la cave son fameux madère.

« Oncle Sol, dit Walter, il me semble que vous n’allez pas bien. Vous n’avez rien mangé ce matin au déjeuner ; j’irai chercher le médecin si cela continue.

— Ah ! mon garçon, il ne me donnerait pas ce qui me manque. Il faudrait que ce fût un praticien bien habile… pour… et encore il ne le pourrait pas.

— Qu’est-ce que c’est donc, mon oncle, seraient-ce des chalands ?

— Eh ! répliqua Solomon en soupirant, les chalands ne gâteraient rien.

— Le bon Dieu les bénisse ! dit Walter en posant avec bruit sa tasse à thé et frappant en même temps la table. Quand je vois les gens aller et venir en foule dans la rue toute la journée, passer et repasser à chaque minute devant la boutique en masse, il me prend des envies de m’élancer dehors, de saisir un individu au collet, de le faire entrer ici et de le forcer d’acheter pour plus de douze mille francs d’instruments, argent comptant… Eh ! eh ! là-bas ! qu’est-ce que vous regardez donc ainsi à la porte ? dit Walter apostrophant un vieux gentleman, la tête poudrée, qui ne pouvait l’entendre, comme de raison, et qui s’était arrêté pour examiner avec attention un grand télescope de marine. Cela ne signifie rien ce que vous faites là. J’en ferais bien autant que vous. Entrez, parbleu, et achetez-le, ce télescope. »

Le vieux monsieur cependant ayant satisfait sa curiosité continua tranquillement sa route.

« Il s’en va pourtant, dit Walter ; ils sont tous de même. Mais, bah ! mon oncle… Eh !… dites donc, mon oncle ?… (répéta Walter ; car le vieillard, plongé dans ses réflexions, n’avait pas répondu à son premier appel), ne vous laissez pas abattre… allons, du courage, mon oncle… quand les commandes viendront une fois, elles viendront en foule ; vous n’y pourrez plus suffire…

— Ah ! mon garçon, quand elles viendront, je serai trop vieux, répondit Solomon Gills. Elles ne reviendront dans cette boutique qu’après que j’en serai sorti.

— Oh ! mon oncle, ne dites pas cela, je vous en prie, dit Walter d’un ton suppliant. Non, non, ne le dites pas. »

L’oncle Sol s’efforça de donner à sa physionomie une expression moins triste et lui sourit de l’autre côté de la table, d’un air qu’il cherchait à rendre le plus gai possible.

« Il n’y a rien ici de nouveau, n’est-ce pas, mon oncle ? et Walter appuya ses coudes sur le plateau à thé, se penchant pour parler plus bas et d’un ton plus affectueux encore. Voyons, soyez franc avec moi, cher oncle, dit-il, et s’il y a quelque chose de nouveau, ne me cachez rien, je vous en prie.

— Non, non, répondit le vieux Sol. Quelque chose de nouveau, Walter ?… Que pourrait-il y avoir ici de nouveau ? »

Walter fit de la tête un mouvement qui témoignait de son incrédulité.

« C’est justement là ce que je désire savoir, et vous me le demandez ?… Ah ! tenez, mon oncle, quand je vous vois ainsi, je regrette vraiment de vivre avec vous.

Le vieux Sol parut surpris.

« Oui, mon oncle, je dis ce que je pense. Dieu sait que je n’ai jamais été et que je ne suis jamais plus heureux qu’avec vous ; mais quand je vous vois l’esprit inquiet, je regrette sincèrement de vivre avec vous.

— Je suis un peu triste quelquefois, je le sais, dit Solomon en se frottant doucement les mains.

— Ce que je veux dire, mon oncle, reprit Walter en se penchant encore davantage pour lui frapper légèrement l’épaule, c’est que je voudrais voir assise ici, et vous versant votre thé à ma place, une gentille petite femme bien avenante ou plutôt une bonne dame bien respectable, aisée, accomplie, une brave femme dans votre genre, qui pourrait prendre bien soin de vous et saurait trouver le moyen de vous égayer. Tandis que moi, le plus tendre des neveux, bien sûr, je ne serai jamais qu’un neveu ; je ne pourrai jamais être ce qu’une telle compagne aurait été pour vous depuis bien des années quand la tristesse vous gagne, que le chagrin s’empare de vous, et pourtant je donnerais tout au monde pour vous consoler ! Voilà pourquoi, cher oncle, quand je vous vois l’esprit inquiet, je regrette que vous n’ayez près de vous qu’un jeune étourdi comme moi, aux formes rudes et abruptes, qui a bonne envie de vous consoler, mon oncle, mais qui ne sait comment s’y prendre ; oui, répéta Walter en se penchant encore davantage pour serrer la main de son oncle, oui, vraiment, qui ne sait comment s’y prendre.

— Walter, mon cher enfant, dit Solomon, quand même la bonne et respectable dame aurait occupé dans cette salle depuis quarante ans la place où vous vous trouvez en ce moment, je ne l’aurais jamais aimée plus que vous.

— Je le sais, mon oncle, répondit Walter, et j’en remercie le ciel : mais vous n’auriez pas gardé pour vous seul le poids de vos chagrins, si vous aviez eu près de vous une compagne ; car elle aurait su comment vous les faire oublier ; et moi, cher oncle, moi, je ne le sais pas.

— Si, vraiment ! répondit l’opticien.

— Eh bien ! alors, dites-moi ce que vous avez, oncle Sol ? fit Walter d’un ton caressant ; allons ! confiez-moi ce secret ? »

Solomon Gills lui répéta qu’il n’avait aucune cause de chagrin et le lui affirma si positivement, que Walter dut faire comme s’il le croyait.

« Tout ce que je puis vous assurer, oncle Sol, c’est que s’il y a quelque chose que…

— Mais il n’y a rien, dit Solomon.

— Très-bien, répondit Walter. Alors, je n’ai rien à dire, et c’est heureux, car voici l’heure de partir pour le bureau. Mais pendant que je serai dehors, je reviendrai de temps en temps pour voir comment vous vous portez. Et rappelez-vous-le bien, mon oncle, si je m’aperçois que vous m’avez trompé, je ne vous croirai plus de ma vie et je ne vous parlerai plus jamais de M. Carker frère. »

Solomon Gills le défia en riant de le trouver en faute. Alors roulant dans son esprit les moyens les plus impraticables de faire fortune et de rendre au petit aspirant de marine une position indépendante, Walter se rendit aux bureaux de Dombey et fils, l’air plus soucieux que de coutume.

À cette époque habitait au coin, dans la rue de Bishopsgate-Without, un certain M. Brogley, huissier priseur assermenté. Il avait là une boutique où s’étalaient, sous le jour le moins favorable, des meubles d’occasion de toute espèce, placés et disposés de la façon la moins propre à les faire valoir. Des douzaines de chaises étaient accrochées à des lavabos qui avaient grand’peine à se tenir en équilibre, en s’appuyant contre des buffets, posés eux-mêmes sur des tables renversées sens dessus dessous, et qui, les jambes en l’air, soutenaient par des procédés gymnastiques d’autres tables chancelantes ; mais ce n’étaient là encore que les combinaisons les moins extraordinaires. Tout un service de cloches pour couvrir les plats ; de verres à bordeaux, de carafes, se voyait rangé en grand appareil au beau milieu d’un bois de lit à colonnes pour l’agrément d’une demi-douzaine de tisonniers et d’une lampe de vestibule, seuls convives apparents de ce banquet placé près d’eux ; une garniture de rideaux de croisées, sans croisées, se drapaient avec grâce sur une barricade de commodes surchargées de petites fioles de pharmacie ; tandis qu’un tapis de cheminée, étonné de son exil, loin de l’âtre, dont il était l’inséparable, au lieu de brûler de chaleur comme autrefois, exposé maintenant dans son malheur à la brise perçante, grelottait d’un ton mélancolique, mettant ses tristes soupirs en harmonie avec les plaintes frêles et aigres d’un grand piano, dont chaque jour une corde se mourait, et qui mêlait au roulement des voitures ses accents les plus faux et les plus discordants. Des pendules, dont les aiguilles ne marchaient pas et qui paraissaient aussi incapables d’être remontées jamais que les affaires pécuniaires de leurs premiers maîtres, se voyaient dans tous les coins de la boutique de M. Brogley, et le choix en était varié ; enfin c’étaient des glaces de toutes formes, de toutes dimensions, placées çà et là au hasard, qui, par la règle d’intérêt composé de la réflexion et de la réfraction, présentaient à l’œil une perspective sans fin de ruine et de banqueroute.

M. Brogley, de sa personne, avait l’œil clair, le teint frais, les cheveux frisés, la figure pleine ; il était d’un caractère doux et facile, car ces Caïus Marius d’un nouveau genre, qui s’asseyent sur les ruines de Carthage de tant d’autres gens, ont le privilége de conserver à merveille toute leur bonne humeur. Il était entré quelquefois dans la boutique de Solomon pour lui demander quelques renseignements sur certains objets de son commerce, et Walter le connaissait assez pour le saluer quand il le rencontrait dans la rue. Mais comme les rapports entre M. Brogley et Solomon Gills n’étaient pas allés plus loin, l’étonnement de Walter fut grand quand, dans l’après-midi, revenant, selon sa promesse, il trouva M. Brogley assis dans la salle à manger, les mains dans les poches, et vit son chapeau accroché derrière la porte.

« Eh bien ! mon oncle, dit Walter, comment ça va-t-il ? »

Le vieillard était assis tristement de l’autre côté de la table, et, chose étrange, ses lunettes étaient sur son nez et non pas sur son front. Il remua la tête et lui montra de la main l’huissier, comme pour les présenter l’un à l’autre.

« Est-ce qu’il y a quelque chose ? demanda Walter tout haletant.

— Non, non, il n’y a rien, dit M. Brogley, que cela ne vous tourmente pas. »

Walter regarda l’huissier priseur, puis son oncle, et resta muet de surprise.

« Il s’agit, dit M. Brogley, d’un petit billet qui n’a pas été payé : trois cent soixante-dix livres sterling et le surplus. Le billet est entre mes mains.

— Entre vos mains ! s’écria Walter en regardant tout autour de la boutique.

— Ah dit M. Brogley, parlant plus bas et remuant la tête comme pour témoigner l’envie qu’il avait d’un accommodement ; c’est une saisie, voilà tout. Mais ne vous tourmentez pas, je suis venu moi-même pour arranger l’affaire doucement et à l’amiable. Vous me connaissez : ce sera entre nous.

— Oncle Sol ! murmura Walter.

— Walter, mon enfant, répondit son oncle, c’est la première fois qu’un tel malheur m’arrive ; je suis bien vieux pour commencer ! et le vieillard releva ses lunettes sur son front (car elles ne pouvaient pas dissimuler plus longtemps son émotion), et cachant sa figure dans ses mains, il se mit à sangloter et ses larmes coulèrent sur son gilet couleur café.

— Oh ! mon oncle Sol, je vous en supplie ; ne pleurez pas ! s’écria Walter qui se sentait saisi d’effroi à la vue des larmes du vieillard. Pour l’amour de Dieu, ne pleurez pas !… Monsieur Brogley, que faut-il que je fasse ?

— Je vous engage, dit M. Brogley, à aller trouver un ami, ou une connaissance et à lui expliquer ce dont il s’agit.

— Oui, oui, vous avez raison, s’écria Walter, se rattachant à tout ; merci, je vais aller trouver quelqu’un. Le capitaine Cuttle nous tirera de là, mon oncle. Attendez que je coure chez le capitaine Cuttle. Monsieur Brogley, veillez sur mon oncle, je vous en prie, et tâchez de le consoler autant que possible pendant mon absence. Tout n’est pas perdu, cher oncle, courage ! courage ! nous avons là un bon ami ! »

Et dans son enthousiasme, Walter s’élança hors de la boutique, courant plutôt que marchant et sans prendre garde aux remontrances entrecoupées du vieillard. Il se hâta d’abord d’aller prévenir au bureau qu’une maladie subite de son oncle le forçait à rester près de lui, puis il se dirigea de toute la vitesse de ses jambes vers la demeure du capitaine.

Tout lui semblait changé dans sa route ; les rues n’avaient plus le même aspect. C’était bien le même embarras, le même bruit de voitures, de camions, d’omnibus, de chariots ; c’était bien le même va-et-vient des piétons ; mais le malheur qui venait d’atteindre le petit aspirant de marine présentait à ses yeux tout ce mouvement sous des couleurs étranges et nouvelles. Les maisons, les boutiques n’étaient plus les mêmes ; Walter y lisait en gros caractères l’assignation de M. Brogley. L’huissier semblait avoir porté la main jusque sur les églises, car leurs clochers, en s’élevant vers le ciel, avaient une roideur d’huissier priseur ; le ciel lui-même avait changé et avait pris visiblement un air de saisie mobilière.

Le capitaine Cuttle habitait sur le bord d’un petit canal tout près des docks de la compagnie des Indes. Un petit pont tournant s’ouvrait de temps en temps pour laisser quelque gros monstre de bâtiment remonter lentement la rue comme une baleine échouée. En approchant de la demeure du capitaine, il était curieux de voir les changements graduels, et comme la fusion des établissements terrestres et des habitudes aquatiques.

D’abord, c’étaient des mâts servant d’enseignes à des cabarets ; puis venaient des boutiques de hardes pour les matelots, qui y trouvaient des chemises de Guernesey, des chapeaux du sud-ouest, des pantalons de toile à voile de la trame la plus serrée et de la coupe la plus ample, tout cela pendu au dehors. Un peu plus loin, c’étaient des forges où l’on préparait des ancres et des câbles de métal, et où du soir au matin le marteau tombait et retombait sur le fer. On voyait ensuite une rangée de maisons surmontées de girouettes fixées à des mâts s’élançant du milieu des haricots rouges qui croissaient à leur pied. Puis des fossés, des saules à la tête ronde toute dépouillée de leurs branches ; puis encore des fossés, des espaces pleins d’eau sale qu’on pouvait à peine apercevoir tant ils étaient encombrés de navires ; puis on sentait un goût de copeaux, et tous les autres genres de commerce faisaient place à de vastes ateliers où l’on travaillait des mâts, des rames, des poutres et des bateaux. Le sol devenait ensuite marécageux et mouvant, et l’odeur du rhum et du sucre se répandait de tous côtés. Enfin l’on arrivait à la maison du capitaine Cuttle, maison située sur Brig-Place et qui n’avait tout ensemble qu’un premier et dernier étage.

Le capitaine était un de ces hommes tout d’une pièce, sculptés en cœur de chêne, et que l’imagination la plus vive ne saurait se figurer séparés du moindre détail de leur accoutrement, si insignifiant qu’il puisse paraître. Aussi, quand Walter frappa à la porte, et que le capitaine mettant aussitôt le nez à une des petites fenêtres du devant de la maison, lui fit un salut amical, en lui voyant sur la tête un lourd chapeau de toile cirée et reconnaissant son grand col de chemise semblable à une voile et ses mêmes habits bleus, tout cela à sa place ordinaire, Walter fut de plus en plus persuadé qu’il n’en était jamais autrement et que le capitaine était un oiseau dont c’étaient là les plumes.

« Walter, mon garçon, dit le capitaine Cuttle, approchez et frappez encore ! ferme ! ferme ! c’est aujourd’hui jour de savonnage. »

Walter, dans son impatience, laissa retomber si violemment le marteau sur la porte, qu’elle en fut ébranlée.

« C’est soigné, cela ! à la bonne heure, » dit le capitaine en retirant vivement sa tête de la croisée, comme prévoyant une bourrasque.

Il ne se trompait pas. Une femme veuve, les manches retroussées jusqu’aux épaules, les bras couverts de mousse de savon et encore tout fumants, s’élança tout à coup pour répondre ; mais, avant de regarder Walter, elle regarda d’abord le marteau de la porte ; puis, toisant le jeune homme des pieds à la tête, elle lui dit d’un ton courroucé :

« C’est bien étonnant qu’il en reste encore quelques morceaux, il faut qu’il soit solide.

— Le capitaine est chez lui, je le sais, dit Walter avec un sourire conciliant.

— Ah vraiment ? répondit la veuve. Voyez-vous cela !

— Il vient de me parler, dit Walter tout haletant.

— Ah ! il vous a parlé ? répondit la veuve. Eh bien ! vous serez assez bon peut-être pour lui présenter les compliments de Mme Mac-Stinger et lui dire de sa part que la prochaine fois qu’il se respectera assez peu, lui et son logement, pour causer par la croisée elle lui sera bien obligée de descendre pour ouvrir lui-même la porte. » Mme Mac-Stinger parlait très-haut, écoutant si, du premier étage, on oserait se défendre.

« Je ferai votre commission, madame, dit Walter, si vous voulez bien me permettre d’entrer. »

Car une fortification de morceaux de bois qui s’étendait jusqu’à la porte pour empêcher les petits Mac-Stinger de dégringoler pendant leurs jeux du haut en bas des marches, obstruait le passage.

« Un jeune homme qui peut renverser ma porte ; dit Mme Mac-Stinger d’un ton dédaigneux, peut bien, je crois, passer par là-dessus. »

Et comme Walter, prenant cela pour une permission, escaladait la fortification, Mme Mac-Stinger se récria, demandant si la maison d’une dame anglaise n’était pas son château fort ; oui ou non, et si elle devait être envahie par la canaille. Elle continuait encore à déblatérer sur ce sujet de la manière la plus désagréable, quand Walter, s’étant frayé une route à travers un épais brouillard causé par le savonnage et qui couvrait la rampe d’une sueur gluante, entra dans la chambre du capitaine Cuttle, et trouva le cher monsieur en embuscade derrière la porte.

« Je ne lui ai jamais dû un sou, Walter, dit le capitaine à voix basse sans pouvoir dissimuler sa terreur ; j’ai toujours été rempli d’attention pour elle et pour les enfants, mais c’est une vraie mégère, souvent !

— Je m’en irais, moi, capitaine Cuttle, dit Walter.

— Je n’ose pas, Walter, répondit le capitaine ; elle irait me chercher partout où je me sauverais. Mais asseyez-vous. Comment va Gills ? »

Le capitaine était en train de dîner, le chapeau sur la tête. Il avait devant lui un pot de bière et mangeait un morceau de mouton froid et des pommes de terre toutes fumantes qu’il avait fait cuire lui-même et qu’il tirait d’une petite poêle placée devant le feu, à mesure qu’il en désirait. Au moment du dîner, il dévissait son croc et vissait à la place dans son avant-bras un couteau à l’aide duquel il avait déjà commencé à éplucher une pomme de terre pour l’offrir à Walter. Les pièces de son logement étaient petites et imprégnées d’une forte odeur de tabac, mais elles étaient assez commodes et tout y était solidement accroché comme si l’on avait à y craindre régulièrement un tremblement de terre toutes les demi-heures.

« Comment va Gills ? » demanda le capitaine.

Walter, qui pendant ce temps avait repris haleine et perdu courage, ou du moins le courage momentané que lui avait donné sa course rapide, regarda un moment celui qui le questionnait et s’écria bientôt en sanglotant :

« Ô capitaine, ô capitaine Cuttle. »

Rien ne pourrait peindre la consternation du capitaine à cette vue. Le souvenir de Mme Mac-Stinger s’était évanoui : il laissa tomber la pomme de terre et la fourchette : il aurait laissé tomber de même le couteau, s’il n’avait pas été vissé ; puis, restant la bouche béante en face du jeune homme, il crut que Walter allait lui apprendre qu’un gouffre s’était ouvert dans la Cité, et avait englouti son vieil ami avec ses vêtements couleur café, ses boutons d’acier, son énorme chronomètre, ses lunettes et tout le reste. Mais quand Walter lui eut expliqué ce dont il s’agissait, le capitaine Cuttle, après un moment de réflexion, se leva tout à coup d’un air affairé. Il tira d’une petite boîte de fer-blanc, placée sur le haut de son buffet, tout son petit magot d’argent comptant. La somme se montait à trois cent vingt-trois francs cinquante centimes. Il glissa toutes les pièces dans une des poches de son habit bleu ; il ajouta à ce trésor le contenu de son coffre à argenterie, se composant de deux méchantes petites cuillers et d’une vieille pince à sucre toute bancale ; tira des profondeurs de son gousset sa montre d’argent, à double boîte, pour s’assurer que cet objet précieux était en bon état ; rattacha son croc à son poignet droit, et, saisissant son gros bâton noueux, il ordonna à Walter de le suivre.

Cependant, au milieu de son généreux mouvement, le capitaine pensa que Mme Mac-Stinger pouvait bien le guetter en bas, et il hésita un moment. Il regarda par la croisée, mesurant de l’œil la hauteur du premier étage, comme s’il avait eu un moment l’idée d’employer ce moyen singulier de fuir, plutôt que de se rencontrer face à face avec sa terrible ennemie. Toutefois, il résolut de recourir à la ruse.

« Walter, dit-il d’un air embarrassé, sortez le premier, mon garçon. Quand vous serez dans le corridor, criez-moi : Bonsoir, capitaine Cuttle ; et fermez la porte sur vous. Puis allez m’attendre au coin de la rue, j’y serai bientôt. »

Certes, le capitaine connaissait bien la tactique de l’ennemie à qui il avait affaire, en donnant à Walter toutes ces instructions ; car le jeune homme, en arrivant au bas de l’escalier, vit Mme Mac-Stinger sortir de sa petite cuisine comme une furie vengeresse ; mais n’ayant pas aperçu le capitaine, comme elle s’y était attendue, elle se contenta de rentrer chez elle, murmurant encore quelque allusion nouvelle au marteau de la porte.

Quelques minutes se passèrent avant que le capitaine eût pris assez de courage pour tenter de s’échapper ; car Walter attendit assez longtemps au coin de la rue, à regarder la maison, avant d’apercevoir la moindre apparence de chapeau de toile cirée. À la fin, le capitaine s’élança hors de la porte comme une trombe, et marchant vers lui à grands pas, sans se retourner une seule fois, il se mit bravement à siffler un petit air, aussitôt qu’ils eurent tous deux quitté la rue.

« Le pauvre oncle doit être à fond de cale, Walter ? demanda le capitaine pendant la route.

— J’en ai bien peur ; si vous l’aviez vu ce matin, il ne vous sortirait pas de l’esprit.

— Pas accéléré ! Walter, mon garçon, répondit le capitaine en allongeant le pas, et marchez toujours ce pas-là pendant tout le cours de votre vie. Ouvrez le catéchisme, vous y trouverez ce commandement, et retenez-le bien. »

Le capitaine était trop préoccupé de Solomon Gills, et peut-être aussi trop absorbé par ses réflexions sur la manière dont il venait d’échapper à Mme Mac-Stinger, pour donner, chemin faisant, d’autres leçons de conduite morale à Walter. Ils continuèrent leur route sans dire un mot, jusqu’au moment où ils arrivèrent à la porte du vieux Sol. L’infortuné petit aspirant de marine, son télescope à l’œil, semblait chercher au loin, à l’horizon, s’il ne découvrirait pas un ami qui pût le tirer d’embarras.

« Gills ! dit le capitaine en faisant irruption dans la petite salle à manger et serrant tendrement dans la sienne la main de son ami Gills ! tête au vent et bravons l’orage. Oui, tout ce que vous avez à faire, répéta le capitaine du ton solennel d’un homme qui débite le principe le plus précieux que jamais sagesse humaine ait découvert, tout ce que vous avez à faire est de faire tête au vent, et nous braverons l’orage. »

Le vieux Sol lui serra la main à son tour et le remercia affectueusement.

Alors, avec le sérieux qui convenait à la gravité des circonstances, le capitaine posa sur la table les deux petites cuillers, la pince à sucre, la montre d’argent et les écus, puis se tournant vers M. Brogley, l’huissier, il lui demanda à combien se montait la dette.

« Voyons, dit-il, que donnerez-vous de cela ?

— Ah ! grand Dieu ! répondit l’huissier, vous ne pensez pas, j’imagine, que tout ceci soit bon à quelque chose ?

— Pourquoi pas ? demanda le capitaine.

— C’est que le montant du billet est de trois cent soixante-dix livres sterling, fit l’huissier.

— Peu importe, répliqua le capitaine évidemment déconcerté par le chiffre, vos filets prennent tous les poissons, je pense.

— Oui, répondit M. Brogley, mais des éperlans ne sont pas des baleines, vous savez. »

La sagesse de cette remarque sembla frapper le capitaine, il réfléchit un moment, regardant l’huissier comme s’il avait devant les yeux un profond génie ; puis il tira à part l’opticien.

« Gills, dit le capitaine, quelle est la portée de cette affaire ? quel est le créancier ?

— Chut ! fit le vieillard, sortons un peu ; il ne faut pas parler devant Walter. Il s’agit d’un cautionnement pour son père ; c’est une ancienne obligation. J’en ai déjà payé une bonne partie, Cuttle ; mais les temps sont devenus difficiles pour moi, et je ne puis plus rien. Je l’avais bien prévu, mais je ne pouvais l’empêcher. Pas un mot de cela devant Walter, pour l’amour de Dieu !

— N’avez-vous pas mis quelque argent de côté ? dit tout bas le capitaine.

— Oui, oui certainement, j’en ai mis de côté, répondit le vieux Sol en enfonçant d’abord ses deux mains dans ses poches vides, puis les appuyant sur sa grande perruque, comme s’il eût pensé pouvoir en faire sortir de l’or ; mais le peu que j’ai mis de côté ne peut se convertir, Cuttle ; je ne puis plus le ravoir. J’ai essayé d’en tirer parti pour Walter et je ne suis plus de ce siècle ; je suis resté en arrière sans être capable de rien. J’en ai placé de côté et d’autre, et… de fait, c’est comme si je n’en avais nulle part, » dit le vieillard, regardant tout autour de lui avec égarement.

Il avait tellement l’air d’une personne hébétée qui aurait caché son argent dans différentes places sans se rappeler les endroits, que le capitaine suivait ses yeux dans l’espoir bien douteux qu’il se rappellerait avoir enfoui dans la cheminée ou dans la cave quelques milliers d’écus. Mais Solomon Gills n’était pas si bête.

« Je suis resté bien en arrière du siècle, mon cher Cuttle, dit Sol d’un ton résigné. Il est inutile que je traîne plus longtemps. Il vaut mieux laisser vendre mon fonds ; il payera la dette au delà et je m’en irai mourir quelque part avec le surplus. J’ai perdu courage. Je n’entends plus rien aux affaires : il vaut mieux en finir. Qu’on vende le fonds et qu’on le jette en bas, dit le vieillard en indiquant d’une main tremblante le petit aspirant de marine, nous partirons ensemble.

— Et Walter, qu’en ferez-vous ? dit le capitaine. Allons, allons, asseyez-vous, Gills, asseyez-vous, laissez-moi réfléchir un peu. Ah ! si je n’étais un pauvre petit rentier, qui n’ai juste, que de quoi vivre au jour le jour, mes réflexions ne seraient pas longues. Faites seulement tête au vent, dit le capitaine en lui donnant de nouveau cette inappréciable consolation, et tout ira bien. »

Le vieux Sol le remercia avec effusion et s’éloigna ; mais, au lieu de faire tête au vent, il alla donner de la tête, en se relevant, contre le marbre de la cheminée de la salle à manger.

Le capitaine Cuttle se promena quelque temps de long en large dans la boutique, l’air tout rêveur ; il fronçait ses noirs sourcils d’une façon si prononcée, que son nez ressemblait à une montagne dont le sommet est caché par de sombres nuages : Walter n’osait lui adresser la parole dans la crainte d’interrompre le cours de ses méditations. M. Brogley, qui ne voulait gêner personne, et qui avait un tact exquis des convenances, se promenait sifflant tout bas. Il examinait les objets disposés dans la boutique, frappait sur les baromètres, secouait les boussoles, comme il eût pu faire d’une potion médicinale ; attirait des clefs avec des aimants, regardait dans les télescopes, essayait de se rendre plus familier l’usage des globes, se plantait sur le nez des astrolabes, et s’amusait encore à d’autres récréations scientifiques.

« Walter, dit enfin le capitaine. J’y suis ! j’ai trouvé un moyen !

— Vraiment ? capitaine, dit vivement Walter.

— Écoutez bien, mon garçon. Le fonds de commerce est une garantie ; moi, j’en suis une autre. Votre patron sera l’homme qui avancera l’argent.

— M. Dombey ? » balbutia Walter.

Le capitaine secoua gravement la tête : « Regardez-le, dit-il, regardez mon pauvre Gills. Si l’on vend tout ceci, il en mourra, vous le savez, n’est-ce pas ? Il faut s’accrocher à toutes les branches, et M. Dombey est une solide branche pour vous.

— Une solide branche, M. Dombey ! dit Walter en tremblant.

— Vous allez d’abord courir à votre bureau pour voir s’il y est, dit le capitaine en lui frappant sur l’épaule, et vitement.

Walter comprit qu’il n’y avait pas à discuter : un coup d’œil jeté sur son oncle l’aurait d’ailleurs bientôt décidé, s’il avait hésité. Il obéit, courut au bureau et revint bientôt tout essoufflé.

M. Dombey était absent. Ce jour-là était un samedi ; et, depuis le matin, il était parti pour Brighton.

« Eh bien, Walter, dit le capitaine qui semblait avoir prévu le cas, nous allons droit à Brighton. Je vous accompagnerai, Walter, je vous accompagnerai, mon garçon. Nous partirons par la voiture du soir. »

S’il fallait absolument avoir recours à M. Dombey, ce qui était terrible à penser, Walter du moins aurait bien préféré faire la démarche seul, abandonné à lui-même, plutôt que de se voir sous la protection d’un homme tel que le capitaine. Car il pensait que M. Dombey ne pouvait attacher beaucoup d’importance à une semblable recommandation. Mais le capitaine semblait être d’une opinion tout à fait différente et se montrait bien résolu à l’accompagner. Comme son amitié était trop pleine de dévouement et de sincérité pour être traitée légèrement par un aussi jeune garçon que Walter, celui-ci se garda bien de hasarder la moindre objection. Donc le capitaine, prenant congé de Solomon Gills en toute hâte, fit rentrer dans sa poche les écus, les cuillers, la pince à sucre, la montre en argent, dans l’intention, comme Walter le pensa avec terreur, de produire une fastueuse impression sur l’esprit de M. Dombey ; puis il se transporta, sans perdre une minute, au bureau de la diligence, répétant au jeune homme tout le long de la route qu’il s’attacherait à ses pas jusqu’à la fin.

Chapitre X. Suite des malheurs du petit aspirant de marine. §

Le major Bagstock, après avoir souvent et longuement lorgné Paul, à l’aide de sa jumelle, lorsqu’il traversait la place de la Princesse ; après avoir recueilli pendant des jours, des semaines et des mois, mille détails les plus minutieux sur ce sujet, grâce à son nègre, qui était resté en communication non interrompue avec la bonne de miss Tox, le major conclut que Dombey était un homme, oui, parbleu, monsieur, était un homme à connaître et que J. B. était le gaillard qui ferait sa connaissance.

Miss Tox, cependant, continuait d’être aussi réservée, et refusait d’un ton glacial de comprendre le major quand il se présentait chez elle (ce qu’il faisait souvent) pour jeter ses filets de ce côté, afin d’arriver à son but. Le major, donc, en dépit de son caractère solide et fin, fut forcé de laisser en quelque sorte au hasard l’accomplissement de son désir ; car le hasard, depuis la perte de son frère aîné, mort de la fièvre jaune dans les Indes occidentales, s’était toujours montré favorable à José Bagstock, oui, monsieur, toujours, cinquante fois pour une, comme il le disait au club avec force éclats de rire.

Le hasard mit du temps à venir à son aide dans cette circonstance, mais il finit par lui être propice. Un jour son nègre lui annonça, au milieu de beaucoup d’autres particularités que miss Tox était allée à Brighton, où la réclamaient ses fonctions. Aussitôt le major se rappelle les liens d’étroite amitié qui l’unissaient à Bill Bitherstone du Bengale. Celui-ci l’avait prié, dans sa correspondance, de faire une petite visite à son fils unique, dans le cas où il passerait à Brighton. Quand son nègre lui eut appris que Paul était chez Mme Pipchin, le major se souvint d’une certaine lettre confiée au petit Bitherstone ; l’enfant la lui avait remise à son arrivée en Angleterre, mais le major l’avait complétement laissée de côté. Il pensa alors qu’elle pouvait lui servir d’introduction, et à cette idée il fut pris d’un si violent accès de goutte, maladie qui le retenait couché à ce moment, qu’il lança un tabouret à la tête de son nègre pour le remercier de la bonne nouvelle, jurant que le drôle ne sortirait pas vivant de chez lui : le pauvre garçon avait d’excellentes raisons pour en trembler de peur.

Enfin le major, un peu remis de son accès, partit un samedi, tout en grommelant, pour Brighton, suivi de son nègre. Tout le long de la route, il invectivait contre miss Tox et caressait une douce espérance. Cet ami si comme il faut, que miss Tox enveloppait de mystère et qui était cause de son abandon, il allait donc l’enlever à la pointe de l’épée.

« Est-ce que par hasard, madame, vous oseriez, dit le major, s’animant jusqu’à rendre plus saillantes encore les veines gonflées de son visage, vous oseriez donner à Bagstock son congé, madame ! Il n’est pas temps encore, madame. Sacrebleu, non, monsieur. Joe ne s’endort pas, madame. Bagstock n’est pas encore mort, monsieur. J. B. en sait plus d’un, madame. Josh, monsieur, a l’œil ouvert. Vous le trouverez solide, madame, oui, il est solide, monsieur, il est solide, Joseph, et dia-ble-ment fin. »

Pour solide ; il l’était : c’est ce que pensa, du moins, Bitherstone le jour où le major vint le prendre pour lui faire faire un tour. Le major, avec son visage couleur de fromage de Stilton et ses yeux de homard, marchait à grands pas, complétement indifférent à l’amusement de Bitherstone et traînant à la remorque le pauvre petit, pendant que ses regards cherchaient à découvrir à l’horizon M. Dombey et ses enfants.

Le major, fort à propos prévenu par Mme Pipchin, aperçoit Paul et Florence ; il s’élance de ce côté et les trouve en compagnie d’un monsieur à l’air grave. Ce ne pouvait être que M. Dombey. Pénétrant avec Bitherstone au cœur même du petit escadron, il arrive tout naturellement que Bitherstone entre en conversation avec ses compagnons d’infortune. Le major, aussi tôt, de s’arrêter pour les regarder et les admirer ; puis, il se souvient, ô surprise ! qu’il les a vus, qu’il leur a parlé, chez son amie miss Tox, place de la Princesse. Il affirme que Paul était un diantrement bel enfant et son vrai petit ami ; il lui demande s’il se rappelle Joe Bagstock, le major ; enfin, songeant tout à coup aux convenances sociales, il se tourne ver à M. Dombey et lui adresse ses excuses :

« En vérité, monsieur, mon petit ami ici présent, dit le major, me rend tout à fait enfant moi-même. Un vieux soldat, monsieur, le major Bagstock, pour vous servir, et je n’ai pas honte de l’avouer. »

Ici le major leva son chapeau.

« Sacrebleu, monsieur, dit le major en s’échauffant soudain je suis jaloux de vous. » Puis, se remettant, il ajouta : Pardonnez-moi ma franchise. »

M. Dombey répondit qu’il n’y avait pas de quoi.

« Un vieux troupier, monsieur, dit le major, tout noirci par la fumée, brûlé par le soleil et détérioré ; un vieux grognard de major tout estropié, monsieur, savait bien que ses boutades trouveraient grâce devant un homme tel que monsieur Dombey : car je crois avoir l’honneur de parler à monsieur Dombey.

— Je suis en effet le représentant bien indigne de ce nom, major.

— Corbleu ! monsieur, c’est un nom célèbre. C’est un nom, monsieur, dit le major en prenant un ton d’assurance comme pour défier M. Dombey de le contredire, et tout prêt à se faire un pénible devoir de le malmener s’il était d’un avis contraire, c’est un nom connu et honoré dans les plus lointaines possessions anglaises. C’est un nom, monsieur, qu’on est fier de saluer. Joseph Bagstock, monsieur, n’est rien moins que flatteur. Son Altesse royale le duc d’York l’a dit plus d’une fois. « La flatterie n’est pas le fait de Joe. » Joe est un franc vieux troupier. Il est même trop franc, peut-être : mais le nom de Dombey est un nom célèbre, monsieur ; sacrebleu ! oui, c’est un nom célèbre, dit le major d’un air solennel.

— Vous avez la bonté de le placer plus haut peut-être qu’il ne le mérite, major, reprit M. Dombey.

— Non pas, monsieur, dit le major. Voici mon petit ami monsieur, qui vous dira que Joseph Bagstock est un vieux grognard qui va droit son chemin, tout franchement, sans chercher ses phrases, et voilà tout. Ce petit garçon, monsieur, dit le major en baissant la voix, vivra dans l’histoire. Ce petit garçon, monsieur, n’est pas un produit ordinaire. Prenez soin de lui, monsieur Dombey. »

M. Dombey parut faire entendre que c’était bien son intention.

« Voici un autre petit garçon, monsieur, poursuivit le major un peu plus bas, en donnant à l’enfant un coup de canne : c’est le fils de Bitherstone du Bengale, Bill Bitherstone, autrefois un des nôtres. Le père de cet enfant et moi, monsieur, nous étions inséparables. Partout, monsieur, on vous aurait parlé de Bill Bitherstone et de Joe Bagstock. Croyez-vous que cela m’aveugle sur les défauts de cet enfant ? Non, certes. C’est un imbécile, monsieur. »

M. Dombey regarda ledit Bitherstone qu’il connaissait à peu près autant que le major, et dit d’un certain air de satisfaction « Vraiment ? »

— C’est un imbécile, monsieur, dit le major, et rien de plus. Joe Bagstock ne mâche pas ses paroles. Le fils de mon vieil ami Bill Bitherstone du Bengale est imbécile de naissance, monsieur. (Et notre major de rire à en devenir violet.) Mon jeune ami, sans doute, est destiné à une école publique, monsieur Dombey ? dit le major quand son accès d’hilarité fut passé.

— Je ne crois pas, répondit M. Dombey ; je suis encore indécis. Il est si délicat !

— Oh ! s’il est délicat, monsieur, dit le major, vous avez bien raison. Il faut être un solide gaillard, monsieur, pour résister à cette vie-là. À Sandhurst, quelles brimades, monsieur ! Les pauvres conscrits, monsieur ! nous faisions rôtir nos conscrits à petit feu, nous les pendions, la tête en bas, à la fenêtre d’un troisième étage. Joseph Bagstock, qui vous parle, monsieur, est resté pendu par les talons de ses bottes treize minutes, montre en main, à l’horloge du collége. »

À l’appui de cette anecdote, le major pouvait montrer son visage ; à le voir il était facile de croire en effet qu’il y était resté plus longtemps qu’il n’était nécessaire.

« Mais c’est ce régime-là qui nous faisait ce que nous sommes, monsieur, dit le major en arrangeant son jabot. Nous étions de fer, monsieur ; c’était une manière de nous donner une bonne trempe. Restez-vous ici, monsieur Dombey ?

— J’y viens habituellement une fois la semaine, major, répondit M. Dombey. Je loge hôtel de Bedford.

— Si vous voulez bien me le permettre, monsieur, dit le major, j’aurai l’honneur de me présenter à votre hôtel. Joe Bagstock, monsieur, n’est pas de son naturel très-visiteur, mais M. Dombey n’est pas un personnage ordinaire. J’ai mille remercîments à adresser à mon jeune ami, monsieur, pour l’honneur qu’il m’a procuré de faire votre connaissance. »

M. Dombey fit une réponse des plus aimables, et le major Bagstock donna à Paul une petite tape sur la joue, assura que les yeux de Florence feraient tourner la tête aux jeunes gens avant peu, et même aux vieillards, « monsieur, pour vous dire toute ma pensée, » ajouta le major en éclatant de rire ; puis, poussant devant lui Bitherstone avec sa canne, il s’éloigna avec le jeune gentleman qu’il mit au petit trot, roulant sa tête et toussant de l’air le plus grave, tout en le suivant d’un pas chancelant et les jambes écartées.

Le major n’eut garde de manquer à sa promesse, et quelque temps après vint se présenter chez M. Dombey, qui lui rendit sa visite, toutefois après avoir consulté prudemment les rôles de l’armée. Puis le major visita à Londres M. Dombey et revint avec lui à Brighton dans la même voiture. Bref, M. Dombey et le major devinrent les meilleurs amis du monde en très-peu de temps, et M. Dombey, causant du major avec sa sœur, prétendit que non-seulement c’était un militaire consommé, mais qu’il était surprenant qu’il comprît aussi bien l’importance de choses si peu en rapport avec sa profession.

À la fin, M. Dombey ayant emmené avec lui miss Tox et Mme Chick pour voir les enfants, retrouva le major à Brighton. Il l’invita à dîner à l’hôtel, et adressa auparavant à miss Tox les plus sincères compliments sur son voisin et ami. Malgré les palpitations que lui causèrent ces allusions, miss Tox y trouvait un certain charme, car elle pouvait alors se rendre intéressante et montrer fort à propos une incohérence et une distraction qu’elle avait grande envie de laisser voir. Le major, du reste, lui fournit maintes occasions de manifester son émotion ; car, tout le temps du dîner, il ne cessa de témoigner sa tristesse de se voir abandonné lui et la place de la Princesse, et comme il semblait prendre le plus grand plaisir à répéter tout son désespoir, tout allait pour le mieux.

On ne se plaignait pas que le major se chargeât de la conversation et montrât sur ce point un appétit aussi solide que pour les différentes friandises du dîner, au milieu desquelles on aurait pu dire qu’il se vautrait, au risque de s’échauffer le sang, dans ses dispositions inflammatoires. M. Dombey, habituellement silencieux et réservé, laissait volontiers la parole au major, enchanté de paraître au grand jour et de briller de tout son éclat. Aussi, entraîné par une imagination puisée au fond des bouteilles, il fit subir à son propre nom tant de transformations différentes, qu’il en fut surpris lui-même. En un mot, tout le monde était charmé. On trouva que le major possédait un fonds inépuisable de conversation, et quand, après une longue partie de whist, il eut pris congé pour la dernière fois de la société, M. Dombey réitéra les compliments qu’il avait faits à miss Tox, émue et rougissante, sur son voisin et ami.

Mais pendant qu’il se rendait à son hôtel, le major ne cessait de se répéter à lui-même en parlant de sa propre personne :

« Il est fin, monsieur, bien fin monsieur, di-a-ble-ment fin ! »

Quand il fut arrivé, il s’assit dans un fauteuil et se livra à une hilarité concentrée qui lui prenait assez souvent et qui avait toujours un caractère singulièrement effrayant. L’accès dura cette fois si longtemps, que son nègre, qui le regardait à distance, sans oser pour rien au monde s’approcher de lui, pensa deux ou trois fois qu’il n’en reviendrait pas. Son être tout entier, mais son front et son visage surtout, s’étaient dilatés plus que jamais et ne présentaient aux regards du nègre qu’une masse informe d’indigo. À la fin, il fut pris d’une quinte de toux des plus violentes, et, quand il eut recouvré la respiration, il laissa échapper les exclamations suivantes :

« Est-ce que par hasard, madame, est-ce que vous penseriez devenir Mme Dombey, hein ! madame ? Je ne crois pas, madame ; non, non, tant que Joe B. pourra mettre des bâtons dans vos roues. J. B. peut faire votre partie, madame. Il n’est pas encore battu, J. Bagstock, non, monsieur. Elle est habile, monsieur, bien habile, mais Josh l’est bien plus encore. Il est bien éveillé, le vieux Joe, très-éveillé, monsieur, et ses yeux sont grands ouverts ! »

Pour ce dernier point, le major avait parfaitement raison ; ils étaient ouverts d’une manière effrayante et restèrent dans le même état la plus grande partie de la nuit, qui se passa pour le major presque entièrement en exclamations semblables à celles que nous venons de citer, et, pour faire diversion, en quintes de toux et en éclats de rire qui ébranlaient toute la maison.

Le lendemain de ce fameux jour, qui était un dimanche, M. Dombey, Mme Chick et miss Tox déjeunaient tout en faisant l’éloge du major, quand Florence entra en courant ; une vive rougeur colorait son visage et ses yeux étincelaient de joie.

« Papa ! papa ! cria-t-elle, voici Walter ! et il ne veut pas entrer.

— Qui donc ? s’écria M. Dombey. Que veut-elle dire ? Qu’est-ce que cela signifie ?

— C’est Walter, papa, dit timidement Florence, qui regrettait d’avoir abordé son père trop familièrement, c’est Walter qui m’a trouvée le jour où j’étais perdue.

— Parle-t-elle du jeune Gay, Louisa ? demanda M. Dombey en fronçant le sourcil. En vérité, cette enfant n’a aucune re-tenue. Ce n’est pas du jeune Gay qu’elle veut parler, sans doute. Voyez ce que c’est, je vous prie. »

Mme Chick se hâta d’aller dans le corridor et revint dire que c’était le jeune Gay, accompagné d’un singulier personnage.

« Il n’osait pas entrer, dit-elle, parce qu’on lui avait dit que M. Dombey était en train de déjeuner ; il voulait attendre que M. Dombey fût disposé à le recevoir.

— Faites-le entrer, dit M. Dombey. Eh bien ! Gay, qu’y a-t-il ? Qui vous a envoyé ici ? N’y avait-il personne d’autre à envoyer ?

— Pardon, monsieur reprit Walter, personne ne m’a envoyé. J’ai pris la liberté de venir pour une affaire personnelle, j’espère que vous m’excuserez, quand vous en connaîtrez le motif. »

Mais M. Dombey, sans prendre garde à ce qu’il disait, se penchait à droite et à gauche avec impatience, cherchant à voir derrière Walter quelque chose dont celui-ci lui cachait la vue.

« Qu’est-ce que cela ? dit M. Dombey. Quel est cet individu ? Vous vous êtes trompé de porte, je pense, monsieur ?

— Oh ! monsieur, dit vivement Walter, je regrette sincèrement d’être importun, mais… mais c’est le capitaine Cuttle, monsieur.

— Walter, mon garçon, dit le capitaine à voix basse, tenez bon ! »

Et en même temps le capitaine, pénétrant un peu plus avant dans la chambre, mit en vue son large habit bleu, son remarquable col de chemise, et son nez couvert de verrues. Il salua M. Dombey, fit avec son croc un geste plein de politesse aux dames, son lourd chapeau de toile cirée à la main et le front marqué d’une raie rouge que le chapeau venait d’y laisser, comme une ligne équatoriale sur la mappemonde.

M. Dombey considéra avec surprise et indignation cette apparition, et sembla par ses regards, tournés vers Mme Chick et miss Tox, protester contre cette introduction. Le petit Paul, qui était entré derrière Florence, fit retraite du côté de miss Tox, en voyant le capitaine remuer son croc, et se tint sur la défensive.

« Maintenant, Gay, dit M. Dombey, qu’avez-vous à m’apprendre ? »

Le capitaine répéta une seconde fois : « Walter, tenez bon ! » C’était une manière générale d’ouvrir la conversation qui ne pouvait manquer de disposer favorablement la société.

« Je crains vraiment, monsieur, dit Walter en tremblant, les yeux baissés vers le sol, d’avoir pris une trop grande liberté en venant ici… Oh ! oui, c’est bien hardi de ma part. Je n’aurais pas eu le courage de demander à vous voir, monsieur, même après mon arrivée à Brighton, si je n’avais rencontré par hasard Mlle Dombey, et…

— C’est bien, c’est bien ! » Et M. Dombey suivit du regard les yeux du jeune homme qui s’étaient tournés vers Florence. La petite fille, attentive à la conversation, encourageait Walter par un sourire ; M. Dombey fronça le sourcil malgré lui, et dit : « Continuez, je vous prie.

— C’est cela c’est cela ! fit le capitaine qui croyait du devoir d’un homme bien élevé d’être de l’avis de M. Dombey, monsieur a raison, Walter, continuez. »

Le regard que M. Dombey lui lança en guise de remercîment, pour lui prêter si généreusement son appui, aurait dû faire rentrer le capitaine sous terre. Mais il n’en comprit pas la portée, ferma un œil d’un air malin, et donna à entendre à M. Dombey, en faisant gesticuler son croc, que Walter était intimidé, mais qu’il se remettrait bientôt.

« C’est une affaire particulière et personnelle qui m’a amené ici, monsieur, continua Walter en balbutiant, et le capitaine Cuttle…

— Présent ! fit le capitaine, voulant prouver qu’il était là et qu’on pouvait compter sur lui.

— Le capitaine Cuttle, qui est un vieil ami de mon pauvre oncle et un bien excellent homme, monsieur, continua Walter avec un regard qui plaidait en faveur du capitaine, a bien voulu s’offrir pour m’accompagner, et je ne pouvais guère refuser.

— Certainement non, dit le capitaine d’un air de satisfaction, vous ne pouviez pas refuser. Il n’y avait pas de raison pour cela. Allons ! Walter, continuez !

— Enfin, monsieur, dit Walter qui se hasarda à regarder M. Dombey et qui, voyant qu’il ne pouvait plus reculer, se sentait le courage du désespoir, enfin je suis venu avec lui, monsieur, pour vous dire que mon pauvre oncle est dans la plus grande désolation, dans le plus grand embarras. Par suite des mauvaises affaires de sa maison, il se trouve dans l’impossibilité de faire un payement. La crainte de ce qui arrive l’a péniblement affecté depuis plusieurs mois, je le sais, monsieur ; et, aujourd’hui, il est menacé d’une saisie ; il va perdre tout ce qu’il a et en mourra de chagrin. Si vous vouliez, monsieur, dans votre bonté, et puisque vous le connaissez depuis longtemps pour un honnête homme, faire quelque chose pour le tirer de peine, nous ne pourrions jamais oublier un si grand service. »

Les yeux de Walter se remplissaient de larmes à mesure qu’il parlait et la petite Florence pleurait aussi. M. Dombey, qui semblait ne regarder que Walter, vit les larmes de sa fille.

« C’est une forte somme, monsieur, dit Walter, plus de trois cents livres sterling. Mon oncle est accablé par son malheur ; c’est un poids bien lourd pour lui, et il ne peut rien pour sortir de cette triste situation. Il ne sait pas même que je suis venu vous parler. Vous désireriez sans doute, monsieur, ajouta Walter après un moment d’hésitation, que je vous disse au juste ce que je viens vous demander. En vérité, je l’ignore moi-même. Pour garantie, vous auriez la boutique de mon oncle, sur laquelle je puis affirmer qu’il n’y a aucune hypothèque, et puis voici le capitaine Cuttle qui s’offre aussi comme caution. Je… je… n’ose pas parler du peu que je gagne, dit Walter, mais… si vous le vouliez bien… en amassant… ce payement, monsieur… si vous pouviez me l’avancer… mon oncle est économe… honnête… c’est un vieillard, monsieur. » Walter s’arrêtait après chacune de ces paroles entrecoupées ; il finit par garder le silence et resta, la tête baissée, devant son maître.

Pensant le moment favorable pour étaler ses richesses, le capitaine Cuttle s’approcha de la table ; il écarta les tasses de thé pour faire une place auprès du coude de M. Dombey, tira de sa poche la montre d’argent, les écus, les petites cuillers et la pince à sucre ; puis empilant tout cela en tas, afin de produire plus d’effet, il se permit les réflexions suivantes :

« Le proverbe dit : « Mieux vaut un morceau de pain que point de pain. » Moi, je pense que les miettes valent mieux que rien du tout. Ceci est peu de chose. J’offre aussi une petite rente de cent francs. S’il y a un puits de science dans le monde, c’est bien le vieux Gills. S’il existe un garçon qui donne de grandes espérances, un garçon qui distille le lait et le miel, ajouta le capitaine dans une de ses heureuses citations, c’est son neveu ! »

Le capitaine, alors, retourna à sa place et se mit à arranger sur son front ses mèches de cheveux égarées de l’air d’un homme qui vient de mettre la dernière main à une affaire difficile.

Quand Walter eut cessé de parler, les regards de M. Dombey furent attirés du côté du petit Paul. Voyant sa sœur pencher la tête et pleurer en silence, touchée qu’elle était des malheurs qu’elle venait d’entendre raconter, Paul s’était approché d’elle et avait cherché à la consoler, tout en regardant son père et Walter avec une expression de tristesse. Distrait un moment par les paroles du capitaine, qu’il écouta avec une superbe indifférence, M. Dombey se tourna de nouveau vers son fils et resta quelques moments en silence, les yeux fixés sur lui.

« À quelle occasion cette dette a-t-elle été contractée ? demanda enfin M. Dombey. Et quel est le créancier ?

— Il n’en sait rien, répondit le capitaine en posant sa main sur l’épaule de Walter. Mais moi, je le sais. C’était pour venir en aide à un homme qui est mort maintenant et qui a déjà coûté à mon ami Gills plusieurs centaines de livres sterling. Si vous désirez plus de détails, je vous les donnerai en particulier.

— Des gens qui ont juste ce qu’il leur faut, dit M. Dombey sans prendre garde aux signes mystérieux que le capitaine faisait derrière le dos de Walter et regardant de nouveau son fils, devraient se contenter de remplir leurs obligations et de faire honneur à leurs propres affaires, sans s’embarrasser dans celles des autres. C’est un acte de déloyauté et aussi de présomption, dit M. Dombey sévèrement, oui, de grande présomption ; car, enfin, les riches ne pourraient pas faire davantage. Paul, venez ici. »

L’enfant obéit et M. Dombey le mit sur ses genoux.

« Si vous aviez de l’argent à vous maintenant, dit M. Dombey, regardez-moi, Paul ! »

Le petit garçon, qui avait regardé alternativement sa sœur et puis Walter, leva les yeux vers son père.

« Si vous aviez de l’argent à vous maintenant, reprit M. Dombey, une somme aussi forte que celle dont a parlé Walter, que feriez-vous ?

— Je la donnerais à son vieil oncle, répondit Paul.

— Vous la prêteriez à son vieil oncle, vous voulez dire ? répliqua M. Dombey. Eh bien ! quand vous serez grand, vous partagerez ma fortune, vous savez, Paul, nous en jouirons en commun.

— Quand nous serons Dombey et fils, interrompit Paul, qui avait appris cette phrase depuis longtemps.

— Oui, quand nous serons Dombey et fils, répéta son père. Seriez-vous bien aise de devenir dès à présent Dombey et fils, et de prêter cette somme à l’oncle du jeune Gay ?

— Oh ! oui, papa, je serais bien content ! dit Paul, et Florence aussi.

— Les filles, dit M. Dombey, n’ont rien à faire avec Dombey et fils. Je vous demande si cela vous ferait plaisir, à vous ?

— Oui, oui, papa !

— Eh bien, vous le ferez, répondit son père. Vous voyez, Paul, dit plus bas M. Dombey, quel est le pouvoir de l’argent et combien on désire en avoir. Le jeune Gay a fait tout ce chemin pour demander de l’argent, et vous, qui êtes si grand et si généreux, vous qui en avez, vous allez le lui donner comme on accorde une grâce, une véritable faveur. »

Le visage de Paul prit pour un moment son expression vieillotte ; on eût dit qu’il avait saisi toute la finesse renfermée dans ces mots ; mais il redevint aussitôt jeune et enfantin, quand il se fut laissé glisser des genoux de son père pour courir auprès de Florence lui dire de ne plus pleurer, qu’il donnerait l’argent au jeune Gay.

M. Dombey alors se tourna vers un petit bureau et écrivit une lettre qu’il cacheta. Pendant l’intervalle, Paul et Florence parlaient tout bas avec Walter, et le capitaine, dominant le petit groupe, nourrissait, en les voyant réunis, des pensées si ambitieuses et d’une présomption si incroyable, que M. Dombey n’y aurait jamais pu croire. Quand la lettre fut terminée, M. Dombey se remit à sa première place et tendit le papier à Walter.

« Donnez cela avant tout, demain matin, à M. Carker, dit-il. Il s’arrangera pour que l’un de mes gens tire votre oncle de sa fâcheuse position en payant le montant du billet ; il prendra aussi, pour le remboursement de la somme, tous les arrangements que nécessitera la position de votre oncle. Vous vous rappellerez que c’est M. Paul qui fait cela pour vous. »

Walter, tout ému de tenir dans ses mains le moyen de tirer son oncle de peine, aurait voulu exprimer sa reconnaissance et sa joie. M. Dombey l’arrêta.

« Vous vous rappelez, dit-il que c’est M. Paul qui a tout fait. Je lui ai expliqué l’affaire et il la comprend ; cela suffit, qu’il n’en soit plus question. »

Et comme il indiquait la porte du doigt, Walter n’avait plus qu’à saluer et à se retirer. Miss Tox, s’apercevant que le capitaine allait faire de même, l’arrêta.

« Mon cher monsieur, dit-elle en s’adressant à M. Dombey dont la générosité l’avait touchée si profondément, elle et Mme Chick, que toutes deux en versaient des larmes abondantes, je crois que vous n’avez pas remarqué quelque chose. « Mille pardons, monsieur Dombey, mais je pense que dans la noblesse de votre caractère et dans son sublime essor, vous avez oublié un détail.

— En vérité, miss Tox ! dit M. Dombey.

— Le monsieur… à la… mécanique, poursuivit miss Tox en indiquant du regard le capitaine Cuttle, a laissé sur la table tout près de vous…

— Grand Dieu ! dit M. Dombey en repoussant loin de lui les richesses du capitaine, les balayant de la main comme il eût fait de véritables miettes de pain ; emportez ces objets. Je vous remercie, miss Tox ; je reconnais là votre jugement. Ayez la bonté, monsieur, d’emporter tous ces objets !

Le capitaine Cuttle vit bien qu’il n’avait qu’à obéir. Mais il fut vivement frappé de la grandeur d’âme de M. Dombey, qui refusait des trésors amoncelés sous sa main. Aussi, lorsqu’il eut déposé les petites cuillers et la pince à sucre dans une poche, les écus dans une autre, et qu’il eut fait rentrer tout doucement dans les profondeurs de son gousset sa grosse montre d’argent, il ne put s’empêcher de saisir dans son unique main la main droite du digne monsieur, et même dans son transport d’admiration, il tint ouverte là main de M. Dombey, avec ses doigts vigoureux, pour y appuyer tendrement son croc. Les sentiments du capitaine étaient chaleureux, mais le fer était froid, et M. Dombey en frissonna des pieds à la tête.

Puis le capitaine Cuttle envoya, à plusieurs reprises, aux dames, des baisers avec son croc, d’un air d’aisance et de galanterie chevaleresques, s’approcha de Paul et de Florence pour leur faire ses adieux et sortit de la chambre avec Walter. Florence courait après eux dans l’empressement de son bon cœur pour les charger de ses amitiés pour le vieux Sol, quand M. Dombey la rappela et lui ordonna de se tenir tranquille.

« Vous ne serez donc jamais une Dombey, ma chère petite ! dit Mme Chick d’un ton de tendre reproche.

— Ma chère tante, dit Florence, ne vous fâchez pas contre moi. Je suis si reconnaissante de ce que papa vient de faire ! »

La pauvre enfant aurait voulu courir se jeter au cou de son père ; mais elle ne l’osait pas, et tournait vers lui ses regards pleins de gratitude, pendant qu’il restait tout pensif. De temps en temps, il jetait du côté de la petite fille un coup d’œil embarrassé ; mais, le plus souvent, il regardait Paul, qui se promenait dans la chambre avec un air de dignité fraîche éclose, tout fier d’avoir donné la somme d’argent au jeune Gay.

Et le jeune Gay ? et Walter ? que devint-il ?

Ah ! qu’il fut joyeux de tirer le vieillard des mains des juges de paix et des huissiers, et de retourner près de son oncle avec les bonnes nouvelles ! qu’il fut joyeux aussi le lendemain d’avoir tout arrangé, tout terminé avant midi, et de s’asseoir après le dîner dans la petite salle à manger avec le vieux Sol et le capitaine Cuttle ! il était si heureux de voir l’opticien déjà rendu à la santé, plein d’espérance pour l’avenir, se répéter que le petit aspirant de marine était redevenu sa propriété. Mais, sans faire la moindre injure à sa reconnaissance pour M. Dombey, il faut avouer que Walter se sentait triste et abattu. Quand nos espérances naissantes sont flétries dans leur fleur, flétries à jamais par un violent orage, c’est alors surtout que nous nous trouvons plus disposés à nous faire le tableau du bonheur qu’elles nous promettaient si nos rêves s’étaient réalisés ; aussi, au moment où Walter se sentait rejeté de la haute et puissante maison des Dombey par un coup récent et terrible, au moment où il sentait que toutes les pensées, dont il avait depuis longtemps nourri son imagination, venaient d’être balayées par le vent de la tempête, c’est alors qu’il commençait à soupçonner que ces pensées pouvaient bien l’avoir conduit jusqu’à aspirer innocemment à la main de Florence dans des temps lointains.

Le capitaine voyait les choses sous un jour tout à fait différent. Il trouvait que l’entrevue à laquelle il avait assisté était fort encourageante et des plus satisfaisantes, car il ne voyait plus qu’un pas ou deux à faire pour en venir aux fiançailles officielles de Florence et de Walter ; il prétendait même que la dernière affaire avait énormément avancé, sinon tout à fait réalisé ses rêves à la Whittington. Échauffé par cette conviction et tout content de voir son vieil ami consolé, il tenta même, en les gratifiant pour la troisième fois dans la même soirée de la ballade la belle Suzon, d’y substituer dans une adroite improvisation le nom de Florence ; mais il se trouvait un peu gêné par la rime, car le nom de Suzon rimait invariablement avec pied mignon (la demoiselle en question, à ce qu’il paraît, ayant un pied sans rival) ; pour se tirer d’embarras, il eut l’heureuse idée de changer le nom de Florence en celui de Flon, on, on, ce qu’il fit avec une ardeur merveilleuse et une voix de stentor ; il chantait, et pourtant l’heure arrivait où il lui fallait rentrer dans la demeure de la terrible Mme Mac-Stinger.

Chapitre XI. Paul sur un nouveau théâtre. §

Quoique sujette à certaines faiblesses, puisqu’il lui fallait un calme absolu pour digérer ses côtelettes, et que l’action soporifique des ris de veau pouvait seule lui procurer le sommeil, Mme Pipchin avait un tempérament d’une trempe si forte, que les prédictions de Mme Wickam ne se réalisaient nullement, et que la santé de la vieille dame ne déclinait d’aucune façon. Cependant, comme Paul continuait à lui témoigner la même vivacité d’intérêt, Mme Wickam n’en voulut pas démordre ni rabattre d’un iota ce qu’elle avait avancé. Se fortifiant et se retranchant derrière son fameux thème de Betsey Jane, la fille de son oncle, elle avertit miss Berry, en amie, de se préparer aux plus terribles accidents, et la prévint qu’elle devait s’attendre à tout moment à voir sa tante sauter, par explosion, comme une poudrière.

La pauvre Berry prenait tout cela en bonne part et s’échinait et s’éreintait comme toujours ; parfaitement convaincue que Mme Pipchin était une des personnes les plus méritantes du monde, elle faisait chaque jour d’innombrables sacrifices sur l’autel de la vieille et digne dame. Mais Berry avait beau s’immoler, les amis et les admirateurs de Mme Pipchin en reportaient à cette dame tout l’honneur. C’était un surcroît d’intérêt, à la triste fin de ce pauvre M. Pipchin, mort de chagrin dans les mines du Pérou.

Ainsi, par exemple, il y avait un honnête épicier, marchand en détail de toutes espèces de denrées, qui avait avec Mme Pipchin un petit livre de compte courant, cartonné en rouge, et devenu graisseux par un long usage ; ce livre donnait lieu à beaucoup de pourparlers et de chuchoteries entre les deux parties sur le paillasson du corridor, quand les portes de la salle à manger avaient été hermétiquement fermées ; car Bitherstone (dont le caractère était devenu vindicatif sous l’action brûlante du soleil de l’Inde) ne manquait pas de faire de malicieuses remarques sur les déficits qui se trouvaient dans les comptes, et se souvenait toujours d’une certaine cassonade portée en compte une fois pour sucrer son thé, sans qu’il en eût goûté la douceur. Pour en revenir à l’épicier, c’était un célibataire qui, ne tenant pas autrement à la beauté des formes, avait une fois fait à Mme Pipchin des offres honorables pour obtenir la main de Berry ; ces offres, Mme Pipchin les avait rejetées avec dédain et mépris. Et chacun de dire que c’était à la louange de Mme Pipchin, veuve d’un homme qui était mort dans les mines du Pérou ; quelle fermeté, quelle fierté, quel caractère indépendant avait la vieille dame ! Mais personne ne disait mot de la pauvre Berry, qui pleura six semaines durant (vertement tancée tout le temps par sa chère tante), et finit par passer à l’état désespéré de vieille fille.

« Berry vous aime beaucoup, n’est-ce pas ? demanda Paul à Mme Pipchin un soir qu’ils étaient assis devant le feu en compagnie du chat.

— Oui, répondit Mme Pipchin.

— Pourquoi donc ? demanda Paul.

— Pourquoi ! répéta la vieille dame toute déconcertée. Comment pouvez-vous faire de semblables questions, monsieur !… Pourquoi aimez-vous autant votre sœur Florence ?

— Parce qu’elle est très-bonne, dit Paul. Il n’y a personne comme Florence.

— Eh bien ! répondit sèchement Mme Pipchin, il n’y a personne comme moi, j’imagine ?

— Bien vrai ? demanda Paul en se renversant dans son petit fauteuil et la regardant dans le blanc des yeux.

— Certainement, dit la vieille dame.

— Tant mieux, dit Paul en se frottant les mains d’un air pensif ; c’est bien heureux. »

Mme Pipchin n’osa pas lui demander pourquoi, dans la crainte de recevoir une réponse qui l’aurait complétement anéantie. Mais, comme compensation à ses sentiments blessés, elle tomba à coups redoublés sur Bitherstone de manière à lui donner une bonne rossée ; si bien que le pauvre enfant fit le soir même tous ses préparatifs pour retourner dans les Indes par voie de terre ; il détourna même de son souper un quart de tartine de pain et un morceau de fromage de Hollande moisi ; c’était le fonds d’un commencement de provisions qu’il projetait pour le voyage.

Il y avait près de douze mois que Mme Pipchin tenait Paul et Florence sous sa surveillance et sa direction. Ils étaient allés deux fois chez eux, mais seulement pour quelques jours, et s’étaient montrés constants dans les visites hebdomadaires qu’ils faisaient à M. Dombey dans son hôtel. Peu à peu, Paul était devenu plus fort et avait pu se passer de sa petite voiture. Cependant il avait encore les apparences maigres et délicates ; c’était toujours le même enfant vieillot, calme, rêveur, qui avait été confié aux soins de Mme Pipchin. Un samedi soir, après le coucher du soleil, l’arrivée inattendue de M. Dombey mit tout le château en émoi. Il venait rendre visite à Mme Pipchin. Aussitôt elle balaye du salon tout le petit monde, qui se trouve en un moment transporté à l’étage supérieur comme par un coup de vent. M. Dombey pouvait d’en bas entendre les portes des dortoirs claquer avec violence, les enfants avec leurs petits pieds courir, et le dos de Bitherstone résonner sous les coups que lui administrait Mme Pipchin pour se remettre de son trouble ; enfin les noirs vêtements d’alépine de la vieille dame vinrent assombrir la chambre où le visiteur annoncé contemplait la chaise vide de son fils et héritier.

« Bonsoir, madame Pipchin, dit M. Dombey, comment vous portez-vous ?

— Je vous remercie, monsieur, dit Mme Pipchin, je me porte assez bien eu égard à… »

Mme Pipchin employait toujours cette forme de langage. Ce qui signifiait eu égard à ses vertus, à ses sacrifices et à tout ce qui s’ensuit.

« Je ne puis pas m’attendre, monsieur, à me porter tout à fait bien, dit Mme Pipchin en avançant une chaise et reprenant haleine ; mais je remercie le ciel du peu de santé qu’il m’accorde. »

M. Dombey s’inclina de l’air satisfait d’un protecteur qui comprend que la pension qu’il paye est assez forte pour lui donner le droit d’espérer tous ces sacrifices-là. Après un moment de silence, il dit :

« Madame Pipchin, j’ai pris la liberté de venir vous voir pour vous consulter au sujet de mon fils. Il y a longtemps déjà que j’avais le désir de le faire ; mais j’ai différé de jour en jour pour que sa santé fût tout à fait rétablie. Vous n’avez aucune crainte à ce sujet, madame Pipchin ?

— Brighton lui a fait beaucoup de bien, monsieur, répondit Mme Pipchin, vraiment beaucoup de bien.

— Je me propose, dit M. Dombey, de le laisser à Brighton.

Mme Pipchin se frotta les mains en tournant ses yeux gris vers le feu.

« Mais, poursuivit M. Dombey, en levant le doigt, mais il faudrait peut-être un changement dans sa manière de vivre ici. Bref, madame Pipchin, c’est là le but de ma visite. Mon fils grandit, madame Pipchin ; oui, réellement, il grandit. »

Il y avait une sorte de tristesse dans l’air triomphant de M. Dombey lorsqu’il prononça ces paroles ; c’est que l’enfance de Paul lui avait semblé bien longue, et que ses espérances reposaient sur une époque plus avancée de son existence. À ce moment, M. Dombey aurait pu inspirer de la pitié, si toutefois ce mot ne paraissait singulier, employé pour un homme si hautain et si froid.

« Six ans ! dit M. Dombey en arrangeant sa cravate, peut-être pour cacher un sourire qu’il n’avait pu réprimer et qui, plutôt que de se jouer un moment sur son visage, semblait en avoir touché seulement la surface pour s’évanouir bientôt, sans avoir trouvé où se fixer. Oh ! mon Dieu, six ans se changeront en seize ans avant que nous ayons eu le temps de nous en apercevoir.

— Dix ans ! croassa l’acariâtre Mme Pipchin, dix ans ! c’est un long espace de temps ! »

Et son œil gris foncé lança un sombre éclair, et elle secoua la tête d’un air sinistre.

« Cela dépend des circonstances, répliqua M. Dombey. Enfin, madame Pipchin, mon fils a six ans, et ses études, sans aucun doute, je le crains, le laissent bien loin en arrière de la plupart des enfants aussi âgés que lui, ou plutôt aussi jeunes, dit M. Dombey, se reprenant vivement pour répondre à un regard malin de l’œil dur de Mme Pipchin ; l’expression est plus juste. Maintenant, madame Pipchin, au lieu de rester en arrière de ses camarades, mon fils doit les dépasser, les dépasser de beaucoup. Il a devant lui une éminence toute prête, qui l’attend pour y trôner ; quand il y sera monté, il n’y a ni hasard, ni chance à courir pour lui. Sa route, dans ce monde, était droite et toute tracée avant sa naissance. On ne peut différer plus longtemps l’éducation d’un jeune gentleman de son rang. Cette éducation doit être soignée, et il faut se mettre à l’œuvre, madame Pipchin, sérieusement et sans hésitation.

— Ce n’est pas moi qui vous contredirai sur ce point, monsieur, dit Mme Pipchin.

— J’étais bien sûr, reprit M. Dombey d’un air satisfait, qu’une femme aussi intelligente que vous ne pourrait ni ne voudrait faire une autre réponse.

— Il se débite tous les jours un tas de niaiseries, pour ne pas dire pis, sur l’éducation des jeunes enfants : on dit qu’il ne faut pas trop les pousser dans les premiers temps, qu’il faut les amorcer pour les faire travailler, et que sais-je encore ?

En prononçant ces mots, Mme Pipchin, visiblement agacée, frottait son nez crochu.

« De mon temps, continua-t-elle, on ne parlait pas de tout cela, et je ne vois pas pourquoi on en parlerait maintenant ; mon opinion est qu’il faut les tenir ferme.

— Ma bonne madame, reprit M. Dombey, vous méritez bien la réputation que vous vous êtes acquise, et je vous prie de croire, madame Pipchin, que je suis très-satisfait de votre excellent système d’éducation ; soyez bien persuadée que je me ferai le plus grand plaisir de le recommander toutes les fois du moins que ma faible recommandation pourra vous être de quelque utilité. (L’arrogance de M. Dombey, quand il feignait de se rabaisser, dépassait toutes les bornes.) J’ai pensé à l’établissement du docteur Blimber, madame Pipchin.

— Mon voisin, monsieur ? dit Mme Pipchin. Je crois que c’est un excellent établissement. J’ai entendu dire qu’on y est très-strict, et que, du matin au soir, l’instruction y va son train.

— Et c’est très-cher ? demanda M. Dombey.

— Très-cher, monsieur, reprit Mme Pipchin vivement, comme si, en oubliant de donner ce renseignement, elle se reprochait d’avoir oublié un des principaux mérites de la maison.

— Je me suis déjà entretenu avec le docteur, madame Pipchin, dit M. Dombey, en rapprochant sa chaise du feu, d’un air préoccupé. Paul, à son avis, n’est pas trop jeune pour les études. Il m’a cité plusieurs enfants du même âge qui sont au grec maintenant. Si j’ai quelque inquiétude, madame Pipchin, au sujet de ce changement, ce n’est pas sur ce point. Mon fils n’ayant pas connu sa mère a, peu à peu, concentré, trop concentré peut-être, sa jeune affection sur sa sœur. Je crains que leur séparation… »

Ici M. Dombey s’arrêta et resta silencieux.

« Bah ! bah ! dit Mme Pipchin, en secouant comme une vraie mégère sa robe d’alépine noire, si la petite n’est pas contente, nous lui ferons bien avaler la pilule. »

La bonne dame s’excusa immédiatement du langage trivial qu’elle venait d’employer, mais elle ajouta que c’était sa manière de raisonner avec les enfants, et elle disait vrai.

M. Dombey attendit que Mme Pipchin eût fini ses mouvements de tête et surtout son froncement de sourcils, capable de faire trembler une armée de Bitherstones et de Pankeys, puis il ajouta avec calme, en revenant sur la fausse interprétation de Mme Pipchin : « C’est pour lui, ma bonne dame, c’est pour mon fils que je crains une séparation. »

Mme Pipchin aurait volontiers employé le même moyen de guérison pour Paul ; mais son œil gris était assez pénétrant pour deviner que, si M. Dombey approuvait ce système pour sa fille, il ne devait guère le goûter pour son fils ; aussi, pour décider M. Dombey, daigna-t-elle cette fois employer le raisonnement.

« L’enfant, dit-elle, trouvera dans le changement, dans la société de ses nouveaux camarades dans le genre de vie qu’il mènera chez le docteur Blimber, et dans les études auxquelles il faudra qu’il se livre, des distractions suffisantes. »

Comme tout ceci répondait aux idées et s’accordait avec les vues de M. Dombey, il en conçut encore une plus haute opinion de l’intelligence de Mme Pipchin, et comme Mme Pipchin déplorait en même temps la perte de son cher petit ami, M. Dombey en conçut aussi la plus haute opinion du désintéressement de Mme Pipchin. (Il est bon de dire que la perte de Paul n’était pas pour Mme Pipchin un coup bien violent, car elle s’y attendait depuis longtemps, et n’avait pas, dans le principe, espéré le garder plus d’un trimestre.) M. Dombey avait dû longuement réfléchir au sujet qui l’avait amené, car il avait formé un plan qu’il découvrit à l’ogresse : Paul irait chez le docteur comme élève de semaine seulement, la première année, et, pendant ce temps, Florence resterait au château pour y recevoir son frère chaque samedi.

« Ce serait, dit M. Dombey, un moyen de le sevrer tout doucement. »

Peut-être se souvenait-il de ne pas l’avoir sevré tout doucement dans une autre occasion.

M. Dombey termina sa visite en exprimant à Mme Pipchin l’espoir qu’elle resterait la surintendante et la surveillante générale de son fils pendant ses études à Brighton ; il embrassa Paul, tendit la main à Florence, regarda Bitherstone avec son col d’apparat, donna à miss Pankey une petite tape sur la tête, ce qui la fit pleurer, car elle avait cette région excessivement sensible, par suite d’une habitude qu’avait prise Mme Pipchin de la cogner du revers de la main comme une barrique ; puis il rentra à son hôtel pour dîner, bien résolu, maintenant que Paul était si grand et si bien portant, à lui faire sur-le-champ commencer un cours vigoureux d’éducation pour le mettre en état d’occuper la position dans laquelle il devait briller, et décidé à le faire passer aussitôt entre les mains du docteur Blimber.

Quand un jeune homme tombait entre les mains du docteur Blimber, il pouvait être sûr de ne pas y avoir toutes ses aises. Le docteur ne se chargeait que de dix jeunes gens ; mais il avait toujours à sa disposition un approvisionnement de science pour une centaine au moins ; et c’était à la fois l’occupation et le bonheur de sa vie d’en gorger les dix pauvres malheureux.

Dans le fait, la maison du docteur Blimber était une grande serre chaude toujours en activité et fonctionnant de manière à hâter la maturité des intelligences. Les enfants, quels qu’ils fussent, fleurissaient avant le temps. Le jardin intellectuel avait ses petits pois à Noël, ses asperges durant tout le cours de l’année. Les mathématiques avaient de même leurs groseilles à maquereau, parfois ; il est vrai, un peu sures ; mais c’était du fruit précoce que l’on y trouvait en abondance en toute saison, et qui, cultivé par le docteur Blimber, croissait même sur des ronces. Tous les genres de légumes grecs et latins, on les voyait sortir des terrains de garçons les plus ingrats, défiant les glaces et les frimas. On s’inquiétait peu de la nature de chacun ; peu importait quels fruits pouvait produire un élève ; d’une manière ou d’une autre le docteur finissait toujours par en faire un prodige.

Tout ceci était fort agréable et fort ingénieux, mais cette maturité forcée avait ses inconvénients ordinaires. Les primeurs n’avaient ni saveur, ni durée. Ainsi, par exemple, un jeune homme venu au monde avec un gros nez et une tête énorme (l’aîné des dix qui avait vu tout ce que l’on peut voir en fait d’instruction) avait tout à coup cessé de fleurir un beau matin et était resté dans la maison à l’état de simple tige. On disait que le docteur avait poussé trop loin son système avec le jeune Toots et que le pauvre garçon avait commencé à n’avoir plus de cervelle, quand il avait commencé à avoir de la barbe et des favoris.

Quoi qu’il en soit, le jeune homme était dans la maison. Il avait été gratifié par la nature de la voix la plus forte et de l’esprit le plus maigre. Il attachait des épingles d’or à sa chemise pour en relever l’éclat, et portait une bague dans la poche de son gilet pour la glisser furtivement à son petit doigt, quand on menait les élèves à la promenade. Il devenait constamment amoureux, à première vue, de petites bonnes d’enfants qui n’avaient pas même idée de son existence, et chaque soir, quand l’heure du coucher avait sonné, il allait s’embusquer au coin de la croisée du troisième étage pour regarder à la lumière du gaz les passants par-dessus les barreaux, comme un grand Cupidon monté en graine, encore suspendu dans les airs, à l’heure où il devait être depuis longtemps allé se coucher.

Le docteur avait un maintien plein de dignité ; il était vêtu de noir et portait une culotte courte. Son front était chauve et poli, sa voix sonore ; il avait un double menton si prononcé, que c’était merveille de penser comment il pouvait se raser dans les plis. De plus, il avait une paire de petits yeux toujours à moitié fermés et une bouche toujours entr’ouverte par un demi-sourire ; on eût dit qu’il était perpétuellement aux aguets pour embarrasser un élève et le convaincre par un seul mot sorti de ses lèvres. Enfin, quand le docteur, mettant une main dans son gilet et l’autre derrière son dos, faisait, avec un imperceptible mouvement de tête, l’observation la plus ordinaire à un étranger intimidé, c’est comme un oracle émané de la bouche du sphinx, après lequel il n’y avait plus rien à dire.

La demeure du docteur était une fort belle habitation donnant sur la mer. À l’intérieur, le style n’en était pas des plus gais ; c’était même tout le contraire. Des rideaux de couleur sombre et dont on avait épargné l’étoffe, se cachaient tristement derrière les croisées. Les tables et les chaises étaient alignées comme les chiffres d’un nombre ; on allumait si rarement le feu dans les pièces de réception, qu’elles ressemblaient à des puits d’humidité, dont le visiteur était la pompe aspirante. Quant à la salle à manger, c’était bien la dernière pièce où l’on eût dû espérer trouver la moindre chose à manger ou à boire. On n’entendait d’autre bruit dans toute la maison que celui d’une grande horloge placée dans la salle et dont le tic tac montait jusqu’au fond du grenier, et parfois le triste ron ron des écoliers apprenant leurs leçons, semblable au roucoulement mélancolique d’une compagnie de pigeons.

Miss Blimber, même, quoique gracieuse et élancée, ne changeait rien à la gravité de la maison. Rien de frivole en elle. Ses cheveux, elle les laissait courts et frisés et portait lunettes. On aurait dit qu’elle était toute poudreuse de la poussière des langues mortes qu’elle fouillait dans leurs tombeaux. Quant à vos langues vivantes, ah bien oui ! allez donc en parler à miss Blinder. Elle les aimait mortes, passées à l’état de fossiles, et alors elle les déterrait avec la joie d’un vampire.

Mme Blimber, sa mère, n’était pas instruite, mais elle faisait semblant de l’être : ce qui revenait au même. Elle disait dans les soirées, qu’elle serait morte contente, si elle avait seulement connu Cicéron. Le bonheur constant de son existence était de voir les élèves du docteur sortir en promenade, tout à fait différents des autres jeunes gens, avec des cols de chemise les plus larges possible et des cravates les plus roides qu’on pût voir. C’était si classique ! disait-elle.

Quant à M. Feeder, bachelier ès lettres et maître auxiliaire du docteur Blimber, c’était une espèce de serinette humaine, avec une liste bien courte d’airs perpétuels qu’il n’avait qu’à tourner, tourner, tourner, comme avec une manivelle, pour les répéter sans la moindre variation. Peut-être aurait-on pu, dans les premiers temps de sa vie, le pourvoir de serinettes de rechange, si sa destinée eût été plus heureuse ; mais le sort ne lui avait pas été favorable et il ne possédait qu’un jeu d’orgue à son instrument. Son unique occupation consistait à s’en servir de la façon la plus monotone, de manière à abrutir les jeunes élèves du docteur Blimber. Ils avaient tous, bien avant l’âge, la tête remplie de soucis cuisants. Ils se voyaient poursuivis sans relâche par des verbes inexorables, par les substantifs les plus barbares, par des tirades de syntaxe inflexible, et par mille autres fantômes d’exercices qui venaient les hanter jusque dans leurs songes. Cette précieuse méthode, pour hâter le développement forcé des facultés, avait pour résultat d’éteindre l’intelligence d’un jeune homme au bout de trois semaines ; de lui remplir la tête de tous les soucis de la vie au bout de trois mois ; de faire naître dans son cœur des sentiments pleins d’amertume pour ses parents ou pour ses maîtres au bout de quatre ; d’en faire au bout de cinq un vieux misanthrope ; si bien qu’au bout de six il enviait à Curtius son gouffre bienheureux pour être délivré de tous ses maux, et qu’à la fin de la première année, il en était venu à conclure, sans vouloir plus jamais en démordre, que toutes les créations des poètes et les leçons de la sagesse n’étaient qu’une collection de mots soumis aux règles de la grammaire, sans autre signification au monde.

Et pourtant, l’élève du docteur Blimber fleurissait, fleurissait toujours et restait tout le temps fleurissant dans la serre chaude, à la grande gloire du maître, dont la réputation allait toujours croissant, quand il renvoyait chez lui son disciple montrer à ses parents et à ses amis sa belle pousse obtenue en plein hiver.

Sur le seuil de la porte du docteur, Paul parut un jour, le cœur tout agité, une de ses petites mains dans celle de son père et l’autre serrée dans celle de Florence. Oh ! combien l’une de ses mains était pressée doucement, et combien l’autre était mal retenue par une froide étreinte !

Mme Pipchin planait derrière sa victime avec son plumage sombre et son bec crochu, comme un oiseau de mauvais augure. Elle était tout essoufflée car M. Dombey, plein de pensées sérieuses, avait marché vite, et elle croassait de sa voix la plus enrouée, en attendant qu’on ouvrît la porte.

« Maintenant, Paul, dit M. Dombey d’un air triomphant, vous voilà sur le chemin de devenir Dombey et fils et d’avoir de l’argent : Vous êtes déjà presque un homme.

— Presque, » répondit l’enfant.

Son agitation enfantine même ne put maîtriser le malin et singulier regard, bien touchant cependant, dont il accompagna cette réponse.

Le visage de M. Dombey en exprima une sorte de mécontentement ; mais à peine la porte fut-elle ouverte, que cette expression s’évanouit.

« Le docteur Blimber est chez lui, je pense ? » demanda M. Dombey.

Le domestique répondit qu’il y était, et, en les introduisant dans la maison, il regarda Paul comme s’il le prenait pour une petite souris entrant dans une souricière. Il avait la vue basse et sur son visage on croyait à chaque instant voir poindre un sourire. C’était pure imbécillité ; mais Mme Pipchin s’était fourré dans la tête que c’était effronterie ; et, sans plus tarder, elle éclata contre lui.

« Comment osez-vous rire derrière le dos de ce monsieur ? dit Mme Pipchin, et pour qui me prenez-vous ?

— Je ne ris de personne, madame, et je ne vous prends pour rien, bien sûr, répondit le jeune homme tout consterné.

— Tas de fainéants, dit Mme Pipchin, vous n’êtes bons qu’à tourner la broche ! Allez dire à votre maître que M. Dombey est ici, ou il vous en cuira. »

Le jeune homme à la vue basse s’en alla, de l’air le plus soumis, remplir cette commission, et revint bientôt les prier d’entrer dans le cabinet du docteur.

« Vous riez encore, monsieur, dit Mme Pipchin en passant la dernière devant lui dans le vestibule.

— Je ne ris pas, répondit le jeune homme péniblement affecté… Je n’ai jamais vu chose pareille !

— Qu’y a-t-il, madame Pipchin ? dit M. Dombey en se retournant. Doucement ! doucement ! je vous prie ! »

Mme Pipchin, pleine de respect pour M. Dombey, se contenta de grommeler en passant devant le jeune homme et de l’apostropher d’un : « impudent coquin ! » si bien qu’elle le laissa triste jusqu’à en pleurer, car chez lui il n’y avait pas l’ombre de méchanceté ; il était idiot et doux comme un mouton. Mais Mme Pipchin avait l’habitude de tomber sur les faibles, et ses amis trouvaient cela très-naturel… après les mines du Pérou !

Le docteur était assis dans son majestueux cabinet, une sphère à sa droite, une sphère à sa gauche, des livres tout autour de lui, le buste d’Homère au-dessus de la porte et celui de Minerve sur la cheminée. « Comment vous portez-vous, monsieur ? dit-il à M. Dombey, et comment va mon petit ami ? » La parole du docteur était lente et grave comme les sons d’un orgue, et quand il eut fini de parler, le coucou du vestibule sembla, à Paul du moins, le relayer pour redire l’un après l’autre chacun des mots qu’il avait prononcés.

« Com-ment va mon petit a-mi ; com-ment va mon petit a-mi, tic-tac, tic-tac, tic-tac. »

Comme le petit ami n’était pas assez haut pour être aperçu du docteur de la place où il était assis, par-dessus les livres qui couvraient la table, le docteur se baissa plusieurs fois, espérant, mais en vain, le découvrir entre les pieds de la table. M. Dombey s’en étant aperçu, tira le docteur d’embarras en prenant Paul dans ses bras pour l’asseoir sur une autre petite table, juste en face du docteur et au milieu de la chambre.

« Ah ! fit le docteur, en se renversant sur le dos de sa chaise, une main dans son gilet, je vois maintenant mon petit ami. Eh bien ! comment allons-nous, mon petit ami ? »

L’horloge du vestibule ne voulut pas se soumettre à cette autre forme de langage et continua de répéter : « Com-ment va mon pe-tit a-mi ; com-ment va mon pe-tit a-mi.

« Très-bien, monsieur, je vous remercie, dit Paul, répondant aussi bien à l’horloge qu’au docteur.

— Ah ! dit M. Blimber, en ferons-nous un homme ?

— Entendez-vous, Paul ? » demanda M. Dombey.

Paul garda le silence.

« En ferons-nous un homme ? répéta le docteur.

— J’aimerais mieux être un enfant, répondit Paul.

— Vraiment ! dit le docteur, et pourquoi ? »

L’enfant, assis sur la table, le regardait avec une expression singulière d’émotion contenue et frappait fièrement son petit genou d’une main, comme si c’était là que fût la source des larmes qui roulaient dans ses yeux, et qu’il eût voulu les y comprimer. Mais son autre main s’écartait en même temps et cherchait, cherchait un peu plus loin, plus loin encore, le cou de Florence, qu’il finit par atteindre. « Voilà pourquoi, » semblait-il dire quand il eut passé son bras autour de son cou ; et aussitôt tout son courage l’abandonna ; ses lèvres tremblantes s’entr’ouvrirent dans un sanglot et ses larmes coulèrent abondamment.

« Madame Pipchin, dit son père d’un air mécontent, vraiment je suis fâché de ce qui se passe.

— Allons, miss Dombey, éloignez-vous de lui, dit la dame.

— Peu importe, dit le docteur, remuant doucement la tête pour arrêter Mme Pipchin, peu importe. Dans quelque temps des occupations, des impressions nouvelles l’auront changé, monsieur Dombey. Vous souhaitez de voir mon petit ami apprendre…

— Tout ! docteur, s’il vous plaît, répondit M. Dombey d’une voix ferme.

— Oui, oui, dit le docteur, qui, les yeux à demi fermés et son sourire habituel sur les lèvres, semblait examiner Paul avec le même intérêt qu’il aurait apporté à un petit animal d’une espèce rare qu’on lui donnait à empailler. Oui, c’est bien cela. Ah ! quelle variété de connaissances nous allons communiquer à notre petit ami ! nous le ferons avancer vite, j’en suis sûr. Oui, bien sûr. C’est, vous m’avez dit, je crois, un terrain vierge, monsieur Dombey ?

— Sauf les premières notions reçues à la maison et chez madame, dit M. Dombey en présentant Mme Pipchin, qui aussitôt ne manqua pas de roidir tout son système musculaire, prête à braver le docteur dans le cas où il oserait rabaisser son mérite ; excepté ces premières notions, Paul n’a jusqu’à présent rien étudié du tout. »

Le docteur inclina la tête d’un air indulgent pour une concurrence de contrebande aussi peu dangereuse que celle de Mme Pipchin, et dit qu’il n’était pas fâché de cela. « Il y a plus de satisfaction, dit-il en se frottant les mains, à entreprendre l’œuvre dès le commencement ; » et il lança de nouveau à Paul un regard tentateur, comme s’il avait envie de lui mettre tout de suite le nez sur l’alphabet grec.

« Ce qui vient de se passer, docteur Blimber, dit M. Dombey en jetant les yeux du côté de son fils, et l’entrevue que j’ai déjà eu l’honneur d’avoir avec vous, rend si inutile toute autre explication, et je craindrais tellement de vous importuner plus longtemps, quand vos instants sont si précieux, que…

— Allons ! voyons, miss Dombey ! finissons, dit Mme Pipchin d’un ton aigre comme du verjus.

— Pardonnez, dit le docteur ; un moment. Voulez-vous bien me permettre de vous présenter Mme Blimber et ma fille ; toutes deux doivent être, pour la vie domestique, les compagnes de notre jeune pèlerin dans sa route vers le Parnasse. Monsieur Dombey, Mme Blimber ; car la dame, qui peut-être attendait à la porte, entra fort à propos, suivie de sa fille, la belle fossoyeuse en lunettes. Et ma fille Cornélia, monsieur Dombey. Mon amie, continua le docteur en se tournant vers sa femme, M. Dombey nous accorde assez de confiance pour… Voyez-vous notre petit ami, ma chère ? »

Mme Blimber, tout occupée à faire à M. Dombey force politesses, n’avait probablement pas aperçu le petit ami, car en faisant ses révérences elle reculait tellement sur lui, que sa place sur la table devenait des plus dangereuses. À cet avertissement, elle tourna la tête, admira ses traits tout à fait classiques et intelligents, et, se retournant vers M. Dombey, elle dit, avec un soupir, qu’elle voudrait bien être à la place de son cher fils.

« Semblable à une jeune abeille, monsieur, dit Mme Blimber en levant ses yeux en extase, il va plonger dans un jardin où se trouvent les plus belles fleurs, et il en sucera le miel pour la première fois. Virgile, Horace, Ovide, Térence, Plaute, Cicéron, que de douceurs nous avons ici ! Il peut vous paraître étonnant, monsieur Dombey, qu’une femme… la femme d’un tel mari…

— Paix ! paix ! fit le docteur Blimber. Vous me rendez tout honteux.

— Monsieur Dombey pardonnera à une femme sa partialité pour son mari, dit Mme Blimber avec un doux sourire.

— Point du tout, » répondit M. Dombey.

Sans doute il voulait dire qu’il n’y avait pas de partialité et ne songeait pas au pardon qu’il avait l’air de refuser.

« Et il peut vous paraître étonnant qu’une femme qui est la mère aussi…

— Et une telle mère, dit M. Dombey s’inclinant pour saluer Cornélia, à laquelle il croyait vaguement adresser un compliment.

— Ceci peut vous paraître étonnant, monsieur, mais si j’avais connu Cicéron, si j’avais été son amie et que j’eusse pu causer avec lui dans sa retraite de Tusculum (oh ! dé-li-ci-eux Tusculum !) Vraiment, je crois que je serais morte contente. »

Un docte enthousiasme est si contagieux, que M. Dombey fut à moitié persuadé qu’il pensait tout à fait comme Mme Blimber ; et Mme Pipchin, elle-même, qui, nous l’avons vu, n’était pas généralement d’une humeur facile, laissa échapper un son qui tenait le milieu entre un grognement et un soupir. Elle semblait vouloir dire que Cicéron seul aurait pu lui donner une consolation solide après la banqueroute des mines du Pérou, et qu’il eût été pour elle une lampe de salut, une vraie lampe de Davy dans les mines.

Cornélia regardait M. Dombey à travers ses lunettes et paraissait désirer lui lancer quelques citations de l’auteur en question. Mais un coup frappé à la porte de la chambre l’arrêta court dans le dessein qu’elle pouvait avoir.

« Qu’est-ce ? dit le docteur. Oh ! entrez, entrez, Toots. Monsieur Dombey, Toots. »

Toots salua.

« C’est une singulière coïncidence, dit le docteur Blimber. Voici réunis ici le commencement et la fin, alpha et oméga. Monsieur Dombey, je vous présente la tête de ma classe.

Le docteur disait vrai en l’appelant la tête de sa classe, il aurait même pu dire la tête et les épaules. Il dépassait au moins du buste le reste de ses élèves. Toots rougit jusqu’au deux oreilles quand il se vit au milieu de personnes étrangères et poussa un gros rire.

« Toots, voici un nouvel élève pour notre petite académie, dit le docteur, le fils de M. Dombey. »

Le jeune Toots rougit de nouveau ; et pensant, au silence qui se fit, que l’on s’attendait à ce qu’il dît quelque chose, il se tourna vers Paul et lui demanda : « Comment vous portez-vous ? » Sa voix, en prononçant ces mots, était si forte, et ses manières étaient si douces, qu’un agneau, qu’on eût entendu rugir, n’aurait pas causé plus de surprise.

« Veuillez dire à M. Feeder, Toots, dit le docteur, qu’il prépare pour M. Dombey fils quelques petits volumes élémentaires et qu’il lui dispose un siége convenable pour travailler. Je crois, ma chère amie, que M. Dombey n’a pas visité les dortoirs.

— Si monsieur Dombey veut monter, dit Mme Blimber, je me ferai un plaisir de lui montrer les domaines du dieu du sommeil. »

Et sur ce, Mme Blimber, personne d’une grande aménité, avec sa roideur apparente, et qui portait un bonnet garni de rubans bleu de ciel, monta à l’étage supérieur accompagnée de M. Dombey et de Cornélia. Mme Pipchin les suivait, lançant de tous côtés de terribles regards pour découvrir son ennemi le domestique.

Pendant leur absence, Paul resta assis sur la table ; il tenait Florence par la main, et ses yeux allaient du docteur à tous les coins de la chambre d’un air craintif. Le docteur s’était renversé sur le dos de sa chaise, la main dans son gilet, suivant son habitude, et tenait de la main gauche un livre qu’il lisait à bras tendu. Cette manière de lire avait en vérité de quoi effrayer un enfant. Il y avait dans cette façon de s’instruire une telle fermeté, un calme si impassible, tant de sévérité et de sang-froid ! La pose qu’avait prise le docteur le mettait complétement à découvert, et quand la lecture de l’auteur attirait sur ses lèvres un sourire incrédule, lui faisait froncer le sourcil ou remuer la tête avec de singulières grimaces, qui semblaient dire : « Ne venez pas me conter de telles balivernes, monsieur, je ne m’y laisse pas prendre ; » vraiment alors l’expression de son visage était terrifiante.

Et ce Toots, aussi, qu’avait-il besoin de rester à la porte à examiner d’un air d’importance et de faste les roues de sa montre et à compter ses écus ? Mais cela ne dura pas longtemps, car le docteur ayant changé de place ses grosses jambes, fatiguées de se trouver trop longtemps croisées l’une sur l’autre, et fait mine de se lever, Toots prit la fuite et ne reparut plus.

Bientôt enfin on entendit descendre M. Dombey et sa conductrice tous deux en grande conversation ; puis la porte du cabinet s’ouvrit et ils entrèrent.

« J’ose espérer, monsieur Dombey, dit le docteur en posant son livre, que vous approuvez nos dispositions.

— Elles sont parfaites, monsieur, répondit M. Dombey.

— Pas mal, vraiment ! dit Mme Pipchin tout bas, car elle n’était jamais trop disposée à faire des compliments.

— Avec votre permission, docteur, et avec la vôtre, madame, dit M. Dombey en se tournant vers l’un et vers l’autre, Mme Pipchin viendra voir Paul de temps en temps.

— Toutes les fois qu’il plaira à Mme Pipchin, dit le docteur.

— Nous serons trop heureux de la recevoir, dit Mme Blimber.

— Maintenant, dit M. Dombey, je vous ai causé assez de dérangement, il est temps que je me retire. Paul, mon enfant, et il s’approcha tout près de la table où Paul était assis, adieu.

— Adieu, papa. »

M. Dombey tendit sa main à l’enfant qui lui donna la sienne froidement et avec indifférence, et pourtant son petit visage exprimait une vive émotion ; mais son père n’y était pour rien. Ce n’était pas lui qu’il regardait ; non, non. C’était Florence, Florence seule.

Si M. Dombey, dans l’orgueil insolent de ses richesses, s’était jamais fait un ennemi difficile à apaiser et cruellement vindicatif dans sa haine, cet ennemi même aurait pu accepter, comme compensation à son injure, l’angoisse qui serra le cœur si fier du père.

Il se baissa vers son fils et l’embrassa. Dans ce mouvement, sa vue se troubla peut-être par un je ne sais quoi, qui ressemblait à des larmes, et barbouilla la petite figure de l’enfant de manière qu’il ne put en distinguer un moment les traits ; mais son âme, dans ce court moment, n’en vit pas moins clairement l’expression.

« Je viendrai bientôt vous voir, Paul. Vous savez que tous les samedis et tous les dimanches vous serez libre.

— Oui, papa, dit Paul en regardant sa sœur, tous les samedis et tous les dimanches.

— Et vous ferez tous vos efforts pour bien apprendre ici et devenir savant, n’est-ce pas ? dit M. Dombey.

— Je ferai tous mes efforts, répondit l’enfant tristement.

— Et bientôt vous serez un grand garçon, dit M. Dombey.

— Oh ! oui, bientôt, répondit l’enfant, dont la petite figure prit encore son expression vieillotte et dont l’œil brilla d’un feu étrange.

Cet éclair tomba sur Mme Pipchin et s’éteignit dans les plis sombres de ses vêtements. L’excellente ogresse s’avança pour prendre congé de lui et surtout pour entraîner Florence, ce qui lui tenait au cœur depuis longtemps. Le mouvement qu’elle fit tira de sa rêverie M. Dombey, dont les yeux étaient fixés sur Paul. Après lui avoir caressé la joue et avoir une fois encore pressé sa petite main, il salua le docteur Blimber, Mme Blimber et miss Blimber avec cette froide politesse qui lui était habituelle ; puis il sortit du cabinet.

Malgré ses prières pour qu’on ne se dérangeât pas, le docteur Blimber, Mme Blimber et miss Blimber se précipitèrent tous ensemble pour l’accompagner jusque dans le vestibule. Si bien que Mme Pipchin, serrée entre le docteur et miss Blimber, se vit entraînée hors du cabinet avant d’avoir pu saisir Florence. Grâce à cet heureux accident, Paul reçut un doux adieu ; Florence courut à lui, jeta ses bras autour de son cou, et son visage fut le dernier qu’il aperçut sur le seuil de la porte ; elle le regardait et l’encourageait d’un sourire, sourire que faisaient ressortir mieux encore les larmes qui inondaient ses joues.

Le petit cœur de Paul se gonfla et battit bien fort quand ce sourire eut disparu ; et les sphères, les livres, Homère et Minerve, tout lui sembla danser dans la chambre. Mais tout à coup l’équilibre se rétablit, et il n’entendit plus que la grande horloge du vestibule lui demandant gravement comme auparavant : « Com-ment va mon pe-tit a-mi, com-ment va mon pe-tit a-mi ?

Il restait assis sur son piédestal, les bras croisés et écoutant en silence. Mais il aurait pu répondre : « Il est bien triste, bien triste ! bien seul ! bien malheureux ! » Et là, avec un vide affreux dans son jeune cœur, avec un entourage si froid, si sombre, si étrange, Paul restait assis, entrant dans la vie, comme on entre dans un appartement sans meubles, en attendant le tapissier qui doit venir embellir les quatre murs et qui ne viendra jamais.

Chapitre XII Éducation de Paul. §

Après quelques minutes d’attente, qui parurent un siècle au petit Paul, assis sur la table, le docteur Blimber rentra. La démarche du docteur était imposante et destinée à inspirer aux jeunes gens le sentiment du grandiose. C’était comme une sorte de pas militaire ; seulement, quand le docteur levait le pied droit, il tournait gravement sur son axe en faisant vers la gauche une courbe semi-circulaire, et, quand il levait la jambe gauche, il tournait de la même manière vers la droite. À chaque enjambée qu’il faisait, on eût cru qu’il regardait autour de lui comme pour dire : « Quelqu’un aurait-il la bonté de m’indiquer, n’importe dans quelle partie, un sujet que j’ignore ? Je me flatte que la chose est impossible. »

Mme Blimber et miss Blimber rentrèrent en compagnie du docteur ; et celui-ci ayant enlevé son nouvel élève de dessus la table, le remit entre mains de miss Blimber.

« Cornélia, dit le docteur, Dombey sera votre élève pour commencer. Poussez-le, Cornélia, poussez-le ferme. »

Miss Blimber reçut l’enfant des mains du docteur ; et Paul, sentant les lunettes braquées sur lui, baissa aussitôt les yeux.

« Quel âge avez-vous, Dombey ? dit miss Blimber.

— Six ans, répondit Paul, se demandant avec surprise, après le regard furtif qu’il lui lança, pourquoi ses cheveux n’étaient pas aussi longs que ceux de Florence, et pourquoi elle avait l’air d’un garçon.

— Où en êtes-vous de votre grammaire latine, Dombey ? dit miss Blimber.

— Je n’en sais pas un mot, » répondit Paul.

Mais devinant que cette réponse avait porté un coup violent à la sensibilité de miss Blimber, il leva les yeux vers les trois figures qui s’étaient baissées pour le regarder, et dit :

« Je n’étais pas bien portant ; j’ai été très-délicat tout petit. Je ne pouvais pas apprendre la grammaire latine quand j’étais dehors, tous les jours, avec le vieux Glubb. Je serais bien content si vous vouliez dire au vieux Glubb de venir me voir ; voulez-vous ?

— Quel horrible nom ! Qu’il est commun ! dit miss Blimber. Qu’il est peu classique ! Petit, qu’est-ce que c’est que ce monstre-là ?

— Quel monstre ? demanda l’enfant.

— Eh bien ! Glubb, dit miss Blimber avec dégoût.

— Il n’est pas plus monstre que vous, répondit Paul.

— Qu’est-ce ! cria le docteur d’une voix terrible. Ah ! ah ! par exemple ! qu’ai-je entendu là ? »

Paul eut grand’peur ; mais il prit cependant la défense de Glubb absent tout en tremblant.

« C’est un vieux bonhomme bien aimable, madame, dit-il. Il traînait ma petite voiture. Il connaît bien la mer, la mer profonde, tous les poissons qu’on y trouve, et les gros monstres qui viennent s’étendre au soleil sur les rochers, et qui replongent dans la mer, quand on leur fait peur, en soufflant et en se débattant dans l’eau, si fort qu’on les entend à plusieurs milles. Il y a des bêtes, dit Paul emporté par son sujet, qui ont je ne sais combien de mètres de longueur et qui s’appellent je ne sais plus comment ; mais Florence le sait bien, elle. Ces bêtes font semblant d’être malheureuses, et quand un homme s’approche d’elles, par compassion, elles ouvrent leurs grandes mâchoires et se jettent sur lui. Alors, dit Paul donnant hardiment cet avis au docteur lui-même, il ne reste plus rien à faire que de se sauver en tournant sur soi-même, et, comme les bêtes tournent lentement parce qu’elles sont très-longues et qu’elles ne peuvent pas se replier, on est sûr de leur échapper. Et quoique le vieux Glubb ne sache pas pourquoi la mer me fait penser à maman, qui est morte, et qu’il ne sache pas non plus ce que la mer a toujours à dire, il en sait bien long sur elle. Et je serais bien content, dit l’enfant pour terminer, en perdant tout à coup sa vivacité et son entrain quand il eut levé les yeux comme un pauvre petit abandonné sur les trois étranges figures, je serais bien content si vous permettiez au vieux Glubb de venir me voir ici, car je le connais très-bien et il me connaît aussi.

— Ah ! dit le docteur en secouant la tête, voilà qui ne vaut rien du tout ; mais l’étude changera tout cela. »

Miss Blimber prétendit, avec une espèce de frissonnement, que c’était un enfant inexplicable, et, sauf la différence de figure, elle le regarda tout à fait du même air que Mme Pipchin avait l’habitude de le faire.

« Promenez-le dans toute la maison, Cornélia, dit le docteur, pour qu’il fasse connaissance avec la sphère nouvelle dans laquelle il va entrer. Dombey, allez avec mademoiselle. »

Dombey obéit ; il donna la main à la profonde Cornélia, et, tout en s’en allant avec elle, il la regardait de côté avec une curiosité craintive ; car ses lunettes, vu l’éclat du verre, lui donnaient un air si mystérieux qu’il ne savait de quel côté elle regardait, et se demandait même si elle avait véritablement des yeux derrière ses lunettes.

Cornélia le conduisit d’abord dans la classe qui était située derrière l’entrée. On y pénétrait par deux portes rembourrées, qui couvraient et amortissaient les voix des élèves. Là se trouvaient huit jeunes gens à différents degrés de prostration morale ; tous piochant ferme et vraiment très-sérieux. Toots, en sa qualité d’ancien, occupait à lui seul un pupitre dans un coin ; et, derrière ce pupitre, il parut au petit Paul que c’était un homme imposant et vieux comme tout.

M. Feeder, bachelier ès lettres, qui était assis à un autre pupitre, avait mis sa serinette sur l’air de Virgile et était en train de le jouer lentement à quatre jeunes écoliers. Des quatre qui restaient, deux, se frappant convulsivement le front, étaient occupés à résoudre des problèmes mathématiques ; un autre, à force d’avoir pleuré, montrait un visage qui ressemblait à une croisée salie par la pluie et faisait des efforts désespérés pour sortir, avant le dîner, d’un dédale de difficultés obstinées ; le dernier restait devant sa tâche dans un état de muette stupéfaction et de profond désespoir, et il est probable qu’il était là comme pétrifié depuis le déjeuner.

La vue d’un nouvel élève ne causa pas la sensation qu’on aurait pu attendre. M. Feeder, bachelier ès lettres (qui avait l’habitude de se raser la tête pour avoir moins chaud, quoique ses cheveux fussent déjà fort clair-semés), tendit à Paul une main osseuse et lui dit qu’il était bien aise de le voir. Paul aurait voulu lui en dire autant, mais il n’eût pas été sincère. Puis, d’après les instructions de Cornélia, Paul donna une poignée de main aux quatre jeunes gens qui entouraient le pupitre de M. Feeder ; ensuite aux deux jeunes gens enfoncés dans leurs problème et qui en avaient la fièvre ; puis à celui qui gribouillait pour avoir fini à l’heure et qui était tout barbouillé d’encre, et enfin au jeune homme que la stupéfaction laissait inerte et glacé.

Paul avait été déjà présenté à Toots ; aussi ce dernier se contenta-t-il de pousser son gros rire en respirant bien fort, suivant sa coutume, puis il poursuivit son travail. Ce n’était pas une occupation très-sérieuse, car Toots, comme nous l’avons déjà fait entendre, avait fini son éducation, il savait désormais tout ce qu’il pouvait savoir, ce n’était pas grand’chose, et comme il avait cessé de fleurir, le docteur Blimber lui avait donné la permission de terminer, comme il l’entendrait, ses études, qui se bornaient à peu près à s’écrire à lui-même de longues lettres, qui étaient censées adressées par des personnes de distinction à M. P. Toots, esquire, à Brighton, comté de Sussex, et à conserver soigneusement ces lettres dans son pupitre.

Après cet échange de politesses, Cornélia conduisit Paul tout en haut de la maison ; ce fut tout un voyage, car Paul était obligé de poser ses deux pieds sur chaque marche avant d’en monter une autre. À la fin, pourtant, ils arrivèrent au terme de leur ascension ; et là, dans une chambre de face donnant sur la vaste mer, Cornélia lui fit voir un joli petit lit garni de rideaux blancs et placé tout près de la croisée. Au-dessus de ce lit se trouvait déjà écrit, sur une pancarte, d’une magnifique écriture, avec des pleins bien larges et des déliés très-fins, le nom de Dombey. Dans la même chambre se trouvaient deux autres petits lits désignés de la même façon, comme appartenant à Briggs et l’autre à Tozer.

Juste au moment où ils étaient redescendus dans le vestibule, Paul vit le jeune domestique myope, qui avait si mortellement offensé Mme Pipchin, saisir tout à coup une énorme baguette de tambour et frapper à coups redoublés sur un tam-tam qui était suspendu là. On eût dit qu’il était devenu fou furieux et qu’il criait vengeance. Cependant, au lieu de se voir réprimander pour ce fait, ou conduire au violon pour ce tapage, le jeune homme s’en alla très-tranquillement après avoir rempli toute la maison d’un vacarme effroyable. Cornélia annonça alors à Dombey que c’était une manière d’avertir que le dîner serait prêt dans un quart d’heure, et qu’il ferait peut-être bien d’aller retrouver dans la classe ses camarades.

Dombey, passant avec le plus profond respect devant la grande horloge, qui s’inquiétait toujours de savoir des nouvelles de sa santé, entre-bâilla la porte de la classe et se glissa dans la pièce comme un enfant perdu ; puis il ferma la porte derrière lui, non sans difficulté. Ses camarades étaient tous dispersés çà et là dans la chambre, à l’exception du pauvre jeune homme, passé à l’état de statue, qui restait immobile à la même place. M. Feeder se détirait les membres dans son habit gris, et il y allait de si bon cœur qu’on eût pu croire qu’il était décidé à en faire craquer les manches, quitte à payer les frais.

« Hola ! La ! mon Dieu ! faisait M. Feeder en se secouant dans son harnais comme un cheval de charrette. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! ya-a-a-ha ! »

Paul fut très-effrayé des bâillements de M. Feeder, il bâillait si puissamment et avec un sérieux si terrible ! Comme lui, tous les jeunes gens (à l’exception de Toots) semblaient n’en pouvoir plus en faisant un bout de toilette pour le dîner, les uns serrant encore leurs cravates, déjà bien roides pourtant ; les autres lavant leurs mains ou donnant un coup de brosse à leurs cheveux dans une antichambre attenante ; du reste ils se préparaient au repas comme s’ils n’étaient pas bien pressés d’aller y faire fête.

Le jeune Toots, qui était tout prêt d’avance, et qui, par conséquent, n’avait plus rien à faire, eut tout le temps de causer avec Paul ; il lui dit donc avec sa lourde et bonne nature :

« Asseyez-vous, Dombey.

— Je vous remercie, monsieur, » dit Paul.

Paul, à ce moment, faisait tous ses efforts pour se hisser sur une banquette très-élevée, près de la fenêtre, et retombait chaque fois qu’il croyait l’atteindre, ce qui sembla mettre Toots sur la voie d’une découverte.

« Vous êtes un tout petit bonhomme, dit M. Toots.

— Oui, monsieur, je suis petit, répondit Paul. Merci, monsieur, ajouta-t-il ; car Toots l’avait posé obligeamment sur son siége.

— Qui donc est votre tailleur ? demanda Toots après l’avoir regardé quelques moments.

— C’est une femme qui m’a fait mes habits jusqu’à présent, dit Paul. C’est la couturière de ma sœur.

— Mon tailleur, à moi, c’est Burgess et compagnie, dit Toots. Il est à la mode, mais très-cher. »

Paul, avec son petit bon sens, remua la tête comme pour dire que c’était facile à voir, et de fait il le pensait.

« Votre père est puissamment riche, n’est-ce pas ? demanda M. Toots.

— Oui, monsieur, répondit Paul. Il est Dombey et fils.

— Dombey et quoi ? demanda Toots.

— Et fils, monsieur, » répliqua Paul.

M. Toots répéta deux ou trois fois tout bas le nom de la maison, afin de se le graver dans l’esprit ; mais n’ayant pu y parvenir, il dit à Paul qu’il le prierait de le lui redire encore le lendemain matin, car c’était un nom à retenir. Le fait est qu’il ne se proposait rien moins que de s’écrire sur-le-champ une lettre particulière et confidentielle, supposée venir de Dombey et fils.

Pendant ce temps, les autres élèves se rassemblèrent autour de Paul, mais toujours à l’exception du pauvre garçon passé à l’état de statue. Ils avaient de bonnes manières, mais de tristes mines ; ils parlaient bas et étaient si exténués que Bitherstone, en comparaison de toute cette société, était un Roger-Bontemps ou un vrai recueil vivant de facéties. Et pourtant il en avait gros sur le cœur, lui aussi, le pauvre Bitherstone.

« Vous couchez dans ma chambre, n’est-ce pas ? demanda à Paul un sérieux jeune homme, dont le col montait assez haut pour retrousser le lobe de ses oreilles.

— Vous êtes monsieur Briggs ? demanda Paul.

— Je me nomme Tozer, répondit le jeune homme.

— Oui, » dit Paul.

Et Tozer, lui montrant du doigt l’élève devenu statue, lui apprit que c’était là Briggs. Paul avait déjà pressenti, sans trop savoir pourquoi, que ce devait être ou Briggs ou Tozer.

« Avez-vous un bon tempérament ? » demanda Tozer.

Paul dit qu’il ne le croyait pas, et Tozer répondit que lui ne le croyait pas non plus, à en juger par l’extérieur.

« C’est dommage, ajouta-t-il, car il faut être fort pour ce métier-là. »

Puis il demanda à Paul s’il allait commencer avec Cornélia, et sur sa réponse affirmative, tous les jeunes gens, à l’exception de Briggs, toujours muet, poussèrent un profond gémissement.

Ce gémissement fut bientôt noyé dans le tintinnabulum du tam-tam qui, résonnant de nouveau avec rage, entraîna tous les élèves dans la salle à manger. Briggs, l’élève-statue, resta seul où il était et dans la même position. Paul se rencontra avec une tranche de pain qu’on apportait au pauvre malheureux. Elle était servie proprement sur une assiette, avec une serviette, surmontée d’une fourchette d’argent, posée en travers sur le tout.

Le docteur Blimber était déjà à sa place dans la salle à manger au haut bout de la table, ayant à sa droite et à sa gauche Mme Blimber et miss Blimber. M. Feeder, en habit noir, était à l’autre bout. La chaise de Paul était placée près de celle de miss Blimber ; mais on s’aperçut, quand il se fut assis, que le niveau de la table lui venait presque aux sourcils ; on apporta donc, du cabinet du docteur, plusieurs bouquins sur lesquels il fut placé. Chaque jour ; à partir de ce moment, il fut toujours assis de même, et à chaque repas, on le voyait toujours apporter ses supports et les remporter lui-même, comme un petit éléphant surmonté de sa tour.

Le bénédicité fut dit par le docteur, puis le dîner commença. Il se composait d’une bonne soupe, de viande rôtie et bouillie, de légumes, de gâteaux, de fruits et de fromage. Chaque élève avait une lourde fourchette d’argent et une serviette, et tout le service se faisait d’une manière digne et imposante. Il y avait, entre autres, un sommelier, en habit bleu, garni de boutons brillants, qui avait le talent de donner à la petite bière qu’il servait, l’air d’un vin savoureux, tant il la versait avec une précaution élégante.

Personne ne parlait, à moins qu’on ne lui adressât la parole, à l’exception du docteur, de Mme Blimber et de miss Blimber, qui causaient de temps à autre. Quand un jeune homme n’avait rien à faire avec son couteau, sa fourchette ou sa cuiller, son œil, par une attraction irrésistible cherchait l’œil du docteur, de Mme Blimber ou de miss Blimber, et se fixait modestement sur cette dernière. Toots, seul, semblait faire exception à cette règle. Il était assis à table près de M. Feeder, du même côté que Paul, et gêné par les élèves qui les séparaient, il se penchait souvent en avant ou en arrière pour l’apercevoir.

Une seule fois, pendant le dîner, la conversation eut rapport aux jeunes gens. Ce fut au moment du fromage. Le docteur ayant pris un verre de vin de Porto, toussa deux ou trois fois et dit :

« Il est étonnant, monsieur Feeder, que les Romains… »

Au seul nom de ce terrible peuple, leur ennemi implacable, tous les jeunes gens se hâtèrent de tourner leurs regards vers le docteur, en faisant mine de prendre à la conversation le plus grand intérêt. Un d’entre eux, qui buvait par hasard à ce moment, ayant aperçu à travers son verre l’œil brillant du docteur, s’arrêta si vivement qu’il en fut comme étranglé, et fit perdre au docteur Blimber, par ses quintes convulsives, le fil de ses idées.

« Il est étonnant, monsieur Feeder, reprit lentement le docteur, que les Romains, dans leurs festins splendides et somptueux dont il est parlé au temps des empereurs, quand le luxe eut atteint un degré jusque-là inconnu et perdu de nos jours, quand toutes les provinces étaient ravagées pour suppléer aux dépenses inouïes d’un banquet impérial… »

Ici, le coupable, tout rouge des efforts qu’il faisait pour se retenir, attendant, mais en vain, la fin de la phrase, n’y tint plus et toussa violemment.

« Johnson, dit M. Feeder à voix basse d’un air mécontent, buvez un peu d’eau. »

Le docteur, fronçant sévèrement le sourcil, attendit qu’on apportât de l’eau, et continua ainsi :

« Et quand, monsieur Feeder… »

Mais M. Feeder, qui voyait que Johnson allait encore éclater, et qui savait que le docteur se faisait un point d’honneur de ne s’arrêter jamais devant les jeunes gens avant d’avoir terminé tout ce qu’il avait à dire, M. Feeder ne pouvait détacher ses yeux de dessus Johnson, si bien que le docteur le surprit à ne pas le regarder et par conséquent s’arrêta.

« Je vous demande bien pardon, monsieur, dit M. Feeder en rougissant. Je vous demande pardon, docteur Blimber.

— Et quand, dit le docteur en élevant la voix, quand l’histoire l’atteste, monsieur, et nous n’avons aucune raison d’en douter, tout incroyable que cela peut paraître aux ignorants de notre époque, quand, dis-je, le frère de Vitellus lui eut préparé un repas où étaient servis, rien qu’en poisson, deux mille plats…

— Buvez de l’eau, Johnson ; deux mille plats, monsieur, dit M. Feeder.

— En volaille de toutes sortes, cinq mille plats.

— Ou bien prenez une croûte de pain, dit M. Feeder.

— Et un plat, poursuivit le docteur, parlant toujours de plus en plus fort, et promenant ses regards autour de la table, nommé à cause de son énorme dimension, le bouclier de Minerve, et composé, entre autres ingrédients, de cervelles de faisans… »

Ici Johnson toussa.

« Ou, ou, ou.

— De coqs de bruyère… »

Johnson toussa encore.

« Ou, ou, ou.

— De laitances de poissons appelés scares…

— Vous allez vous rompre un vaisseau dans la tête, dit M. Feeder ; vous feriez mieux de ne pas vous retenir.

— Et d’œufs de lamproie, venus de la mer de Carpathie, poursuivit le docteur de sa voix la plus sévère ; quand on lit les détails de repas aussi coûteux et qu’on se rappelle un Titus…

— Que dirait votre mère si vous alliez mourir d’apoplexie ? dit M. Feeder.

— Un Domitien…

— Vous en êtes tout bleu, voyez-vous, dit M. Feeder.

— Un Néron, un Tibère, un Caligula, un Héliogabale et tant d’autres continua le docteur ; il est, monsieur Feeder, si vous voulez bien me faire l’honneur de m’écouter, il est étonnant, très-étonnant, monsieur… »

Mais Johnson ne pouvant plus se contenir, éclata dans un accès de toux si violent, que, malgré les coups redoublés que lui appliquèrent dans le dos ses deux voisins, malgré le verre d’eau que M. Feeder approcha lui-même de ses lèvres, malgré les promenades que le sommelier lui fit faire, à plusieurs reprises, de sa chaise au buffet et du buffet à sa chaise, comme une sentinelle qui monte sa faction, le pauvre Johnson fut cinq grandes minutes à se remettre un peu. Puis il se fit un profond silence.

« Messieurs, dit le docteur Blimber, levez-vous pour les grâces ! Cornélia, mettez Dombey à terre. (Ici l’enfant disparut presque entièrement sous la table.) Johnson me répétera demain matin avant le déjeuner, par cœur, le premier chapitre de l’épître de saint Paul aux Éphésiens, dans le Nouveau Testament grec. Dans une demi-heure, nous reprendrons nos travaux, monsieur Feeder. »

Les jeunes gens saluèrent et se retirèrent. M. Feeder en fit autant. Pendant une demi-heure, les jeunes gens, deux par deux, se promenèrent en flânant, bras dessus bras dessous, dans un petit préau derrière la maison, ou tentèrent de jeter dans le cœur de Briggs une étincelle de vie. Mais personne ne jouait ; c’était trop commun. Juste à l’heure voulue, le tam-tam résonna encore, et l’on se remit à l’ouvrage, sous les auspices réunis du docteur Blimber et de M. Feeder.

Comme cette récréation, sorte de jeux olympiques où l’on flânait au lieu de courir, s’était trouvée abrégée ce jour-là à cause de Johnson, on alla faire une promenade avant le thé ; jusqu’à Briggs, qui sortit aussi, quoique son travail ne fût pas encore commencé. Mais il ne prit d’autre distraction que de regarder deux ou trois fois par-dessus les falaises, sans rien voir, bien entendu.

Le docteur Blimber les accompagna, et Paul eut l’honneur d’être remorqué par le docteur lui-même ; honneur insigne qui ne faisait que mieux ressortir encore sa petite taille et sa faiblesse.

Le thé fut servi du même style comme il faut que le dîner ; et après le thé, les jeunes gens s’étant levés et ayant salué comme auparavant, se retirèrent pour terminer les taches inachevées du jour, ou pour commencer les taches désignées du lendemain. Pendant ce temps, M. Feeder se retira dans sa chambre ; et Paul, assis dans un coin, se demanda si Florence pensait à lui et ce que l’on faisait à cette heure-là chez Mme Pipchin.

M. Toots, qui avait été retenu par une lettre importante du duc de Wellington, découvrit Paul après l’avoir cherché quelques instants. Il le regarda longtemps, comme auparavant, et lui demanda s’il aimait les gilets.

« Oui, répondit Paul.

— Moi aussi, » dit Toots.

Toots ne dit rien de plus pendant toute la soirée ; mais il regarda Paul tout le temps d’un air affectueux. Comme cela lui faisait une occupation, et que Paul n’avait pas envie de causer, il ne regretta pas la conversation.

À huit heures ou environ, le tam-tam résonna encore. C’était un avertissement pour se rendre dans la salle à manger et y faire la prière. Le sommelier se tenait debout près d’une table longue, où se trouvaient disposés du pain, du fromage et de la bière pour ceux des jeunes gens qui désiraient prendre part à cette petite collation. Le docteur mit fin à ce cérémonial en disant :

« Messieurs, demain matin à sept heures, nous reprendrons nos travaux. »

Sur quoi, Paul rencontra, pour la première fois, l’œil de Cornélia fixé sur lui. Les élèves saluèrent encore et allèrent se coucher.

Quand ils se trouvèrent seuls dans leur chambre, Briggs leur dit qu’il souffrait de la tête à croire qu’elle allait se briser, et leur avoua qu’il souhaiterait de mourir, si ce n’était pour sa mère et pour un merle qu’il avait chez lui. Tozer ne dit pas grand’chose ; mais il poussa de profonds soupirs et avertit Paul de se tenir sur ses gardes, car, demain, ajouta-t-il, ce sera votre tour. Après avoir prononcé ces paroles prophétiques, il se déshabilla tristement et se mit au lit. Briggs et Paul étaient déjà couchés aussi, quand le domestique myope entra dans leur chambre pour emporter la chandelle, ce qu’il fit en leur souhaitant une bonne nuit et des rêves agréables. Ses souhaits bienveillants furent sans résultat pour Briggs et Tozer, car Paul, qui resta éveillé longtemps, et s’éveilla souvent ensuite, s’aperçut que Briggs était poursuivi par sa leçon comme par un cauchemar ; quant à Tozer, dont le sommeil était troublé par des causes semblables, mais à un moindre degré, il parlait des langues inconnues, ou débitait des lambeaux de grec et de latin, ce qui, pour Paul, était tout un, et dans le silence de la nuit, ces sons bizarres produisaient un effet mystérieux et sinistre.

Paul s’était enfin endormi d’un doux sommeil. Il rêvait, que Florence et lui se promenaient, en se tenant par la main, dans de beaux jardins, quand, arrivés près d’un grand soleil, la fleur se changea tout à coup en tam-tam et commença à résonner. En ouvrant les yeux, il s’aperçut que le jour commençait à poindre ; le temps était sombre ; le vent soufflait, la pluie tombait, et c’était bien le tam-tam qui résonnait en bas dans le vestibule, donnant d’une façon terrible le signal du lever.

Il sauta aussitôt à bas de son lit et trouva Briggs, occupé à mettre ses bottes ; le malheureux n’avait plus d’yeux, tant le cauchemar et le chagrin lui avaient bouffi les joues. Tozer, lui, était là tout grelottant, et se frottait les épaules de fort mauvaise humeur. Le pauvre Paul avait beaucoup de peine à s’habiller, car il n’avait pas l’habitude de le faire tout seul et il demanda à ses compagnons s’ils voudraient avoir la complaisance de lui attacher quelques cordons, mais Briggs se contenta de lui dire :

« Vous m’embêtez ! »

Tozer répondit :

« Ah bien, oui ! »

De sorte que Paul descendit un étage à moitié habillé. Mais là il aperçut une gentille jeune femme, occupée à nettoyer le poêle, en gants de peau. Elle parut surprise à sa vue et lui demanda où était sa mère.

« Elle est morte ! » dit Paul.

À cette réponse, la jeune femme ôta ses gants et lui rendit le service qu’il réclamait ; puis elle lui frotta les mains dans les siennes pour les réchauffer, lui donna un baiser et lui dit que, toutes les fois qu’il aurait besoin de quelque chose de semblable (pour ses vêtements, s’entend) il n’aurait qu’à demander Mélia. Paul la remercia et répondit qu’il n’y manquerait pas. Ensuite il continua lentement son voyage le long de l’escalier, et se dirigeait vers la chambre où les jeunes gens travaillaient, quand, passant devant une porte entre-bâillée, une voix cria de l’intérieur :

« Est-ce vous, Dombey ?

— Oui, madame, répondit Paul ; car il avait reconnu la voix de miss Blimber.

— Entrez, » dit miss Blimber.

Paul entra.

Miss Blimber était mise absolument comme la veille, seulement elle avait un châle. Ses petites boucles de cheveux étaient plus frisées que jamais et ses lunettes étaient déjà à leur poste ; si bien que Paul se demanda si elle ne couchait pas avec ses lunettes sur le nez. Elle avait un petit salon à cet étage-là, avec quelques livres, mais point de feu. Pourquoi faire ? Miss Blimber n’avait jamais froid, ni jamais envie de dormir.

« En ce moment, Dombey dit miss Blimber, je vais chercher la réaction. »

Paul se demanda ce que ce pouvait être, et pourquoi par un temps aussi affreux elle n’envoyait pas plutôt le domestique la chercher. Mais il ne fit aucune remarque à ce sujet : son attention était fixée tout entière sur une pile de livres neufs que miss Blimber, à ce qu’il semblait, venait d’examiner à l’instant.

« Ces livres sont à vous, Dombey, dit miss Blimber.

— Tous, madame ? dit Paul.

— Certainement, répondit miss Blimber. Et M. Feeder vous en cherchera bientôt d’autres, si vous êtes aussi studieux que je l’espère, Dombey.

— Je vous remercie, madame, dit Paul.

— Je vais sortir pour la réaction, dit miss Blimber, et pendant mon absence, c’est-à-dire jusqu’au moment du déjeuner, Dombey, je désire que vous lisiez tout ce que j’ai marqué dans ces livres et que vous me disiez si vous comprenez ce que vous avez à apprendre. Ne perdez pas votre temps, Dombey, car vous n’en avez pas à perdre, mais descendez vos livres en bas pour commencer tout de suite.

— Oui, madame, » répondit Paul.

Paul plaça une de ses mains sous le livre d’en bas et l’autre sur le livre d’en haut, avec son menton par-dessus, et les serra bien fort contre lui, mais il y en avait tant que le livre du milieu glissa avant qu’il fût arrivé à la porte, et que bientôt tous les autres dégringolèrent.

« Oh ! Dombey, dit miss Blimber, que vous avez peu de soin ! »

Elle les mit de nouveau en pile, et cette fois, Paul les balança en équilibre avec tant de délicatesse qu’il sortit de la chambre et descendit quelques marches avant d’en avoir laissé tomber. Mais arrivé là, il lui en échappa deux ; alors il tint le restant de la pile si serré qu’il put atteindre le terme du voyage avec la satisfaction de n’en avoir plus laissé tomber qu’un au premier et un autre dans le corridor. Quand il eut déposé dans la classe le corps d’armée, il remonta chercher les traînards. Ayant enfin réuni toute sa bibliothèque, il grimpa à sa place et se mit à l’ouvrage, encouragé par Tozer qui lui fit remarquer qu’il y était à présent pour tout de bon. Ce fut du reste la seule interruption jusqu’au déjeuner. À ce repas, servi d’une manière aussi grave et aussi comme il faut que les autres, Paul n’eut pas d’appétit, et quand on se fut levé de table, il suivit miss Blimber à l’étage supérieur.

« Maintenant, Dombey, dit miss Blimber, que vous semble de ces livres-là ? »

Ces livres renfermaient un peu d’anglais et beaucoup de latin ; des noms de choses, des déclinaisons d’articles et de substantifs, avec des exercices d’applications et des règles préliminaires, un petit bout d’orthographe, un coup d’œil sur l’histoire ancienne ; un ou deux points de vue sur la moderne ; item des tables de multiplication ; deux ou trois de poids et mesures, enfin un bon petit bagage de connaissances générales. Quand le pauvre Paul eut épelé le numéro deux, il s’aperçut qu’il n’avait plus la moindre idée du numéro un ; puis les débris de ce numéro vinrent se mêler malgré lui au numéro trois qui glissa sur le nombre quatre qui alla se raccrocher au numéro deux. De sorte que l’on eût pu lui demander si vingt Romulus font un Rémus, si l’adjectif hic, hæc, hoc était un poids métrique, si un verbe peut s’accorder avec un ancien Breton, si trois fois quatre font le signe du Taureau, toutes ces questions se confondant pêle-mêle dans le brouillamini de son esprit.

« Oh ! Dombey, Dombey ! dit miss Blimber, c’est détestable !

— Je crois, dit Paul, que si vous me permettiez de causer quelquefois avec le vieux Glubb, je pourrais mieux faire.

— C’est ridicule, Dombey, dit miss Blimber, je ne veux plus en entendre parler. On ne reçoit ici aucune espèce de Glubb. Vous ferez bien, Dombey, de descendre les livres l’un après l’autre et de vous perfectionner sur l’exercice de la journée, le sujet A, avant de passer au sujet B. Maintenant, prenez le livre d’en haut, Dombey et revenez quand vous aurez approfondi la matière. »

Miss Blimber témoigna un sombre plaisir en parlant de l’ignorance de Paul, il semblait qu’elle eût espéré ce résultat et qu’elle fût heureuse de songer qu’il leur faudrait être en communication constante. Paul se retira avec sa tâche du livre d’en haut, suivant les instructions qu’il avait reçues, et y travailla assidûment en bas. Quelquefois il se rappelait chacun des mots de sa leçon ; d’autres fois il les oubliait tous, et tout ce qu’il savait déjà par-dessus le marché. Enfin il se hasarda à monter encore pour la répéter ; mais quand il vit miss Blimber fermer le livre et lui dire : « Commencez, Dombey, » il sentit que la leçon était sortie tout entière de sa mémoire. Fermer un livre pour faire répéter une leçon ! c’était donner une preuve si marquante de science infuse que Paul regarda la jeune dame d’un air tout consterné, comme s’il l’eût prise pour un savant automate, quelque mécanique de Vaucanson, à ressorts scolastiques.

Néanmoins, il répéta fort bien sa leçon ; et miss Blimber lui dit en le complimentant qu’il promettait d’avancer vite. Sur quoi, elle le fit passer aussitôt au sujet B ; puis au sujet C et même au sujet D ; tout cela avant le dîner. C’était dur de se remettre à l’ouvrage aussitôt après le dîner ; Paul en eut comme un vertige suivi d’étourdissements, et il se sentit la tête lourde et embarrassée. Mais les autres élèves éprouvaient les mêmes sensations et n’en étaient pas moins obligés de se remettre à l’ouvrage. Quoique ce ne fût pas pour lui une consolation, vraiment l’horloge du vestibule, au lieu d’être fidèle à sa première question, aurait bien pu dire plutôt : « Messieurs, nous allons reprendre nos travaux ; » tant cette phrase était souvent répétée tout près d’elle. Les travaux se succédaient les uns aux autres sans interruption ; on eût dit une roue de la force de cent chevaux que les jeunes gens tournaient sans cesse à bras tendus.

Après le thé, ce furent d’autres exercices, suivis de travaux préparatoires pour le lendemain ; tout cela fait à la lumière. À l’heure juste, on monta se coucher. Là du moins, sauf les réminiscences des études, qui vinrent se mêler aux rêves, on trouva le repos et un doux oubli de ses fatigues.

Oh ! le samedi ! le bienheureux samedi !

Dans l’après-midi, malgré le vent, malgré l’orage, Florence arrivait toujours. Mme Pipchin avait beau grogner, hurler, tempêter, Florence était là, fidèle au rendez-vous. Le samedi n’était pas seulement pour les juifs : il se trouvait au moins deux petits chrétiens pour qui c’était aussi un jour de fête, et le saint jour du sabbat servait à accroître la tendresse d’un frère pour une sœur, et à resserrer plus étroitement les liens de leur affection.

Rien ne pouvait troubler la joie qu’il ressentait chaque fois que revenaient ces heureux samedis ; non pas même la pensée de ces tristes soirs du dimanche, qui, dès le matin, jetaient un voile sombre sur la journée tout entière. Qu’il allât s’asseoir avec sa sœur sur le bord de cette mer immense et se promener avec elle sur la plage, ou bien qu’il se retrouvât avec elle dans le triste salon de Mme Pipchin, où Florence, appuyant sur son bras la petite tête de son frère, lui chantait doucement une chanson, le lieu ne lui faisait rien ; cela lui était bien égal, c’est Florence qui était tout pour lui. Aussi, quand arrivait le dimanche soir, que la sombre porte du docteur s’ouvrait toute grande pour l’engloutir encore une semaine entière, c’était pour lui le moment de se séparer de Florence : il ne voyait que cela.

Mme Wickam avait été dirigée sur la maison de ville, et miss Nipper, devenue maintenant une pimpante jeune fille, l’avait remplacée à Brighton. Plus d’un combat singulier fut livré bravement par miss Nipper à Mme Pipchin ; et si jamais Mme Pipchin avait trouvé à qui parler, c’était bien alors. Miss Nipper jeta le gant et tira l’épée dès le jour même où, pour la première fois, elle s’éveilla dans la maison de Mme Pipchin. Point de quartier dans ce duel à mort. Elle voulut la guerre et la fit à outrance. À partir de ce moment, Mme Pipchin vécut au milieu des embuscades, des escarmouches, des défis. On fondait sur elle à l’improviste dès le corridor, on la poursuivait même quand, digérant ses côtelettes, elle se trouvait sans défense ; enfin, l’on portait le ravage et la désolation jusque dans l’heure paisible de ses délicieuses rôties.

Un dimanche soir, que miss Nipper venait de reconduire Paul chez le docteur, accompagnée de Florence, celle-ci tira de son corsage une petite feuille de papier sur laquelle elle avait écrit quelques mots au crayon.

« Tenez, Suzanne, dit-elle, ce sont les noms des petits livres que Paul apporte ici pour faire ses longs exercices lorsqu’il est si fatigué ! Je les ai copiés, l’autre soir, pendant qu’il écrivait.

— Ne me les montrez pas, mademoiselle Florence, dit miss Nipper, j’aimerais autant voir Mme Pipchin.

— Je désire, Suzanne, que vous me les achetiez demain matin, s’il vous plaît. J’ai de quoi les payer, dit Florence.

— Bonté du ciel ! mademoiselle Florence, répondit miss Nipper, comment pouvez-vous parler ainsi, quand vous avez déjà livres sur livres, et des maîtres et des maîtresses pour vous instruire que ça n’en finit plus ? Et pourtant je crois bien, moi, que votre papa ne vous aurait rien fait apprendre, mademoiselle Dombey, et n’y aurait même pas songé, si vous ne le lui aviez pas demandé ; et dans ce cas, bien entendu, il ne pouvait pas vous refuser ; mais accorder quand on demande ou offrir avant qu’on ait demandé, c’est tout différent, mademoiselle. Moi, par exemple, je puis bien ne pas refuser à un jeune homme de me faire la cour quand il m’en demande la permission ; je ne ferais pas difficulté de lui répondre : Volontiers, monsieur ; mais ce n’est pas la même chose que si j’allais lui dire : Seriez-vous assez bon, monsieur, pour me trouver à votre goût ?

— Mais vous pouvez bien m’acheter ces livres, Suzanne ? Je suis sûre que vous le voudrez bien, quand vous saurez pourquoi j’en ai besoin.

— Eh bien ! mademoiselle, pourquoi faire ? répondit Nipper ; et elle ajouta plus bas : Si c’était pour les flanquer à la tête de Mme Pipchin, je vous en achèterais volontiers une charretée.

— Peut-être pourrais-je aider Paul, Suzanne, si j’avais ces livres, dit Florence, et peut-être lui rendrais-je moins pénible la semaine suivante. Je désire au moins l’essayer. Ainsi, je vous en prie, ma bonne Suzanne, achetez-les-moi, et je vous promets que je n’oublierai pas cette complaisance de votre part. »

Il aurait fallu avoir le cœur plus dur que Suzanne Nipper ne l’avait pour repousser la petite bourse que Florence tendait en prononçant ces paroles, ou pour résister au doux regard, si plein de prières, qui accompagnait sa demande. Suzanne mit la bourse dans sa poche sans dire un mot, et se mit en route pour remplir sa commission.

Les livres n’étaient pas faciles à trouver. Dans plusieurs boutiques on lui répondit : « Nous venons de vendre les derniers, ou, nous n’avons jamais tenu cet article, ou bien, nous en avions un grand nombre le mois dernier, ou encore, nous en attendons un grand nombre la semaine prochaine. » Mais Suzanne n’était pas fille à se laisser facilement décourager dans une telle entreprise ; elle avisa un jeune garçon aux cheveux d’Albinos, avec un tablier de calicot noir, employé dans un cabinet de lecture qui avait sa pratique, et le contraignit à l’accompagner dans ses recherches. Elle lui en fit voir de toutes les couleurs en le promenant deçà, delà, de tous les côtés ; aussi ne fût-ce que pour s’en débarrasser, le pauvre garçon se donna un mal d’enragé, et Suzanne, grâce à son empressement, put rentrer triomphante à la maison.

Ayant en main ces trésors, Florence, après ses leçons de chaque jour, travaillait assidûment le soir pour suivre les pas de Paul dans le sentier épineux de la science. Comme elle avait une intelligence prompte et solide, et qu’elle était conduite par le plus habile des maîtres, l’amour, elle eut bientôt rattrapé son frère et l’eut même bientôt dépassé.

Pas un mot de tout ceci n’arriva jusqu’aux oreilles de Mme Pipchin. Mais plus d’une fois, quand tout le monde reposait au château, que miss Nipper, les cheveux roulés dans des papillotes, dormait auprès d’elle dans une pose plus ou moins commode et sans se douter de rien ; que les dernières étincelles du feu s’éteignaient et retombaient en cendres ; que toutes les bougies tiraient à leur fin et coulaient sur la bobèche, Florence travaillait avec tant d’ardeur pour rester à la hauteur d’un petit Dombey, que son courage et sa persévérance lui auraient presque donné le droit de porter elle-même ce nom.

Mais aussi quelle douce récompense, quand un samedi soir, Paul s’étant assis comme d’habitude pour continuer ses travaux, Florence se plaça près de lui et put lui rendre facile ce qui lui était si pénible, lui faire trouver clair et simple ce qui pour lui était si obscur ! Ce ne fut qu’un éclair qui illumina en passant la figure blême de Paul, rien qu’une rougeur subite, un simple sourire, et puis un tendre embrassement : Mais Dieu sait comme le cœur de Florence bondit de joie et se trouva richement payé de sa peine.

« Oh ! Florence, s’écria son frère, que je vous aime ! que je vous aime !

— Et moi que je vous aime aussi, cher frère !

— Oh ! j’en suis sûr, Florence ! »

Il ne dit rien de plus, mais toute la soirée il resta assis près d’elle, bien tranquillement, et la nuit, il lui cria de sa petite chambre qui touchait à la sienne : « Je vous aime, Florence ! je vous aime beaucoup ! »

Régulièrement, depuis ce jour, Florence était prête à s’asseoir chaque samedi auprès de Paul pour lui expliquer à l’avance tout ce qu’elle pouvait de ses devoirs de la semaine suivante. La pensée consolante que Florence avait travaillé avant lui la tâche qu’il avait à faire, aurait suffi pour le stimuler dans ses études sans fin ; mais cette pensée, rendue plus chère encore par le soulagement qu’il éprouvait, grâce aux explications de Florence, l’empêcha peut-être de succomber sous le fardeau dont Cornélia Blimber lui chargeait les épaules.

Ce n’était pas que miss Blimber eût l’intention d’être trop exigeante, ou que le docteur Blimber eût un dessein formé de surmener tous les jeunes gens en général. Cornélia, pour sa part, ne faisait que pratiquer sa foi dans les principes où elle avait été élevée ; le docteur, lui, trop obstiné par amour-propre dans le respect de ses idées, prenait tous les jeunes gens pour des docteurs et s’imaginait qu’ils étaient venus tout grands au monde. Encouragé par les éloges des proches parents de ses élèves, et poussé dans cette voie par leur aveugle orgueil et leur désir ridicule d’un avancement trop précipité, le docteur Blimber ne pouvait guère découvrir son erreur, et il eût été au moins singulier de lui voir tourner dans une autre direction ses voiles gonflées par un vent si prospère.

Il en était de même pour Paul. Quand le docteur Blimber disait que ses progrès étaient rapides, et qu’il avait des moyens naturels, M. Dombey souhaitait plus ardemment encore qu’on le poussât, qu’on l’avançât ferme. Quant à Briggs, si le docteur confiait à la famille qu’il ne faisait pas de progrès et qu’il manquait de moyens naturels, Briggs le père se montrait inexorable : il lui fallait des succès. Bref, la température que le docteur donnait à sa serre chaude n’était jamais trop élevée ni malsaine au gré des propriétaires des jeunes plantes, toujours prêts à souffler et à exciter le feu.

Paul, soumis à ce régime, perdit bientôt tout le peu de vivacité qu’il avait dans le principe. Son caractère ne conserva plus que ce qu’il avait d’étrange, de vieux, de réfléchi, et même, la vie qu’il menait alors favorisait tellement ces tendances, qu’il devint peut-être encore plus étrange, plus vieux, plus réfléchi qu’auparavant.

Il n’y avait qu’une différence, c’est qu’il se renfermait beaucoup plus en lui-même. Chaque jour, il devenait plus rêveur et plus réservé : cette curiosité qu’il avait témoignée pour Mme Pipchin, il ne l’avait pour aucune des personnes de la maison du docteur. Il aimait à être seul. Dans ses courts moments de loisir, il n’avait pas de plus grand plaisir que d’errer seul dans la maison, de s’asseoir sur les marches pour écouter la grande horloge du vestibule. Il avait fait une intime connaissance avec les papiers de toutes les chambres de la maison ; il voyait dans les dessins des choses que personne n’y avait aperçues. C’étaient des lions et des tigres en miniature, bondissant sur les murs des chambres à coucher, ou bien des figures biscornues grimaçant dans les carrés et les rosaces des tapis.

L’enfant rêvait ainsi solitaire, entouré de toutes ces arabesques fantastiques enfantées par son imagination, sans être compris de personne. Miss Blimber le trouvait bizarre, et les domestiques se disaient quelquefois entre eux : « Le petit Dombey s’ennuie, » et tout était dit.

Toots seul avait quelque idée peut-être à ce sujet, mais il était incapable de l’exprimer. Nos idées sont comme les revenants (si toutefois ce que l’on dit des revenants est vrai), il faut leur adresser la parole avant d’en obtenir une réponse ; et Toots, depuis longtemps, avait perdu l’habitude de s’interroger lui-même. De sa tête, véritable caboche de plomb, serait sortie peut-être quelque vapeur confuse qui, en se développant et en prenant une forme précise, aurait pu faire un génie, mais elle n’en sortait pas ; c’était plutôt comme la fumée du conte arabe dont le nuage épais restait suspendu sur sa tête et faisait ombre à son esprit. Cependant, au travers de ce brouillard, dans un horizon lointain, Toots démêlait une petite figure dont ses yeux ne pouvaient se détacher.

« Comment vous portez-vous ? disait-il à Paul cent fois par jour.

— Très-bien, monsieur, je vous remercie, répondait Paul.

— Donnez-moi une poignée de main, » ajoutait Toots qui s’aventurait quelquefois jusque-là.

Paul, tout naturellement, lui tendait aussitôt la main, et M. Toots, après être resté longtemps les yeux fixés sur lui en respirant fortement, lui répétait encore :

« Comment vous portez-vous ? »

À quoi Paul répondait :

« Très-bien, monsieur, je vous remercie. »

Un soir, M. Toots était assis à son pupitre, accablé de fatigue par une longue correspondance, quand tout à coup une idée lumineuse lui traverse l’esprit. Il pose sa plume et court chercher Paul. À la fin il le trouve occupé à regarder à la croisée de sa petite chambre.

« Dites donc ! cria Toots, parlant dès qu’il eut ouvert la porte, de peur d’oublier ce qu’il voulait dire ; à quoi pensez-vous ?

— Oh ! répondit Paul, je pense à bien des choses !

— Bien vrai ? dit Toots qui trouvait cela fort surprenant.

— S’il vous fallait mourir…, » dit Paul en le regardant en face.

M. Toots tressaillit et parut fort troublé de la supposition.

« Ne voudriez-vous pas mourir par un beau clair de lune, quand le ciel est étoilé, avec un bon petit vent comme hier soir ? Dites.

— Ah ! dit M. Toots en regardant Paul de l’air d’un homme qui n’est pas bien décidé et en secouant la tête ; je ne sais pas, moi.

— Un bon petit vent qui ne souffle pas précisément, dit Paul, mais qui murmure comme la mer dans les coquillages. Oh ! quelle belle nuit ! J’ai longtemps écouté le bruit des vagues, et puis je me suis levé pour aller voir la mer. À la clarté de la lune, j’ai aperçu de loin une barque, une barque avec une voile. »

L’enfant le regardait si fixement et parlait avec tant d’animation que M. Toots se croyant obligé de dire aussi quelque chose sur cette barque, lui dit : « Un corsaire, sans doute. » Mais réfléchissant qu’il faut toujours voir les choses sous leurs deux faces, il ajouta : « À moins que ce ne fût un garde-côtes. »

« J’ai vu, répéta Paul, une barque avec une voile, je l’ai vue à la clarté de la lune. La voile était tendue comme un bras d’argent. Elle disparut au loin ; et que pensez-vous qu’elle semblait faire en se balançant sur les vagues ?

— Sombrer, dit M. Toots.

— Elle semblait me faire signe, dit l’enfant, me faire signe de la suivre !… Ah ! tenez ! la voilà !… la voilà !

— Qui donc ? s’écria Toots saisi de terreur après ce qui venait de se passer.

— Ma sœur Florence ! cria Paul ; elle me regarde et agite sa main. Elle me voit ! elle me voit ! Bonsoir, petite sœur ! Bonsoir ! Bonsoir ! »

Il resta à la fenêtre, envoyant des baisers et frappant des mains ; et, tant qu’il la vit, sa figure rayonnait de bonheur ; mais, quand il l’eut perdue de vue, ses traits s’assombrirent et il resta là triste et mélancolique. Ce changement subit était trop remarquable pour échapper même aux yeux de Toots. À ce moment, leur entrevue fut troublée par une visite de Mme Pipchin, qui venait une ou deux fois par semaine, avant la brune, attrister le pauvre Paul de ses sombres vêtements ; Toots ne put trouver le moyen d’en savoir plus long à ce sujet ; mais ce qu’il avait vu avait fait sur son esprit une impression profonde, car, après un échange de politesses d’usage, il revint deux ou trois fois demander à Mme Pipchin comment elle se portait. La susceptible vieille dame fut persuadée que cette façon d’agir n’était rien moins qu’une insulte faite avec préméditation, et une invention diabolique du jeune domestique myope du rez-de-chaussée. Aussi, le soir même, adressa-t-elle une plainte, dans les règles, au docteur Blimber, qui avertit son domestique que, si jamais pareille chose lui arrivait, il se verrait obligé de lui faire quitter la maison.

Comme les soirées étaient devenues longues, Paul montait furtivement chaque soir se placer à sa croisée pour apercevoir Florence. Elle passait toujours à un certain moment et, tant qu’elle ne l’avait pas vu, elle revenait sur ses pas ; cette reconnaissance mutuelle était un rayon de soleil dans la vie uniforme de Paul. Souvent aussi, à la brune, un autre personnage se promenait seul devant la maison du docteur. Rarement il venait les retrouver maintenant le samedi. Il n’en avait plus le courage. Il préférait venir là sans être reconnu et regarder dans l’ombre les fenêtres de cette demeure où son fils travaillait pour devenir un homme ; il attendait, veillait faisait des projets, formait des espérances !

Ah ! s’il avait pu voir, s’il avait vu comme les autres, ce frêle petit être, par le crépuscule du soir, promener sur les vagues et les nuages ses yeux enflammés ; s’il l’avait vu, quand les oiseaux venaient voltiger près de lui, se presser contre la fenêtre de sa cage solitaire, pauvre petit pour essayer de faire comme eux, et, comme eux, de prendre son essor !

Chapitre XIII. Nouvelles maritimes et affaires de bureau. §

Les bureaux de M. Dombey se trouvaient dans une cour qui servait de passage. Au coin se voyait depuis de longues années une boutique où l’on vendait des fruits de choix ; à droite et à gauche c’étaient des marchands ambulants des deux sexes, qui offraient aux chalands, à tout instant de la journée, depuis dix heures jusqu’à cinq, des pantoufles, des carnets, des éponges, des colliers de chiens et du savon de Windsor ; quelquefois même un chien d’arrêt ou un tableau à l’huile.

Le chien d’arrêt venait là en vue de la Bourse où le goût du sport est très en vogue. Les autres objets de vente s’adressaient au public ordinaire ; mais on respectait trop M. Dombey pour jamais les lui offrir. Quand il paraissait, les marchands de ce genre s’écartaient avec respect. Celui qui avait le plus fort débit de pantoufles et de colliers de chiens et qui se croyait une autorité officielle, ayant d’ailleurs son portrait fixé à la porte d’un artiste dans Cheapside, portait la main au bord de son chapeau quand M. Dombey traversait le passage. Le commissionnaire, s’il n’était pas absent pour une course, ne manquait jamais de se précipiter officieusement en avant pour ouvrir aussi grande que possible la porte du bureau de M. Dombey, et la tenait ouverte, chapeau bas, jusqu’à ce que M. Dombey fût entré.

Les employés ne restaient pas en arrière dans cette émulation de respectueuses déférences. Quand M. Dombey traversait le premier bureau, un chut solennel se faisait entendre. Le bel esprit du comptoir devenait au même instant aussi muet que la longue file des seaux à incendie suspendus derrière lui. À la lueur du jour terne et uniforme, qui s’infiltrait à travers les carreaux dépolis des croisées et par les châssis vitrés, laissant sur le verre un sédiment noir, on voyait les registres et les papiers avec les êtres, courbés dessus, comme enveloppés dans une obscurité favorable au travail, et retirés, à ce que l’on eût dit, aussi loin du monde extérieur que si on les eût vus relégués au fond de la mer ; puis, dans un lointain obscur, on apercevait, comme un fort détaché, une petite chambre humide, où brûlait toujours une lampe à abat-jour ; elle n’eût pas mal représenté la caverne de quelque monstre marin, regardant de son œil rouge ces mystères de l’Océan.

Quand Perch, l’homme de peine, qui avait sa place sur une petite planchette comme une horloge, voyait entrer M. Dombey, ou plutôt quand il sentait arriver M. Dombey (car il avait habituellement un flair instinctif qui l’avertissait de son approche), il courait dans la chambre de M. Dombey, remuait le feu, tirait des entrailles du seau à charbon des morceaux tout frais, mettait sécher le journal sur le garde-feu, préparait la chaise, posait l’écran à sa place et faisait un demi-tour sur ses talons au moment où entrait M. Dombey, pour le débarrasser de son grand manteau et de son chapeau, et, les suspendre à la muraille. Puis Perch prenait le journal, le faisait tourner une ou deux fois dans ses mains devant le feu et le plaçait, avec les marques du plus profond respect, sous la main de M. Dombey. Et Perch trouvait si naturel de témoigner le plus profond respect à M. Dombey, que, s’il eût vécu dans un pays où il pût se coucher à ses pieds, et lui donner quelque titre du genre de ceux que l’on accorde, dans les contes, au calife Haroun-al-Raschid, il ne s’en serait trouvé que plus satisfait et plus honoré.

Mais, comme en Angleterre, dans les temps modernes, un tel honneur eût été une innovation et une expérience douteuse, Perch était obligé de se contenter de traduire à sa manière, du mieux qu’il pouvait, l’emphase du style oriental, qui aurait dit :

« Vous êtes la lumière de mes yeux. Vous êtes la vie de mon âme. Vous êtes le commandeur du croyant et fidèle Perch. »

Après s’être donné à lui-même cette satisfaction bien imparfaite, il fermait la porte doucement et se retirait sur la pointe du pied, laissant le grand chef seul dans son cabinet, n’ayant plus pour l’admirer, au travers de petites lucarnes, que de vieux tuyaux de cheminées et des derrières de maisons, et surtout une téméraire fenêtre d’un salon de coiffure, à un premier étage, qui ne le perdait pas de vue. Là se trouvait une figure de cire, le matin chauve comme un musulman ; et couverte, dans l’après-midi ; de cheveux abondants et de favoris magnifiques à la dernière mode du christianisme ; mais elle ne lui montrait jamais que le derrière de sa tête.

Entre M. Dombey et le public, que l’on recevait au milieu du premier bureau, dont il fallait sans doute attribuer l’atmosphère froide et humide au voisinage du glacial Dombey dans son cabinet, se trouvaient deux degrés intermédiaires. M. Carker, dans son bureau, était le premier ; M. Morfin dans le sien était le second. Chacun de ces messieurs occupait une petite pièce, grande à peu près comme un cabinet de bains, ouvrant sur le corridor en dehors de la porte de M. Dombey. M. Carker, en sa qualité de grand vizir, habitait la pièce qui touchait à celle du sultan ; M. Morfin, officier d’un ordre inférieur, habitait la pièce la plus rapprochée des commis.

Le dernier de ces deux messieurs était un vieux garçon, de mine réjouie, avec des yeux noisette, habillé de noir jusqu’au buste ; mais à partir des jambes, ses vêtements étaient de ce gris mélangé, moitié poivre et moitié sel. Ses cheveux noirs étaient tachetés çà et là de quelques mèches grises, comme si le temps les eût éclaboussés en passant, et ses favoris étaient déjà tout blancs. Il avait pour M. Dombey un grand respect et lui rendait les hommages dus à sa position. Mais comme il avait dans le caractère un fonds de gaieté, et ne se sentait jamais à son aise devant ce personnage solennel, il n’éprouvait aucune jalousie des nombreuses conférences dont M. Carker avait l’avantage de jouir avec le patron, et se trouvait heureux au contraire, dans son for intérieur, d’avoir à remplir des fonctions qui l’exposaient rarement à se voir désigné pour un tel honneur. Il était grand amateur de musique dans son genre, après la fermeture des bureaux, et il avait pour son violoncelle une affection toute paternelle. Une fois la semaine il le faisait transporter d’Islington, sa résidence habituelle, à un certain club tout près de la banque, où chaque mercredi des amateurs comme lui se réunissaient pour exécuter des quatuor du genre le plus ébouriffant.

M. Carker était un homme de trente-huit à quarante ans ; il avait le teint frais et deux rangées de dents éclatantes, dont la régularité et la blancheur ne faisaient grâce à personne. Il était impossible d’échapper à leur exhibition, car il ne parlait jamais sans les étaler à la vue, et s’était composé un sourire habituel, qui ne passait pas, du reste, le bord de ses lèvres, et ressemblait assez à la grimace d’un chat effarouché. Il affectait de porter une cravate blanche bien roide, à l’exemple de son chef de file, et ses habits, étroitement serrés à sa taille étaient toujours boutonnés du haut en bas. Son rôle auprès de M. Dombey était bien entendu et parfaitement exécuté. Il prenait avec lui un ton de familiarité mesuré sur le sentiment qu’il avait de la distance qui les séparait.

« Monsieur Dombey, d’un homme comme moi à un homme tel que vous, il n’y a aucune marque d’humilité, compatible avec les affaires que nous traitons ensemble, qui puisse me sembler suffisante. J’y renonce, monsieur, j’aime mieux vous l’avouer franchement. Je sens que je ne pourrais jamais parvenir à vous témoigner mon humilité comme je le voudrais, et je compte sur votre indulgence pour me dispenser de l’essayer vainement. » Quand M. Carker eût porté ces paroles imprimées sur une pancarte attachée à sa boutonnière pour les tenir toujours sous les yeux de M. Dombey, il n’aurait pas été plus explicite qu’il ne l’était dans l’expression de ses sentiments.

Tel était Carker le gérant. M. Carker le subalterne, l’ami de Walter, était son frère. Il avait deux ou trois ans de plus que lui, mais il occupait un poste bien inférieur. La place du jeune frère était au haut de l’échelle bureaucratique, et la place du frère aîné tout en bas. Le frère aîné n’avançait pas d’une ligne et ne levait jamais le pied pour monter un échelon. Les jeunes gens lui passaient par-dessus la tête, et montaient, montaient toujours, tandis que lui restait toujours en bas. Il s’était complétement résigné à occuper cette humble condition ; jamais il ne se plaignait, et jamais, bien certainement, il n’espérait faire un pas.

« Comment vous portez-vous ce matin ? » dit M. Carker le gérant, en entrant un jour dans la chambre de M. Dombey, après son arrivée. M. Carker tenait sous son bras une liasse de papiers.

— Comment vous portez-vous, Carker ? dit M. Dombey en se levant de son fauteuil et tournant le dos au feu. Avez-vous là quelque chose pour moi ?

— Je ne pense pas que cela vaille la peine de vous déranger, répondit Carker en feuilletant les papiers. Vous avez une réunion aujourd’hui à trois heures, vous savez ?

— Et une autre à trois heures trois quarts, ajouta M. Dombey.

— Qu’on vous prenne à jamais rien oublier ! s’écria M. Carker en feuilletant encore ses papiers. Si M. Paul hérite de votre mémoire, il ne fera pas bon à lui passer par les mains, c’était déjà bien assez d’un pour ne pas laisser dormir les affaires.

— Mais vous avez aussi une mémoire fort diligente, dit M. Dombey.

— Oh moi, dit le gérant, c’est bien différent, un homme comme moi n’a pas d’autre capital. »

M. Dombey, sans être fâché du compliment, n’en gardait pas moins sa figure cérémonieuse, pendant qu’appuyé contre le marbre de la cheminée il examinait de la tête aux pieds son employé, qui avait l’air de ne pas s’en douter. La roideur et la propreté des vêtements de M. Carker, et une certaine arrogance de manières soit naturelle, soit copiée sur un modèle qui n’était pas loin, donnaient un nouveau prix à son humilité. On eût dit un homme qui ne demanderait pas mieux que de lutter contre un pouvoir plus fort que lui, mais qui se sentait terrassé par la grandeur et la supériorité de M. Dombey.

« Morfin est-il ici ? demanda M. Dombey après un court moment de silence, pendant lequel M. Carker avait feuilleté ses papiers et lu tout bas quelques lignes de leur contenu.

— Morfin est ici, répondit-il en levant les yeux vivement avec son plus inattendu sourire, entr’ouvrant largement ses lèvres ; il fredonne quelques réminiscences musicales.

— Sans doute de son quatuor d’hier au soir.

— Je l’entends au travers de la muraille qui nous sépare, et j’en ai la tête fendue. Je voudrais qu’il fît un feu de joie de son violoncelle, et qu’il y brûlât de compagnie toute sa musique.

— Vous ne respectez personne, Carker, dit M. Dombey.

— Vous croyez ? demanda Carker en montrant ses dents jusqu’aux gencives avec son sourire de chat. Eh bien, c’est vrai, je respecte peu de gens. Je crois même, murmura-t-il, comme se parlant à lui-même, qu’il n’y a guère au monde qu’une seule personne que je respecte. »

S’il disait vrai, c’était là une dangereuse qualité ; s’il mentait, c’était une autre qualité qui n’était pas moins dangereuse : Mais M. Dombey ne pensait peut-être pas de même ; il restait le dos au feu, se redressant de toute sa hauteur et regardant son premier employé avec un maintien plein de dignité, sous lequel semblait se pavaner un sentiment de sa puissance plus grand encore que de coutume.

« En parlant de Morfin ; dit M. Carker tirant un papier de son rouleau, il m’annonce la mort d’un jeune homme dans notre comptoir de la Barbade, et nous invite à réserver sur le Fils-et-héritier, qui va faire voile dans un mois ou environ, un passage pour le successeur. Peu vous importe, je suppose qui nous ferons partir. Nous n’avons ici personne qui puisse le remplacer. »

M. Dombey secoua la tête d’un air de suprême indifférence.

« Les appointements ne sont pas forts, fit observer M. Carker en prenant une plume pour écrire une note sur le revers du papier. J’espère que Morfin en gratifiera un neveu orphelin de quelque ami musical. Ce serait un moyen d’arrêter le crin-crin du candidat s’il a du goût pour ce genre d’affaires. Qui est là ? Entrez !

— Je vous demande bien pardon, monsieur Carker. Je ne savais pas que vous fussiez ici, monsieur, répondit Walter tenant à la main plusieurs lettres cachetées et toutes fraîches arrivées. Monsieur Carker frère, monsieur… »

À ce nom, M. Carker le gérant parut confus et humilié, ou du moins affecta de le paraître. Il fixa ses yeux sur M. Dombey avec un regard plein d’inquiétude, et qui semblait demander grâce, puis il les baissa vers la terre et garda quelques moments le silence.

« Je croyais, monsieur, dit-il tout à coup en se tournant avec colère du côté de Walter, vous avoir instamment prié de ne jamais parler de M. Carker frère.

— Je vous demande pardon, reprit Walter, je voulais dire seulement que M. Carker frère m’avait assuré que vous étiez sorti ; sans cela je n’aurais pas frappé à la porte quand vous étiez occupé avec M. Dombey. Ce sont des lettres pour M. Dombey, monsieur.

— Très-bien ! monsieur, répondit M. Carker le gérant en les arrachant violemment de sa main. Retournez travailler. »

Mais en les prenant avec si peu de cérémonie, M. Carker en laissa tomber une sans s’en apercevoir ; M. Dombey ne vit pas non plus la lettre qui était à ses pieds. Walter hésita un moment, pensant que l’un ou l’autre la remarquerait ; mais voyant que ni l’un ni l’autre ne se baissait, il s’arrêta, revint sur ses pas, la ramassa et la déposa sur le bureau de M. Dombey. Toutes ces lettres étaient venues par la poste ; et le hasard voulut que celle-ci fût justement le bulletin que Mme Pipchin envoyait régulièrement chaque semaine. Comme d’habitude, la suscription était de la main de Florence, car Mme Pipchin n’était pas précisément une femme de plume. L’attention de M. Dombey ayant été appelée ainsi sur cette lettre par le mouvement de Walter, il se redressa, le regarda avec colère, comme s’il eût pensé que Walter l’avait choisie à dessein parmi toutes les autres.

« Vous pouvez sortir, monsieur ! » dit M. Dombey avec hauteur.

Il froissa la lettre dans sa main, et, suivant de l’œil Walter qui se retirait, il la mit dans sa poche sans en rompre le cachet.

« Il vous faut quelqu’un pour aller dans les Indes, me disiez-vous ? fit M. Dombey avec vivacité.

— Oui, répondit Carker.

— Envoyez-y le jeune Gay.

— Très-bien, très-bien ! Rien n’est plus facile, dit M. Carker sans témoigner la moindre surprise. Il reprit aussitôt la plume pour changer l’endos qu’il avait mis d’abord, et il écrivit aussi froidement que la première fois : « Y envoyer le jeune Gay. »

— Rappelez-le, » dit M. Dombey.

M. Carker obéit à la minute, et Walter revint de même.

« Gay, dit M. Dombey en le regardant par-dessus l’épaule, il y a un…

— Un emploi, dit M. Carker la bouche fendue jusqu’aux deux oreilles.

— Dans les Indes, à la Barbade. Je vais vous faire partir, dit M. Dombey dédaignant de farder la vérité, pour remplacer un employé subalterne dans notre comptoir de la Barbade. Dites à votre oncle, de ma part, que je vous ai choisi pour aller dans les Indes. »

Walter était suffoqué d’étonnement, et n’eut que la force de répéter ces derniers mots :

« Dans les Indes !

— Il faut que quelqu’un y aille. Vous êtes jeune et bien portant, dit M. Dombey ; les affaires de votre oncle ne sont pas en bon état. Dites à votre oncle que vous avez votre nomination. Pourtant, vous ne partirez pas encore. Vous avez à vous un mois ou deux peut-être.

— Y resterai-je, monsieur ? demanda Walter.

— Si vous y resterez, monsieur ! répéta M. Dombey en se tournant un peu plus de son côté. Que voulez-vous dire ? Carker, que veut-il dire ?

— Si c’est pour y résider, monsieur ? balbutia Walter.

— Mais, certainement, » répondit M. Dombey.

Walter s’inclina.

« C’est tout ce que j’avais à vous dire, reprit M. Dombey en reprenant ses lettres. En temps opportun, Carker, vous lui donnerez toutes les explications nécessaire pour ses préparatifs. Il est inutile qu’il attende, Carker.

— Il est inutile que vous attendiez, Gay, dit M. Carker en montrant ses dents jusqu’aux gencives.

— À moins que, dit M. Dombey s’arrêtant dans sa lecture, sans lever les yeux de dessus la lettre, et semblant prêt à écouter, à moins qu’il n’ait quelque chose à dire.

— Non, monsieur, répondit Walter tout ému, tout troublé, tout étourdi par la multitude de tableaux qui se présentaient à la fois à son esprit. Il voyait au premier rang le capitaine Cuttle, avec son chapeau de toile cirée, tout pétrifié d’étonnement chez Mme Mac-Stinger ; et son oncle, son pauvre oncle pleurant son départ dans la petite salle à manger. Monsieur, je ne sais… je… je vous suis bien obligé, monsieur.

— Il est inutile qu’il attende, Carker, » dit M. Dombey.

Et comme M. Carker répétait ces derniers mots, tout en rassemblant lui-même ses papiers comme pour quitter aussi la chambre, Walter comprit qu’attendre plus longtemps serait une indiscrétion impardonnable, d’autant plus qu’il n’avait rien à dire. Il s’éloigna donc tout à fait abasourdi.

En suivant le corridor, toujours comme sous l’impression d’un rêve pénible, il entendit la porte de M. Dombey se refermer et M. Carker sortir du cabinet. Puis aussitôt, M. Carker l’appela.

« Amenez votre ami, M. Carker frère, dans mon cabinet, s’il vous plaît, monsieur. »

Walter se rendit dans le bureau d’entrée et remplit sa commission auprès de M. Carker frère. Celui-ci quitta à l’instant la cloison près de laquelle il était assis tout seul dans un coin, et se rendit avec lui dans le cabinet de M. Carker le gérant.

Ce gentleman se tenait debout le dos au feu, les mains sous les pans de son habit, et par-dessus sa cravate blanche son regard était aussi peu engageant qu’aurait pu l’être celui de M. Dombey lui-même. Il les reçut sans rien changer à la roideur de son maintien et sans adoucir l’expression sombre et dure de son visage. Seulement, il fit signe à Walter de fermer la porte.

— John Carker, dit le gérant ; quand la porte eut été fermée, en se tournant tout à coup vers son frère et montrant ses deux rangées de dents frissonnantes comme pour le mordre, en vertu de quel traité avec ce jeune homme suis-je obsédé, pourchassé par votre nom ? N’est-ce pas encore assez, John Carker, d’être votre parent et de ne pouvoir me soustraire moi-même à cette…

— Dites à cette honte, James, fit l’autre à voix basse, en s’apercevant qu’il cherchait un mot. C’est là ce que vous voulez dire, et vous avez raison. Dites à cette honte.

— Eh bien ! oui, à cette honte, dit son frère d’un ton amer ; mais faut-il le dire et le trompetter sans cesse en présence même du chef de la maison ? Même dans des moments de conférence confidentielle ? Pensez-vous, John Carker, que votre nom soit fait pour être accolé à ces mots conférence confidentielle.

— Non, répondit l’autre, non, James. Dieu sait que je n’ai pas une telle présomption.

— Quelle est donc votre pensée alors, dit son frère, et pourquoi vous jetez-vous toujours sur mon chemin. Ne m’avez-vous pas déjà assez fait de tort ?

— Je ne vous ai jamais fait de tort sciemment, James.

— Vous êtes mon frère, dit le gérant, voilà un tort assez grand déjà.

— Celui-là, je suis bien fâché de ne pouvoir le réparer. Je voudrais que vous en eussiez vous-même le pouvoir aussi bien que la volonté. »

Pendant cette conversation, les yeux de Walter allaient d’un frère à l’autre avec une expression de douloureux étonnement. Celui qui était l’aîné par les années, quoique le cadet par position, se tenant les yeux fixés vers la terre, la tête inclinée, écoutait humblement les reproches de son frère. Le ton et le regard qui accompagnaient ces reproches, et la présence de Walter qui ne pouvait cacher ni sa surprise ni son embarras, les rendaient bien amers, et pourtant il ne cherchait pas à protester, et levait seulement sa main droite d’un ton suppliant qui semblait dire : « Épargnez-moi. » Il était là, devant son frère comme devant un bourreau, tendant la joue à ses coups, lui, un homme de cœur pourtant, comme s’il eût été retenu par une force puissante et affaibli par les souffrances.

Vif et généreux dans ses sentiments, et se regardant comme la cause innocente de ces reproches, Walter se mit à parler avec toute l’émotion qu’il ressentait :

« Monsieur Carker, dit-il en s’adressant au gérant, vraiment, je vous assure, je suis le seul coupable. Par une étourderie, dont je ne saurais trop me blâmer, j’ai… j’ai bien des fois sans doute prononcé le nom de M. Carker, le subalterne, bien inutilement. J’ai laissé son nom glisser souvent de mes lèvres, malgré vos ordres précis. Mais la faute vient de moi, de moi seul, monsieur. Nous n’avons jamais échangé une seule parole sur ce sujet, et bien rarement sur tout autre. Mais je vous avoue que ce n’était pas tout à fait étourderie de ma part, monsieur, ajouta Walter après un moment de silence ; car je me suis senti attiré vers M. Carker depuis le premier jour de mon entrée ici, et je ne pouvais m’empêcher de parler de lui quelquefois, quand je pense à lui si souvent ! »

Walter parlait du fond de son cœur, et dans toute la sincérité de son âme. Car en regardant cette tête inclinée, ces yeux baissés, cette main levée pour demander grâce, il se disait en lui-même : « Pourquoi ne le dirais-je pas, puisque je le pense ? Pourquoi ne pas témoigner en faveur de ce malheureux sans consolation et sans ami ? »

« La vérité est, monsieur Carker, que vous m’avez toujours évité, dit Walter avec des larmes dans les yeux, tant il était ému. Oui, et c’est à mon profond chagrin et à mon sincère regret. Quand je suis entré ici, et toujours depuis, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour être votre ami, autant du moins que je pouvais l’être à mon âge ; mais tous mes efforts ont été inutiles.

— Et remarquez bien, Gay, dit M. Carker en l’arrêtant vivement, qu’ils seront encore bien plus inutiles, si vous persistez à appeler toujours l’attention sur le nom de M. John Carker. Ce n’est pas le moyen de faire plaisir à M. John Carker lui-même. Demandez-lui s’il n’est pas de mon avis.

— C’est vrai, dit le frère, cela n’avance à rien ; cela ne sert qu’à amener des scènes comme celle-ci, et Dieu sait si j’aurais voulu l’éviter. On ne peut me donner de meilleures preuves d’amitié, qu’en m’oubliant, en me laissant suivre ma route sans me questionner, sans faire attention à moi. »

Ces dernières paroles, M. John Carker les prononça bien distinctement comme pour les graver dans la tête de Walter.

« Comme j’ai vu que vous ne retenez guère ce que les autres vous disent, Gay, reprit M. Carker le gérant en se chauffant les mains d’un air de grande satisfaction, j’étais bien aise de vous le faire dire une bonne fois par l’autorité la plus compétente, et il montrait son frère. J’espère que vous ne l’oublierez plus maintenant. C’est tout, Gay, vous pouvez vous retirer. »

Walter ouvrit la porte pour sortir et allait la refermer sur lui, quand il entendit les deux frères causer encore ensemble et prononcer son nom. Il s’arrêta incertain, la main sur le bouton de la porte qu’il laissa ouverte, ne sachant s’il devait rentrer ou sortir. Ce fut ainsi qu’il entendit sans le vouloir la suite de la conversation.

« Soyez moins dur avec moi, si vous pouvez, James, dit John Carker. Quand je vous dis qu’en observant ce jeune homme, je me suis senti remuer toutes les fibres du cœur. Et comment pouvais-je n’être pas ému quand j’ai là (et il frappait sur sa poitrine), quand j’ai là mon histoire gravée à jamais. Dès qu’il est entré dans cette maison pour la première fois, j’ai cru deviner en lui un autre moi-même.

— Un autre vous-même ! répéta le gérant d’un ton dédaigneux.

— Non pas tel que je suis maintenant, mais tel que j’étais quand j’entrai ici pour la première fois, aussi confiant, aussi étourdi, aussi jeune et inexpérimenté ; tout plein des mêmes pensées vives et aventureuses ; tout rempli des mêmes qualités et pouvant être entraîné comme moi au bien comme au mal.

— J’espère pour lui que non, dit son frère d’un ton ironique et qui semblait cacher une arrière-pensée.

— Vous me frappez cruellement ; votre bras est rude et les blessures que vous faites sont profondes, reprit son frère qui parlait (du moins à ce que pensait Walter) comme si une arme cruelle se fût enfoncée en effet dans sa poitrine. Oui, je pensais tout cela du temps qu’il n’était encore qu’un enfant. Je le croyais ; j’en étais convaincu. Aussi quand je l’ai vu se promener étourdiment sur le bord du gouffre caché où tant d’autres marchent gaiement et du haut duquel…

— Vieille excuse ! interrompit son frère en tisonnant le feu. Tant d’autres ! croyez-vous qu’il en ait tant qui se tiennent debout ? Dites plutôt du haut duquel il y en a tant qui tombent.

— Non, du haut duquel il y en a un qui est tombé, reprit l’autre, un voyageur qui s’avança sur la même route, enfant comme lui, qui fit chaque jour un nouveau faux pas, qui glissa peu à peu plus bas, et qui, continuant à trébucher toujours, tomba tout de son long au fond du gouffre, brisé et meurtri. Songez à ce que j’ai dû souffrir en observant ce jeune homme.

— C’est à vous seul qu’il faut vous en prendre, répondit son frère.

— Oui, à moi seul, fit-il avec un soupir. Je ne cherche pas à faire partager à d’autres le blâme ou la honte.

— Vous avez fait partager la honte, » murmura James Carker entre ses dents.

Et à travers un si grand nombre de dents si serrées, il lui était facile de faire résonner ses murmures.

« Ah ! James, reprit son frère, parlant pour la première fois d’un ton de reproche, et semblant, par le son de sa voix, avoir caché son visage dans ses mains, j’ai été depuis ce jour pour vous un marchepied bien utile. Vous m’avez passé librement sur le corps pour grimper où vous êtes. Ne m’écrasez pas encore de votre talon ! »

Il se fit un moment de silence. Puis on entendit M. Carker le gérant qui remuait ses papiers, comme s’il eût résolu de mettre fin à l’entrevue. Au même moment son frère se rapprocha de la porte.

« Je termine, dit-il. Je l’ai observé et suivi des yeux avec tant de crainte et de tremblement, que c’était déjà une punition pour moi, jusqu’au moment où il a eu passé la place où j’ai fait ma première chute, et alors, eussé-je été son père, je crois que jamais je n’aurais remercié le ciel aussi sincèrement. Je n’osais ni le prévenir, ni l’avertir ; mais si j’avais découvert la moindre des choses, je lui aurais mis mon exemple sous les yeux. Je craignais qu’on ne me vît lui parler de peur qu’on ne pût croire que je lui donnais de mauvais conseils, que je cherchais à l’induire à mal, à le corrompre, peut-être même de peur de lui faire du tort réellement. Qui sait si mon mal n’est pas contagieux ? Mon histoire n’était-elle pas le pendant de celle du jeune Walter Gay ? Ne soyez donc pas étonné des sentiments qu’il a réveillés en moi, et si vous le pouvez, James, pensez à moi avec plus de bienveillance. »

En disant ces derniers mots, il sortit et se trouva en face même de Walter. Il devint un peu plus pâle quand il le vit là, et plus pâle encore quand Walter lui saisissant la main lui dit tout bas :

« Monsieur Carker, laissez-moi vous remercier, je vous en prie. Laissez-moi vous dire tout ce que je ressens pour vous ! Combien je suis affligé d’avoir été la cause malheureuse de tout ceci ! Combien je vous regarde maintenant presque comme mon protecteur et mon guide ! Combien, combien je vous suis obligé et combien je vous plains ! »

Walter parlait ainsi en lui serrant fortement les deux mains dans les siennes et sachant à peine, dans son trouble, ce qu’il disait ni ce qu’il faisait.

La chambre de M. Morfin se trouvait tout près ; elle était vide, la porte était toute grande ouverte ; ils y entrèrent tous deux d’un commun accord, car dans le corridor il y avait toujours quelque allant ou venant. Quand ils furent là, Walter aperçut sur le visage de M. Carker des traces de son émotion, et ce visage était si changé qu’il avait de la peine à le reconnaître.

« Walter, dit-il en posant sa main sur l’épaule du jeune homme, une immense distance me sépare de vous, et m’en séparera toujours, je l’espère. Savez-vous ce que je suis ?

— Ce que vous êtes ? allaient murmurer les lèvres de Walter qui le regardait attentivement.

— C’était déjà commencé, dit Carker, avant ma vingt et unième année, il y avait longtemps qu’on me tentait, mais je ne commençai pas avant cette époque. J’ai volé la maison, quand j’eus atteint ma majorité. Je l’ai volée encore plus tard. Avant mes vingt-deux ans tout fut découvert, et alors, Walter, je suis mort au monde. »

La question que Walter s’apprêtait à faire resta encore suspendue sur ses lèvres, sans qu’il pût l’articuler ni trouver rien autre chose à dire.

« Le chef de la maison fut bon pour moi. Puisse le ciel récompenser le vieillard de son indulgence ! Et son fils aussi, notre nouveau chef, qui venait alors d’entrer dans l’association où j’avais inspiré d’abord grande confiance ! On m’appela dans ce cabinet, qui est maintenant le sien ; jamais, depuis, je n’y suis entré, et j’en sortis alors ce que je suis. Depuis bien des années je suis resté assis à la même place, seul comme maintenant, mais mes torts bien connus me gardaient là comme un exemple. Ils ont eu tous compassion de moi, et ne m’ont pas retiré mon pain. Les années ont apporté quelque adoucissement à cette partie de ma triste expiation, car, à l’exception des trois chefs de la maison, je crois qu’il n’y a personne ici qui sache mon histoire tout entière. Avant que le petit garçon grandisse et qu’il la connaisse, mon coin pourra bien être vide. Plaise au ciel qu’il le soit ! Voilà tout le changement pour moi depuis le jour où j’ai laissé derrière moi dans ce cabinet où j’ai comparu, jeunesse, espoir, tout commerce avec les honnêtes gens. Que Dieu vous conduise, Walter, et qu’il vous garde vous et les vôtres dans le chemin de l’honneur, ou qu’il vous frappe plutôt de mort ! »

Quand Walter cherchait plus tard à se rappeler ce qui s’était passé en lui, dans cette terrible confidence, il se souvenait seulement d’avoir tremblé des pieds à la tête, et d’avoir fondu en larmes en sentant un frisson glacial lui courir sur le corps.

Walter le vit un instant après penché sur son pupitre, silencieux comme auparavant, aussi abattu, aussi humble. En l’observant ainsi plongé tout entier dans son travail, il comprit que M. Carker avait résolu de ne plus s’entretenir avec lui ; il se mit alors à réfléchir et à repasser dans sa tête tout ce qu’il venait de voir et d’entendre en si peu de temps ; ce n’était pas seulement l’histoire des deux frères qui l’agitait, il se demandait s’il était bien vrai qu’il eût reçu l’ordre de partir dans les Indes ; s’il était vrai qu’il lui fallût bientôt dire un dernier adieu à son oncle Sol, au capitaine Cuttle, à ses rencontres rares et éloignées avec Florence Dombey (non, voulait-il dire, avec Paul Dombey) ; hélas ! à tout ce qu’il aimait, à tout ce qu’il chérissait, à tout ce qu’il espérait chaque jour, chaque heure de sa vie.

Mais il n’était que trop vrai : déjà la nouvelle s’en était répandue même dans le bureau d’entrée ; car, pendant que le cœur triste, il songeait à tout cela, la tête appuyée sur sa main, Perch, l’homme de peine, descendit de sa tablette d’acajou, et, le tirant légèrement par la manche :

« Je vous demande pardon, monsieur, lui dit-il tout bas à l’oreille, mais je vous serais bien obligé si vous pouviez, quand vous serez là-bas, me faire parvenir, à bon compte, un pot de confitures de gingembre pour Mme Perch, quand elle se relèvera de ses couches, qui ne tarderont pas. »

Chapitre XIV. Paul devient de plus en plus vieillot et bizarre, et va passer chez lui les vacances. §

Quand les vacances approchaient, les jeunes gens étiolés, réunis chez le docteur Blimber, ne témoignaient leur joie par aucune démonstration inconvenante. Filer en vacances était une expression triviale et presque violente qui eût répugné à la politesse de cet établissement de bon ton. Les jeunes gens, à la fin de chaque semestre, se rendaient dans leur famille, mais ils ne filaient pas en vacances. Fi donc !

Tozer, constamment torturé et écorché par une cravate blanche bien empesée, d’après la volonté expresse de Mme Tozer sa mère, qui, le destinant à l’état ecclésiastique, ne pouvait l’y préparer de trop bonne heure, Tozer disait, en toute conscience, que, s’il avait pu choisir entre deux maux, il aurait préféré encore rester où il était plutôt que d’aller chez lui. Cette déclaration était sincère, quoique peu d’accord avec certain passage d’une dissertation faite par Tozer sur les vacances, où il disait « que les pensées, les souvenirs de famille éveillaient dans son âme les émotions les plus douces d’espérance et de bonheur, » et où il se comparait à un général romain tout glorieux d’une victoire récente remportée sur les Icéniens, ou chargé des dépouilles carthaginoises, s’avançant vers le Capitole (le Capitole était là pour continuer la comparaison ; au fond c’était la demeure de Mme Tozer). Mais c’est que le pauvre Tozer avait un oncle terrible qui ne se contentait pas seulement, pendant les vacances, de lui faire subir un examen en forme sur les questions les plus abstruses ; il se faisait encore un malin plaisir de lui embrouiller les faits et les détails les plus simples et de les lui présenter tout entortillés, pour qu’il eût la peine de les démêler. Ainsi, par exemple, quand cet oncle importun le conduisait au théâtre, ou bien, toujours sous prétexte de l’amuser, le menait voir un géant, un nain, un magicien ou toute autre curiosité, Tozer s’apercevait que son bourreau d’oncle avait lu d’avance quelques documents classiques sur le sujet : il ne sortait plus avec lui sans tomber dans un état de perplexité affreuse, se cassant la tête à deviner quelle énigme nouvelle il allait avoir à subir et quelles autorités on n’allait pas lui citer pour le confondre.

Quant à Briggs, son père n’y mettait pas tant de finesse. Il ne le laissait jamais seul. Les tortures morales que ce malheureux garçon subissait pendant les vacances étaient si nombreuses et si sévères que les amis de la famille (qui habitait alors à Londres tout près de Bayswater) ne s’approchaient jamais de la belle pièce d’eau de Kensington-Garden sans une crainte vague de voir flotter à la surface le chapeau de Briggs, avec un devoir inachevé sur le bord de l’eau. Briggs donc n’était pas non plus fort enthousiasmé à la pensée des vacances, et ces deux compagnons de chambre du petit Paul étaient un échantillon fidèle des jeunes messieurs de sa pension : les plus gais d’entre eux voyaient arriver ces jours de fête avec une résignation du meilleur goût.

Il en était bien autrement du petit Paul. La fin de ces premières vacances devait, il est vrai, le séparer de Florence ; mais qui jamais a pensé à la fin des vacances quand elles n’ont pas encore commencé ! Ce n’est pas Paul, assurément. À mesure que l’époque heureuse approchait, les lions, et les tigres qui grimpaient après les murs de sa chambre devenaient doux et folâtres. Les vilaines figures grimaçantes des carrés et des rosaces du tapis s’adoucissaient et le regardaient d’un œil plus aimable. La grave et vieille horloge s’informait avec un intérêt plus bienveillant de l’état de sa santé, et si la mer turbulente s’agitait encore toute la nuit avec des accords mélancoliques, il trouvait après tout un certain charme à l’entendre soulever ou précipiter les vagues dont le bruit le berçait comme pour l’endormir.

M. Feeder, bachelier ès lettres, se permettait aussi de penser que les congés le rendraient fort heureux. M. Toots, lui, projetait une vie tout entière de vacances à partir de celles qui allaient venir, car c’était, comme il en informait Paul régulièrement chaque jour, son dernier semestre chez le docteur Blimber, et il allait commencer dès à présent à jouir de sa fortune.

Il était parfaitement entendu entre Paul et M. Toots qu’ils étaient amis intimes, malgré la différence d’âge et de position. À mesure que les vacances approchaient, M. Toots, quand il était avec Paul, soufflait plus fort et restait les yeux fixés sur lui plus souvent qu’auparavant. Paul comprenait que M. Toots voulait par là lui faire part du chagrin qu’il éprouvait à l’idée de leur séparation prochaine, et il lui savait un gré infini de son patronage affectueux et de la bonne opinion qu’il lui témoignait.

Le docteur Blimber, Mme Blimber et miss Blimber, aussi bien que tous les jeunes élèves en général, reconnaissaient de même que Toots s’était en quelque sorte constitué le protecteur et le guide de Dombey. La chose devint si évidente même pour Mme Pipchin, que la bonne créature nourrit contre Toots des pensées de haine et de jalousie. Elle ne l’appelait dans son sanctuaire que le grand Nicodème. Le pauvre Toots lui, n’avait pas plus idée d’éveiller la rage de Mme Pipchin qu’il n’avait idée de quoi que ce soit. Au contraire, il était tout disposé à la regarder comme une femme supérieure, digne, sous plus d’un rapport, d’inspirer de l’intérêt ; et dans le cours des visites qu’elle rendait au petit Paul, il lui souriait si gracieusement, lui demandait si souvent de ses nouvelles, qu’un beau jour Mme Pipchin finit par lui déclarer tout net qu’elle n’était pas habituée à être traitée de la sorte, quoi qu’il en pût penser. « Et ce sont, ajouta-t-elle, des façons que je ne prétends endurer, ni de vous ni de tout autre freluquet de votre espèce. »

M. Toots, en voyant cet accueil fait à ses politesses, en fut si alarmé qu’il alla se cacher incontinent dans un coin en attendant qu’elle fût partie ; et depuis ce jour, il se garda bien d’affronter jamais la terrible Mme Pipchin sous le toit du docteur Blimber.

Deux ou trois semaines environ avant les vacances, Cornélia Blimber fit venir Paul dans sa chambre et lui dit :

« Dombey, je vais envoyer votre analyse à votre père.

— Je vous remercie, madame, répondit Paul.

— Vous savez ce que je veux dire, Dombey ? demanda miss Blimber le regardant fixement à travers ses lunettes.

— Non, madame, dit Paul.

— Dombey, Dombey, dit miss Blimber, je commence à craindre que vous ne soyez un triste garçon. Quand vous ignorez la signification d’un mot, pourquoi n’en demandez-vous pas l’explication ?

— Mme Pipchin m’a dit qu’il ne fallait pas faire de questions, répondit Paul.

— Je vous prie de ne me parler de Mme Pipchin sous aucun prétexte, Dombey, répliqua miss Blimber. Je vous le défends expressément. Le cours des études que l’on fait ici n’a aucun rapport avec quoi que ce soit en ce genre. Renouveler de telles allusions me contraindrait de vous faire répéter, sans faute, avant le déjeuner de demain matin, depuis Ludovicus rex, jusqu’à Similis patris ou patri.

— Je ne savais pas, madame, dit le petit Paul.

— Je dois vous avertir de ne pas venir me conter que vous ne savez pas, je vous prie, dit miss Blimber qui, dans ses remontrances, conservait toujours une rigoureuse politesse. C’est une espèce d’argument que je ne puis permettre pour tout au monde. »

Paul trouva plus sûr de ne rien dire du tout et se contenta de regarder les lunettes de miss Blimber. Miss Blimber ayant remué gravement la tête, prit un papier placé devant elle.

« Analyse du caractère de P. Dombey. »

« Si ma mémoire ne me trompe pas, dit miss Blimber en s’interrompant, le mot analyse quand il est opposé à synthèse, est défini de cette manière par Walker : « réduction d’une chose, physique ou morale, à ses premiers éléments. » Notez bien, quand analyse est opposé à synthèse. Maintenant, Dombey, vous savez ce que c’est que le mot analyse. »

Le petit Paul ne parut pas complétement aveuglé par les lumières que répandait sur lui Mlle Blimber, et il lui fit un petit salut.

« Analyse, reprit miss Blimber baissant les yeux sur le papier, analyse du caractère de P. Dombey. Je trouve que l’intelligence naturelle de Dombey est très-satisfaisante, et que ses dispositions générales pour le travail peuvent être établies dans une proportion correspondante. Ainsi, prenant le nombre huit comme maximum, je trouve ces qualités portées chez Dombey à six trois quarts ! »

Miss Blimber s’arrêta pour voir quel effet cette nouvelle produirait sur Paul. Mais, ne sachant pas bien positivement si six trois quarts signifiaient six francs quinze sous, ou six sous trois liards, ou six pieds trois pouces, ou six heures trois-quarts, ou six n’importe quoi, qu’il n’avait pas encore appris, Paul se frotta les mains et regarda fixement miss Blimber. Par bonheur, cela lui réussit mieux que tout ce qu’il aurait pu résoudre, et Cornélia continua :

« Emportement, deux. Amour-propre, deux. Inclination pour la basse classe, prouvée par son attachement pour un certain Glubb, sept d’abord, mais réduit depuis. Manières comme il faut, quatre, avec espérance de progrès en avançant en âge. Maintenant, je désire particulièrement attirer votre attention, Dombey, sur l’observation générale qui termine cette analyse. »

Paul se disposa à l’écouter avec le plus grand soin.

« On peut dire en général de Dombey, dit miss Blimber en lisant à haute voix et tournant ses lunettes vers la petite figure à chaque mot qu’elle prononçait, on peut dire que ses dispositions et ses inclinations sont bonnes, et qu’il a fait autant de progrès qu’on pouvait l’espérer, vu les circonstances. Mais on ne saurait trop déplorer ce que ce jeune homme a de singulier, ou comme l’on dit vulgairement d’un peu rococo, dans son caractère et dans sa conduite, et l’on regrette que, sans rien offrir en lui qui appelle positivement les reproches, il soit souvent si différent des autres jeunes gentlemen de son âge et de son rang. Maintenant, Dombey, dit miss Blimber, en posant le papier, comprenez-vous cela ?

— Je le crois, madame, dit Paul.

— Cette analyse, comme vous le voyez, Dombey, va être envoyée à votre respectable père. Il lui sera très-certainement pénible d’apprendre que vous êtes singulier de caractère et de conduite. Cela nous afflige aussi tout naturellement, Dombey : car cela nous empêche, comme vous pensez, de vous aimer autant que nous le voudrions. »

Elle touchait là l’enfant par son côté sensible. Il s’était occupé en secret chaque jour davantage à se faire aimer de toute la maison, à mesure que le moment de son départ approchait. Pour une cause secrète qu’il s’expliquait imparfaitement à lui-même (si toutefois il se l’expliquait), il sentait peu à peu s’accroître son affection pour les personnes et les choses de l’endroit. Il ne pouvait supporter l’idée qu’on serait indifférent pour lui quand il ne serait plus là. Il désirait qu’on se souvînt de lui avec plaisir, et s’était même efforcé de se faire aimer d’un gros mâtin hargneux, attaché derrière la maison, et qui avait été d’abord la terreur de son existence ; et cela pour que le chien lui-même le regrettât quand il serait parti.

Sans songer que, sous ce rapport, il justifiait encore, par cette singularité, la différence qu’on signalait entre lui et ses camarades, le pauvre petit Paul expliqua ses sentiments à miss Blimber aussi bien que possible et la supplia, en dépit de l’analyse officielle, de faire tout ce qu’elle pourrait pour l’aimer. Il adressa la même pétition à Mme Blimber, qui venait d’entrer dans la chambre, et quand celle-ci ne put s’empêcher, en sa présence même, de redire encore comme elle l’avait tant de fois répété : Quel singulier enfant ! Paul lui dit qu’il était bien persuadé qu’elle avait raison. « Je crois, ajouta-t-il, que ce sont mes os qui en sont cause, mais je n’en suis pas sûr et j’espère que vous me le pardonnerez, car je vous aime tous beaucoup. »

« Mais pas tant, par exemple, continua-t-il avec un mélange de timidité et de franchise qui était la qualité la plus remarquable et la plus attrayante de l’enfant, pas tant que ma sœur Florence ; cela ne se pourrait jamais. Vous ne pouvez pas me demander cela, n’est-ce pas, madame ?

— Mon Dieu ! qu’il est rococo ! s’écria tout bas Mme Blimber.

— Mais toutes les personnes qui sont ici me plaisent beaucoup, poursuivit Paul, et j’aurais bien du chagrin, si, en m’en allant, je pouvais penser que quelqu’un fût content de mon départ ou n’y fît pas attention. »

Mme Blimber fut, dès lors, tout à fait persuadée que Paul était l’enfant le plus singulier du monde, et, quand elle raconta au docteur ce qui s’était passé, le docteur ne contesta pas l’opinion de sa femme. Il se contenta de dire, comme il l’avait fait déjà, le jour de l’arrivée de Paul, que l’étude changerait tout cela et ajouta aussi, comme alors : « Poussez-le, Cornélia, poussez-le ferme. »

Cornélia l’avait toujours poussé aussi vigoureusement qu’elle l’avait pu, et Paul avait mené, sous sa direction, une vie dure. Mais, outre son désir de venir à bout de sa tâche, il avait en vue, avant tout, un autre dessein qu’il poursuivait avec ardeur. Il voulait être un petit camarade doux, serviable, paisible, et cherchait toujours à se concilier la tendresse et l’affection des autres. Aussi, quoique bien souvent encore, on le vît à son ancien poste sur les marches de l’escalier, ou regardant les vagues et les nuages à sa fenêtre solitaire, on le trouvait plus souvent aussi au milieu des autres élèves, leur rendant modestement de lui-même quelques petits services. Il arriva donc que, même parmi ces jeunes anachorètes si froids et si sérieux, qui faisaient pénitence sous le toit du docteur Blimber, Paul devint un objet d’intérêt général. C’était un petit jouet fragile que chacun aimait et que personne n’aurait voulu traiter durement. Mais il ne pouvait ni changer sa nature ni faire changer l’analyse, et il fut bien convenu que Dombey était un petit rococo.

Il y avait cependant quelques priviléges attachés à ce caractère unique en son genre, et dont il était seul à jouir dans la maison. On se serait passé plus facilement d’un enfant moins singulier, c’était déjà beaucoup. Quand les autres, en se retirant le soir, se contentaient de saluer le docteur Blimber et sa famille, Paul présentait hardiment son petit bout de main au docteur pour lui serrer la sienne ; il en faisait autant pour Mme Blimber et pour Cornélia. Si quelqu’un devait aller demander grâce pour une punition infligée, c’était toujours Paul qu’on envoyait en ambassade. Le jeune domestique myope, lui-même, s’était adressé à lui pour se faire pardonner sa maladresse, un jour qu’il avait brisé quelques verres et quelques porcelaines. Enfin, on disait tout bas que le sommelier avait pour lui des attentions, autant du moins que cet homme rigide en avait jamais eu auparavant pour aucun enfant de ce monde, et l’on prétendait qu’il avait mêlé quelquefois du porter à la petite bière ordinaire, pour le fortifier.

Mais, outre ces priviléges, Paul avait ses entrées dans le cabinet de M. Feeder, d’où il avait emmené deux fois M. Toots pour lui faire prendre l’air, car le jeune homme avait été pris comme de vertige pour avoir voulu essayer d’y fumer un mauvais cigare. C’était pourtant un cigare qu’il avait tiré d’un paquet acheté par lui en cachette sur la barque d’un fameux contrebandier qui lui avait avoué, en confidence, que la douane avait mis sa tête à prix, et que, mort ou vif, deux cents livres sterling étaient promises à celui qui le livrerait. C’était un bon petit cabinet que celui de M. Feeder, avec son lit dans une alcôve fermée. On y voyait une flûte suspendue sur la cheminée. Ce n’est pas que M. Feeder jouât de cet instrument, mais il était, disait-il, décidé à l’apprendre. Il y avait aussi quelques livres et une ligne, parce que M. Feeder était aussi tout à fait décidé à apprendre à pêcher, quand il en aurait le temps. C’était toujours dans le même but que M. Feeder avait acheté d’occasion un charmant petit cornet à pistons, un échiquier avec toutes ses pièces, une grammaire espagnole, une boîte à dessin et une paire de gants pour la boxe. M. Feeder disait qu’il était on ne peut plus décidé à apprendre l’art de se défendre soi-même ; car, selon lui, c’était un devoir pour tout homme de le faire, ne fût-ce que pour protéger, au besoin, une femme insultée.

Mais l’objet capital du mobilier appartenant à M. Feeder était un grand pot vert à tabac, que Toots lui avait rapporté, en cadeau, à la fin des dernières vacances ; il l’avait payé fort cher, comme ayant appartenu en propre au prince régent. Ni M. Toots ni M. Feeder ne pouvaient prendre de ce tabac ou de tout autre, ne fût-ce que quelques grains, sans être saisis tout à coup d’éternuments convulsifs. Néanmoins, c’était leur grand plaisir d’en mouiller avec du thé froid une pleine boîte, de l’étendre sur une feuille de parchemin avec un couteau à papier, et de se dévouer à l’absorber, en en prenant de temps à autre. Tout en bourrant leur nez de cet ingrédient délicieux, ils enduraient avec une constance de martyrs, de véritables tortures, et buvaient, dans l’intervalle, un verre de bière, pour qu’il ne manquât rien à leurs excès glorieux.

Paul, assis en silence avec eux tout près de son protecteur, M. Toots, trouvait dans ces parties de débauche un charme singulier ; et, quand M. Feeder parlait des sombres mystères de Londres, quand il disait à M. Toots qu’il allait profiter des vacances prochaines pour observer de près la capitale dans toutes ses parties ; quand il parlait des arrangements qu’il avait pris, dans ce dessein, pour vivre en pension à Peckam chez deux vieilles filles, Paul le regardait avec respect comme le héros de quelque livre de voyage ou d’aventures terribles, et avait presque peur d’un pareil tranche-montagnes.

Un soir qu’il était entré dans cette chambre, peu de temps avant les vacances, il trouva M. Feeder occupé à remplir des blancs dans des lettres imprimées, pendant que d’autres, déjà remplies et mises en tas devant lui, étaient pliées et cachetées par M. Toots. M. Feeder s’écria en le voyant : « Ah ! ah ! Dombey, vous voilà donc ? » car ils étaient toujours prêts à lui faire fête et le voyaient chaque fois avec un nouveau plaisir ; et aussitôt il poussa de son côté une des lettres, en ajoutant :

« On ne vous a pas oublié non plus, Dombey. Voilà la vôtre.

— La mienne, monsieur ? dit Paul.

— Oui, votre invitation, » répondit M. Feeder.

Paul ayant regardé la lettre, trouva, imprimée en taille douce, à l’exception de son nom et de la date, qui étaient de la main de M. Feeder, l’invitation suivante :

« Le docteur et Mme Blimber prient M. Paul Dombey de vouloir bien leur faire le plaisir de passer avec eux la soirée du mercredi 17 courant ; on se réunira à sept heures et demie, et l’on dansera. »

M. Toots lui montra aussi, en lui présentant une lettre toute semblable, que le docteur et Mme Blimber priaient M. Toots de leur faire l’honneur de passer avec eux la soirée du mercredi 17 courant ; qu’on se réunirait à sept heures et demie, et que l’on danserait. Il s’aperçut aussi, en regardant sur la table devant laquelle était assis M. Feeder, que M. Briggs et M. Tozer et tous les autres élèves étaient invités à faire au docteur et à Mme Blimber le plaisir de passer avec eux la soirée pour jouir du même divertissement.

M. Feeder lui dit ensuite, à sa grande joie, que sa sœur Florence était invitée, que c’était une fête qui se répétait à chaque semestre, et que les vacances, commençant ce jour-là, il pourrait partir avec sa sœur, après la soirée, si cela lui faisait plaisir ; sur quoi Paul interrompit M. Feeder pour lui dire que cela lui ferait grand plaisir. M. Feeder fit alors entendre à Paul qu’il lui faudrait répondre au docteur et à Mme Blimber en belle écriture anglaise que M. Paul Dombey les remerciait de leur gracieuse invitation, et qu’il serait heureux d’avoir l’honneur de se rendre chez eux. M. Feeder lui dit enfin, pour terminer, qu’il ferait bien de ne pas faire la moindre allusion à la soirée devant le docteur ni devant Mme Blimber, parce que les préparatifs et les arrangements préliminaires se faisaient d’après des principes tout à fait classiques et de bon ton, et que le docteur et Mme Blimber, d’une part, et les jeunes gens, de l’autre, étaient censés, dans leur discrétion respective, n’avoir pas la moindre idée de ce qui se préparait.

Paul remercia M. Feeder de ces instructions, et, mettant son invitation dans sa poche, il s’assit sur un tabouret auprès de M. Toots suivant son habitude. Mais Paul depuis longtemps souffrait de la tête, tantôt plus, tantôt moins ; quelquefois il la sentait bien lourde et bien douloureuse, et, ce soir-là, il y éprouva de telles pesanteurs qu’il fut obligé de la soutenir sur sa main. Cependant elle penchait, penchait toujours, si bien que, peu à peu, elle tomba sur les genoux de M. Toots et y resta comme sans se soucier de jamais se relever.

Ce n’était pas une raison pour être sourd ; mais à son idée, il fallait bien qu’il l’eût été un moment, car ce fut tout au plus s’il entendit M. Feeder lui crier dans l’oreille et le secouer doucement pour attirer son attention. Quand il releva la tête, tout abasourdi, il s’aperçut que le docteur Blimber était dans la chambre, que la fenêtre était ouverte que son front était tout aspergé d’eau, sans qu’il pût se rendre compte de la façon dont tout cela s’était passé. N’était-ce pas curieux ?

« Ah ! ah ! C’est bien ! c’est bien ! Comment va mon petit ami, maintenant ? dit le docteur Blimber avec bonté.

— Oh ! très-bien ! je vous remercie, monsieur, » répondit Paul.

Mais il lui semblait que le plancher n’était pas dans son assiette ordinaire, car il ne pouvait s’y tenir ferme sur ses jambes ; ni les murs non plus, car ils tournaient, tournaient toujours, et ne s’arrêtaient qu’au moment où il les regardait bien fixement. La tête de M. Toots lui paraissait bien plus grosse et plus éloignée qu’il n’était naturel ; et quand M. Toots le prit dans ses bras pour le porter en haut, Paul remarqua avec surprise que la porte n’était plus à sa place, et il lui sembla que M. Toots marchait droit à la cheminée.

C’était bien aimable de la part de M. Toots de le porter avec tant de bonté jusqu’au haut de la maison, et Paul ne manqua pas de le lui dire. Mais M. Toots répondit qu’il voudrait faire bien davantage pour lui si cela lui était possible, et il montra qu’il pouvait davantage, car il aida Paul à se déshabiller, il l’aida à se coucher, tout cela avec la plus grande sollicitude, puis il s’assit auprès du lit et se mit à rire de son plus gros rire. Pendant ce temps-là, M. Feeder, bachelier ès lettres, appuyé sur le bois du lit, aux pieds du petit Paul, passait ses mains osseuses dans ses petits poils ras de manière à les faire tenir sur sa tête droits comme un i, puis il fit semblant de se battre avec Paul dans les règles tant il était bien aise de le voir beaucoup mieux ; mais ces démonstrations de tendresse avaient quelque chose de si étrange que Paul, incapable de se rendre compte s’il lui fallait rire ou pleurer, se mit à rire et à pleurer tout ensemble.

Comment il se fit que M. Toots disparut et que M. Feeder se trouva changé en Mme Pipchin, c’est ce que Paul ne pensa jamais à demander et ce qu’il ne fut pas curieux d’approfondir. Mais, quand il vit Mme Pipchin assise au pied du lit à la place de M. Feeder, il lui cria :

« Surtout, madame Pipchin, ne le dites pas à Florence !

— Qu’est-ce qu’il ne faut pas dire à Florence, mon petit Paul ? dit Mme Pipchin en venant près de lui et s’asseyant sur une chaise.

— Ce que j’ai… dit Paul.

— Non, non, répondit Mme Pipchin.

— Que pensez-vous que j’aie envie de faire, quand je serai grand, madame Pipchin ? » demanda Paul en tournant vers elle sur son oreiller sa petite figure et posant son menton sur ses mains croisées, d’un air tout pensif.

Mme Pipchin ne put le deviner.

« J’ai envie, dit Paul, de placer tout mon argent dans une même maison de banque, sans chercher à en gagner davantage, et puis de m’en aller à la campagne avec ma chère Florence ; j’aurai un beau jardin, des champs, des bois, et je passerai là avec elle toute ma vie !

— Vraiment ! dit Mme Pipchin.

— Oui, c’est ce que j’ai envie de faire, dit Paul, quand je…, » il s’arrêta et réfléchit un moment.

L’œil gris de Mme Pipchin scruta cette petite figure pensive.

« Si je deviens grand, » dit Paul.

Puis il se mit aussitôt à parler à Mme Pipchin de la soirée ; il lui dit que Florence était invitée, qu’il serait bien fier de l’admiration qu’elle causerait à tous les élèves, que tous étaient très-bons pour lui et l’aimaient beaucoup, et que lui les aimait beaucoup aussi, et qu’il en était bien content. Il parla ensuite à Mme Pipchin de son analyse et lui dit que certainement il fallait bien qu’il fût rococo comme on disait, mais qu’il la priait de lui expliquer pourquoi et ce que cela voulait dire. Mme Pipchin, pour sortir de ce pas difficile, lui assura qu’il n’était pas du tout rococo, mais Paul ne fut point satisfait de cette réponse, et pour en obtenir une autre plus sincère, il regarda Mme Pipchin d’un œil si pénétrant, que la vieille dame fut obligée de se lever et d’aller regarder par la croisée pour éviter ses regards.

Il y avait un grave apothicaire qui donnait ses soins dans l’établissement, quand un des élèves était malade ; il était là dans la chambre et près du lit avec Mme Blimber. Comment étaient-ils venus là et depuis combien de temps y étaient-ils ? Paul n’en savait rien, mais quand il les vit, il se mit sur son séant et répondit tout du long aux questions de l’apothicaire, et le pria même tout bas de ne rien dire à Florence, parce qu’il tenait beaucoup à ce qu’elle vînt à la soirée. Il bavarda beaucoup avec l’apothicaire et ils se quittèrent fort bons amis. Quand il eut refermé les yeux et qu’il fut retombé sur son oreiller, il entendit l’apothicaire qui disait en dehors de la chambre et bien loin de lui, peut-être le rêva-t-il, qu’il y avait manque de puissance vitale (qu’est-ce que c’est que cela ? se demanda Paul) et grande faiblesse de constitution.

« Puisque, ajouta l’apothicaire, le petit bonhomme s’est fait une fête de se joindre à ses compagnons pour la soirée du 17, il faudra contenter son envie, s’il ne va pas plus mal. Je suis bien aise d’apprendre de Mme Pipchin qu’il va retourner dans sa famille le 18. J’écrirai d’ailleurs à M. Dombey avant ce jour-là, quand je connaîtrai mieux la maladie. Il n’y a aucune raison immédiate pour… » Pourquoi ? (Paul n’entendit pas ce mot-là.) « L’enfant est très-intelligent, dit encore l’apothicaire, mais il est bien rococo. »

Qu’était-ce donc que ce rococo, se demandait Paul le cœur palpitant, ce type étrange si visiblement empreint dans ses traits, si évident pour tout le monde et si obscur pour lui ?

Il ne put se l’expliquer ni se fatiguer longtemps la tête à en chercher l’explication. Mme Pipchin se trouva de nouveau près de lui, si toutefois elle s’était jamais éloignée (il avait cru la voir sortir avec le docteur, mais il l’avait rêvé peut-être). Tout à coup, comme par enchantement, elle tient à la main une bouteille et un verre, et elle lui en présente le contenu. Après quoi Mme Blimber lui apporta une bonne gelée de viande, et il se trouva si bien que Mme Pipchin retourna chez elle, cédant à ses instantes prières, et que Briggs et Tozer se couchèrent. Le pauvre Briggs poussait de terribles gémissements en pensant à son analyse, qui l’avait décomposé comme aurait pu le faire une opération chimique, mais il n’en fut pas moins rempli d’attentions pour Paul. Tozer en fit autant et tous les autres aussi ; car, avant d’aller se coucher, ils entrèrent tous dans la chambre, lui disant : « Comment allez-vous, Dombey ? » ou bien : « Bon courage, petit Dombey, » ou d’autres petits mots d’amitié. Quand Briggs se fut mis au lit, il resta éveillé à gémir sur son analyse.

« Ce n’est pas bien, disait-il. On aurait fait l’analyse d’un assassin qu’elle n’eût pas été pire et… le docteur Blimber serait-il bien aise d’être ainsi traité si son argent de semaine en dépendait ? Ah ! c’est bien facile, continuait-il, de faire travailler toute l’année un pauvre garçon comme un galérien et puis de dire ensuite que c’est un paresseux ! Ça n’est pas malin de lui chiper deux dîners par semaine et puis de dire que c’est un gourmand ! Si on croit que je vais me soumettre à ce régime-là, on se trompe. »

Et là-dessus il gémissait de plus belle.

Le lendemain matin, avant de jouer son air sur le tam-tam, le domestique myope monta prévenir Paul qu’il pouvait rester couché, ce que Paul fit de grand cœur. Mme Pipchin revint un peu avant l’apothicaire, et quelques instants après la bonne jeune femme que Paul avait vue nettoyer le poêle le premier jour de son arrivée (oh ! comme ce jour-là lui semblait loin maintenant), la bonne jeune femme lui apporta son déjeuner. Il y eut encore une consultation loin, bien loin de lui ; ou peut-être le rêva-t-il encore ; puis l’apothicaire, rentrant avec le docteur et avec Mme Blimber, dit :

« Oui, je crois, docteur Blimber, qu’il faut laisser ce jeune élève fermer ses livres dès à présent. Les vacances d’ailleurs sont proches.

— Sans doute, dit le docteur Blimber. Mon amie, vous préviendrez Cornélia, je vous prie.

— Certainement, » dit Mme Blimber.

L’apothicaire se pencha pour examiner de près les yeux de Paul. Puis il lui tata la tête, le pouls, le cœur avec tant de soin et d’intérêt, que Paul lui dit :

« Je vous remercie, monsieur.

— Notre petit ami, fit remarquer le docteur Blimber, ne s’est jamais plaint.

— Oh ! non, répondit l’apothicaire, il ne devait pas se plaindre.

— Vous le trouvez beaucoup mieux, n’est-ce pas ? dit le docteur Blimber.

— Oh ! certainement, il est beaucoup mieux, monsieur, » répondit l’apothicaire.

Paul était tout occupé, suivant ses habitudes singulières, à se demander ce qui pouvait rendre l’apothicaire aussi distrait, en répondant aux deux questions du docteur Blimber, quand son Esculape venant à rencontrer ses petits yeux souffrants et s’apercevant de son air pensif, sortit tout à coup de sa rêverie pour lui sourire gaiement ; Paul sourit aussi et perdit de vue ce qui le préoccupait.

Il resta couché ce jour-là à s’assoupir, à rêver, à regarder M. Toots ; mais le lendemain, il se leva et descendit en bas. Eh mais, qu’était-il donc arrivé à la grande horloge ? Un ouvrier, monté sur une échelle double, avait enlevé le cadran et fourrait des outils dans les rouages à la lumière d’une chandelle ! C’était pour Paul un grand événement, et il s’assit sur la dernière marche de l’escalier pour suivre l’opération attentivement. De temps en temps il regardait le cadran appuyé tout de travers contre le mur, et était un peu effrayé à l’idée qu’il avait l’air de le lorgner du coin de l’œil.

L’ouvrier, debout sur l’échelle, était très-poli, et dès qu’il aperçut Paul, il lui demanda :

« Comment vous portez-vous ? »

Paul entama donc une conversation avec lui et lui dit qu’il venait d’être un peu malade. La glace étant ainsi rompue, Paul lui fit une foule de questions sur les cloches et sur les horloges : s’il y avait des gens qui veillaient dans les clochers solitaires des églises pour faire sonner les horloges pendant la nuit ? Comment sonnaient les cloches quand une personne était morte ? Si c’étaient d’autres cloches que celles qui sonnent pour les mariages ? Ou bien si leur tintement lugubre n’était qu’un effet de l’imagination des vivants ? Puis, s’apercevant que sa nouvelle connaissance ne savait pas grand’chose sur la cloche du couvre-feu d’autrefois, Paul lui fit le récit de cette institution. Il lui demanda aussi, comme à un homme du métier, ce qu’il pensait de l’idée d’Alfred le Grand, de mesurer le temps en faisant briller des chandelles ; à quoi l’ouvrier répondit que ce serait la ruine des horlogers, si l’on revenait jamais à ce système. Enfin, Paul continua de regarder l’horloge jusqu’à ce qu’elle eût repris son aspect habituel, et qu’elle eût recommencé sa monotone question, puis l’ouvrier déposant ses outils dans un panier long, lui dit adieu et s’en alla. Mais avant de sortir, il dit tout bas quelque chose au domestique sur le seuil de la porte ; Paul n’entendit que le mot rococo, mais, par exemple, ce mot-là, Paul l’entendit très-bien.

Rococo !… Qu’est-ce que cela voulait donc dire ? et pourquoi cet air triste dont tout le monde prononçait ce mot en parlant de lui ? Qu’est-ce que ce pouvait être ?

Comme il ne travaillait plus, il pensait à cela continuellement, et pourtant pas aussi souvent encore qu’il l’aurait fait s’il n’avait pas eu autant à penser. Mais il avait tant de choses dans la tête qu’il ne faisait que penser du matin au soir.

D’abord Florence allait venir à la soirée. Elle verrait que tous les élèves l’aimaient et cela la rendrait heureuse. Son idée principale était que Florence fût bien persuadée que l’on était bon pour lui, et qu’il était devenu le petit favori de la maison ; parce qu’alors elle penserait sans chagrin au temps qu’il avait passé chez le docteur. Et peut-être serait-elle moins malheureuse quand il la quitterait pour revenir.

Pour revenir !… Cent fois par jour ses petits pieds montaient sans bruit à sa chambre pour y prendre ses livres, ses paperasses, tous les petits riens qui lui appartenaient, pour les mettre en paquet et les emporter chez lui ! Quant au retour, il ne s’en inquiétait guère ; il ne faisait pour cela aucun préparatif ; il n’y avait songé que par occasion, en pensant à sa sœur. Bien au contraire, le but de toutes ses rêveries, de toutes ses allées et venues dans la maison, c’était de la quitter bientôt. Et que de choses, que de choses auxquelles il avait à penser tout le long du jour !

Il allait regarder furtivement ces chambres d’en haut et pensait à leur solitude quand il serait parti ; il se demandait pendant combien de jours, de semaines, de mois, d’années elles continueraient à rester aussi vides, aussi solitaires. Il se demandait encore si un autre enfant (quelque petit rococo comme lui) viendrait s’égarer là quelque jour, pour y voir, comme lui des dessins et des images aussi grotesques dans les meubles et les tapis ; si quelqu’un lui parlerait du petit Dombey, qui avait habité là avant lui.

Il pensait à un portrait placé dans l’escalier, qui le regardait toujours attentivement quand il s’éloignait, le suivant des yeux par-dessus son épaule, et qui, s’il venait à passer là avec un autre camarade, le regardait toujours, sans jamais regarder son compagnon. Ce portrait, il y pensait souvent, et aussi à un tableau suspendu dans un autre endroit où, dans le centre d’un groupe en extase, se voyait une figure qu’il connaissait, une figure entourée d’une auréole, et qui, pleine de douceur, de bonté, d’indulgence, se tenait debout, lui montrant du doigt le ciel.

Mais c’était surtout à la fenêtre de sa chambre que mille pensées se mêlaient à celles-là et se succédaient les unes aux autres, sans interruption, comme les vagues qui se suivent et se pressent. C’était à sa fenêtre qu’il se demandait dans quel lieu vivent les oiseaux sauvages qui sont toujours à planer sur la mer pendant l’orage ; d’où viennent les nuages et où ils commencent ; d’où part le vent dans sa course rapide et où il s’arrête ; si l’endroit où Florence et lui s’étaient tant de fois assis pour rêver et causer de tout cela serait toujours le même sans eux, s’il serait toujours le même pour Florence, en supposant qu’il ne fût pas là et qu’elle allât s’y asseoir toute seule.

Il pensait aussi à M. Toots, à M. Feeder, bachelier ès lettres, et à tous les élèves ; aussi au docteur Blimber, à Mme Blimber et à miss Blimber ; et puis à sa demeure qu’il allait revoir, à sa tante, à miss Tox, à son père, Dombey et fils, à Walter et au pauvre oncle qui avait eu l’argent dont il avait besoin, et à ce capitaine à la voix rauque, qui avait une main en fer. Outre tout cela, il avait une foule de petites visites à rendre pendant le cours de la journée. Il allait dans la classe, dans le cabinet du docteur Blimber, dans la chambre particulière de Mme Blimber, dans celle de miss Blimber, et n’oubliait pas même le chien. Car il avait liberté pleine et entière de circuler dans toute la maison et d’y faire tous les petits rangements qu’il voulait ; et comme il avait grand désir de quitter tout le monde en bons termes, il s’occupait de tous à sa manière. Quelquefois il retrouvait dans les livres des passages pour Briggs qui les perdait toujours ; d’autrefois il cherchait dans le dictionnaire des mots pour des jeunes gens qui n’en pouvaient plus ; il tenait les écheveaux de soie de Mme Blimber pendant qu’elle les dévidait ; il rangeait le bureau de Cornélia ; ou même se glissait dans le cabinet du docteur Blimber, et, assis sur le tapis, tout près de ses doctes mollets, il tournait les sphères tout doucement et faisait le tour du monde ou prenait son vol dans les régions étoilées. Bref, durant ces quelques jours qui précédaient les vacances, et pendant que tous les autres élèves travaillaient à mort à repasser les études de l’année entière, Paul était un élève privilégié comme on n’en avait pas vu encore dans la maison. C’était à peine s’il pouvait le croire lui-même ; mais c’était bien vrai : sa liberté durait d’heure en heure et de jour en jour, et le petit Dombey était caressé par tout le monde. Le docteur Blimber prenait même tant de soin de lui qu’il pria Johnson de sortir de table un jour pour l’avoir appelé, sans y penser, « pauvre petit Dombey. » Paul trouva le docteur bien dur et bien sévère, quoique ces mots l’eussent fait rougir et qu’il se fût demandé pourquoi Johnson le plaignait. Paul ne trouvait pas le docteur bien juste non plus dans cette circonstance, car il était bien certain de lui avoir entendu confirmer lui-même, du poids de son autorité, l’avis de Mme Blimber, qui disait le soir précédent : « Ce pauvre cher petit Dombey est plus rococo que jamais. » Et vraiment Paul pouvait commencer à croire qu’être maigre et chétif, se fatiguer pour la moindre chose, être toujours prêt à s’étendre partout pour se reposer, c’était là l’explication de ce mot mystérieux, car il ne pouvait s’empêcher de reconnaître que de jour en jour il devenait plus chétif et plus maigre, qu’il se fatiguait d’un rien et se reposait à tout propos.

Enfin le jour de la soirée arriva. Le docteur Blimber dit au déjeuner :

« Messieurs, nous reprendrons le cours de nos études le vingt-cinq du mois prochain. »

À peine ces mots étaient-ils prononcés, que M. Toots, émancipé, mit sa bague à son doigt. Puis quelques moments après, venant à parler du docteur, il l’appela Blimber tout court. Cet acte d’indépendance remplit d’admiration et d’envie les élèves les plus âgés ; quant aux plus jeunes, ils en furent comme épouvantés et parurent surpris que la maison ne lui fût pas tombée sur le corps pour écraser le téméraire.

On ne fit pas la moindre allusion à la fête qui devait avoir lieu le soir même, ni au dîner, ni au déjeuner. Mais pendant toute la journée la maison fut en mouvement, et Paul, dans ses promenades, fit connaissance avec des bancs et des candélabres de forme étrange et variée. Il rencontra même debout, en dehors de la porte du salon, une harpe recouverte d’un grand fourreau vert. Au dîner, il remarqua aussi quelque chose de singulier dans la coiffure de Mme Blimber ; elle avait l’air d’avoir les cheveux serrés au sommet comme dans un étau. Quant à miss Blimber, elle avait, bien appliqué de chaque côté de ses tempes, un tour gracieux de nattes artificielles, mais on apercevait en dessous ses propres petits cheveux mis en papillotes, et dans une affiche de théâtre, qui plus est ; car Paul put lire au-dessus de l’un des verres de ses lunettes flamboyantes : Théâtre-Royal, et Brighton au-dessus de l’autre verre.

Il y eut dans les chambres des élèves grand déploiement de cravates et de gilets blancs, quand le soir approcha ; et il se répandit dans toute la maison une telle odeur de cheveux roussis, que le docteur Blimber envoya en haut le domestique qu’il chargea de présenter ses compliments à ces messieurs et de leur demander si le feu était à la maison. C’était tout simplement le coiffeur, qui, en frisant leurs cheveux, avait, dans l’ardeur de son zèle, fait trop chauffer ses fers.

Quand Paul fut habillé, ce qui fut bientôt fait, car il se sentait la tête lourde et se trouvait si mal à son aise qu’il ne pouvait pas se tenir longtemps sur ses jambes, il descendit dans le salon. Le docteur Blimber s’y promenait de long en large, en grande tenue, mais il avait toujours son air digne et indifférent ; il n’était pas plus agité que s’il ne s’attendait pas à recevoir plus d’une ou deux personnes en visite.

Peu de temps après, Mme Blimber parut toute pimpante, à ce que trouva Paul. Elle avait tant de volants à sa jupe, que c’était presque faire un voyage que d’en faire le tour. Miss Blimber descendit aussitôt après sa mère ; elle était un peu étranglée dans son corset peut-être, mais vraiment charmante.

M. Toots et M. Feeder arrivèrent ensuite. Chacun de ces messieurs tenait son chapeau sous son bras, comme s’il venait du bout du monde, et quand le sommelier les annonça, le docteur Blimber s’écria : « Ah ! ah ! Ah ! par exemple ! je suis bien aise de vous voir. » M. Toots était tout rayonnant de bijoux et de précieux boutons, et il prenait la chose tellement au sérieux, qu’après avoir donné la main au docteur Blimber et avoir salué Mme Blimber et miss Blimber, il tira Paul à part, et lui dit : « Que pensez-vous de cela, Dombey ? »

Mais, malgré cette modeste confiance en lui-même, M. Toots semblait être dans la plus grande perplexité sur un point important. Fallait-il mettre le dernier bouton de son gilet, et, toutes réflexions faites, devait-on porter ses manchettes relevées ou non ? Ayant remarqué que celles de M. Feeder étaient relevées, M. Toots releva les siennes ; mais les manchettes du premier qui vint ensuite étant baissées, M. Toots baissa les siennes. Quant aux gilets, à mesure que les invités arrivaient en plus grand nombre, ils se trouvaient boutonnés de tant de manières différentes, soit en haut soit en bas, que M. Toots promenait continuellement ses doigts sur cet article de toilette, comme s’il eût joué un air sur un instrument, et finit par trouver cet exercice des plus fatigants à exécuter.

Tous les jeunes gens bien cravatés, bien frisés, bien chaussés, et le chapeau à la main, ayant été annoncés et introduits chacun à leur tour, M. Baps, le maître de danse, entra accompagné de Mme Baps, que Mme Blimber reçut avec une bonté parfaite et une condescendance marquée. M. Baps était un très-grave personnage, parlant lentement et en mesure. Il y avait à peine cinq minutes qu’il était sous le lustre, qu’il commença à parler à Toots, qui avait déjà eu le temps de comparer sans rien dire ses souliers vernis avec les siens.

« Monsieur, lui dit-il, que feriez-vous de vos matières brutes, si elles arrivaient dans les ports à la place de votre or ? »

La question embarrassa fort M. Toots, qui répondit :

« Il faudrait les dégrossir. »

Mais M. Baps n’eut pas l’air de trouver bon cet expédient.

Paul, à ce moment, se laissa glisser de dessus un des coussins du canapé où il avait établi son observatoire, et descendit dans la pièce où l’on devait prendre le thé, pour voir plus tôt arriver Florence. Depuis près de quinze jours, il ne l’avait pas vue car il était resté chez le docteur Blimber le samedi et le dimanche précédents, de peur de s’enrhumer dehors. Justement elle arrivait : si jolie dans ses simples vêtements de bal, son bouquet de fleurs naturelles à la main, que Paul, quand elle se fut agenouillée pour jeter ses bras autour de son cou, et le couvrir de baisers (car il n’y avait dans la chambre que la bonne Mélia et une autre jeune femme pour l’aider à servir le thé), elle était si jolie, qu’il ne pouvait se décider à la laisser se relever et à se séparer de ses yeux si brillants et si tendres qui se miraient dans les siens.

« Mais qu’y a-t-il donc, Florence ? demanda Paul, presque sûr d’y voir rouler une larme.

— Rien, mon chéri, rien, je vous assure, » répondit Florence.

Paul toucha doucement sa joue avec un de ses petits doigts, et c’était bien une larme !

« Pourquoi donc, Florence ? dit-il.

— Nous retournerons tous deux à la maison, mon amour, et je vous dorloterai, dit Florence.

— Vous me dorloterez ! » répéta Paul.

Que signifiait cela ? se demandait Paul. Pourquoi aussi les deux jeunes femmes avaient-elles l’air aussi sérieux ? Pourquoi Florence détourna-t-elle un moment son visage, pour le ramener presque tout de suite vers lui, tout chargé de sourires ?

« Florence, dit Paul, en jouant avec une boucle de ses cheveux noirs, dites-moi, petite sœur, est-ce que vous trouvez que je suis devenu plus rococo ? »

Sa sœur se mit à rire, le caressa et lui répondit : « Mais non.

— C’est que je sais bien qu’on le dit, reprit Paul, et je voudrais bien savoir ce que cela veut dire, Florence ? »

Un double coup frappé vigoureusement à la porte, fit sauver Florence du côté de la table, et interrompit leur conversation. Paul vit encore avec surprise Mélia chercher à consoler Florence, mais les nouveaux venus, annoncés par le coup de marteau, chassèrent promptement cette idée de sa tête.

C’était sir Barnet Skettles, lady Skettles, et le jeune Skettles, leur fils. Ce dernier devait entrer, comme élève, dans la maison après les vacances, et déjà la renommée, dans la chambre de M. Feeder, s’était beaucoup occupée de son père, qui faisait partie de la chambre des communes. « C’était un homme d’un rare mérite, avait dit M. Feeder, et le président n’avait qu’à lui faire un signe, on pouvait dire d’avance que les radicaux seraient joliment battus (il est vrai qu’il y avait déjà trois ou quatre ans qu’on attendait son premier discours).

« Quelle est donc cette chambre ? dit lady Skettles à Mélia, l’amie de Paul.

C’est le cabinet du docteur Blimber, madame, » répondit-elle.

Lady Skettles en fit la revue avec son lorgnon, et dit à sir Barnet Skettles avec un signe de tête approbateur : « C’est très-bien. » Sir Barnet fut du même avis, mais le jeune Skettles ne parut pas aussi émerveillé.

« Et ce petit enfant ! dit lady Skettles, en se tournant vers Paul, est-ce un des…

— Un des jeunes messieurs, oui, madame, dit la bonne amie de Paul.

— Quel est votre nom, mon petit pâlot ? dit lady Skettles.

— Dombey, » répondit Paul.

Sir Barnet Skettles se joignit aussitôt à la conversation. « J’ai eu l’honneur, dit-il, de dîner avec monsieur votre père dans un banquet, j’espère qu’il se porte toujours bien. » Puis, le petit Paul l’entendit qui disait à lady Skettles : « De la Cité, un homme très-riche et très-honorable, le docteur m’en avait parlé. » Il se retourna ensuite vers Paul et ajouta : « Voudrez-vous bien dire à monsieur votre père, que sir Barnet Skettles a été charmé d’apprendre qu’il se porte bien et lui envoie ses sincères compliments.

— Oui, monsieur, répondit Paul.

— Voilà, mon fils, un brave garçon, dit sir Barnet Skettles, et il appela le jeune Skettles qui se vengeait déjà, par anticipation, sur un plum-pudding, des études à venir. Barnet, lui dit-il, voici un jeune monsieur avec lequel il faudra faire connaissance. Vous entendez, c’est un jeune monsieur dont vous pourrez faire la connaissance et il appuya avec intention sur la permission donnée.

— Quels yeux ! quels cheveux ! quelle charmante figure ! dit avec vivacité lady Skettles à voix basse en lorgnant Florence.

— C’est ma sœur, » dit Paul en la lui présentant.

Les Skettles furent dès lors au comble de la satisfaction, et comme lady Skettles s’était, dès l’abord, prise d’affection pour Paul, elle lui donna la main pour monter au salon. Sir Barnet Skettles prit soin de Florence et le jeune Barnet les suivit.

Le jeune Barnet ne resta pas longtemps à figurer sur les banquettes, une fois arrivé au salon, car le docteur Blimber le saisit au passage pour le faire danser avec Florence. Paul ne remarqua pas qu’il en parût aussi heureux qu’il devait l’être ; il lui trouva même un air boudeur et insouciant ; mais comme il entendit lady Skettles dire à Mme Blimber, tout en battant la mesure avec son éventail, que son cher fils était bien certainement amoureux fou de cette ange d’enfant, miss Dombey, il était probable que Skettles junior était dans un état de béatitude réelle : apparemment qu’il cachait son jeu.

Le petit Paul fut fort étonné en entrant dans le salon que personne ne se fût assis sur les coussins du canapé, et que tout le monde se rangeât au contraire pour le laisser aller en reprendre possession, comme si l’on n’avait pas oublié que c’était là sa place. Personne non plus ne se tint devant lui, quand on s’aperçut qu’il prenait plaisir à voir danser Florence, on laissait même vide un espace assez grand en avant pour qu’il pût la suivre des yeux. Enfin, tout le monde était si bon pour lui, même les étrangers, qui se trouvèrent bientôt fort nombreux, que l’on s’approchait de lui de temps en temps pour lui parler, lui demander comment il se trouvait, s’il n’avait pas mal à la tête, et s’il n’était pas fatigué. Il était très-reconnaissant de tant de bonté et d’attention, et, le dos bien appuyé dans son petit coin sur les coussins, avec Mme Blimber et lady Skettles sur le même canapé et Florence qui venait s’asseoir près de lui à la fin de chaque quadrille, Paul semblait vraiment très-heureux.

Florence aurait voulu rester là près de lui toute la soirée, sans danser, mais c’était Paul qui l’obligeait à recommencer ; cela lui faisait, disait-il, tant de plaisir ! Et il disait vrai ; car son petit cœur se gonflait et sa petite figure brillait de joie, quand il voyait comme tout le monde admirait sa sœur ; n’était-elle pas le plus joli bouton de rose dans ce parterre de danseuses ?

Paul, de son petit nid au milieu des oreillers, pouvait voir et entendre presque tout ce qui se passait, comme si tout cela se faisait pour son amusement. Entre autres incidents, il entendit M. Baps, le maître de danse, qui entrait en conversation avec sir Barnet Skettles et lui adressait, sans perdre de temps, la même question qu’il avait faite à M. Toots : « Que feriez-vous de vos matières brutes, si elles arrivaient dans les ports à la place de votre or ? » Ceci était pour Paul un tel mystère qu’il désirait vivement savoir aussi ce que l’on en pourrait faire. Sir Barnet n’était pas embarrassé pour savoir que répondre et il en dit fort long ; mais il paraît que la question ne fut pas encore résolue, au gré de M. Baps, car il répliqua « Oui, certainement, mais supposez que la Russie y entre avec ses juifs ? » Ce qui parut couper la parole à sir Barnet Skettles, car il ne sut que secouer la tête là-dessus en disant : « Mais dans ce cas-là, il n’y aurait plus qu’à se rejeter sur les cotons, je suppose. »

M. Baps s’éloigna un moment pour aller tenir compagnie à Mme Baps, qui, se voyant tout à fait délaissée, faisait semblant de suivre sur la musique les morceaux que l’artiste jouait sur la harpe. Sir Barnet Skettles l’accompagna du regard dans l’idée que c’était un homme éminent. Il le dit quelques instants après au docteur Blimber : « Ne serait-ce pas être indiscret de vous demander qui est ce monsieur ? N’a-t-il pas été ministre du commerce ?

— Non, répondit le docteur Blimber, je ne crois pas. C’est tout bonnement un professeur de…

— De quelque science en rapport avec la statistique, je le parierais ? dit sir Barnet Skettles.

— Mais non, sir Barnet, répondit le docteur Blimber en se frottant le menton, non, pas précisément.

— De quelque science exacte alors, c’est immanquable ?

— Eh bien ! oui, dit le docteur Blimber, mais pas tout à fait du même genre. M. Baps est un très-digne homme, sir Barnet, mais c’est tout bonnement notre maître de danse.

Paul fut étonné de voir que l’opinion de sir Barnet Skettles sur M. Baps avait changé tout à coup à cette nouvelle, au point qu’il s’éloigna furieux en lançant du bout du salon des regards de colère du côté de M. Baps. Sir Barnet alla même jusqu’à jurer, en racontant à lady Skettles ce qui s’était passé, ajoutant qu’il fallait qu’un homme fût bien im-per-ti-nent pour se permettre une telle im-pu-dence.

Paul remarqua encore autre chose ; M. Feeder après avoir absorbé plusieurs verres de bichoff commença à s’animer. On dansait en général d’une manière cérémonieuse et la musique était presque solennelle, un peu dans le genre des musiques d’église. Mais quand M. Feeder eut absorbé ses verres de bichoff, il dit à M. Toots qu’il allait donner un peu de mouvement à la chose. Aussitôt il se mit à danser non-seulement comme s’il ne s’agissait que de danser, mais il excita en dessous le musicien à jouer des airs ébouriffants. Puis il devint tout à fait galant auprès des dames, et, en dansant avec miss Blimber, il lui dit tout bas, oui vraiment, il lui dit tout bas ! mais non pas si bas que Paul ne pût les entendre, ces deux vers remarquables :

 

Mon cœur, fût-il le plus faux de la terre,

Ne le serait jamais pour vous !

 

Et ces deux vers, Paul l’entendit les répéter à quatre demoiselles les unes après les autres ; aussi avait-il bien raison de dire à M. Toots qu’il pourrait s’en repentir le lendemain ! Mme Blimber fut quelque peu effrayée de cette conduite, jusqu’à un certain point inconvenante ; mais ce qui la préoccupait le plus, c’était le changement opéré dans le caractère de la musique. Déjà le musicien commençait à faire entendre de ces airs populaires qui courent les rues, et cela risquait naturellement de blesser lady Skettles. Mais lady Skettles eut la bonté de dire à Mme Blimber qu’elle ne se tourmentât pas de si peu de chose, et ce fut avec la plus grande amabilité qu’elle écouta les explications données par Mme Blimber sur l’entrain de M. Feeder qui allait quelquefois trop loin dans ces circonstances. Lady Skettles trouva même que, pour son état, il avait l’air fort bien et daigna ajouter que son genre de coiffure sans prétention lui plaisait infiniment : on se rappelle que M. Feeder avait ses cheveux coupés en brosse.

Pendant un moment d’intervalle entre les quadrilles, lady Skettles dit à Paul qu’il semblait fou de la musique. « Oh ! oui, madame, répondit Paul, et si vous l’aimez comme moi, il faut que vous entendiez chanter ma sœur Florence. » Lady Skettles, au même instant, se rappela qu’elle mourait d’envie d’avoir ce plaisir, et elle supplia Florence de chanter. Mais la jeune fille, effrayée de le faire devant tant de monde, s’y refusait de tout son pouvoir, quand Paul l’appelant près de lui : « Je vous en prie, Florence, lui dit-il, chantez pour moi, petite sœur ! » Aussitôt elle alla droit au piano et commença. Chacun s’écarta un peu pour que Paul pût la regarder à son aise. Quand il la vit assise là toute seule, si jeune, si bonne, si jolie et si tendre pour lui, quand il entendit sa voix cadencée, son timbre si doux et si naturel, la chaîne d’or de toutes ses pensées de bonheur et d’amour s’élever au milieu du silence, il détourna la tête et cacha ses larmes. Et quand on lui dit que la musique était peut-être trop plaintive ou trop mélancolique : « Non, non, répondit-il, elle me va au cœur. »

Tout le monde aimait Florence ; et comment s’en empêcher ! Paul avait bien prévu qu’on l’aimerait tout de suite. Assis dans son coin au milieu de ses oreillers, ses petites mains croisées bien tranquillement et une jambe repliée nonchalamment sous lui, on aurait eu peine à concevoir le bonheur, la joie qui inondait son petit cœur, ou le calme heureux qu’il goûtait pendant qu’il regardait sa sœur. Les éloges prodigués à Florence par tous les élèves arrivaient jusqu’à lui. « C’est la sœur de Dombey, disait-on. Qu’elle est jolie ! Qu’elle est simple et modeste ! » On ne tarissait pas sur ses qualités, sur son esprit, et Paul se sentait ému et touché, comme si la brise de cette soirée d’été les eût entourés, lui et sa sœur, d’un souffle sympathique.

Pourquoi ? il ne pouvait s’en rendre compte ; car tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il sentait et pensait ce soir-là, soit présent, soit absent, le réel ou le passé, tout se mêlait, tout se fondait ensemble comme les couleurs se fondent dans l’arc-en-ciel, ou dans le riche plumage des oiseaux que le soleil fait chatoyer, ou encore dans les douces teintes du ciel, au moment où l’astre va disparaître à l’horizon. Toutes les choses auxquelles il avait dû penser depuis quelque temps, il les voyait passer devant lui dans la musique, non plus comme réclamant encore son attention ou devant l’occuper désormais, mais comme des choses terminées, réglées à tout jamais. Il y avait bien des années qu’il avait pris plaisir à regarder par une fenêtre solitaire un océan bien loin, bien loin. Et chaque fois, en contemplant les eaux, les pensées qui, la veille encore l’occupaient, s’endormaient calmes et tranquilles comme des vagues mourantes. Eh bien ! ce même murmure mystérieux qu’il admirait souvent encore, couché sur le bord de la mer, il croyait l’entendre résonner dans la romance de sa sœur, dans le bruit des voix, dans le mouvement des pieds ; il le retrouvait dans les figures qui passaient devant ses yeux, et jusque dans la bonté pleine de gaucherie de M. Toots qui venait à tout moment lui donner des poignées de main. Il entendait ce doux murmure lui parler à l’oreille à travers ces attentions dont il était entouré, et s’imaginait, sans savoir pourquoi, que sa réputation de petit rococo s’y rattachait étroitement. C’est ainsi que le petit Paul restait assis, écoutant, rêvant, songeant, regardant et se trouvant heureux.

Il resta ainsi jusqu’au moment de son départ qui fit sensation dans la soirée. Sir Barnet Skettles amena près de lui le jeune Skettles pour lui serrer la main et le prier de ne pas oublier de présenter ses sincères compliments à son cher père, et de lui dire que sir Barnet Skettles espérait que leurs deux fils deviendraient amis intimes. Lady Skettles l’embrassa, écarta ses cheveux de son front et le prit dans ses bras. Mme Baps elle-même (pauvre Mme Baps ! Paul lui en sut gré) quitta sa place auprès du cahier de musique du joueur de harpe pour lui dire adieu d’une façon aussi affectueuse que toutes les personnes qui étaient dans la chambre.

« Adieu, docteur Blimber, dit Paul en lui tendant la main.

— Adieu, mon petit ami, répondit le docteur.

— Je vous remercie bien, monsieur, dit Paul regardant timidement son visage sévère. Dites, je vous prie, qu’on prenne soin de Diogène. »

Diogène était le chien, qui jamais, avant Paul, n’avait admis personne à son amitié. Le docteur promit qu’on aurait, en l’absence de Paul, le plus grand soin de Diogène. Paul le remercia encore, échangea avec lui une nouvelle poignée de main, dit adieu à Mme Blimber et à Cornélia d’un ton si cordial que Mme Blimber oublia tout à fait de parler de Cicéron à lady Skettles, quoiqu’elle y eût pensé toute la soirée. Quant à Cornélia, elle prit dans les siennes les deux mains de Paul et lui dit : « Dombey, Dombey, vous avez toujours été mon élève favori. Que Dieu veille sur vous ! » Et c’était bien une preuve, pensait Paul, qu’on se trompe facilement sur les gens. Car miss Blimber pensait certainement ce qu’elle disait, et pourtant c’était une rude maîtresse.

« Dombey s’en va ! Le petit Dombey s’en va ! » Tel fut le bruit qui courut bientôt parmi tous les jeunes gens, et qui fut suivi d’un mouvement général pour accompagner Paul et Florence jusqu’en bas dans le vestibule. Toute la famille Blimber fut entraînée dans le mouvement, et M. Feeder remarqua tout haut que jamais, à sa connaissance, chose pareille ne s’était vue pour le départ d’un élève ; seulement, on pouvait se demander si les verres de bichoff n’étaient pas pour quelque chose dans cette assertion. Les domestiques, le sommelier à leur tête, semblaient tous s’intéresser au départ du petit Dombey ; le jeune homme myope, en portant ses livres et ses paquets dans la voiture qui devait l’emmener lui et Florence passer la nuit chez Mme Pipchin, était visiblement ému.

Le sentiment délicat que Florence avait inspiré à tous les jeunes gens, car ils en raffolaient tous, ne put les empêcher de prendre congé de Paul de la manière la plus bruyante. Ils agitaient leurs chapeaux en signe d’adieu, se précipitaient en bas de l’escalier pour lui serrer la main, criaient tous chacun de leur côté : « Dombey, ne m’oubliez pas ! » et se livraient à des transports de tendresse tout à fait inusités chez ces jeunes Chesterfields. Paul disait tout bas à Florence, qui l’enveloppait, avant qu’on ouvrît la porte : « Les entendez-vous ? Pourrez-vous jamais oublier cela ? Êtes-vous contente de voir comme on m’aime ? » Et pendant qu’il lui parlait ses yeux brillaient de joie.

Une dernière fois, il regarda toutes ces figures tournées de son côté. Quel mouvement ! Quelle animation ! Et que de monde, que de têtes pressées, empilées l’une sur l’autre comme dans une salle de spectacle ! Elles semblaient nager devant lui comme des figures agitées dans une glace mouvante ; puis, l’instant d’après, il se trouva dans la sombre voiture, serré tout seul contre Florence. À partir de ce moment, s’il vint à penser à la demeure du docteur Blimber, il se la rappela toujours telle qu’il l’avait vue cette dernière fois. Mais ce ne fut pour lui qu’un passé comme le reste, et non une réalité ; un rêve tout pur où il ne voyait que des yeux.

Il n’en avait pas fini encore cependant avec la maison du docteur Blimber. Il restait encore quelque chose. Il restait M. Toots. Tout à coup une des glaces de la voiture s’abaissa, et M. Toots, regardant dans l’intérieur, s’écria en riant de son rire le plus magnifique : « Dombey est-il là ? » et, sans attendre de réponse, il la referma aussitôt. Mais M. Toots n’avait pas dit encore son dernier mot ; car, avant que le cocher eût donné le coup de fouet, l’autre glace de la voiture s’abaissa subitement, et la tête de Toots apparut encore riant du même rire et demandant encore de la même voix : « Dombey est-il là ? » et il disparut comme la première fois.

Comme Florence rit de bon cœur ! Paul s’en souvenait souvent et riait aussi quand il y pensait.

Mais il se passa encore bien des choses ensuite, le lendemain et puis encore plus tard, bien des choses qu’il ne pouvait se rappeler que bien confusément. Pourquoi restèrent-ils chez Mme Pipchin des jours et des nuits, au lieu d’aller coucher chez eux ? Pourquoi était-il resté couché, avec Florence à son chevet ? Avait-il vu réellement son père dans sa chambre, ou bien n’avait-il vu qu’une grande ombre sur le mur ? Avait-il réellement entendu son médecin dire de quelqu’un : « Si vous l’aviez emmené avant d’avoir satisfait ses désirs, d’autant plus forts qu’il était faible, il est probable qu’il serait mort. »

Il ne pouvait pas même se rappeler s’il avait dit véritablement bien des fois à Florence : « Oh ! Florence, emmenez-moi à la maison et ne me quittez jamais ; » mais il lui semblait bien qu’il le lui avait dit. Et quelquefois il croyait s’être entendu lui-même répéter en effet : « Oh Florence, emmenez-moi à la maison, emmenez-moi à la maison ! »

Mais, quand il fut arrivé chez son père, et qu’on l’eut monté, par cet escalier bien connu, il se rappela le roulement d’une voiture durant plusieurs heures de suite, pendant qu’il était couché sur une banquette, avec Florence près de lui et la vieille Mme Pipchin assise en face. Il se rappela aussi son ancien lit quand on l’y eut couché, et sa tante, et miss Tox, et Suzanne ; mais il y avait quelque chose encore, quelque chose de tout nouveau qui le préoccupait.

« Je voudrais bien parler à Florence, dit-il, à Florence toute seule pendant un moment. »

Elle se pencha vers lui et tout le monde s’écarta.

« Florence, ma chérie, papa n’était-il pas dans le vestibule, quand on m’a descendu de la voiture ?

— Oui, mon ami.

— N’est-il pas parti en pleurant dans sa chambre quand il m’a vu, dites-moi, Florence ? »

Florence secoua la tête comme pour lui dire qu’il s’était trompé, et pressa ses lèvres contre la joue de son frère.

« Je suis bien content qu’il n’ait pas pleuré, dit le petit Paul. Je l’avais cru. Florence, ne leur dites pas ce que je vous ai demandé. »

Chapitre XV. Finesse incroyable du capitaine Cuttle et sa nouvelle démarche en faveur de Walter Gay. §

Walter fut, pendant plusieurs jours, fort préoccupé des affaires de la Barbade. Il ne savait trop à quelle résolution s’arrêter. Il se berçait d’un faible espoir que M. Dombey n’avait pas eu l’intention de lui donner cet ordre, ou qu’il changerait d’idée et lui dirait de ne pas s’embarquer. Mais comme rien au monde ne venait confirmer cette pensée (d’ailleurs assez invraisemblable), et que les jours s’écoulaient, sans lui laisser de temps à perdre, il comprit qu’il lui fallait agir sans s’oublier plus longtemps.

Ce qui tourmentait le plus Walter était d’apprendre à son oncle le changement survenu dans sa position. Il ne pouvait se dissimuler que ce serait pour le vieillard un coup terrible. Comment donc se décider, par une nouvelle aussi inattendue, à jeter le trouble dans le cœur de ce pauvre oncle Sol, à peine remis de ses tourments pécuniaires et au moment où il venait de recouvrer si bien sa gaieté, que la petite salle à manger avait repris son aspect accoutumé ? L’oncle Sol avait déjà donné à M. Dombey, au jour fixe de l’échéance un à-compte sur la somme qu’il lui avait prêtée, et il espérait pouvoir bientôt payer le reste de sa dette. Quelle pénible nécessité d’aller l’attrister encore, quand il venait de surmonter si vaillamment ses embarras pénibles !

Et pourtant se sauver en fugitif sans l’avertir seulement, c’était impossible. Il fallait le prévenir, mais comment ? C’était là le point difficile. Quant à se demander s’il fallait partir ou ne point partir, Walter ne pensait même pas qu’il lui fût permis de choisir. M. Dombey lui avait dit franchement qu’il était jeune et que les affaires de son oncle étaient en mauvais état, et M. Dombey, par le regard qui avait accompagné cette remarque, lui avait parfaitement fait comprendre que, s’il refusait de partir, il pourrait rester chez son oncle, si tel était son plaisir, mais qu’on ne le garderait pas dans la maison de commerce. Son oncle et lui avaient de grandes obligations à M. Dombey, depuis la demande que lui avait adressée Walter lui-même. Peut-être commençait-il en secret à désespérer de jamais gagner la faveur de son patron. Il n’était pas sans avoir remarqué que M. Dombey se montrait disposé à l’humilier de temps en temps, quoique bien injustement. Mais aux yeux de Walter les procédés de M. Dombey, quels qu’ils fussent, ne changeaient rien à ce qu’il lui devait : Walter avait à remplir un devoir, il le remplirait.

Quand M. Dombey l’avait regardé en lui disant qu’il était jeune et que les affaires de son oncle étaient en mauvais état, il y avait sur son visage une expression dédaigneuse. M. Dombey semblait croire que le jeune homme n’était pas fâché de vivre à rien faire aux crocs d’un pauvre vieillard, gêné et malaisé : son cœur généreux en avait été mortifié. Pour prouver à M. Dombey, autant que cela se pouvait sans se servir de la parole, pour lui prouver qu’il l’avait mal jugé, Walter s’était efforcé, après l’entrevue relative aux grandes Indes, de montrer encore plus d’entrain et d’activité qu’auparavant : chose difficile dans un caractère déjà si vif et si zélé. Il était trop jeune et trop inexpérimenté pour penser que peut-être ces qualités mêmes n’étaient pas du goût de M. Dombey et que se montrer souple, chercher à être agréable à ce grand personnage, quand il avait témoigné son mécontentement à tort ou à raison, n’était pas un moyen de lui donner bonne opinion de soi. Qui sait même si cet homme si fier de son importance, en voyant le jeune homme déployer la même activité, le même zèle ne se croyait pas bravé et intéressé d’honneur à l’humilier !

« Au bout du compte, il faut avertir l’oncle Sol, » pensait Walter. Mais Walter avait peur que sa voix ne tremblât, que son visage n’exprimât pas l’espérance qu’il aurait voulu feindre, s’il allait annoncer lui-même cette nouvelle au vieillard, et s’il voyait dans les rides de sa figure rembrunie le triste effet des premiers mots qu’il pourrait lui en dire. Il résolut donc d’avoir recours aux services du capitaine Cuttle, cet habile et puissant médiateur, et le dimanche arrivé, il sortit après le déjeuner, pour gagner de nouveau le quartier du capitaine.

Chemin faisant, il se rappelait avec plaisir que Mme Mac-Stinger se rendait tous les dimanches matin à une grande distance pour assister au service du révérend Melchisédech Howler. Ce brave homme, chassé un jour des docks de la compagnie des Indes occidentales sur le faux soupçon (probablement accrédité par un ennemi), de percer les barriques avec un vilbrequin pour appliquer ses lèvres à l’orifice, avait prédit que la fin du monde arriverait dans deux ans, jour pour jour, à dix heures du matin, et il avait ouvert un salon sur la rue pour les messieurs et les dames de la secte de Ranting. Or, dès la première réunion, les instructions du révérend Melchisédech avaient produit un tel effet, que, dans l’entraînement passionné d’une danse sacrée qui servait de clôture au service, le troupeau tout entier, enfonçant le plancher, était tombé au travers dans une cuisine souterraine, où il avait même brisé, dans sa chute, un cylindre à lessive, appartenant à une de ses ouailles.

Ces détails, le capitaine Cuttle, dans un accès de gaieté expansive, après boire, les avait confiés à Walter et à son oncle, entre deux couplets de la belle Suzon, le jour où M. Brogley l’huissier avait été soldé. Le capitaine, de son côté, avait l’habitude de se rendre fort exactement à une église du voisinage qui, chaque dimanche matin, ne manquait pas d’arborer le pavillon anglais pour appeler les fidèles ; et, comme le bedeau en titre était infirme, le capitaine avait la bonté de surveiller pour lui les petits garçons turbulents que son croc mystérieux tenait en respect. Connaissant la régularité du capitaine Cuttle, Walter se hâta le plus qu’il lui fut possible pour arriver avant son départ. Aussi, grâce à son pas diligent, il eut la satisfaction, en tournant dans Brig-Place, d’apercevoir l’habit et le gilet bleus, pendus tous deux en dehors de la fenêtre toute grande ouverte du capitaine, pour prendre un petit air de soleil.

Que les yeux d’un mortel eussent jamais pu voir l’habit et le gilet bleus, séparés du capitaine Cuttle, c’était chose incroyable ! Et cependant il était certain qu’il n’était pas dedans ; autrement ses jambes, vu le peu d’élévation des maisons de Brig-Place, auraient obstrué la porte de la rue qui était parfaitement libre. Tout surpris à cette découverte, Walter ne frappa qu’un seul coup.

Il entendit au même moment, à l’étage supérieur, la voix du capitaine qui criait distinctement de sa chambre : « Stinger ! » comme si la visite n’était pas pour lui. Walter frappa alors deux coups.

« Cuttle ! » dit le capitaine aussitôt ; et sans plus tarder on le vit en chemise blanche et en bretelles, avec sa cravate pendant nonchalamment autour de son cou, comme une corde, et son chapeau de toile cirée sur la tête, apparaître à la fenêtre, au-dessus de l’habit et du gilet bleus étalés au soleil.

— Walter ! s’écria le capitaine au comble de la surprise en l’apercevant.

— Oui, oui, capitaine Cuttle, répondit Walter, ce n’est que moi.

— Qu’y a-t-il, mon garçon ? demanda le capitaine d’un ton inquiet, est-ce qu’il y a encore quelque anicroche chez l’ami Gills ?

— Non, non, dit Walter, tout va bien chez mon oncle, capitaine Cuttle. »

Le capitaine témoigna sa satisfaction, et lui dit qu’il allait descendre lui ouvrir la porte, ce qu’il fit aussitôt.

« Vous voilà de grand matin, cependant, Walter, dit le capitaine le regardant encore d’un air de doute, quand ils furent arrivés en haut.

— Le fait est, capitaine Cuttle, dit Walter en s’asseyant, que je craignais que vous ne fussiez sorti, parce que j’ai à vous demander un conseil d’ami.

— Vous l’aurez, dit le capitaine.

— Voulez-vous prendre quelque chose ?

— Je veux prendre votre avis, capitaine Cuttle, répondit Walter en souriant, rien de plus.

— Parlez donc, dit le capitaine, c’est avec plaisir, mon garçon.

Walter lui raconta ce qui s’était passé, et lui exprima l’inquiétude où il était au sujet de son oncle, en ajoutant que le capitaine Cuttle le tirerait de peine, s’il voulait avoir la bonté de l’aider à adoucir le coup. La surprise, la consternation du capitaine Cuttle, à mesure que Walter parlait, étaient si profondes, et croissaient tellement à chaque parole, qu’on put craindre un moment de le voir disparaître de l’horizon, laissant sa figure désolée désormais sans vie, et par suite son habit bleu, son chapeau de toile cirée et son croc sans maître.

« Vous pensez bien, capitaine Cuttle, poursuivit Walter, que, pour moi, je suis jeune, comme a dit M. Dombey, et qu’il ne faut pas s’inquiéter de moi. Il faut que je fasse moi-même mon chemin dans le monde, je le sais. Mais, en venant ici, j’ai pensé à deux choses qui me préoccupent beaucoup au sujet de mon oncle. Je ne prétends pas dire que je mérite d’être l’orgueil et la joie de son existence, vous me croyez, n’est-ce pas ? Mais je ne le suis pas moins, capitaine. Vous savez que je le suis, hein !

Le capitaine sembla faire un effort violent pour sortir de l’abîme léthargique où il se trouvait plongé, et pour retrouver son visage à peu près perdu, mais l’effort resta stérile, le chapeau de toile cirée remua seul en signe d’assentiment. Muette réponse d’une signification inexprimable !

« Si je vis et que je conserve ma santé, dit Walter, et je ne crains rien de ce côté, je ne puis guère, malgré cela, espérer revoir mon oncle, en quittant l’Angleterre. Il est vieux, capitaine, sa vie est une vie d’habitude…

— Oui, oui, Walter, d’habitudes honnêtes et paisibles, dit le capitaine se retrouvant enfin tout entier.

— Vous avez bien raison, reprit Walter en secouant la tête, mais ce n’est pas là ce que je voulais dire ; j’entendais parler de l’habitude de vivre avec moi. Et si, comme vous le dites avec vérité, j’en suis sûr, si la perte de sa maison, dont il était menacé, ainsi que de tous les objets auxquels il est attaché depuis tant d’années, eût pu avancer ses jours, ne pensez-vous pas qu’il puisse aussi mourir plus tôt s’il vient à perdre…

— Son neveu ! s’écria le capitaine, oui, vraiment !

— Eh bien donc ! reprit Walter d’un ton qu’il s’efforçait de rendre gai, il faut faire votre possible pour lui laisser croire que notre séparation, après tout, ne sera que momentanée. Mais, comme je sais le contraire, capitaine Cuttle, ou que j’ai bien peur de le savoir, et comme je dois à mon oncle, pour tant de raisons, toute ma tendresse, ma soumission, mon respect, je crains d’être bien maladroit en cherchant à le tromper. C’est pourquoi je désire si vivement que vous le préveniez capitaine. Voilà le premier point.

— Tirez au large d’un nœud ou deux, s’écria le capitaine, comme dans un rêve.

— Qu’avez-vous dit, capitaine Cuttle ? demanda Walter.

— Tenez bon ! » répondit le capitaine d’un air distrait.

Walter s’arrêta un moment pour voir si le capitaine n’avait rien autre chose à ajouter mais comme il ne disait rien de plus, il continua :

« Voici le second point, capitaine Cuttle. C’est avec peine que je vous le dis ; mais je ne suis pas dans les bonnes grâces de M. Dombey. J’ai toujours cherché à faire de mon mieux, et j’ai toujours fait tout ce que j’ai pu ; mais il ne m’aime pas. Vous me direz qu’on n’est pas maître de ses sympathies ou de ses antipathies. C’est possible. Toujours est-il que je suis bien sûr qu’il ne m’aime pas. Il ne m’envoie pas à la Barbade comme à un poste avantageux ; il dédaigne même de me le faire voir sous un jour plus favorable qu’il ne l’est en réalité, et je doute fort que cette position puisse jamais me faire avancer dans la maison ; il se pourrait même au contraire que ce ne fût jamais pour moi qu’un cul-de-sac. Mon oncle ne doit rien savoir de tout cela, capitaine Cuttle, et il faut même que nous lui fassions voir la chose comme avantageuse et pleine d’avenir. Si je vous dis la vérité, c’est que je désire, dans le cas où il serait possible de me donner un coup de main là-bas, avoir au moins dans mon pays un ami qui connaisse ma véritable situation.

— Walter, mon garçon, répondit le capitaine, dans les Proverbes de Salomon vous lirez les mots suivants : « Puissions-nous ne jamais manquer d’un ami dans le besoin, ni d’une bouteille à lui offrir ! » Quand vous aurez trouvé ce passage, Walter, prenez-en note. »

Et le capitaine lui tendit la main d’un air de bonne foi et de franchise qui en disait bien long : puis il répéta encore, tant il était fier de l’exactitude et de l’à-propos de sa citation : « Quand vous l’aurez trouvé, prenez-en note. »

« Capitaine Cuttle, dit Walter en serrant à grand’peine dans ses deux mains la main immense que lui avait tendue le capitaine, après mon oncle Sol, vous êtes bien la personne au monde que j’aime le plus ; il n’y a personne au monde en qui j’aie autant de confiance. Quant à partir, capitaine Cuttle, cela m’est bien légal ; qu’est-ce que cela peut me faire ? Si j’avais été libre de chercher moi-même fortune, si j’avais été libre de partir comme simple matelot, ou d’aller m’aventurer au bout du monde, je serais parti sans regret ! Je serais parti volontiers, il y a longtemps, au risque de ce qui pouvait en arriver. Mais c’était contraire aux désirs de mon oncle, et aux plans qu’il avait formés pour moi, et je n’en parlai plus. Mais ce qui me fâche, capitaine Cuttle, c’est que nous nous sommes quelque peu trompés, et que, si je songe à ma situation dans la maison Dombey, je ne vois pas que je sois beaucoup plus avancé que le premier jour où j’y suis entré ; j’ai peut-être même un peu reculé, car on avait l’air assez bien disposé pour moi dans le principe, ce qui n’existe plus maintenant, j’en suis sûr.

— Reviens donc, Whittington, murmura le désolé capitaine, après avoir regardé Walter quelques moments.

— Oui, oui, répliqua Walter en riant, je reviendrai bien des fois, j’en ai peur, capitaine Cuttle, avant que le vent fasse aussi venir de mon côté une chance heureuse, comme la sienne. Non pas que je me plaigne, ajouta-t-il de cet air vif, animé et plein d’énergie qui lui était naturel. Je n’ai pas à me plaindre. Je suis pourvu. J’ai de quoi vivre. Si je quitte mon oncle, je vous le laisse, capitaine Cuttle, et je ne puis le laisser en de meilleures mains. Si je vous ai dit tout cela, ce n’est pas que je désespère, non, non ; mais c’est pour vous convaincre que je n’ai pas le choix dans la maison Dombey. Il faut que j’aille où l’on m’envoie, il faut que j’accepte ce que l’on me donne. Pour mon oncle, du reste, il n’est pas mauvais qu’on m’éloigne. M. Dombey peut lui être très-utile, comme il le lui a déjà prouvé, vous vous rappelez dans quelles circonstances, capitaine Cuttle, et je suis bien persuadé qu’il ne lui sera pas moins utile quand je ne serai plus là pour réveiller chaque jour son mécontentement. Ainsi, hourra ! pour les Indes, capitaine Cuttle ! Que dit donc cette ballade que chantent les matelots ?

 

« Pour le port de La Barbade !

Camarade, Gai, gai.

Adieu la vieille Angleterre !

Si chère.

Gai, gai. »

 

Ici le capitaine répéta en chœur :

 

Gai, gai, gai, gai.

 

Le dernier vers arriva jusqu’aux oreilles d’un brave patron de navire qui n’était pas tout à fait à jeun et qui logeait juste en face. Aussitôt, dans son ardeur joyeuse, il saute à bas de son lit, ouvre sa croisée, et, de l’autre côté de la rue et de toute la force de ses poumons, il se met à chanter avec eux le fameux refrain. L’effet fut magnifique. Quand il lui fut impossible de tenir plus longtemps la dernière note, le patron fit entendre un terrible ohé ! en partie comme salut amical, en partie pour prouver qu’il n’avait pas perdu la respiration. Après quoi il referma sa fenêtre et retourna se coucher.

« Et maintenant, capitaine Cuttle, dit Walter en lui tendant son habit et son gilet bleus d’un air affairé, si vous voulez venir annoncer les nouvelles à l’oncle Sol, car il y a déjà longtemps qu’il devrait les connaître, je vais vous quitter à la porte et m’aller promener jusqu’au soir. »

Le capitaine cependant paraissait fort peu goûter la commission, et ne semblait pas avoir en lui-même grande confiance pour l’exécuter. Il avait arrangé la vie future et les aventures de Walter d’une façon si différente et tellement à sa satisfaction ; il s’était tant de fois félicité de ses combinaisons ! Il avait tout pénétré, tout prévu ; tout était si complet, si parfait, que de voir tout d’un coup s’écrouler son rêve et d’aider lui-même à constater cette déconfiture, c’était un grand effort à faire sur lui-même. Et puis ce n’était pas chose facile au capitaine d’évacuer les idées entrées depuis longtemps dans sa tête sur ce sujet, pour les remplacer à bord par une nouvelle cargaison, avec toute la rapidité que réclamait la circonstance, sans confondre tout pêle-mêle et sans embrouiller les affaires. Si bien qu’au lieu d’endosser son gilet et son habit avec une promptitude qui pût répondre à l’agitation de Walter, il refusa positivement d’endosser pour le moment les habits que lui tendait l’autre, et le prévint qu’avant d’aborder une question si grave, il avait besoin de se ronger un peu les ongles.

« C’est une vieille habitude que j’ai prise depuis cinquante ans, Walter, dit le capitaine. Et quand vous voyez Cuttle se ronger les ongles, mon garçon, vous pouvez dire que Cuttle est enfoncé. »

Le capitaine donc mit son croc entre ses dents pour se ronger les ongles, et considéra le sujet dans toutes ses parties avec un air de profonde sagesse, qui prouvait l’importance des réflexions dans lesquelles il était absorbé et la haute portée du problème qu’il voulait résoudre.

« J’ai un ami, murmura le capitaine d’un ton préoccupé ; en ce moment il côtoie Whitby. En voilà un qui vous donnerait son avis sur ce sujet-là comme sur bien d’autres qu’on pourrait lui proposer : il rendrait six points à tous les membres du parlement qu’il les battrait encore. C’est un homme qui a été deux fois jeté par-dessus bord et qui ne s’en porte pas plus mal pour cela. Quand il faisait son apprentissage, il a reçu pendant trois semaines des coups de barres de fer sur la tête en veux-tu en voilà, ce qui ne l’empêche pas d’avoir la tête aussi solide que qui que ce soit sur le continent. »

Malgré son respect pour le capitaine Cuttle, Walter ne put s’empêcher intérieurement de se réjouir de l’absence de cet oracle, et d’espérer que l’on n’aurait recours à la solidité de cet esprit clairvoyant qu’au moment où ses affaires seraient déjà réglées.

« Si vous lui montriez, à cet homme-là, les bouées de votre port de Londres, dit le capitaine Cuttle du même ton, il vous dirait que ça ne ressemble pas plus à des bouées que les boutons de l’habit de votre oncle. Il n’y a pas un de vos vieux marins à jambe de bois qui lui aille à la cheville ; à la cheville, entendez-vous bien, mon garçon.

— Comment se nomme-t-il, capitaine Cuttle ? demanda Walter, décidé à montrer de l’intérêt pour l’ami du capitaine.

— Il se nomme Bunsby, dit le capitaine ; mais pour un homme de sa taille, le nom ne fait rien à la chose. »

Le capitaine n’ajouta pas d’autre explication à la louange qu’il venait de donner à son ami en forme de conclusion, et Walter n’en demanda pas plus long. Car avec la vivacité d’esprit qui lui était naturelle, il se mit à repasser dans sa tête les points importants de son affaire, et s’aperçut bientôt que le capitaine était retombé dans ses profondes pensées ; ses yeux ombragés par ses épais sourcils étaient fixés ardemment sur lui, mais il était évident qu’il ne le voyait ni ne l’entendait, et qu’il était plongé dans ses réflexions.

De fait, le capitaine Cuttle travaillait dans sa tête à de si grands desseins, que, loin d’être enfoncé, comme il le disait, il se plongeait à plaisir dans la profondeur de l’abîme sans pouvoir en trouver le fond. Peu à peu il devint tout à fait clair pour lui qu’il y avait là quelque erreur, et que bien certainement c’était Walter qui se trompait et non pas lui.

« S’il y a réellement quelque projet en train pour les Indes, pensait le capitaine, bien sûr il est tout autre que ne se l’imagine Walter, qui, après tout, n’est qu’un enfant sans expérience. Ce ne peut être qu’un nouveau moyen de lui faire faire sa fortune avec une promptitude inaccoutumée. S’il y a quelque petite brouille entre eux (le capitaine voulait dire entre M. Dombey et Walter), il suffira d’un mot dit à propos par un ami pour rétablir la paix et remettre la barque à flot. »

Voici où ces considérations conduisaient le capitaine : comme il avait eu le plaisir de faire connaissance avec M. Dombey, en passant dans sa société une demi-heure des plus agréables à Brighton (le jour où Walter et lui avaient emprunté la somme), en hommes du monde qui se comprennent parfaitement et qui sont tout disposés à bien faire les choses, ils pourraient facilement arranger une petite affaire de ce genre en allant droit au fait.

Il s’agissait donc tout simplement pour lui, en sa qualité d’ami, de diriger ses pas du côté de la demeure de M. Dombey, sans en parler à Walter. Là il dirait au domestique : « Seriez-vous assez bon, mon garçon, pour prévenir M. Dombey que le capitaine Cuttle est ici ? » Puis il prendrait M. Dombey à part, en ami, en s’accrochant à sa boutonnière, lui expliquerait l’affaire, le coulerait à fond et reviendrait triomphant.

À mesure que ces réflexions se présentaient à son esprit, et que peu à peu elles prenaient cette forme et cette tournure, son visage s’éclaircissait comme une matinée douteuse fait place à une journée resplendissante. Ses sourcils, qui s’étaient rapprochés avec une expression du plus mauvais augure, se détendirent et n’exprimèrent plus que la sérénité. Ses yeux, qui s’étaient presque fermés, tant son esprit était tendu par de graves pensées, s’ouvrirent tout grands ; un sourire, qui d’abord n’avait fait sur son visage que trois petites marques, l’une au coin droit de sa bouche, et les deux autres au coin de chaque œil, envahit bientôt toute sa figure, et, montant jusqu’à son front, souleva le chapeau de toile cirée, comme si, après s’être enfoncé d’abord avec le capitaine Cuttle, il venait, comme lui, de se remettre heureusement à flot.

Enfin le capitaine cessa de se ronger les ongles et dit :

« Maintenant, Walter, mon garçon, vous pouvez m’aider à endosser ces hardes. »

Le capitaine voulait parler de son habit et de son gilet.

Walter ne pouvait comprendre pourquoi le capitaine mettait sa cravate avec tant de soin, roulant les deux bouts pour en faire une sorte de queue qu’il passa dans un anneau d’or massif, sur lequel était peint dans un médaillon, en souvenir d’un ami mort, un tombeau entouré d’une belle petite grille de fer et ombragé par un saule pleureur. Il se demandait aussi pourquoi il tirait son col de chemise au risque de faire craquer en bas la toile d’Irlande, et de manière à se décorer le visage d’une véritable paire de visières ; pourquoi enfin il changeait de souliers pour mettre une incomparable paire de brodequins qu’il ne portait jamais que dans les grandes occasions. Le capitaine étant enfin attifé à sa complète satisfaction, se regarda du haut en bas dans un miroir à barbe qu’il décrocha dans ce but, saisit son bâton noueux et dit qu’il était prêt.

Quand ils furent dehors, Walter remarqua que la démarche du capitaine avait un air plus délibéré que de coutume, mais il ne s’en étonna pas, attribuant ce changement aux brodequins.

Ils avaient à peine fait quelques pas qu’ils rencontrèrent une marchande de fleurs ; le capitaine s’arrêta tout court comme frappé d’une idée lumineuse et fit emplette du plus gros bouquet du panier : c’était un bouquet magnifique, étalé en éventail, composé des fleurs les plus éclatantes, et qui avait environ deux pieds et demi d’envergure.

Armé de ce léger présent destiné à M. Dombey, le capitaine continua sa route avec Walter jusqu’au moment où ils furent arrivés à la porte de l’opticien. Là ils s’arrêtèrent tous deux.

« Vous allez entrer ? dit Walter.

— Oui, » répondit le capitaine ; car il pensa qu’il lui fallait se débarrasser de Walter avant d’aller plus loin, et qu’il valait mieux faire sa grande visite un peu plus tard.

« Et vous n’oublierez rien ? dit Walter.

— Non, répondit le capitaine.

— Je vais donc aller faire un petit tour, dit Walter, pour ne pas vous gêner, capitaine Cuttle.

— Oui, un grand petit tour, mon garçon, » lui cria le capitaine.

Walter de la main lui fit signe que c’était son intention et il disparut.

Il n’avait pas de but de promenade déterminé, mais il pensa qu’il serait bien dans les champs ; que là il pourrait réfléchir à la vie inconnue qui s’ouvrait devant lui et méditer tranquillement à l’ombre d’un arbre. Il ne connaissait pas de champs plus agréables que ceux qui environnent Hampstead, ni de route plus directe pour s’y rendre que de passer devant la maison de M. Dombey.

Il jeta un coup d’œil sur la façade : la maison était toujours aussi triste, aussi sombre ; les jalousies étaient fermées, mais la partie supérieure des croisées était toute grande ouverte, et un vent doux, agitant les rideaux et les faisant voltiger çà et là, était le seul signe d’animation à l’extérieur. Walter marcha tout doucement en cheminant devant la maison et se sentit heureux quand il l’eût laissée d’une porte ou deux derrière lui.

Il regarda alors en arrière avec le même intérêt qu’il avait toujours ressenti pour cet endroit depuis l’aventure de l’enfant perdue, il y avait déjà bien des années, et ses regards se dirigeaient surtout vers les rideaux qui s’agitaient. Pendant qu’il regardait ainsi, une voiture s’arrêta devant la porte ; il en vit descendre un grave personnage tout vêtu de noir, avec une grosse chaîne de montre, et la porte se referma sur lui. Quand il fut un peu plus loin, Walter, en se rappelant tout ensemble et la voiture et le personnage, ne douta pas que ce ne fût un médecin. Il se demanda alors qui pouvait être malade ; mais il ne songea à tout cela qu’après avoir marché assez longtemps, distrait par d’autres pensées.

La vue de la maison lui avait surtout fait faire certaines réflexions. Il se plaisait à espérer qu’un jour viendrait peut-être où la charmante enfant, son ancienne amie, qui lui avait toujours témoigné tant de reconnaissance et tant de plaisir à le voir, pourrait intéresser son frère en sa faveur et exercer sur son avenir une influence heureuse. Il trouvait dans cette pensée un charme infini ; plutôt, en ce moment, par l’espoir que la jeune fille se souviendrait toujours de lui, qu’en vue d’un intérêt probable ; mais une autre pensée plus sérieuse venait lui dire tout bas qu’à cette époque, s’il était encore de ce monde, il serait bien loin par delà les mers et oublié, tandis qu’elle serait mariée, riche, fière et heureuse. Quelle raison y aurait-il alors pour qu’elle se souvînt de lui avec intérêt ? Elle ne penserait pas plus à Walter qu’à un des jouets de son enfance. Et encore seulement y penserait-elle autant ?

Et cependant de cette charmante enfant qu’il avait trouvée perdue dans les rues, il s’était fait un tel idéal ; son innocente reconnaissance ce jour-là, la naïveté, la sincérité de ses paroles s’identifiaient tellement avec elle, que Walter, en se disant qu’un jour peut-être elle serait fière, se sentait rougir comme s’il se reprochait de lui faire injure. D’un autre côté, s’il venait à songer que jamais elle pût se marier, il lui semblait que c’était l’outrager non moins cruellement. Décidément, il ne pouvait penser à elle sans revoir toujours cette petite fille si candide, si innocente, si attrayante enfin qu’il avait vue du temps de la bonne Mme Brown. En un mot, Walter s’aperçut que raisonner sur Florence c’était perdre la raison, et qu’il n’avait rien de mieux à faire que de garder son image dans son cœur comme un talisman précieux, insaisissable, invariable, indéfinissable, oui, indéfinissable, si ce n’est qu’en songeant à elle il était sûr d’être heureux, et que sa seule image suffisait pour le détourner du mal comme ferait un bon ange.

Walter erra longtemps dans les champs ce jour-là. Il écoutait chanter les oiseaux, sonner les cloches du dimanche et murmurer les bruits lointains de la ville. Il respirait un air pur, et, regardant parfois au loin, dans les profondeurs de l’horizon, la route qu’il aurait à suivre et le but de son voyage, il ramenait ensuite ses regards sur les vertes prairies de l’Angleterre et les beaux sites de sa patrie. Mais ce fut à peine s’il pensa une fois sérieusement à son départ ; il éloignait nonchalamment cette idée d’heure en heure, de minute en minute, pour continuer de réfléchir toujours sur le même sujet.

Walter avait laissé les champs derrière lui et regagnait sa demeure tout absorbé par ses pensées, quand il entendit tout à coup une voix d’homme qui le hêlait, puis, au même instant, une voix de femme qui l’appelait par son nom. Tout surpris, il se retourna aussitôt et s’aperçut qu’un fiacre, qui suivait une direction contraire à la sienne, venait de s’arrêter non loin de lui. Le cocher, penché sur son siége, se retournait pour lui faire des signes avec son fouet, et une jeune femme, sortant à moitié de la voiture, l’appelait de toutes ses forces. Il s’élança vers la voiture et reconnut dans la jeune femme Suzanne Nipper ! Suzanne Nipper, si agitée qu’elle en était toute hors d’elle-même.

« Staggs-Gardens, monsieur Walter ! s’écriait miss Nipper. Oh ! monsieur Walter, où est Staggs-Gardens, je vous en prie ?

— Eh ! qu’y a-t-il donc ? répondit Walter.

— Oh ! monsieur Walter, Staggs-Gardens, je vous en prie, répéta Suzanne.

— Monsieur ! s’écria le cocher s’adressant à Walter dans un transport de désespoir, voilà la vie qu’elle me fait depuis plus d’une mortelle heure ; nous allons, nous venons, nous enfilons un tas de rues sans fond, où elle veut absolument que je passe ! Ah ! j’ai fait bien des courses avec cette voiture dans ma vie, mais je puis bien dire que je n’ai jamais vu pareil train.

— Désirez-vous aller à Staggs-Gardens, Suzanne ? Demanda Walter.

— Ah ! certainement qu’elle veut y aller, mais où est-ce ? grommela le cocher.

— Je ne sais pas où c’est ! s’écria Suzanne tout égarée. Monsieur Walter, je n’y suis venue qu’une fois avec miss Florence et notre pauvre cher petit Paul, le jour où vous avez trouvé Mlle Florence dans la Cité, car nous l’avions perdue, en revenant à la maison, Mme Richard et moi ; il y avait là un taureau furieux, et puis l’aîné des enfants de Mme Richard ; enfin j’y suis bien revenue une fois depuis, mais je ne me souviens plus de l’endroit, je crois qu’il est rentré sous terre. Ô monsieur Walter, ne m’abandonnez pas, Staggs-Gardens, je vous en supplie ! Le petit chéri de miss Florence, notre chéri à tous ! le petit M. Paul, si doux, si gentil ! Ô monsieur, monsieur Walter !

— Grand Dieu ! s’écria Walter, est-il donc bien malade ?

— Le pauvre petit bouton de rose, s’écria Suzanne en se tordant les mains, il a demandé à revoir sa vieille nourrice, et je viens la chercher pour la mener à son chevet, cette chère Mme Staggs, de Polly Toodle-gardens ! »

Tout ému de ce qu’il venait d’apprendre et comprenant trop bien le trouble de Suzanne, maintenant qu’il savait ce qu’elle cherchait, Walter se mit à courir en avant avec une telle ardeur, s’informant tantôt ici, tantôt là, et à droite et à gauche, du chemin de Staggs-Gardens, que le cocher pouvait à peine le suivre.

Il n’y avait plus de Staggs-Gardens ; Staggs-Gardens avait disparu. À la place des vieilles petites baraques de bois s’élevaient de riches palais, dont les colonnes de granit ouvraient, à travers leurs portiques élégants, une vue prolongée sur le chemin de fer. Le grand et misérable terrain où s’étaient amoncelées si longtemps les ordures avait été envahi et il n’en restait plus trace. On voyait maintenant, à la place, des rangées de boutiques toutes remplies de riches objets et de marchandises de prix. Ses rues détournées d’autrefois fourmillaient à présent de voyageurs et de voitures de toute espèce. Ses rues nouvelles, qui longtemps étaient restées inachevées dans la bourbe, sans pouvoir sortir des ornières formaient maintenant des villas qui offraient tout ce que l’on peut désirer en fait de confort et d’agrément, et devenaient la source d’une foule de jouissances ignorées dans le quartier, jusqu’au jour où elles étaient sorties de terre comme des champignons. Les ponts, qui, dans le temps, ne menaient à rien, conduisaient aujourd’hui à des lieux de plaisance, à des jardins, à des églises, à des promenades salubres. Ces carcasses de maisons et ces embryons de rues neuves avaient marché sur toute la ligne à fond de train ; elles s’étaient avancées, comme à la vapeur, jusque dans la campagne, semblable à un convoi monstre.

Quant au voisinage qui avait hésité à reconnaître le chemin de fer dans ses jours de lutte, il était devenu sage et repentant comme tout bon chrétien doit être en pareil cas, et maintenant il se faisait gloire de son puissant et riche parrain. On trouvait des modèles de chemin de fer sur les mouchoirs de ses marchands de nouveautés, et des journaux de chemin de fer aux vitres de ses marchands de journaux. De tous côtés le chemin de fer donnait à tout son nom : aux hôtels, aux cafés, aux chambres garnies, aux pensions bourgeoises ; tout était au chemin de fer, plans, cartes, vues, couvertures de voyage, flacons, paniers à provisions, et tableaux des départs. Des stations de fiacres et de cabriolets du chemin de fer ; des omnibus du chemin de fer. Il y avait la rue du chemin de fer, la cité du chemin de fer ; partout on ne rencontrait que des flâneurs parasites, des courtisans de chemin de fer, vivant à ses dépens. L’heure du chemin de fer était la seule qu’on vît partout sur les cadrans, comme si le soleil lui-même avait donné sa démission de régulateur. Au nombre des convertis se trouvait le maître ramoneur, naguère un des incrédules de Staggs-Gardens, qui vivait maintenant dans une maison toute décorée d’ornements en stuc, haute de trois étages : sur un écriteau verni, tout enjolivé de belles dorures, il s’intitulait à présent entrepreneur du nettoyage à la vapeur des cheminées de chemins de fer.

Tout le jour et toute la nuit par un échange incessant, le cœur de ce grand mouvement recevait et rendait la circulation active de son sang et de sa vie. C’étaient des foules de gens et des montagnes de marchandises qui partaient et qui arrivaient des vingtaines de fois toutes les vingt-quatre heures et produisaient sur place une fermentation sans fin. Les maisons même semblaient toutes prêtes à faire leurs malles pour aller faire un petit tour je ne sais où. De célèbres membres du parlement, qui se moquaient, il n’y a pas plus de vingt ans, des folles théories des ingénieurs au sujet des voies de fer, et ne les avaient pas ménagés alors dans l’examen de leurs plans, partaient maintenant pour le nord, montre en main, et envoyaient à l’avance par le télégraphe électrique des messages pour annoncer leur arrivée. Jour et nuit, les locomotives triomphantes grondaient au loin ou avançaient sans bruit vers le but de leur voyage, et glissaient comme des dragons apprivoisés dans des niches pratiquées à un pouce près pour les recevoir ; elles s’arrêtaient toutes bouillonnantes, toutes frémissantes, et faisaient trembler les murs, comme si elles avaient peine à contenir dans leur sein le secret de la puissance inconnue qu’elles portaient avec elles, et de leurs grands desseins encore inachevés.

Mais Staggs-Gardens avait été détruit jusqu’à la racine. Jour de malheur que celui où pas un « pouce de terre de notre belle patrie, » lisez de Staggs-Gardens, ne fut respecté !

À la fin, après bien des questions infructueuses, Walter, suivi de la voiture et de Suzanne, finit par découvrir un homme qui avait jadis habité cette terre maintenant disparue. C’était, s’il vous plaît, le maître ramoneur dont nous avons parlé, et qui, devenu un gros monsieur, frappait un double coup à la porte de sa propre maison.

« J’ai très-bien connu Toodle, dit-il. Il est attaché au chemin de fer ? N’est-ce pas ?

— Oui, oui, monsieur, c’est bien cela, s’écria Suzanne de la portière de la voiture.

— Où demeure-t-il maintenant ? demanda vivement Walter.

— Il habitait dans les bâtiments mêmes de la compagnie, en tournant le second coin à droite, au fond de la cour, la seconde allée à droite encore au n° 11. Il n’y a pas à vous tromper, continua le maître ramoneur ; dans tous les cas, vous n’avez qu’à demander Toodle le chauffeur, et tout le monde vous indiquera sa demeure. »

En entendant tous ces détails si inespérés, Suzanne Nipper descendit en toute hâte de la voiture, prit le bras de Walter, et se mit à marcher d’un pas haletant, laissant là le fiacre attendre leur retour.

« Y a-t-il longtemps que le pauvre petit est malade, Suzanne ? demanda Walter en courant.

— Il y a longtemps qu’il est souffrant, dit Suzanne, mais personne ne peut dire depuis combien de temps. » Et elle ajouta d’un ton plein d’amertume :

« Oh ! les Blimber !

— Les Blimber ? répéta Walter.

— Ô monsieur Walter, dit Suzanne, je ne me pardonnerais pas dans un moment comme celui-ci, et quand on est tout entier à un malheur aussi affreux, non, je ne me pardonnerais pas d’en vouloir à quelqu’un, surtout à des gens dont ce cher petit Paul parle avec amitié, mais il ne m’est pas défendu de souhaiter que toute la famille fût condamnée à casser les pierres sur le chemin, pour macadamiser les routes nouvelles, miss Blimber la première, et la pioche à la main. »

Miss Nipper reprit haleine et se mit à marcher de plus belle, comme si elle se fût soulagée par cette explosion. Walter, qui pendant ce temps, n’avait pas de respiration à perdre en questions, l’accompagna sans rien dire. Bientôt, dans leur impatience, ils poussèrent une petite porte et se trouvèrent dans une salle fort propre et toute pleine d’enfants.

« Où est madame Richard ? s’écria Suzanne Nipper, en regardant autour d’elle. Ô madame Richard, madame Richard, venez avec moi, ma chère amie !

— Eh quoi ! n’est-ce pas Suzanne ? cria la bonne mère de famille en se levant du milieu du groupe avec son honnête physionomie et au comble de la surprise.

— Oui, madame Richard, c’est moi, dit Suzanne, et je voudrais bien que ce ne fût pas moi, quoique vous puissiez trouver que ce n’est pas très-aimable de ma part de le dire ; mais le petit Paul est très-malade et il a dit à son papa aujourd’hui qu’il voudrait bien voir la figure de sa vieille nourrice ; et son papa et Mlle Florence espèrent que vous allez venir avec moi et avec M. Walter, Mme Richard ; que vous oublierez ce qui s’est passé et que vous ferez amitié à ce pauvre cher petit qui s’en va. Oh ! oui, madame Richard ; qui s’en va ! »

Suzanne se mit à pleurer et Polly pleura aussi de la voir et d’entendre ce qu’elle venait de dire ; et tous les enfants s’approchèrent (y compris les nouveau-nés en masse). M. Toodle qui venait d’arriver de Birmingham, et qui mangeait son dîner dans une marmite, posa son couteau et sa fourchette, mit sur sa tête le chapeau et sur son dos le châle de sa femme, qu’il décrocha derrière la porte, pour les lui présenter, puis lui donnant une tape sur l’épaule il lui dit avec plus de sensibilité dans le cœur que d’éloquence dans le discours : « Allons, Polly ! filons. »

Ils revinrent donc à la voiture longtemps avant que le cocher s’y attendît, et Walter ayant fait entrer Suzanne et Mme Richard dans l’intérieur, se plaça lui-même sur le siége, afin qu’on ne se trompât plus de route. Il les déposa toutes deux sans encombre dans le vestibule de M. Dombey où, par parenthèse, il aperçut, dans un coin, un énorme bouquet qui lui rappela celui que le capitaine avait acheté avec lui le matin. Il serait resté volontiers pour savoir quelque chose de plus sur le petit malade ; il aurait même attendu autant qu’on aurait voulu, s’il avait pu rendre le moindre service ; mais sentant avec peine qu’une telle conduite paraîtrait à M. Dombey présomptueuse et même hardie, il se retira lentement, tristement, le cœur plein d’une pénible inquiétude.

Il n’y avait pas cinq minutes qu’il était sorti, quand un homme courut après lui pour le prier de revenir. Walter retourna sur ses pas le plus vite possible et entra dans la sombre demeure, avec de noirs pressentiments.

Chapitre XVI. Ce que disaient toujours les vagues. §

Paul n’était pas sorti de son petit lit. Il y était couché bien tranquillement, écoutant les bruits de la rue, sans s’inquiéter beaucoup de la manière dont le temps s’écoulait, mais s’en rendant bien compte cependant, et suivant tout ce qui se passait autour de lui d’un œil attentif.

Quand les rayons du soleil pénétraient dans sa chambre au travers des jalousies, agitées par le vent, et venaient onduler sur le mur comme des vagues dorées, il savait que la nuit approchait et que le ciel était rouge et beau. Quand la lumière s’affaiblissait et que l’ombre continuait de grimper sur le mur, il la regardait devenir plus sombre, plus sombre, plus sombre jusqu’à ce qu’elle fût enfin la nuit. Il se disait alors que les longues rues étaient, de place en place, éclairées par le gaz et que les étoiles brillaient d’un éclat paisible dans le ciel. Mais c’était vers le fleuve que son imagination se sentait singulièrement entraînée. Il savait qu’il traversait la ville. Comme il devait être noir, alors ! Comme il devait paraître profond, tandis que des milliers d’étoiles venaient s’y réfléchir ! Mais surtout comme il allait droit à la mer, toujours, toujours, sans s’arrêter jamais !

À mesure que la nuit avançait, que les pas devenaient si rares dans la rue qu’il pouvait les entendre venir, les compter même, quand ils s’arrêtaient, et les perdre dans le vide, quand ils s’éloignaient, il restait à regarder de son lit les cercles irisés qui se formaient autour de la bougie et attendait patiemment le jour. Le fleuve seul venait le troubler, le fleuve, si prompt et si rapide. Quelquefois il voulait l’arrêter, le repousser avec ses petites mains, y jeter du sable pour le retenir, et, quand il le voyait couler malgré tous ses efforts, il jetait un cri de terreur. Mais alors un mot de Florence, qui ne quittait pas son chevet, le rappelait à lui. Il appuyait sa pauvre tête sur le sein de sa sœur, lui parlait de son rêve et souriait.

Quand le jour commençait à poindre de nouveau, il épiait le retour du soleil, et, quand les gais rayons de l’astre venaient éclater dans la chambre, il se figurait voir, que dis-je, il voyait en effet les hautes tours de l’église se dresser sur le fond azuré du ciel aux premières lueurs du matin ; il voyait la ville sortir de son engourdissement, s’éveiller, revivre encore ; il voyait le fleuve couler tout brillant, mais toujours aussi rapide, et la campagne étincelante de rosée. Des sons, des cris qui lui étaient familiers, se faisaient entendre par degrés dans la rue sous ses fenêtres ; les domestiques allaient et venaient dans la maison ; des figures paraissaient à la porte de sa chambre, et des voix demandaient tout bas de ses nouvelles. Paul répondait toujours lui-même : « Je vais mieux, disait-il, merci, je vais beaucoup mieux ! Dites-le à papa ! »

Peu à peu, le mouvement de la journée, le bruit des voitures et des charrettes, les allées et venues des passants le fatiguaient. Il s’endormait ou bien se sentait poursuivi sans re-lâche, entre la veille et le sommeil, par la pensée fatigante de ce fleuve irrésistible. « Eh ! quoi ! ne s’arrêtera-t-il donc jamais ? disait-il à Florence. Il me semble qu’il m’entraîne avec lui ! »

Mais Florence le calmait et le rassurait, et le plus grand bonheur qu’il pût avoir, chaque jour, était de lui faire reposer la tête sur son propre oreiller pour s’y endormir un peu.

« Vous veillez toujours près de moi, Florence, c’est à mon tour à vous veiller maintenant ! » On calait alors des oreillers dans un coin de son lit, et il y restait appuyé, pendant que Florence était couchée près de lui. Bien des fois, il se penchait en avant pour l’embrasser, et disait tout bas à ceux qui étaient là : « Elle est fatiguée, voyez-vous. Voilà tant de nuits qu’elle veille près de moi ! »

Ainsi le jour passait. La chaleur et la lumière diminuaient peu à peu, et c’était le tour des vagues dorées à revenir danser sur le mur.

Trois graves docteurs, ni plus ni moins, le visitaient chaque jour. Ils avaient l’habitude de se réunir en bas et de monter ensemble dans sa chambre. Le calme y était si grand et Paul les observait avec tant d’attention (quoique jamais il n’eût demandé à personne ce qu’ils disaient) qu’il aurait su les reconnaître rien qu’à la différence du tic-tac de leurs montres. Mais c’est sur le docteur Parker Peps, qui s’asseyait toujours auprès de son lit, qu’il concentrait surtout son intérêt. Paul avait entendu dire, il y avait longtemps, que c’était lui qui était auprès de sa mère quand elle serra Florence dans ses bras pour rendre le dernier soupir. Il ne pouvait pas oublier cela dans l’état où il était. Il n’en avait pas peur pour cela : bien au contraire, il l’en aimait davantage.

Il voyait autour de son lit changer toujours les visages, comme la première nuit de sa maladie chez le docteur Blimber. Excepté Florence pourtant qui restait toujours, toujours là. Le docteur Parker Peps se changeait en M. Dombey père, la tête appuyée sur sa main ; la vieille Mme Pipchin, quand elle avait bien fait son somme dans un grand fauteuil, se changeait en miss Tox, à moins qu’elle ne fût remplacée par la tante, et Paul rouvrait et refermait les yeux, après avoir vu ces changements de décoration sans en éprouver aucune émotion. Il n’y avait que cette personne toujours la tête appuyée sur sa main, qui revenait si souvent, qui restait là si longtemps ; qui était si froide et si grave ; n’ouvrant jamais la bouche ni pour parler ni pour répondre et levant la tête si rarement que Paul commença à se demander languissamment d’abord, puis avec une crainte véritable, quand la nuit fut venue, si cette figure qu’il voyait là toujours assise était bien une personne naturelle.

« Florence, dit-il qu’est-ce que cela ?

— Où mon ami ?

— Là au pied du lit.

— Il n’y a que papa ! »

La figure releva la tête, quitta son siége et venant à côté de lui :

« Mon fils, ne me reconnaissez-vous pas ? » dit-elle.

Paul regarda son visage et il hésita. Était-ce bien son père ?… Mais la figure altérée, qu’il tardait à reconnaître, tressaillit sous son regard avec une expression pénible, et avant qu’il eût pu avancer ses deux mains pour la saisir et l’attirer vers lui, elle s’éloigna vivement du petit lit pour aller à la porte.

Paul regarda Florence, le cœur tout palpitant, mais il se doutait de ce qu’elle allait lui dire et il colla sa petite joue contre ses lèvres pour l’empêcher de parler. La première fois qu’il revit ensuite la figure assise au pied de son lit, il l’appela :

« Ne vous affligez pas pour moi, cher papa, dit-il. Je suis très-heureux, je vous assure. »

Son père s’approcha et se baissa vers lui, mais vite et sans s’arrêter auprès du lit. Paul le prit par le cou et lui répéta les mêmes paroles plusieurs fois, et avec un accent de sincérité profonde ; depuis, il ne le revit jamais ni le jour ni la nuit, dans sa chambre, mais il ne l’en appelait pas moins, lui criant toujours : « Ne vous affligez pas pour moi ! Je suis très-heureux, je vous assure. » C’est ainsi qu’il prit l’habitude de dire chaque matin qu’il allait mieux et qu’il fallait le dire à son père.

Combien de fois les vagues dorées se balancèrent-elles sur le mur ? Combien de nuits le fleuve bien noir, bien noir coula-t-il vers la mer, malgré ses efforts pour l’arrêter ? Paul ne les compta pas et ne chercha pas à le savoir. Mais s’il était possible que l’affection dont il était entouré s’accrût ainsi que sa reconnaissance, chaque jour on lui témoignait plus d’intérêt, et lui, il en montrait plus de gratitude. Que les jours se suivissent, qu’ils fussent plus ou moins nombreux, le pauvre enfant en était venu à ne plus en apprécier le nombre.

Une nuit, il venait de penser à sa mère et à son portrait qui se trouvait en bas dans le salon. Il s’était dit qu’elle avait dû aimer la bonne Florence beaucoup plus que ne faisait son père, puisqu’elle l’avait prise dans ses bras, quand elle s’était sentie mourir ; car lui, son frère qui l’aimait si tendrement, n’avait pas non plus d’autre désir. Le cours de ses pensées l’amena à se demander s’il avait jamais vu sa mère ; car il lui était impossible de se rappeler si on le lui avait dit, oui ou non ; ce soir-là le fleuve coulait si vite et troublait tellement ses pensées !

« Florence, ai-je jamais vu maman ?

— Non, mon ami ; pourquoi ?

— N’ai-je jamais vu une tendre figure comme celle d’une mère me regarder quand j’étais tout petit ? dites, Florence ? »

Il faisait cette question d’un air incertain, comme s’il avait quelque image confuse qui traversait son souvenir.

« Oh ! oui, chérie !

— Laquelle, Florence ?

— Celle de votre vieille nourrice, bien souvent.

— Et où donc est-elle ma vieille nourrice ? dit Paul. Est-ce qu’elle est morte aussi ? Florence, est-ce que nous sommes morts tous, excepté vous ? »

À ces mots il se fit un mouvement dans la chambre, cela dura plus longtemps peut-être, qui sait ? puis le calme revint ; pendant quelques instants Florence, bien pâle, mais souriante, soutenait la tête de son frère sur son bras : son bras tremblait bien fort.

« Florence, faites-moi voir ma vieille nourrice, je vous en prie !

— Elle n’est pas ici, mon chéri. Elle viendra demain matin.

— Merci, Florence. »

Paul ferma les yeux sur cette promesse et s’endormit. Quand il s’éveilla, le soleil était haut et la journée était chaude et belle. Il resta un moment tranquillement couché, regardant les fenêtres qui étaient ouvertes et les rideaux agités par le vent ; puis il dit :

« Florence, sommes-nous à demain ? Est-elle venue ? »

Il lui sembla que quelqu’un allait la chercher, c’était Suzanne, peut-être. Paul crut l’entendre lui dire, quand il eut re-fermé les yeux, qu’elle serait bientôt de retour, mais il ne les ouvrit pas pour la voir. Elle tint sa parole, si toutefois elle était sortie ; mais la première sensation qu’il éprouva fut celle d’un bruit de pas dans l’escalier qui le réveilla, tout entier de corps et d’esprit, et il s’assit droit sur son lit. Il les vit tous alors autour de lui, non plus au travers d’un brouillard comme il les voyait quelquefois dans la nuit. Rien ne troublait plus sa vue. Il les reconnut tous et les appela par leur nom.

« Et qui donc est là ? Est-ce ma vieille nourrice ? » dit l’enfant tournant sa petite figure radieuse vers un nouveau visage qui venait d’apparaître à la porte.

Oh ! oui, oui, c’était bien elle. Une autre n’aurait pas versé de telles larmes à sa vue, ne l’aurait pas appelé ainsi son cher enfant, son joli petit enfant, son pauvre enfant malade. Non, une autre femme ne se serait pas baissée ainsi sur son lit pour prendre sa main flétrie, pour la porter à ses lèvres, pour la presser sur son cœur, comme une femme qui se sent le droit de le choyer et de l’aimer. Non, une autre femme n’aurait pas ainsi oublié tous ceux qui étaient présents pour ne s’occuper que de lui et de Florence et n’aurait pas montré tant de tendresse et de douleur.

« Florence, quelle bonne et douce figure ! dit Paul. Je suis bien aise de la revoir. Ne vous en allez pas, ma vieille nourrice, restez là, près de moi ! »

Tous ses sens étaient bien éveillés, et il entendit prononcer un nom qu’il reconnut.

« Qui donc a parlé de Walter ? demanda-t-il en regardant autour de lui ; quelqu’un a prononcé le nom de Walter. Est-ce qu’il est ici ? Je serais bien content de le voir. »

Personne ne répondit sur le moment ; mais son père dit aussitôt à Suzanne :

« Alors, rappelez-le, et qu’il monte ! »

Après un moment d’attente, pendant lequel il continua de regarder sa nourrice avec un sourire plein de surprise et d’intérêt, s’apercevant avec plaisir qu’elle n’avait pas oublié Florence, Walter parut dans la chambre. Sa figure ouverte et ses manières franches, ses yeux vifs et animés en avaient fait le favori de Paul. Aussi, quand l’enfant le vit, il avança sa main et lui dit :

« Adieu !

— Non, mon enfant, dit Mme Pipchin en s’approchant vivement de son lit. Non, non, pas adieu ! »

Un instant Paul la regarda de ce même regard pensif et rêveur qu’il avait souvent attaché sur elle, quand ils étaient au coin du feu.

« Ah ! si, reprit-il tranquillement, adieu ! cher Walter, adieu ! »

Et tournant sa tête de son côté, en étendant de nouveau la main :

« Où est papa ? » dit-il.

Ces mots n’étaient pas encore sortis de ses lèvres qu’il sentait sur sa joue le souffle brûlant de son père.

« Souvenez-vous de Walter, cher papa, dit-il tout bas en le regardant. Souvenez-vous de Walter. Je l’aimais beaucoup. »

Sa petite main languissante s’agita de nouveau comme pour crier encore à Walter : « Adieu ! adieu ! »

« Maintenant, couchez-moi, dit-il ; et vous, Florence, venez là, tout près de moi, que je vous voie. »

Le frère et la sœur s’enlacèrent dans les bras l’un de l’autre, et les rayons dorés vinrent tomber tout brillants sur eux, pendant qu’ils se tenaient ainsi serrés l’un contre l’autre.

« Oh ! Florence, comme le fleuve coule vite au milieu des vertes prairies et des roseaux ! Mais le voilà tout près de la mer ! J’entends les vagues ! C’est bien leur voix, c’est bien là ce qu’elles disaient toujours. »

Il ajouta ensuite :

« Le mouvement du bateau sur les eaux me berce et m’endort. Que les rives sont vertes, maintenant ! Que les fleurs, qui croissent sur les bords, sont brillantes ! Et que les roseaux sont hauts ! voici le bateau qui arrive à la mer, mais il glisse doucement dans ses eaux. Là-bas, là-bas, je vois un rivage ! Qui donc est là debout qui m’y attend ? »

Il croisa ses petites mains comme il avait l’habitude de le faire en priant ; mais ses bras serraient toujours Florence, et ses mains se croisèrent derrière le cou de sa sœur.

« C’est maman ; elle vous ressemble, Florence ; je la reconnais. Oui, c’est bien son visage ! Dites-leur seulement que son portrait qui est au premier dans la pension n’est pas assez divin. À mesure que j’avance vers elle, l’auréole qui ceint sa tête répand sur moi son éclat. »

Le rayon doré revint se balancer sur le mur et rien d’autre ne remua plus dans la chambre.

Ah ! toujours cette vieille histoire, aussi vieille que le temps ! changez, changez, modes du monde, celle-là ne changera jamais ; elle a taillé nos langes, dans le berceau, comme elle taillera notre linceul pour la tombe. Non, non, elle ne changera pas avant que notre race ait épuisé sa course, avant que le firmament qui tourne sur nos têtes soit au bout de son rouleau, cette vieille, vieille mode qu’on appelle la mort !

Oui, mais remerciez Dieu ! vous tous qui la voyez avec moi ; remerciez-le de cette loi plus vieille encore que la mort, celle de l’Immortalité ! Et vous, anges des petits enfants, puissiez-vous tourner vers nous des regards consolateurs, quand le fleuve rapide nous entraînera aussi vers l’Océan.

« Ô mon Dieu ! mon Dieu ! s’écriait miss Tox en sanglotant de nouveau pendant la soirée, comme si son cœur eût été brisé, dire que Dombey et fils ne sera qu’une fille après tout ! »

Chapitre XVII. Le capitaine Cuttle travaille joliment pour les jeunes gens. §

Comme il arrive généralement aux personnes simples d’esprit, le capitaine Cuttle se croyait doué par la nature d’un talent surprenant pour former des projets d’une profondeur impénétrable. Il s’était donc rendu chez M. Dombey le dimanche, jour du triste événement, clignant de l’œil tout le long de la route de l’air le plus malin, en l’honneur de sa sagacité incomparable ; il s’était présenté à Towlinson dans tout l’éclat de ses brodequins lacés ; mais ayant appris de cet individu le malheur qui menaçait M. Dombey, le capitaine, sensible à cette triste nouvelle, s’éloigna par délicatesse encore une fois confondu. Il laissa seulement son bouquet comme une légère preuve de son intérêt, et pria Towlinson de présenter ses compliments respectueux à toute la famille en général, ajoutant qu’il espérait que dans ces tristes circonstances ils sauraient bien faire tête au vent ; au reste, il leur ferait l’amitié de repasser le lendemain.

Les compliments du capitaine restèrent en route, ensevelis dans le sein de Towlinson. Quant à son bouquet, après avoir traîné toute la nuit dans le vestibule, il fut balayé le lendemain matin avec les ordures, et le plan si habilement formé par le capitaine s’écroula au milieu de la catastrophe qui ruinait de plus grandes espérances et de plus hauts desseins, et se trouva brisé en mille morceaux. Ainsi, quand une avalanche entraîne avec elle de la montagne une forêt entière, les buissons et les ronces souffrent avec les chênes les plus superbes et tous périssent de compagnie.

Walter, en rentrant chez lui le dimanche soir, après sa longue promenade, qui s’était terminée d’une façon si mémorable, était trop occupé des nouvelles qu’il avait à leur apprendre et du trouble qu’avait fait naître dans son cœur la scène qui s’était passée devant lui, pour rien observer. Aussi ne s’aperçut-il pas que son oncle ne savait rien encore de son départ ; et le capitaine eut beau agiter son croc pour l’empêcher de parler sur le sujet en question, ce fut peine inutile. Il est vrai que les gestes du capitaine n’étaient pas de nature à se faire facilement comprendre, même d’un observateur plus attentif. Car imitant ces sages de la Chine qui, dans leurs conférences, écrivent, à ce que l’on dit, dans l’air certains mots cabalistiques qu’il serait impossible de prononcer, le capitaine faisait avec son croc tant d’ondulations et de moulinets, qu’il fallait être initié à ces signes mystérieux pour avoir l’espérance de les comprendre.

Le capitaine Cuttle, cependant, en apprenant ce qui s’était passé, renonça à fermer la bouche à Walter. Il comprit le peu de chance qui lui restait à présent de dire deux mots à M. Dombey avant le départ de son protégé. Mais, tout en s’avouant, de l’air le plus désappointé et le plus abattu, qu’il fallait bien que Sol Gills fût prévenu du départ de son neveu, sans que la tendresse d’un ami l’eût préparé à cette nouvelle pour en atténuer le coup, le capitaine ne pouvait s’empêcher de se dire aussi avec une confiance obstinée que lui, Cuttle, était l’homme de M. Dombey, et qu’il ne s’agissait après tout pour arranger les affaires de Walter, que de se rencontrer ensemble une bonne fois. Car le capitaine ne pouvait oublier combien M. Dombey et lui s’étaient bien compris à Brighton ; comme chacun d’eux avait su placer son mot à propos ; comme ils avaient appris à s’estimer l’un l’autre sur le terrain ; il ne pouvait oublier non plus que c’était lui, Cuttle, qui avait eu l’heureuse idée de s’adresser à M. Dombey dans la situation difficile où l’on s’était trouvé, et qui avait réussi à mener l’affaire à bien. Le capitaine, par tous ces motifs, n’eut donc pas de peine à se calmer, en pensant que, si la force des événements obligeait Ned Cuttle à rester en panne pour le moment, comme un bâtiment désemparé, Cuttle saurait bien cingler en avant, quand il le faudrait, bon vents bonne voile, et tout balayer sur son passage.

Sous l’influence de cette illusion bienveillante, le capitaine, tout en regardant Walter et laissant couler une larme sur son col de chemise, au récit qu’il faisait, alla jusqu’à se demander s’il ne serait pas de bon ton et de bonne politique de faire à M. Dombey une invitation en règle, la première fois qu’ils se rencontreraient. M. Dombey viendrait casser une croûte avec lui à Brig-Place, le jour qui lui conviendrait, et l’on causerait de l’avenir du jeune ami, en trinquant le verre de l’amitié. Une seule chose inquiétait le capitaine, c’était l’humeur acariâtre de Mme Mac-Stinger. Qui sait si elle n’irait pas s’installer dans le corridor pendant leur partie, pour y débiter quelque homélie de son cru, d’une nature peu flatteuse ? Cette hypothèse réprima sur-le-champ les inclinations hospitalières du capitaine Cuttle et lui ôta toute envie de donner suite à son projet.

Pendant que Walter restait tout pensif devant son dîner, sans y toucher, absorbé par les événements qui venaient de se passer, il restait clair pour le capitaine que, malgré la modestie de Walter, qui l’empêchait de voir les choses sous leur aspect véritable, le jeune homme était déjà, à vrai dire, un membre de la famille Dombey. Il avait été mêlé en personne à l’incident qu’il racontait d’une façon si touchante. Le petit Paul l’avait nommé et recommandé à son père, et son sort ne pouvait manquer d’intéresser désormais son patron d’une façon toute particulière. Si le capitaine nourrissait encore quelque doute secret sur ses conclusions, il ne doutait pas de moins qu’elles ne fissent bon effet pour rassurer l’opticien. Il profita donc d’un moment aussi favorable pour mettre son vieil ami au courant de l’affaire des grandes Indes, qu’il lui présenta comme un avancement extraordinaire. « Pour moi, disait-il, je donnerais volontiers cent mille livres sterling (si je les avais), à hypothéquer sur les succès à venir de Walter, et c’est un placement qui rapporterait bientôt une jolie prime. »

Solomon Gills, d’abord, fut foudroyé par cette nouvelle, qui venait fondre comme un coup de tonnerre sur la petite salle à manger et troubler si cruellement la paix du foyer. Mais le capitaine lui éblouit les yeux d’une perspective si brillante, fit tant d’allusions mystérieuses aux succès de Whittington ; répéta avec tant d’emphase les circonstances du récit de Walter ; y trouva la preuve si évidente déjà de ses prédictions, et des rapports si frappants avec la romance sentimentale de la belle Suzon, que le vieillard en fut tout ému. Walter, de son côté, feignait tant d’espoir, tant d’ardeur ; il paraissait tellement sûr de revenir bientôt ; à chaque parole du capitaine, il l’appuyait en secouant la tête avec tant d’énergie, en se frottant les mains avec un tel contentement que Solomon, après avoir jeté sur lui les yeux d’abord, puis après sur le capitaine Cuttle, commença à croire qu’il était aussi de son devoir d’être transporté de joie.

« Mais c’est que je ne suis plus de ce siècle ; vous savez, » dit-il, par forme d’excuse, en passant et repassant sa main avec un mouvement fébrile du haut en bas sur ses boutons d’acier, comme si c’eussent été les grains d’un chapelet qu’il voulait dire et redire. « Je ne suis plus de ce siècle, et j’aimerais beaucoup mieux conserver ici mon cher enfant. C’est pour lui un goût de vieille date, je le sais ; il a toujours aimé la mer. Il est… (Solomon Gills regardait Walter d’un air de reproche), il est content, lui, de partir.

— Oncle Sol, s’écria Walter vivement, si vous dites de pareilles choses, je ne partirai pas. Non, capitaine Cuttle, je ne partirai pas. Si mon oncle pense que je suis bien aise de le quitter, quand même je devrais être nommé gouverneur de toutes les îles des grandes Indes, cela suffit, je ne bouge pas.

— Walter, mon garçon, dit le capitaine, bellement ; Sol Gills, regardez votre neveu ! »

Suivant de ses yeux le geste plein de majesté que fit avec son croc le capitaine, le vieillard regarda Walter.

« Voilà un bâtiment qui va partir en voyage, dit le capitaine comme pénétré de la magnifique comparaison dans laquelle il allait se lancer. Quel nom va-t-il porter écrit sur sa proue en caractères ineffaçables ? Est-ce le Gay ? ou bien (et le capitaine éleva la voix comme pour attirer l’attention sur la fin de sa période, ou bien, est-ce le Gills ?

— Cuttle, dit le vieillard en attirant Walter près de lui, et passant affectueusement son bras dans le sien ; je le sais, je le sais ; je suis bien sûr que Walter pense toujours à moi plus qu’à lui. Je serais bien fâché de croire le contraire. Quand je dis qu’il est content de partir, je veux dire que j’espère bien qu’il l’est. Mais voyez-vous, Cuttle, et vous aussi, Walter, mon cher enfant, c’est si nouveau, si inattendu pour moi ! J’ai peur que mon peu de succès dans les affaires et ma pauvreté ne soient pour quelque chose au fond de cette résolution. Est-ce vraiment pour lui une bonne fortune ? dit le vieillard en les regardant avec inquiétude l’un après l’autre. Voyons, réellement et sincèrement, qu’est-ce que vous en dites ? Est-ce heureux pour lui ? Je peux me résigner à quoi que ce soit pour l’avantage de Walter ; mais je ne pourrais supporter l’idée que mon petit Wally courût le moindre risque pour moi ou qu’il me cachât quelque chose. Voyons, Cuttle, vous, mon vieil ami, dit le vieillard en serrant de près le capitaine, à la grande confusion de cet habile diplomate ; êtes-vous bien sincère avec votre vieil ami ? Parlez, Cuttle, n’y a-t-il pas quelque chose là-dessous ? Faut-il qu’il parte ? Comment se fait-il que vous ayez su tout cela avant moi, et pourquoi ? »

Walter, dans cette lutte de tendresse et d’abnégation, vint avec chaleur au secours du capitaine. À eux deux ils parvinrent à réconcilier à peu près le vieux Sol Gills avec le projet en question, à force de lui en faire valoir les avantages, ou plutôt ils l’étourdirent si bien qu’il devint incapable de rien voir ni de rien sentir distinctement, pas même la douleur de cette séparation.

Du reste, il n’avait pas grand temps pour peser le pour et le contre, car le lendemain même Walter reçut de M. Carker le gérant les instructions relatives à son départ et à son bagage. Avis lui était en même temps donné, que le Fils-et-héritier mettrait à la voile dans quinze ou seize jours au plus tard. Ahuri par les embarras des préparatifs que Walter n’eut garde de diminuer, le brave opticien perdit le peu de tête qu’il avait jamais eue, et n’avait pas eu le temps de penser au départ, que le départ était déjà arrivé.

Le capitaine, qui ne manquait pas de se faire tenir, jour par jour, au courant de ce qui se passait par les questions qu’il faisait à Walter, vit approcher ce moment sans avoir pu trouver ni espérer l’occasion d’approfondir sa situation. Ce fut après avoir mûrement réfléchi et profondément médité sur ce fâcheux contre-temps, qu’une idée lumineuse s’empara du capitaine. Pourquoi n’irait-il pas trouver M. Carker pour tirer de lui quelque chose et sonder le terrain ?

Cette idée plut beaucoup au capitaine. Elle lui vint dans un moment d’inspiration, pendant qu’il fumait le matin sa pipe dans Brig-Place après son déjeuner ; vraiment il devait de la reconnaissance au tabac ! Ce serait un moyen de calmer sa conscience, tout honnête qu’elle était, mais enfin un peu troublée par les confidences de Walter et les paroles de Sol Gills, et en même temps ce serait un trait d’amitié de sa part, plein de dévouement et d’habileté. Il sonderait adroitement M. Carker et, suivant le caractère que montrerait ce personnage, il saurait parler ou se taire ; il aurait bientôt découvert s’ils s’entendaient oui ou non.

En conséquence, sans craindre de rencontrer Walter (qu’il savait occupé à faire chez lui ses paquets), le capitaine, chaussé de nouveau de ses étroits brodequins et sa cravate ornée de son épingle de deuil, se mit en route pour cette seconde expédition. Il ne fit pas emplette cette fois d’un bouquet propitiatoire, déplacé dans un rendez-vous d’affaires, mais il mit à sa boutonnière un soleil pour se décorer d’un petit air champêtre ; puis, son bâton noueux à la main, et son chapeau de toile cirée sur la tête, il cingla droit sur les bureaux de Dombey et fils.

Après avoir pris un grog au rhum bien chaud dans une taverne tout près de là, pour rendre ses idées plus nettes, le capitaine, de peur d’en laisser évaporer les effets bienfaisants, ne fit qu’un bond dans la cour, et parut tout à coup devant M. Perch.

« Camarade, dit le capitaine d’un ton insinuant, n’avez-vous pas un de vos amiraux qui porte le nom de Carker ?

— Oui, monsieur, répondit Perch ; mais il est de mon devoir de vous dire que tous mes amiraux, comme vous les appelez, sont occupés en ce moment, et qu’il n’est pas possible de les déranger.

— Écoutez un peu mon vieux, lui dit le capitaine dans le tuyau de l’oreille, je me nomme le capitaine Cuttle. »

Le capitaine aurait bien voulu attirer Perch doucement à lui, avec son croc, mais M. Perch se déroba à l’étreinte, frappé surtout de l’idée que la vue subite d’une arme pareille présentée à Mme Perch, son épouse, dans l’état intéressant où elle était, suffirait pour mettre en péril toutes ses espérances de postérité.

« Si vous voulez avoir la bonté de dire que le capitaine Cuttle est ici, quand vous trouverez le joint, dit le capitaine, je vais attendre. »

Et le capitaine s’étant assis sur la tablette de M. Perch, tira son mouchoir du fond de son chapeau de toile cirée qu’il serra entre ses genoux (sans craindre d’en changer la forme, il n’y avait pas de force humaine capable de le faire), s’essuya et se frotta le front bel et bien, ce qui parut le rafraîchir. Il arrangea ensuite ses cheveux avec son croc, et promena ses regards tout autour du bureau, examinant les employés d’un air serein.

Le calme du capitaine avait quelque chose de si impénétrable, et c’était dans tout son ensemble un personnage si mystérieux, que Perch, l’homme de peine, ne put plus y tenir.

« Quel nom m’avez-vous dit ? demanda-t-il en se penchant vers lui, pendant qu’il restait assis sur la tablette.

— Capitaine, répondit l’autre tout bas, mais d’une voix creuse.

— Oui, dit M. Perch, remuant la tête à l’unisson.

— Cuttle, ajouta le capitaine.

— Oh ! dit M. Perch du même ton, car il avait, malgré lui, pris son diapason ; le capitaine était si expressif dans ses négociations diplomatiques ! Je vais voir s’il n’est plus occupé ; je ne sais ; mais peut-être pourra-t-il vous accorder une minute.

— Oui, oui, mon garçon, je ne le retiendrai pas plus d’une minute, » dit le capitaine en remuant la tête d’un air d’importance, en homme qui sent ce qu’il vaut.

Perch revint bientôt lui dire :

« Le capitaine Cuttle veut-il bien passer par ici ? »

M. Carker le gérant se tenait debout sur le tapis devant la cheminée sans feu, dont le foyer était masqué par un édifice élégant de papier gris festonné. Il regarda le capitaine, quand il entra, d’un air qui n’avait rien d’encourageant.

« M. Carker sans doute ? dit le capitaine.

— J’aime à le croire, » dit M. Carker, en montrant toutes ses dents. »

Le capitaine fut charmé de cette réponse accompagnée d’un sourire. C’était de bon augure.

« Vous voyez, dit le capitaine, en tournant ses yeux lentement autour de la petite chambre à peine assez grande pour y développer tout l’effet de son col de chemise ; je suis un marin, monsieur Carker, et Walter, qui est enrôlé ici, est presque mon fils.

— Walter Gay ? dit M. Carker, en montrant de nouveau toutes ses dents.

— Oui, justement, Walter Gay ! répondit le capitaine, dont le geste animé montra combien il était agréablement surpris de la vive perspicacité de M. Carker. Je suis l’ami intime de Walter et de son oncle. Peut-être, continua le capitaine, avez-vous entendu votre chef de file prononcer mon nom ? Je me nomme le capitaine Cuttle.

— Non, dit M. Carker en ouvrant la bouche plus grande encore qu’auparavant.

— Eh bien ! dit le capitaine, j’ai le plaisir de le connaître. Je me suis présenté chez lui, sur la côte de Sussex avec mon jeune ami Walter, quand, – quand il s’est agi de ce petit arrangement ; vous vous rappelez, n’est-ce pas ? et le capitaine secoua la tête d’un air tout à fait sans façon, aisé et expressif.

— Je crois, dit M. Carker, que c’est moi qui ai eu l’honneur d’arranger moi-même l’affaire.

— Oui, justement, c’est bien cela ! répondit le capitaine. Maintenant, je dois vous dire que j’ai pris la liberté de venir ici…

— Veuillez vous asseoir, dit M. Carker en souriant.

— Je vous remercie, répondit le capitaine, profitant de l’offre qui lui était faite. Un homme assis doit être plus maître de ses idées dans la conversation. Ne prenez-vous pas un siége aussi ?

— Non, je vous remercie, répondit le gérant, le dos appuyé contre le marbre de la cheminée (sans doute par suite d’une vieille habitude contractée pendant l’hiver), et regardant le capitaine fixement de tous ses yeux et de toutes ses dents ; vous avez donc pris la liberté, c’est vous qui le dites…

— Oui, grand merci, mon garçon, répondit le capitaine… la liberté de venir ici vous parler de mon ami Walter. Sol Gills, son oncle, est un homme de science, et on peut dire de lui en fait de science que c’est un vrai vapeur perfectionné ; quoique ce ne soit pas ce qui s’appelle un marin expérimenté ; oh non, ce n’est pas un loup de mer. Walter, lui, est bien le garçon le mieux équipé que l’on ait vu ; mais il a la tête un peu faible sous un rapport : il est trop modeste. Ce que je voulais vous dire, ajouta le capitaine en couvrant sa grosse voix d’un air de confidence, ce que je voulais vous dire en ami, là, tout à fait entre nous, et pour ma gouverne, en attendant que votre chef de file vienne à longueur de mon porte-voix, ce que j’ai à vous dire, le voici : tout marche-t-il ici droit et bien, et Walter s’en va-t-il bon vent, bonnes voiles ?

— Que voulez-vous dire par là, capitaine Cuttle ? répondit Carker en relevant les pans de son habit et prenant une pose solide. Voyons, vous, qui êtes un homme du métier ; qu’en pensez-vous ? »

Il n’y a au monde que les mots chinois, ces mots aériens dont nous avons parlé, qu’aucune langue ne peut prononcer, qui fussent capables de rendre la finesse et la malice de l’œil du capitaine, quand il le retroussa de côté pour toute réponse.

« Allons ! dit-il, encouragé au delà de toute expression, qu’en dites-vous ? Ai-je tort ou raison ? »

Le capitaine enhardi et poussé par la politesse toute souriante de M. Carker, avait exprimé tant de choses dans son coup, qu’il croyait pouvoir faire cette question aussi sûrement que s’il avait développé sa pensée dans une amplification étendue.

« Vous avez raison, dit M. Carker, cela ne fait pour moi aucun doute.

— Eh bien ! alors, comme je disais, le temps serein ? » s’écria le capitaine.

M. Carker fit en souriant un signe d’assentiment.

« Vent arrière, et comme il faut, » poursuivit le capitaine.

M. Carker fit un nouveau sourire d’assentiment.

« Ah ! ah ! dit le capitaine enchanté, je savais bien comment voguait son vaisseau ; je l’avais déjà dit à Walter. Merci, merci !

— Gay a devant lui un avenir brillant, remarqua M. Carker en ouvrant sa bouche plus grande encore ; il a le monde entier devant lui.

— Le monde entier et sa femme par-dessus le marché, comme l’on dit, » répondit le capitaine tout joyeux.

À ces mots sa femme, qu’il avait du reste prononcé sans dessein, le capitaine s’arrêta, cligna de l’œil derechef et mettant son chapeau de toile cirée au bout de son bâton noueux, il lui fit faire un tour rapide en regardant de côté son ami toujours souriant.

« Je parierais une bouteille de vieux jamaïque que je sais ce qui vous fait sourire, dit le capitaine en le regardant attentivement.

— Voyons ? dit M. Carker en riant plus fort.

— Cela n’ira pas plus loin ? fit le capitaine en donnant avec son bâton noueux un coup dans la porte pour s’assurer qu’elle était fermée.

— Non, soyez tranquille, dit M. Carker.

— Eh bien ! ce que vous pensez, j’en suis sûr, commence par un F majuscule ? »

M. Carker ne nia pas le fait.

« Puis un L, puis un O ? »

M. Carker souriait toujours.

« Ai-je encore raison ? dit le capitaine à voix basse pendant que la joie gonflait sur son front le cercle écarlate formé par son chapeau.

M. Carker, pour réponse, sourit en faisant encore un signe d’assentiment et le capitaine Carker s’étant levé, lui serra la main, l’assurant avec feu, qu’ils couraient tous deux la même bordée et que pour lui, Cuttle, il y avait longtemps qu’il avait mis son cap de ce côté.

« Il a fait sa connaissance d’une manière tout à fait singulière, dit le capitaine, du ton grave et retenu que réclamait le sujet. Vous vous rappelez comme il l’a trouvée dans la rue, quand elle n’était encore qu’une enfant ; depuis ils se sont aimés tous deux autant que le peuvent faire deux amoureux de cet âge. Nous avons toujours dit, Sol Gills et moi, qu’ils sont taillés l’un pour l’autre. »

Un chat, un singe, une hyène, ou une tête de mort n’aurait pas pu montrer à la fois au capitaine un râtelier de dents plus complet que ne le fit M. Carker à ce moment de leur entrevue.

« Le courant y va tout droit, dit l’heureux capitaine. Le vent et l’eau sont d’accord, vous voyez. Quelle chance pour lui de s’être trouvé là l’autre jour ?

— C’était tout ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, dit M. Carker.

— Songez un peu de quelle façon il a été remorqué dans les eaux de cette journée ! poursuivit le capitaine. Quelle tempête pourrait le pousser à la dérive maintenant ?

— Aucune, répondit M. Carker.

— Vous avez bien raison, reprit le capitaine en lui serrant encore la main. Non, rien ne pourra l’arrêter. Ainsi, bon courage ! Voilà le fils parti : un bon pauvre petit enfant, n’est-ce pas ?

— Oui, voilà le fils parti, dit M. Carker avec complaisance.

— Eh bien, comptez là-dessus, en voilà un autre de retrouvé, s’écria le capitaine. Le neveu de l’oncle scientifique ! Le neveu de Sol Gills ! Walter, Walter, déjà au courant de vos affaires ! Et, ajouta le capitaine, arrivant graduellement à une citation qu’il préparait pour le bouquet,… et qui vient chaque jour de chez Sol Gills soigner vos intérêts et conquérir vos cœurs. »

L’air heureux du capitaine, en poussant doucement du coude M. Carker à chacune des phrases que nous venons de citer, n’était rien auprès de la joie qu’il laissa éclater quand il eut fini ce brillant échantillon d’éloquence et de sagacité. Il se rejeta en arrière pour regarder en face M. Carker, pendant que son grand gilet bleu se soulevait violemment sous le travail palpitant d’un tel chef-d’œuvre d’imagination, et que son nez en était devenu cramoisi.

« Ai-je raison ? dit le capitaine.

— Capitaine Cuttle, dit M. Carker en s’inclinant jusqu’aux genoux, d’une façon si plaisante qu’on aurait dit qu’il se baissait en peloton pour se ramasser tout d’une pièce ; vos vues sur Walter Gay sont parfaitement justes. Rien n’y manque. Il est bien entendu que tout ceci est entre nous ?

— C’est sur l’honneur, dit le capitaine. Pas un mot, ni à lui ni à qui que ce soit ? » continua le gérant.

Le capitaine prit un air grave et secoua la tête résolument :

« Ce n’est absolument que pour votre satisfaction et votre gouverne, comme de juste, répéta M. Carker, dans vos démarches à venir.

— Je vous suis bien reconnaissant, dit le capitaine écoutant avec la plus grande attention.

— Je n’hésite pas à dire que les choses sont telles que vous l’avez pensé. Vous avez admirablement établi votre calcul de probabilités.

— Et quant à votre chef de file, il vaut mieux que notre entrevue arrive d’elle-même et tout naturellement, n’est-ce pas ?

— Nous avons tout le temps, » dit le capitaine.

M. Carker, la bouche fendue jusqu’aux deux oreilles, répéta : « Tout le temps certainement, » ou plutôt sa langue et ses lèvres semblèrent répéter ces mots pendant qu’il se contentait d’incliner la tête d’un air affable.

« Maintenant donc j’en suis sûr, et du reste je l’avais toujours dit, Walter est sur la route de la fortune.

— Sur la route de la fortune, dit M. Carker toujours sans parler.

— Et le départ de Walter est tout simplement, n’est-ce pas la conséquence de sa position dans la maison et le commencement de la réalisation de ses espérances.

— De ses espérances, fit encore M. Carker, toujours silencieux cependant.

— Eh bien, maintenant que je sais tout cela, dit le capitaine, il n’y a plus besoin de se tourmenter, je suis tranquille. »

M. Carker, ayant continué à approuver de la tête ce que disait le capitaine Cuttle, celui-ci sentit se confirmer de plus en plus la haute opinion qu’il avait de M. Carker. C’était bien décidément un des hommes les plus aimables qu’il eût jamais rencontrés, et M. Dombey ne pouvait que gagner dans sa société. Le capitaine donc lui tendit encore une fois son énorme main (aussi noire et aussi dure qu’une palette de noyer) et lui serra la sienne avec tant d’effusion que la peau plus tendre de M. Carker conserva des marques profondes des fentes et des crevasses dont celle du capitaine était littéralement tatouée.

« Adieu ! dit le capitaine. Je ne sais pas faire de phrases, mais, en un mot comme en mille, comptez sur ma reconnaissance pour votre bonté et votre franchise. Vous me pardonnerez, n’est-ce pas, de vous avoir importuné ?

— Pas le moins du monde, répondit M. Carker.

— Mille remercîments. Ma cabine n’est pas très-grande, mais elle est assez commode, et si vous veniez à passer près de Brig-Place n’importe quand, veuillez vous souvenir du numéro 9 et monter chez moi, sans vous inquiéter de ce que l’on vous dira en bas. Ce serait pour moi un véritable honneur de vous recevoir. »

Sur cette gracieuse invitation, le capitaine se dirigea vers la porte et dit en la refermant sur lui : « Adieu, adieu ! » laissant M. Carker toujours appuyé contre le marbre de la cheminée. Dans le regard plein de malice du gérant, dans son air curieux, dans sa bouche traîtresse, ouverte tout du long mais non pas pour sourire, dans sa cravate irréprochable et dans ses favoris mêmes, bien alignés, comme aussi dans le mouvement de sa main qui caressait en silence tantôt la blanche batiste de sa cravate, tantôt son menton poli, il y avait décidément du chat, à faire peur.

Le pauvre capitaine cependant s’en allait dans un état de satisfaction personnelle et de glorification d’amour-propre qui donnait une tournure élégante même à son habillement indigo. « Cuttle, mon garçon, tiens bon ! disait-il, tu peux te vanter d’avoir joliment travaillé pour les jeunes gens aujourd’hui ! »

Dans l’ivresse de sa joie, et se regardant déjà, pour le présent et pour l’avenir, comme un ami de la maison, le capitaine en passant dans le bureau d’entrée, ne put s’empêcher de gouailler un peu M. Perch. »

« Eh ! eh ! camarade pensez-vous encore que tout le monde soit occupé ? » lui dit-il.

Mais ne voulant pas non plus se montrer trop cruel pour un homme qui n’avait fait que son devoir, le capitaine ajouta tout bas : « Si un grog au rhum peut vous être agréable, venez, je ne serai pas fâché d’en prendre un avec vous. »

Avant de quitter les lieux, le capitaine (ce qui étonna quelque peu les employés) se plaça à un point central pour regarder tout autour de lui et prendre un aperçu général du bureau, comme s’il faisait partie de l’association dans laquelle son ami était presque intéressé désormais. Le fort détaché de M. Dombey excita principalement son admiration ; mais, pour ne pas paraître trop indiscret, il se borna à y jeter un coup d’œil approbateur, et adressant au corps des employés en masse un salut civil et protecteur, il sortit dans la cour. Bientôt rejoint par M. Perch, il le fit entrer dans la taverne et se mit en mesure de remplir sa promesse, et au plus vite, car le temps de M. Perch était précieux.

« Je porte un toast, dit le capitaine, à Walter !

— À qui ? dit M. Perch.

— À Walter ! » répéta le capitaine d’une voix de tonnerre. M. Perch, qui parut se rappeler avoir entendu dire dans son enfance qu’il avait existé un poëte de ce nom, ne fit aucune objection ; seulement, il s’étonna que le capitaine fût venu dans la Cité pour boire à la santé d’un poëte. Certes, il n’aurait pas dérouté davantage l’expérience de M. Perch, s’il eût proposé d’élever la statue d’un poëte, de Shakspeare par exemple, dans une rue de commerçants. Somme toute, ce capitaine était un personnage si mystérieux, si incompréhensible, que M. Perch se promit bien de ne pas dire un mot de lui à Mme Perch, de peur d’amener quelque fâcheuse conséquence.

Positivement persuadé qu’il avait joliment travaillé pour les jeunes gens, le capitaine, en effet, resta tout le jour mystérieux et incompréhensible, même pour ses amis intimes. Si Walter n’avait pas attribué ses clignotements d’œil, ses grimaces et mille autres espèces de pantomimes, à la joie qu’il éprouvait du succès de leur ruse innocente pour calmer le vieux Sol Gills, bien certainement l’indiscret se serait trahi par là avant la fin de la soirée. Quoi qu’il en soit, il garda son secret, et quitta fort tard la maison de l’opticien. Son chapeau de toile cirée sur le coin de l’oreille, il avait l’air si tapageur, ses yeux étaient si étincelants, que Mme Mac-Stinger, à sa vue, alla se cacher derrière la porte et s’en fit un rempart, sans oser en sortir pour aller contempler ses chers enfants, avant d’être bien sûre que le capitaine était rentré dans sa chambre ; et pourtant Mme Mac-Stinger était digne d’avoir été élevée dans la maison du docteur Blimber, tant elle avait un cœur de matrone romaine !

Chapitre XVIII. Père et fille. §

Un profond silence règne dans la maison de M. Dombey. Les domestiques montent et descendent, mais ils semblent glisser comme des ombres, car on n’entend pas le bruit de leurs pas. Ils parlent constamment entre eux, prolongent leurs repas, font honneur aux mets et à la bière, et se régalent suivant une coutume tristement profane. Mme Wickam, les yeux tout rouges, raconte de tristes anecdotes, rappelle combien de fois, chez Mme Pipchin, elle avait prédit ce malheur, boit plus que de coutume et paraît fort affligée, sans cesser d’être fort aimable. La cuisinière est sous la même influence ; elle promet une petite friture pour le souper, et se débat, dans ses larmes, contre sa sensibilité et les oignons qu’elle épluche. Towlinson commence à croire qu’il y a là une fatalité et demande si jamais on a entendu dire que d’habiter un coin de rue ait porté bonheur à personne. À tous il semble que la mort du petit Paul soit arrivée depuis longtemps déjà, et l’enfant pourtant repose encore, calme et beau, sur son petit lit.

Le soir, viennent quelques visiteurs, visiteurs silencieux, aux souliers de feutre, les mêmes que l’on a vus déjà il y a quelques années. Ils apportent avec eux ce lit de repos si étrange pour le sommeil d’un enfant. Pendant tout ce temps, le père, si cruellement frappé, n’a été vu par personne, pas même par son domestique : il est assis dans le coin le plus reculé de sa triste chambre, seul avec lui-même, sans remuer, sinon pour faire quelques pas de temps à autre. Le matin cependant, on dit tout bas à la cuisine qu’on l’a entendu monter au milieu de la nuit dans la chambre du petit Paul, et qu’il y est resté jusqu’au lever du soleil.

Dans les bureaux de la Cité, les carreaux dépolis sont encore obscurcis par les jalousies que l’on a fermées, et, tandis que le jour, qui pénètre avec peine dans les pièces, fait pâlir la lumière des lampes sur les pupitres, la lumière des lampes aussi semble faire pâlir le jour et une obscurité inaccoutumée règne partout. On travaille fort peu. Les employés sont mal disposés, et s’invitent à un rendez-vous de côtelettes dans l’après-midi, avant d’aller se promener en bateau. Perch, l’homme de peine, n’en finit pas dans ses courses. On le voit devant les comptoirs des tavernes, buvant avec des amis qui le retiennent et pérorant sur la fragilité des choses de ce monde. Il rentre chez lui à Balls-Pond plus tôt que de coutume et régale Mme Perch d’une côtelette de veau et d’une chope de bonne bière. M. Carker le gérant ne traite personne, et n’est traité par personne. Seul dans sa chambre, il montre ses dents tout le long du jour. On dirait qu’un obstacle vient d’être écarté de la route de M. Carker et qu’il n’a plus maintenant qu’à avancer.

Mais voici que les jolis enfants roses, qui habitent en face de M. Dombey, regardent tous dans la rue par les croisées de leur chambre. C’est qu’à la porte sont quatre chevaux noirs, tout empanachés. Les plumes tremblent au-dessus du char qu’ils traînent, et la foule curieuse s’arrête pour voir et les chevaux et le char et les hommes qui le suivent avec leurs écharpes et leurs bâtons. Le faiseur de tours, qui allait commencer à faire pirouetter sa cuvette au bout de sa canne, cache ses habits galonnés sous son large manteau, et sa pauvre femme épuisée par les fatigues de l’état, et toute courbée du côté droit sous le poids du lourd enfant qu’elle a sur les bras, flâne là un moment pour voir sortir la compagnie. Mais quand apparaît le triste fardeau, qui n’est pas bien lourd à porter, elle serre plus près son enfant contre son cœur ; et la plus jeune des jolies petites filles roses qui regardent à la haute croisée en face n’a pas besoin que sa bonne lui fasse signe de modérer sa gaieté, lorsque, étendant sa petite main potelée, elle se tourne vers elle pour lui demander : « Qu’est-ce que cela ? »

Voici maintenant paraître, au milieu des domestiques vêtus de noir et des femmes tout en larmes, M. Dombey. Il traverse le corridor et se dirige vers la seconde voiture qui l’attend. Les gens qui l’observent disent qu’il n’a pas l’air trop abattu par la douleur et le désespoir. Sa démarche est aussi droite, son maintien aussi roide qu’auparavant. Il ne cache pas sa figure dans un mouchoir et regarde droit devant lui. Peut-être ce visage est-il un peu altéré, un peu pâle, mais son expression n’a pas changé. Il prend place dans la voiture et trois messieurs le suivent. Puis, le cortége se met en marche lentement dans la rue. Les panaches se balancent encore dans le lointain, que le faiseur de tours a déjà planté sa cuvette au bout d’une canne et que la même foule fait cercle autour de lui. Mais la femme du faiseur de tours n’est pas aussi alerte à recueillir les sous, car les funérailles d’un enfant lui ont fait songer que son pauvre petit, enveloppé dans son mauvais châle, pourrait bien aussi ne jamais devenir un homme, ne jamais mettre sur sa tête un filet bleu-ciel, ne jamais porter un maillot couleur de chair, ne jamais faire la culbute dans la boue.

Les panaches continuent leur triste route dans les rues et approchent à la portée des sons d’une cloche. C’est dans la même église que le gentil enfant reçut tout ce qui restera bientôt de lui sur la terre, un nom. À côté de sa mère, on place son corps inanimé. C’est bien. Florence dans ses promenades solitaires, oh ! bien solitaires, pourra passer devant, tous les jours.

Le service terminé, le prêtre se retire et M. Dombey regarde tout autour de lui, demandant à voix basse si la personne qui doit prendre ses ordres pour la pierre est arrivée.

Un homme s’approche et dit : « Oui, monsieur. »

M. Dombey indique où il veut qu’elle soit placée ; il lui montre avec la main, sur le mur, quelle en doit être et la forme et la dimension, et comment elle doit se trouver au-dessous de celle de la mère, puis, avec son crayon, il écrit lui-même l’inscription et la présente à l’homme en ajoutant : « Je désire que ce soit fait immédiatement.

— On va s’y mettre aussitôt, monsieur.

— Vous voyez qu’il n’y a absolument à inscrire que le nom et l’âge ? »

L’homme s’incline, regarde le papier et paraît hésiter. M. Dombey, sans remarquer ce mouvement, s’éloigne et se dirige vers la grande porte.

« Pardon, monsieur, et une main se pose doucement sur son manteau de deuil, mais comme vous désirez que ce soit fait immédiatement et que le papier pourrait être déjà en main, quand je reviendrai…

— Eh bien ?

— Auriez-vous la bonté de le relire une seconde fois ? Je pense qu’il y a erreur.

— À quel endroit ? »

Le marbrier lui rend son papier et lui montre du bout de son mètre les mots : cher et unique enfant.

— Il faut mettre, je pense, fils unique ?

— Oui, vous avez raison, corrigez cela. »

Le père d’un pas plus rapide s’avance vers la voiture. Quand les trois autres personnes qui l’accompagnent montent pour reprendre leurs places, son visage est pour la première fois caché, à l’ombre de son manteau, et ce jour-là on ne le revoit plus. Il descend le premier et passe aussitôt dans sa chambre. Les autres personnes, qui l’accompagnaient, c’est-à-dire M. Chick et deux des médecins, montent au salon où Mme Chick et miss Tox les reçoivent. Pendant ce temps-là, dans la chambre au-dessous, cette chambre fermée à tout le monde, il y a quelqu’un pourtant. Quelle figure fait-il ? quelles sont ses pensées ? quels sont les battements de son cœur, ses luttes, ses souffrances ? Dieu le sait.

Ce que l’on remarque surtout en bas à la cuisine, c’est que ce jour-là ressemble à un dimanche. Ils ne peuvent pas se mettre dans la tête qu’il n’y ait pas quelque chose d’inconvenant ou d’impie dans la conduite de gens du dehors qui vont et viennent dans la rue pour se rendre à leurs occupations ordinaires avec leurs vêtements de tous les jours, comme si de rien n’était. Les jalousies levées, les persiennes ouvertes leur semblent déroger à la règle, et ils se réconfortent tristement en buvant force bouteilles de vin que l’on débouche sans façon comme un jour de fête. Tous se sentent disposés à faire de la morale.

« Que Dieu nous fasse la grâce à tous de nous amender ! » soupire Towlinson, en manière de toast, le verre à la main. À quoi la cuisinière répond avec un soupir aussi :

« Ah ! oui, ce n’est pas sans besoin, bon Dieu ! »

Le soir, Mme Chick et miss Tox reprennent leurs travaux à l’aiguille, et le soir aussi M. Towlinson va prendre l’air en compagnie de la bonne qui n’a pas encore essayé son chapeau de deuil. Ils sont fort tendres ensemble au tournant des rues, endroit toujours un peu dans l’ombre, et Towlinson fait des châteaux en Espagne où il se voit déjà menant l’existence rangée et irréprochable d’un honnête fruitier étalagiste dans le marché d’Oxford.

Pendant la nuit, on dort plus profondément chez M. Dombey qu’on ne l’a fait depuis bien des nuits. Le soleil du matin réveille tous les domestiques qui reprennent une fois encore leurs anciennes habitudes. En face, les jolis enfants font courir leurs cerceaux. Dans l’église on célèbre un superbe mariage. La femme du faiseur de tours quête avec ardeur, dans un autre quartier de la ville, et le maçon chante et siffle à la fois en gravant sur le marbre avec son ciseau les lettres P-A-U-L.

Se peut-il que dans un monde si rempli, si occupé, la perte d’une faible petite créature puisse faire dans un cœur un vide si grand, si profond, que la grandeur et la profondeur de l’éternité peuvent seules le remplir ! Florence, dans sa douleur innocente, aurait répondu sans doute : « Ô mon frère, ô frère qui m’as tant aimée et que j’ai tant aimé aussi ! Seul ami, unique compagnon de mon enfance délaissée, quelle autre pensée pourrait donc venir profaner ma douleur au moment où tu viens de descendre dans ta tombe prématurée, et se flatter de noyer mon chagrin dans le torrent de mes larmes ?

— Ma chère enfant, dit Mme Chick, qui regardait comme de son devoir de lui donner une leçon de patience, quand vous aurez mon âge…

— Qui est le printemps de la vie ? dit miss Tox.

— Vous apprendrez, poursuivit Mme Chick serrant doucement la main de miss Tox pour la remercier de cette remarque pleine de délicatesse, vous apprendrez que la douleur ne sert de rien et qu’il faut nous soumettre.

— J’essayerai, chère tante. J’essaye même déjà, répondit Florence en sanglotant.

— J’en suis bien aise, dit Mme Chick ; car voyez-vous, mon enfant, comme vous le dira notre chère miss Tox, dont le bon sens et le parfait jugement ne peuvent être mis en doute…

— Ma chère Louisa, vous allez me rendre fière, dit miss Tox.

— Comme vous le dira notre chère miss Tox, dont l’expérience est grande, poursuivit Mme Chick, nous devons, dans toutes les occasions, faire un effort sur nous-mêmes. Le ciel l’exige de nous. Si quelque… ma chère (et Mme Chick se tourna vers miss Tox), le mot ne me vient pas, quelque mis… mis…

— Misérable ? dit miss Tox.

— Non, non, non, dit Mme Chick. Qu’est-ce que vous me dites là ! Ô mon Dieu, mais j’ai le mot sur le bout de la langue.

— Quelque missionnaire ? dit timidement miss Tox.

— Ô mon Dieu, Lucrèce ! mais cela n’a pas le sens commun ! Si quelque… misanthrope, voilà le mot que je cherchais. Quelle idée ! Un missionnaire ! Donc, si quelque misanthrope venait à faire devant moi cette question « Pourquoi sommes-nous sur la terre ? » je répondrais : « Pour faire un effort. »

— C’est parfait, dit miss Tox, vivement impressionnée par l’originalité de la solution. C’est parfait !

— Malheureusement, poursuivit Mme Chick, nous avons un triste exemple sous nos yeux. Nous n’avons que trop de raisons de supposer, ma chère enfant, que, si une personne de la famille avait, dans le temps, fait sur elle-même un effort, une suite de circonstances pénibles et douloureuses auraient pu être évitées. Rien ne pourra jamais m’ôter de l’idée, continua la digne matrone d’un air résolu, que, si notre pauvre Fanny avait fait cet effort, le cher petit enfant aurait eu au moins un meilleur tempérament. »

Mme Chick s’abandonna un moment à sa sensibilité ; mais, à l’appui de sa morale, elle fit un effort, coupa court à son chagrin au beau milieu d’un sanglot et reprit la conversation.

« Ainsi, Florence, montrez-nous que vous avez un peu de courage, et n’allez pas par une douleur égoïste augmenter celle dans laquelle est plongé votre cher papa.

— Chère tante ! dit Florence, en se jetant vivement aux genoux de Mme Chick, pour mieux lire dans ses yeux ; parlez-moi encore de papa. Je vous en prie, parlez-moi de lui. Est-il donc tout à fait inconsolable ? »

Miss Tox était sensible et cette prière l’émut vivement. Soit qu’elle crût voir, de la part de cette jeune fille presque abandonnée de son père, la résolution de continuer près de lui son frère qui n’était plus, ou l’expression d’un amour qui s’efforçait de se rattacher au cœur que Paul avait aimé comme elle, d’un amour qui ne pouvait supporter l’idée qu’au milieu de circonstances si cruelles on l’exclût de toute participation à une telle douleur, et qu’on lui enlevât sa part de sympathie dans cette communauté de chagrin et de peines ; soit que miss Tox y reconnût seulement l’élan d’une âme exaltée par le dévouement, qui, malgré les mépris dont elle a été l’objet, soupire après un retour d’affection méritée, et supplie son père de chercher sa consolation auprès de sa fille, ou de lui accorder à elle-même la consolation d’un mot, d’un seul mot sorti de sa bouche ; de quelque façon que miss Tox interprétât la question de Florence, elle se sentit profondément touchée. Elle oublia un moment la majesté de Mme Chick, et caressant la joue de Florence de la main, elle se détourna pour laisser un libre cours à ses larmes, sans attendre les instructions de cette digne matrone.

Mme Chick elle-même perdit, pour un moment, cette présence d’esprit dont elle était si fière, et demeura muette, re-gardant cette jeune et jolie jeune fille qui, si longtemps, était restée penchée sur le petit lit avec tant de courage et de patience. Mais recouvrant sa voix et sa présence d’esprit, ce qui est synonyme, car pour elle c’était tout un, elle répondit avec dignité :

« Florence, ma chère enfant, votre papa est assez singulier quelquefois, et, me questionner à son sujet, c’est me questionner sur un sujet que je n’ai nullement la prétention de connaître. Je crois avoir sur votre papa autant d’influence que qui que ce soit. Mais, tout ce que je puis dire, c’est qu’il m’a fort peu parlé, et que je l’ai à peine vu une ou deux fois pendant une minute, si l’on peut dire vu quand sa chambre était toute noire. J’ai dit à votre papa : « Paul (ce sont mes propres paroles), Paul ! pourquoi ne prenez-vous pas quelque chose d’excitant ? – Louisa, ayez la bonté de me laisser. Je n’ai besoin de rien. J’aime mieux rester seul. » Telle a toujours été la réponse de votre papa. Je devrais demain matin lever la main sur l’évangile, en justice, Lucrèce, que je n’hésiterais certainement pas à jurer que ce sont là ses paroles exactes et identiques. »

Miss Tox exprima son admiration en disant : « Ma chère Louisa est toujours méthodique !

— Bref, Florence, reprit Mme Chick, il ne s’est littéralement rien passé entre votre père et moi jusqu’au jour d’aujourd’hui où j’ai dit à votre papa que sir Barnet Skettles et lady Skettles avaient écrit les lettres les plus aimables. Pauvre cher enfant ! Lady Skettles l’aimait comme un… Où est mon mouchoir ? »

Miss Tox lui en présenta un.

« Oui, les lettres les plus aimables, vous invitant à aller passer quelques jours auprès d’eux pour vous tirer d’ici. J’ai dit à votre papa que je pensais le moment venu pour miss Tox et pour moi de rentrer chez nous. Il en est convenu, puis je lui ai demandé s’il voyait quelque inconvénient à ce que vous dussiez accepter cette invitation. Il m’a répondu : « Non, Louisa, pas le moindre. »

Florence releva ses yeux tout pleins de larmes.

« Mais en même temps, Florence, si vous préférez rester ici au lieu de faire à présent cette visite, ou de venir avec moi à la maison…

— Je le préférerais beaucoup, ma tante, répondit Florence avec un peu d’embarras.

— Eh bien, mon enfant, dit Mme Chick, vous le pouvez. C’est un choix singulier, je dois l’avouer ; mais cela ne m’étonne pas, vous avez toujours été singulière. Il n’y a que vous, jeune comme vous êtes, et après tout ce qui s’est passé… ma chère miss Tox… j’ai encore perdu mon mouchoir… il n’y a que vous pour désirer de rester ici, bien sûr.

— Il me serait pénible de penser, dit Florence, que la maison demeure abandonnée, que les chambres, la sienne, celles du second étage, toutes sont vides et désolées, chère tante. J’aime mieux rester ici, pour le moment. Oh ! mon frère ! Oh ! mon frère ! »

C’était une douleur bien franche que rien ne pouvait calmer, et les larmes coulèrent en abondance à travers les doigts dont elle se couvrait la figure. La poitrine gonflée et oppressée a besoin quelquefois de se soulager ainsi, ou bien le pauvre cœur blessé qu’elle contient ferait comme l’oiseau atteint à l’aile, qui voltige un moment et va tomber dans la poussière.

« Eh bien, mon enfant ! dit Mme Chick après un moment de silence, je ne voudrais pas bien certainement vous dire rien de désagréable, et vous en êtes bien persuadée, n’est-ce pas ? Vous resterez ici et vous en ferez ce qu’il vous plaira. Personne ne veut vous contrarier, Florence, personne n’y songe, assurément.

Florence secoua la tête tristement pour dire qu’elle en était bien convaincue.

« Je n’eus pas plutôt commencé à engager votre pauvre papa à chercher de la distraction et du courage dans un changement momentané, dit Mme Chick, qu’il me dit de lui-même avoir formé déjà le projet d’aller passer quelque temps à la campagne. Et vraiment, j’espère qu’il partira bientôt : il ne partira jamais trop tôt. Mais je crois qu’il a quelques dispositions à prendre pour mettre en ordre ses affaires, ses papiers et le reste, par suite du malheur qui nous a éprouvés si cruellement. Je ne sais ce qu’est devenu mon mouchoir ; Lucrèce, prêtez-moi le vôtre, ma chère… ce qui pourra bien l’occuper un soir ou deux dans sa chambre. S’il y a jamais eu au monde un Dombey, petite, c’est bien votre papa, dit Mme Chick en essuyant ses yeux bien soigneusement avec les deux coins du mouchoir de miss Tox.

« Il fera un effort, allez ! n’ayez pas peur.

— Est-ce qu’il n’y a rien, ma tante, dit Florence en tremblant, que je puisse faire aussi pour…

— Oh ! Dieu ! ma chère enfant, s’écria vivement Mme Chick, de quoi me parlez-vous ? Si votre papa m’a dit à moi, et ce sont ses propres paroles : « Louisa, je n’ai besoin de rien, j’aime mieux qu’on me laisse seul, » que pensez-vous qu’il vous dirait à vous ? Il ne faut même pas paraître devant lui, petite. N’y songez pas.

— Ma tante, dit Florence, je vais monter dans ma chambre pour me coucher. »

Mme Chick approuva cette résolution, et la congédia en l’embrassant. Mais miss Tox, sous le faux prétexte d’aller à la recherche du mouchoir oublié, accompagna Florence à l’étage supérieur. Elle essaya, dans l’espace de quelques minutes, de la consoler, en dépit des airs maussades de Suzanne Nipper. Car miss Nipper, dans son zèle ardent, se faisait de miss Tox un crocodile ; quoique pourtant la sympathie de cette dame semblât sincère et qu’elle eût au moins l’avantage d’être bien désintéressée : dans le fait, elle n’y gagnait pas grand’chose.

Eh quoi ! n’y avait-il donc pas une personne plus proche et plus aimée que Suzanne, pour guérir ce cœur déchiré par la douleur ? pas d’autres bras où Florence pût se jeter dans sa détresse ? pas d’autre visage à contempler, pas d’autre bouche pour calmer par de douces paroles une affliction si profonde ? Florence était-elle donc si abandonnée dans ce triste monde, qu’il ne lui restât pas autre chose ? Hélas ! c’était tout. Privée, à la fois, de sa mère et de son frère, car la perte du petit Paul lui faisait sentir plus vivement la perte de sa mère, Florence n’avait d’autre consolatrice que Suzanne. Et qui peut dire combien son cœur avait besoin, dans ces premiers moments, d’être consolé ! Dans les premiers temps, quand la maison eut repris son aspect accoutumé ; que tout le monde fut parti, à l’exception des domestiques et de son père qui se tenait enfermé dans sa chambre, Florence ne put que pleurer, et monter et descendre tout en larmes. Quelquefois, dans un accès de douloureux souvenir, elle courait dans sa chambre, se tordait les mains de désespoir, cachait sa figure sur son lit et ne voulait aucune consolation ; elle ne voyait que l’amertume et l’étendue de son malheur. Ces crises lui revenaient d’ordinaire devant un lieu ou un objet qui se rattachait par un tendre souvenir à celui de son frère et faisait de la triste maison un lieu de souffrance et d’agonie pour elle.

Mais il n’est pas dans la nature d’un amour pur de se consumer toujours dans ces accès violents et terribles. Une flamme allumée par des éléments grossiers et terrestres peut ronger et dévorer le cœur qui lui a donné asile ; il n’en est pas de même du feu sacré qui descend du ciel. Flamme céleste ! elle est aussi bienfaisante au cœur qu’elle le fut autrefois pour les douze apôtres, quand, se posant sur leur tête, elle leur fit voir dans chaque homme un frère, entouré sans danger d’une lumière radieuse, mais innocente. Aussitôt l’image du petit Paul évoquée, le calme rentrait dans le cœur de Florence : ce n’étaient plus des cris de désespoir, et dans ses yeux se lisaient l’amour, la confiance et la paix. Ses larmes coulaient encore, il est vrai ; mais c’étaient de douces larmes, et elle caressait le tendre souvenir qui les faisait couler.

Bientôt ses yeux purent se fixer plus calmes sur les vagues dorées qui ondulaient encore comme autrefois sur le mur, pendant les belles journées, les regardant monter et descendre peu à peu. Bientôt cette chambre la revit souvent, assise là, toute seule, aussi douce, aussi patiente qu’au moment où elle avait veillé auprès du petit lit. Quand la pensée douloureuse qu’il était vide alors venait troubler son âme, elle se mettait à genoux et priait Dieu (c’est ainsi qu’elle soulageait son cœur) de permettre à un de ses petits anges de l’aimer et de se souvenir toujours d’elle.

Bientôt sa douce voix sous les murs de cette demeure triste et sombre, fit entendre le soir, lentement, en s’interrompant souvent, ce vieil air qu’il avait tant de fois écouté, sa petite tête appuyée sur son épaule. Et puis, quand la nuit était venue tout à fait, on entendait murmurer dans la chambre quelques accords sur sa harpe ; elle jouait si doucement, chantait si bas, qu’on eût dit l’écho plaintif de l’air qu’elle avait joué à sa demande le soir fatal, plutôt que l’air lui-même réellement répété. Mais il fut répété souvent, bien souvent dans les ténèbres de sa solitude, et les sons entrecoupés tremblaient encore sur la corde, que la douce voix était noyée dans les larmes.

C’est ainsi que, peu à peu, le courage lui revint de jeter les yeux sur l’ouvrage, dont ses doigts s’étaient occupés, lorsqu’elle était assise, à ses côtés, au bord de la mer ; puis arrive le moment où elle le reprit, avec une sorte d’amour, comme si cet ouvrage eût été un être animé qui l’avait connu. Et alors, assise à la croisée tout près du portrait de sa mère, dans cette chambre si longtemps déserte elle passait des heures à penser tristement.

Pourquoi ses yeux noirs se levaient-ils si souvent de dessus son ouvrage pour regarder les enfants roses qui habitaient en face ? Ce n’était certes pas une ressemblance directe avec son frère, car ces enfants étaient des filles : quatre petites sœurs. Mais, comme elle, elles avaient perdu leur mère, et elles avaient un père.

Il était facile de voir s’il était sorti et attendu ; car alors sa fille aînée, toujours habillée pour le recevoir, ne manquait pas de se placer à la fenêtre du salon ou sur le balcon pour le voir arriver, et, du plus loin qu’elle l’apercevait, sa figure, jusque-là soucieuse, brillait de joie, pendant que les autres, à la croisée d’en haut, d’où elles épiaient aussi son retour, battaient des mains et tambourinaient sur le balcon, en appelant papa. L’aînée descendait dans le vestibule, mettait sa main dans la sienne et le conduisait en haut. Florence la voyait ensuite assise auprès de lui, ou bien sur ses genoux, ou bien encore pendue tendrement à son cou et causant avec lui ; et, quoique toujours ils fussent gais ensemble, quelquefois il la regardait comme s’il voyait en elle une ressemblance avec sa mère qui n’était plus. Florence alors ne pouvait regarder plus longtemps ce spectacle, et, fondant en larmes, elle se cachait derrière le rideau comme si elle eût eu peur, ou s’éloignait vivement de la fenêtre. Mais elle ne pouvait s’empêcher d’y revenir, et son ouvrage tombait bientôt encore de ses mains sans qu’elle s’en aperçût.

Cette maison était celle qui, pendant bien des années, était restée inhabitée. À la fin, en l’absence de Florence, cette famille l’avait louée. Elle avait été réparée et repeinte à neuf ; c’étaient partout des fleurs et des oiseaux, et elle ne ressemblait plus à ce qu’elle avait été autrefois. Mais Florence ne s’occupait guère de la maison. Le père, le père avec ses enfants, elle ne voyait pas autre chose.

Quand il avait dîné, Florence, à travers les croisées qui étaient ouvertes, les voyait descendre avec leur gouvernante ou avec leur bonne et se ranger autour de la table. Pendant l’été, le son de leurs voix enfantines et leurs joyeux éclats de rire traversaient la rue et venaient se répéter dans la sombre chambre où elle était assise. Puis elles remontaient en sautant, en gambadant avec lui, grimpaient autour de lui sur le canapé, ou se groupaient à ses pieds, vrai bouquet de fraîches figures, pour écouter une histoire qu’il semblait leur raconter. Quelquefois elles accouraient sur le balcon, et Florence se cachait bien vite pour ne pas glacer leur joie avec sa robe noire, assise là toute seule en grand deuil.

L’aînée restait avec son père, quand ses petites sœurs étaient parties, et lui préparait son thé, ô heureuse petite ménagère ! puis elle causait avec lui soit à la croisée, soit dans la chambre, en attendant les lumières. Il en faisait sa compagne, quoiqu’elle eût quelques années de moins que Florence, et elle prenait l’air grave et sérieux d’une petite femme, son livre ou sa broderie à la main ; quand on avait apporté les lumières, Florence pouvait, de son coin noir, les regarder encore mieux à son aise, et n’en bougeait pas. Mais quand l’heure était venue où l’enfant tendait sa joue à son père, en lui disant : « Bonsoir, papa, » avant d’aller se reposer, Florence tremblait et sanglotait, et ne pouvait plus regarder.

Et pourtant, avant d’aller se reposer elle-même, elle tournait bien des fois les yeux vers cette maison, tout en murmurant doucement l’innocente chanson qui avait tant de fois endormi son frère, ou en chantant tout bas cet air dont les sons étaient entrecoupés par ses sanglots. Mais ses pensées, à cette vue, et ses observations journalières à la fenêtre, étaient un secret qu’elle gardait pour elle au fond de sa jeune âme.

Cette âme de Florence, de Florence si pure et si candide, si digne de l’amour que Paul avait pour elle et qu’il lui avait murmuré à l’oreille jusque dans ses dernières paroles ; l’âme de Florence, dont l’innocence se reflétait sur son visage et respirait dans chacun des accents de sa douce voix ; cette jeune âme renfermait-elle un autre secret ? Oui. Un autre encore.

Quand tout reposait dans la maison, que les lumières étaient éteintes, elle sortait doucement de sa chambre et descendait sans bruit l’escalier pour venir à la porte de son père ; et là, retenant sa respiration, elle y appuyait tout contre sa figure et sa tête, et là, dans l’élan de son amour, elle y déposait un baiser. Chaque soir elle restait à genoux, les mains sur le froid carreau du corridor, prêtant l’oreille pour entendre seulement son souffle. Si elle l’avait osé, elle serait allée se jeter à ses pieds comme une humble suppliante, tant elle désirait qu’il lui permît de l’aimer, de le consoler, de la laisser lui témoigner quelque tendresse, elle, son unique enfant maintenant.

Personne ne le savait. Personne n’y pensait. La porte était toujours bien close et M. Dombey toujours enfermé dans sa chambre. Il n’en était sorti qu’une ou deux fois, et le bruit courait dans la maison qu’il allait bientôt partir pour son voyage ; mais il vivait retiré dans son appartement, seul, sans jamais la voir ni s’inquiéter d’elle. Peut-être même ignorait-il qu’elle fût dans la maison.

Un jour, une semaine environ après les funérailles, Florence était assise à son ouvrage, quand Suzanne parut, moitié riant moitié pleurant, pour annoncer un jeune homme.

« Un jeune homme ! Pour moi, Suzanne ! dit Florence stupéfaite.

— Oui, c’est bien surprenant, n’est-ce pas, mademoiselle Florence ? dit Suzanne. Ah ! je voudrais bien que vous eussiez beaucoup de visites, oui, vraiment, je le voudrais, vous n’en iriez que mieux, et mon opinion, c’est que plus tôt nous partirons chez les vieux Skettles, mademoiselle, mieux nous nous en trouverons toutes les deux. Je ne tiens pas à vivre dans le monde, mademoiselle Florence, mais je ne suis pas une huître non plus. »

Il faut rendre justice à miss Nipper ; elle parlait beaucoup plutôt pour sa jeune maîtresse que pour elle-même ; on le voyait rien qu’à l’expression de ses traits.

« Mais ce visiteur, Suzanne ? » dit Florence.

Suzanne, suffoquée à la fois par son envie de rire et par son envie de pleurer, répondit dans un rire mêlé de larmes :

« C’est M. Toots ! »

Un sourire glissa sur les lèvres de Florence ; mais ses yeux, au même instant, se remplirent de larmes. Après tout, c’était toujours un sourire, et ce fut une grande satisfaction pour miss Nipper.

« C’est tout à fait comme moi, mademoiselle Florence, dit Suzanne en portant à ses yeux son tablier et secouant en même temps la tête, à peine ai-je vu cet innocent dans le vestibule, que j’ai commencé par éclater de rire et fini par sangloter. »

Suzanne Nipper, malgré elle, allait donner sur place une seconde représentation de la chose, mais au même moment M. Toots, qui avait monté les escaliers derrière elle, sans se douter de l’effet qu’il produisait, frappa à la porte pour s’annoncer, et entra vivement.

« Comment vous portez-vous, miss Dombey ? dit M. Toots. Je vais fort bien, je vous remercie ; et vous, comment allez-vous ? »

M. Toots, et c’était bien un des meilleurs cœurs qu’il y ait dans le monde, quoiqu’il s’y trouve aussi peut-être par-ci par-là des intelligences plus distinguées, M. Toots avait longtemps d’avance élaboré péniblement cette longue période dans le but de calmer le trouble de Florence et le sien en particulier. Mais voyant qu’il avait mangé son blé en herbe en prodiguant sa tirade tout entière avant de s’être assis, avant que Florence eût seulement prononcé un mot, avant d’avoir seulement passé le pas de la porte, il prit le parti de recommencer.

« Comment vous portez-vous, miss Dombey ? Je vais fort bien, je vous remercie ; et vous, comment allez-vous ? »

Florence lui tendit la main et lui dit qu’elle se portait fort bien.

— Je me porte très-bien, vraiment, dit M. Toots en prenant une chaise. Vraiment, très-bien je me porte. Je ne me rappelle pas, dit M. Toots après avoir un peu réfléchi, m’être jamais mieux porté, je vous remercie.

— C’est bien aimable à vous d’être venu, dit Florence en reprenant son ouvrage. Je suis bien aise de vous voir. »

Un gros rire fut la réponse de M. Toots. Mais pensant que c’était peut-être un peu trop de gaieté pour la circonstance, il corrigea le rire par un profond soupir. Mais pensant que le soupir était peut-être un peu trop triste pour leur entrevue, il le corrigea par un autre rire. À la fin, peu satisfait de ces deux genres de réponse, il se mit à respirer de toutes ses forces.

« Vous avez été bien bon pour mon cher petit frère, dit Florence se laissant aller à son impulsion naturelle pour le re-mettre un peu par une bonne parole. Il me parlait souvent de vous.

— Oh ! ça ne fait rien, dit M. Toots vivement. Il fait bien chaud, n’est-ce pas ?

— Il fait un temps superbe, répondit Florence.

— C’est comme moi, dit M. Toots. Je ne pense pas avoir jamais été aussi bien que je le suis en ce moment, je vous suis obligé. »

Après avoir établi cette analogie curieuse et tout à fait inattendue, M. Toots tomba dans le plus profond silence, un vrai puits de silence.

Pour l’aider à en sortir, Florence lui dit :

« Vous êtes sorti de chez M. Blimber, je crois ?

— Je voudrais bien, » répondit M. Toots, et il retomba encore dans le même abîme.

Il y resta au fond, noyé en apparence au moins pendant dix minutes. Au bout de ce temps, il reparut sur l’eau et dit :

« Eh bien, bonjour, miss Dombey.

— Vous partez ? demanda Florence en se levant.

— Je ne sais pas trop. Non, pas tout de suite, dit M. Toots en s’asseyant une seconde fois, de la façon la plus imprévue. Le fait est… Je voulais dire, miss Dombey…

— Vous pouvez me parler sans crainte, dit Florence avec un sourire tranquille. Je serais bien aise de vous entendre parler de mon frère.

— Vraiment ? répondit M. Toots, dont la physionomie, ordinairement insignifiante, exprima alors une vive sympathie dans tous ses traits. « Pauvre Dombey ! pour sûr je n’aurais jamais cru que Burgess et Cie (tailleurs à la mode, mais fort chers), dont nous avions l’habitude de parler souvent, m’auraient fait ces habits pour une circonstance aussi triste. (M. Toots était en deuil.) Pauvre Dombey !… Je voulais donc vous dire : miss Dombey ! sanglota M. Toots.

— Eh bien ! dit Florence.

— Il y a là un ami qu’il affectionnait beaucoup sur la fin. J’ai pensé que vous seriez bien aise de le garder peut-être comme un souvenir. Vous vous rappelez comme il parlait souvent de Diogène ?

— Oh ! oui, oui, s’écria Florence.

— Pauvre Dombey ! c’est comme moi, » dit M. Toots.

M. Toots en voyant Florence en larmes, avait grand’peine à se tirer de là, et il allait certainement retomber au fond de son puits : heureusement il fit un gros rire qui l’arrêta sur la margelle.

— Je voulais donc vous dire ; continua-t-il, je voulais vous dire, miss Dombey, que, si on ne m’en avait pas fait cadeau, j’aurais bien donné douze francs à quelqu’un pour le voler… Bien sûr que je l’aurais fait ! mais je crois que les Blimber n’ont pas été fâchés de s’en débarrasser gratis. Si vous désirez l’avoir, il est en bas. Je l’ai apporté exprès pour vous. Ce n’est pas un chien de dame, vous savez, dit M. Toots, mais cela vous est bien égal, n’est-ce pas ? »

En effet, Diogène, à ce moment, comme ils s’en assurèrent en regardant dans la rue, avait le nez à la portière d’un fiacre, où on l’avait fait monter par trahison, pour l’emmener sous le faux prétexte qu’il y avait des rats dans la paille et qu’il allait leur donner la chasse. À vrai dire, c’était bien le chien le moins propre à faire un chien de dame que l’on eût jamais vu : et, dans son ardente impatience de sortir de sa prison, il donnait de lui une idée fort peu favorable ; il ouvrait la gueule de côté en grognant, et faisait, pour s’échapper, de tels efforts, qu’il tombait dans la paille, puis ressautait tout haletant, en tirant la langue comme s’il fût venu tout exprès chez un docteur consulter pour sa santé.

Mais Diogène avait beau être le chien le plus risible qu’on eût pu rencontrer dans les rues un jour de canicule : turbulent, laid, maladroit avec une grosse tête ronde, et toujours préoccupé de l’idée fixe qu’il devait y avoir quelque ennemi dans les environs après lequel son devoir était d’aboyer ; il avait beau avoir un assez mauvais caractère, une intelligence ordinaire, des poils jusque sur les yeux, un museau de carlin, une queue en trompette et une voix rauque ; grâce au souvenir d’adieu de son frère, qui avait recommandé qu’on en eût soin, il était plus cher à Florence que l’échantillon le plus rare de son espèce. Si cher même, cet affreux Diogène, et si bien reçu de sa nouvelle maîtresse, que, dans sa reconnaissance, elle prit la main couverte de bagues de M. Toots et la porta à ses lèvres. Diogène, délivré, arriva donc en grattant les marches et en bondissant dans la chambre. (On avait eu tant de peine d’abord à le faire sortir de la voiture !) Puis il se fourra sous tous les meubles, entortillant une longue chaîne qui pendait de son cou autour des pieds des chaises et des tables, la tiraillant, la secouant avec tant de vigueur et d’impatience, que l’on put voir enfin ses yeux qui lui sortaient de la tête ; il se mit ensuite à grogner contre M. Toots, qui se permettait des familiarités avec lui, et se jeta tête baissée sur les jambes de Towlinson, bien persuadé que c’était enfin là l’ennemi après lequel il avait aboyé, au coin de toutes les rues, depuis qu’il était au monde, sans l’avoir jamais rencontré ; malgré tout cela, Florence le trouva aussi charmant que s’il eût été un prodige de sagesse.

M. Toots était si heureux du succès de son présent, il était si content de voir Florence se baisser pour caresser de sa petite main le dos hérissé de ce vilain Diogène, qui se laissa faire de bonne grâce dès son entrée en connaissance, qu’il ne pouvait se décider à se retirer. Il lui aurait même fallu bien plus de temps pour se décider à prendre ce parti si Diogène n’était venu à son secours, en se mettant tout à coup dans la tête d’aboyer après lui et de simuler de fausses attaques en lui montrant les dents. Ne pouvant prévoir avec exactitude comment se termineraient ces démonstrations, et songeant qu’elles mettaient en péril le pantalon sorti des mains habiles de Burgess et Cie, M. Toots, avec son gros rire, recula vers la porte et sortit ; mais il la rouvrit deux ou trois fois pour regarder dans la chambre sans aucun but déterminé, et, comme à chaque fois Diogène s’élançait de nouveau vers lui en aboyant, il finit par fermer la porte et disparut.

« Ici donc, Dio, cher Dio ! Venez faire connaissance avec votre nouvelle maîtresse. Aimons-nous bien, Diogène ! » dit Florence en couvrant de caresses sa grosse tête velue. Et Dio, le sale et laid Diogène, comme si sa peau couverte de poils eût senti pénétrer cependant les larmes qui tombaient sur elle et que son cœur de chien en eût été ému, Diogène leva son museau vers le visage de sa maîtresse pour lui prêter foi et hommage.

Diogène, le cynique, ne parla pas plus clairement à Alexandre le Grand que Diogène le chien ne parla à Florence. Il consentit à l’offre de sa petite maîtresse de grand cœur et se dévoua tout entier à son service. Un festin lui fut aussitôt préparé dans un coin de la chambre, et quand il eut mangé et bu tout son soûl, il vint à la croisée, où Florence était assise à le re-garder, se leva sur ses pattes de derrière, posa ses lourdes pattes de devant sur ses épaules et se mit à lui lécher la figure et les mains, à appuyer sa grosse tête sur son cœur et à remuer sa queue jusqu’à n’en pouvoir plus. À la fin, il se coucha en rond à ses pieds et s’endormit.

Miss Nipper n’aimait pas autrement les chiens, et quand elle entrait dans la chambre elle se croyait obligée de relever soigneusement ses jupes, comme si elle allait passer un ruisseau sur une planche ! Si Diogène venait à s’allonger, elle poussait de petits cris de frayeur et montait sur les chaises ; mais tout cela n’empêchait pas qu’elle ne fût touchée à sa manière de la bonté de M. Toots. En voyant Florence si heureuse de l’attachement et de la société de ce terrible ami du petit Paul, elle ne pouvait se défendre de certaines comparaisons qui lui faisaient venir les larmes aux yeux. Je n’oserais assurer qu’elle n’associât pas dans son esprit, par contraste, la conduite de M. Dombey et celle de Diogène. Quoi qu’il en soit, après l’avoir regardé avec sa maîtresse toute la soirée et s’être évertuée avec beaucoup de bonne volonté à arranger un lit pour lui dans l’antichambre attenante à la chambre de sa maîtresse, elle dit vivement à Florence avant de la quitter :

« Votre papa s’en va demain matin, miss Florence.

— Demain matin, Suzanne ?

— Oui, mademoiselle, les ordres sont donnés : demain, de bonne heure.

— Savez-vous, dit Florence sans la regarder, où papa doit aller, Suzanne ?

— Non, pas bien positivement. Il va d’abord rejoindre ce charmant major, et je dois dire que si jamais (ce dont le ciel me préserve !) je devais faire la connaissance d’un major, ce ne serait certes pas d’un major à face d’indigo !

— Allons ! allons ! Suzanne, dit Florence doucement.

— Ma foi ! mademoiselle, répliqua miss Nipper toute rouge d’indignation et parlant plus vite encore que de coutume, ce n’est pas ma faute s’il est passé au bleu, et, tant que je serai chrétienne, tout humble chrétienne que je suis, je veux avoir des amis de couleur naturelle ou m’en passer. »

D’après quelques renseignements qu’elle ajouta et qu’elle avait recueillis en bas, Mme Chick avait proposé le major pour compagnon à M. Dombey, qui, après quelque hésitation, l’avait invité.

« Dire que cet homme-là sera une distraction ! Ah ! s’écria miss Nipper qui ne pouvait contenir son mépris, si c’est là une distraction, j’aime encore mieux m’ennuyer.

— Bonsoir, Suzanne, dit Florence.

— Bonsoir, ma chère demoiselle. »

Le ton de commisération avec lequel elle prononça ces mots fit vibrer la corde si cruellement touchée tant de fois sans que le son en eût jamais trouvé d’écho nulle part. Florence, restée seule, laissa tomber sa tête sur une de ses mains et, de l’autre, comprimant les battements de son cœur, elle s’abandonna à son chagrin.

La nuit était sombre et la pluie tombait tristement, fouettant les vitres avec un bruit mélancolique. Un vent lourd et pesant soufflait dehors et mugissait dans la maison comme une âme accablée par la douleur ou la souffrance. Un bruit perçant sifflait à travers les arbres, et pendant qu’elle était assise tout en larmes, la nuit avançait et les horloges de la ville sonnèrent minuit, l’heure lugubre.

Florence, par son âge, était presque une enfant ; elle n’avait pas encore quatorze ans, et entendre sonner cette heure si triste et si solitaire dans cette sombre demeure, où la mort avait tout dernièrement marqué cruellement son passage, aurait bien pu faire naître dans un esprit plus mûr de vagues terreurs. Mais son innocente imagination était trop pleine d’un seul sujet pour s’occuper d’autre chose. Elle n’avait qu’une pensée, l’amour, un amour, hélas ! proscrit, abandonné, mais toujours retournant à son père, qui lui fermait sa porte.

Ni la pluie qui fouettait les vitres, ni le vent qui soufflait, ni les feuilles qui s’agitaient, ni les horloges qui sonnaient ne pouvaient éloigner cette pensée ou même en diminuer l’intérêt. Le souvenir de son cher petit frère qui n’était plus, souvenir toujours présent à sa mémoire, ne faisait avec son amour pour son père qu’une seule et même chose. Oh ! Mon Dieu ! rester là exclue de sa tendresse et délaissée ! et n’avoir pas, depuis cette heure fatale, vu la figure de son père, ni touché seulement sa main !

Pauvre petite ! depuis cette heure fatale aussi, elle n’aurait jamais pu s’endormir et ne l’avait jamais fait, sans être allée chaque fois accomplir son pèlerinage à la porte de M. Dombey. Étrange et triste spectacle à la fois pour qui l’eût vue descendre à la dérobée l’escalier, d’un pas furtif et léger, dans la nuit obscure, s’arrêter devant cette porte, le cœur palpitant, les yeux voilés de larmes, les cheveux flottant négligemment sur ses épaules, pour y appuyer sa joue humide. Mais la nuit la couvrait de son ombre et personne ne savait ce qui se passait.

Ce soir-là, à peine eut-elle touché la porte, qu’elle s’aperçut qu’elle était ouverte. C’était la première fois. Il est vrai que ce n’était guère que de l’épaisseur d’un cheveu ; mais cette ouverture suffisait pour laisser apercevoir de la lumière à l’intérieur. Le premier instinct de la timide enfant fut de reculer vivement ; ce qu’elle fit aussitôt ; la réflexion lui donna l’envie de revenir sur ses pas et d’entrer, mais cette fois elle resta longtemps indécise sur le palier.

Dans cette porte ouverte, si peu que ce fût, il y avait une espérance. Cette raie de lumière, qui s’échappait de l’intérieur, et glissait à travers la fente de la sombre porte pour venir dessiner un mince filet sur le seuil de marbre, semblait être un encouragement. Elle revint sur ses pas, sachant à peine ce qu’elle faisait, mais poussée par son amour et par le sentiment de la perte commune qu’ils avaient subie ensemble, sans la partager entre eux, elle se glissa dans la chambre, les mains levées et tremblantes.

Son père était assis au milieu, devant sa vieille table. Il avait mis en ordre certains papiers : il en avait détruit d’autres, dont les débris étaient encore à ses pieds ; la pluie tombait lourdement sur le châssis vitré de la chambre du fond, où tant de fois il était allé voir le pauvre Paul dans son berceau ; et l’on entendait au dehors les sourds mugissements du vent.

Mais lui n’entendait rien. Il était assis, les yeux fixés sur la table, et plongé dans des réflexions si profondes qu’un pas bien autrement lourd que le pas léger de sa fille n’aurait pu le réveiller. Son visage était tourné de son côté. À la clarté affaiblie de la lampe, et à cette heure mystérieuse, il paraissait pâle et fatigué ; le profond silence qui l’entourait semblait dire à Florence que le moment était venu de s’ouvrir à son père.

« Papa, papa ! Parlez-moi, cher papa ! »

À sa voix, il fit un brusque mouvement et se leva vivement. Elle était déjà près de lui, les bras tendus, mais il recula.

« Qu’y a-t-il ? lui, dit-il froidement. Pourquoi venez-vous ici ? Qu’est-ce qui vous a effrayée ? »

Si quelque chose l’avait effrayée, c’était le visage tourné en ce moment vers elle. L’amour qui brûlait dans le cœur de la jeune enfant fut glacé à cette vue et elle demeura roide et immobile devant lui comme si son regard venait de la changer en statue.

Pas la moindre trace de tendresse ou de pitié ! Pas même un semblant d’intérêt ou d’émotion paternelle. On eût dit qu’il ne la connaissait pas. Si l’expression de ce visage avait changé, ce n’était pas pour exprimer quelqu’un de ces sentiments. Son ancienne indifférence, sa froide contrainte avaient fait place à autre chose ; à quelque chose qu’elle ne croyait pas, et qu’elle n’osait pas croire, que pourtant elle sentait dans toute sa force, quelque chose qu’elle ne connaissait que trop, sans pouvoir lui donner un nom : quelque chose qui, sous l’influence de son regard, lui était tombée sur la tête comme une ombre lugubre.

Ne voyait-il pas en elle par hasard la rivale heureuse de son fils, pleine de vie et de santé ? N’était-ce pas aussi sa propre rivale dans l’affection de ce fils bien-aimé ? N’était-ce pas une jalousie insensée, un orgueil dévorant, qui venaient empoisonner les doux souvenirs qui auraient dû la lui rendre plus chère et plus précieuse ? Il n’était pas impossible qu’il ne vît qu’avec amertume et sa beauté et sa jeunesse pleine d’avenir, en pensant à son fils au tombeau.

Florence n’avait pas de telles pensées. Mais l’amour sait bien vite quand il est repoussé sans espoir, et toute espérance s’évanouit pour elle, pendant qu’elle restait immobile à re-garder le visage de son père.

« Je vous demande, Florence, si c’est que vous avez eu peur ? Il faut que vous ayez eu quelque chose, pour être venue ici ?

— Je suis venue, papa…

— Contre mon désir. Pourquoi ? »

Elle vit bien qu’il savait pourquoi : c’était clairement écrit sur son visage, et elle laissa retomber sa tête dans ses mains, en poussant un cri long et déchirant.

Laissez faire, il se le rappellera, dans cette même chambre, bien des années plus tard, ce cri-là. Avant qu’il eût rompu le silence, le son en était déjà dissipé. Peut-être espère-t-il chasser aussi aisément de son souvenir. Mais non, il est toujours là ; laissez faire, il se le rappellera dans cette même chambre bien des années plus tard !

Il la prit par le bras. Sa main était froide, molle, indifférente. Elle n’avait pas d’étreinte.

« Vous êtes fatiguée, sans doute, dit-il en prenant une lumière pour la conduire vers la porte ; vous avez besoin de repos ; nous avons tous besoin de repos. Allez, Florence. Vous aurez sans doute fait quelque mauvais rêve. »

Le rêve qu’elle avait fait, la pauvre enfant, s’était évanoui maintenant, hélas ! et elle sentait que c’était pour toujours.

« Je vais rester là pour vous éclairer, pendant que vous allez monter. Tout l’étage supérieur est à vous, lentement. C’est vous qui en êtes la maîtresse maintenant. Bonsoir. »

Cachant encore son visage dans ses mains, elle répondit en sanglotant : « Bonsoir, cher papa, » et elle monta sans rien dire. Une fois elle regarda en arrière comme si elle eût eu envie de retourner vers lui, mais elle n’osa. Ce fut une pensée d’un moment, trop vaine pour l’encourager ; et son père resta là, la lumière à la main, roide, insensible, immobile, jusqu’au moment où la robe flottante de sa gracieuse enfant se perdit dans l’obscurité.

Oui ; oui, laissez faire, il se le rappellera dans cette même chambre bien des années plus tard. La pluie qui tombe sur le toit ; le vent qui gémit au dehors, lui en apportent peut-être le présage dans leurs sons mélancoliques. Laissez faire, il se le rappellera dans cette même chambre bien des années plus tard !

La dernière fois qu’il l’avait regardée du même endroit, tournant le coin du même escalier, elle portait son frère dans ses bras. Ce souvenir, au lieu de l’attendrir pour elle, ne fit que lui bronzer le cœur ; et, rentrant dans sa chambre, il poussa la porte, s’assit dans son fauteuil et se mit à pleurer son fils perdu.

Diogène, lui, était tout éveillé, à son poste, à attendre sa petite maîtresse.

« Oh ! mon Didi, mon cher Didi ! aime-moi pour l’amour de lui. »

Diogène l’aimait déjà pour elle-même, et ne se gênait pas, pour le faire voir.

On ne peut pas être plus ridicule qu’il ne le fut, dans l’antichambre, avec ses sauts et ses gambades, et à la fin, quand la pauvre Florence se fut endormie et rêva des jolies enfants roses de la maison vis-à-vis, il ouvrit toute grande avec ses pattes la porte de la chambre, se fit son lit sur un coussin, s’allongeant sous les tables de toute la longueur de sa chaîne, les yeux tournés vers sa jeune maîtresse ; la regardant du coin de la tête en bas ; jusqu’à ce qu’enfin, à force de cligner des yeux, il s’endormit lui-même et rêva de son ennemi imaginaire avec des aboiements menaçants.

Chapitre XIX. Départ de Walter. §

Le petit aspirant de marine à la porte de l’opticien, comme un vrai sans-cœur qu’il était, continuait à montrer une suprême indifférence pour le départ de Walter, même au moment où le dernier jour qu’il passait dans la petite salle à manger touchait à sa fin. Son télescope, braqué devant le moule de bouton noir qui lui servait d’œil, et son visage exprimant toujours une intarissable gaieté, le petit aspirant étalait de la façon la plus gracieuse les pans lilliputiens de son habit, et, tout absorbé par ses observations scientifiques, il ne prenait aucune part aux agitations de ce bas monde. S’il avait encore quelque rapport avec les objets extérieurs, c’est qu’un jour sec le couvrait de poussière, un temps brumeux le tachetait de parcelles de suie, ou bien la pluie faisait reluire pour un moment son uniforme terni, ou le soleil le calcinait ; à cela près, c’était un aspirant insensible, endurci, obstiné, tout entier à ses découvertes et s’inquiétant aussi peu de ce qui se passait autour de lui, ici-bas, qu’Archimède au siége de Syracuse.

C’était du moins ce qu’il semblait être dans la situation présente des affaires domestiques de son patron. Walter le regardait avec intérêt bien des fois en entrant ou en sortant, et le pauvre oncle Sol, quand Walter était absent, venait s’appuyer contre le montant de la porte, reposant sa perruque fatiguée le plus près possible des boucles de souliers de l’ange gardien de sa boutique et de son commerce. Mais il n’y a pas de fétiche, avec sa bouche fendue jusqu’aux deux oreilles, ni d’idole farouche, au regard assassin, surmontée d’un panache de plumes de perroquet, qui ait jamais montré plus d’indifférence aux invocations de ses sauvages adorateurs que le petit aspirant n’en montrait à ces témoignages d’attachement.

Le cœur de Walter était bien gros quand, regardant tout autour de sa vieille petite chambre, qui s’élevait au milieu des entablements et des tuyaux de cheminées, il se disait qu’une nuit encore et il lui faudrait dire adieu, peut-être pour toujours, à cette vieille connaissance. Dépouillée de son petit fonds de livres et de tableaux, elle semblait lui reprocher sévèrement sa désertion et l’on eût dit qu’elle pressentait déjà qu’elle allait lui devenir étrangère. « Encore quelques heures, pensait Walter, et cette vieille chambre ne m’appartiendra pas plus que les rêves que j’y ai faits, lorsque j’étais écolier. Ces rêves me reviendront peut-être encore dans mon sommeil, comme je pourrai revoir encore ce lieu, mais les rêves au moins n’auront pas d’autre maître que moi, tandis que la chambre pourra en avoir une vingtaine, et chacun d’eux pourra la changer, la négliger, en user et en abuser à son gré.

Mais il ne fallait pas laisser son oncle seul dans la petite salle à manger où il était assis sans ami (car le capitaine Cuttle, qui, dans ce qu’il était, n’agissait pas toujours à l’étourdie, était resté chez lui bien contre son gré, tout exprès pour laisser l’oncle et le neveu causer à cœur ouvert entre quatre yeux) ; aussi Walter, à peine rentré de son dernier jour de travail, descendit-il promptement pour lui tenir compagnie.

« Mon oncle, dit-il gaiement, en posant sa main sur l’épaule du vieillard, que faudra-t-il que je vous envoie de la Barbade ?

— L’espérance, mon cher Walter. Oui, l’espérance de nous revoir un jour avant de descendre dans la tombe. Envoyez-m’en autant que vous pourrez.

— Certainement mon oncle, je vous en enverrai. J’en ai plus qu’il ne m’en faut et je n’en serai pas chiche. Quant à des tortues vivantes, des citrons pour le punch du capitaine Cuttle, et des conserves pour vous le dimanche, et le reste, je vous en expédierai des cargaisons entières… quand je serai assez riche. »

Le vieux Sol essuya ses lunettes et sourit à demi.

« À la bonne heure ! mon oncle, s’écria Walter gaiement et lui frappant cinq ou six fois sur l’épaule. Vous me donnez du courage, je vous en donnerai aussi ! Demain matin, nous serons gais comme des alouettes, mon oncle, et nous volerons aussi haut qu’elles. Car mon ambition, voyez-vous, a déjà pris son vol à perte de vue.

— Walter, mon cher enfant, répondit le vieillard, je ferai de mon mieux, je ferai de mon mieux.

— Et votre mieux, mon oncle, dit Walter avec son doux sourire, est le mieux des mieux que je connaisse. Mais vous n’oublierez pas non plus ce que vous avez à m’envoyer à moi, mon oncle ?

— Non, Walter, non, répondit le vieillard, tout ce que j’apprendrai de miss Dombey, maintenant qu’elle est seule, pauvre petit agneau ! je vous l’écrirai. Je crains seulement de ne pas avoir grand’chose à vous apprendre, Walter.

— Je vous dirai, mon oncle, dit Walter après un moment d’hésitation, que j’y suis allé tout à l’heure.

— Ah ! ah ! murmura le vieillard en relevant ses sourcils, et avec ses sourcils ses lunettes.

— Ce n’était pas pour la voir, dit Walter, et cependant je l’aurais pu, j’en suis sûr, si je l’avais demandé, car M. Dombey n’est plus à Londres, mais je voulais dire un mot d’adieu à Suzanne. J’ai cru pouvoir me hasarder à le faire, grâce aux circonstances, et en me rappelant ma dernière rencontre.

— Oui, mon garçon, oui, répondit son oncle qui, depuis un instant, était plongé dans de profondes réflexions.

— Je l’ai donc vue, poursuivit Walter, j’entends Suzanne, et je lui ai appris que je pars demain matin. Je lui ai dit, mon oncle, que vous vous êtes toujours intéressé à miss Dombey depuis le soir où je l’ai amenée ici, que vous aviez toujours souhaité la voir en bonne santé et heureuse et que vous vous feriez toujours honneur et plaisir de lui être utile en quoi que ce soit. J’ai cru pouvoir dire cela, à cause de la circonstance ; n’êtes-vous pas de mon avis, cher oncle ?

— Oui, oui, mon garçon, répondit son oncle toujours pensif.

— Et j’ai ajouté, continua Walter, que si elle, j’entends toujours Suzanne, que si elle voulait bien, soit par son entremise ou par celle de Mme Richard, ou de toute autre personne qui pourrait venir de ce côté, vous faire savoir si miss Dombey était toujours en bonne santé et heureuse, vous lui en seriez obligé, afin de pouvoir me l’écrire, et que moi je lui en aurais aussi bien de l’obligation. Eh bien ! là ! ma parole, mon oncle, c’est à peine si j’avais pu dormir la nuit dernière en pensant à cela, et quand j’ai été dehors je ne pouvais me décider ni à me rendre chez M. Dombey ni à partir sans parler à Suzanne, mais je n’ai écouté que mon cœur, et voyez-vous j’aurais été bien malheureux après, si je ne m’étais donné cette consolation. »

Son ton de franchise prouvait la sincérité de ses paroles et témoignait de la pureté de ses sentiments.

« Aussi, mon oncle, dit Walter, si vous la voyez jamais, j’entends miss Dombey cette fois, et peut-être la verrez-vous, qui sait ?… dites-lui tout ce que je ressens pour elle ; combien j’ai pensé de fois à elle, quand j’étais ici ; dites-lui que j’ai parlé d’elle les larmes aux yeux, mon oncle, le dernier soir qui a précédé mon départ ; dites-lui que jamais je n’oublierai ses manières affables, son charmant visage, ni cette bonté qui vaut mieux encore. Et je ne les emporte pas comme ayant chaussé un pied de femme, ou de jeune demoiselle, mais comme ayant chaussé seulement le pied d’une innocente enfant ; oui, reprit Walter, dites-lui, si vous y pensez, mon oncle, que j’ai conservé ces souliers qui tant de fois sont tombés ce fameux soir, elle se le rappellera, et que je les ai emportés avec moi comme un souvenir ! »

À ce moment même, les petits souliers sortaient de la maison dans une des malles de Walter. Un commissionnaire, emportant son bagage sur un camion pour le faire charger dans les docks du Fils-et-Héritier, les avait en sa possession, et les roulait sous les yeux mêmes de l’insensible aspirant de marine, avant que leur propriétaire eût seulement achevé sa phrase.

Mais on pouvait cette fois excuser chez ce vieux marin son insensibilité à l’égard du trésor que le camion emportait de toute la vitesse de sa roue, car au même instant, juste dans le champ de ses observations en pleine lentille de son télescope braqué à l’horizon, Florence et Suzanne Nipper apparaissaient en personne ; oui, Florence elle-même, regardant avec une espèce de timidité sa figure singulière et recevant à bout portant le rayon lumineux de son œil de bois.

Bien mieux, elles entrèrent dans la boutique, et de la boutique dans la salle à manger, et sans avoir été vues de personne si ce n’est du petit aspirant de marine. Walter, qui tournait le dos à la porte, ne les aurait pas même encore aperçues sans le saut que fit le vieux Sol de sa chaise pour aller retomber sur une autre.

« Quoi donc, mon oncle ! s’écria Walter : Qu’est-ce que vous avez ?

— Miss Dombey ! répondit le vieux Solomon.

— Est-ce possible ! s’écria Walter en se retournant et reculant d’étonnement à son tour. Miss Dombey, ici ! »

C’était si bien possible et si réel que Florence, pendant cette exclamation, avait passé vivement devant lui, avait pris dans chacune de ses mains les revers tabac de l’habit de l’oncle Sol et l’avait embrassé sur la joue. Puis, se retournant, elle tendit la main à Walter de cet air franc et affectueux qui lui était particulier et que personne au monde n’avait comme elle.

« Vous partez, Walter ! dit Florence.

— Oui, miss Dombey, répondit-il, mais d’un ton cette fois qui trahissait son peu de confiance dans son étoile, je vais faire une traversée.

— Et votre oncle, dit Florence, en regardant Solomon, il est triste de vous voir partir, j’en suis sûre. Oh ! oui, je le vois bien, cher Walter, j’en suis bien triste aussi.

— Bonté du ciel ! s’écria Miss Nipper, et dire qu’il y en a je ne sais combien dont on pourrait se passer ici, si l’on ne tient qu’à remplir des vides ! Si on veut une surveillance vigilante dans les Indes, pourquoi ne pas prendre Mme Pipchin ? Elle vaut son pesant d’or pour l’emploi, et, s’il faut du monde qui s’entende à tyranniser les nègres, on n’a qu’à s’adresser aux Blimber, ils feront bien l’affaire ! »

En disant cela, miss Nipper dénoua les cordons de son chapeau et après avoir regardé, sans faire semblant de rien, dans une petite théière, qui était préparée sur la table pour le service journalier du petit ménage, elle remua la tête et en même temps la boîte à thé en étain, et se mit à faire le thé, sans qu’on l’en eût priée.

Pendant ce temps-là, Florence s’était retournée vers l’opticien, qui ne pouvait revenir ni de sa surprise ni de son admiration.

« Comme elle est grandie ! disait le vieux Sol. Comme elle a gagné ! et cependant elle n’a pas changé ! toujours la même !

— Vraiment ? dit Florence.

— Ou… oui, répondit le vieux Sol, se frottant lentement les mains et se parlant à lui-même à demi-voix pendant que le regard pensif de la jeune fille attirait son attention. Oui, cette expression elle l’avait déjà quand elle était petite !

— Vous vous souvenez de moi, dit Florence avec un sourire, vous vous rappelez la petite enfant que j’étais alors ?

— Ma chère demoiselle, répondit l’opticien, comment pourrais-je vous oublier, quand j’ai si souvent pensé à vous, si souvent entendu parler de vous depuis ce jour-là ? Tenez ! au moment même où vous êtes entrée, Walter me parlait de vous encore, me donnait, avant son départ, des commissions pour vous, et…

— Vraiment ? dit Florence. Je vous remercie, Walter. J’avais peur de vous voir partir sans penser à moi ; » et elle lui tendit encore la main avec tant de franchise et d’abandon que Walter la garda quelque temps dans la sienne sans pouvoir se décider à s’en séparer.

Et cependant il ne la garda pas, comme il l’aurait fait autrefois, et il ne sentit pas, en la touchant, s’éveiller dans son cœur ces rêves de son enfance qui l’avaient agité encore tout dernièrement et avaient jeté le trouble dans son âme. La pureté et l’innocence de ses manières engageantes, cette confiance si vraie, cet intérêt qu’elle lui témoignait sans chercher à le déguiser, qui se lisait dans ses yeux, et se voyait sur son charmant visage à travers le triste sourire, hélas ! qui l’assombrissait plutôt qu’il ne l’éclairait, tout cela n’avait plus la tournure romanesque de ses rêves ; tout cela lui rappelait plutôt la couche mortuaire sur laquelle il l’avait vue penchée, et l’amour que la pauvre enfant avait voué à son frère. Ces souvenirs semblaient emporter Florence sur leurs ailes bien au-dessus de ses rêves frivoles, dans une région plus claire et plus sereine.

« Je… je crains de ne pas pouvoir vous appeler autrement que l’oncle de Walter, monsieur, dit Florence au vieillard, voulez-vous bien me le permettre ?

— Ma chère jeune demoiselle, s’écria le vieux Sol, comment ! si je veux vous le permettre ! Ah ! grand Dieu !

— C’est sous ce nom que nous vous connaissions et que nous parlions toujours de vous, dit Florence en regardant autour d’elle avec un léger soupir. Quelle bonne petite salle à manger ! Toujours la même ! Oh ! comme je me la rappelle ! »

Le vieux Sol la regarda d’abord, puis il regarda son neveu, puis il se frotta les mains, essuya ses lunettes et dit tout bas : « Oh ! le temps ! le temps ! comme cela passe ! »

Il se fit un court moment de silence, pendant lequel Suzanne Nipper mit en réquisition deux tasses d’extra avec leurs soucoupes qu’elle tira du buffet, et attendit d’un air pensif le moment de verser le thé.

« Je veux dire quelque chose à l’oncle de Walter, dit Florence (et comme le bras du vieillard était appuyé sur la table, elle y posa timidement la main pour attirer son attention), quelque chose qui me préoccupe. Il va rester tout seul, et s’il veut bien me permettre, non pas de prendre la place de Walter, car c’est impossible, mais d’être sa sincère amie et de le consoler un peu, si je le puis, pendant l’absence de Walter, je lui en serai bien reconnaissante. Le voulez-vous ? Est-ce possible, oncle de Walter ? »

L’opticien, sans parler, porta la main de Florence à ses lèvres et Suzanne Nipper se renversant les bras croisés sur le dossier du fauteuil, qu’elle s’était décerné comme présidente, se mit à mordre une des brides de son chapeau et poussa un petit soupir de satisfaction en regardant le plafond.

« Vous me laisserez venir vous voir quand je le pourrai, et vous me raconterez tout ce qui aura rapport à vous et à Walter ; vous n’aurez pas de secrets pour Suzanne, quand elle viendra sans moi, vous aurez confiance en nous, vous vous reposerez sur nous et vous compterez sur nous. Vous essayerez de vous prêter à nos consolations ? Le voulez-vous, oncle de Walter ? »

La figure expressive tournée vers lui, les yeux suppliants, la douce voix, la légère pression sur son bras rendue plus séduisante encore par le respect et la vénération qu’inspiraient à une enfant ses cheveux blancs et qui donnait à sa physionomie une expression de timidité pleine de grâce et d’hésitation modeste, tout cela, joint à sa vivacité naturelle, avait tellement captivé le pauvre opticien qu’il ne put que répondre :

« Walter, parle pour moi, mon enfant ! Je suis bien reconnaissant.

— Non, Walter, répondit Florence avec son sourire tranquille, ne parlez pas pour lui, je vous prie. Je le comprends parfaitement, et d’ailleurs il faut bien que nous apprenions à causer ensemble sans vous, cher Walter. »

Le ton de regret avec lequel elle prononça ces derniers mots toucha Walter plus que tout le reste.

« Miss Florence, répondit-il en faisant un effort sur lui-même pour recouvrer la gaieté qu’il avait conservée dans sa causerie avec le vieux Sol, pas plus que mon oncle je ne sais que dire pour vous remercier de tant de bonté, vraiment. Mais quand je pourrais parler pendant une heure, que pourrais-je dire, sinon que je vous reconnais bien là !

Suzanne Nipper se mit à mordre un autre bout de la bride de son chapeau et secoua la tête en regardant toujours le plafond comme pour témoigner qu’elle donnait son approbation à cette déclaration.

« Oh ! mais, Walter, dit Florence, j’ai aussi quelque chose à vous dire avant votre départ. Et d’abord, je veux que vous m’appeliez Florence, s’il vous plaît, et que vous ne me traitiez pas comme une étrangère.

— Comme une étrangère ! répondit Walter. Oh ! non, je ne le pourrais pas. Je sais bien du moins qu’au fond du cœur, je ne vous traite pas comme une étrangère.

— Oh ! cela ne suffit pas, et ce n’est pas là ce que je veux dire. Car voyez-vous, Walter, et Florence se mit à fondre en larmes, il vous aimait beaucoup, lui, et avant de mourir, il disait et il répétait : Souvenez-vous de Walter ! Aussi maintenant qu’il n’est plus, que je n’ai plus de frère au monde, si vous voulez être le mien, Walter, je serai votre sœur toute ma vie ; et dans quelque endroit que nous soyons l’un et l’autre, je penserai toujours à vous comme à mon frère. Voilà ce que je voulais vous dire, cher Walter, mais je ne vous le dis pas comme je l’aurais voulu : mon cœur est trop plein. »

Et comme son cœur débordait, elle lui tendit à la fois les deux mains dans sa naïve innocence. Walter, en les prenant dans les siennes, se baissa et effleura de ses lèvres ce visage inondé de larmes. La jeune fille ne se détourna pas, et sans rougir, elle leva vers lui ses yeux pleins de confiance et de foi. À ce moment Walter sentit s’effacer de son âme toute ombre d’incertitude ou de trouble. Il lui sembla qu’il répondait à son appel innocent auprès du lit de mort de l’enfant. Et tout rempli encore de la gravité du triste événement, il se jura à lui-même de chérir et de respecter, dans son exil, l’image de la jeune fille, comme si elle eût été sa sœur ; de conserver pure dans son cœur cette fidélité qu’elle lui promettait si innocemment, et de se regarder comme indigne de son affection, s’il pouvait avoir des pensées d’autre nature qu’elle-même, au moment où elle venait de lui donner sa foi.

Suzanne Nipper qui en était arrivée à manger à la fois les deux brides de son chapeau, et qui, pendant ce dialogue, semblait avoir pris, bien des fois, le plafond à témoin de son émotion intérieure, changea le cours de la conversation en demandant qui voulait du lait et qui voulait du sucre. Ayant obtenu satisfaction sur ces deux points, elle se mit à verser le thé. Tous quatre s’assirent de compagnie autour de la table et prirent le thé sous les yeux de l’active Suzanne ; la présence de Florence dans la petite salle à manger illuminait sur le mur l’image de la frégate le Tartare.

Une demi-heure auparavant, Walter n’aurait pas voulu, pour rien au monde, l’appeler tout court par son nom. Mais il le pouvait maintenant qu’elle l’en priait. Il pouvait la voir assise là, sans regretter intérieurement qu’elle fût venue. Il pouvait penser, sans se troubler, à sa beauté, au bonheur qu’un heureux époux trouverait dans un tel cœur ; et la place qu’il occupait dans ce même, cœur, il y songeait avec orgueil et se promettait courageusement sinon de s’en montrer digne, cela lui semblait trop difficile, au moins de ne jamais s’en montrer plus indigne qu’alors.

Sans doute quelque fée bienfaisante avait répandu ses dons sur les mains de Suzanne Nipper, lorsqu’elle avait fait le thé, pour avoir rempli la petite salle à manger d’un calme si paisible, pendant cette heureuse réunion ; mais sans doute aussi quelque sorcier avait répandu son influence contraire sur le chronomètre de l’oncle Sol, pour le pousser plus vite que le vent le plus favorable n’avait jamais poussé la frégate le Tartare. Quoi qu’il en soit, une voiture attendait nos visiteuses bien tranquillement au coin de la rue, et, quand on eut consulté le chronomètre, par hasard, il exprima si clairement l’opinion que la voiture avait attendu fort longtemps qu’il fut impossible d’en douter, surtout en présence d’une autorité si infaillible. Quand même l’oncle Sol aurait dû être pendu à l’heure marquée par son chronomètre, il se serait laissé pendre plutôt que d’avouer que le chronomètre allait trop vite, même d’un vingtième de seconde.

Florence, en partant, rappela au vieillard tout ce qu’elle lui avait dit et lui fit promettre d’être fidèle à leur traité. Le vieux Sol la conduisit avec amour jusqu’aux pieds du petit aspirant de marine, et là, il la confia aux soins de Walter qui était tout prêt à l’escorter jusqu’à la voiture avec Suzanne Nipper.

« Walter, dit en route Florence, j’ai craint de vous adresser cette question devant votre oncle. Croyez-vous être absent bien longtemps ?

— Vraiment, je l’ignore, répondit Walter. Seulement j’en ai peur ; M. Dombey me l’a laissé entendre, quand il m’a nommé.

— Est-ce une faveur, Walter ? demanda Florence, après un moment d’hésitation et en le regardant avec inquiétude.

— La place ? répondit Walter.

— Oui. »

Walter aurait voulu pouvoir lui faire une réponse affirmative, mais son visage avait répondu avant ses lèvres, et Florence le regardait trop attentivement pour ne pas comprendre la réponse.

« Je crains bien que vous ne soyez pas tout à fait le favori de papa, dit-elle timidement.

— Il n’y avait pas non plus de raison pour que je le fusse, répondit Walter en souriant.

— Pas de raison, Walter ?

— Non, ce n’était pas une raison, reprit Walter, comprenant bien ce qu’elle voulait dire. Il y a bien des employés dans la maison. Entre M. Dombey et un jeune homme comme moi, il y a une distance immense. Si je fais mon devoir, je ne fais que ce que je dois et ne fais rien de plus que les autres. »

Florence avait-elle quelque soupçon dont elle ne se rendait pas bien compte, quelque soupçon vague qu’elle ne pouvait définir, mais qui s’était emparé de son âme depuis cette nuit, où tout récemment elle était entrée dans la chambre de son père ; le soupçon que l’intérêt de Walter pour elle, son amitié déjà ancienne, l’avaient enveloppé lui-même dans cette répugnance marquée de M. Dombey pour sa fille ? Walter avait-il lui-même cette pensée, ou devina-t-il que Florence y songeait ? Ni l’un ni l’autre n’en dit mot ; et pendant quelques instants tous deux gardèrent le silence. Suzanne, qui marchait à côté de Walter, tournait vers eux un regard pénétrant, et il est très-certain que les pensées de miss Nipper étaient de la même nature, sans se trahir davantage.

« Peut-être, Walter, reviendrez-vous bientôt ? dit Florence.

— Peut-être aussi, dit Walter, reviendrai-je avec des cheveux blancs et vous retrouverai-je une respectable dame. Mais j’espère mieux, cependant.

— Papa oubliera… dit Florence après un moment d’hésitation… oubliera son chagrin, et peut-être… me parlera-t-il plus volontiers. Si jamais cela arrive, je lui dirai combien je désire vous voir revenir et je le prierai de vous rappeler ici par amour pour moi. »

Sa voix, en parlant de son père, avait pris une modulation si touchante que Walter la comprit trop bien.

Comme on était arrivé à la voiture, Walter l’aurait quittée sans dire un mot, car il sentait en ce moment ce que c’est que de se quitter ; mais Florence lui tendit la main, quand elle se fut assise, et il vit que cette main tenait un petit paquet.

« Walter, lui dit-elle en le regardant fixement avec amitié, comme vous, j’espère mieux aussi. Je prierai pour cela, et je crois que le ciel exaucera ma prière. J’avais fait ce petit ouvrage pour Paul. Je vous en prie, acceptez-le avec mon amitié, mais ne le regardez pas avant votre départ. Et maintenant, que Dieu vous conduise, Walter ! ne m’oubliez pas. Vous êtes mon frère, cher Walter ! »

Heureusement Suzanne Nipper vint se placer entre eux, car il lui aurait laissé en la quittant une impression pénible. Heureusement aussi, Florence ne regarda plus par la portière de la voiture, et se contenta d’agiter seulement sa petite main aussi longtemps qu’il pouvait la voir.

Malgré sa défense, Walter ne put s’empêcher d’ouvrir ce soir-là le petit paquet, avant de s’endormir ; c’était une jolie bourse, et bien garnie.

Le soleil, le lendemain, revint tout resplendissant de son voyage dans les pays lointains, et Walter se leva avec lui pour recevoir le capitaine qui était déjà à la porte. Il s’était échappé plus tôt qu’il n’était nécessaire, afin de se mettre au large pendant le sommeil de Mme Mac-Stinger. Le capitaine faisait semblant d’être d’une gaieté folle et il apportait, pour le déjeuner, dans la poche de son grand habit bleu, une langue bien fumée.

« Walter, dit le capitaine quand on se fut assis à table, si votre oncle veut conserver mon estime, il nous donnera pour cette circonstance sa dernière bouteille de madère.

— Non, non, Cuttle, répondit le vieillard, non, nous la déboucherons quand Walter reviendra.

— Bien parlé ! s’écria le capitaine. Silence !

— Elle est couchée en bas dans la cave, couverte de poussière et de toiles d’araignées. Peut-être aussi serons-nous couverts de poussière et de toiles d’araignées, avant qu’elle revoie le jour…

— Silence ! s’écria le capitaine. En voilà de la morale et de la bonne ! Soignez la taille de votre figuier, si vous voulez un jour vous reposer à l’ombre de ses branches. Feuilletez… Ah ! dit le capitaine après réflexion, je ne sais pas bien où se trouve cette citation. Mais, quand vous l’aurez trouvée, prenez-en note. Allons, Sol Gills ! continuez, car nous vous avons interrompu.

— Eh bien ! là où elle est, elle restera, Cuttle, jusqu’au re-tour de Walter, reprit le vieillard, c’est tout ce que je voulais dire.

— C’est encore bien parlé, répondit le capitaine ; et si nous ne la faisons pas sauter en compagnie, je vous donnerai à chacun la permission de boire ma part.

Malgré l’excessive gaieté du capitaine, il faisait triste fête à la langue fumée, tout en s’efforçant de montrer un appétit féroce, quand on le regardait. Il avait aussi une peur terrible de rester seul, soit avec l’oncle, soit avec le neveu, car il sentait intérieurement qu’il n’avait d’autre chance, pour sauver les apparences, que de ne pas se trouver avec l’un d’eux en tête-à-tête. Cette terreur du capitaine l’obligeait à de singulières excursions : quand Solomon se leva pour aller mettre son habit, le capitaine s’élança vers la porte sous le prétexte de regarder une drôle de voiture qu’il venait de voir passer. Quand Walter monta faire ses adieux aux locataires, il se précipita dans la rue en faisant semblant d’avoir senti la suie de quelque feu de cheminée dans le voisinage. Le capitaine Cuttle pensait qu’il fallait être bien malin, pour deviner ce manége artificieux.

Walter revenait de ses perquisitions dans la maison, et traversait la boutique, pour rentrer dans la salle à manger, quand il aperçut un pâle visage de sa connaissance qui regardait du dehors : il courut à sa rencontre.

« Monsieur Carker ! s’écria Walter en serrant la main de John Carker le subalterne. Entrez, je vous en prie ! vous êtes bien bon d’être venu si matin pour me dire adieu. C’est que vous saviez, n’est-ce pas, combien je serais charmé de vous serrer la main avant de partir ? Je ne saurais vous dire combien je suis heureux de cette circonstance. Entrez, entrez, je vous en prie.

— Il n’est guère probable que nous nous revoyions jamais Walter, répondit M. Carker en résistant doucement à son invitation, et je suis heureux aussi de cette circonstance. Je puis me hasarder à vous parler, à vous donner la main, à la veille de la séparation. Je n’aurai plus maintenant à repousser votre franche amitié, Walter. »

Le sourire mélancolique qui accompagna ces mots prouvait que les avances de Walter, même infructueuses, avaient laissé dans sa pensée un souvenir qui l’avait occupé doucement.

« Ah ! monsieur Carker, répondit Walter, pourquoi m’avez-vous repoussé ? j’en suis sûr, vous ne pouviez jamais me faire que du bien. »

Il secoua la tête.

« Si je pouvais jamais faire quelque bien en ce monde, Walter, ce serait à vous que je voudrais le faire. Votre vue chaque jour a été pour moi un bonheur et un remords à la fois. Mais le plaisir l’a emporté sur la peine. Je le vois bien, maintenant que je sens ce que je perds.

— Entrez, monsieur Carker, et faites connaissance avec mon bon vieil oncle, dit Walter avec instance. Je lui ai bien souvent parlé de vous, et il sera heureux de vous répéter tout ce qu’il m’en a entendu dire. Je ne lui ai pourtant rien dit de notre dernière conversation, continua Walter en remarquant son hésitation et paraissant lui-même embarrassé ; non, monsieur Carker ; non, pas même à lui, vous pouvez m’en croire. »

Le subalterne aux cheveux gris lui serra la main et ses yeux se remplirent de larmes.

« Si jamais je fais connaissance avec lui, Walter, reprit-il, ce sera pour avoir de vos nouvelles. Soyez sûr que je n’abuserai pas de votre délicatesse et de votre discrétion. Ce serait en abuser que de ne pas dire à votre oncle toute la vérité, avant de lui demander un mot de confiance. Mais je n’ai que vous en fait d’ami ou de connaissance, et il est probable que je n’en ferai point d’autre, même pour vous être agréable.

— J’aurais voulu que vous eussiez consenti à faire de moi votre ami, dit Walter. Je l’ai toujours désiré, monsieur Carker, vous le savez, mais surtout maintenant que nous allons nous séparer.

— Vous avez été l’ami de mon cœur, reprit M. Carker ; plus je vous évitais, plus mon cœur se portait vers vous, et ne pensait qu’à vous. N’en demandez pas davantage. Walter, adieu !

— Adieu, monsieur Carker. Que le ciel vous soit favorable ! s’écria Walter tout ému.

— Si, à votre retour, reprit M. Carker en retenant sa main pendant qu’il parlait, si vous ne me voyez plus dans mon coin, et qu’on vous dise où je repose, allez jeter un regard sur ma tombe. Songez que j’aurais pu être aussi honnête et aussi heureux que vous ! Que j’aie au moins la consolation, quand mon heure sera venue, de penser qu’un homme auquel je ressemblais avant mon malheur, s’arrêtera là un moment et se souviendra de moi avec compassion et indulgence ! Walter, adieu ! »

Il glissa comme une ombre dans la rue que le soleil éclairait de ses rayons brillants, lumière à la fois si gaie et si imposante dans les belles matinées de l’été, et disparut lentement.

L’impitoyable chronomètre annonça à la fin que le moment était venu où Walter devait tourner le dos au petit aspirant de marine. Ils partirent donc dans un fiacre lui, son oncle et le capitaine pour se rendre à un embarcadère où ils devaient prendre un bateau à vapeur qui les conduirait à l’embouchure du fleuve. C’était vers une baie dont le nom prononcé par le capitaine était un mystère impénétrable pour les oreilles d’un habitant du plancher des vaches. Arrivés à cette baie où le vaisseau s’était mis à l’ancre pendant la marée de la nuit précédente, ils furent conduits à bord par plusieurs matelots assez gais, et entre autres, par un horrible cyclope de la connaissance du capitaine qui, malgré son œil unique, avait reconnu M. Cuttle à un mille et demi de distance, et depuis n’avait pas cessé de correspondre avec lui dans une langue de rugissements inintelligibles.

C’est à ce personnage enroué et velu comme un ours, qu’ils échurent de droit, pour être passés tous les trois à bord du Fils-et-Héritier. Quelle confusion sur le tillac ! Ici des voiles gisaient, toutes crottées sur les ponts humides ; là des cordes jetées négligemment faisaient trébucher les gens ; puis des hommes, en chemises rouges, courant nu-pieds à droite et à gauche ; des tonneaux envahissant la place, et, au plus épais de la bagarre, un cuisinier noir dans la cambuse aussi noire que lui, avec des légumes par-dessus les yeux et de la fumée pour l’aveugler.

Le capitaine prit aussitôt Walter à part ; et, avec des efforts inouïs, car son visage en devint pourpre, il tira de sa poche la montre d’argent, si grosse de nature et si à l’étroit dans son gousset, qu’elle sauta comme la bonde d’un tonneau.

« Walter, dit le capitaine en la lui tendant et en serrant cordialement la main du jeune homme, un petit cadeau d’adieu, mon garçon. Retardez-la seulement d’un quart d’heure tous les matins et d’un autre quart encore dans l’après-midi, et c’est une montre qui vous fera de l’honneur.

— Capitaine Cuttle ! non ; je ne le souffrirai pas, s’écria Walter en le retenant, car il se sauvait. Reprenez-la, je vous en prie ; j’en ai déjà une.

— Eh bien alors Walter, prenez ces petits ustensiles de ménage à la place ! et le capitaine enfonça ses mains dans une de ses poches et en tira les deux cuillères à café et les pinces à sucre dont il s’était muni dans la prévision d’un refus pour sa montre.

— Non, non, je ne le ferai pas ! dit Walter. Mille et mille fois merci ! Ah ! capitaine Cuttle, ne les jetez pas (et Walter arrêta le capitaine qui se préparait à les lancer par-dessus le pont). Tout cela vous sera plus utile qu’à moi. Tenez ! donnez-moi plutôt votre bâton, j’ai souvent désiré l’avoir. Allons ! adieu, capitaine Cuttle, ayez soin de mon oncle. Oncle Sol, que Dieu veille sur vous ! »

Avant que Walter eût pu les voir une dernière fois, tous deux avaient déjà quitté le navire au milieu de la confusion. Il s’élança à l’arrière, et, regardant de tous ses yeux, il aperçut son oncle qui penchait tristement la tête dans le bateau, et le capitaine qui lui tapait sa grosse montre d’argent dans le dos (et elle n’était pas tendre), et qui gesticulait d’un air plein de bonne espérance avec ses cuillères et ses pinces à sucre. Son regard ayant rencontré Walter, le capitaine Cuttle laissa tomber son trésor au fond du bateau de l’air le plus indifférent, comme s’il n’en avait jamais eu connaissance, pour agiter en l’air son chapeau de toile cirée et le héler gaiement. Le chapeau de toile cirée reluisait gentiment au soleil, et le capitaine continua de l’agiter jusqu’au moment où Walter fut hors de vue. La confusion, qui avait toujours été croissant à bord du vaisseau, atteignit alors son plus haut point. Deux ou trois autres bateaux s’éloignèrent, le saluant de leurs vivat ; les voiles se déployèrent brillantes et toutes gonflées, pendant que Walter les regardait se tourner à la brise favorable ; la proue fondit l’onde écumante, et voilà le Fils-et-Héritier en route aussi confiant, aussi léger que tous les fils et héritiers qui se sont jamais mis en route avant lui, pour chercher fortune.

Chaque jour depuis, le vieux Sol et le capitaine Cuttle, la carte étendue devant eux sur la table ronde de la petite salle à manger, suivirent la marche du vaisseau. Le soir, quand le vieux Sol montait péniblement dans sa petite mansarde solitaire d’où l’on entendait par fois des coups de canon en mer, il regardait les étoiles, écoutait souffler le vent et veillait plus longtemps qu’il ne l’eût fait à bord du navire, s’il avait été de quart. Quant à la dernière bouteille de vieux madère, qui avait eu ses jours de traversée et avait connu autrefois les dangers de la mer, elle continua à rester paisiblement sous sa couche de poussière et de toiles d’araignées, sans être dérangée.

Chapitre XX. M. Dombey part en voyage. §

« Monsieur Dombey, monsieur, dit le major Bagstock, J. B. n’est pas en général un homme sentimental, car il est un peu solide, Joseph. Mais Joe n’est pas de fer, monsieur, et quand on éveille sa sensibilité… Mais Dieu me damne ! monsieur Dombey, s’écria tout à coup le major d’un ton féroce, c’est de la faiblesse cela et je n’y céderai pas. »

C’est en recevant M. Dombey, sur le palier de son escalier dans la place de la Princesse, que le major Bagstock se livrait à ce flux de paroles. M. Dombey venait déjeuner avec le major, avant de se mettre en route pour leur excursion, et le malheureux nègre avait déjà eu à supporter toutes sortes de misères au sujet des rôties pour le thé qui, avec la question générale des œufs à la coque, lui rendaient la vie un fardeau insupportable.

« Ce n’est pas le fait d’un vieux soldat du sang des Bagstock, dit le major retombant dans un accès de sensibilité, de se laisser dominer par ses propres émotions ; mais, Dieu me damne monsieur, s’écria le major en reprenant sa voix féroce, je partage votre peine ! »

Le visage empourpré du major prit une teinte plus foncée, et ses yeux de homard sortirent plus hardiment de leurs orbites, pendant qu’il secouait la main de M. Dombey : il se livrait à cette démonstration amicale d’un air aussi tragique que si c’eût été le prélude d’une lutte à la boxe avec M. Dombey, pour un pari de mille livres sterling et pour l’honneur de l’Angleterre. Puis imprimant à sa tête un mouvement de rotation et soufflant comme un cheval poussif, le major conduisit son hôte dans le petit salon et là, devenu maître de son émotion, il le reçut avec l’abandon et la liberté qu’on se permet à l’égard d’un compagnon de voyage.

« Dombey, dit le major, je suis bien aise de vous voir. Je suis fier de vous voir. Il y a en Europe bien peu de gens dont Joseph Bagstock en dirait autant, car Josh a l’écorce rude, monsieur : il est ainsi fait, mais, c’est égal, Joe Bagstock est fier de vous voir, Dombey.

— Major, répondit M. Dombey, vous êtes bien obligeant.

— Non, monsieur, dit le major, diantre, ce n’est pas là mon caractère ! Si c’eût été le caractère de Joe, monsieur, Joe serait aujourd’hui le lieutenant général Joseph Bagstock, chevalier commandeur de l’ordre du Bain, et il pourrait vous recevoir dans une autre résidence. Je vois bien que vous ne connaissez pas encore Jo. Mais cela n’empêche pas, cette occasion toute particulière me remplit d’orgueil. Sacrebleu ! monsieur, dit le major d’un air résolu, c’est un honneur pour moi ! »

M. Dombey, grâce à l’estime qu’il avait pour lui-même et pour son argent, trouvait que le major avait raison et par conséquent ne discuta pas la question. Cependant l’instinct du major qui lui faisait reconnaître cette vérité et son aveu plein de franchise ne laissaient pas d’être très-flatteurs. C’était pour M. Dombey une preuve, si jamais il en avait eu besoin, que le major ne se méprenait pas à son sujet. Il voyait clairement que sa puissance s’étendait au delà de sa sphère immédiate, et que le major, dans sa position d’officier et d’homme du monde, lui rendait aussi bien hommage que l’huissier de la Bourse.

Et si jamais consolation vint à propos c’était bien en ce moment, où l’impuissance de sa volonté, l’instabilité de ses espérances, le peu de vertu de sa richesse lui avaient été démontrés d’une manière si cruelle. À quoi sert la fortune ? Son enfant le lui avait demandé souvent ; et quelquefois, en songeant à cette question, il pouvait à peine s’empêcher de se demander lui-même : à quoi sert la fortune ? Car sa fortune, à quoi lui avait-elle servi ?

Mais c’étaient des pensées qui ne lui venaient que quand il était seul, quand les heures tardives de la nuit le trouvaient solitaire et désolé dans sa triste chambre, et l’orgueil venait bien vite lui donner mille témoignages contraires, témoignages aussi incontestables et aussi précieux que ceux du major. M. Dombey, à défaut d’amis, était assez bien disposé pour le major. On ne pouvait pas dire que ce fût une flamme ardente, mais c’était un commencement de dégel. Le major avait su se faire agréer, sans se montrer importun, pendant leur séjour au bord de la mer. C’était un homme du monde et il avait de belles connaissances. Il parlait beaucoup, racontait des histoires ; et M. Dombey était porté à le regarder comme un esprit d’élite qui brillait dans les réunions, sans être infecté de cette pauvreté désespérante, maladie trop ordinaire des esprits d’élite. Sa position dans le monde n’avait rien d’équivoque. Le major était donc, à tout prendre, un compagnon honorable ; accoutumé à une vie de loisir, il connaissait fort bien les endroits qu’ils allaient visiter, et avait dans ses manières des airs de gentleman, qui s’harmonisaient assez bien avec le caractère citadin de M. Dombey, sans pourtant créer entre eux de rivalité possible. Que le major, en homme habitué, grâce à sa profession, à braver la main impitoyable qui venait de briser les espérances de M. Dombey, pût, à son insu, lui communiquer un peu de cette utile philosophie, et adoucir des regrets qu’il traitait de faiblesses, M. Dombey y avait peut-être pensé vaguement, mais sans se l’avouer franchement à lui-même : il aimait mieux laisser ce mystère au fond de son orgueil sans chercher à l’approfondir.

« Où est mon mauvais drôle ? » s’écria tout à coup le major, en promenant autour de la chambre un regard plein de colère.

Le nègre, qui n’avait aucun nom particulier, mais qui répondait à toutes les épithètes injurieuses, parut aussitôt à la porte, et se tint prudemment à une distance respectueuse.

« Eh bien, coquin ! dit l’irascible major, où est le déjeuner ? »

Le domestique noir disparut aussitôt pour aller le chercher, et bientôt on l’entendit monter l’escalier avec une telle précipitation que les plats et les assiettes, tremblant par sympathie à chaque pas qu’il faisait, s’entre-choquèrent sur le plateau tout le temps de son ascension.

« Dombey, dit le major en regardant le nègre qui s’occupait du service de la table et lui montrant, par manière d’encouragement, son poing menaçant à l’occasion d’une cuiller qu’il venait de mettre à l’envers, voici une grillade de jambon, un délicieux pâté, un plat de rognons, et le reste. Asseyez-vous, je vous en prie. Le vieux Joe ne peut vous donner qu’un pauvre déjeuner, de soldat, vous voyez.

— Un déjeuner excellent, major, répondit son hôte ; et ce n’était pas une simple politesse, car le major prenait toujours de sa personne le plus grand soin. Il se donnait même une nourriture trop riche pour sa constitution. Aussi la Faculté prétendait-elle que son tempérament sanguin provenait uniquement du régime qu’il avait adopté.

— Vous regardiez en face, monsieur, dit le major. Avez-vous aperçu notre amie ?

— Vous voulez parler de miss Tox, répondit M. Dombey. Non, je ne l’ai pas vue.

— Une femme charmante, monsieur ! s’écria le major en riant si fort de la gorge qu’on eût dit qu’il allait étouffer.

— Miss Tox est, je crois, une bonne personne, » dit M. Dombey.

Cette réponse, pleine de froideur, faite d’un ton hautain, sembla rendre le major infiniment heureux. Ses veines, son cou, son visage, se gonflèrent à l’envi et il posa même un moment sur la table son couteau et sa fourchette, pour se frotter les mains.

« Le vieux Joe, monsieur, dit le major, a été quelque temps très-bien vu par là. Mais Joe a eu son temps. J. Bagstock est éclipsé, vaincu, terrassé, monsieur. Je vous dirai, Dombey (le major cessa un moment de manger pour prendre, dans son indignation, un air mystérieux), je vous dirai que cette femme est dia-a-ble-ment ambitieuse, monsieur !…

— En vérité ? fit monsieur Dombey avec une froide indifférence. Peut-être même ne faisait-il pas à miss Tox l’honneur de croire qu’elle eût en effet la présomption d’avoir une qualité aussi supérieure.

— Cette femme, monsieur, dit le major, est une espèce de Lucifer. Joe Bagstock a fait son temps, monsieur, mais il a encore bon œil. Oui, il voit clair, le vieux Joe, il y voit clair. Feu Son Altesse Royale le duc d’York fit un jour la remarque, à son petit lever, que Joe avait bon œil. »

Le major accompagna ces paroles d’un regard expressif, et tout en mangeant, buvant, avalant du thé bouillant, du jambon grillé, des rôties et parlant avec animation, sa figure était si gonflée et si rouge que M. Dombey lui-même en parut inquiet.

— Cette vieille et ridicule personne, monsieur, poursuivit le major, a des prétentions : des prétentions très-hautes, monsieur. Je parle de prétentions matrimoniales, Dombey.

— Je le regrette pour elle, dit M. Dombey.

— Ne dites pas cela, Dombey, reprit le major en l’arrêtant.

— Pourquoi pas ? major, » dit M. Dombey.

Le major ne répondit que par une quinte de toux violente et par un nouvel accès d’appétit robuste.

« Elle a pris à votre intérieur un grand intérêt, dit le major en s’arrêtant de nouveau, et ses visites chez vous ont été fréquentes depuis quelque temps.

— Oui, oui, dit M. Dombey avec un air d’importance, miss Tox a été reçue à la maison d’abord comme amie de ma sœur, au moment de la mort de Mme Dombey. Comme c’était une personne de bon ton, et qu’elle témoignait de l’amitié au pauvre enfant, il lui fut permis (je puis même dire qu’elle y fut encouragée) de renouveler ses visites avec ma sœur, et de vivre peu à peu dans la maison sur un certain pied de familiarité. J’ai, dit M. Dombey du ton d’un homme qui fait une grande et importante concession, j’ai pour miss Tox du respect. Elle a eu la complaisance de me rendre mille petits services chez moi, services légers et bien insignifiants, peut-être, major, mais qu’il ne faut pas déprécier pour cela. J’espère du reste, avoir été assez heureux pour les reconnaître par toutes les attentions et les égards qu’il était en mon pouvoir d’avoir pour elle. C’est d’ailleurs miss Tox, major, dit M. Dombey avec un léger mouvement de sa main, qui m’a procuré le plaisir de faire votre connaissance, et je dois lui en savoir gré.

— Dombey ! dit le major avec feu, non, non, monsieur ! Joseph Bagstock ne laissera pas passer cette assertion sans la rectifier. La connaissance que vous avez faite du vieux Joe, monsieur, tel qu’il est, et la connaissance que le vieux Joe a faite de vous, monsieur, est due à une plus digne origine, monsieur, à une noble créature, monsieur ! Dombey, s’écria le major en proie à une lutte visible qui n’avait rien de bien extraordinaires, ni de bien difficile à simuler, car sa vie tout entière n’était qu’une lutte contre une foule de symptômes apoplectiques, Dombey, nous nous sommes connus par l’intermédiaire de votre fils ! »

M. Dombey, comme le major l’avait certainement espéré, sembla ému par cette allusion. Il baissa la tête et poussa un soupir ; mais le major se redressa fièrement et répéta, comme s’il eût senti encore l’émotion le gagner, et qu’il voulût se roidir contre ce danger : « C’est de la faiblesse et je n’y céderai pas. »

« Notre amie a bien quelque rapport éloigné avec cet événement, dit le major, et tout l’honneur qui lui en revient, J. B. le lui laissera, monsieur. Ce qui n’empêche pas, madame, ajouta-t-il en levant les yeux de dessus son assiette et regardant de l’autre côté de la place de la Princesse, où, dans le moment même on pouvait voir miss Tox occupée à arroser ses fleurs, ce qui n’empêche pas que vous ne soyez une rusée coquine, madame, et que votre ambition ne soit en effet de la plus monstrueuse impudence. Si encore cette ambition vous rendait seulement ridicule, madame, continua le major en secouant la tête vers l’innocente miss Tox, qui ne savait pas être à pareille fête, et en lui lançant des regards si furieux qu’on eût cru que ses yeux allaient sauter sur elle, J. Bagstock, madame, n’aurait rien à dire et vous pourriez agir à la satisfaction de votre cœur, je vous assure. »

Ici le major éclata de rire ; sa bouche se fendit jusqu’aux deux oreilles et les veines de son visage menacèrent de se rompre.

« Mais, madame, quand vous compromettez d’autres personnes, de généreuses personnes qui ne se méfient point de vous, quand vous les compromettez pour les récompenser de leur bonté, vous faites bouillir le sang du vieux Joe dans tout son être.

— Major, dit M. Dombey rougissant, j’espère que vous ne faites aucune allusion à une chose aussi absurde de la part de miss Tox que…

— Dombey, répondit le major, je ne fais aucune allusion. Mais Joe B. a vécu dans le monde, monsieur il y a vécu les yeux ouverts, monsieur, et les oreilles dressées, et Joe vous prévient, Dombey, qu’il y a de l’autre côté de la rue une femme, dia-ble-ment rusée et ambitieuse ! »

M. Dombey regarda involontairement de l’autre côté de la rue, et vous pouvez être sûr que le regard qu’il lança dans cette direction n’était pas tendre.

« C’est là tout ce qui sortira de la bouche de Joseph Bagstock sur ce sujet, dit le major d’un air résolu. Joe n’est pas un rapporteur, mais il y a des circonstances où il faut qu’il parle, et où il parlera ! Oui, pour confondre vos artifices, madame, s’écria le major en apostrophant encore sa belle voisine d’un air furieux, quand vous poussez tellement à bout J. B., qu’il ne lui est plus permis de garder le silence. »

Le major, sous le coup de son émotion, fut pris pendant quelques instants d’une toux poussive d’un caractère tout à fait alarmant. Quand il fut un peu remis, il reprit :

« Et maintenant, Dombey, puisque vous avez invité, pour vous servir de compagnon et de guide à Leamington, le vieux Joe, dont le seul mérite est d’être un homme solide et franc, commandez, choisissez la route qui vous plaira, Joe est tout à vous. Je ne sais, monsieur, continua le major en caressant son double menton d’un air un peu fat, ce que vous avez tous à rechercher, comme vous faites, le vieux Joe ; mais ce que je sais, monsieur, c’est que, s’il n’était pas un peu coriace et obstiné dans ses refus, vous l’auriez, en moins de rien, bientôt mis sur les dents avec toutes vos invitations et toutes vos instances. »

M. Dombey exprima en quelques mots combien il se sentait flatté de la préférence que le major lui donnait sur tant d’autres personnages distingués qui réclamaient en vain sa société. Mais le major l’arrêta tout court, en lui donnant à entendre qu’il ne faisait que suivre son inclination.

« Oui, s’écria-t-il, oui, monsieur, Joe s’est senti porté tout entier vers vous, et son cœur lui a dit : J. B., Dombey est l’homme qui vous convient comme ami. »

L’estomac du major se trouvait à ce moment bien rempli. Le jus du pâté succulent lui sortait par le coin de l’œil, et sa cravate lui serrait atrocement le cou, grâce à la bonne grillade de jambon et aux rognons sautés. L’heure approchait où le train qui devait les emmener de la ville allait partir pour Birmingham ; et le nègre arriva apportant à son maître son grand manteau de voyage.

Ce ne fut pas sans peine qu’il parvint à le lui mettre sur le dos : quand il le lui eut boutonné du haut en bas, la tête du major apparut avec de gros yeux et une grande bouche tout ouverte, plantée sur ce paquet de vêtements comme sur un tonneau. Le nègre lui présenta ensuite les uns après les autres, et en laissant un intervalle convenable pour les lui offrir, les différents objets qui devaient compléter sa toilette de voyage : ses gants de peau de daim, sa grosse canne et son chapeau ; ce dernier objet, le major se le posa d’un air tapageur sur le coin de l’oreille, au risque d’ombrager l’éclat de son remarquable visage. Le nègre avait auparavant chargé, à la porte, la voiture de M. Dombey, dans tous les coins et recoins possibles ou impossibles, d’une quantité incroyable de malles et de portemanteaux pleins à crever, comme le major lui-même ; puis il avait empli ses poches de bouteilles d’eau de Seltz, de délicieux xérès, de sandwichs, de châles, de longues-vues, de cartes, de journaux, bref de tous les menus objets que le major pouvait lui demander en route. Enfin, il annonça que l’on pouvait partir. Pour compléter l’équipement de cet étranger infortuné (il paraît que dans son pays c’était un prince), quand il eut pris place sur le siége de derrière à côté de M. Towlinson, le maître d’hôtel lui lança une pile de manteaux et de redingote, le visant du trottoir avec ces énormes projectiles, semblable à un Titan qui menace le ciel : le pauvre nègre en fut tellement couvert qu’il partit pour l’embarcadère du chemin de fer enseveli tout vivant comme une vestale.

Mais avant que la voiture se fût mise en route, et pendant que s’effectuait l’ensevelissement du nègre miss Tox parut à sa croisée et agita un mouchoir d’une blancheur de lis. M. Dombey répondit très-froidement à cet adieu, très-froidement, même pour lui. Il lui fit l’honneur d’un signe de tête le plus léger possible et se rejeta dans la voiture d’un air mécontent. Ce mouvement n’échappa pas au major, qui sembla en éprouver un sensible plaisir. Notez que cela ne l’empêchait pas de faire pour sa part à miss Tox mille saluts pleins de politesse. Après quoi, il resta longtemps clignant de l’œil et à moitié suffoqué comme un scélérat de Méphistophélès bien repu.

Pendant la confusion qui précéda le départ du convoi, M. Dombey et le major se promenèrent côte à côte dans la gare. Le premier était triste et silencieux, le second lui racontait ou se racontait à lui-même une foule d’anecdotes et d’historiettes dans lesquelles Joe Bagstock avait toujours le principal rôle. Ni l’un ni l’autre, pendant cette promenade, n’avait remarqué un homme de peine placé près de la locomotive qui les regardait attentivement et portait la main à son chapeau, chaque fois qu’ils venaient à passer près de lui. Pour M. Dombey, il n’était pas étonnant qu’il ne l’eût pas remarqué, car son regard ne s’abaissait jamais sur ces gens-là ; quant au major, il était tout entier à raconter une de ses histoires. À la fin pourtant, comme ils venaient tous deux de se retourner, l’homme s’arrêta devant eux, et tirant vivement son chapeau, il le garda à la main, en saluant M. Dombey d’un mouvement de tête qui ressemblait à un plongeon de canard.

« Pardon, m’sieur, dit l’homme, j’espère q’vous vous portez bien, m’sieur ? »

Ses vêtements de toile grossière étaient tout barbouillés de charbon de terre et d’huile. Ses favoris étaient pleins de suie et toute sa personne répandait une odeur de fumée et de cendre chaude. Malgré cela, il n’avait pas mauvaise apparence et l’on ne pouvait dire qu’il fût positivement sale ; de fait, c’était M. Toodle, sous son uniforme de chauffeur.

« C’est moi qui vais avoir l’honneur de vous chauffer, m’sieur, dit M. Toodle. J’vous demande pardon, m’sieur, mais j’m’imagine qu’vous allez mieux ? »

M. Dombey en réponse à cette question, faite d’un ton de véritable intérêt, le regarda avec dégoût, comme si c’était se salir la vue que de regarder un homme de cette espèce.

« Pardon, excuse, d’la liberté que j’prends, m’sieur, dit Toodle s’apercevant que M. Dombey ne le reconnaissait pas bien, mais ma femme Polly, q’cheu vous on appelait Richard… »

M. Toodle s’arrêta court M. Dombey avait paru le reconnaître, et en effet il l’avait reconnu ; mais son visage avait exprimé plus que tout le reste la colère de l’amour-propre humilié.

« Votre femme a besoin d’argent sans doute, dit M. Dombey en mettant la main à la poche et parlant avec hauteur, suivant son habitude.

— Non, j’vous remercie, m’sieur, répondit Toodle, je mentirais si je disais qu’elle en a besoin. Vrai, je mentirais. »

M. Dombey s’arrêta court à son tour, et resta la main dans la poche d’un air embarrassé.

« Non, m’sieur, dit Toodle, en tournant entre ses doigts son chapeau de toile cirée. Les affaires n’vont pas mal. Nous n’avons pas à nous plaindre, m’sieur. Nous avons eu quatre autres p’tiots depuis l’temps, m’sieur, mais nous allons toujours not’ p’tit bonhomme de chemin. »

M. Dombey aurait été fort aise d’aller aussi son petit bonhomme de chemin du côté de sa voiture, dût le chauffeur être précipité sous les roues ; mais son attention fut attirée par un objet attaché au chapeau que Toodle tournait toujours entre ses doigts.

« Nous avons perdu un enfant, dit Toodle, c’est une vérité.

— Dernièrement ? dit M. Dombey regardant le chapeau.

— Non, m’sieur, il y a plus de trois ans ; mais du reste tout va bien. Et quant à la lecture, m’sieur, dit Toodle en saluant encore avec un plongeon (il croyait sans doute faire plaisir à M. Dombey, en lui montrant qu’il avait mis à profit la scène que l’autre lui avait faite autrefois sur son ignorance), les garçons m’ont montré entre eux tous. Ils ont fini par faire de moi un assez bon écolier, m’sieur, les garçons.

— Venez, major, dit M. Dombey.

— Pardon, excuse, m’sieur, reprit Toodle en faisant un pas devant eux et les arrêtant de nouveau d’un air respectueux, toujours le chapeau à la main, mais je ne vous aurais pas ennuyé de tout ceci, si ce n’eût été pour en arriver à vous parler de Biler, baptisé sous le nom de Robin, celui que vous avez eu la bonté de faire entrer dans les charitables rémouleurs.

— Eh bien ! dit M. Dombey de son ton le plus froid, qu’y a-t-il ?

— Il y a, m’sieur, répondit Toodle en secouant la tête d’un air à la fois craintif et désolé, que je suis forcé d’avouer qu’il a mal tourné.

— Il a mal tourné, vraiment ? dit M. Dombey rudement, mais avec une sorte de satisfaction maligne.

— Il a fait de mauvaises connaissances, messieurs, poursuivit Toodle en les regardant tous deux d’un air triste (il voulait évidemment intéresser le major à la conversation, dans l’espoir d’éveiller ses sympathies). Il a pris une mauvaise route. Dieu veuille qu’il revienne dans le vrai chemin, mais il suit une mauvaise trace en ce moment ! Il est probable que vous en auriez entendu parler d’une façon ou d’une autre, m’sieur, dit Toodle s’adressant alors à M. Dombey tout seul, et il vaut mieux que je vous dise tout droit que mon garçon a mal tourné. Polly en est ben affligée, messieurs, dit Toodle du même air abattu et semblant encore faire appel à la sensibilité du major.

— C’est un fils de cet homme, major, dont j’ai voulu faire l’éducation, dit M. Dombey en lui prenant le bras. Voilà toujours comme on en est récompensé.

— Suivez le conseil du vieux Joe, et ne donnez jamais d’éducation à cette sorte de gens, monsieur, répondit le major, sacrebleu, monsieur, c’est toujours une mauvaise chose ! jamais cela ne réussit ! »

L’innocent chauffeur allait dire que son fils l’ex-rémouleur, maltraité, gourmandé, fouetté, et seriné comme un perroquet par un imbécile qui remplissait la place de maître d’école avec autant d’aptitude qu’aurait pu le faire un chien savant, pouvait bien d’ailleurs avoir reçu, sous certains rapports, une éducation assez défectueuse. Mais M. Dombey ne lui laissa pas le temps de s’expliquer et entraînant le major, il répéta : « Voilà toujours comme on est récompensé ! » Quant au major, il avait grand’peine à faire son ascension dans la voiture de M. Dombey. Pendant qu’on le hissait, il s’arrêtait, la jambe en l’air, pour jurer qu’il écorcherait son nègre tout vif, qu’il lui romprait les os, et ferait sur lui l’essai de tous les genres de supplices, chaque fois qu’il manquait le marchepied et qu’il retombait de tout son poids sur le malheureux nègre ; aussi eut-il à peine le temps, avant le départ, de répéter de sa grosse voix : « C’est toujours une mauvaise chose, et pour ma part, si jamais vous me voyez donner de l’instruction à mon mauvais drôle, je veux bien qu’on me pende. »

M. Dombey l’approuva d’un signe de tête plein d’amertume. Mais, ne vous y trompez pas, cette amertume qui le fit se rejeter tristement au fond de la voiture et regarder en fronçant les sourcils les objets qui passaient devant ses yeux, cette amertume ne venait pas du triste succès qu’avait obtenu la compagnie des rémouleurs dans son noble système d’éducation. Non, en voici la cause : il avait vu sur le grossier chapeau du chauffeur un crêpe tout frais, et il avait pu s’assurer par la contenance et les réponses de cet homme, que c’était le deuil de Paul, de son fils, qu’il avait l’audace de porter.

Ainsi, depuis le premier jusqu’au dernier, chez lui et au dehors, depuis Florence dans sa somptueuse demeure jusqu’à ce manant qui entretenait le feu dont il voyait la fumée, chacun se croyait des droits aussi sur son enfant qui n’était plus, et venait enchérir sur sa douleur. Pourrait-il jamais oublier combien cette femme avait versé de larmes à son chevet, comme elle l’avait appelé son cher enfant, et comment, lui, s’éveillant de son engourdissement, avait demandé après elle, et s’était soulevé sur son petit lit tout rayonnant de joie à sa vue !

Et penser que ce présomptueux chauffeur était là devant lui au milieu de son charbon et de ses cendres, portant le même deuil que lui ! Penser qu’il se permettait de s’associer à sa douleur, au cruel désappointement qu’un personnage aussi fier cachait au fond de son cœur, même avec ce crêpe, signe d’une perte commune ! Cet enfant qui n’était plus, il avait dû partager avec lui ses richesses, ses projets, sa puissance. Uni avec lui, il aurait pu s’isoler du monde entier comme derrière une double porte d’or massif ! Cet enfant était donc cause que de telles gens pourraient venir insulter à toutes ses espérances déçues, et réclamer orgueilleusement une communauté de sentiments avec lui, Dombey, homme si élevé au-dessus d’eux ! N’était-ce pas faire invasion au cœur même de la place, où il prétendait régner en maître, et seul ?

Il ne trouvait dans la route ni plaisir ni distraction. Torturé par ces pensées, il emportait avec lui sa tristesse, au milieu des tableaux variés qui fuyaient devant lui, et, dans cette course rapide, qu’il faisait sans y songer, il ne voyait ni les sites pittoresques, ni les riches campagnes, mais toujours un pêle-mêle désolant de projets brisés et de pensées jalouses. La rapidité même du train semblait une raillerie cruelle de la course rapide de la vie que le jeune enfant avait passée sur la terre, entraîné par une puissance implacable vers le but fatal ! Cette force qui poussait le train sur sa voie de fer, coupant les sentiers, les routes, perçant au cœur tous les obstacles, et remorquant à sa suite des êtres de tout rang, de tout âge, était l’image de ce monstre triomphant : la mort !

Et le convoi fuyait de la ville, sifflant, grondant, mugissant, s’enfonçant sous les demeures des hommes et faisant trembler les rues, serpentant un instant dans la plaine, disparaissant aussitôt dans les profondeurs de la terre, rugissant au milieu d’épaisses ténèbres, puis s’élançant de ce gouffre pour courir à la lumière et poursuivre sa marche rapide sous les rayons brillants du jour ; oui, il fuyait toujours sifflant, grondant, mugissant à travers les champs, les bois les moissons, les prairies, le sable, la terre, le roc, rasant mille objets que le voyageur croit saisir et qui déjà sont bien loin de lui, et s’avançant entouré d’un horizon trompeur qui, malgré sa fuite rapide, marche lentement à ses côtés. Ne dirait-on pas la chasse inexorable de ce monstre au cœur de fer, la mort ?

Oui, à travers les vallées, sur les hauteurs, au milieu des bruyères, des vergers, franchissant les parcs, les jardins, les canaux, les rivières, devant les troupeaux qui paissent, les moulins qui tournent, la barque qui flotte, les morts qui reposent, les fabriques qui fument, près du torrent qui bouillonne, des hameaux qui se groupent, de la haute cathédrale qui s’isole dans les airs, près des froids marécages, où la brise et l’ouragan soufflent à leur gré, le convoi passe et fuit sifflant, grondant, mugissant, ne laissant de son passage d’autre trace qu’un peu de poussière et un peu de fumée ; ne dirait-on pas la chasse inexorable de ce monstre au cœur de fer : la mort ?

Oui, il fuit, il fuit toujours, il gronde, fier et rapide, il glisse, fendant l’air et la lumière, la pluie de l’orage et les rayons du soleil ; et les immenses monuments, les ponts massifs qui le dominent, passent devant les yeux comme une ombre chinoise et disparaissent. Il fuit ; il fuit toujours, et avec lui les villas, les châteaux, les manoirs, les riches propriétés, les fermes, les métairies, les gens, les grandes routes, les sentiers qui semblent déserts, mesquins, insignifiants, à mesure qu’on les laisse derrière soi, image de tout ce qu’on laisse derrière soi dans la vie, éclairs rapides, épisodes fugitifs de cette chasse inexorable du monstre au cœur de fer : la mort !

Il fuit, sifflant, grondant, mugissant ; une fois encore il plonge dans les entrailles de la terre, il s’agite, se tourmente avec tant d’énergie, de persévérance, qu’au milieu des ténèbres on croirait qu’il recule, qu’il retourne avec fureur sur ses pas, si un rayon de lumière venant à tomber sur les murs humides ne dessinait son ombre qui court ou plutôt qui coule comme un torrent furieux. Il fuit, pour reparaître une fois encore à la lumière, avec un cri saisissant de triomphe et de joie, toujours grondant, toujours mugissant, ébranlant tout, repoussant tout de sa noire haleine, quelquefois s’arrêtant une minute devant une foule de gens qui, une minute après ont disparu, quelquefois s’abreuvant à la cuve avec avidité, et, avant que le tuyau qui lui a donné son eau ait cessé de dégoutter sur la terre, il siffle, gronde, mugit au loin tout en feu.

Il siffle, il mugit plus fort, toujours plus fort à mesure qu’il approche du terme du voyage ; et sa route alors, comme celle de la mort, est couverte de cendres épaisses. Tout s’assombrit à l’entour ; là sont des mares d’eau noire, des sentiers pleins de boue et de misérables demeures au-dessous de la voie. Ici des murs à moitié renversés, des maisons en ruine, et, à travers les toits entr’ouverts et les fenêtres brisées, on aperçoit de pauvres chambres où la fièvre et le besoin se cachent sous les formes les plus piteuses, pendant que, le long des pignons entassés, les cheminées tortueuses, dessinées par une traînée de suie et de poussière, les traces de ciment et de brique, les débris des charpentes moins difformes que celles de l’âme et du corps des mourants, attristent le sombre horizon. Mais quand M. Dombey passe la tête hors de sa voiture, il ne se demande pas même si le monstre, qui l’a amené jusque-là, a éclairé le long de sa route tous ces objets perdus pour son esprit préoccupé. C’était seulement pour lui la fin naturelle du voyage ; elle aurait pu figurer aussi la fin de toutes choses, car c’était la ruine et la désolation.

Ainsi, poursuivant le cours de ses pensées, il avait toujours devant lui le monstre au cœur de fer. Tout semblait sombre, froid et mort pour lui, comme il l’était lui-même pour toute chose. Chaque objet semblait lui rappeler son malheur. Il y avait comme un triomphe inexorable célébré autour de lui et contre lui, qui venait empoisonner son orgueil et envenimer sa jalousie sous toutes les formes ; mais surtout quand il en voyait d’autres partager avec lui l’amour et la mémoire de son fils.

Une figure, celle qu’il avait vue la veille et dont les yeux, quoique voilés de larmes et cachés sous des mains tremblantes, avaient pu lire au fond de son âme, était venue souvent pendant ce trajet s’emparer de son imagination. Il l’avait revue toujours comme la nuit dernière, avec la même expression de douceur soumise et de tendresse suppliante. D’abord elle n’avait point l’air de se plaindre, mais elle laissait lire dans ses traits le doute, et presque l’incrédulité peu à peu, à mesure qu’elle avait dû subir la triste certitude de la répugnance que lui montrait son père, elle prenait l’expression du reproche. C’était le visage de Florence ; et il ne pouvait le considérer sans trouble.

Se sentait-il donc attiré vers elle ? Était-ce du repentir ? Non. Mais le sentiment qu’elle éveillait en lui, et dont il avait eu déjà plus d’un éclair autrefois, se dessinait clairement à présent et ne se cachait plus, pour troubler et menacer en grandissant sa tranquillité et son repos. Mais ce visage, il le voyait à distance avec le caractère de tristesse, morne, abattue, qui le poursuivait sans relâche, et se mêlait à l’air même qu’il respirait. Mais il lui semblait qu’elle aiguisait contre lui le dard de son ennemie cruelle et impitoyable, la mort ; qu’elle lui mettait à la main une épée à deux tranchants. Mais il savait bien au fond du cœur, pendant qu’il était là à répandre sur le spectacle déroulé sous ses yeux la teinte sombre de ses pensées, et à y chercher un tableau de ruine et de désolation, au lieu d’y voir le progrès et l’espérance, il savait bien que la vie était, comme la mort, pour beaucoup dans ses souffrances. Un enfant lui restait. Pourquoi n’était-ce pas elle qui avait disparu plutôt que l’autre, objet unique de ses espérances ? La douceur, la bonté de Florence, ne lui suggéraient pas d’autre réflexion. Il ne l’avait pas aimée dans le principe et maintenant elle était devenue pour lui une nouvelle cause de chagrin. S’il n’avait eu qu’un fils et qu’il l’eût perdu, le coup eût été cruel, mais bien moins affreux pourtant qu’en ce moment ; car elle, il aurait pu la perdre, et il ne l’avait pas perdue. Ce visage plein de tendresse et d’innocence qui se tournait vers lui ne pouvait ni l’adoucir, ni le toucher. Il repoussait l’ange, et étreignait le démon cruel qui lui rongeait le cœur. Sa patience, sa bonté, sa jeunesse, son dévouement, son amour, n’étaient que des atomes dans les cendres qu’il foulait sous son pied. Dans les ténèbres qui l’environnaient, son image, loin de les dissiper, ne faisait que les rendre plus lugubres. Plus d’une fois dans son voyage, comme en ce moment où il songeait au but de ce voyage, tout en traçant avec sa canne des figures sur le sable, il se demandait comment il pourrait faire pour se débarrasser de cette ombre.

Le major, pour sa part, avait tout le long de la route soufflé et palpité comme une locomotive, et ses yeux s’étaient détournés souvent de dessus son journal pour regarder le paysage du coin de l’œil ; on eût dit qu’il voyait, avec la fumée du train, s’élancer une procession de miss Tox, toutes désappointées, qui fuyaient par delà les champs et les plaines, pour aller se cacher dans quelque lieu de refuge. Mais comme M. Dombey continuait à demeurer plongé dans ses réflexions, il le réveilla pour l’avertir que les chevaux de poste étaient attelés et que la voiture était prête.

« Dombey, dit le major en lui touchant le bras de sa canne, ne soyez pas rêveur. C’est une mauvaise habitude. Le vieux Joe, monsieur, ne serait pas solide comme vous le voyez, s’il l’avait jamais encouragée. Vous êtes un homme trop distingué, Dombey, pour être rêveur ; par votre position, monsieur, vous êtes bien au-dessus de tout cela. »

Comme le major, même dans ses remontrances amicales, mettait toujours en avant la dignité et l’honneur de M. Dombey, et ne manquait jamais d’en montrer avec tact toute l’importance, M. Dombey se sentit plus que jamais disposé à écouter les conseils d’un homme d’un jugement si sûr et d’un sens aussi parfait. Il fit donc un effort pour écouter les histoires du major tandis qu’ils dépassaient au trot la barrière, et le major, de son côté, trouvant cette allure et le macadam beaucoup mieux adaptés à ses facultés conversatives que le mode de voyager qu’ils venaient d’abandonner, se mit en devoir d’amuser M. Dombey !

Toute la journée, le major fut donc en verve. Quelquefois seulement, il s’arrêtait pour donner un moment satisfaction à ses symptômes pléthoriques, ou bien pour faire une petite collation, ou encore pour s’attaquer violemment à son nègre. Ce prince noir portait une paire de boucles d’oreilles et ses habits européens s’ajustaient sur son corps d’une façon si singulière, qu’ils paraissaient au moins aussi exotiques que l’individu qui leur servait de mannequin. Sans aucun égard pour le talent du tailleur, ils étaient longs à l’endroit où ils auraient dû être tenus courts ; courts à l’endroit où ils auraient dû être tenus longs ; étroits quand ils auraient dû être larges ; larges quand ils auraient dû être étroits ; et, lorsque le major venait à le menacer, il leur donnait une grâce toute nouvelle en se recoquillant au fond de son costume comme une noix ridée, ou comme un singe enrhumé. Pour en revenir au major, il ne cessa donc, toute la journée, de faire de l’esprit et de bavarder si bien que le soir, tandis qu’ils roulaient sur la route verte et ombragée qui touche à Leamington, la voix du major (tant il avait parlé, mangé, soufflé, ricané) semblait sortir du coffre de la voiture ou de quelque meule de foin des environs. Et cela ne fit que croître et embellir à l’hôtel Royal, où l’on avait commandé deux chambres et surtout à dîner. Il y fatigua tellement ses organes vocaux à force de manger et de boire, qu’au moment de se coucher, il n’avait plus de voix que pour tousser, et ne pouvait plus se faire comprendre de son nègre qu’en ouvrant la bouche comme une carpe pâmée.

Cependant, le lendemain matin, non-seulement, il se leva comme un ogre bien rafraîchi, mais il se conduisit au déjeuner comme un ogre qui a bonne envie de se rafraîchir encore. Ils dressèrent à ce repas le programme de leurs habitudes journalières. Le major aurait la responsabilité du boire et du manger, et chaque matin ils devaient déjeuner et dîner ensemble, assez tard dans la journée. Le premier jour de leur arrivée à Leamington, M. Dombey préféra rester chez lui ou se promener seul dans la campagne ; mais le lendemain matin il se fit un plaisir d’accompagner le major au salon de conversation des eaux, et faire avec lui un tour dans la ville. Après cela ils se séparèrent jusqu’à l’heure du dîner. M. Dombey se retira pour caresser à son gré ses douces pensées. Le major, suivi de son nègre qui portait un pliant, un manteau et une ombrelle, alla se promener sur toutes les places en prenant des airs de grand seigneur. Il chercha sur les listes d’abonnement s’il n’y reconnaîtrait pas quelques noms, lança des œillades aux vieilles ladies qui ne se lassaient pas de l’admirer, répéta vingt fois que J. B. était plus solide que jamais, et fit mousser son ami le riche M. Dombey partout où il se présenta. Jamais on ne vit un ami plus zélé que le major ; il est vrai qu’en faisant mousser M. Dombey, il se faisait mousser lui-même. On ne se figure pas toutes les ressources de conversation nouvelle que le major trouvait à dîner, et toutes les occasion qu’il donna à M. Dombey, d’admirer ses talents de société. Le lendemain matin, au déjeuner, il connaissait toutes les nouvelles des journaux du jour, et à propos des différentes questions qui s’y trouvaient traitées, il parla de l’honneur que lui avaient fait de le consulter là-dessus des personnes si haut placées qu’on ne pouvait pas se permettre de les désigner d’une manière plus claire. M. Dombey qui, depuis si longtemps, était resté claquemuré tout seul, et qui était si rarement sorti du centre des opérations de Dombey et fils, commença à regarder la compagnie du major comme un agrément nouveau de sa vie solitaire. Aussi, le lendemain, au lieu de rester chez lui comme il en avait eu d’abord l’intention, il s’en alla bras dessus bras dessous se promener avec le major.

Chapitre XXI. Nouveaux visages. §

Le major, les yeux toujours de plus en plus hors de la tête, et la figure d’un violet si foncé qu’elle ressemblait plus que jamais à une poire blette, cheminait au soleil avec M. Dombey bras dessus bras dessous : à chaque instant, il toussait comme un cheval poussif sans nécessité bien évidente, mais c’était une manière toute spontanée de faire éclater son importance : ses grosses joues retombaient par-dessus son collet ; il marchait les jambes majestueusement écartées et, à voir le balancement de sa tête sur ses épaules, on eût dit qu’il s’adressait des remontrances in petto sur la nature par trop séduisante de son individu. À peine avaient-ils fait quelques pas, que le major rencontra quelqu’un de sa connaissance, plus loin encore une autre personne, mais il se contenta de saluer de la main et continua sa promenade avec M. Dombey, se faisant son cicerone dans toutes les localités qu’ils traversaient, et lui racontant, pour égayer la promenade, toutes les petites aventures scandaleuses que lui rappelaient les lieux.

Le major et M. Dombey marchaient donc bras dessus bras dessous, fort satisfaits l’un de l’autre, lorsqu’ils virent s’avancer de leur côté une espèce de chaise roulante dans laquelle était assise une dame : couchée nonchalamment, elle dirigeait avec une sorte de gouvernail son véhicule, que poussait une force invisible. Cette dame n’était pas jeune, mais sa figure, éclatante de fraîcheur, avait un teint de rose, et sa mise et sa pose étaient celles d’une jeune fille. À côté de cette petite voiture marchait languissamment une toute jeune femme : elle soutenait d’un air dédaigneux et fatigué une petite ombrelle de gaze légère, dont le poids semblait trop lourd pour sa main ; et l’on eût dit que trahie par ses forces, elle allait la laisser tomber. C’était pourtant une grande et belle personne à l’air impérieux et plein d’arrogance. Elle marchait la tête haute et les paupières baissées ; pour elle sans doute, sauf son miroir peut-être, rien ne valait la peine qu’elle levât les yeux ; en tout cas, la terre et le ciel ne paraissaient pas mériter son attention.

« Qui diable nous arrive là, monsieur ? s’écria le major en s’arrêtant devant la petite cavalcade qui s’approchait.

— Édith, ma chère, dit d’un ton dolent la dame de la voiture, c’est le major Bagstock ! »

À peine le major eut-il entendu le son de cette voix, qu’il quitta le bras de M. Dombey, et, s’avançant vers celle des deux dames qui était étendue dans la voiture, il lui prit la main et la porta à ses lèvres ; puis avec la même galanterie, il croisa ses deux gants sur son cœur et fit un profond salut à l’autre dame. Lorsque la chaise se fut arrêtée, le moteur de la machine se révéla. C’était tout simplement un page, un jeune innocent, qui la poussait devant lui. Les efforts qu’il avait faits semblaient avoir allongé sa taille aux dépens de son embonpoint ; car lorsqu’il se montra tout droit, on l’eût pris pour une grande perche ; il était pâle et maigre et sa triste mine paraissait plus piteuse encore sous la forme singulièrement endommagée de son chapeau. Il faut dire que le pauvre garçon, pour faire avancer la voiture, poussait surtout de la tête comme font quelquefois en Orient les éléphants.

« Joe Bagstock, dit le major aux deux dames, est heureux et fier pour le reste de ses jours.

— Vous, perfide ! lui dit la vieille dame, d’une voix nonchalante. D’où venez-vous donc ? Je vous déteste.

— Souffrez donc, repartit vivement le major, que le vieux Joe, pour être un peu moins abhorré, vous présente un ami. M. Dombey, madame Skewton (la dame de la voiture fit un signe de tête gracieux) ; M. Dombey, madame Granger, (La dame au parasol s’aperçut à peine que M. Dombey lui ôtait son chapeau et lui adressait un profond salut.)

— Je me réjouis, monsieur, de cette heureuse circonstance, » dit le major.

Et il semblait de très-bonne foi, car il regarda les trois personnages en même temps et cligna de l’œil en faisant une de ses plus laides grimaces.

— Dombey, dit le major, Mme Skewton fait des ravages dans le cœur du vieux Josh.

— Je n’en suis nullement surpris, dit M. Dombey.

— Démon perfide, dit la vieille dame, cessez ce badinage ! Combien y a-t-il de temps que vous êtes ici, homme sans foi ?

— Un seul jour, répondit le major.

— Pouvez-vous être un jour, une minute même, fit la dame en arrangeant doucement avec son éventail ses faux cheveux et ses sourcils non moins faux et en montrant une rangée de fausses dents que faisait ressortir un faux teint ; pouvez-vous être une minute dans le jardin de… comment donc l’appelez-vous ?

— De l’Éden, je suppose, maman, interrompit la jeune dame d’un ton dédaigneux.

— Que voulez-vous, ma chère Édith, je ne puis jamais me rappeler ces noms effroyables… Pouvez-vous, dis-je, être une minute dans ce jardin délicieux et ne pas sentir votre âme, et tout votre être ravis, à la vue de cette belle nature, et tout transportés par les parfums si suaves et si purs que l’on y respire ? » Et en parlant ainsi Mme Skewton froissait un mouchoir qui sentait le musc à en donner la migraine.

Le contraste qui se faisait remarquer entre les expressions pleines de jeune enthousiasme de Mme Skewton et ses manières on ne peut plus surannées, était encore moins frappant que le contraste de son âge avec sa mise ; car elle avait soixante ans, et sa toilette aurait été presque ridicule pour une jeune femme de vingt-sept ! Elle avait pris dans sa chaise roulante une pose invariable. Cinquante ans auparavant un artiste, fort à la mode dans ce temps-là, l’avait dessinée couchée de la même manière dans un carrosse. Au-dessous du portrait, l’artiste avait écrit le nom de Cléopâtre, car les critiques d’alors avaient trouvé une ressemblance parfaite entre la pose de Mme Skewton dans son carrosse et celle de la princesse égyptienne penchée sur le bord de sa galère. Mme Skewton était une beauté alors, et plus d’un bon drille avait vidé des verres par douzaine en son honneur. La beauté et le carrosse avaient disparu, mais la pose était restée, et c’était pour la conserver dans toute sa vérité, que Mme Skewton ne pouvait se séparer de sa chaise ni de son page ; car elle n’avait aucune autre raison pour se faire ainsi traîner, n’ayant nullement perdu l’usage de ses jambes.

« M. Dombey est un ami de la nature, j’espère, » dit Mme Skewton en arrangeant sa broche. Car, soit dit en passant, Mme Skewton vivait beaucoup sur la réputation qu’elle s’était faite par la possession de quelques diamants et par ses relations de famille.

« Mon ami Dombey, madame, répondit le major, peut être au fond un ami de la nature, mais un homme qui règne en souverain dans la plus grande cité de l’univers…

— Personne n’ignore, interrompit Mme Skewton, l’immense influence de M. Dombey. »

Comme M. Dombey s’inclinait pour la remercier du compliment, la plus jeune dame tourna ses regards de son côté, leurs yeux se rencontrèrent, et M. Dombey s’adressant à elle lui dit :

« Vous résidez ici, madame ?

— Mon Dieu, non ; nous avons résidé en beaucoup d’endroits : à Harrowgate, à Scarborough et dans le Devonshire. Nous nous sommes arrêtées tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre. Maman aime le changement.

— Et Édith ne l’aime pas, cela va sans dire, fit Mme Skewton avec un sourire affreusement laid.

— Je n’ai pas trouvé grand changement dans toutes ces résidences, reprit Édith d’un air de suprême indifférence.

— On me calomnie, monsieur Dombey, dit Mme Skewton soupirant avec affectation. Le seul changement, hélas ! auquel j’aspire, je crains bien de ne pouvoir jamais en jouir ! c’est toujours comme cela ; autrement la vie retirée et contemplative serait pour moi mon… comment dirai-je ?

— Si c’est le paradis que vous voulez dire, maman, vous feriez bien de le dire tout de suite pour vous faire comprendre, fit la jeune dame.

— Ma chère Édith, répliqua Mme Skewton, vous savez que je me repose entièrement sur vous du soin de prononcer ces odieux noms. Je vous assure, monsieur Dombey, que l’intention de la nature a été de me faire naître dans les montagnes de l’Arcadie. Je me suis trouvée jetée par erreur dans la société. Les vaches, monsieur, sont ma passion. Je rêve une retraite dans un chalet suisse, avec des vaches autour de moi… et de la porcelaine. »

Cette singulière association d’objets, qui rappelait ce taureau entrant par mégarde dans la boutique d’un faïencier, fut très-gravement accueillie par M. Dombey. Il exprima l’opinion que sans aucun doute la nature était une institution très-respectable.

« Ce qui me manque, dit Mme Skewton d’un ton traînant et en caressant son cou ridée, c’est un cœur (elle ne disait que trop vrai dans un sens, mais sans le vouloir). Ce qui me manque c’est la franchise, l’expansion. Je voudrais moins d’étiquette et plus d’espace pour laisser jouer librement les ressorts de l’âme. Nous sommes si loin de la nature ! »

Nous en étions terriblement loin, en effet.

« En un mot, reprit Mme Skewton, je voudrais retrouver partout la nature. Ce serait d’un charme délicieux !

— Maman, la nature nous invite à nous éloigner, si vous y êtes disposée, » fit la jeune dame en retroussant le coin de sa jolie lèvre. »

À ces mots, le page blême, qui était resté debout à regarder par-dessus la chaise, disparut comme si le sol se fût entr’ouvert pour l’engloutir.

« Arrêtez un instant, Withers, » dit Mme Skewton au moment où la chaise se mettait en mouvement ; elle parlait à son page avec la même dignité nonchalante qu’elle avait autrefois en donnant ses ordres à son cocher : cocher grand genre, portant perruque, bas de soie et bouquet à la boutonnière. Où restez-vous, horreur d’homme ?

— Mon ami Dombey et moi nous sommes descendus à l’hôtel Royal, répondit le major.

— Vous pourrez venir passer la soirée avec nous quand vous serez aimable, dit Mme Skewton d’une voix languissante. Si M. Dombey veut nous honorer de sa visite nous serons trop heureuses. Withers, en route ! »

Le major pressa de nouveau contre ses lèvres le bout des doigts de la dame qui les avait posés sur le rebord de la chaise avec un laisser-aller étudié, toujours genre Cléopâtre, et M. Dombey s’inclina. Mme Skewton fit aux deux messieurs l’honneur de son plus gracieux sourire, et les salua de la main avec une grâce tout enfantine. Édith se contenta d’un mouvement de tête presque insensible, bien juste ce qu’il fallait peur être polie.

Dans le rapprochement de ces deux femmes, il y avait quelque chose de bien singulier : cette mère, à la figure ridée, dont le fard reluisait au soleil et produisait un effet plus affreux, plus horrible cent fois que le teint le plus décoloré ; et cette jeune fille, dont la beauté si fière était rehaussée par des traits pleins de grâce, par un port des plus nobles ; il y avait, dis-je, quelque chose de si singulier, que le major et M. Dombey se retournèrent en même temps pour les regarder. Le tableau n’avait pas changé : le page, courbé à terre, touchant presque son ombre, poussait vigoureusement la chaise dans la montée, semblable au bélier antique qui donnait de la tête contre les murailles pour les renverser ; le haut du chapeau de Cléopâtre s’agitait juste à la même place, à un centième près, et la jeune beauté, précédant d’un air insouciant l’équipage, témoignait dans toute son élégante personne de son indifférence absolue pour tout et pour tous.

« Écoutez un peu, monsieur, dit le major, lorsqu’ils eurent repris leur marche. Si Joe Bagstock avait quelques années de moins, il n’y a pas au monde une femme qu’il préférât à celle-là pour lui donner son nom. Par saint George, monsieur, c’est une femme superbe !

— Parlez-vous de la fille ? demanda M. Dombey.

— Ah ! parbleu, dit le major, croyez-vous J. B. assez cornichon pour parler de la mère !

— Vous faisiez tant de compliments à la mère…

— Une ancienne flamme, monsieur, dit le major en éclatant de rire, diablement ancienne. Ce n’est plus de ma part que pure galanterie.

— Elle me semble de fort bon ton, dit M. Dombey.

— Je crois bien, monsieur ! dit le major, interrompant son compagnon. Savez-vous, monsieur, que Mme Skewton est sœur du feu lord Feenix et tante du lord actuel ! La famille n’est pas riche… Je puis dire même qu’elle est pauvre ; Mme Skewton vit d’un douaire fort modique ; mais si vous voulez remonter à la noblesse du sang, monsieur… » Au lieu de finir sa phrase, le major fit tournoyer sa canne et continua sa promenade, comme renonçant à pouvoir dire jusqu’où il faudrait remonter pour en arriver à la source généalogique des Skewton.

« J’ai remarqué, dit M. Dombey après un moment de silence, que vous appeliez sa fille Mme Granger.

— Édith Skewton, monsieur, reprit le major en l’interrompant de nouveau et en plantant sa canne dans le sable, en guise de jalon, comme pour représenter la jeune dame, fut mariée, à dix-huit ans, avec Granger, de notre régiment (un second coup de canne représenta Granger). Granger, monsieur, continua le major en enfonçant sa canne dans le dernier portrait imaginaire qu’il venait de tracer, était colonel chez nous. Ah ! le bel homme ! quel gaillard, monsieur ! quarante et un ans. Il est mort, monsieur, la seconde année de son mariage. »

Le major, voulant rendre plus saisissante la mort du colonel Granger, perça l’air de part en part avec sa canne, qu’il mit ensuite sur l’épaule pour continuer sa route.

« Quel âge a-t-elle ? demanda M. Dombey en faisant une autre halte.

— Édith Granger, monsieur, reprit le major qui ferma un œil, pencha sa tête de côté et fit passer sa canne dans la main gauche pour caresser son jabot de la droite, Édith Granger actuellement n’a pas encore la trentaine ; corbleu ! monsieur, dit le major en mettant de nouveau sa canne sur son épaule et reprenant sa promenade, c’est une femme qui n’a pas sa pareille.

— Avait-elle eu des enfants ? fit M. Dombey.

— Oui, monsieur, elle avait eu un garçon… »

Les yeux de M. Dombey se baissèrent et son visage s’assombrit.

« Qui se noya, monsieur, continua le major, à l’âge de quatre ou cinq ans.

— Vraiment ? fit M. Dombey relevant la tête.

— Ah ! mon Dieu ! oui. Un bateau, dans lequel sa bonne n’avait que faire de le mettre, chavira ; voilà toute l’histoire. Édith Granger est encore Édith Granger, mais si ce coriace de Joe B., monsieur, avait quelques années de moins et quelques rentes de plus, cette déesse incomparable s’appellerait bientôt Mme Bagstock. »

Là-dessus, le major tira son col de chemise, gonfla ses joues et se mit à rire encore comme un gros scélérat de Méphistophélès.

« En supposant que la dame ne fît aucune objection, dit froidement M. Dombey.

— Sacrebleu ! monsieur, dit le major, les Bagstock ne connaissent pas de pareils obstacles. Édith, pourtant, à dire vrai, aurait pu se marier vingt fois ; mais elle est trop fière, monsieur ; elle est trop fière. »

M. Dombey ne parut pas trouver que ce fût un défaut.

« Après tout, dit le major, la fierté est une grande qualité. Pardieu, oui, monsieur c’est une qualité sublime ! Dombey, vous-même vous êtes fier et le vieux Joe, votre ami, n’en a que plus de respect pour vous. »

Après ce témoignage rendu au caractère de M. Dombey, témoignage qui lui semblait arraché par la force des choses et par la suite naturelle de leur conversation, le major changeant de sujet en vint insensiblement à parler des jolies femmes et des adorables beautés auxquelles Bagstock avait fait tourner la tête.

Le surlendemain, M. Dombey et le major revirent l’honorable Mme Skewton et sa fille au salon de conversation ; le lendemain ils les rencontrèrent tout près de l’endroit où ils les avaient vues le premier jour. Après trois ou quatre rencontres semblables, le major, pour n’être pas impoli avec de vieilles connaissances, se trouvait obligé d’aller leur faire un soir une visite.

M. Dombey, dans le principe, n’avait pas eu l’intention de faire de visites, mais le major lui ayant annoncé qu’il allait se rendre chez Mme Skewton, M. Dombey lui dit qu’il se ferait un plaisir de l’accompagner. En conséquence, le major ordonna à son nègre d’aller faire un tour par là, avant le dîner, pour porter à ces dames ses compliments et ceux de M. Dombey, et leur dire qu’ils auraient tous deux l’honneur de leur présenter leurs hommages le soir même, si elles étaient seules. En réponse à ce message, le nègre rapporta un billet fort petit, mais fort musqué, adressé par Mme Skewton au major Bagstock. Ce billet, assez laconique, était ainsi conçu : « vous êtes un affreux ours, et j’ai bonne envie de vous tenir rigueur : Mais si vous êtes aimable (ces mots étaient soulignés), venez nous voir. Mes compliments et ceux d’Édith à M. Dombey. »

L’honorable Mme Skewton et sa fille Mme Granger habitaient, pendant leur séjour à Leamington, un appartement assez élégant et qu’elles louaient assez cher, mais fort petit et fort peu commode. Ainsi, par exemple, l’honorable Mme Skewton, dans son lit, avait les pieds à la fenêtre et la tête à la cheminée ; la bonne était casée dans une alcôve, prise sur le salon, et comme la pièce était très-petite, elle était obligée soit pour entrer, soit pour sortir, de se tortiller comme un serpent à sonnettes, pour n’être pas obligée d’ouvrir la porte dans toute son étendue. Withers, le page blême, couchait sous les toits dans une vacherie voisine, et la chaise roulante, vrai rocher de ce petit Sisyphe, passait la nuit sous un hangar attenant à l’établissement : là, on trouvait des œufs frais pondus par les poules de la vacherie, perchées sur les débris d’une vieille carriole qu’elles prenaient probablement pour un arbre d’une espèce particulière qui avait poussé là tout seul.

M. Dombey et le major trouvèrent Mme Skewton couchée, toujours comme Cléopâtre, sur les coussins d’un sofa ; elle portait des vêtements d’un tissu fort léger, mais elle ne ressemblait certainement pas à la Cléopâtre de Shakespeare que les années ne pouvaient flétrir. En montant l’escalier, ils avaient entendu les sons d’une harpe, mais les accents avaient cessé aussitôt qu’on les avait annoncés, et Édith était debout à côté de sa harpe, plus belle et plus fière que jamais. Étrange beauté que la beauté de cette femme ! On eût dit qu’elle s’étalait au grand jour et dans toute sa splendeur, sans qu’Édith y fût pour rien, peut-être même contre son gré. Édith savait qu’elle était belle ; il ne pouvait en être autrement, mais sa fierté semblait jeter un défi à sa beauté.

Méprisait-elle des attraits qui provoquaient des sentiments d’admiration auxquels elle n’attachait aucun prix, ou voulait-elle rendre ses attraits plus précieux aux yeux de ses admirateurs en les tenant à distance ? Ceux pour qui ils étaient précieux ne s’étaient jamais adressé ces questions.

« J’espèce, madame Granger, dit M. Dombey en faisant un pas vers elle, que nous ne vous avons pas interrompue ?

— Vous ? oh ! non.

— Alors, chère, pourquoi ne pas continuer, dit Cléopâtre.

— J’ai cessé comme j’avais commencé… par caprice. »

Édith prononça ces mots d’un air de souveraine indifférence. Cette indifférence, qui n’était causée ni par l’ennui, ni par le manque de sensibilité, mais qui trahissait une dédaigneuse fierté, devint plus frappante encore, lorsque, avec une insouciante lenteur, elle laissa errer ses doigts sur les cordes de l’instrument avant de changer de place.

« Savez-vous, monsieur Dombey, dit Mme Skewton de son ton langoureux et jouant avec un écran, que parfois nous sommes presque entièrement en désaccord ma fille et moi.

— Presque, mais pas tout à fait, maman, fit Édith.

— Oh ! jamais tout à fait, chère, cela me briserait le cœur. » Et la mère fit semblant de lui donner une petite tape sur la joue avec son écran, mais Édith ne se prêta pas au badinage de sa mère. « Nous différons de sentiment, reprit Mme Skewton, sur l’opinion qu’on doit avoir de ces froides conventions du monde auxquelles on se soumet pour les choses les plus insignifiantes. Pourquoi si peu de naturel ? Mon Dieu ! quand l’âme palpite de tendresse, qu’elle est tout expansion, tout amour, pourquoi si peu de naturel ?

— C’est bien vrai, dit M. Dombey.

— Il me semble, reprit Mme Skewton, qu’il ne nous faudrait pour être plus naturels que d’essayer de l’être. »

M. Dombey fut de cet avis. Quant au major, il s’écria :

« Sacrebleu, non, madame, ce n’est pas possible. Il faudrait que le monde fût peuplé de J. B., de rudes et solides Joey, madame ; de vrais ratapoils, ou bien cela ne prendrait pas.

— Taisez-vous, vilain inconstant, dit Mme Skewton.

— Cléopâtre commande, reprit le major en portant sa main à ses lèvres, et Marc-Antoine… Bagstock obéit.

— Cet homme n’a pas la moindre sensibilité, reprit Mme Skewton (et la cruelle leva son écran comme pour se dérober aux regards du major) ; non, cet homme ne sait ce que c’est que la sympathie. Et pourtant, à quoi bon la vie sans la sympathie ? Y a-t-il au monde rien d’aussi charmant ? Sans ce rayon de soleil pour échauffer notre pauvre terre, comment supporter l’existence ? » Mme Skewton, arrangeant sa chemisette de dentelle, examinait avec complaisance l’effet que produisait son bras maigre, mis à nu du coude au poignet. « Enfin, homme endurci, et elle lança par-dessus l’écran un regard furtif au major, je voudrais un monde qui fût tout amour, un monde qui ne fût qu’un cœur, et la fidélité est chose si délicieuse, que je ne vous permettrais pas d’en venir troubler les douceurs. »

Le major trouva Cléopâtre bien exigeante de vouloir un monde qui fût tout amour, quand elle prenait pour elle tout l’amour de la terre. À quoi Cléopâtre répondit que la flatterie lui était insupportable et que, s’il avait l’audace de continuer sur ce ton, elle le renverrait positivement chez lui.

Sur ce, Withers le blême passa le thé à la ronde, et M. Dombey, se tournant encore vers Édith, lui dit, toujours avec ce même air comme il faut si glacial :

« Il me semble qu’il y a peu de société ici ?

— Je ne sais ; mais nous ne voyons personne.

— C’est que vraiment, dit Mme Skewton de son sofa, je ne vois pas, quant à présent, avec qui nous pourrions nous lier ici ?

— Il n’y a pas assez de cœurs, dit Édith avec un sourire : singulier sourire qu’on aurait pu appeler le crépuscule d’un sourire, tant une obscure tristesse en voilait tout l’éclat.

— Ma chère Édith se raille de moi, vous voyez, » dit Mme Skewton en remuant la tête. La tête de Mme Skewton remuait quelquefois d’elle-même, comme si un commencement de paralysie tremblotante eût voulu faire concurrence aux mouvements éblouissants de ses diamants.

« Vous êtes déjà venue ici plusieurs fois, si je ne me trompe ? dit M. Dombey s’adressant toujours à Édith.

— Oh ! oui, plusieurs fois. Je crois qu’il n’y a plus un endroit que nous n’ayons visité.

— C’est un beau pays !

— Je le crois. Tout le monde le dit.

— Votre cousin Feenix en raffole, Édith, » interrompit Mme Skewton toujours de son sofa.

La fille tourna légèrement sa belle tête, et un froncement de sourcil presque imperceptible sembla témoigner que l’opinion de son cousin Feenix était bien la dernière à laquelle on dût s’arrêter ; puis elle tourna de nouveau ses yeux vers M. Dombey.

« Pour l’honneur de mon bon goût, dit-elle, je dois avouer que je suis lasse des environs.

— Vous en avez presque sujet, madame, si tous ces charmants tableaux sont de votre main, » reprit M. Dombey en jetant tes yeux sur une foule de petits paysages qu’il avait déjà reconnus pour être des points de vue des environs et qui garnissaient la chambre.

Édith ne répondit pas à ce compliment, et se drapa dans sa dédaigneuse beauté, d’un air étonné.

« Ont-ils en effet cet honneur ? dit M. Dombey. Ne sont-ils pas de vous ?

— Oui, monsieur.

— Et vous êtes musicienne, je le sais déjà.

— Oui.

— Et vous chantez ?

— Oui. »

Elle répondit à toutes ces questions avec une étrange répugnance. C’était toujours la même lutte entre les deux Édith, trait caractéristique de la beauté de cette femme. Cependant elle n’était pas intimidée et se possédait même parfaitement. Elle ne semblait pas non plus vouloir éviter la conversation, car son regard restait attaché sur M. Dombey, et ses gestes, autant que le lui permettait son orgueil, s’adressaient à lui, même quand il gardait le silence.

« Vous avez au moins bien des ressources contre l’ennui, dit M. Dombey.

— Si elles peuvent être efficaces centre l’ennui, répondit-elle, vous les connaissez toutes, je n’en ai pas d’autres.

— Puis-je espérer de les mettre toutes à l’épreuve ? dit M. Dombey avec une galanterie solennelle ; et, déposant un dessin qu’il tenait à la main, il montrait la harpe.

— Oh ! certainement, si vous le désirez. »

À ces mots, elle se leva et sortit de la chambre. En passant devant le sofa, elle lança à sa mère un regard hautain. Ce ne fut qu’un éclair, mais celui qui l’aurait vu y aurait pu lire une foule d’expressions que le sombre sourire dont nous avons déjà parlé, et qu’il fallait presque deviner, couvrait de son ombre.

Le major, qu’on avait complétement oublié pendant ce temps-là, avait roulé une petite table auprès de Cléopâtre et se disposait à faire avec elle une partie d’écarté. M. Dombey, ne connaissant pas le jeu, s’assit auprès d’eux pour prendre une leçon, en attendant le retour d’Édith.

« Nous allons avoir de la musique, je pense, dit Cléopâtre.

— Mme Granger a eu la bonté de nous le promettre, dit M. Dombey.

— Ah ! c’est fort bien. Proposez-vous, major ?

— Non, madame, je ne puis.

— Barbare que vous êtes ! reprit la dame, vous me faites perdre la partie. Vous êtes amateur de musique, monsieur Dombey ?

— Je l’aime beaucoup, madame.

— Oh ! oui, c’est délicieux, dit Cléopâtre en regardant ses cartes ; la musique est pleine de sentiment, elle parle à l’âme. C’est comme un vague souvenir de l’existence primitive. On y retrouve tous les sentiments les plus ravissants ! Savez-vous, dit Cléopâtre, et elle remit sur ses jambes le valet de trèfle qui venait de lui arriver les pieds en l’air, savez-vous ce qui pourrait me tenter de mettre fin à mon existence ?… ce serait l’envie de découvrir ce qu’il y a au fond de tout cela. Que de mystères dans la nature ! Tout nous est caché… Major, à vous de jouer. »

Le major joua ; et M. Dombey, qui regardait pour apprendre, commençait à ne rien comprendre au jeu, car il ne prenait guère intérêt à la partie et se demandait avec surprise pourquoi la belle Édith ne rentrait pas.

Enfin elle parut, alla s’asseoir auprès de sa harpe ; et M. Dombey s’étant levé se plaça à côté d’elle pour l’écouter. M. Dombey n’avait pas grand’goût pour la musique et ne connaissait pas le morceau qu’elle jouait, mais il la vit se pencher sur sa harpe, et peut-être les cordes faisaient-elles vibrer dans le lointain des sons qui lui étaient connus et qui semblaient apprivoiser ce monstre toujours courant sur la voie de fer, et le rendre moins inexorable.

Cléopâtre continuait toujours sa partie, mais rien n’échappait à son regard pénétrant. Ses yeux ne restaient pas fixés sur les cartes ; perçants et mobiles comme ceux de l’oiseau, ils allaient d’un bout de la chambre à l’autre, pour briller à la fois sur la harpe, sur la musicienne, sur l’auditeur, sur tous les objets.

Lorsque la fière beauté eut fini son morceau, elle se leva, reçut les remercîments et les compliments de M. Dombey avec la même froideur dédaigneuse qu’auparavant, et, s’approchant aussitôt du piano, elle préluda.

Oh ! de grâce, Édith Granger, un autre chant que celui-là. Oui, Édith Granger, vous êtes bien belle, vous avez un jeu brillant, votre voix a un beau timbre et une grande étendue ; mais, au nom du ciel, ne jouez pas cet air que sa fille délaissée chantait à son fils qui n’est plus.

Hélas ! il ne le reconnaît pas, cet air ; et, s’il le reconnaissait, quel air joué par sa fille pourrait attendrir ce cœur rigide ! Dors, Florence, dans ta solitude ! Dors ! et paix à tes rêves, quoique la nuit se fasse sombre, que les nuages s’amoncellent et que l’orage gronde au loin !

FIN DU TOME I

Tome deuxième §

Chapitre premier. Un petit échantillon de l’administration du gérant Carker. §

M. Carker, le gérant, est assis à son bureau ; c’est toujours le même homme calme et doucereux ; il est occupé à lire des lettres, dont lui seul a le droit de briser le cachet. De temps en temps, il les annote ou y ajoute des renvois suivant les affaires dont elles traitent ; puis il en fait de petits paquets pour les distribuer dans les bureaux, chacune à sa destination. Ce jour-là, le courrier avait été abondant, et M. Carker avait de la besogne.

À voir cet homme ainsi occupé, à le voir tantôt regarder attentivement une liasse de papiers qu’il tenait à la main, ranger les feuilles autour de lui en petits tas, reprendre une autre liasse, en examiner le contenu en fronçant le sourcil et en pinçant les lèvres ; à le voir classer, trier, méditer tour à tour, on eût pu le prendre aisément pour un joueur de cartes. Ressemblance bizarre à laquelle prêtait singulièrement la mine de M. Carker ! N’était-ce pas l’air réfléchi d’un homme qui étudie son jeu, qui se rend compte du côté fort et du côté faible, qui classe dans sa mémoire chacune des cartes qui passent sous ses yeux, qui connaît exactement leur valeur relative, qui devine le jeu de l’adversaire et ne trahit jamais le sien ?

Quoique les lettres fussent écrites en différentes langues, M. Carker les lisait toutes. S’il n’avait pas été capable de lire tout dans la maison Dombey et fils, c’est qu’il aurait manqué une carte dans le jeu. D’un coup d’œil, il embrassait presque tout, formait des combinaisons, pressentait une affaire, et, à chaque tas, il ajoutait quelque nouvelle combinaison ; on eût dit un homme qui reconnaît les cartes à première vue, et qui, lorsqu’elles sont retournées, calcule dans son esprit tous les coups possibles. Éclairé par les rayons du soleil qui, frappant le châssis vitré, tombaient obliquement sur lui, M. Carker, partenaire un peu trop profond, adversaire beaucoup trop habile, jouait donc son jeu tout seul.

Quoiqu’on ne puisse pas dire précisément qu’il entre dans les instincts sauvages ou domestiques du chat de jouer aux cartes, M. Carker jouait pourtant, lui, et, certes, il tenait du chat des pieds à la tête, (à le voir se réchauffer aux rayons brillants du soleil d’été, qui faisait de la table et du plancher comme un cadran solaire dont il était le chiffre unique. Ses cheveux et ses favoris, dont la couleur n’est jamais bien tranchée, semblent d’une teinte moins franche encore à la lumière éclatante du soleil ; ne dirait-on pas la fourrure d’un chat gris cendré ? voyez-vous ses grands ongles propres et effilés ; voyez-vous comme il a peur de se salir ; comme il s’arrête dans son travail pour guetter les atomes de poussière qui vont tomber sur lui ; comme il souffle délicatement sur sa main douce et blanche, sur son linge fin et lustré ! Regardez-le bien, ce M. Carker le gérant, aux manières insinuantes, aux dents acérées, aux pattes de velours, à l’œil pénétrant, à la langue mielleuse, au cœur dur, à l’habit propre, il est là à l’ouvrage, travaillant avec patience et avec constance, et comme alléché par une proie qu’il espère… Ne vous semble-t-il pas voir un chat aux aguets devant un trou de souris ?

Enfin toutes les lettres sont rangées ; une seule reste encore, mais il la réserve pour un examen tout particulier ; puis, ayant serré dans un tiroir la partie de la correspondance la plus confidentielle, M. Carker agite sa sonnette. Son frère se présente.

« Pourquoi est-ce vous qui venez, quand j’appelle ?

— Le domestique est sorti, et je suis le plus près de vous, répliqua humblement John Carker.

— Le plus près, murmura le gérant ; le bel honneur pour moi ! » Puis lui indiquant du doigt les paquets de lettres ouvertes, il se retourna dédaigneusement dans son fauteuil, et brisa le cachet de la seule lettre qui lui restait dans la main.

« Je suis fâché de vous déranger, James, dit le frère en ramassant les lettres, mais…

— Allons, vous avez encore quelque chose à me dire. Je le savais bien. Qu’est-ce encore ?

M. Carker, le gérant, ne daigna ni lever les yeux, ni les diriger du côté de son frère ; il les tenait toujours fixés sur la lettre, sans l’ouvrir cependant.

« Eh bien ? répéta-t-il avec aigreur.

— Je suis inquiet pour Henriette.

— Pour Henriette ? Henriette qui ?… Je ne connais personne de ce nom-là.

— Elle n’est pas bien : elle a beaucoup changé depuis quelque temps.

— Il y a longtemps, répliqua Carker le gérant, qu’elle a changé ; c’est tout ce que je puis dire.

— Si vous vouliez m’écouter.

— Vous écouter, frère John ? pourquoi ? »

Et en appuyant sur ces mots : frère John, il ne dissimulait pas une intention d’amère raillerie ; puis levant la tête, sans lever les yeux, il ajouta :

« Tout ce que j’ai à vous dire, c’est qu’Henriette Carker a fait son choix il y a longtemps entre ses deux frères. Elle s’en repent peut-être maintenant, mais il faut qu’elle en subisse les conséquences.

— Ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles : Je ne dis pas qu’elle se repent : ce serait une noire ingratitude de ma part que de dire pareille chose. Et pourtant, croyez-moi, James, je suis tout aussi désolé que vous du sacrifice qu’elle a fait.

— Que moi ? s’écria le gérant. Que moi ?

— Je veux dire que je suis aussi désolé de son choix, de ce que du moins vous appelez son choix, j’en suis aussi désolé que vous en êtes irrité.

— Irrité ? répliqua l’autre en montrant toutes ses dents.

— Sinon irrité, du moins mécontent. Mettez le mot que vous voudrez, vous savez ce que je veux dire. Je n’ai nullement l’intention de vous offenser.

— Vous m’offensez dans tout ce que vous faites, répondit le frère en lui lançant un regard menaçant (ce regard fit bientôt place à un sourire, ou plutôt à un mouvement de lèvres qui découvrit ses dents plus loin encore que la première fois) ; emportez ces papiers, s’il vous plaît, j’ai affaire. »

Sa patience glaciale était plus redoutable que sa colère ; aussi Carker le subalterne se dirigea-t-il du côté de la porte ; mais, s’arrêtant sur le seuil, et promenant ses regards autour de la chambre :

« Quand Henriette, dit-il, tenta vainement de plaider devant vous en ma faveur pour apaiser votre première et légitime indignation et justifier ma première faute ; quand elle vous délaissa, James, pour suivre ma mauvaise fortune, et pour se consacrer dans son affection trompée, au service d’un frère ruiné qui, sans elle, était perdu, elle était jeune et belle alors. Si vous consentiez à la voir, si vous vouliez… elle exciterait à la fois votre admiration et votre pitié. »

James Carker pencha la tête en montrant ses dents, de l’air d’un homme qui va répondre à une nouvelle insignifiante : « Ah ! vraiment ? » mais il ne répondit rien.

« Nous pensions alors, vous et moi, qu’elle se marierait jeune, qu’elle aurait une vie heureuse et exempte de peines. Oh ! si vous aviez vu avec quelle gaieté elle renonçait à toutes ces belles espérances, avec quelle gaieté elle entrait dans cette nouvelle voie, pour ne plus jamais regarder derrière elle ; vous ne me diriez pas que son nom vous est maintenant inconnu. »

Le gérant pencha encore la tête, montra encore ses dents en ayant l’air de dire : « C’est curieux ! Vous me surprenez en vérité, » mais il ne dit rien.

« Puis-je continuer ? dit doucement John Carker.

— Votre route ? répliqua son frère en souriant ; si vous voulez avoir cette bonté. »

John Carker, poussant un soupir, se glissait lentement le long de la porte, lorsque la voix de son frère le rappela :

« Si elle marche gaiement dans la voie qu’elle a suivie, dit-il en jetant sur son pupitre la lettre qu’il n’avait pas encore dépliée, et en mettant brusquement ses mains dans ses poches, vous pouvez lui dire que je ne marche pas moins gaiement dans la mienne. Si elle n’a jamais regardé derrière elle, dites-lui que, moi, j’ai souvent regardé en arrière pour me rappeler qu’elle a pris votre défense, et répétez-lui que je suis aussi inébranlable qu’un bloc de marbre. »

Ces dernières paroles furent accompagnées d’un sourire mielleux.

« Je ne lui parle pas de vous. Jamais nous ne causons ensemble de vous. Une fois dans l’année, le jour de votre fête, Henriette dit toujours : Souvenons-nous de James et fasse le ciel qu’il soit heureux !… puis c’est fini.

— Eh bien ! si vous ne lui parlez pas de moi, répétez-vous à vous-même ce que je viens de vous dire ; vous ne le ferez jamais assez. Ce sera pour vous un avertissement de ne jamais prononcer son nom devant moi. Je ne connais pas d’Henriette Carker ; il n’y en a pas pour moi. Si vous, vous avez une sœur, tant mieux pour vous moi, je n’en ai pas. »

M. Carker reprit la lettre à la main, et s’en servit pour indiquer la porte à son frère avec une courtoisie moqueuse. Il la déplia lentement pendant que son frère se retirait, et son regard sombre le suivit jusqu’au moment où il eut quitté la chambre. Puis il se retourna sur son fauteuil et s’apprêta à lire tout à son aise le contenu de cette missive intéressante.

Elle était de son chef, M. Dombey, et datée de Leamington. Quoiqu’il fût fort habile à lire vite les autres lettres, M. Carker lut celle-là lentement : il pesait tous les mots et les épelait pour ainsi dire avec toutes ses dents l’une après l’autre. Quand il l’eut parcourue une fois, il la relut encore et s’arrêta aux passages suivants :

« Je me trouve bien de mon voyage et je ne puis pas encore fixer l’époque de mon retour. Je désire, Carker, que vous vous arrangiez pour venir me voir ici, et que vous me donniez personnellement des détails sur l’état des affaires. J’ai oublié de vous parler du jeune Gay. S’il n’est pas parti par le navire le Fils-et-Héritier, ou si le bâtiment est encore dans les docks, envoyez là-bas un autre jeune homme et gardez-le dans la cité pour le moment. Ma résolution à cet égard n’est pas encore arrêtée. »

« À cela, dit le gérant, il n’y a qu’un petit malheur, c’est qu’il est déjà bien loin, et, ce disant, M. Carker ouvrit jusqu’aux oreilles une bouche élastique comme du caoutchouc.

Ce passage en post-scriptum attira une seconde fois son attention et mit ses dents encore en mouvement.

« Il me semble, dit-il, que mon bon ami le capitaine Cuttle avait dit quelque chose comme cela, quand il voulait faire rester le jeune homme en panne, dans l’espoir de ce revirement. C’est bien dommage qu’il soit si loin !

Il replia la lettre, la tint quelque temps de près ou de loin sur la table, la tournant et retournant dans tous les sens, et son esprit n’était probablement pas autrement ému du contenu, lorsque plusieurs petits coups furent frappés à la porte. C’était Perch, l’homme de peine. Il entra sur la pointe du pied, faisant à chaque pas un profond salut, comme s’il aimait les révérences, et déposa des papiers sur la table.

« Monsieur est toujours occupé ? demanda Perch en se frottant les mains et en tournant sa tête de profil, marque de respect qu’il croyait nécessaire en présence d’un tel personnages, car il n’était pas convenable de tenir la tête droite et de gêner ainsi la vue de M. Carker.

— Qui me demande ?

— Oh ! monsieur, répondit Perch parlant tout bas, à vrai dire, ce n’est pas grand’chose. C’est M. Gills, l’opticien, qui est venu voir s’il y a quelqu’un pour un petit payement, disait-il ; mais je lui ai répondu que vous étiez occupé, monsieur, très-occupé. »

Là-dessus Perch toussa, la main sur la bouche, et attendit des ordres.

« Il n’y a personne autre ?

— Monsieur, dit Perch, je ne voudrais pas prendre sur moi de dire qu’il n’y a personne autre, mais le jeune gars qui est venu ici hier et la semaine dernière, rôde toujours de ce côté ; il a furieusement l’air de n’avoir rien à faire, ajouta Perch en s’interrompant pour fermer la porte, car on le voit toujours dans la cour siffler aux moineaux pour les seriner.

— Vous me disiez qu’il demandait de l’ouvrage, n’est-ce pas, Perch ? demanda M. Carker se penchant sur son fauteuil et regardant l’homme de peine.

— Sans doute, monsieur, dit Perch toussant encore, toujours la main sur la bouche, sans doute qu’il avait l’air de désirer une place et qu’il croyait qu’on pourrait lui donner quelque chose à faire dans les docks, vu l’habitude qu’il a de pêcher à la ligne, mais… Perch branla la tête d’un air qui semblait dire qu’il ne réussirait probablement pas.

— Eh bien ! que dit-il quand il vient ? demanda M. Carker.

— Mais, monsieur, dit Perch toussant une troisième fois, toujours la main sur la bouche, par excès d’humilité, il a l’air de désirer très-humblement pouvoir parler à un de ces messieurs, et il dit qu’il a besoin de gagner sa vie. Mais voyez-vous, monsieur, dit Perch en parlant tout bas (et en même temps il se retourna pour donner dans la porte, qui était cependant bien fermée, un bon coup de poing et de genou. On eût dit qu’il allait dévoiler un secret d’État), il y a une chose que je ne puis pas digérer : croiriez-vous que ce petit drôle là flâne par ici répandant partout le bruit que sa mère a nourri le petit monsieur de notre maison et qu’il espère bien que notre maison s’occupera de lui pour la peine. Ah ! monsieur, continua Perch, dans ce temps-là, ma femme nourrissait une petite fille ; une petite, monsieur, qui était bien la mieux portante que n’importe quel mioche que nous nous soyons jamais permis d’ajouter à la famille. Eh bien ! là, bien vrai, je n’aurais jamais pris la liberté de laisser entendre que Mme Perch aurait pu être la nourrice aussi bien qu’une autre. Oh ! non, jamais, et ce serait à recommencer, que je ferais encore de même. »

M. Carker lui fit une grimace de requin, mais d’un air distrait et préoccupé.

« Peut-être, ajouta Perch après un moment de silence et après avoir toussé une quatrième fois, ferais-je bien de lui dire qu’il ne remette plus les pieds ici, ou sinon qu’on le dénoncera à la police et qu’on le fourrera en prison. Dame ! on peut bien craindre pour sa sûreté personnelle. Je suis de ma nature fort craintif, et puis la position de Mme Perch m’a mis les nerfs dans un tel état ! oh ! je ne balancerais pas à jurer que ce garçon-là est un vaurien !

— Je veux le voir, Perch, dit M. Carker, amenez-le-moi.

— Oui, monsieur. Mais… pardon, monsieur, je dois prévenir monsieur que le gars n’a pas l’air commode, et Perch restait indécis à la porte.

— N’importe, s’il est là, amenez-le-moi. Je recevrai M. Gills tout à l’heure. Priez-le d’attendre. »

M. Perch salua, puis fermant la porte avec le même soin et les mêmes précautions que s’il ne devait pas l’ouvrir de huit jours, il alla chercher son vaurien au milieu des moineaux de la cour. Lorsqu’il fut sorti, M. Carker se posta devant la cheminée, dans son attitude favorite, et resta debout le regard fixé sur la porte : ses lèvres entr’ouvertes pour sourire et toutes ses dents supérieures en étalage, avec l’air d’un faux bonhomme, ou d’un chat qui se réveille pour sauter sur sa proie.

Perch ne fut pas longtemps à revenir, ses pas étaient suivis d’une paire de grosses bottes qui faisaient un bruit infernal dans le corridor. On aurait cru entendre marcher des boîtes.

« Allons ! avancez donc par ici, criait Perch, sans avoir le moins du monde égard aux convenances, quoique cette brusque façon d’annoncer les étrangers ne fût pas dans ses habitudes.

Perch donc introduisit en présence de M. Carker un jeune gaillard de quinze ans, solidement bâti, à la figure ronde et vermeille, à la tête ronde et luisante, aux yeux ronds et noirs, aux membres arrondis, au corps rond, et pour que tout fût rond dans sa personne, il portait à la main un chapeau rond, dépourvu de toute espèce de rebord.

Sur un signe impératif de M. Carker, Perch, aussitôt après avoir amené l’étranger en présence de son maître, sortit de la chambre. À peine le visiteur et M. Carker furent-ils restés seuls, que celui-ci, sans aucune espèce de préliminaire, le saisit à la gorge et le secoua d’une si belle manière, qu’on eût dit que sa tête allait se détacher de ses épaules. Le pauvre garçon, tout pétrifié, ne put s’empêcher de tourner des yeux effarés sur le monsieur aux nombreuses dents blanches qui était en train de l’étrangler, et sur les murs de la chambre, voulant au moins, s’il était réellement étranglé, contenter sa curiosité en jetant ses derniers regards sur cette mystérieuse demeure dans laquelle il avait pénétré, imprudence qu’il payait si cher. Enfin il essaya de parler :

« Allons ! monsieur, s’il vous plaît, laissez-moi tranquille.

— Que je te laisse ! dit M. Carker. Comment, que je te laisse ! Je te tiens maintenant ! n’est-ce pas que je te tiens ? La réponse à cette question ne pouvait être qu’affirmative, car il le tenait ferme. Maudit chien que tu es, dit M. Carker serrant les mâchoires, je vais t’étrangler. »

Là-dessus Biler se mit à pleurnicher en disant :

« Est-ce que vraiment il m’étranglera ? Oh ! non, il ne le fera pas. Qu’est-ce qu’il me veut donc celui-là ? Pourquoi n’étrangle-t-il pas quelqu’un d’aussi fort que lui, au lieu de s’en prendre à moi ? »

Le pauvre Biler, en se voyant reçu d’une façon si extraordinaire, avait perdu son aplomb, et lorsque sa tête eut repris une position moins chancelante, qu’il regarda M. Carker dans le blanc des yeux, ou plutôt dans le blanc des dents, et qu’il l’entendit grogner contre lui, il eut peur, il eut la faiblesse de pleurer pour tout de bon.

« Je ne vous ai rien fait, monsieur, dit Biler, autrement Robin, autrement encore le rémouleur, mais dont le vrai nom patronymique était Toodle.

— Jeune drôle, répondit M. Carker, lâchant prise peu à peu et reculant d’un pas pour reprendre son attitude favorite, quelles sont vos intentions en osant venir ici ?

— Je n’ai pas de mauvaises intentions, monsieur, répondit Robin en pleurnichant ; et en même temps il portait une main à sa gorge et se frottait les yeux du revers de l’autre. Je ne reviendrai plus, monsieur ; je venais seulement demander de l’ouvrage.

— De l’ouvrage ! petit Judas ! dit M. Carker en le regardant bien en face ; n’es-tu pas le vagabond le plus fainéant de Londres ? »

Ce reproche, qui affecta beaucoup M. Toodle le jeune, n’en était pas moins fort mérité ; aussi ne répondit-il rien pour se justifier. Il était là immobile, regardant M. Carker d’un air épouvanté, comme accablé par sa conscience et ses remords. Quant à son regard, M. Carker le fascinait, car il ne le détourna pas un seul instant de lui.

« N’es-tu pas un voleur ? dit M. Carker les mains dans ses poches de derrière.

— Non, monsieur, dit Robin voulant se défendre.

— Si, tu es un voleur.

— Mais non, monsieur, je ne suis pas un voleur, dit Robin en sanglotant. Je n’ai jamais volé, monsieur, croyez-le bien. Je suis entré, c’est vrai, dans une mauvaise route le jour où je me suis mis à faire la chasse aux moineaux et à parier à la course. Il y a plus d’un bourgeois, bien sûr, dit Toodle dans un accès de repentir, qui pense que des oiseaux qui chantent c’est pourtant une compagnie bien innocente. Eh bien ! on ne sait pas combien c’est dangereux ces petites créatures-là et où elles peuvent vous conduire. »

Les oiseaux, en tout cas, paraissaient l’avoir conduit à porter un singulier accoutrement : une mauvaise veste de velours, une culotte usée par le temps, un petit gilet rouge étriqué, ressemblant plutôt à un hausse-col, et laissant voir une large bande des carreaux bleus de sa chemise, sans compter le fameux chapeau en question.

« Depuis que les oiseaux m’ont ensorcelé, j’ai à peine mis le pied à la maison, dit Robin, il y a bien de cela dix mois. Comment oserais-je aller chez nous, quand je fais pitié à tout le monde ? Je ne sais pas comment, dit Biler qui pleurait comme un veau, en se salissant les yeux avec le parement de sa veste, je ne sais pas comment je n’ai pas été me noyer vingt fois. »

Se noyer vingt fois était un tour de force dont le pauvre garçon ne se serait pas dit capable, si les dents de M. Carker, agissant sur lui comme une machine électrique, n’eussent fait jaillir les mots de sa bouche à tort et à travers.

« Tu es un joli coco, dit M. Carker en branlant la tête ; on a semé pour toi de la graine de chanvre, mon bel ami !

— Hélas ! reprit le malheureux Biler sanglotant encore, et toujours aux dépens de son parement ; il y a des moments où je voudrais bien qu’elle fût assez grande pour en faire une corde à mon cou. Mes misères n’ont commencé que le jour où je me suis mis à filer, monsieur ; mais je ne pouvais faire autre chose que de filer.

— Que de quoi ? dit M. Carker.

— Que de filer, monsieur, filer de l’école.

— C’est-à-dire de faire semblant d’aller à l’école et de n’y pas aller, dit M. Carker.

— Oui, monsieur, c’est ce qu’on appelle filer, reprit l’ex-rémouleur fort affligé. J’étais houspillé dans les rues quand je passais, et battu à l’école. Alors j’ai filé, je me suis caché, et c’est comme ça que ça a commencé.

— Et tu viens me dire que tu demandes une place ! dit M. Carker qui, le reprenant à la gorge, le souleva de terre à la force du poignet, l’examinant en silence pendant quelques instants à bras tendu.

— Je vous serais bien reconnaissant si vous vouliez m’essayer, » répliqua le jeune Toodle d’une voix étouffée.

M. Carker le poussa rudement dans un coin, et agitant sa sonnette :

« Dites à M. Gills d’entrer. »

Cependant le pauvre Robin, obéissant sans mot dire au mouvement qui lui était imprimé, osait à peine respirer et ne détournait pas les yeux de la figure de M. Carker.

Perch, répondant à l’appel du gérant, avait paru ; et trop respectueux pour témoigner la moindre surprise à la vue de ce malheureux, ou pour avoir l’air de le reconnaître, il introduisit aussitôt l’oncle Sol.

« Monsieur Gills, dit M. Carker, veuillez vous asseoir. Comment va la santé ? Elle me paraît toujours bonne.

— Je vous remercie, monsieur, répondit l’oncle Sol ; et tout en parlant il tira de son portefeuille des billets de banque qu’il présenta à M. Carker. Je n’ai d’autre infirmité que la vieillesse. Nous disons six cent vingt-cinq francs, monsieur.

Carker, toujours souriant, prit un papier dans un de ses nombreux tiroirs, y écrivit quelques mots, et y apposant sa signature le donna à l’oncle Sol en disant :

« Vous êtes aussi juste, aussi exact que vos chronomètres, monsieur ; c’est parfait !

— Le Lloyd ne parle pas du navire le Fils-et-Héritier, monsieur ? dit l’oncle Sol, dont la voix ordinairement tremblante semblait l’être davantage encore en ce moment.

— Non, répondit Carker, on n’en dit rien. Il paraît qu’il y a eu des tempêtes, et le navire aura été probablement à la dérive.

— Pourvu, mon Dieu ! qu’il ne lui soit rien arrivé ! dit le vieux Sol.

— Pourvu, mon Dieu ! qu’il ne lui soit rien arrivé ! » sembla répéter M. Carker, mais sans parler, suivant son habitude, et de cet air dont l’expression fit trembler par souvenir le jeune Toodle, témoin silencieux de l’entretien.

« Monsieur Gills, ajouta tout haut M. Carker en se renversant sur son fauteuils, vous devez beaucoup regretter votre neveu. »

L’oncle Sol secoua la tête et poussa un profond soupir.

« Monsieur Gills, reprit M. Carker en promenant doucement sa main sur son menton, les yeux fixés sur l’opticien ; ce serait une société pour vous que d’avoir un jeune homme dans votre boutique maintenant, et vous m’obligeriez beaucoup si vous vouliez occuper quelqu’un dans votre maison. Je sais bien que la besogne n’est pas forte, ajouta vivement M. Carker, comme pour prévenir une objection, mais vous pouvez l’employer à nettoyer la boutique, à polir les instruments, à faire les courses. Eh bien ! monsieur Gills, voici votre affaire. »

Solomon Gills abaissa ses lunettes sur son nez et regarda le jeune Toodle qui se tenait tout debout dans son coin : on eût dit, comme toujours, que sa tête sortait d’un baquet d’eau froide ; son petit gilet se levait et s’abaissait suivant les agitations de son cœur, et ses yeux, toujours fixés sur M. Carker, ne semblaient pas s’occuper de son futur patron.

« Eh bien, monsieur Gills, dit Carker, voulez-vous lui donner une place chez vous ? »

Le vieux Sol, sans être précisément enthousiasmé du sujet qu’on lui proposait, répondit qu’il était heureux de trouver une occasion, quelque petite qu’elle fût, d’obliger M. Carker dont les désirs étaient pour lui des ordres, et que le petit aspirant de marine verrait avec bonheur à son foyer un étranger envoyé par M. Carker.

À ces mots, M. Carker mit complétement à nu ses gencives et ses dents : ce qui fit trembler de plus en plus le pauvre Toodle, qui continuait de tout entendre sans rien dire ; il témoigna à M. Gills, de la manière la plus affable, combien il le remerciait de sa politesse.

« Eh bien ! monsieur Gills, c’est entendu, dit-il en lui tendant la main. Je compte sur vous. Je vous laisserai ce garçon jusqu’à ce que j’aie vu ce qu’on peut en faire, et s’il mérite qu’on s’intéresse à lui. Je me considère comme son répondant, monsieur Gills, continua M. Carker en envoyant un large sourire à l’adresse de Robin, qui en trembla de tous ses membres. Je vous serai donc bien obligé de le surveiller de près et de me donner des renseignements sur sa conduite. Cette après-midi, en retournant chez moi, j’irai adresser une ou deux questions à ses parents, gens fort respectables, pour m’édifier complétement sur son compte ; et, cela fait, monsieur Gills, je vous l’enverrai demain matin. Adieu ! »

Le sourire qu’il fit à Solomon Gills quand celui-ci se retira laissait voir une rangée de dents si formidable, que le pauvre vieillard, tout troublé, en éprouva un malaise indicible. Il revint chez lui la tête remplie des plus lugubres pensées : il ne voyait que mers orageuses, que navires en détresse, que passagers qui se noient, et au milieu de ce triste tableau apparaissait toujours une vieille bouteille de madère ensevelie pour ne plus revoir le jour.

« Allons, mon garçon, dit Carker mettant la main sur l’épaule du jeune Toodle et l’amenant au milieu de la chambre, tu m’as entendu ?

— Oui, monsieur.

— Tu es assez grand peut-être pour comprendre, poursuivit son protecteur, que, si tu as jamais l’intention de me tromper ou de me jouer des tours, il aurait beaucoup mieux valu pour toi aller te jeter à la rivière une fois pour toutes que de venir ici. »

En fait de choses que son intelligence pouvait saisir, cette observation de M. Carker était celle que Robin comprenait le mieux.

« Si tu m’as fait le moindre mensonge, ajouta M. Carker, ne reparais jamais devant moi ; si tu m’as dit la vérité, va m’attendre cette après-midi dans le voisinage de la maison de ta mère. Je partirai d’ici à cinq heures et je me rendrai chez ta mère à cheval. Maintenant donne-moi l’adresse. »

Robin donna l’adresse de ses parents ; il la dicta lentement pour laisser le temps à M. Carker de l’écrire ; il l’épela même une seconde fois lettre par lettre, comme s’il craignait que l’omission d’une lettre ou d’un point sur un i ne devînt la cause de sa perte. Puis M. Carker le mit dehors, et Robin, ses yeux ronds toujours fixés sur son protecteur jusqu’au dernier instant, disparut pour le moment.

M. Carker ne manqua pas d’ouvrage dans le courant de la journée et montra ses dents à beaucoup de monde. Au bureau, dans la cour, dans la rue, à la Bourse, les dents de M. Carker brillèrent dans tout leur éclat. Cinq heures arrivèrent bientôt ainsi que le cheval bai de M. Carker, et M. Carker monta à cheval avec ses dents, qu’il continua à faire voir le long de Cheapside.

À cette heure il n’est pas facile, même quand on le voudrait, d’aller vite à cheval à travers la foule et les obstacles de la Cité ; mais M. Carker ne tenait pas à aller vite et il mit son cheval au petit pas, choisissant son chemin à travers les chariots et les voitures, évitant surtout, autant que possible, les endroits humides et sales des rues boueuses par lesquelles il passait, et se donnant mille peines pour se conserver lui et son coursier à l’abri de toute souillure. Son cheval allait l’amble ; M. Carker regardait les passants, quand tout à coup il rencontra les yeux ronds de la tête luisante de Robin, qui semblait ne l’avoir pas perdu de vue un instant ; le jeune garçon s’était ceint les reins de son mouchoir de poche, roulé comme une anguille, sans doute pour mieux se mettre en mesure de suivre M. Carker, quelle que fût son allure.

Cette attention, très-flatteuse sans doute pour M. Carker, avait quelque chose d’insolite qui ne tarda pas à attirer les regards des autres passants : aussi profita-t-il d’un passage et d’une rue plus propres pour prendre le trot. Robin prend immédiatement aussi le trot ; M. Carker met son cheval au grand galop, Robin le suit toujours ; puis au petit galop ; peu importe, Robin est toujours là. Toutes les fois que M. Carker tournait les yeux du côté de Toodle, il le voyait toujours tenant le même pas que lui, sans fatigue apparente, et travaillant des coudes en courant, d’après la méthode généralement adoptée par les gens qui font profession de courir par gageure.

Il y avait sans doute quelque chose de risible dans cette assiduité du jeune Toodle à suivre ainsi M. Carker ; mais c’était une preuve de l’influence que son protecteur avait déjà sur lui ; il feignit donc de n’y point faire attention et continua sa route du côté de la demeure des Toodle. Comme il ralentissait sa marche, Robin passa devant lui pour lui indiquer les détours, les rues à prendre, et quand il appela un homme placé devant une porte cochère pour garder son cheval durant la visite qu’il allait faire dans les nouvelles bâtisses qui avaient succédé à Staggs-Garden, Robin était à son poste pour tenir l’étrier à M. Carker pendant qu’il descendait de cheval.

« Allons ! dit M. Carker en le prenant par l’épaule, viens avec moi. »

Cette visite au toit paternel inquiétait évidemment l’enfant prodigue ; mais comme M. Carker le poussait toujours en avant, il fut bien obligé de ne pas se tromper de porte et de se laisser conduire au milieu de ses frères et sœurs, de se laisser enfin asseoir de force à la table de famille. En voyant le jeune déserteur sous la poigne d’un étranger, toute la famille fit entendre un cri d’effroi général ; le cœur de l’enfant prodigue, qui aperçut, au milieu de tous ses frères et sœurs, sa mère pâle et tremblante tenant son enfant dans les bras, en fut tellement touché, qu’il se mit à crier aussi, faisant chorus avec eux.

Il n’y avait plus de doute ; si l’étranger n’était pas le préfet de police en personne, ce devait être quelqu’un de sa bande ; aussi les jeunes enfants, en le voyant, poussèrent les hauts cris, tandis que les plus petits, incapables de maîtriser les émotions de leur âge, se jetèrent à la renverse en gigotant de toutes leurs forces, comme de jeunes serins épouvantés par la vue d’un oiseau de proie.

Enfin la pauvre Polly, parvenant à se faire entendre au mi-lieu de ce vacarme, lui dit les lèvres toutes tremblantes :

« Oh ! Robin, mon pauvre garçon, qu’as-tu donc fait ?

— Rien, ma mère, dit Robin d’une voix piteuse, demandez au monsieur.

— N’ayez pas peur, dit M. Carker, je ne veux pas lui faire de mal, bien au contraire.

À ces mots, Polly, qui n’avait pas encore pleuré, se mit à pleurer comme les autres.

Les grands Toodle qui, au premier abord, s’étaient disposés à délivrer leur frère, desserrèrent leurs poings, et les petits Toodle se réunissant en grappes autour de la robe de leur mère, la tête cachée sous leurs bras potelés, regardaient leur coquin de frère et son ami inconnu. Chacun bénissait le monsieur aux belles dents, qui ne demandait qu’à faire du bien à Biler.

« Ce garçon est votre fils, madame ? dit M. Carker à Polly en donnant à Toodle une petite tape sur la joue.

— Oui, monsieur, et Polly tout en larmes fit une révérence. Oui, monsieur.

— Un mauvais fils, je le crains ? dit M. Carker.

— Il n’a jamais été mauvais pour moi, répliqua Polly.

— Pour qui donc l’a-t-il été ?

— Il a été un peu mauvais sujet, monsieur, répliqua Polly cherchant à modérer les efforts désespérés que faisait son bébé pour s’élancer à travers l’espace sur Biler ; il a fréquenté de mauvaises sociétés ; mais il a connu le malheur maintenant, monsieur, et j’espère qu’il va mieux se conduire.

M. Carker regarda Polly, admira la propreté de la chambre, la bonne tenue des enfants, vit la simple figure des Toodle, père et mère, répétée partout sur les bonnes petites figures qui l’entouraient, puis sembla avoir atteint le but réel de sa visite.

« Votre mari, dit-il, n’est pas ici, je présume ?

— Non, monsieur, reprit Polly ; il est au bout de la ligne à présent. »

Ces dernières paroles soulagèrent le pauvre Robin, dont toutes les facultés se concentraient sur son protecteur ; c’est à peine s’il détachait ses yeux de M. Carker, pour tourner un moment un triste regard sur sa mère.

« Eh bien ! dit M. Carker, je vais vous dire comment j’ai mis la main sur votre fils, qui je suis et ce que je vais faire pour lui. »

C’est ce que fit M. Carker à sa manière ; il dit que sa première intention avait été d’effrayer d’une façon terrible ce présomptueux jeune homme pour avoir osé se présenter dans la maison Dombey et fils ; qu’il s’était adouci, prenant en considération sa jeunesse, son repentir et ses parents.

« J’ai peur, ajoutait-il, de m’avancer si vite pour ce garçon-là et de m’exposer ainsi aux reproches des gens prudents, mais ce que je fais, je le fais de moi-même et pour moi-même, à mes risques et périls. Il est bien entendu que les anciens rapports de la mère de Robin avec M. Dombey n’ont rien à faire ici ; M. Dombey est hors de cause, c’est moi, moi seul, Carker, qui endosse toute cette affaire-là. »

M. Carker, faisant sonner bien haut sa bonté, que toute la famille, du reste, portait aux nues, donna à entendre, indirectement, il est vrai, mais assez clairement, que la fidélité, l’attachement et le dévouement de Robin lui étaient dus pour toujours, et que c’était la moindre des choses à laquelle il pût prétendre. Robin fut tellement ému de l’extrême confiance qu’on avait en lui, qu’il restait là, immobile, à regarder son ange tutélaire ; de grosses larmes coulaient le long de ses joues, et il remuait sa tête luisante en signe de promesse, avec tant d’activité, qu’elle branlait comme le matin même sous la main de son protecteur.

Polly, qui avait passé Dieu sait combien de nuits sans sommeil à cause de son vagabond de fils qu’elle n’avait pas vu depuis bien des mois, se serait agenouillée devant M. Carker comme devant un bon ange… malgré ses dents. Mais M. Carker se levant pour prendre congé, elle se contenta de le remercier dans toute l’effusion de son cœur de mère, appelant sur lui les bénédictions du ciel. Certes, pour le service qu’avait rendu M. Carker, ces remercîments, vraie monnaie du cœur, étaient une assez forte somme de reconnaissance, pour qu’il redût beaucoup dessus. Il aurait pu lui rendre le tout et se croire encore trop bien payé.

Au moment où Carker se dirigea vers la porte, à travers toute la marmaille, Robin revint vers sa mère, la serrant avec son petit frère dans ses bras comme pour leur demander pardon.

« Je vais piocher dur, chère mère, maintenant. Je vous le jure sur mon âme.

— Allons, filon enfant, c’est bien, sois laborieux ; je suis sûre que tu vas travailler pour notre bonheur et pour le tien ; puis elle l’embrassa en pleurant. Mais tu reviendras me parler quand tu auras dit adieu au monsieur ?

— Je ne sais pas, ma mère. » Robin balbutia et baissa les yeux. « Mon père, quand revient-il à la maison ?

— Pas avant deux heures du matin.

— Je reviendrai, mère chérie, » s’écria Robin.

Puis traversant le groupe de ses frères et de ses sœurs, qui accueillaient sa promesse par des cris de joie, il se hâta d’aller rejoindre M. Carker.

« Qu’y a-t-il donc ? dit Carker qui avait entendu la conversation. Est-ce que tu as un père méchant, hein ?

— Non, monsieur, répliqua Robin, tout étonné. Il n’y a pas de père meilleur et plus doux que le mien.

— Eh bien ! pourquoi ne veux-tu pas le voir ? demanda son protecteur.

— Il y a une si grande différence entre un père et une mère, monsieur, répondit Robin en balbutiant. Il aurait bien de la peine à croire que je vais mieux me conduire maintenant, quoiqu’il ne demande pas mieux que de le croire… tandis qu’une mère… elle croit toujours le bien, monsieur, du moins, j’en suis sûr pour ma mère, que Dieu bénisse ! »

M. Carker ouvrit la bouche, mais il ne dit plus rien avant d’être remonté sur son cheval et d’avoir payé l’homme qui le gardait ; puis regardant du haut de sa monture la figure attentive et éveillée du jeune Toodle, il lui dit :

« Tu viendras me voir demain matin ; on t’indiquera la demeure du vieux monsieur, du vieux monsieur qui était avec moi ce matin et où tu dois aller, tu te rappelles bien ?

— Oui, monsieur.

— Je porte un très-grand intérêt à ce vieux monsieur, et en le servant, tu me serviras, mon garçon. Comprends-tu ? C’est bien, ajouta-t-il, car il voyait la figure de Toodle s’épanouir, ce qui faisait entendre qu’il saisissait fort bien. Je vois que tu comprends. J’ai besoin d’avoir des détails sur ce vieux monsieur, sur sa vie de tous les jours ; car je lui veux beaucoup de bien. Il m’importe particulièrement de connaître les visites qu’il reçoit. Comprends-tu ? »

Robin fit un signe de tête résolu et répondit :

« Oui, monsieur.

— Je voudrais savoir s’il a des amis dévoués et qui ne l’abandonnent pas ; car il vit bien seul maintenant, le pauvre homme ! Je voudrais savoir si ses amis l’aiment réellement lui et son neveu qui est parti. Il y a une jeune demoiselle qui ira le voir peut-être ; c’est sur elle principalement que je désire avoir les renseignements les plus complets.

— J’y ferai bien attention, monsieur, dit Toodle.

— Fais bien attention aussi à ne parler de mes affaires à personne autre qu’à moi, reprit Carker en rapprochant sa figure avec un terrible sourire de celle du jeune homme et en lui frappant sur l’épaule avec le manche de sa cravache.

— Je n’en parlerai à personne au monde, repartit Robin secouant la tête.

— Ni là, dit M. Carker, indiquant du doigt la maison qu’il venait de quitter, ni nulle part. Je verrai jusqu’à quel point tu es fidèle et reconnaissant. C’est une épreuve que je veux faire. »

Dans les paroles de M. Carker, dans le mouvement de ses dents se montrant au grand jour et le branlement de sa tête, il y avait autant de menace que de promesse. Puis il se détacha des yeux de Robin toujours cloués sur lui, comme s’il l’avait ensorcelé corps et âme, et continua sa route. S’apercevant, après quelques instants de marche, que son page dévoué, toujours ceint de son anguille pour la course, le suivait encore de la même manière, au grand amusement des passants, il modéra le trot de son cheval et donna l’ordre au jeune Toodle de s’éloigner. Pour s’assurer qu’il lui obéissait, il se tourna sur sa selle. Chose curieuse ! Robin, tout en s’en allant, ne pouvait s’empêcher de regarder en arrière à chaque instant, comme s’il lui était complétement impossible de détacher ses yeux de son protecteur ; aussi, faute de faire attention devant lui, se trouva-t-il bientôt bousculé à coups de poing et à coups de coude par les passants impatientés. Mais il était tellement absorbé ailleurs, qu’il n’y prenait seulement pas garde : tout lui était indifférent !

Quant à M. Carker, il allait au pas, avec l’air satisfait d’un homme qui a bien employé sa journée et qui revient le cœur content. Gracieux et aimable autant qu’on peut l’être, Carker trottait dans les rues, le long des maisons, fredonnant un air tendre.

C’était comme le ron ron d’un matou : Carker était si joyeux !

Et de fait, M. Carker, dans les rêves de son imagination, se voyait à peu près comme un heureux minet étendu devant l’âtre, aux pieds d’une certaine personne, tout prêt, suivant l’occasion, à sauter, à déchirer, à égratigner ou bien à faire patte de velours. N’y avait-il pas par hasard quelque oiseau en cage qu’il couvait des yeux ?

« Une bien jeune demoiselle, pensait M. Carker, tout en chantonnant. Mais oui ! la dernière fois que je l’ai vue, ce n’était encore qu’une enfant. Elle avait, je m’en souviens, des yeux et des cheveux noirs, et une agréable figure ; oui, fort agréable, même jolie, vraiment. »

Toujours plus content, toujours plus aimable, Carker, qui fredonne jusqu’à en faire vibrer toutes ses dents, continue de choisir en trottant les chemins les plus propres et arrive au coin de la rue où se trouve la sombre demeure de M. Dombey. Il avait été si occupé à tendre sa toile tout le temps pour y prendre de bonnes et honnêtes figures, qu’il ne pouvait pas croire qu’il fût encore arrivé. Cependant, à l’aspect bien connu des hautes et tristes maisons de la rue, il arrêta brusquement son cheval à quelques pas de la porte de M. Dombey : Pourquoi s’est-il ainsi arrêté brusquement ? Pourquoi cet air de surprise ? Une petite digression est nécessaire pour l’expliquer au lecteur.

M. Toots, délivré du joug des Blimber, et, entré en possession d’une partie de sa fortune, que les exécuteurs testamentaires ne pouvaient lui enlever (ce qu’il avait l’habitude de répéter tous les soirs à M. Feeder pendant les derniers six mois de son séjour dans la maison, et toujours comme une nouvelle toute fraîche), M. Toots, dis-je, s’appliqua tout entier et avec ardeur à la science de la vie. Brûlant du désir de fournir une carrière brillante et distinguée, M. Toots s’était mis dans ses meubles. Une chambre de son appartement était spécialement destinée au turf. Il l’avait ornée des portraits des chevaux vainqueurs à la course, sans s’y intéresser pourtant le moins du monde, et y avait placé un divan pour y reposer ses airs nonchalants. Dans cette délicieuse retraite, M. Toots se livrait à la culture de ces arts d’agrément destinés à adoucir et à policer les mœurs. Son maître par excellence était un personnage intéressant nommé Coq-Hardi, fort en réputation à la taverne du Blaireau noir.

Dans la saison la plus chaude de l’année, il portait une redingote blanche à long poil, et sous le prétexte d’enseigner l’art de la boxe à M. Toots, il lui administrait des coups de poing sur la tête trois fois la semaine pour la bagatelle de douze francs par leçon.

Ce Coq-Hardi, le dieu des arts pour M. Toots, lui procura un garçon de café pour lui apprendre le carambolage, un grenadier pour lui apprendre l’escrime, un maquignon pour lui apprendre l’équitation, un gentleman de Cornouailles pour lui apprendre la lutte et la savate ; enfin deux ou trois autres individus du même genre, tous également familiers dans la connaissance des beaux-arts. Sous de tels auspices, M. Toots ne pouvait manquer de faire des progrès rapides, et ce fut sous leurs yeux qu’il se mit à l’œuvre.

Les choses allaient leur train ; mais tous ces messieurs, avaient beau briller à ses yeux du vernis de la nouveauté, Toots, sans trop savoir pourquoi, se sentait inquiet et mal à l’aise. Sa vie désœuvrée n’était pas exempte de soucis : au bon grain se mêlait une ivraie que Coq-Hardi lui-même ne pouvait déraciner de son cœur. Il était en proie à des vautours cruels, dont Coq-Hardi lui-même ne pouvait triompher.

Rien ne paraissait faire autant de bien à M. Toots que d’aller sans cesse à la porte de M. Dombey pour y déposer des cartes. Dans tout le royaume de la Grande-Bretagne, ce royaume immense où le soleil ne se couche jamais, ni les percepteurs non plus, il n’y avait pas un percepteur de taxes qui fût plus régulier et plus persévérant dans ses visites que M. Toots.

Par exemple, M. Toots ne montait jamais. Il s’arrêtait toujours à la porte en grande toilette, pour remplir les mêmes devoirs de politesse.

« Oh bonjour ! disait premièrement M. Toots au domestique. Pour M. Dombey, disait secondement M. Toots donnant sa carte. Pour Mlle Dombey, » disait troisièmement M. Toots en donnant une seconde carte.

Puis M. Toots se retournait, comme pour s’en aller, mais le domestique, qui le connaissait, savait bien que c’était une frime ; qu’il ne s’en allait pas le moins du monde.

« Oh ! je vous demande bien pardon, disait M. Toots comme si une pensée lui était tout à coup revenue à l’esprit. Mademoiselle Nipper est-elle à la maison ?

— Je le pense, mais je n’en suis pas sûr, » répondait invariablement le domestique. »

Puis il tirait une sonnette qui donnait dans les chambres d’en haut, regardait dans l’escalier et répondait qu’elle y était et qu’elle allait descendre. En effet, miss Nipper paraissait et le domestique se retirait.

Alors M. Toots, riant et rougissant à la fois, lui disait :

« Oh ! comment vous portez-vous ? »

À quoi Suzanne répondait, en le remerciant, qu’elle se portait bien.

« Et Diogène, comment va-t-il ? Seconde question de M. Toots.

— Très-bien, répondait Suzanne. Mlle Florence l’aime de plus en plus. »

Et là-dessus M. Toots riait aux éclats ; c’étaient comme les glouglous d’une bouteille de champagne qu’on débouche.

« Mlle Florence se porte très-bien, ajoutait Suzanne.

— Oh ! ça ne fait rien, » répliquait invariablement M. Toots, et puis il s’éloignait au galop.

Décidément M. Toots avait dans le coin de son cerveau quelque idée nuageuse que si avec le temps, il parvenait à obtenir la main de Florence, à laquelle il aspirait, il serait le plus heureux des hommes. Il est certain que M. Toots, après bien des tours et des détours, en était arrivé à ce résultat et qu’il s’y tenait. Son cœur était touché, blessé ; bref, il était amoureux. Un soir, il s’était mis en quatre pour faire un acrostiche sur le nom de Florence : l’idée seule qu’il en eut lui avait fait venir les larmes aux yeux : il avait passé toute la nuit à y songer, mais il n’était jamais allé plus loin que ces mots : Femme adorable. C’était là que l’avait abandonné l’inspiration poétique qui l’avait soutenu dans le cours des lettres initiales qu’il avait écrites, en tête des sept autres vers… à faire.

En dehors de ce procédé adroit et diplomatique, qui consistait à déposer chaque jour une carte chez M. Dombey, la cervelle de M. Toots n’avait pas fait jusqu’ici beaucoup de frais pour aviser aux moyens de posséder l’objet qui captivait son cœur. Mais un jour une idée profonde frappa l’esprit de M. Toots : il se dit que ce serait un grand pas de fait s’il pouvait entrer dans les bonnes grâces de Suzanne Nipper et la préparer ainsi à recevoir quelque confidence sur l’état de son âme.

Comme préliminaires du roman, quelques petites amabilités adressées à la jeune dame pour la gagner semblaient devoir être d’un bon effet ; mais le pauvre Toots, incapable de dresser son plan lui-même, alla consulter Coq-Hardi, sans pour cela le mettre dans le secret : il lui dit simplement qu’un de ses amis, du Yorkshire, lui avait écrit pour lui demander son opinion dans un cas de ce genre. Coq-Hardi répondit que sa devise était : Marcher et vaincre ; ou encore : Quand vous avez votre ennemi en face, il faut le découdre, ou bien encore : Quand le vin est tiré, il faut le boire. M. Toots, donnant à ce langage figuré l’interprétation la plus favorable à ses vues, prit l’héroïque résolution d’en découdre, c’est-à-dire d’embrasser miss Nipper pas plus tard que le lendemain.

Le lendemain donc, M. Toots, déployant au grand jour quelques-unes des merveilles de la maison Burgess et compagnie, se rendit chez M. Dombey pour mettre son dessein à exécution. Mais le cœur lui manqua en approchant du théâtre de ses futurs exploits ; car, bien qu’il fût trois heures de l’après-midi lorsqu’il arriva devant la maison, il en était déjà six quand il frappa à la porte.

Tout se passa, comme à l’ordinaire, jusqu’au moment où Suzanne lui dit que sa jeune maîtresse se portait bien, et que M. Toots lui eut répondu :

« Ça ne fait rien. »

Mais à la profonde surprise de Suzanne Nipper, M. Toots, après cette dernière observation, au lieu de partir comme une fusée, se mit à flâner dans le vestibule en riant de son gros rire.

— Peut-être que monsieur désirerait monter ? dit Suzanne.

— Oui, je songe que je voudrais bien monter, » dit Toots.

Mais, au lieu de monter, l’effronté, lorsque la porte fut fermée, se précipita vers Suzanne, enlaça dans ses bras la jolie fille et l’embrassa sur la joue.

« Voulez-vous bien vous sauver, cria Suzanne, ou je vais vous arracher les yeux.

— Encore, une fois, mademoiselle, dit Toots.

— Voulez-vous bien vous sauver, cria de nouveau Suzanne en le repoussant. Voyez, monsieur l’innocent qui s’en mêle ! Il n’y a plus d’enfants. Allons ! détalez. »

Il faut croire que Suzanne ne se croyait pas bien sérieusement en danger, car c’est à peine si elle pouvait parler, tant elle riait ; mais Diogène, qui était sur l’escalier, entendant un frôlement contre la muraille, avec des trépignements de pieds, et voyant à travers les barreaux de la rampe qu’on se disputait en bas et qu’un étranger s’était introduit dans la maison, Diogène prit la chose tout autrement, il descendit au secours de Suzanne et en un clin d’œil il happa les mollets de M. Toots.

Suzanne, criant et riant à la fois, ouvrit la porte de la rue et descendit les marches du perron ; Toots le téméraire chancela et dégringola dans la rue avec Diogène qui ne lâchait pas prise et qui mordait à belles dents sa culotte, comme si la maison Burgess et Cie était chargée de le nourrir et qu’elle eût voulu le régaler d’un bon morceau ce jour-là. Diogène tiraillé, secoué, jeté dans la boue, reprenait sa proie, tournait autour de Toots, tout étourdi, et renouvelait ses attaques : c’est ce tapage fait à la porte de M. Dombey qui frappa d’étonnement M. Carker et lui fit arrêter son cheval à quelque distance de l’imposante demeure.

Quand Diogène eut été rappelé et qu’on eut fermé la porte, M. Carker contempla Toots dans son infortune : le malheureux qui s’était réfugié sous la première porte cochère pansait, avec un magnifique foulard, complément de son élégante toilette, la blessure faite à sa culotte par un roquet.

« Pardon, Monsieur, dit Carker faisant avancer son cheval et souriant d’un air plein d’intérêt. J’espère que vous n’êtes pas blessé.

— Oh ! non ; merci, fit Toots en levant sa figure toute rouge ; ça ne fait rien. » Pour un peu M. Toots serait même allé jusqu’à dire qu’il en était bien aise.

« Si par hasard les dents du chien avaient pénétré jusque dans le mollet de monsieur ? dit M. Carker en montrant en plein les siennes.

— Non, monsieur, merci bien, fit Toots : ce n’est rien du tout, je suis très-bien comme ça.

— J’ai le plaisir de connaître M. Dombey, dit Carker.

— Oui, vraiment, vous connaissez M. Dombey ? reprit Toots rouge jusqu’aux oreilles.

— Et vous me permettrez peut-être, monsieur, en son absence (et là-dessus Carker ôta son chapeau), de vous présenter nos excuses pour cette mésaventure et de vous demander comment cela a pu vous arriver ?

M. Toots, heureux de tant de politesse, et de la bonne chance qui se présente de faire connaissance avec un ami de M. Dombey, tire son carnet (car il ne laissait jamais échapper l’occasion de le mettre en évidence) et donne son nom et son adresse à M. Carker, qui répond à cette politesse en lui donnant aussi sa carte : sur ce, ils se séparent.

Pendant que M. Carker glisse doucement le long de la maison et regarde aux fenêtres pour apercevoir cette figure pensive qui, voilée par les rideaux, contemple les petits enfants de la maison d’en face, c’est la grosse tête de Diogène qui apparaît à la place : le chien, qui a les pattes sur les vitres, ne fait pas attention à la douce main qui le caresse : il aboie, il gronde ; on dirait que d’en haut il veut s’élancer sur le gérant, le déchirer et le mettre en lambeaux.

Bravo, Diogène, tu fais bien de veiller sur ta jeune maîtresse. Hardi ! hardi ! ta tête est haute, tes yeux étincellent, ta gueule irritée se mord elle-même, ne pouvant le mordre, lui ! Hardi ! hardi ! pendant qu’il se glisse le long des maisons. Tu as bon nez Diogène ! Xi, xi… au chat, mon garçon, au chat !…

Chapitre II. Solitude de Florence. – État mystérieux du petit aspirant de marine. §

Florence vivait solitaire dans la triste demeure de son père ; les jours se succédaient, et Florence était toujours seule ; et les murailles nues semblaient jeter sur elle un regard sinistre : on eût dit qu’à l’exemple de la Gorgone, elles voulaient changer en pierre sa jeunesse et sa beauté.

Les contes de fées mêmes n’ont jamais offert à l’imagination une demeure enchantée, renfermée dans les profondeurs d’un bois épais, qui fût plus solitaire et plus déserte que ne l’était dans sa triste réalité la demeure de son père. La nuit, quand les lumières éclairaient les fenêtres du voisinage, la maison faisait tache même au milieu de cette clarté douteuse ; le jour, elle présentait un aspect rembruni qui attristait encore davantage cette rue toujours silencieuse.

Sans doute on ne voyait point, comme dans les contes de fées, deux dragons placés à la porte, sentinelles vigilantes, postées pour la garde de quelque innocente recluse ; mais un affreux visage, au demi-sourire satanique, surveillait du haut de la porte tous ceux qui entraient. Ce n’était encore rien : il y avait, pour défendre l’entrée, une grille monstrueuse, dont les barres tournées en spirales et en vis sans fin formaient les combinaisons les plus diaboliques : aux deux côtés de la porte se voyaient deux vases, véritables éteignoirs qui semblaient dire aux passants : Voi che intrate, lasciate ogni… vous qui entrez, dites adieu à la lumière ! Il n’y avait pas d’inscription magique gravée sur la porte ; mais la maison paraissait dans un tel état d’abandon, que les gamins des rues s’amusaient à écrire avec de la craie sur la grille et sur les dalles, et surtout sur la muraille du coin ; ils charbonnaient des spectres sur la porte de l’écurie, et, pour se venger de Towlinson, qui leur faisait la chasse, ils esquissaient son portrait en lui donnant des oreilles qui poussaient de dessous son chapeau en ligne horizontale. Mais dans l’intérieur, on n’entendait pas le plus petit bruit. Les musiciens ambulants, qui passaient dans cette rue-là une fois par semaine, le matin, se gardaient bien de faire braire leurs instruments sous les fenêtres de la maison Dombey : toute la bande, y compris le petit orgue de Barbarie criard, au timbre légèrement fêlé, avec ses valseurs qui entrent et sortent tour à tour par de petites portes à deux battants, toute la bande évitait d’un commun accord la maison Dombey, et la fuyait comme un endroit qui ne lui offrait aucun espoir de gain.

Encore, si cette maison ensorcelée avait ressemblé aux châteaux enchantés du temps jadis qu’un coup de baguette plongeait dans le sommeil, tout en leur laissant la fraîcheur et la vie ! Mais non ; la morne désolation de ce séjour abandonné se montrait partout au milieu du profond silence de l’habitation. Dans les appartements, les rideaux, tombant sans grâce, n’avaient plus ni pli ni forme et ressemblaient à de lourds linceuls. Les meubles, toujours entassés et toujours couverts, semblaient une hécatombe de malheureuses victimes emprisonnées et oubliées à jamais. Les miroirs avaient été ternis par l’haleine du temps : sur le plancher, des tapis, aux couleurs passées, ne laissaient plus voir que quelques figures aussi vagues et aussi confuses que le souvenir des mille riens qui remplissent la vie. Les parquets, qui avaient perdu l’habitude des pas humains, craquaient et branlaient. Les clefs restaient rouillées aux serrures des portes. L’humidité s’attachait aux murailles ; les peintures, devant cette invasion des taches, semblaient leur céder la place et rentrer en elles-mêmes.

La moisissure commençait à se mettre dans les cabinets ; des champignons poussaient dans tous les coins et les recoins des caves. La poussière s’amoncelait, sans qu’on sût ni d’où ni comment : tous les jours on n’entendait parler que d’araignées, de phalènes, de nymphes. De temps en temps, sur les marches de l’escalier, on trouvait immobile un cafard au milieu de ses explorations, qui avait l’air étonné lui-même de se trouver là. Pendant la nuit, c’étaient les souris qui se battaient et qui faisaient entendre leurs petits cris dans les sombres galeries qu’elles creusaient derrière les panneaux.

La sombre magnificence des salons de réception, à peine visibles à la clarté douteuse qui se glissait à travers les fentes des contrevents fermés, pouvait donner l’idée d’un manoir enchanté. Ainsi les lions dorés laissaient poindre le bout de leurs pattes ternies ; les statues, sur leurs piédestaux, montraient timidement leurs blêmes figures derrière les voiles qui les cachaient. Les horloges ne disaient plus l’heure à personne, sauf quelques-unes qui se trouvaient remontées par hasard : encore sonnaient-elles des heures qui ne se marquent sur aucun cadran terrestre ; de temps à autre, les lustres suspendus au plafond faisaient entendre un cliquetis plus triste que le tocsin. Les bruits sourds et les vents lugubres qui passaient au milieu de ces objets et de mille autres encore mystérieusement voilés, donnaient à tout des apparences de spectre. Puis venait le grand escalier, que le seigneur du lieu montait si rarement, depuis que son petit enfant avait passé par là pour aller au ciel ; puis encore d’autres escaliers, d’autres corridors qui demeuraient déserts des semaines entières ; plus loin, deux chambrés hermétiquement fermées, consacrées aux membres de la famille que la mort avait frappés, et où l’on s’entretenait tout bas en parlant d’eux ; mais au moins, pour tous les autres, excepté pour Florence, il y avait une figure gracieuse qui animait la solitude et la tristesse de cette vaste maison et donnait comme par miracle à tous ces objets un air d’intérêt et de vie.

Car Florence vivait solitaire dans la maison abandonnée ; les jours se succédaient et Florence était toujours seule ; et les froides murailles semblaient jeter sur elle un regard sinistre : on eût dit qu’à l’exemple de la Gorgone, elles voulaient changer en pierre sa jeunesse et sa beauté.

L’herbe commençait à croître sur le toit et entre les pavés de la cour ; des plantes maladives poussaient sur les fenêtres. Des morceaux de plâtre tombaient de l’intérieur des cheminées dont on ne se servait plus. Les deux arbres de la cour, noircis par la fumée, se pourrissaient, et les rameaux desséchés s’étendaient tristement au-dessus de leurs feuilles. Partout le blanc s’était tourné en jaune et le jaune en noir : enfin, depuis la mort de la pauvre dame, sa demeure d’autrefois n’était qu’un vide hideux dans cette rue longue et monotone.

Mais Florence était là, dans toute sa fraîcheur, comme la jolie fille du roi, dans le conte de fée. Elle faisait sa seule compagnie de ses livres, de sa musique, de ses maîtres quotidiens. Je me trompe, il y avait encore Suzanne Nipper et Diogène. Suzanne, en assistant aux études de sa jeune maîtresse, commençait à devenir elle-même fort instruite.

Diogène, adouci probablement aussi par l’influence de la jeune fille, venait poser sa tête sur la fenêtre ; et là, au sein d’une heureuse quiétude, il ouvrait et fermait tour à tour ses yeux au-dessus des passants ; quelquefois il dressait la tête, lançait un regard intelligent et significatif sur un chien qui aboyait dans une voiture ; souvent, comme s’il se rappelait vaguement qu’il y avait un ennemi dans le voisinage, il s’élançait furieux vers la porte ; puis, après avoir fait un tapage étourdissant, il revenait se démenant avec un air de satisfaction ridicule qui n’appartenait qu’à lui, et recouchait sa joue sur le bord de la croisée, glorieux comme un Artaban, ou comme un chien qui a bien mérité de la patrie. C’est ainsi que Florence vivait au milieu de sa sauvage solitude, absorbée dans ses innocentes études et dans ses pensées plus innocentes encore. Maintenant elle pouvait descendre dans la chambre de son père, penser à lui et permettre à son cœur affectueux de s’approcher de lui, sans craindre de se voir repoussée : elle pouvait jeter les yeux sur les objets qui avaient entouré son père dans sa tristesse, se blottir tout doucement à côté de sa chaise, sans avoir à redouter cet œil qu’elle se rappelait si bien.

Elle pouvait avoir pour lui de petites attentions, de douces prévenances, mettre elle-même ses affaires en ordre, lui faire de petits bouquets pour sa table, changer les fleurs pour en remettre d’autres, si elles se fanaient avant son retour, lui préparer tous les jours une surprise et laisser timidement à sa place un témoignage de sa présence et de sa sollicitude. Un jour, c’était un porte-montre qu’elle avait brodé ; le lendemain, effrayée de son audace, elle y substituait quelque autre bagatelle de son invention qui fût de nature à ne pas trop attirer ses regards.

Quelquefois, s’éveillant pendant la nuit, elle tremblait à la seule pensée qu’il allait rentrer et rejeter son présent avec colère ; et vite, et vite, le cœur tout palpitant, elle allait le reprendre. Un autre jour, elle se contentait de coucher sa tête sur le bureau de son père et d’y déposer un baiser et une larme.

Cependant personne n’en savait rien ; les gens de la maison pouvaient s’en apercevoir, quand elle n’était pas là ; mais on avait si peur des appartements de M. Dombey ! c’était toujours comme auparavant le secret de son cœur. Florence se glissait dans ces appartements à la brune, ou bien le matin de bonne heure, ou encore aux heures où l’on servait la table en bas. Elle n’avait besoin, pour les embellir et les animer par ses soins assidus, que d’y glisser, comme un rayon de soleil ; elle ne faisait qu’y passer, mais elle y laissait toujours quelque trace de son passage.

Des êtres fantastiques, enfanté de l’imagination de Florence, l’accompagnaient partout dans cette maison vide et sonore : ils faisaient sa société au milieu des chambres nues. Comme si sa vie était une existence enchantée, de complaisantes illusions venaient peupler sa solitude. Souvent elle se représentait la vie de Florence, mais de Florence la fille chérie et adorée de son père. La foi qu’elle avait dans ses rêves en faisait des réalités ; s’abandonnant au courant de son imagination, elle prenait ses illusions pour des réminiscences ; elle croyait se rappeler qu’elle et son père avaient fait la garde auprès du tombeau de son frère, qu’elle et Paul s’étaient partagé également le cœur de leur père. Unis dans la même pensée de ce doux souvenir, M. Dombey et Florence lui paraissaient s’entretenir souvent du petit Paul, et son père, plein de bonté, lui, parler de leurs espérances communes et de leur confiance dans la bonté du ciel. Souvent elle voyait sa mère encore vivante. Oh ! mon Dieu ! quelle joie de pouvoir se jeter à son cou ; de pouvoir l’étreindre de toute la force de son amour et de son affectueuse tendresse ! Mais aussi quelle tristesse dans la maison solitaire, quand le soir venait et qu’il n’y avait plus personne !

Heureusement il y avait toujours une pensée, mal définie peut-être, mais ardente et inébranlable, qui la soutenait quand elle avait besoin d’armer de constance et de fermeté son âme jeune et candide, si cruellement éprouvée. Comme tous ceux qui luttent contre quelque grand chagrin de notre pauvre nature humaine, Florence avait senti l’espoir se glisser dans son cœur : éclairée par une lumière surnaturelle, elle croyait apercevoir, aux accents d’une musique lointaine, sa mère et son frère qui avaient quitté la terre : il lui semblait qu’en ce moment ces deux êtres si chers pensaient à elle, l’aimaient, avaient pitié d’elle et la regardaient suivre tristement sa route ici-bas. Il était doux et consolant pour Florence de donner accès dans son cœur à ces pensées, jusqu’au jour (c’était quelque temps après avoir vu son père dans sa chambre) où l’idée lui vint, qu’en gémissant ainsi de l’éloignement qu’il montrait pour elle, elle pourrait bien irriter contre lui les mânes de sa mère et de son frère : il fallait être égarée, faible, enfant comme elle l’était, pour avoir de semblables scrupules et pour trembler devant ces craintes à peine ébauchées ; mais c’était un effet de sa nature aimante, et, depuis ce moment, Florence essaya de lutter contre les souffrances causées par les cruelles blessures de son cœur et de songer, avec l’espoir d’en être aimée un jour, à l’auteur de ces blessures.

Son père ignorait combien elle l’aimait, et cette idée que son père ne savait rien de son amour était à ses yeux une excuse du passé et une espérance pour l’avenir : elle s’y attacha fortement. Après tout, elle était très-jeune ; elle n’avait pas de mère ; elle n’avait jamais appris, était-ce sa faute, ou celle de la fatalité ? à lui exprimer combien elle l’aimait. Mais à l’avenir elle aurait de la patience, elle essayerait d’acquérir cette qualité avec le temps, elle parviendrait peut-être à faire connaître à son père son unique enfant. Voilà désormais quel devait être le but de son existence. Le soleil du matin, quand il venait illuminer la triste maison, trouvait dans le sein de la maîtresse solitaire cette résolution plus forte et plus vive. Au milieu de ses occupations journalières, cette pensée l’animait ; car Florence espérait que, plus elle s’instruirait et plus elle se perfectionnerait, plus elle hâterait pour lui le moment de la connaître et de l’aimer. Quelquefois, elle se demandait avec étonnement, le cœur gros et les larmes aux yeux, si elle avait assez fait de progrès pour le surprendre et le charmer le jour où leurs cœurs seraient réunis. D’autres fois, elle réfléchissait pour voir si elle ne pourrait pas se procurer certaines connaissances plus capables que d’autres d’éveiller l’intérêt et la curiosité de son père. Au milieu de ses livres, de sa musique, de son ouvrage, pendant ses promenades du matin, pendant ses prières du soir, elle avait toujours son but devant elle. Étrange étude pour un enfant que d’apprendre le chemin qui conduit au cœur d’un père inflexible !

Dans la rue, au moment où, pendant l’été, les ombres de la nuit s’épaississaient, bien des promeneurs désœuvrés lançaient en passant un regard sur la sombre demeure, et, singulier contraste ! ils apercevaient à la fenêtre cette jolie jeune fille les yeux levés vers le ciel et attentivement fixés sur les étoiles. S’ils avaient connu la cause de sa rêverie profonde, il y avait de quoi troubler leur sommeil. On disait que la maison était hantée par des revenants, et bien des gens d’humble condition, en se rendant à leurs travaux quotidiens, frappés tous les jours de sa lugubre apparence, l’auraient nommée avec plus de raison encore la demeure des esprits, s’ils avaient pu lire toute son histoire sur la sombre façade. Mais Florence avait toujours devant les yeux le devoir sacré qu’elle s’était imposé sans que personne pût connaître le fond de son cœur et vînt soutenir ses efforts. Elle ne songeait qu’à témoigner à son père l’amour qu’elle avait pour lui, et jamais une plainte ne se mêlait à ce vœu.

Florence vivait donc ainsi solitaire dans la maison abandonnée ; les jours se succédaient et Florence était toujours seule, et les froides murailles semblaient jeter sur elle un regard sinistre. On eût dit qu’à l’exemple de la Gorgone elles voulaient changer en pierre sa jeunesse et sa beauté.

Un matin Suzanne Nipper était debout devant sa jeune maîtresse, occupée à plier et à cacheter un billet qu’elle venait d’écrire. Suzanne semblait indiquer du regard qu’elle approuvait le contenu de la lettre.

« Mieux vaut tard que jamais, chère miss, dit Suzanne. Eh bien ! croyez-moi, même une simple visite aux vieux Skettles sera encore un acte de charité.

— Monsieur Barnet et madame Skettles, Suzanne, reprit Florence en corrigeant avec bonté ce qu’il y avait de par trop familier dans la phrase de Suzanne, ont eu la bonté de me renouveler leur invitation. Je leur en suis très-reconnaissante. »

Suzanne Nipper, qui était bien la plus fine mouche qu’on pût voir, et qui usait de ce don de la nature pour déclarer la guerre en toute occasion à la société, se pinça les lèvres et secoua la tête. C’était une énergique protestation contre le désintéressement prétendu des Skettles et en même temps une assurance qu’ils seraient grandement récompensés de leur bonté par la société de Florence.

« Ils savent bien ce qu’ils font ou je me trompe fort, dit Suzanne entre ses dents. Je m’en fie bien à eux pour cela !

— Je n’ai pas, je l’avoue, un très-grand désir d’aller à Fulham, dit Florence d’un air pensif. Mais je crois convenable d’y aller.

— Certainement, fit Suzanne en secouant la tête d’un air d’importance.

— J’eusse préféré y aller dans un moment où il n’y aurait eu aucun étranger, dit Florence, et, pendant les vacances, il y aura sans doute des jeunes gens dans la maison ; mais je veux faire preuve de bonne volonté, et j’ai répondu que j’acceptais avec reconnaissance.

— À quoi je dis, miss Florence, vive la joie ! » et Suzanne Nipper se mit à rire de tout son cœur.

Ce dernier trait qui, depuis quelque temps, terminait souvent les phrases de miss Nipper, était interprété, en bas, à la cuisine comme une censure indirecte de M. Dombey ; on croyait généralement que miss Nipper n’était pas fâchée par là de jeter du ridicule sur les allures monotones de ce personnage taciturne ; mais comme elle ne s’en expliquait jamais, ce rire avait tout le charme du mystère sans nuire à l’expression franche et communicative des élans de gaieté de Suzanne.

« Comme il y a longtemps que nous n’avons reçu de nouvelles de Walter ! dit Florence après quelques instants de silence.

— En effet, il y a bien longtemps, mademoiselle Florence, répondit Suzanne. Perch qui vient de venir voir s’il y avait des lettres, a dit mais ce qu’il a dit n’a pas d’importance, reprit Suzanne en rougissant et sans finir sa phrase. Il sait pourtant beaucoup de choses là-dessus, lui. »

Florence leva les yeux à ces mots et une vive rougeur colorait son visage.

« Ah ! continua Suzanne, évidemment en proie à une inquiétude secrète, qu’elle cherchait à dissimuler en voulant paraître furieuse contre le pauvre Perch, à coup sûr bien inoffensif, ah ! ce grand nigaud n’est pas un homme ; si je savais n’avoir jamais plus de courage que ça, voyez-vous bien, mademoiselle, j’aimerais mieux, moi qui ne suis qu’une femme, renoncer à friser mes cheveux ; les rejeter sans soin derrière mes oreilles, et me résigner à porter de méchants bonnets jusqu’à ce que la mort vînt enlever un être aussi inutile ; et pourtant je ne suis pas une amazone et je ne voudrais certainement pas m’enlaidir avec cet accoutrement-là ; mais ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne suis pas non plus une poule mouillée, une alarmiste.

— Une alarmiste ! et pourquoi ? s’écria Florence avec effroi.

— Pour rien, mademoiselle, dit Suzanne, non ! bonté du ciel ! Seulement, voyez-vous, ce Perch est un homme de papier mâché, qu’on ferait fuir d’un rien, et vraiment il mériterait bien quelquefois qu’on eût pitié de lui, et qu’on eût la bonté de…

— Alarmiste ! voulez-vous dire qu’il s’alarme sur le sort du vaisseau ? demanda Florence toute pâle.

— Oh ! non, mademoiselle ; je voudrais bien voir qu’il se permît cela devant moi ! Non, non, ça n’est pas ça, mais il est toujours à nous casser la tête avec son gingembre que M. Walter devait envoyer à Mme Perch. Il secoue son honorable frimousse, en disant qu’il espère que ça ne tardera pas à arriver, mais que ça arrivera toujours trop tard pour cette fois-ci, et que ce sera pour la prochaine occasion, voilà ce qu’il dit : de pareilles choses me font sortir des gonds, ajouta Suzanne, dont la dédaigneuse colère croissait de plus en plus. Je puis en supporter beaucoup, mais, après tout, je ne puis porter que ma charge ; je ne suis pas un chameau ; certes non, je ne suis pas un chameau, ajouta Suzanne après quelques moments de réflexion, ni un chameau, un dromadaire.

— Mais, que dit-il encore, Suzanne ? demanda Florence d’un ton inquiet. Voulez-vous me le dire ?

— Oh ! mademoiselle ! si je le veux ! Est-ce que je ne vous dis pas tout et toujours tout ? Eh bien donc ! mademoiselle… il dit qu’on commence à jaser du bâtiment, qu’on n’a jamais été aussi longtemps sans avoir des nouvelles d’un navire, que la femme du capitaine était au bureau hier et paraissait un peu sens dessus dessous ; mais ce n’est pas du nouveau, nous savions bien déjà tout cela.

— Il faut qu’avant de partir d’ici, j’aille voir l’oncle de Walter, dit Florence avec précipitation. Je vais aller le voir ce matin même. Allons faire un tour par là tout de suite, Suzanne. »

Miss Nipper n’avait pas d’objection à faire ; elle donna au contraire son consentement sans hésiter. En quelques instants, Florence et Suzanne furent prêtes : bientôt après, on aurait pu les voir dans les rues se dirigeant du côté du Petit aspirant de marine.

Quand le pauvre Walter était allé trouver le capitaine Cuttle, le fameux jour où était venu l’huissier priseur Brogley, et quand il croyait voir des saisies partout jusque sur les clochers des églises, il était dans une disposition d’esprit assez semblable à celle de Florence en ce moment, pendant qu’elle se dirigeait chez l’oncle Sol. Il y avait cette différence pourtant que Florence souffrait encore plus qu’il n’avait souffert : car elle ne pouvait s’empêcher de penser que c’était elle qui, bien involontairement sans doute, avait jeté Walter dans le danger, et tous ceux à qui il était cher, y compris elle-même, dans les plus poignantes angoisses. Comme lui, du reste, elle voyait partout écrit en grosses lettres : Avenir incertain, danger. Les girouettes des églises, les cheminées des maisons semblaient, dans leur langage mystérieux, ne s’entretenir que de tempêtes ; on eût dit autant de doigts sinistres qui montraient des mers orageuses couvertes de débris de grands navires et roulant dans leurs flots des êtres humains. Lorsque Florence fut dans la cité, si elle passait devant des personnes qui causaient ensemble, elle avait peur de les entendre parler du navire et de leur entendre dire qu’il était perdu. Les tableaux et les gravures qui représentaient des bâtiments luttant contre les vagues, remplissaient son cœur d’inquiétude. La fumée et les nuages s’élevaient dans les airs, comme à l’ordinaire ; et cependant ils marchaient trop vite au gré de Florence ; elle craignait qu’à ce moment-là même, quelque violente tempête ne se déchaînât sur l’Océan.

Quant à Suzanne Nipper, qu’elle partageât ou non ses inquiétudes, il est vraisemblable qu’en chemin son esprit ne travailla pas beaucoup dans ce sens ; car il semblait que son attention fût tout entière à rudoyer et bousculer les gamins, sur son chemin, chaque fois qu’elle avait à fendre la foule dans la rue ; il est vrai que les gamins et Suzanne n’allaient pas bien ensemble : elle ne pouvait jamais les trouver sur son passage sans faire éclater contre cette race maudite toute son animosité.

Enfin, arrivées à la hauteur du Petit aspirant de marine, qui se trouvait en face, Florence et Suzanne attendaient le moment favorable pour traverser la rue, lorsqu’elles furent assez surprises au premier abord en voyant à la porte de l’opticien un jeune gaillard, à tête ronde, dont la grosse mine réjouie regardait le ciel : au moment où elles l’aperçurent, il enfonça tout à coup deux doigts de chaque main dans son énorme bouche et se mit, à l’aide de cet instrument naturel, à faire entendre un sifflement des plus perçants, dans le but d’appeler quelques pigeons, qu’on pouvait voir à peine dans les airs à une hauteur prodigieuse.

« Mademoiselle, c’est le fils aîné de Mme Richard ! dit Suzanne : le tourment de son existence. »

Comme Polly avait dit un mot à Florence du nouvel avenir offert à son fils et héritier, Florence était toute préparée à sa rencontre. Aussi profitant d’un moment favorable, les deux femmes traversèrent la rue, sans perdre leur temps davantage à contempler le fléau de Mme Richard. Notre chasseur d’oiseaux ne s’apercevant pas de leur arrivée, se mit à siffler avec un redoublement de vigueur et à crier dans un moment d’entraînement : Tr, rrr, rou, rou, rou, rou… tr, rrr… Ce roucoulement produisit un tel effet sur les pigeons et les troubla tellement, qu’au lieu de poursuivre leur vol vers quelque ville du Nord, comme ils semblaient d’abord en avoir formé le projet, ils commencèrent à tourner sur eux-mêmes et à descendre. À cette vue, le premier-né de Mme Richard les siffla de nouveau et s’écria encore d’une voix que le bruit de la rue ne pouvait couvrir : Tr, rrr, rou, rou, rou, tr, rrr…

Il était au beau milieu de son enthousiasme, lorsqu’il fut brusquement ramené aux choses d’ici-bas par une bourrade de miss Nipper, qui l’envoya dans le fond de la boutique.

« Est-ce comme ça que vous montrez votre repentir mauvais sujet, quand Mme Richard s’est mis l’esprit à la torture pendant des mois entiers pour vous ? fit Suzanne après lui avoir administré son coup de poing. Où est M. Gills ? »

Robin, dont le premier regard lancé à miss Nipper était un regard de colère, s’adoucit en voyant Florence entrer derrière elle ; il porta ses doigts à ses cheveux pour saluer Florence et répondit à Suzanne que M. Gills était sorti.

« Allez le chercher, dit miss Nipper d’un ton d’autorité, et dites-lui que ma jeune maîtresse est ici.

— Je ne sais pas où il est.

— Est-ce comme cela que vous vous repentez, lui cria Suzanne d’un ton de vif reproche.

— Comment voulez-vous que j’aille le chercher, dit en pleurant Robin, puisque je ne sais pas où il est allé ? Il faut être raisonnable aussi.

— M. Gills a-t-il dit quand il reviendrait ? demanda Florence.

— Oui, mademoiselle, repartit Robin en portant une seconde fois sa main à ses cheveux. Il a dit qu’il serait ici de bonne heure tantôt ; dans une couple d’heures environ, mademoiselle.

— Est-il très-inquiet de son neveu ? demanda Suzanne.

— Oui, mademoiselle, repartit Robin qui, sans faire attention à Suzanne, préférait s’adresser à Florence. Je dois vous dire qu’il est très-inquiet. Il n’est pas un quart d’heure dans la boutique, mademoiselle. Il ne peut pas rester cinq minutes en place. Il va, il revient, absolument comme un oiseau qui ne sait où se percher, dit Robin en se baissant pour jeter un coup d’œil à ses pigeons à travers les vitres, et déjà même il avait les doigts à la bouche pour siffler.

— Connaissez-vous un ami de M. Gills, appelé le capitaine Cuttle ? dit Florence après avoir réfléchi quelques instants.

— L’homme au croc, mademoiselle ? répondit Robin en faisant de la main gauche un geste explicatif. Oui, mademoiselle. Il était ici pas plus tard qu’avant-hier.

— N’est-il pas venu depuis ? demanda Suzanne.

— Non, mademoiselle, fit Robin en continuant de s’adresser à Florence.

— Peut-être que l’oncle de M. Walter y est allé, Suzanne, dit Florence en se tournant du côté de Suzanne.

— Chez le capitaine Cuttle, mademoiselle ? dit Robin ; oh non ! il n’y est pas allé, mademoiselle. Car il m’a particulièrement recommandé, si le capitaine Cuttle venait, de lui dire qu’il allait été très-surpris de ne pas le voir hier et qu’il priait de l’attendre ici jusqu’à son retour.

— Savez-vous où demeure le capitaine ? » demanda Florence.

Robin répondit qu’il le savait, et tournant les feuillets d’un livre couvert de parchemin gras qui se trouvait sur le comptoir, il lui lut l’adresse tout haut.

Florence se tourna encore une fois du côté de Suzanne et se concerta avec elle à voix basse, tandis que Robin, attentif à la secrète recommandation de son protecteur, était tout yeux et tout oreilles. Florence proposa d’aller à la maison du capitaine Cuttle, afin d’apprendre de sa propre bouche ce qu’il pensait de ce manque de toutes nouvelles au sujet du navire, le Fils-et-Héritier, et de le ramener s’il était possible, pour consoler l’oncle Sol. Suzanne fit d’abord une légère objection, à cause de la distance : mais sa maîtresse lui dit qu’elles prendraient une voiture : l’objection tomba dès lors, et Suzanne donna son consentement. Ce ne fut pas sans avoir discuté pendant quelques minutes. Cependant Robin ne perdait pas un mot de la conversation, approchant son oreille tantôt de celle-ci, tantôt de celle-là, comme si on l’avait payé pour être juge entre les deux parties.

Enfin on envoya Robin chercher une voiture, et pendant ce temps-là, les deux dames gardèrent la boutique. Quand Robin fut revenu, elles montèrent dans la voiture, en recommandant à Robin de dire à l’oncle Sol qu’elles repasseraient bien sûr, en revenant. Robin regarda partir la voiture, la suivit jusqu’à ce qu’il l’eût perdue de vue, comme ses pigeons ; puis il s’assit derrière le bureau dans l’attitude d’une personne très-affairée, et, pour ne pas oublier un mot de ce qui était arrivé, il écrivit des notes sur quelques méchants morceaux de papier et ne ménagea pas l’encre. Ces documents, dans le cas où ils auraient été égarés, n’étaient guère compromettants ; car avant que le premier mot fût sec, ils étaient déjà une énigme pour Robin lui-même : il n’y comprenait pas plus que s’il n’avait été pour rien dans la rédaction de ce procès-verbal.

Robin Toodle était encore tout entier à ses écritures, lorsque la voiture, où se trouvaient Florence et Suzanne Nipper, s’arrêta au coin de Brig-Place ; si elles étaient arrivées à bon port, ce n’était pas sans encombre : il avait fallu passer des ponts tournants, des rues défoncées, des canaux infranchissables ; éviter de lourds chariots de brasseurs, des treilles de haricots d’Espagne, de petits lavoirs et mille autres obstacles qui abondent dans ce quartier-là. C’est dans cet endroit que Florence et Suzanne Nipper descendirent pour chercher la demeure du capitaine Cuttle.

Par malheur, chez Mme Mac-Stinger, c’était un de ses jours de grand nettoyage. Ces jours-là Mme Mac-Stinger se faisait réveiller par le policeman à trois heures moins un quart du matin, et se couchait rarement avant minuit. Voici généralement le programme de ses occupations en pareille circonstance. Le matin, dès l’aube, Mme Mac-Stinger transportait dans le petit jardin de derrière tous les meubles de la maison, circulait en sabots tout le long du jour dans toutes les pièces, et remettait les meubles en place après le coucher du soleil. Cette opération troublait au plus haut point les habitudes de la progéniture Mac-Stinger ; ils étaient aussi comme des pigeons effarouchés, qui, non-seulement alors, ne savaient où se percher, mais qui venaient à chaque instant du dehors demander à leur mère une abondante picorée pendant le cours de ses occupations.

Au moment où Florence et Suzanne se présentèrent à la porte de Mme Mac-Stinger, cette digne mais redoutable femme était occupée à transporter Alexandre Mac-Stinger, âgé de deux ans et trois mois, dans le corridor, pour le déposer, par voie coercitive, sur le pavé de la rue : Alexandre était devenu violet à force de retenir sa respiration, pendant qu’on l’avait grondé, et la pierre froide avait été trouvée un moyen merveilleux pour le faire revenir à lui. Mme Mac-Stinger, en sa qualités de femme et de mère, fut exaspérée du regard de commisération que Florence jeta sur Alexandre et à ce double titre, sans s’inquiéter autrement des deux étrangères, elle appliqua de bonnes tapes à son Alexandre tout en le déposant sur la pierre.

« Pardon, madame, dit Florence quand l’enfant eut repris sa respiration et qu’il put en faire usage, est-ce ici la maison du capitaine Cuttle ?

— Non, dit Mme Mac-Stinger.

— Ce n’est pas ici le numéro neuf ? demanda timidement Florence.

— Qui vous dit que ce n’est pas le numéro neuf ? »

Suzanne Nipper, intervenant brusquement, demanda à Mme Mac-Stinger ce que signifiait cette manière de répondre, et si elle savait à qui elle s’adressait en ce moment.

Mme Mac-Stinger, avant de riposter, regarda Suzanne des pieds à la tête : « Je désirerais bien savoir, dit-elle, ce que vous lui voulez, au capitaine Cuttle ?

— Vous désireriez le savoir ? Je suis au désespoir de ne pouvoir vous satisfaire, répondit Nipper.

— Silence, Suzanne, s’il vous plaît ! dit Florence. Puis s’adressant à Mme Mac-Stinger : « Madame aurait-elle la bonté de nous dire où demeure le capitaine Cuttle, puisqu’il ne demeure pas ici ?

— Qui vous a dit qu’il ne demeurait pas ici ? fit l’implacable mégère. J’ai dit que ce n’était pas la maison du capitaine Cuttle, parce que ce n’est pas sa maison. Je le lui défends bien que ce soit jamais sa maison ; le capitaine Cuttle ne sait pas tenir une maison, et il ne mérite pas d’en avoir une : c’est ma maison à moi. Je suis bien sotte de louer le premier étage au capitaine Cuttle, qui ne m’en sait pas gré, l’ingrat ! C’est ce qui s’appelle jeter des perles devant un pourceau. »

Mme Mac-Stinger avait soin d’élever la voix, afin que ces observations arrivassent à leur adresse ; chaque membre de phrase se terminait par une explosion : on aurait cru entendre un revolver à vingt-cinq coups. Lorsque le dernier coup fut tiré, on reconnut la voix du capitaine qui, de sa chambre, disait, avec un ton de doux reproche : « Droit ! droit, là-bas !

— Puisque vous voulez parler au capitaine, il y est, » dit Mme Mac-Stinger, indiquant le chemin d’un air furieux. Pendant que Florence prenait sur elle d’entrer sans en dire davantage, et que Suzanne la suivait, Mme Mac-Stinger recommença sa promenade en sabots, et Alexandre Mac-Stinger, toujours le derrière sur le pavé, recommença ses lamentations qu’il avait interrompues pour écouter la conversation. Toutefois, pour se distraire pendant son supplice, il s’était occupé à regarder au bout de son horizon la voiture au repos.

Le capitaine était assis dans sa chambre, les mains dans les poches et les jambes allongées sur les bâtons de sa chaise, un véritable Robinson dans son île déserte au milieu d’un océan d’eau de savon. Les croisées du capitaine avaient été lavées, les murs lavés, la cheminée lavée, tout, sauf le foyer, était encore mouillé et couvert de savon noir et de grès : une odeur de salaison était répandue dans toute la chambre. Au milieu de cette scène de désolation, le capitaine, de son île, jetait des regards contristés sur les dégâts de l’inondation et semblait attendre qu’une barque amie passât par là pour le tirer d’embarras.

Mais lorsque le capitaine, tournant son visage désespéré du côté de la porte, vit sur le seuil Florence et Suzanne, rien ne peut donner une idée de sa stupéfaction. La faconde de Mme Mac-Stinger ayant eu pour effet d’empêcher toute autre voix de parvenir à ses oreilles, il s’attendait tout au plus à la visite du garçon de café ou du laitier : aussi, quand Florence se montra, s’approcha des bords de l’île, mit sa main dans celle du capitaine Cuttle, celui-ci se leva, d’un air tout effaré, comme s’il croyait voir, pour le moment, dans la personne de Florence, entrer dans sa chambre la Frégate volante1.

Se remettant bientôt cependant, le capitaine s’occupa d’abord de faire passer Florence sur son île ; ce qu’il fit heureusement en l’aidant de son bras ; puis, mettant le pied dans l’eau, il prit Miss Nipper par la taille et la transporta aussi dans l’île. Alors le capitaine, rempli de respect et d’admiration, porta à ses lèvres la main de Florence et s’éloignant un peu, car l’îlot n’était pas assez large pour trois personnes, il les regarda du sein de l’eau de savon, comme un triton d’un nouveau genre.

« Vous êtes étonné de nous voir, n’est-ce pas ? » dit Florence en souriant.

Le capitaine, charmé plus qu’on ne peut le dire, lui envoya un baiser par l’intermédiaire de son croc pour toute réponse, et grommela ses deux mots favoris : « Tenez bon ! tenez bon ! » comme s’ils renfermaient ce qu’il y a de plus choisi et de plus délicat en fait de compliment.

« Mais, voyez-vous, je ne pouvais pas être tranquille, dit Florence, sans venir vous demander des nouvelles du cher Walter ; car c’est mon frère maintenant. Je voudrais savoir s’il y a quelque chose à craindre, et vous prier de venir consoler un peu tous les jours son vieil oncle Sol, jusqu’à ce que nous ayons des nouvelles. »

À ces mots, le capitaine Cuttle, par un geste involontaire, porta la main à sa tête, veuve du chapeau de toile cirée, et regarda Florence d’un air tout confus.

« Je vous en prie, dit Florence, avez-vous quelques craintes pour Walter ? »

Le capitaine était si ravi d’avoir devant lui la figure de Florence, qu’il ne pouvait en détacher ses regards ; Florence, de son côté, le regardait fixement pour s’assurer de la sincérité de sa réponse.

« Non, Délices du cœur, dit le capitaine, je ne suis pas effrayé. Walter est un garçon qui bravera plus d’une tempête. Walter est un garçon qui réussira autant qu’on peut réussir. Walter, continua le capitaine dont les yeux brillaient d’enthousiasme en faisant l’éloge de son jeune ami et dont le croc, en se levant, annonçait une magnifique citation : Walter, voyez-vous, est ce qu’on peut appeler une émanation sensible et frappante d’une puissance surnaturelle et divine ;… quand vous trouverez ce passage-là, notez-le. »

Florence, qui ne comprenait pas bien la citation que le capitaine croyait pourtant pleine de sens et de nature à lui faire honneur, le regarda avec douceur comme pour lui demander quelque réponse plus précise.

« Non, Délices du cœur, je ne suis pas effrayé, reprit le capitaine. Il y a eu d’effroyables tempêtes dans ces latitudes, il n’y a pas de doute à cela, et dame ! ils ont été ballottés et emportés peut-être jusqu’à l’autre bout du monde. Mais le vaisseau est un bon vaisseau, et le garçon qui est dessus, un bon garçon ; et il n’est pas facile, grâce à Dieu… »

À ce mot, le capitaine s’inclina légèrement.

« Il n’est pas facile de briser des cœurs de chêne, cœurs de vaisseau ou cœurs d’homme, n’importe. Ainsi, d’un côté comme de l’autre, nous sommes en bon chemin, et par conséquent je n’ai pas un brin d’inquiétude jusqu’à présent.

— Jusqu’à présent ? répéta Florence.

— Pas un brin, reprit le capitaine, portant son croc à ses lèvres comme pour envoyer un baiser à Florence ; et avant que je sois inquiet, Délices du cœur, Walter nous aura écrit de son île, de son port, ou de partout ailleurs, pour nous orienter bien et dûment son affaire. Quant au vieux Solomon Gills (ici le ton du capitaine devint solennel), je sais bien qui est-ce qui n’aura pas peur à côté de lui et ne l’abandonnera pas avant que la mort nous sépare ; et s’il vient du gros temps, que la tempête gronde, gronde, gronde, ouvrez le catéchisme, dit le capitaine entre parenthèse, et vous y trouverez ces expressions, ce serait peut-être une consolation pour Solomon Gills d’avoir l’opinion d’un marin de ma connaissance. C’est un gaillard qui vous met joliment les choses à flot, et s’il n’a pas été brisé en mille morceaux quand il était mousse, c’est pas sa faute. Il s’appelle Bunsby ; Bunsby irait dans sa salle à manger lui dire ce qu’il en pense. Ah ! dit le capitaine avec exaltation, c’est pour le loup que Solomon Gills en resterait étourdi, comme s’il s’était cassé la tête contre une porte.

— Allons voir ce monsieur, dit Florence ; il nous dira ce qu’il pense : voulez-vous venir avec nous, capitaine ? nous avons une voiture en bas. »

Le capitaine porta de nouveau la main à sa tête, privée de son chapeau de toile cirée, d’un air penaud. Mais à l’instant, ô prodige ! la porte s’ouvrit ex abrupto et le chapeau de toile cirée, volant dans la chambre comme un oiseau, vint tomber lourdement aux pieds du capitaine ; puis la porte se ferma aussi violemment qu’elle s’était ouverte sans que rien vînt donner l’explication du miracle.

Le capitaine ramassa son chapeau, le retourna de tous les côtés avec un regard d’intérêt et de gracieux accueil et se mit à le promener sur la manche de son habit pour lui rendre son lustre. Puis, tout en polissant son chapeau, le capitaine regarda attentivement ses visiteuses et dit à voix basse :

« Vous le voyez, je serais allé voir Solomon Gills hier et ce matin, mais elle… elle me l’avait pris et l’avait gardé. Voilà le fin fond de la chose.

— Qu’est-ce qui a fait cela, bonté du ciel ! demanda Suzanne Nipper.

— La propriétaire de la maison, ma chère, reprit le capitaine avec mystère, recommandant par signes de n’en rien dire. Nous avons eu quelques mots à propos du lavage de ce plancher, et elle,… ni plus ni moins, dit le capitaine en regardant la porte et en se soulageant par un long soupir, m’a confisqué ma liberté.

— Oh ! je voudrais bien qu’elle eût affaire à moi, dit Suzanne dont le visage pourpre semblait indiquer la violence du désir qu’elle avait d’avoir des relations avec Mme Mac-Stinger. Je la confisquerais, moi.

— Ah ! vous croyez, dit le capitaine avec un mouvement de tête qui semblait dire : J’en doute fort ; mais tout ébahi de l’air martial de la belle jeune fille, il reprit : Ma foi ! je ne sais pas trop, c’est une traversée difficile. On ne nage pas dans ses eaux, comme on veut, allez ! Vous ne vous figurez pas la tête qu’elle a. Elle tombe sur vous au moment où vous vous y attendez le moins. Et quand elle est montée, voyez-vous, dit le capitaine dont le front se couvrit de sueur… »

Pour toute conclusion, le capitaine pensa qu’il n’avait rien de mieux à faire que de siffler ; il siffla, mais en tremblotant. Puis, secouant encore la tête et revenant à ses sentiments d’admiration pour la vaillance de miss Nipper, il répéta timidement « Ah ! vous croyez, ma chère ! »

Suzanne se contenta de sourire ; mais dans ce sourire, il y avait un tel sentiment de défi, qu’on ne sait pas trop combien de temps aurait duré l’attitude contemplative du capitaine, si Florence, agitée par l’inquiétude, n’avait pas proposé encore une fois d’aller immédiatement consulter l’oracle Bunsby. Ainsi rappelé au devoir, le capitaine Cuttle mit solidement son chapeau de toile cirée, prit une autre canne hérissée de nœuds, comme celle qu’il avait donnée à Walter, et offrant son bras à Florence, il se prépara à se frayer une route sur le territoire ennemi.

Mais heureusement Mme Mac-Stinger avait changé de courant et avait navigué dans une autre direction, ce qu’elle faisait souvent, suivant la remarque du capitaine. En effet, lorsqu’ils descendirent l’escalier, ils trouvèrent ce modèle de femme occupé à secouer les paillassons sur le pas de la porte, tandis qu’au milieu d’un épais brouillard de poussière apparaissait l’ombre vaporeuse du petit Alexandre toujours le derrière sur le pavé. Mme Mac-Stinger était tellement absorbée par son occupation de femme de ménage, que, lorsque le capitaine, Florence et Suzanne passèrent, elle secoua ses paillassons de plus en plus fort, sans témoigner ni de la parole ni du geste qu’elle s’aperçût de leur présence.

Le capitaine, en passant près des paillassons, avait prisé une bonne dose de poussière, ce qui le fit éternuer jusqu’aux larmes ; mais il était tellement content d’en être quitte à si bon marché, qu’il pouvait à peine en croire son bonheur ; plus d’une fois même, dans le trajet de la porte à la voiture, il regarda derrière lui, craignant toujours quelque poursuite de Mme Mac-Stinger.

Cependant, ils arrivèrent au coin de Brig-Place, sans avoir été poursuivis par ce brûlot, et le capitaine, montant sur le siége, car sa galanterie ne lui permettait pas d’entrer dans l’intérieur avec ces dames, malgré leurs instances, mit le cocher sur le cap du vaisseau du capitaine Bunsby, qu’on appelait la Prudente-Clara et qui était amarré tout près de Ratcliffe.

Enfin, on arriva sur le quai d’où l’on pouvait voir le vaisseau de ce fameux amiral serré au milieu de cinq cents autres dont les cordages entremêlés ressemblaient à des toiles d’araignées monstres détachées à moitié du plafond par un coup de balai. Là le capitaine Cuttle parut à la portière et invita Florence et miss Nipper à l’accompagner à bord, leur disant que Bunsby était excessivement tendre pour les dames et que rien ne le mettrait plus en verve de politesse que la cérémonie de leur présentation à la Prudente-Clara.

Florence accepta sans hésiter : le capitaine, prenant la petite main de Délices du cœur dans son énorme palette, se fit son guide. Il y avait dans son air à la fois protecteur et paternel quelque chose de fier et de cérémonieux qui faisait plaisir à voir : il la conduisit par-dessus plusieurs ponts de navires fort sales jusqu’à la Clara ; ils aperçurent bientôt le prudent navire qui mouillait hors du rang des autres vaisseaux ; l’échelle pour y monter en avait été retirée, et entre ce navire et son voisin le plus proche, il y avait bien à peu près, un intervalle de six pieds d’eau. Il ressortit des explications données par le capitaine Cuttle, que le grand Bunsby, comme le capitaine, avait à endurer de sa propriétaire de cruels traitements et que lorsque les relations avec la dame devenaient par trop insupportables, Bunsby, comme dernière ressource, mettait entre elle et lui, pour les séparer, le golfe dont nous venons de parler.

« Clara ! Ohé ! Clara ! ohé ! fit le capitaine en criant dans sa main en guise de porte-voix.

— Ohé ! ohé ! répondit un jeune homme : on aurait dit l’écho de la voix du capitaine répété dans le fond d’un navire.

— Bunsby est-il à bord ? cria le capitaine en s’adressant au jeune homme d’une voix de stentor, comme s’il était à un kilomètre de distance.

— Oui, » cria le mousse en répondant sur le même ton.

Le jeune homme alors poussa une planche que le capitaine Cuttle fixa solidement entre les deux navires, puis, après avoir fait traverser Florence, il revint pour reprendre miss Nipper. Elles se trouvèrent ainsi sur le pont de la Prudente-Clara où séchaient, sur les cordages et les agrès, des hardes de toutes sortes en compagnie de quelques langues fumées et de maquereaux salés.

Aussitôt on vit apparaître lentement, au-dessus de la cabine, une caboche de belle taille, une figure d’acajou avec un œil fixe et un œil mobile, d’après le principe de lentilles de certains phares, qui, tournant sur un pivot, promènent leur lumière pour éclairer tous les points de l’horizon. Cette tête était couverte d’une chevelure hérissée qui ressemblait à une poignée d’étoupe, et ne montrait pas plus de préférence pour l’est ou le nord que pour l’ouest ou le midi, car elle se portait indistinctement vers les quatre points cardinaux et même vers les points intermédiaires. Au-dessous de la tête s’étendait un vaste menton nu comme le désert de Sahara ; sous le menton un col de chemise et un mouchoir en forme de cravate ; au-dessous un vêtement imperméable de pilote ; au-dessous de ce vêtement un pantalon non moins imperméable, dont la ceinture était si large et si haute, qu’en cas de besoin, il pouvait en même temps servir de gilet. Il montait en effet jusqu’à la poitrine, où il était attaché par des boutons en bois massifs semblables à des pions de trictrac. Enfin, la partie inférieure du pantalon sortit à son tour, et l’on vit le capitaine Bunsby en pied, les mains dans des poches d’une immense capacité. Son regard, au lieu de se tourner du côté du capitaine et de ces dames, était constamment dirigé sur la vigie.

L’air profondément philosophe de M. Bunsby, sa corpulence robuste, l’expression de gravité taciturne qui régnait dans sa physionomie enluminée, en parfaite harmonie avec son caractère merveilleusement mystérieux, intimidèrent presque le capitaine Cuttle, quelque familier qu’il fût avec lui.

Il dit tout bas à Florence que jamais de sa vie Bunsby n’avait exprimé la moindre surprise, et qu’on le considérait comme ne sachant pas même ce que c’était ; puis il regarda Bunsby au moment où, après avoir contemplé sa vigie, il promenait ses regards sur l’horizon.

Lorsque l’œil tournant arriva jusqu’à lui, il dit :

« Bunsby, mon garçon, comment cela va-t-il ? »

Aussitôt on entendit une voix grave, rude et enrouée, qui ne paraissait pas sortir du gosier de Bunsby et qui certainement ne produisit aucun effet sur sa figure, répondre :

« Camarade, comment cela va-t-il ? »

Au même moment, le bras droit et la main droite de Bunsby sortirent d’une poche pressèrent la main du capitaine et rentrèrent dans leur gouffre.

« Bunsby, dit le capitaine allant droit au but, nous vous tenons ; vous êtes un homme d’intelligence et capable de donner un bon avis. Voici une jeune dame qui vient justement chercher votre avis au sujet de mon ami Walter et aussi de mon autre ami, Solomon Gills ; vous et lui, vous êtes à portée de voix ; car c’est un homme de science, et la science est la mère de l’invention, qui ne connaît pas de lois. Bunsby, voulez-vous démarrer pour me rendre service et venir avec nous ? »

Le capitaine qui, par l’expression de son visage, paraissait toujours regarder quelque chose à une distance très-éloignée et n’avoir aucune connaissance de ce qui passait dans un rayon moindre de dix kilomètres, ne fit pas la moindre réponse.

« Voici un homme, dit le capitaine en s’adressant à ses charmantes compagnes et en tendant son croc pour indiquer le capitaine, voici un homme qui est tombé plus de fois que jamais homme n’est tombé dans sa vie, qui a eu plus d’accidents à lui tout seul que tous les soldats réunis qui sont dans l’hôpital des Invalides de la marine. Celui-là, il a reçu sur la tête autant de dégelées de coups de bâton et de barre de fer, qu’il y en a dans les chantiers de Chatam pour la construction des yachts. Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, ça lui a donné des idées comme il n’y en pas sur terre et sur mer. »

L’impassible capitaine parut, par un léger mouvement de coude, exprimer toute la satisfaction que lui faisait éprouver ce panégyrique ; heureusement sa figure n’avait pas suivi son regard dans l’espace, autrement ses auditeurs n’auraient pu deviner ses impressions.

« Camarade, dit Bunsby tout d’un coup, et se baissant pour regarder au loin, qu’est-ce que ces dames boiront bien ? »

Le capitaine Cuttle, dont la délicatesse fut scandalisée par cette question au sujet de Florence, tira le philosophe à l’écart, et, tout en paraissant lui parler à l’oreille, il l’accompagna en bas, où, pour ne pas l’offenser, il but la goutte avec lui. Florence et Suzanne, regardant par l’ouverture de la cabine, purent voir le philosophe, qui avait peine à se remuer dans ce petit espace, se servir à pleins verres lui et son ami.

Bientôt ils reparurent sur le pont, et le capitaine Cuttle, tout triomphant d’avoir réussi dans son entreprise, ramena Florence à la voiture ; il était suivi de Bunsby qui, escortant miss Nipper, lui serrait de temps en temps la taille. (jugez de l’indignation de la demoiselle !) avec son bras en drap poilu qui lui donnait l’air d’un ours bleu.

Le capitaine fourra son oracle dans l’intérieur ; il était si fier de s’être assuré de la personne de Bunsby et d’avoir mis une intelligence pareille en voiture, qu’il ne pouvait s’empêcher de regarder souvent Florence par la fenêtre placée derrière le cocher, de lui montrer par ses sourires combien il était content et de se taper le front pour lui faire entendre qu’elle avait là avec elle une bonne caboche. Cependant Bunsby, qui serrait toujours miss Nipper par la taille (car son ami le capitaine n’avait pas exagéré la tendresse du cœur de Bunsby pour les dames), n’en conservait pas moins la même gravité de maintien dans toute sa personne, et, sauf ces étreintes, il ne paraissait pas seulement s’apercevoir qu’il y eût là quelqu’un.

L’oncle Sol, qui était revenu, les reçut à la porte et les fit entrer immédiatement dans la salle à manger ; l’absence de Walter l’avait singulièrement changé. Sur la table et dans la chambre, on voyait des cartes marines, des cartes de géographie ; l’opticien suivait et resuivait le vaisseau perdu à travers les mers ; une minute auparavant, il avait, avec un compas qu’il tenait toujours à la main, mesuré la distance à laquelle il avait pu aller à la dérive, s’il devait se trouver ici ou là, s’efforçant de se démontrer à lui-même qu’il faudrait bien du temps encore pour avoir lieu de se désespérer.

« Peut-être, disait l’oncle Sol en regardant sur la carte d’un air soucieux, peut-être que le vaisseau se sera jeté… Mais non, c’est presque impossible. Ou bien, contraint par la violence de la tempête, il aura… mais ce n’est pas vraisemblable. Ou l’on peut avoir l’espérance qu’il aura changé de direction et que… mais c’est ce que je n’ose pas non plus espérer. »

Au milieu de toutes ces idées ébauchées et incohérentes, le pauvre Sol errait sur la grande feuille qu’il avait devant lui, sans pouvoir trouver une place, si petite qu’elle fût, où fixer avec confiance seulement la pointe de son compas.

Florence s’aperçut aussitôt, et ce n’était pas difficile, du changement singulier et inimaginable qui s’était opéré dans le vieillard ; elle vit que, tandis que son extérieur était moins tranquille, moins posé qu’à l’ordinaire, il avait cependant un air de résolution qui l’inquiéta beaucoup. Un instant même, elle trouva qu’il parlait sans ordre et sans suite ; car, lorsqu’elle lui eut dit qu’elle était déjà venue dans la matinée, l’oncle Sol lui répondit qu’il était allé chez elle pour la voir, et aussitôt après il parut regretter ce qu’il avait dit.

« Vous êtes venu me voir ? dit Florence. Aujourd’hui ?

— Oui, ma chère demoiselle, reprit l’oncle Sol en portant ses regards sur elle et en les détachant d’un air troublé. Je voulais vous voir de mes propres yeux, vous entendre de mes propres oreilles, une fois de plus avant… »

Ici il s’arrêta.

« Avant quand ? avant quoi ? dit Florence en lui posant la main sur le bras.

— Est-ce que j’ai dit avant ? répliqua le vieux Sol. Si je l’ai dit, j’ai sans doute voulu dire avant que nous recevions des nouvelles de mon cher garçon.

— Vous avez quelque chose, dit Florence avec une tendre sollicitude. Vous vous êtes trop tourmenté. Je suis sûre que vous avez quelque chose.

— Je vais aussi bien, répondit le vieillard en étendant son bras et le lui montrant, je vais aussi bien et je suis aussi solide qu’on peut l’être à mon âge. Voyez si ce bras n’est pas ferme. Avec un bras comme ça, croyez-vous qu’on ne soit pas capable d’autant de résolution et de courage que bien des jeunes gens ? Certainement si ; nous verrons. »

Il y avait dans ses manières plus encore que dans ses paroles, quoique déjà trop significatives, quelque chose d’égaré qui troubla vivement Florence. Elle aurait confié même sur-le-champ ses inquiétudes au capitaine si celui-ci lui eût laissé la parole. Mais au même moment il se mit à expliquer à Bunsby en quoi il avait besoin de ses conseils, et il en appela à cette intelligence profonde pour dissiper tous les doutes. Bunsby, dont l’œil errait toujours à l’horizon, regardant une maison située environ à moitié chemin entre Londres et Gravesend, sortit deux ou trois fois de sa poche son vigoureux bras droit et chercha, pour s’inspirer, à le faire passer autour de la jolie taille de miss Nipper. Celle-ci s’étant reculée fort mécontente jusqu’à l’autre bout de la table, le tendre cœur du capitaine de la Prudente-Clara vit bien qu’il n’était pas payé de retour. Après plusieurs essais dans ce genre, toujours infructueux, l’amiral, sans parler à personne en particulier, laissa échapper ces paroles ; quand je dis l’amiral, j’entends la voix intérieure qui habitait sa poitrine, et qui, de son libre mouvement, sans en demander la permission à personne, animée, à ce qu’il semblait par quelque esprit indépendant, rendit cet oracle :

« Mon nom est Jeannot Bunsby.

— Il a été baptisé du nom de Jean, cria le capitaine avec satisfaction. Écoutez-le.

— Et ce que je promets, continua la voix après quelque réflexion, je le tiens. »

Le capitaine, ayant toujours Florence au bras, fit un signe approbateur, et regardant l’auditoire, il semblait dire :

« Voilà que ça vient, je savais bien ce que je faisais, quand je vous l’ai amené.

— Eh ! bien, dit la voix, pourquoi pas ? Qu’est-ce qu’il y a d’étonnant à cela ? Dira-t-on le contraire ? Non. Alors, marchons. »

Après avoir argumenté de la sorte, la voix s’arrêta court : puis on l’entendit de nouveau qui lentement reprenait ainsi :

« Vous voulez savoir si je crois que votre Fils-et-Héritier a coulé bas, mes amis ? Cela peut être. Voilà, je suppose, le patron du navire qui s’engage à travers le canal de Saint Georges, dans la direction des dunes : qu’a-t-il devant lui ? les Goodwins. Personne ne le force d’aller se briser dessus, mais cela peut arriver ; tout cela dépend de la manœuvre : moi, ça ne me regarde pas. Garde à vous, camarade, ayez l’œil au guet, et bonne chance ! »

Là-dessus la voix passa de la salle à manger dans la rue, entraînant avec elle l’amiral de la Prudente-Clara, qui l’accompagna sans se faire prier ; puis ils se retirèrent aussitôt, l’un portant l’autre, dans la cabine où il se rafraîchit l’intelligence par un bon somme.

Les disciples qui avaient écouté les préceptes du philosophe, une fois abandonnés à eux-mêmes, parurent aussi embarrassés de son oracle que de tous les oracles rendus sur tant d’autres trépieds et se regardèrent les uns les autres avec un certain air d’irrésolution. Pendant ce temps-là, Robin, le rémouleur, qui avait pris la liberté de tout voir et de tout entendre à travers le châssis vitré des combles, descendit tout doucement des plombs, aussi troublé que personne. Néanmoins, le capitaine Cuttle, dont l’admiration pour Bunsby était, s’il est possible, exaltée par la brillante façon dont il avait justifié sa réputation et traversé cette épreuve solennelle, se mit à expliquer comme quoi il était impossible de ne pas avoir toute confiance dans la réponse de son ami, et puisqu’il n’avait montré aucune appréhension, un tel avis, donné par un tel homme, et venant d’u