Charles Dickens

1843

Vie et aventures de Martin Chuzzlewit

Ont participé à cette édition électronique : Stella Louis (Édition TEI).

Tome premier §

Chapitre premier. Qui servira d’introduction pour faire connaître la généalogie de la famille Chuzzlewit. §

Comme il n’est personne, soit dame, soit gentleman, pour peu qu’il ait quelque prétention à compter dans la société des gens comme il faut, qui puisse se permettre de montrer de la sympathie pour la famille Chuzzlewit, à moins de se bien assurer d’abord de l’extrême ancienneté de sa race, on apprendra avec une grande satisfaction que, sans le moindre contredit, elle descendait en ligne directe d’Adam et Ève, et que, vers ces derniers temps, elle avait ses intérêts étroitement liés à l’agriculture. Si un esprit envieux ou malicieux donnait à entendre qu’un Chuzzlewit, dans une des périodes des annales de la famille, ait pu déployer un peu trop d’orgueil de caste, cette faiblesse mériterait, à coup sûr, moins de blâme que d’indulgence, si l’on veut bien tenir compte de l’immense supériorité de cette maison sur le reste de l’humanité, eu égard à la haute antiquité de son origine.

C’est un fait remarquable que s’il y a eu, dans la plus ancienne famille de qui nous ayons souvenir, un meurtrier et un vagabond, nous sommes sûrs d’en rencontrer bien d’autres dans les chroniques de toutes les familles anciennes, qui ne sont elles-mêmes que la répétition uniforme de ces mêmes traits de caractère. Il y a plus : on peut poser en principe général que plus grand est le nombre des ancêtres, plus grande est la somme des meurtres et du vagabondage. En effet, aux temps reculés, ces deux sortes de distraction, qui joignaient à un agréable délassement le moyen alléchant de réparer les fortunes endommagées, étaient à la fois l’occupation noble et la récréation hygiénique des gens de qualité dans ce monde.

En conséquence, on éprouvera une inexprimable consolation, un véritable bonheur à apprendre que, dans les diverses périodes de notre histoire nationale, les Chuzzlewit furent étroitement liés à plusieurs scènes de carnage et d’émeutes sanglantes. On se rappelle en outre à leur sujet que, couverts de la tête aux pieds d’un acier à toute épreuve, ils conduisirent fréquemment à la mort, avec un courage invincible, leurs soldats qu’ils poussaient devant eux à coups de fouet, et qu’ensuite ils retournaient gracieusement au manoir retrouver leurs parents et leurs amis.

On ne saurait mettre en doute qu’un Chuzzlewit au moins ne soit venu à la suite de Guillaume le Conquérant pour gagner, comme disaient les Normands. Cependant il ne paraît pas probable que cet illustre aïeul ait, postérieurement à cette époque, gagné grand’chose auprès de ce monarque : car la famille ne semble pas avoir jamais été distinguée grandement par la possession de domaines territoriaux. Et chacun sait parfaitement, pour la distribution de cette sorte de propriété entre ses favoris, jusqu’à quel point le conquérant normand poussait la libéralité et la reconnaissance, vertus qu’il n’est pas rare de rencontrer chez les grands hommes, lorsqu’il s’agit de faire des largesses avec ce qui appartient à autrui.

Ici, peut-être, il convient que l’historien fasse un temps d’arrêt pour se réjouir de l’énorme quantité de valeur, de sagesse, d’éloquence, de vertu, de gentilhommerie, de noblesse véritable, que l’invasion normande paraît avoir apportée en Angleterre, et que la généalogie de chaque famille antique fait ce qu’elle peut pour exagérer encore : et, comme il est hors de doute qu’elle eût été tout aussi considérable, aussi féconde en longues séries de chevaleresques descendants, quand bien même Guillaume le Conquérant eût été Guillaume le Conquis, cette légère différence aurait peut-être changé les noms et les familles, ce qui importe peu, mais sans détruire la noblesse, ce qui est très-consolant.

Irrécusablement, il y eut un Chuzzlewit dans la conspiration des poudres, si Fawkes lui-même, le traître par excellence, ne fut pas un rejeton de cette remarquable race : et rien ne serait plus facile à admettre, en supposant, par exemple, qu’un autre Chuzzlewit, appartenant à une génération précédente, eût émigré en Espagne et, là, eût épousé une femme indigène, de qui il eût un fils au teint olivâtre. Cette conjecture vraisemblable est fortifiée, sinon absolument confirmée, par un fait qui ne saurait manquer d’intéresser les personnes curieuses de suivre à la trace et de reconnaître la tradition des goûts héréditaires dans la vie des générations subséquentes, qui reproduisent ainsi, à leur insu, la physionomie de leurs ancêtres. Il est à remarquer que, dans ces derniers temps, plusieurs Chuzzlewit, après avoir, sans succès, essayé d’autres états, se sont, sans la moindre espérance raisonnable de s’enrichir et sans aucun motif admissible, établis marchands de charbon, et que, de mois en mois, ils sont restés à garder obscurément une petite provision de cette denrée, sans être jamais entrés en arrangement avec aucun acheteur. L’étrange similitude qu’il y a entre cette façon d’agir et celle qu’adopta leur grand aïeul sous les voûtes du Parlement à Westminster, est trop frappante et trop significative pour avoir besoin de commentaire.

Également, il ressort avec toute évidence des traditions orales de la famille, qu’à une période de son histoire non distinctement définie, il exista une dame dont les goûts étaient si destructeurs et qui était si familière avec l’usage et la composition des matières inflammables et combustibles, qu’on l’avait surnommée la Fabricante d’allumettes. C’est sous ce sobriquet populaire qu’elle a été connue jusqu’ici dans les légendes de la famille. Assurément il n’est pas permis de douter que ce ne soit la dame espagnole, mère de Chuzzlewit Fawkes.

Mais il existe une autre pièce de conviction qui montre quel étroit rapport ont les Chuzzlewit avec cet événement mémorable de l’histoire d’Angleterre ; une pièce qui portera la certitude dans tout esprit assez incrédule, si tant est qu’il y en ait, pour ne pas se rendre à l’évidence de ces preuves.

Il y a quelques années, un très-respectable membre de la famille Chuzzlewit, homme digne de foi à tous égards, homme irréprochable, car jamais ses plus cruels ennemis eux-mêmes ne songèrent à lui faire d’insulte plus sérieuse que de l’appeler Chuzzlewit le Riche, possédait une lanterne sourde d’une antiquité incontestable. Ce qui donnait surtout du prix à cet ustensile, c’est que, pour la forme et le modèle, il était absolument semblable à ceux dont on se sert aujourd’hui. Or ce gentleman, qui depuis est mort, s’est toujours montré prêt à attester par serment, et cent fois il en a donné l’assurance solennelle, qu’il avait fréquemment entendu sa grand’mère dire en contemplant cette vénérable relique : « Oui, oui, cette lanterne fut portée par mon grand-fils le 5 novembre, en sa qualité de Guy Fawkes1. » Ces paroles remarquables avaient produit, et c’était bien naturel, une forte impression sur son esprit ; aussi avait-il coutume de les répéter très-souvent. Leur sens légitime et leur conclusion naturelle sont également triomphants, irrésistibles. La vieille dame, qui au moral était d’une nature énergique, éprouvait cependant une certaine faiblesse et quelque confusion dans les idées, ce qui était bien connu ; ou tout au moins y avait-il de l’incohérence dans son langage, conséquence naturelle du grand âge et de la loquacité. Le léger, très-léger désordre que trahissent ces expressions, est évident et des plus faciles à corriger : « Oui, oui, disait-elle, et nous ferons observer qu’il n’y avait lieu d’introduire aucune correction dans cette première proposition. Oui, oui, cette lanterne fut portée par mon grand-père, – et non par son petit-fils, ce qui serait postérieur, – fut portée le 5 novembre, en sa qualité de Guy Fawkes. » Ici se présente à nous une remarque à la fois solide, claire, naturelle, et en étroit accord avec le caractère de la femme qui tenait ce langage : c’est que l’identité de Guy Fawkes et du grand-père de la bonne dame est d’après cela si visible, qu’il serait à peine nécessaire d’insister sur ce point, si ces paroles en sa qualité de Guy Fawkes n’avaient été méchamment interprétées par de malins esprits dans le sens de la mascarade annuelle ; preuve nouvelle de la confusion que peut produire trop souvent non-seulement dans la prose historique, mais encore dans la poésie d’imagination, l’exercice d’un petit travail d’esprit de la part d’un commentateur.

On a prétendu que dans les temps modernes il n’y a point d’exemple qu’on ait trouvé un Chuzzlewit en termes intimes avec les grands seigneurs. Mais c’est encore ici que l’évidence vient confondre et réduire au mutisme les malicieux détracteurs qui forgent et colportent ces misérables inventions : car diverses branches de la famille sont restées en possession de lettres d’où il résulte évidemment, en termes circonstanciés, qu’un Diggory Chuzzlewit avait l’habitude de dîner sans cesse avec le duc Humphrey. Ainsi il figurait constamment, à titre de convive, à la table de cet homme de qualité ; ainsi l’hospitalité de Sa Grâce, la société de Sa Grâce, lui étaient en quelque sorte obligatoires : il en était même ennuyé à la fin, il n’y assistait que par contrainte, il y faisait résistance ; il va jusqu’à écrire à ses amis que, s’ils ne s’arrangent pas pour l’enlever, il n’aura pas d’autre choix que de dîner encore avec le duc Humphrey, et la manière tout à fait extraordinaire dont il s’exprime annonce un homme rassasié de la haute vie et de la compagnie de Sa Grâce.

On a prétendu également, et à peine est-il besoin de répéter un bruit qui part de ces mêmes foyers d’abominable médisance, qu’un certain Chuzzlewit mâle, dont la naissance, il faut l’avouer, fut entourée de quelque obscurité, était de la plus basse et de la plus vile extraction. Où en est la preuve ? Quand le fils de cet individu, à qui l’on supposait que son père avait communiqué dans son temps le secret de sa naissance, gisait sur son lit de mort, on lui posa la question suivante, d’une manière distincte, solennelle et formelle :

« Toby Chuzzlewit, quel était votre grand-père ? »

À quoi, avec son dernier souffle, il répondit d’une manière non moins distincte, solennelle et formelle ; et ses paroles furent couchées par écrit et signées de six témoins, dont chacun apposa au long son nom et son adresse : « C’est, dit-il, lord No Zoo. »

On pourrait dire, on a dit même, tranchons le mot, car la méchanceté humaine ne connaît pas de limites, qu’il n’existe pas de lord de ce nom, et que parmi les titres éteints il serait impossible d’en trouver aucun qui ressemblât à celui-là, même par assonance. Mais voyez le bel argument ! Nous ne voulons pas nous prévaloir d’une opinion avancée par des personnes bien intentionnées, mais abusées, à savoir que le grand-père de M. Toby Chuzzlewit, rien qu’à en juger par son nom, devait sûrement avoir été un mandarin. Proposition tout à fait inadmissible : car il n’y a aucune apparence que sa grand’mère ait jamais voyagé hors de son pays, ou qu’aucun mandarin y soit venu à l’époque de la naissance du père de M. Toby, si ce n’est les mandarins qu’on voit dans les magasins de thé ; et l’on ne peut admettre un seul instant qu’ils soient intéressés le moins du monde dans la question. Mais faisons le sacrifice de cette hypothèse, il n’en restera pas moins évident que M. Toby Chuzzlewit avait mal entendu ce nom prononcé par son père, ou qu’il l’avait oublié, ou, au pis aller, que la langue avait tourné au moribond : ce qui n’empêche pas qu’à l’époque récente dont nous parlons, les Chuzzlewit étaient unis de la main gauche, c’est-à-dire, en termes héraldiques, par une barre, à quelque noble et illustre maison inconnue.

De documents et de preuves que la famille a conservés il appert très-positivement qu’au temps comparativement récent du Diggory Chuzzlewit ci-dessus mentionné, un des membres de ladite famille parvint à un état de grande fortune et de haute considération. À travers les fragments de sa correspondance échappée aux ravages des mites, qui, en raison de l’immense absorption qu’elles font des notes et des papiers, peuvent être nommées à bon droit les greffiers généraux du monde des insectes, nous trouvons que Diggory fait constamment allusion à une tante sur laquelle il semblait fonder beaucoup d’espérances et dont il cherchait à se concilier la faveur par de fréquents cadeaux de vaisselle, bijoux, livres, montres et autres objets de prix. Ainsi, une fois il écrit à son frère, au sujet d’une cuiller à ragoût appartenant à ce frère, et qu’il lui avait empruntée, à ce qu’il paraît ; dans tous les cas il l’avait en sa possession : « Ne soyez pas contrarié de ce que je ne l’ai plus. Je l’ai portée chez ma tante. » Dans une autre circonstance, il s’exprime de la même manière, à propos d’une timbale d’enfant qu’on lui avait confiée pour la faire raccommoder. Une autre fois encore il dit : « Je n’ai jamais pu m’empêcher de porter à cette irrésistible tante ce que je possède. » La phrase suivante démontrera qu’il avait l’habitude de faire de longues et fréquentes visites à cette dame en son hôtel, si même il n’y habitait pas aussi : « À l’exception des habits que je porte sur moi, tout le reste de mes effets est à présent chez ma tante. » Il faut croire que le patronage et la position de cette honorable dame étaient considérables, car son neveu écrit : « Ses intérêts sont trop élevés. C’est par trop fort. C’est effrayant. » Et ainsi de suite. Cependant il ne paraît pas (chose étrange) que la tante ait profité de son crédit pour procurer à son neveu un poste lucratif à la cour ou ailleurs, ni qu’elle lui ait valu d’autre distinction que celle qui ressortait naturellement de la société d’une lady de haut parage, ni qu’elle lui ait rendu d’autres bons offices que les services secrets pour lesquels il se montre, en plus d’une occasion, plein de reconnaissance.

Il serait superflu de multiplier les exemples de la position élevée, sublime, et de la vaste importance des Chuzzlewit, à diverses époques. Si l’on exigeait d’autres preuves pour arriver à une probabilité suffisante, nous pourrions les entasser les unes sur les autres jusqu’au point d’en former des Alpes de témoignages, sous lesquelles le plus effronté scepticisme serait écrasé et aplati. Mais à présent que voilà un bon petit tumulus bien conditionné et un monument décent élevé sur la sépulture de la famille, le présent chapitre laissera là ce sujet : bornons-nous à ajouter, en guise de pelletée dernière, que bien des Chuzzlewit, mâles et femelles, ont pu prouver, sur la foi des lettres écrites par leurs propres mères, qu’ils avaient eu des nez réguliers, des mentons irrécusables, des formes qui eussent pu servir de modèle à la sculpture, des membres parfaitement tournés et des fronts polis d’une transparence telle qu’on y voyait les veines bleues courir dans plusieurs directions, comme les tracés divers d’une sphère céleste. Ce fait en lui-même, eût-il été isolé, suffirait pour servir de certificat à leur noble origine : car il est bien connu, d’après l’autorité des livres qui traitent de pareilles matières, que chacun de ces phénomènes, mais surtout celui des nez réguliers, est le privilège invariable des personnes de la plus haute condition et dédaigne de se montrer ailleurs.

L’historien ayant, à sa satisfaction complète, et par conséquent à la complète satisfaction de tous ses lecteurs, prouvé que les Chuzzlewit ont eu une origine, et que leur importance, soit à une époque, soit à une autre, a été de nature à ne pas manquer de rendre leur société agréable et convenable pour tous les gens sensés, il peut maintenant poursuivre sa tâche avec ardeur. Ayant montré qu’ils ont dû avoir, en raison de leur antique race, une large et belle part dans l’établissement et les développements de la famille humaine, son affaire sera de faire voir un jour que tels des membres de cette lignée qui paraîtront dans l’ouvrage ont encore dans le grand monde autour de nous des pendants et des prototypes. Pour le moment l’historien se borne à faire remarquer, en tête de son travail : 1° Qu’on peut affirmer positivement, sans cependant s’unir de sentiment à la doctrine de Monboddo, d’après laquelle les hommes auraient selon toute probabilité été d’abord des singes, que la nature humaine joue des tours étranges et vraiment extraordinaires ; 2° Et, sans empiéter cependant sur la théorie de Blumenbach, d’après laquelle les descendants d’Adam ont une notable quantité d’instincts qui appartiennent plus au cochon qu’à aucune autre espèce d’animaux de la création, qu’il y a certains hommes qui sont particulièrement remarquables pour le soin rare qu’ils savent prendre de leur bien-être et de leurs intérêts.

Chapitre II. Où l’on présente au lecteur certains personnages avec lesquels il pourra, si cela lui plaît, faire plus ample connaissance. §

C’était vers la fin de l’automne. Le soleil, à son déclin, après avoir lutté contre le brouillard qui durant toute la journée l’avait voilé, jetait de brillants rayons sur un petit village du Wiltshire, situé à peu de distance de la belle et ancienne ville de Salisbury.

Comme un éclair soudain de mémoire ou d’intelligence qui s’éveille dans l’esprit d’un vieillard, le soleil répandait avant de s’éteindre son éclat sur le paysage, où la jeunesse et la force disparues semblèrent revivre de nouveau. L’herbe mouillée étincelait dans la lumière ; les étroites bandes de verdure dans les haies, où quelques petites branches encore vives avaient résisté bravement et se pressaient l’une contre l’autre pour mieux se défendre jusqu’à la fin contre les rigueurs des vents piquants et de la gelée du matin, reprenaient vie et courage ; le ruisseau, qui toute la journée avait été triste et endormi, s’était remis à rire gaiement ; les oiseaux commençaient à gazouiller sur les branches dénudées, comme si, l’espérance leur faisant illusion, ils fêtaient déjà le départ de l’hiver, le retour du printemps. La girouette placée sur la flèche aiguë de la vieille église scintillait au haut de son poste comme pour s’associer à la joie générale ; et des croisées voilées de lierre il s’échappait de tels rayons reflétés par le ciel embrasé, qu’il semblait que les paisibles maisons fussent le foyer concentré de la pourpre et de la chaleur de vingt étés.

Les signes mêmes de la saison, qui n’annonçaient que trop bien l’approche de l’hiver, donnaient du charme au paysage, dont en ce moment ils rendaient les traits plus agréables sans y jeter encore un air de mélancolie. Les feuilles tombées, qui jonchaient le sol, répandaient une douce senteur, et, amortissant le bruit sonore des pas lointains et des roues, créaient un calme en parfaite harmonie avec le mouvement du laboureur éloigné qui semait çà et là le grain, et avec la marche de la charrue qui retournait sans bruit la riche terre brune, traçant un gracieux sillon dans les chaumes. Sur les branches immobiles de quelques arbres, des baies d’automne pendaient comme les grains d’un collier de corail dans ces vergers fabuleux où les fruits étaient des pierres précieuses ; d’autres arbres, dépouillés de toute leur garniture, étaient restés comme le centre d’un petit bouquet de belles feuilles rouges, en attendant le sort commun ; d’autres encore avaient conservé tout leur feuillage, mais crispé et fendillé comme s’il avait été desséché par le feu, montrant autour de leurs troncs, empilées en tas purpurins, les pommes qu’ils avaient portées cette année même ; pendant que d’autres, malgré leur retardataire verdure, se montraient ternes et tristes dans leur vigueur même, comme si la nature voulait enseigner par eux que ce n’est pas à ses favoris les plus actifs et les plus joyeux qu’elle accorde le plus long terme d’existence. Cependant, à travers leurs touffes plus sombres, les rayons du soleil traçaient de larges sillons d’or ; et la lumière rouge, tamisant les branches au ton brun, s’en servait comme d’un contraste pour y faire passer son éclat et compléter ainsi la magnificence du jour mourant.

Un moment suffit pour faire évanouir toute cette splendeur. Le soleil se coucha au sein des longues lignes grisâtres de collines et de nuages entassés à l’horizon, qui formaient à l’ouest une cité aérienne, murailles sur murailles, bâtiments sur bâtiments ; la lumière s’effaça entièrement ; l’église, tout à l’heure brillante, devint froide et noire ; le courant d’eau oublia de sourire et de murmurer ; les oiseaux devinrent silencieux ; et la tristesse de l’hiver reprit partout son règne.

Le vent du soir se leva à son tour ; les petites branches craquèrent en s’agitant dans leurs danses de squelette, au bruit de sa musique lugubre. Les feuilles desséchées, cessant de rester immobiles, coururent çà et là comme pour chercher un abri contre cette froide bise ; le laboureur détela ses chevaux, et, la tête baissée, les poussa vivement devant lui pour les ramener au logis ; puis, de toutes les fenêtres des cottages, des lumières commencèrent à darder leur regard clignotant sur les champs obscurcis.

Alors la forge du village épanouit ses feux dans toute sa gloire. Les vigoureux soufflets mugirent en envoyant leur ha ! ha ! au feu vif, qui mugit à son tour et fit voltiger gaiement les brillantes étincelles, au sonore écho des marteaux sur l’enclume. Le fer embrasé se piqua d’émulation, et, non moins étincelant, sema tout autour avec profusion ses rouges rubis enflammés. Le robuste forgeron avec ses compagnons multiplia si bien ses coups, qu’ils forçaient la nuit même à s’égayer dans sa tristesse et jetaient une illumination sur sa face sombre, tandis qu’elle se penchait vers la porte et les fenêtres, regardant curieusement par-dessus les épaules d’une douzaine de flâneurs. Quant à ces spectateurs paresseux, ils restaient là, rivés à leur place comme par un sortilège ; parfois hasardant un coup d’œil sur l’ombre qui s’étendait derrière eux, ils n’en reportaient qu’avec plus de plaisir sur le seuil de la forge leurs yeux indolents, et ne faisaient que s’en approcher davantage, sans plus songer à se disperser que s’ils étaient là dans leur élément, nés comme les grillons pour se grouper autour du foyer ardent.

Le diable soit du vent ! Il ne faisait que soupirer tout à l’heure ; le voilà maintenant qui commence à rugir autour de la joyeuse forge, à faire claquer le guichet, à gronder dans la cheminée, de même que s’il avait des ordres à donner aux soufflets. C’était bien la peine de tempêter et de faire le fanfaron ! Qu’est-ce qu’il y gagnait ? Le forgeron obstiné n’en chantait que de plus belle, de sa voix enrouée, sa joyeuse chanson, et le feu n’en avait que plus d’activité et d’éclat, et la danse des étincelles n’en était que plus pétillante. À la fin, elles pétillèrent si bien dans leurs tourbillons victorieux, que le vent n’y put tenir et s’enfuit avec un hurlement ; mais en passant, il donna un si rude choc à la vieille enseigne placée devant la porte de la taverne, que le Dragon bleu fut plus que jamais terrassé et n’eut pas besoin d’attendre Noël pour tomber tout à fait de son cadre détraqué.

Quelle mesquine tyrannie, quelle pauvre vengeance pour un vent respectable, que d’aller exercer sa mauvaise humeur sur de misérables créatures telles que des feuilles tombées ; mais comme il en poussait une énorme quantité, précisément en venant de se donner une légère satisfaction aux dépens du Dragon humilié, il les dispersa, il les éparpilla de telle sorte qu’elles furent entraînées pêle-mêle, ici, là, roulant les unes sur les autres, tournoyant en mille cercles sur leurs bords effilés, se livrant en l’air à des danses frénétiques, et, dans l’excès de leur désespoir, exécutant toute sorte de gambades extraordinaires. Et ce n’était pas assez pour la fureur malicieuse de ce vent rancunier : non content de les pousser au loin, il en prit à part quelques débris qu’il porta dans les copeaux du charron, les fourrant sous ses planches et ses poutres ; semant en l’air sa sciure de bois, retournant à la poursuite des feuilles fugitives, et, quand il en rencontrait encore quelques-unes, ah ! quelle chasse il leur donnait et comme il se mettait à leurs trousses !

Les feuilles effrayées n’en fuyaient que plus vite ; et vraiment c’était une course à donner le vertige : car les pauvrettes se trouvaient transportées aux endroits les plus déserts, où il n’y avait pas d’issue, et où leur persécuteur les reprenait pour les faire tourbillonner à sa fantaisie ; elles montaient jusque sous les gouttières, elles se pressaient étroitement aux parois des meules ainsi que des chauve-souris, elles se répandaient par les fenêtres ouvertes des chambres, elles s’affaissaient en tas sur les haies ; en un mot, c’était un sauve qui peut général. Mais ce qu’elles firent de plus excentrique sans contredit, ce fut de saisir le moment où la porte extérieure de M. Pecksniff venait de s’ouvrir tout à coup, pour s’élancer d’une manière désordonnée dans le corridor, où le vent qui les poursuivait les serra de près, et, ayant trouvé ouverte la porte de derrière, souffla aussitôt la chandelle allumée que tenait miss Pecksniff, et ferma avec une telle violence la première porte contre M. Pecksniff qui entrait en ce moment, que celui-ci tomba en un clin d’œil au bas des marches. Enfin, fatigué lui-même de ses petites malices, l’impétueux coureur d’espace s’éloigna, satisfait de sa besogne, mugissant à travers bruyère et prairie, colline et plaine, jusqu’à ce qu’il gagna la mer, où il alla rejoindre des compagnons de son espèce, en humeur de souffler comme lui toute la nuit.

Concernant M. Pecksniff, ayant reçu, à l’angle aigu de la dernière marche, cette sorte de coup sur la tête, qui, pour le plaisir du patient, lui fait voir une fantastique illumination générale, autrement dit trente-six chandelles, restait tranquillement étendu à contempler sa propre porte extérieure. Il faut croire que cette porte en disait beaucoup plus par sa forme que les autres portes qui donnent sur la rue : car M. Pecksniff persista à rester dans sa position contemplative durant un espace de temps prolongé et vraiment inexplicable, sans se rendre compte s’il avait été heurté ou non ; et de même, quand miss Pecksniff demanda à travers le trou de la serrure avec une voix aiguë qui eût fait honneur à un vent de vingt ans :

« Qui est là ? »

Le père ne répondit rien. De même encore, lorsque miss Pecksniff rouvrit la porte, et, abritant la chandelle avec sa main, jeta les yeux devant elle et regarda attentivement autour de son père, au delà de son père et par-dessus son père, partout enfin excepté là où il était, celui-ci ne fit aucune observation et n’indiqua d’aucune façon la moindre velléité, le moindre désir d’être tiré de sa position.

« Je vous vois bien ! cria miss Pecksniff au soi-disant garnement qui se serait enfui après avoir frappé un coup de marteau. Je vous attraperai, monsieur ! »

Mais M. Pecksniff, qui se tenait, sans doute, pour suffisamment attrapé déjà, ne dit mot.

« Maintenant, vous tournez autour du coin de la porte, » cria miss Pecksniff.

Elle disait cela au hasard ; mais elle avait rencontré juste : car M. Pecksniff, étant précisément occupé à éteindre le plus vite possible les trente-six chandelles dont nous avons parlé, et à réduire à une douzaine, ou à peu près, les quatre ou cinq cents boutons de cuivre qui, devant ses yeux, s’étaient mis en danse d’une façon tout à fait nouvelle sur la porte de la rue, M. Pecksniff, disons-nous, avait l’air de tourner autour du coin de sa porte.

Miss Pecksniff ayant débité, sur un ton aigre, une menace de prison et de constable, de billot et de potence, était au moment de refermer la porte, lorsque M. Pecksniff, encore au bas des marches, se souleva sur un coude et éternua.

« Quelle voix ! s’écria miss Pecksniff. C’est mon père ! »

À cette exclamation, une autre miss Pecksniff s’élança hors du parloir ; et les deux miss Pecksniff, avec force expressions incohérentes, remirent M. Pecksniff sur ses pieds.

« P’pa ! s’écrièrent-elles de concert. P’pa ! parlez, p’pa ! N’ayez pas l’air si égaré, cher p’pa ! »

Mais comme, surtout en pareil cas, un gentleman ne saurait nullement se rendre compte de l’air qu’il a, M. Pecksniff continuait de tenir sa bouche et ses yeux tout grands ouverts, et de laisser pendre sa mâchoire inférieure, dans le genre des casse-noisettes qu’on donne en jouet aux enfants ; et comme son chapeau était tombé, comme son visage était pâle, sa chevelure hérissée, son habit souillé de boue, il offrait un spectacle tellement déplorable que ni l’une ni l’autre des demoiselles Pecksniff ne put retenir un cri involontaire.

« Ce n’est rien, dit M. Pecksniff ; je me sens mieux.

– Il revient à lui !… s’écria la plus jeune miss Pecksniff.

– Il parle encore ! » s’écria l’aînée.

Avec quelles exclamations de joie elles embrassèrent M. Pecksniff sur l’une et l’autre joue, et l’aidèrent à rentrer dans l’intérieur de la maison ! D’abord, la plus jeune sœur courut dehors ramasser le chapeau de son père, les feuillets crottés de ses papiers, son parapluie, ses gants et autres menus objets ; ensuite, et après avoir fermé la porte, les deux jeunes filles s’occupèrent du soin de panser les plaies de M. Pecksniff, au fond du parloir.

Ces plaies n’étaient pas d’une nature très-sérieuse. Il n’était besoin que de frictionner ce que l’aînée des demoiselles Pecksniff appelait « les parties protubérantes » du corps de son père, par exemple les genoux et les coudes, ainsi qu’un organe nouveau, totalement inconnu aux phrénologistes, et qui s’était développé derrière la tête. Ces meurtrissures ayant été combattues extérieurement avec des bandes de papier goudronné et salé, et à l’intérieur M. Pecksniff s’étant réconforté avec une certaine quantité de forte eau-de-vie mélangée d’eau, l’aînée des miss Pecksniff s’assit pour faire le thé, qui était tout préparé. En même temps, la cadette alla chercher à la cuisine un morceau enfumé de jambon et des œufs, et ayant posé tout cela devant son père, elle prit place aux pieds de M. Pecksniff, sur un tabouret bas, d’où elle tint son regard de niveau avec la table à thé.

De cette humble position, il ne faut pas inférer que la plus jeune des miss Pecksniff fût assez jeune pour être forcée, comme on dit, de s’asseoir sur un tabouret, en raison de l’exiguïté de ses jambes. Si miss Pecksniff se tenait assise sur un tabouret, c’était par simplicité et par humilité de cœur, deux qualités qui, chez elle, étaient tout à fait éminentes. Si miss Pecksniff se tenait assise sur un tabouret, c’est qu’elle était toute jeunesse, tout enjouement, toute vivacité, toute pétulance, comme un petit chat. C’était la plus maligne et en même temps la plus naïve créature que vous puissiez imaginer, cette jeune miss Pecksniff, la cadette ; c’était là son grand charme. Elle était trop naturelle, trop franche, cette jeune miss Pecksniff, la cadette, pour porter un peigne dans ses cheveux, ou pour les tourner, ou pour les friser, ou pour les natter. Elle les portait à la Titus, coiffure libre et flottante, où il entrait tant de rangées de boucles que le sommet semblait ne former qu’une boucle unique. Elle n’était pas autrement jolie : mais pourtant, c’était une petite femme assez drôlette ; quelquefois, oui, quelquefois, elle portait même un tablier ; et elle était si bien comme cela ! Oh ! cette miss Pecksniff, la cadette, c’était bien « une vraie gazelle, » comme un jeune gentleman l’avait fait observer dans un madrigal, au bas d’un journal de province, article « poésie ».

M. Pecksniff était un homme moral, un homme grave, un homme aux sentiments et au langage nobles : il avait fait baptiser sa fille cadette sous le nom de Mercy. Mercy ! oh ! le charmant nom pour une créature à l’âme pure comme la plus jeune des miss Pecksniff ! L’autre sœur s’appelait Charity. C’était parfait. Mercy et Charity ! Charity, avec son excellent bon sens, avec sa douceur tempérée d’une gravité sans amertume, était si bien nommée, et savait si bien conduire et faire valoir sa sœur ! Quel piquant contraste elles offraient à l’observateur ! On les voyait aimées et s’aimant entre elles, pleines de sympathie mutuelle et de dévouement, s’appuyant l’une sur l’autre, et cependant se servant de correctif, d’opposition et, en quelque sorte, d’antidote. Observez chacune de ces demoiselles, admirant sa sœur sans réserve, mais agissant de son côté tout autrement qu’elle, d’après des principes différents, et sans avoir, en apparence, rien de commun avec elle ; et, si les bons résultats d’un semblable système ne vous plaisent pas, vous êtes invité respectueusement à l’honorer de votre réclamation. Le fait culminant de tout cet intéressant tableau, c’est que les deux belles créatures n’en avaient nullement conscience ; elles ne s’en doutaient seulement pas. Elles n’y pensaient et n’en rêvaient pas plus que Pecksniff lui-même. La nature s’amusait à les opposer l’une à l’autre : mais elles ne se mêlaient pas de cela, les deux miss Pecksniff.

Nous avons fait remarquer que M. Pecksniff était un homme moral. Il l’était en effet. Peut-être n’exista-t-il jamais un homme plus moral que M. Pecksniff : il l’était surtout dans la conversation et dans le commerce épistolaire. Il avait été dit de lui, par un de ses admirateurs habituels, qu’il avait dans le cœur pour les bons sentiments la bourse de Fortunatus. À cet égard, il ressemblait à la jeune fille du conte de fées, excepté que, si ce n’étaient pas de vrais diamants qui tombaient de ses lèvres, du moins c’était du plus beau strass, et qui brillait prodigieusement. Homme modèle, plus rempli de préceptes vertueux qu’un cahier d’exemples d’écriture. Il y avait des gens qui le comparaient à un bureau de poste, où l’on vous enseigne toujours votre chemin pour aller à tel endroit sans jamais y être allé soi-même : mais ces gens-là étaient ses ennemis, c’étaient les ombres offusquées par son éclat, voilà tout. Son cou même avait quelque chose de moral. On en voyait une bonne partie à découvert, par-dessus une très-mince cravate blanche, qui descendait très-bas, et dont jamais personne n’avait pu découvrir l’attache, car il la liait par derrière ; c’est là que son cou se déployait à l’aise, espèce de vallée qui s’étendait entre les deux pointes saillantes de son col de chemise, unie et déboisée de tout vestige de barbe. Il semblait que M. Pecksniff voulût dire par là : « Pas de déception à craindre ici, mesdames et messieurs ; ici règne la candeur ; un calme honnête fait mon essence. » Il en était de même de ses cheveux d’un gris de fer ; relevés avec la brosse au-dessus du front, ils se tenaient roides et droits, ou bien ils se penchaient doucement dans un accord sympathique avec ses épaisses paupières. Il en était de même de sa personne parfaitement luisante, bien que dépourvue d’embonpoint. Il en était de même de ses manières, qui étaient douces et onctueuses. En un mot, jusqu’à son grand habit noir, jusqu’à son état d’homme veuf, jusqu’à son binocle pendant, tout tendait au même but, tout criait : « Contemplez le moral de M. Pecksniff ! »

La plaque de cuivre placée sur la porte et qui, appartenant à M. Pecksniff, n’eût pu mentir, offrait cette inscription : PECKSNIFF, ARCHITECTE ; auquel titre M. Pecksniff ajoutait sur ses cartes d’affaires, celui d’ARPENTEUR. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il avait de quoi arpenter au moins du regard, à voir l’immense perspective qui s’étendait devant les croisées de sa maison. Quant à ses travaux d’architecte, on n’en connaissait pas grand’chose, si ce n’est qu’il n’avait jamais dessiné ni bâti quoi que ce fût : mais il était généralement entendu que ses notions sur cette science étaient terriblement profondes.

Les occupations de M. Pecksniff roulaient principalement sinon même en entier, sur les soins qu’il donnait à des élèves or, les revenus qu’il ramassait dans cette spécialité par laquelle il variait et tempérait de plus graves travaux, ne sauraient guère passer à la rigueur pour être besogne d’architecte. Son génie brillait à prendre dans ses filets les parents et les tuteurs, et à empocher le prix des pensions. La pension d’un jeune gentleman une fois payée, et le jeune gentleman entré dans la maison de M. Pecksniff, M. Pecksniff lui empruntait sa boîte d’instruments de mathématiques, pour peu qu’elle fût montée en argent ou qu’elle eût quelque prix ; de ce moment, il l’engageait à se considérer comme étant de la famille ; il lui faisait de grands compliments sur ses parents ou ses tuteurs, quand l’occasion s’en présentait ; puis il le lâchait dans une chambre spacieuse au deuxième étage sur la façade. Là, en compagnie de tables à dessiner, de parallélographes, de compas aux branches roides et inflexibles, et de deux, peut-être trois autres gentlemen, l’élève s’exerçait durant trois ou cinq ans, selon les conventions, à prendre les hauteurs de la cathédrale de Salisbury à tous les points de vue possibles, et à construire en l’air une énorme quantité de châteaux, de salles de parlement et autres monuments publics. Dans le monde entier peut-être n’existait-il pas un aussi grand nombre de magnifiques édifices en ce genre qu’il ne s’en faisait sous la direction de M. Pecksniff ; et, si les comités du Parlement avaient accordé l’autorisation de bâtir la vingtième partie seulement des églises que l’on érigeait dans cette chambre de la façade, avec l’une ou l’autre des demoiselles Pecksniff prosternée à l’autel pour épouser l’architecte surnuméraire, il n’y eût pas eu besoin d’églises nouvelles, au moins pendant cinq siècles.

« Les biens mêmes de ce bas monde dont nous venons d’user, dit M. Pecksniff, promenant sur la table un regard circulaire quand il eut terminé son repas ; oui, même la crème, le sucre, le thé, les rôties, le jambon…

– Et les œufs, ajouta Charity à voix basse.

– Et le œufs, répéta M. Pecksniff, ont leur côté moral. Voyez comme ils viennent et comme ils s’en vont. Tout plaisir est passager. Nous ne saurions même manger longtemps. Si nous nous laissons trop aller à d’innocents liquides, nous gagnons une hydropisie ; si c’est à des boissons capiteuses, nous tombons dans l’ivresse. Quel sujet de réflexion attendrissant !

– Ne dites point que nous tombons dans l’ivresse, p’pa, s’écria l’aînée des miss Pecksniff.

– Quand je dis nous, ma chère, répliqua le père, j’entends par là l’humanité en général, la race humaine, considérée en corps, et non pas individuellement. Il n’y a rien de personnel dans ma morale, mon amour. Même une chose telle que celle-ci, dit encore M. Pecksniff en passant l’index de sa main gauche sur le papier brun appliqué au sommet de sa tête, un petit accident, une calvitie, quoi que ce soit enfin, nous rappelle que nous ne sommes que… »

Il allait dire : « des vers ; » mais se souvenant que l’on ne voit guère de vers sur les chevelures, il substitua à cette expression celle de : « Chair et sang. »

« Ce qui, s’écria M. Pecksniff, après une pause, durant laquelle il sembla avoir cherché, mais sans succès, une autre morale, ce qui est également très-attendrissant. Ma chère Mercy, ranimez le feu et écartez les cendres. »

La jeune fille obéit. Cette besogne faite, elle reprit son tabouret, posa un bras sur les genoux de son père, et appuya contre son bras sa joue florissante de fraîcheur. Miss Charity rapprocha sa chaise du feu, comme pour se préparer à entamer une conversation, puis elle leva les yeux sur son père.

« Oui, dit M. Pecksniff après une nouvelle et courte pause, durant laquelle il avait pris un sourire silencieux en balançant sa tête devant le feu, j’ai eu la chance d’atteindre mon but. Nous allons avoir bientôt un pensionnaire de plus à la maison.

– Un jeune homme, papa ? demanda Charity.

– O-o-oui, un jeune homme, dit M. Pecksniff. Il désire profiter de l’inestimable occasion qui s’offre à lui d’unir les avantages de la meilleure éducation pratique architecturale au confortable d’une vie de famille et à la société constante de personnes qui, tout humble qu’est leur sphère, toute bornée qu’est leur capacité, ne sont ni négligentes ni oublieuses de leur responsabilité morale.

– Oh ! p’pa ! s’écria Mercy, levant son doigt avec malice, voir à l’annonce ci-dessous. »

– Espiègle, espiègle fauvette ! » dit M. Pecksniff.

Nous devons faire observer, à propos du nom de « fauvette », donné par M. Pecksniff à sa fille cadette, que celle-ci ne possédait aucune qualité vocale, mais que M. Pecksniff avait l’habitude d’employer fréquemment tel mot qui se présentait à sa pensée, dès qu’il lui semblait sonner harmonieusement et arrondir une période, sans se mettre beaucoup en peine du sens de ce mot. Et c’est ce qu’il pratiquait avec tant d’assurance et d’une façon si imposante, que parfois son éloquence déconcertait les gens les plus sensés, qui en restaient tout ébahis.

Ses ennemis affirmaient, soit dit en passant, qu’un grand fond d’assurance dans les mots et les formes servait de passe-partout au caractère de M. Pecksniff.

« Est-il beau, p’pa ? demanda la plus jeune fille.

– Êtes-vous sotte, Merry ! » dit l’aînée.

Merry était le diminutif familier de Mercy.

« Quel est le prix de la pension, p’pa ? ajouta Charity. Dites-le nous.

– Oh ! que c’est joli. Cherry ! s’écria miss Mercy, qui leva les mains et fit entendre un rire étouffé, le plus charmant du monde ; que vous avez l’esprit mercenaire pour une jeune fille ! Mauvaise que vous êtes, vous ne pensez qu’au solide. »

C’était en vérité chose tout à fait ravissante et digne des temps de l’âge pastoral, de voir comment les deux miss Pecksniff échangèrent des tapes d’amitié après ces paroles, puis se mirent à s’embrasser, chacune à sa manière, selon la différence de leur humeur.

« Il est bien, dit M. Pecksniff, à voix basse mais intelligible ; il est assez bien. Je ne compte pas recevoir immédiatement le prix de sa pension. »

À cette nouvelle, et malgré la dissemblance de leur caractère, Charity et Mercy ouvrirent à la fois de grands yeux et parurent un moment déconcertées, comme si leur pensée unanime se fût concentrée sur cette éventualité inquiétante.

« Mais qu’est-ce que cela fait ? dit M. Pecksniff, souriant de nouveau à son feu. Il y a du désintéressement en ce monde, je l’espère ? Nous ne sommes pas tous rangés en deux camps opposés : l’offensive et la défensive. Il y a de braves gens marchant entre ces deux extrêmes, tendant la main sur leur passage à ceux qui ont besoin de leur assistance, sans prendre parti ni pour ni contre, hum ! »

Dans ces aphorismes philanthropiques il y avait quelque chose qui rassura les deux sœurs. Elles échangèrent un regard et reprirent leur entrain.

« Oh ! ne soyons pas toujours à calculer, à projeter, à combiner pour l’avenir, dit M. Pecksniff, souriant de plus en plus, et regardant le foyer de l’air d’un homme qui ne parle pas aussi sérieusement qu’il le paraît ; je suis las de préoccupations de ce genre. Si nos sentiments sont bons, si notre cœur est épanoui, laissons-nous aller franchement à cet élan, dût-il entraîner pour nous de la perte au lieu de profit. Qu’en dites-vous, Charity ? »

Regardant alors ses filles pour la première fois depuis qu’il avait entamé ces réflexions, et s’apercevant qu’elles souriaient toutes deux, M. Pecksniff leur lança rapidement un coup d’œil si joyeux, tout en conservant un certain mélange de componction et de finesse, que la plus jeune sœur se sentit entraînée aussitôt à s’asseoir sur ses genoux, à lui enlacer le cou de ses bras, et à l’embrasser vingt fois au moins. Tandis qu’elle s’abandonnait à cette expansion de tendresse, elle se livrait aussi aux éclats du rire le plus immodéré ; la prudente Cherry elle-même s’associa bientôt à ce débordement d’hilarité.

« Allons ! allons ! dit M. Pecksniff, qui fit quitter à sa fille cadette la position qu’elle avait prise, et passa ses doigts dans ses cheveux en reprenant sa physionomie sereine. Qu’est-ce que cette folie-là ? Donnons-nous de garde de rire sans raison, de peur d’avoir à pleurer ensuite. Quoi de neuf à la maison depuis hier ? John Westlock est parti, j’espère ?

– Vraiment non, dit Charity.

– Non ? répéta le père. Et pourquoi ? Le terme de sa pension expirait hier au soir. Sa malle était faite, je le sais ; car je l’ai vue le matin debout contre le mur.

– Il a passé la nuit dernière au Dragon, répondit la jeune fille, et il a eu M. Pinch à dîner. Ils sont restés toute la soirée ensemble, et M. Pinch n’est rentré ici que très-tard.

– Et ce matin, p’pa, dit Mercy avec sa vivacité habituelle, quand je l’ai aperçu sur l’escalier, il avait l’air, ô grand Dieu ! il avait l’air d’un monstre !… avec sa figure de toutes les couleurs, ses yeux aussi hébétés que si on venait de les faire bouillir, sa tête qui le faisait souffrir horriblement, j’en suis sûre, rien que de l’avoir vue, et ses habits qui sentaient, oh ! c’est impossible de dire comme c’était fort… »

Ici la jeune fille frissonna.

« Qui sentaient la fumée de tabac et le punch. »

M. Pecksniff dit avec sa cordialité accoutumée, bien que de l’air d’un homme qui sent l’injure sans se plaindre :

« Je pense que M. Pinch aurait dû éviter de choisir pour sa société un homme qui, après de longues relations, a essayé, vous le savez, de blesser mes sentiments. Je n’affirmerais pas que cela soit délicat de la part de M. Pinch. Je n’affirmerais pas que cela soit aimable de la part de M. Pinch. J’irai plus loin, et je dirai ceci : je n’affirmerais pas que ce soit, de la part de M. Pinch, observer les lois de la plus vulgaire reconnaissance.

– Mais aussi, que peut-on attendre de M. Pinch ?… s’écria Charity, en prononçant ce nom avec autant de force et d’emphase méprisante que si elle avait eu l’inexprimable plaisir d’appliquer ce même nom2 dans une charade en action, sur le mollet du gentleman en question.

– Oui, oui, répliqua le père qui leva la main avec douceur ; c’est très-juste : que pouvons-nous attendre de M. Pinch ? Mais M. Pinch est une créature humaine, ma chère ; M. Pinch est une unité dans le vaste total de l’humanité, mon amour ; nous avons le droit, c’est même notre devoir d’espérer qu’il s’opèrera en M. Pinch un développement quelconque de ces qualités essentielles dont la possession, quand nous la ressentons en nous-mêmes, nous inspire, malgré notre humilité, un respect personnel. Non, continua M. Pecksniff, non !… Dieu me garde de dire qu’on ne peut rien attendre de M. Pinch, pas plus que de toute autre créature en ce monde, fût-ce l’être le plus dégradé, et M. Pinch n’en est pas là, il s’en faut ; cependant M. Pinch a trompé mon attente ; il m’a blessé ; je puis à cet égard n’être pas tout à fait satisfait de lui, mais je n’ai rien à dire contre la nature humaine. Oh ! non, non !

– Silence ! » dit miss Charity, levant son doigt.

On venait de frapper un léger coup à la porte de la rue.

« C’est cette créature ! continua-t-elle. Vous verrez qu’il est revenu avec John Westlock pour prendre sa malle et l’aider à la porter jusqu’à la diligence. Vous verrez si ce n’est pas là son intention ! »

Tandis qu’elle parlait, la malle s’acheminait pour sortir ; mais, après un court échange de questions et de réponses, elle fut posée de nouveau à terre, et l’on heurta à la porte du parloir.

« Entrez ! cria M. Pecksniff avec une gravité qui n’avait rien de trop sévère ; elle n’était que vertueuse. Entrez. »

Un homme gauche, disgracieux, à la vue très-courte, et la tête chauve avant l’âge, profita de la permission. Voyant que M. Pecksniff était assis au feu du foyer en lui tournant le dos, il resta immobile, dans l’attitude de l’irrésolution, sans cesser de tenir la porte. Il était assurément fort loin d’être beau. Sa redingote, couleur de tabac, était d’une forme étrange, pour ne rien dire de plus ; fatiguée par les longs services qu’elle avait rendus, elle pendait, fripée et tortillée, avec de bizarres contours. Cependant, malgré son costume, malgré son air de gaucherie, malgré l’inclination prononcée de ses épaules, et la risible habitude qu’il avait d’allonger la tête en avant, personne n’eût été disposé, si M. Pecksniff ne l’avait dit, à le considérer comme un mauvais garçon. Il pouvait avoir environ trente ans, mais son âge aurait pu varier aussi bien entre seize et soixante : car c’était un de ces êtres hors de la règle commune, qui jamais n’ont à perdre leur premier air de jeunesse, vu que, dès leur bas âge, ils semblent déjà très-vieux et font l’économie de la jeunesse.

La main posée sur le bouton de la porte, il dirigea son regard de M. Pecksniff sur Mercy, de Mercy sur Charity, et le ramena de Charity à M. Pecksniff. Ce manège se renouvela plusieurs fois ; mais, comme les jeunes filles, placées devant le feu, lui tournaient le dos, à l’exemple de leur père, et sans que personne parût s’occuper du nouveau venu, il fut bien obligé de dire enfin :

« Oh ! je vous demande pardon, monsieur Pecksniff ; je vous demande pardon de mon importunité ; mais…

– Il n’y a point d’importunité, monsieur Pinch, dit le gentleman d’un accent plein de douceur, mais sans détourner les yeux. Asseyez-vous, je vous prie, monsieur Pinch. Ayez la bonté de fermer la porte, s’il vous plaît, monsieur Pinch.

– Certainement, monsieur, dit Pinch, sans en rien faire cependant, mais ouvrant au contraire la porte un peu plus qu’auparavant, et avertissant avec vivacité quelqu’un qui était resté dehors : M. Westlock, monsieur, apprenant que vous étiez de retour chez vous…

– Monsieur Pinch, monsieur Pinch ! dit Pecksniff, tournant de côté sa chaise et le regardant avec la plus profonde mélancolie, je ne m’attendais pas à cela de votre part. Je n’avais pas mérité cela de votre part.

– Non ; mais sur ma parole, monsieur… dit Pinch avec chaleur.

– Moins vous en direz, monsieur Pinch, mieux cela vaudra, interrompit l’autre. Je n’articule pas de plainte ; vous n’avez pas besoin de vous excuser.

– Non ; mais ayez la bonté, monsieur, de m’entendre, s’il vous plaît, s’écria Pinch d’un ton très-animé. M. Westlock, monsieur, s’en allant pour toujours, souhaite de ne laisser que des amis derrière lui. L’autre jour, M. Westlock et vous, monsieur, vous avez eu une petite altercation ; vous aviez eu précédemment plusieurs petites altercations.

– De petites altercations ! s’écria Charity.

– De petites altercations ! répéta Mercy.

– Mes amours ! mes chéries ! » dit M. Pecksniff en élevant sa main avec son calme habituel.

Après une pause solennelle, il s’inclina vers M. Pinch, comme pour lui dire : « Continuez. » Mais M. Pinch était si embarrassé pour s’exprimer, et regardait d’un air si piteux les deux miss Pecksniff, que la conversation en fût probablement restée là, si un jeune homme de bonne mine, très-récemment arrivé à l’âge viril, ne s’était avancé sur le seuil de la porte, et n’avait repris en main le fil du discours.

« Eh bien ! monsieur Pecksniff, dit-il avec un sourire, voyons, pas de rancune, je vous prie. Je regrette que nous ayons jamais été en désaccord, et je suis extrêmement fâché de vous avoir contrarié. Ne nous quittons pas en mauvaises dispositions.

– Je n’ai, dit doucement M. Pecksniff, de dispositions mauvaises contre âme qui vive.

– Je vous avais bien dit qu’il n’en avait pas, dit Pinch à demi-voix. Je savais bien, moi, qu’il n’en avait pas !… Je le lui ai toujours entendu dire.

– Alors, monsieur, voulez-vous me donner une poignée de main ? s’écria Westlock, faisant un pas ou deux, et appelant par un regard toute l’attention de M. Pinch.

– Hum !… dit M. Pecksniff, de son ton le plus enchanteur.

– Serrons-nous la main, monsieur.

– Non, John, répondit M. Pecksniff avec un calme presque céleste ; non, nous ne nous serrerons pas la main, John. Je vous ai pardonné. Je vous avais pardonné déjà, même avant que vous eussiez cessé de m’adresser des reproches et de me lancer des brocards. Je vous embrasse en esprit, John : cela vaut mieux que de se donner des poignées de main.

– Pinch, dit le jeune homme, se tournant vers son ami avec un profond dégoût pour celui qui avait été son maître, qu’est-ce que je vous avais dit ? »

Le pauvre Pinch regarda timidement et à la dérobée M. Pecksniff, dont les yeux étaient fixés sur lui, comme ils n’avaient cessé de l’être depuis le commencement de la scène ; puis il regarda de nouveau le plafond et ne répondit rien.

« Quant à votre pardon, monsieur Pecksniff, dit le jeune homme, je ne l’accepte pas sous ce nom-là. Je ne veux pas de pardon.

– Vous n’en voulez pas, John ? riposta M. Pecksniff avec un sourire. Il le faut bien cependant. Vous n’y pouvez rien. La clémence est une haute qualité, une vertu supérieure, et qui plane bien au-dessus de votre contrôle ou de votre puissance, John. Je veux vous pardonner. Il vous est impossible de m’amener à me souvenir du tort que vous avez jamais pu me faire, John.

– Du tort ! s’écria l’autre, avec l’ardeur et l’impétuosité de son âge. Voilà qui est singulier !… Du tort ! Je lui ai fait du tort ! Il ne se rappelle pas même les cinq cents livres sterling qu’il m’a soutirées sous de faux prétextes, ni les soixante-dix livres par an pour mon éducation et mon logement, qui eussent été bien payés l’un et l’autre au prix de dix-sept livres !… Ne voilà-t-il pas un martyr !

– L’argent, John, dit M. Pecksniff, est la racine de tous les maux. Je gémis de voir qu’il a porté déjà de mauvais fruits en vous. Mais je veux tout oublier ; j’oublierai de même la conduite de cette personne égarée… »

Et ici, bien qu’il s’exprimât du ton d’un homme qui est en paix avec le monde entier, il prit un ton d’emphase qui signifiait parfaitement :

« Je vais avoir l’œil sur ce drôle. »

–… Cette personne égarée qui vous a conduit ici ce soir, cherchant à troubler (mais inutilement, je suis heureux de le déclarer) le repos d’esprit et la paix de celui qui, pour le servir, aurait versé jusqu’à la dernière goutte de son sang. »

En même temps, la voix de M. Pecksniff tremblait, et l’on entendait ses filles sangloter. En outre, des sons vagues flottaient dans l’air, comme si deux esprits invisibles s’étaient écriés, l’un : « Imbécile ! » l’autre : « Animal ! »

« Le pardon, dit M. Pecksniff, le pardon complet et sans réserve, n’est pas incompatible avec un cœur blessé ; seulement, si le cœur est blessé, le pardon devient une vertu plus grande encore. Meurtri et affecté jusqu’au plus profond de mon être par l’ingratitude de cette personne, je suis fier et heureux de déclarer que je lui pardonne. Non ! s’écria M. Pecksniff, qui éleva la voix en s’apercevant que Pinch allait prendre la parole, je prie cette personne de n’émettre aucune observation ; elle m’obligera infiniment si elle ne prononce pas un seul mot, pas un seul en ce moment. Je ne me sens pas en état de supporter en ce moment une nouvelle épreuve. D’ici à très-peu de temps, j’en ai la confiance, j’aurai recouvré la force de m’entretenir avec cette personne, comme s’il n’avait jamais été question de rien. Mais pas maintenant, pas maintenant ! dit M. Pecksniff se tournant de nouveau vers le feu, et indiquant de la main la direction de la porte.

– Bah ! s’écria John Westlock avec tout le dégoût et le mépris que peut exprimer ce monosyllabe. Bonsoir, mesdemoiselles. Venez, Pinch ; cela ne vaut pas la peine d’y penser. J’avais raison et vous aviez tort. Ce n’est rien : une autre fois, que cela vous apprenne. »

En parlant ainsi, il frappa l’épaule de son compagnon accablé, fit demi-tour et entra dans le couloir, où le pauvre M. Pinch le suivit, après être resté quelques secondes dans le parloir avec l’expression de la plus profonde tristesse et de l’abattement le plus absolu. Là, ils prirent à eux deux la malle et sortirent pour aller au-devant de la diligence.

Ce rapide véhicule passait, chaque nuit, au coin d’une ruelle, à peu de distance : ce fut de ce côté qu’ils se dirigèrent. Durant cinq à six minutes ils marchèrent en silence, jusqu’à ce qu’enfin le jeune Westlock fit entendre un bruyant éclat de rire qu’il renouvela par intervalles. Mais son ami n’y répondait pas.

« Voulez-vous que je vous dise, Pinch ? s’écria tout à coup Westlock après un autre silence prolongé ; vous n’avez pas assez de malice. Non, non, vous n’en avez pas assez.

– Dame ! dit Pinch en soupirant, je ne sais pas, moi ; mais je prends cela pour un compliment. Si je n’en ai pas assez, je suppose que c’est tant mieux.

– Tant mieux ! répéta son ami avec aigreur ; tant pis, voulez-vous dire.

– Et cependant, ajouta Pinch, suivant le cours de ses propres pensées, sans prendre garde à la dernière observation de son ami, il faut bien supposer que j’en ai pas mal ; autrement, comment se ferait-il que Pecksniff fût si mécontent de moi ? Je suis fâché de lui avoir fait tant de chagrin… Ne riez pas, je vous prie ; je voudrais pour une mine d’or qu’il n’en fût rien ; et le ciel sait pourtant que je ne ferais pas fi d’une mine d’or, John. Comme il était affligé !

Lui, affligé ?

– Quoi ! n’avez-vous pas observé qu’il y avait presque des larmes dans ses yeux ?… Sur mon âme, John, n’est-ce rien que de voir un homme ému à ce point et de savoir qu’on est la cause de sa peine ? Avez-vous entendu, quand il a dit qu’il eût donné son sang pour moi ?

– Est-ce que vous avez besoin qu’on donne son sang pour vous ? répliqua son ami avec une extrême irritation. Vous donne-t-il quelque autre chose dont vous ayez réellement besoin ? Vous donne-t-il de l’occupation, de l’instruction, de l’argent de poche ? Vous donne-t-il des gigots de mouton avec une proportion convenable de pommes de terre et autres comestibles légumineux ?

– J’ai peur, dit Pinch en soupirant de nouveau, d’être un grand mangeur. Je ne puis me dissimuler à moi-même que je suis un grand mangeur. Vous le savez bien, John ?

Vous, un grand mangeur !… répliqua son ami avec non moins d’indignation qu’auparavant. Comment le savez-vous vous-même ? »

Il faut croire que cette question embarrassait le pauvre Pinch, car il ne répéta plus qu’à demi-voix seulement qu’il avait grand’peur que ce ne fût la vérité.

« D’ailleurs, ajouta-t-il, que je sois ou non un grand mangeur, cela n’empêche pas, après tout, qu’il ne m’accuse d’ingratitude. John, je ne crois pas qu’il y ait au monde un péché qui me soit plus odieux que l’ingratitude ; et lorsqu’il me l’impute, lorsqu’il m’en juge coupable, il me rend plus malheureux que je ne puis dire.

– Il sait bien ce qu’il fait, allez ! riposta Westlock d’un ton de mépris. Mais, attendez, Pinch, avant que je vous en dise davantage ; voyons, expliquez-moi donc, je vous prie, tous les motifs de la reconnaissance que vous avez pour lui… Commençons par changer de main, car la malle est lourde. C’est bien. Maintenant, allez, je vous écoute.

– En premier lieu, dit Pinch, il m’a accepté pour élève à un prix inférieur à celui qu’il avait demandé.

– À merveille, répondit John, parfaitement insensible à cet exemple de générosité. En second lieu, qu’y a-t-il ?

– En second lieu ! s’écria Pinch avec une sorte de désespoir. Eh bien, il y a tout en second lieu. Ma pauvre grand’mère est morte heureuse de penser qu’elle m’avait mis entre les mains d’un si excellent homme. J’ai grandi dans sa maison, j’ai gagné sa confiance, je suis son aide ; il m’a accordé un salaire. Quand ses affaires prospèreront, j’ai la perspective de voir prospérer les miennes. Tout cela, et bien d’autres choses encore, voilà le second point. J’aurais dû, comme préface au premier point, John, vous dire encore ce que personne, du reste, ne peut connaître mieux que moi : à savoir que j’étais né pour des occupations plus humbles, plus modestes, que je ne suis pas propre à cette sorte de travail, que je n’y montre pas d’aptitude, et que je ne sais faire rien qui vaille. »

Il débita tout cela avec tant de chaleur et d’un ton si convaincu, que son ami changea involontairement de manières avec lui. Ils avaient atteint, à l’extrémité de la ruelle, le poteau indiquant la station. John s’assit sur sa malle, invita son ami à y prendre place à côté de lui, et lui posant la main sur l’épaule :

« Tom Pinch, dit-il, vous êtes une des meilleures créatures qu’il y ait en ce monde.

– Pas du tout, répondit Tom. Si seulement vous connaissiez Pecksniff aussi bien que je le connais, c’est de lui, par exemple, que vous pourriez dire cela, et vous ne vous tromperiez pas.

– Je dirai de lui tout ce qu’il vous plaira ; pas un mot de plus contre lui.

– C’est pour m’obliger, je le crains, plutôt que par égard pour lui, dit Pinch en secouant tristement la tête.

– Ce sera pour qui il vous plaira, Tom, pourvu que vous soyez satisfait. Oh ! c’est un fameux homme ! Ce n’est pas lui qui aurait jamais raflé, pour les mettre dans sa poche, toutes les épargnes si péniblement amassées par votre pauvre grand’mère, qui était femme de charge dans une maison, n’est-il pas vrai, Tom ?

– Oui, dit M. Pinch en frottant un de ses gros genoux et en secouant la tête ; femme de charge chez un gentleman.

– Non, ce n’est pas lui qui aurait jamais raflé, pour les mettre dans sa poche, toutes ses économies si péniblement acquises, en l’éblouissant par la perspective de votre bonheur, de votre fortune, quand il savait, mieux que personne, que rien de cela ne pouvait se réaliser ; ce n’est pas lui qui aurait jamais spéculé, à son profit, sur l’orgueil qu’elle ressentait pour vous, elle qui vous avait élevé, ni sur son désir que vous finissiez par faire un gentleman. Non, jamais, Tom !

– Non, dit Tom, regardant son ami en face, comme s’il ne se rendait pas bien compte de sa pensée, certainement non.

– C’est ce que je dis ; certainement non, n’ayez pas peur. S’il a accepté moins qu’il n’avait demandé, ce n’est pas non plus parce que ce moins-là c’était tout ce qu’elle possédait et plus qu’il ne s’attendait à obtenir ; oh ! non, Tom ! Il ne vous a pas pris pour aide, parce que vous lui êtes utile ; parce que votre incroyable confiance dans ses belles paroles lui rend d’inestimables services dans toutes ses misérables contestations ; parce qu’il reçoit le reflet de votre loyauté ; parce que les promenades qu’on vous voit faire aux environs, les jours où vous êtes libre, le nez dans de vieux bouquins en langues étrangères, font du bruit au dehors, qu’on en a parlé même à Salisbury, et que Pecksniff, comme votre maître, en a retiré la réputation d’homme de savoir et de haute importance. Il n’en retire pas beaucoup d’honneur, grâce à vous, Tom ; non, pas du tout.

– Eh bien ! non, certainement, dit Pinch, regardant son ami avec plus de trouble que jamais. Qui ? moi ? lui faire honneur ! faire honneur à M. Pecksniff ! Allons donc !

– Aussi ne vous ai-je pas dit que ce serait trop ridicule pour qu’on puisse supposer pareille chose ?

– Mais il faudrait être fou, dit Tom.

– Fou !… répéta le jeune Westlock. Certainement, il faudrait être fou pour supposer qu’il aime à entendre dire le dimanche que l’artiste de bonne volonté qui tient l’orgue à l’église, et qui, les soirs d’été, s’exerce à la brune avec tant d’habileté, est le jeune élève de M. Pecksniff, n’est-ce pas, Tom ? Il faudrait être fou pour supposer qu’un homme tel que lui soit bien aise de faire parler de lui partout avec ces travaux qu’il vous doit, ou « rien qui vaille, » comme vous dites, et qu’il passe par-dessus le marché pour vous avoir appris lui-même, n’est-ce pas, Tom ? Il faudrait être fou pour supposer que vous lui servez partout d’enseigne, à bien meilleur marché et beaucoup mieux que ne le ferait un tableau sur sa porte, un prospectus collé sur la muraille ? Il vaudrait autant supposer qu’en toute occasion il ne vous ouvre pas tout son cœur, toute son âme ; qu’il ne vous accorde pas un traitement d’une libéralité extravagante ; ou, ce qui serait plus affreux, plus monstrueux, si c’était possible, autant supposer (et ici, à chaque mot, John touchait doucement la poitrine de Pinch) que Pecksniff a spéculé sur votre caractère, sur votre défiance de vous-même, sur votre confiance dans tout le monde, mais, par-dessus tout, en celui qui la mérite le moins. Ce serait de la folie, n’est-ce pas, Tom ? »

M. Pinch avait écouté tout ce discours avec des regards pleins d’une stupéfaction en partie produite par le sujet des paroles de son ami, et en partie aussi par la volubilité et la véhémence de son camarade. Westlock ayant fini, Tom respira fortement ; et, attachant un regard scrutateur sur le visage de son interlocuteur, comme s’il ne pouvait se rendre bien compte de l’expression qu’il y lisait, et comme s’il voulait y trouver pour se guider un fil propice dans le labyrinthe de son esprit, il allait répondre, quand vint à retentir bruyamment à leurs oreilles le son du cornet, entonné par le conducteur de la diligence. Il fallut rompre brusquement la conférence. Le plus jeune des deux compagnons n’en parut pas fâché ; il s’élança vivement et pressa la main de Pinch.

« Vos deux mains, Tom, dit-il. Je vous écrirai de Londres ; vous pouvez y compter.

– Oui, dit Pinch. Oui ; n’y manquez pas, s’il vous plaît. Adieu, adieu ! C’est à peine si je puis croire à votre départ. Il me semble encore que vous n’êtes arrivé que d’hier. Adieu, mon cher vieux camarade ! »

John Westlock lui rendit ces paroles d’adieu avec une égale cordialité, et il grimpa sur l’impériale où il s’installa. La diligence repartit au galop sur la route obscure ; ses lanternes jetaient une vive clarté, et le cornet du conducteur éveillait au loin tous les échos.

« Va, suis ton chemin, dit Pinch, s’adressant à la diligence. Je ne puis m’imaginer que tu ne sois pas un être vivant, quelque monstre énorme qui, à certains intervalles, vient visiter ce pays pour y prendre mes amis et les emporter à travers le monde. Je te trouve ce soir encore plus fière, plus orgueilleuse que jamais, et tu as bien lieu de t’enorgueillir de ton butin ; car John Westlock est un brave garçon, un garçon sincère, et il n’a qu’un tort, à ma connaissance, sans le savoir, sans le vouloir peut-être : c’est d’être cruellement injuste pour Pecksniff. »

Chapitre III. Dans lequel on présente quelques autres personnages, et qui fait suite au chapitre précédent. §

Déjà nous avons parlé d’un certain dragon qui se balançait avec un cri plaintif au-dessus de la porte de l’auberge du village. C’était un vieux dragon tout terni ; plus d’une rafale d’hiver, avec son cortège de pluie, de grésil, de neige et de grêle, avait dénaturé sa couleur, qui jadis avait été un bleu éclatant, et l’avait fait passer à une sorte de gris de plomb. Mais il était resté suspendu à sa place ; il avait une pose monstrueusement stupide, dressé qu’il était sur ses pattes de derrière. Chaque mois écoulé lui enlevait quelque chose de sa couleur et de sa forme, si bien qu’en le regardant par le devant de l’enseigne, on ne pouvait s’empêcher de croire qu’il avait fondu tout doucement au travers du cadre, pour reparaître sans doute de l’autre côté.

C’était, du reste, un dragon courtois et affable, ou tout au moins il l’avait été dans un temps meilleur : car, au sein de son affaissement et de sa décadence, il avait pris l’habitude de porter à son nez une de ses pattes de devant, comme s’il voulait dire : « N’ayez pas peur, je ne suis pas si méchant que j’en ai l’air, » tandis qu’il présentait l’autre en signe de politesse hospitalière. En vérité, il faut le reconnaître, à l’honneur de la race des dragons modernes, qu’ils ont fait de grands progrès pour la civilisation et les bonnes manières. Ils ne demandent plus chaque matin une jeune fille pour leur déjeuner, avec la même régularité qu’en met un paisible consommateur à attendre son petit pain chaud ; ceux de nos jours, au contraire, aiment à se trouver dans la société des hommes, mariés ou célibataires, qui ont du temps à perdre au cabaret ; c’est même à présent un de leurs traits caractéristiques, qu’ils se tiennent loin de la compagnie du beau sexe et lui interdisent leur approche, principalement le samedi soir, au lieu de le rechercher avec un appétit vorace, malgré leurs inclinations bien connues et les goûts qu’ils manifestaient au temps jadis.

L’incursion que nous faisons ici dans le domaine de l’histoire naturelle, à propos du tribut qu’on devait payer à ces animaux, n’est pas une digression aussi singulière qu’elle le paraît au premier coup d’œil : car nous avons à nous occuper spécialement du dragon qui avait sa demeure dans le voisinage de M. Pecksniff, et, puisque cet animal aux formes courtoises est maintenant sur le tapis, nous n’avons pas de raison pour le laisser de côté.

Depuis bien des années il se balançait, criait et battait de l’aile devant les deux fenêtres de la meilleure chambre à coucher qu’il y eût dans la maison de réfection à laquelle il avait donné son nom ; mais tandis qu’il se balançait, criait et battait de l’aile, jamais dans les sombres confins qu’il habitait il n’y avait eu autant de mouvement qu’on put en remarquer le soir même qui suivit celui où arrivèrent les événements exposés dans le précédent chapitre. C’était un bruit de pas pressés montant et descendant l’escalier, une quantité de lumières qu’on voyait briller ; des paroles s’échangeaient à voix basse ; le bois, fraîchement allumé, fumait et suintait dans l’humide cheminée ; on avait retiré le linge des armoires ; les bassinoires répandaient leur odeur brûlante ; enfin, c’était un tel va-et-vient, une telle agitation intérieure, que jamais dragon, griffon, licorne ou tout autre animal de cette espèce n’assista à rien de semblable, depuis que ces bêtes fantastiques sont mêlées aux affaires de ménage.

Un vieux gentleman et une jeune femme, voyageant sans suite dans une ancienne berline toute délabrée que traînaient des chevaux de poste, venant on ne sait d’où, allant on ne sait où, s’étaient détournés de la grand’route et arrêtés inopinément au Dragon bleu. Un mal subit avait saisi le vieux gentleman dans sa voiture. Forcé pour cette cause de descendre à l’auberge, le malade y souffrait d’horribles crampes et de spasmes nerveux ; et cependant, au milieu même de ses crises, il défendait expressément qu’on appelât un médecin ; la jeune femme lui administrait quelques remèdes pris dans une petite boîte à médicaments : il protestait qu’il n’en voulait pas d’autres ; en un mot, il épouvantait l’hôtesse, lui faisait perdre la tête, et repoussait obstinément tous les moyens de soulagement qu’elle pouvait lui offrir.

Des cinq cents remèdes que la bonne femme imagina et proposa en moins d’une demi-heure, il n’en admit qu’un seul : ce fut de se mettre au lit. C’était pour faire ce lit et tout disposer en faveur du voyageur, qu’on faisait tout ce remue-ménage dans la chambre située derrière le dragon.

Le gentleman était réellement très-malade ; il souffrait d’une manière cruelle, d’autant plus peut-être que c’était un robuste et solide vieillard, doué d’une volonté de fer et d’une voix d’airain. Mais ni les craintes qu’il émettait tout haut, de temps en temps, pour sa vie, ni les tortures qu’il ressentait, ne diminuaient le moins du monde sa fermeté. Il défendait qu’on lui amenât qui que ce fût. Plus son état empirait, plus le vieillard paraissait roide et inflexible dans sa détermination. Il jurait que, si on voulait le faire soigner par quelqu’un, homme, femme ou enfant, il quitterait aussitôt la maison, dût-il partir à pied et mourir sur le seuil de la porte.

Il n’y avait dans le village aucun praticien en médecine, mais seulement un pauvre apothicaire qui joignait à sa spécialité l’épicerie et autres comestibles de toute sorte. Au début et dans le premier brouhaha de l’événement, l’hôtesse avait pris sous sa propre responsabilité d’envoyer chercher le dit apothicaire : naturellement, selon l’ordinaire, comme on avait besoin de lui, il était absent. Il était allé à quelques milles de distance, et on ne l’attendait que très-tard dans la soirée, si bien que l’hôtesse, hors d’elle-même, expédia en toute hâte le même messager chez M. Pecksniff, le savant homme à qui ses connaissances permettaient, selon elle, de prendre sans crainte une part active à sa responsabilité ; et qui de plus, en sa qualité d’homme moral, pourrait donner à une âme agitée un mot de consolation. Sous ce rapport, son hôte avait grandement besoin de secours efficaces ; on n’en pouvait douter, à l’entendre jeter fréquemment des paroles incohérentes, un peu trop mondaines pourtant pour annoncer une bonne préparation spirituelle.

Le messager chargé de cette mission secrète revint sans rapporter de meilleures nouvelles que la première fois : M. Pecksniff n’était pas au logis. Cependant on se passa de M. Pecksniff pour mettre au lit le patient, dont peu à peu, et dans un espace de deux heures, l’état s’améliora sensiblement : les intervalles des crises furent d’abord beaucoup plus longs, puit, petit à petit, il cessa entièrement de souffrir, bien que de temps en temps il parût plongé dans un épuisement presque aussi alarmant que les précédentes attaques.

Dans un de ces moments de rémission, il tourna de tous côtés son regard avec beaucoup de précaution, et, se soulevant avec peine sur ses deux oreillers, essaya, le visage empreint d’une étrange expression de mystère et de défiance, de faire usage du papier, de l’encre et des plumes qu’il avait fait placer auprès de lui sur une table. Pendant ce temps, la jeune dame et l’hôtesse du Dragon bleu étaient assises l’une près de l’autre devant le feu, dans la chambre du malade.

L’hôtesse du Dragon bleu avait tout à fait le physique de l’emploi : large, égrillarde, bien portante et de bonne mine ; son visage, d’un rouge vif sur un fond blanc clair, offrait par son aspect jovial un témoignage du vif intérêt que la dame portait aux excellentes provisions contenues dans la cave et dans le cellier, comme aussi de l’influence, puissamment utile pour la santé, qu’exerçaient ces excellentes provisions. Elle était veuve ; mais le temps de son deuil était passé, et la veuve avait repris sa fleur de beauté, qui depuis n’avait pas cessé de s’épanouir en pleine floraison. Pour rendre la floraison plus complète, roses sur ses amples jupons, roses sur son corsage, roses sur son bonnet, roses sur ses joues, oui vraiment, et, les plus douces de toutes à cueillir, roses sur les lèvres. Elle avait, en outre, de brillants yeux noirs et des cheveux couleur de jais ; elle était avenante, ornée de jolies fossettes, dodue, ferme comme une groseille ; et, bien qu’elle ne fût plus tout à fait ce que le monde appelle une jeune femme, vous eussiez pu prêter serment sur la vérité, devant tout maire ou tout autre magistrat dans la chrétienté entière, qu’il y avait en ce monde beaucoup de jeunes filles, Dieu les bénisse toutes en général et chacune en particulier ! que vous n’eussiez ni aimées ni admirées à moitié autant que la pimpante hôtesse du Dragon bleu.

Assise devant le feu, cette belle matrone promenait, de temps en temps, son regard autour de la chambre avec l’orgueil satisfait d’une propriétaire. C’était une vaste pièce, comme on peut en voir à la campagne, ayant un plafond surbaissé et un plancher enfoncé au-dessous du niveau de la porte ; à l’intérieur, il y avait pour descendre deux marches placées d’une manière si délicieusement inattendue, que les étrangers, en dépit des plus grandes précautions, ne manquaient guère de tomber le nez en avant comme dans un bain où l’on pique une tête. Ce n’était pas là une de vos chambres à coucher frivoles et luxueuses jusqu’à l’absurde, où l’on ne peut fermer l’œil dans une convenance et une harmonie d’idées propres au sommeil ; mais c’était un bon endroit rempli d’un calme plat, d’un calme lourd, un lieu soporifère, où chaque meuble vous rappelait que vous étiez venu pour dormir et que vous n’étiez là que pour ça. Là, pas de glace vigilante qui réfléchit le feu, ainsi que dans vos chambres modernes qui, au milieu même des nuits les plus sombres, gardent un constant reflet de l’élégance française. Çà et là le vieil acajou espagnol y clignait de l’œil, comme un chien ou un chat qui fait son somme au coin du feu. La grandeur, la forme, la lourde immobilité du bois de lit et de l’armoire, et même, à un moindre degré, celle des chaises et des tables, tout invitait au sommeil ; leur constitution même, lourde et apoplectique, vous disposait à ronfler. Là, point de ces portraits qui vous regardent avec l’air de vous reprocher votre paresse au lit ; sur les rideaux, pas de ces oiseaux à l’œil arrondi, ouvert, éveillé et insupportablement scrutateur. Les épais rideaux, les persiennes bien closes, les couvertures amoncelées, tout était disposé pour entretenir le sommeil ; loin de là tous les éléments conducteurs de la lumière et du réveil. Regardez le vieux renard empaillé, posé sur le haut de l’armoire ; eh bien ! lui-même, vous n’en auriez pas tiré une étincelle électrique de vigilance ; il avait fait le sacrifice de ses yeux d’émail, et vous auriez dit qu’il dormait tout debout.

La maîtresse du Dragon bleu promena à plusieurs reprises un coup d’œil rapide sur ce mobilier somnolent. Elle l’en détourna bientôt, ainsi que du lit qui était à l’autre bout de la chambre, avec son étrange locataire, pour le fixer sur la jeune femme placée tout à côté d’elle, et qui, les yeux baissés vers le foyer, restait assise et plongée dans une méditation silencieuse.

Cette personne était très-jeune, dix-sept ans environ ; elle avait des manières timides et réservées, et cependant elle paraissait se dominer, et savait mieux maîtriser ses émotions que les femmes ne le savent ordinairement, à une époque plus avancée de la vie. Elle en avait fait preuve tout récemment dans les soins qu’elle avait donnés au gentleman malade. Sa taille était petite, sa figure délicate pour son âge ; mais tous les charmes brillants de la jeunesse virginale couronnaient son beau front. Il y avait sur ses traits une pâleur causée sans doute en partie par les agitations récentes. Ses cheveux, d’un noir foncé, dans le désordre de ses préoccupations, avaient quitté leurs liens et pendaient sur son cou : c’est une licence qu’un observateur galant eût enviée plutôt que blâmée.

Son costume était dans sa simplicité celui d’une personne distinguée, dans son maintien, tranquillement assise comme elle l’était, il y avait quelque chose d’indéfinissable, qui semblait en harmonie avec ce costume absolument sans prétention. Elle avait commencé par tenir ses yeux fixés d’un air d’anxiété sur le lit ; mais voyant que le malade restait tranquille, tout occupé du soin d’écrire, elle avait doucement tourné sa chaise vers le foyer, probablement parce qu’elle se doutait instinctivement qu’il désirait n’être pas observé, et puis aussi afin de pouvoir, sans qu’il la vît, donner un libre cours aux sentiments naturels qu’elle avait dû jusque-là comprimer.

Tout cela et bien autre chose n’avait pas échappé à la rose maîtresse du Dragon bleu. Il n’y a qu’une femme pour deviner une autre femme. Enfin elle dit à voix trop basse pour pouvoir être entendue du malade dans son lit :

« Miss, aviez-vous vu déjà le gentleman dans cet état ? Est-il sujet à ces attaques ?

– Il m’est arrivé de le voir très-malade, mais jamais autant que ce soir.

– Quel bonheur, miss, que vous ayez eu avec vous les prescriptions et les remèdes nécessaires !

– Ils sont toujours prêts pour de semblables circonstances. Nous ne voyageons jamais sans les emporter.

– Oh ! pensa l’hôtesse, il paraît que nous avons l’habitude de voyager, et de voyager ensemble. »

Elle avait tellement conscience de porter cette pensée écrite sur son visage, qu’ayant rencontré presque aussitôt les yeux de la jeune dame, elle se sentit toute confuse, en hôtesse discrète et bien apprise qu’elle était.

« Si le gentleman, votre grand-papa, reprit-elle après une courte pause, est toujours si résolu à n’accepter aucun secours, cela doit vous effrayer beaucoup, miss ?

– En effet, j’ai été très-alarmée ce soir. Ce… ce n’est point mon grand-père.

– Votre père, voulais-je dire, reprit l’hôtesse, sentant qu’elle avait commis une erreur maladroite.

– Ce n’est point mon père, dit la jeune femme ; ni, ajouta-t-elle, souriant légèrement, car elle avait pressenti tout de suite ce que l’hôtesse allait ajouter, ni mon oncle. Nous ne sommes pas parents.

– Mon Dieu ! répliqua l’hôtesse, de plus en plus embarrassée ; comment ai-je pu me tromper à ce point, sachant bien, de même que le bon sens suffit pour le dire, qu’un gentleman, lorsqu’il est malade, paraît beaucoup plus vieux qu’il ne l’est réellement ? Comment ai-je pu vous appeler miss, madame ? »

Mais, en achevant ces paroles, elle jeta machinalement un regard sur le troisième doigt de la main gauche de la jeune femme, et tressaillit : ce doigt ne portait pas d’anneau.

« Quand je vous disais que nous n’étions pas parents, fit observer la jeune femme avec douceur, mais non sans quelque confusion, cela signifiait que nous ne le sommes d’aucune manière, pas plus par le mariage qu’autrement… Est-ce que vous m’avez appelée, Martin ?

– Vous appeler ? » s’écria le vieillard, levant vivement les yeux et s’empressant de cacher sous la couverture le papier sur lequel il avait écrit : « Non. »

Elle avait fait un pas ou deux vers le lit, mais elle s’arrêta immédiatement sans aller plus loin.

« Non, répéta le malade avec une énergie pétulante. Pourquoi me demandez-vous cela ? Si je vous avais appelée, auriez-vous besoin de me faire cette question ?

– Monsieur, se hasarda à dire l’hôtesse, c’était le grincement de l’enseigne qui est dehors. »

Supposition qui, soit dit en passant, et comme l’hôtesse le sentit elle-même au moment où elle venait de la faire, n’était pas du tout flatteuse pour la voix du vieux gentleman.

« Peu importe ce que c’était, madame, répliqua-t-il ; ce n’était pas moi. Eh bien ! pourquoi restez-vous ainsi debout, Mary, à me regarder comme si j’avais la peste ? Mais ils ont tous peur de moi, ajouta-t-il, s’appuyant languissamment en arrière sur son oreiller ; tous, jusqu’à elle ! Toujours la même malédiction sur moi. D’ailleurs, je n’ai rien autre chose à espérer.

– Oh ! Dieu ! non. Oh ! non, j’en suis sûre, dit la brave hôtesse, se levant et allant vers lui. Allons, calmez-vous, monsieur. Ce ne sont que des idées de malade.

– Qu’est-ce que cela, des idées de malade ? répéta-t-il. Qu’est-ce que vous savez de mes idées ? Qui vous a parlé, à vous, de mes idées ? Toujours la même chanson ! Des idées !

– Voyez plutôt si ce n’en est pas encore une qui vous prend, dit la maîtresse du Dragon bleu, sans que sa bonne humeur eût souffert le moins du monde. Eh ! mon Dieu ! il n’y a pas de mal à dire ça, monsieur : cela se dit tous les jours. Les gens en bonne santé n’ont-ils pas aussi leurs idées ? et de bien étranges parfois ! »

Tout innocentes que pouvaient sembler ces paroles, elles agirent sur l’esprit méfiant du voyageur, comme l’huile qui tombe sur le feu. Il leva sa tête hors du lit, et, fixant sur l’hôtesse deux yeux noirs dont l’éclat était augmenté par la pâleur de ses joues creuses, qui, de leur côté, paraissaient d’autant plus pâles par le voisinage de longues mèches éparses de cheveux gris et d’une toque très-serrée en velours noir, le vieillard scruta la physionomie de cette femme.

« Ah ! vous vous y prenez trop tôt, dit-il, mais d’une voix si basse, qu’il semblait se parler à lui-même plutôt qu’à l’hôtesse. Vous ne perdez pas de temps. Vous remplissez bien votre commission, et vous gagnez bien votre argent. Voyons, qui est-ce qui vous paye pour ça ? »

L’hôtesse regarda d’un air très-étonné celle qu’il avait appelée Mary, et, ne lisant point la réponse qu’elle cherchait sur son visage plein de douceur, elle se retourna vers le malade. D’abord, elle avait reculé involontairement, en supposant qu’il avait perdu la tête ; mais cette supposition tombait naturellement devant la fermeté de maintien du vieillard, devant la détermination qu’annonçaient ses traits énergiques et surtout sa bouche contractée.

« Voyons, dit-il, apprenez-moi qui est-ce qui vous paye pour ça. D’ailleurs, comme je suis ici, il ne m’est pas bien difficile de le deviner, vous pouvez le croire.

– Martin, dit vivement la jeune femme en posant sa main sur le bras du vieillard, songez qu’il n’y a qu’un moment que nous sommes dans cette maison, et que votre nom y est même inconnu.

– À moins, dit-il, que vous… »

Il était, selon toute apparence, tenté d’exprimer le soupçon qu’elle avait pu trahir sa confiance en faveur de l’hôtesse ; mais, soit qu’il se rappelât ses soins affectueux, soit qu’il fût ému en quelque sorte par la vue de son visage, il se contint, et, changeant la position fatigante qu’il avait dans son lit, il garda le silence.

« Là ! dit Mme Lupin, nom sous lequel le Dragon bleu avait privilège de loger « à pied et à cheval. » Maintenant cela va mieux, monsieur. Vous aviez oublié un moment, monsieur, que vous n’avez ici que des amis.

– Oh ! s’écria le vieillard avec un gémissement d’impatience, en frappant d’une main fiévreuse sur la couverture, que me parlez-vous d’amis ? Vous ou d’autres, qui peut m’apprendre à connaître quels sont mes amis et quels sont mes ennemis ?

– Au moins, insista gracieusement Mme Lupin, cette jeune dame est votre amie, je suppose ?

– Parce qu’elle n’a pas encore eu envie de changer, s’écria le vieillard du ton d’un homme chez qui l’espoir et la confiance étaient entièrement épuisés. Je suppose qu’elle est mon amie, mais le ciel le sait. Ne m’empêchez plus de dormir, si je puis. Laissez la chandelle à la même place. »

Les deux femmes s’étant éloignées du lit, le vieillard étendit le papier sur lequel il avait écrit si longtemps, et, le présentant au flambeau, il le réduisit en cendres. Cela fait, il éteignit la lumière, et, se retournant avec un profond soupir, il tira la couverture sur sa tête et se tint tranquille.

La destruction de ce papier étant une chose étrangement en désaccord avec la peine que le vieillard avait paru prendre à l’écrire, et, de plus, mettant le Dragon en grand péril d’être incendié, ne laissa pas que de produire une véritable consternation dans l’esprit de Mme Lupin. Mais la jeune femme, sans témoigner de surprise, de curiosité ni d’alarme, lui dit à voix basse, tout en la remerciant pour sa sollicitude à lui tenir compagnie, qu’elle se proposait de rester encore dans la chambre, et la pria de ne point partager sa veille, habituée qu’elle était à se trouver seule, ajoutant qu’elle passerait le temps à lire.

Mme Lupin avait reçu en partage un large contingent de ce gros capital de curiosité dont a hérité son sexe, et, dans une autre occasion, il n’eût pas été aussi facile de lui faire accepter cet avertissement. Mais, tout entière à la surprise, à la stupéfaction que lui avaient causée ces mystères, elle se retira aussitôt, et se rendant tout droit à son petit parloir d’en bas, elle s’assit dans son fauteuil avec un calme simulé. En ce moment critique, un pas se fit entendre à l’entrée. M. Pecksniff, regardant doucereusement par-dessus la demi-porte de la salle, et sondant la perspective du gentil intérieur, murmura :

« Bonsoir, mistress Lupin.

– Ah ! mon Dieu ! monsieur, s’écria-t-elle en s’avançant pour le recevoir, je suis bien contente que vous soyez venu.

– Et moi je ne suis pas moins content d’être venu, dit M. Pecksniff, si je puis être de quelque utilité. De quoi s’agit-il, mistress Lupin ?

– C’est un gentleman qui est tombé malade en route, et qui est là-haut tout souffrant, répondit l’hôtesse en pleurant à chaudes larmes.

– Un gentleman qui est tombé malade en route et qui est là-haut tout souffrant ? répéta M. Pecksniff. Bien ! bien ! »

Dans cette remarque, il n’y avait rien qu’on pût trouver précisément original ; on ne pouvait dire qu’il y eût là aucun sage précepte, inconnu jusqu’alors au genre humain, ni que ces deux mots eussent ouvert une source cachée de consolation ; mais M. Pecksniff avait tant de douceur dans les manières, il secouait la tête avec tant d’affabilité, et en toute chose il montrait une si parfaite estime de ses propres vertus, que tout le monde eût été rassuré, comme Mme Lupin, rien que par le son de voix et la présence d’un tel homme ; et se fût-il borné à dire : « Un verbe doit s’accorder avec son nominatif en nombre et en personne, mon bon ami, » ou : « Huit fois huit font soixante-quatre, ma chère âme, » on n’aurait pu manquer de lui savoir un gré infini de tant d’humanité et de bon sens.

« Et, dit M. Pecksniff, retirant ses gants et réchauffant ses mains devant le feu, avec autant de bienveillance délicate que s’il se fût agi des mains d’un autre et non des siennes, et comment va-t-il maintenant ?

– Il va mieux, il est tout à fait tranquille, répondit Mme Lupin.

– Il va mieux, et il est tout à fait tranquille, dit M. Pecksniff. Très-bien ! très… bien ! »

Ici encore, quoique le renseignement vînt de Mme Lupin et nullement de M. Pecksniff, M. Pecksniff se l’appropria et s’en servit pour la consoler. Cette phrase n’avait pas grande importance quand Mme Lupin la prononça, mais dans la bouche de M. Pecksniff elle valait tout un livre. « J’observe, semblait-il dire, et par ma bouche la morale universelle remarque qu’il va mieux et qu’il est tout à fait tranquille. »

« Il doit y avoir cependant de pénibles préoccupations dans son esprit, dit l’hôtesse en secouant la tête ; car il tient, monsieur, le langage le plus étrange que vous ayez jamais entendu. Il est loin d’avoir les idées nettes, et il aurait bien besoin des avis utiles de quelque personne assez charitable pour lui rendre ce bon office.

– Alors, dit M. Pecksniff, c’est justement le client qu’il me faut. »

Mais, bien qu’il fît entendre parfaitement cette pensée, il ne prononça pas une seule parole. Il se contenta de secouer la tête, et de l’air le plus modeste encore.

« Je crains, monsieur, continua l’hôtesse, regardant autour d’elle afin de s’assurer qu’il n’y avait là personne pour écouter, puis tenant ses regards fixés sur le parquet ; je crains fort, monsieur, que sa conscience ne soit troublée, parce qu’il n’est point allié par parenté… ni même… marié à une très-jeune dame…

– Mistress Lupin ! dit M. Pecksniff, levant sa main de façon à se donner l’air sévère, comme si, avec la douceur qui lui était naturelle, son expression pouvait jamais ressembler à de la sévérité. Une personne !… une jeune personne ?

– Une très-jeune personne, dit Mme Lupin en s’inclinant et rougissant. Je vous demande pardon, monsieur, mais j’ai été tellement tourmentée ce soir, que je ne sais plus ce que je dis. Elle est là-haut avec lui.

– Elle est là-haut avec lui… rumina M. Pecksniff, se chauffant le dos, de la même manière qu’il s’était chauffé les mains, toujours avec une douceur obligeante, comme si c’eût été le dos d’une veuve ou d’un orphelin ou d’un ennemi, ou tout autre dos que des gens moins humains que cet excellent homme auraient laissé geler sans son aide. Oh ! bon Dieu ! bon Dieu !

– En même temps je dois dire, ajouta chaleureusement l’hôtesse et je le dis du fond du cœur, que son air et ses manières doivent désarmer tout soupçon.

– Votre soupçon, mistress Lupin, dit gravement M. Pecksniff, est très-naturel. »

À propos de cette remarque, nous noterons ici, à leur confusion, que les ennemis de ce digne homme ne rougissaient pas d’affirmer qu’il trouvait toujours très-naturel ce qui était très-mal, et qu’il trahissait par là involontairement sa propre nature.

« Votre soupçon, mistress Lupin, répéta-t-il, est très-naturel et, je n’en doute pas, très-fondé. Je vais me rendre chez ces voyageurs. »

En parlant ainsi, il ôta son grand pardessus, et, ayant passé les doigts dans ses cheveux, il plongea dignement une main dans l’intérieur de son gilet et fit doucement signe à l’hôtesse de le conduire.

« Frapperai-je ? demanda Mme Lupin, lorsqu’ils eurent atteint la porte de la chambre.

– Non, dit-il ; entrez, s’il vous plaît. »

Ils entrèrent sur la pointe du pied ; ou plutôt ce fut l’hôtesse qui prit cette précaution, car, pour M. Pecksniff, il marchait toujours d’un pas léger.

Le vieux gentleman dormait encore, et sa jeune compagne était assise auprès du feu et lisait.

« Je crains, dit M. Pecksniff, s’arrêtant au seuil de la porte et donnant à sa tête un balancement mélancolique, je crains que tout cela ne soit un peu louche. Je crains, mistress Lupin, vous comprenez ? que tout cela ne soit louche. »

Tout en achevant ces mots à voix basse, il avait devancé l’hôtesse ; en même temps, la jeune dame se leva au bruit des pas. M. Pecksniff jeta un regard sur le volume qu’elle tenait, et dit tout bas à Mme Lupin, avec un abattement plus grand encore, s’il était possible :

« Oui, madame, c’est un bon livre. J’en tremblais d’avance. Je crains fort que tout ceci ne recèle une trame profonde !

– Quel est ce monsieur ?… demanda la personne qui était l’objet de ces vertueux soupçons.

– Hum !… ne vous inquiétez pas, madame, dit M. Pecksniff, au moment où l’hôtesse allait répondre. Cette jeune… »

Involontairement, il hésita quand le mot « personne » vint sur ses lèvres, et y substituant un autre mot :

« Cette jeune étrangère, mistress Lupin, m’excusera de lui répondre laconiquement que j’habite ce village ; que j’y jouis de quelque influence, si peu méritée qu’elle puisse être, et que vous m’avez appelé. Je suis venu ici comme je vais partout où me pousse ma sympathie pour les malades et les affligés. »

Ayant prononcé ces paroles à effet, M. Pecksniff passa près du lit. Là, après avoir touché deux ou trois fois le couvre-pied d’une façon solennelle, comme pour s’assurer ainsi positivement de l’état du malade, il s’assit dans un grand fauteuil, et attendit le réveil du gentleman dans l’attitude de la méditation et du recueillement. La jeune dame ne poussa pas plus loin les objections qu’elle eût pu faire à Mme Lupin ; pas un mot de plus ne fut dit à M. Pecksniff, qui ne dit rien non plus à personne.

Une bonne demi-heure s’écoula avant que le vieillard bougeât. Enfin il se retourna dans son lit ; et, bien qu’il ne fût pas positivement réveillé, il laissa voir cependant d’une manière certaine que chez lui le sommeil touchait à sa fin. Peu à peu, il dégagea sa tête des couvertures, et s’inclina davantage du côté où M. Pecksniff était assis. Au bout de quelques instants, il ouvrit les yeux et resta d’abord, comme il arrive aux gens qui viennent de s’éveiller, à regarder nonchalamment son visiteur, sans paraître avoir une idée distincte de sa présence.

Dans tous ces mouvements, il n’y avait rien de remarquable assurément ; cependant M. Pecksniff en ressentit un effet qu’eussent à peine surpassé les plus merveilleux phénomènes de la nature. Par degrés ses mains s’attachèrent d’une manière plus étroite aux bras du fauteuil ; la surprise dilata ses yeux, sa bouche s’ouvrit, ses cheveux se dressèrent plus roides que jamais au-dessus de son front, jusqu’à ce qu’enfin, quand le vieillard se mit sur son séant et contempla Pecksniff avec une surprise à peine moins grande que Pecksniff n’en avait montré lui-même, celui-ci sentit se dissiper tous ses doutes et s’écria à haute voix :

« Vous êtes Martin Chuzzlewit ! »

La profondeur de son étonnement était telle, que le vieillard, tout disposé qu’il avait paru être à le croire supposé, ne put en récuser la sincérité.

« Je suis Martin Chuzzlewit, dit-il amèrement, et Martin Chuzzlewit voudrait que vous eussiez été pendu avant de venir ici le déranger dans son sommeil. »

Il ajouta, en s’étendant de nouveau, et tournant de côté son visage :

« Eh bien, je rêvais de ce coquin, sans me douter qu’il fût si près de moi !

– Mon bon cousin !… dit M. Pecksniff.

– Voilà ! c’est le début ! s’écria le vieillard, secouant à droite et à gauche, sur l’oreiller sa tête grise, et agitant ses mains. Dès les premiers mots, il fait sonner la parenté ! Je savais bien qu’il n’y manquerait pas : les voilà bien tous ! Parents proches ou éloignés, sang ou eau, c’est tout un. Ouf ! quelle perspective de tromperie, de mensonge, de faux témoignages, s’ouvre devant moi, au cliquetis du mot de parenté !

– Je vous en prie, ne vous emportez pas ainsi, monsieur Chuzzlewit, dit Pecksniff, d’un ton des plus compatissants, des plus doucereux ; car il avait eu le temps de revenir de sa surprise et de rentrer en pleine possession de sa vertueuse personnalité. Vous regretterez de vous être emporté ainsi, j’en suis sûr.

– Vous en êtes sûr, vous !… dit Martin avec mépris.

– Oui, reprit M. Pecksniff ; oh ! oui, monsieur Chuzzlewit. Et ne vous imaginez pas que j’aie dessein de vous faire la cour, de vous cajoler ; rien n’est plus éloigné de mon intention. Vous vous tromperiez étrangement aussi en vous figurant que je veuille répéter ce mot malencontreux qui vous a si fort offensé déjà. Pourquoi le ferais-je ? Qu’est-ce que j’attends de vous ? en quoi ai-je besoin de vous ? Il n’y a rien, que je sache, monsieur Chuzzlewit, dans tout ce que vous possédez, qui soit fort à convoiter pour le bonheur que vous en retirez.

– C’est assez vrai, murmura le vieillard.

– En dehors de cette considération, dit M. Pecksniff étudiant l’effet qu’il produisait, dès à présent il doit vous être démontré, j’en suis sûr, que si j’avais voulu capter vos bonnes grâces, j’aurais eu soin, avant tout, de ne point m’adresser à vous en qualité de parent : car je connais votre humeur et sais parfaitement que je ne pourrais faire valoir auprès de vous une lettre de recommandation moins favorable. »

Martin ne fit point de réponse verbale ; mais, par le mouvement de ses jambes sous les couvertures, il indiqua, aussi clairement que s’il l’avait dit en termes choisis, que M. Pecksniff avait raison et qu’il ne pouvait pas mieux dire.

« Non, dit M. Pecksniff plongeant sa main dans son gilet, comme s’il était prêt, au premier appel, à en tirer son cœur pour le mettre à découvert sous les yeux de Martin Chuzzlewit, non, si je suis venu ici, ç’a été pour offrir mes services à un étranger. Ce n’est pas à vous personnellement que je les offre, parce que je sais bien que, si je le faisais, vous vous méfieriez de moi. Mais quand vous êtes couché dans ce lit, monsieur, je vous considère comme un étranger, et je ressens pour vous le même intérêt que m’accorderait, j’espère, tout étranger, si je me trouvais dans la position où vous êtes. Hors cela, je suis tout aussi indifférent pour vous, monsieur Chuzzlewit, que vous l’êtes pour moi. »

Cela dit, M. Pecksniff se rejeta en arrière dans le fauteuil. Il rayonnait d’un tel éclat d’honnêteté, que Mme Lupin s’étonnait de ne pas voir briller autour de sa tête une auréole en verre de couleur, comme les saints en portent dans les vitraux des églises.

Il y eut un long silence. Le vieillard, de plus en plus agité, changea plusieurs fois de position. Mistress Lupin et la jeune dame regardaient sans mot dire la courte-pointe. M. Pecksniff jouait d’un air indifférent avec son lorgnon, et tenait ses paupières baissées, comme pour méditer plus à son aise.

« Hein ? dit-il enfin, ouvrant subitement ses yeux qu’il fixa sur le lit. Je vous demande pardon. Je croyais que vous parliez. Mistress Lupin, ajouta-t-il en se levant lentement, j’ignore de quelle utilité je puis être ici. Le gentleman va mieux, et personne mieux que vous ne saurait lui donner des soins… Quoi ? »

Ce dernier point d’interrogation se rapportait à un nouveau changement de position opéré par le vieillard, qui montra son visage à M. Pecksniff pour la première fois depuis qu’il lui avait tourné le dos.

« Si vous désirez me parler avant que je m’en aille, monsieur, ajouta ce gentleman après une autre pause, vous pouvez disposer de moi ; mais je dois stipuler, comme sauvegarde de ma dignité, que vous aurez affaire à un étranger, rien qu’à un étranger. »

Or, si M. Pecksniff avait deviné, par l’expression du maintien de Martin Chuzzlewit, que celui-ci désirait lui parler, il ne pouvait l’avoir découvert que d’après le principe qui prévaut dans les mélodrames, et en vertu duquel le vieux fermier et son fils, le Jeannot de la troupe, savent ce que pense la jeune fille muette quand elle se réfugie dans leur jardin et raconte ses aventures dans une pantomime incompréhensible. Mais, sans s’arrêter à lui adresser aucune question à cet égard, Martin Chuzzlewit invita par signes sa jeune compagne à se retirer, ce qu’elle fit immédiatement, ainsi que l’hôtesse, laissant seuls ensemble Chuzzlewit et M. Pecksniff.

Durant quelque temps ils se regardèrent l’un l’autre silencieusement ; ou plutôt le vieillard regardait M. Pecksniff, et M. Pecksniff, fermant les yeux sur tous les objets extérieurs, semblait faire en dedans de lui-même une analyse de son propre cœur. À l’expression de sa physionomie, il était facile de juger que le résultat le payait amplement de sa peine et lui offrait une délicieuse, une charmante perspective.

« Vous désirez que je vous parle comme à un homme qui me serait totalement étranger, n’est-il pas vrai ? » dit le vieillard.

M. Pecksniff répondit, en haussant les épaules et en roulant visiblement ses yeux dans leurs orbites avant de les ouvrir, qu’il était réduit encore à la nécessité de maintenir ce désir déjà exprimé.

« Votre vœu sera satisfait, dit Martin. Monsieur, je suis riche, moins riche peut-être que certaines gens ne le supposent, mais aisé cependant. Je ne suis pas avare, monsieur, bien que cette accusation ait été, à ma connaissance, dirigée contre moi et généralement admise. Je ne trouve aucun plaisir à thésauriser. La possession de l’argent me laisse indifférent. Le démon que nous appelons de ce nom ne saurait me donner que le malheur. Mais si je ne suis pas un empileur d’écus, dit le vieillard, je ne suis pas non plus un prodigue. Il y en a qui trouvent leur plaisir à accumuler de l’argent, d’autres aiment à le dissiper. Pour moi, je ne trouve pas plus de plaisir à l’un qu’à l’autre. Le chagrin, l’amertume, voilà les seuls biens qu’il m’ait jamais procurés. Je le hais. C’est un fantôme qui court devant moi à travers le monde, pour me défigurer toutes les jouissances de la société. »

Une pensée s’éleva dans l’esprit de M. Pecksniff et se manifesta apparemment sur ses traits ; autrement, Martin Chuzzlewit n’eût pas repris avec autant de vivacité et de force qu’il le fit :

« Vous alliez me conseiller, dans l’intérêt de mon repos, de me délivrer de cette source de misère et de m’en décharger sur quelqu’un qui fût plus en état d’en supporter le poids. Vous-même peut-être vous consentiriez à me débarrasser de ce fardeau sous lequel je souffre et je gémis. Mais, obligeant étranger, ajouta le vieillard, dont le visage se rembrunit en même temps, bon étranger chrétien, voilà justement le principal sujet de mon malheur. J’ai vu dans d’autres mains l’argent produire du bien ; dans d’autres mains, je l’ai vu remporter des triomphes, je l’ai entendu se glorifier avec raison d’être le passe-partout des portes de bronze qui ferment l’accès des chemins de la gloire humaine, de la fortune et des plaisirs. À quel homme ou à quelle femme, à quelle créature digne, honnête, incorruptible, confierai-je donc un semblable talisman, soit à présent, soit quand je mourrai ? Connaissez-vous quelqu’un qui soit dans ce cas-là ? Vos vertus sont naturellement inestimables ; mais pourriez-vous me citer aucune autre créature vivante qui supportât l’épreuve de mon contact ?

– De votre contact, monsieur ? répéta M. Pecksniff.

– Oui, reprit le vieillard, l’épreuve de mon contact, de mon contact. Vous avez entendu parler de cet homme, dont le malheur, juste récompense de ses désirs insensés, consistait à métamorphoser en or tout ce qu’il touchait. La malédiction de mon existence et la réalisation des absurdes vœux que j’ai faits, c’est qu’en portant partout avec moi un talisman doré, je suis condamné à faire l’épreuve du funeste métal sur tous les autres hommes et à reconnaître qu’il n’y a là que le plus vil alliage. »

M. Pecksniff secoua la tête et dit :

« Vous croyez ça ?

– Oh ! oui, s’écria le vieillard, je le crois ! et quand vous me dites que « je crois ça, » je reconnais bien là le son faux et plombé de votre métal. Je vous dis, monsieur, ajouta-t-il avec une amertume croissante, que je me suis trouvé mêlé, depuis que je suis riche, à des gens de tout rang et de toute nature, parents, amis, étrangers, auxquels j’avais confiance quand j’étais pauvre, et une juste confiance, car alors ils ne me trompaient jamais ou ne se faisaient pas de tort mutuel, à mon occasion. Mais une fois opulent et isolé dans la vie, je n’ai jamais trouvé une seule nature, non, pas une seule, où je ne fusse forcé de découvrir bientôt la corruption sourde qui y couvait, en attendant que je la fisse éclore. Fourberie, trahison, pensées d’envie, de haine contre des rivaux, réels ou supposés, qui pouvaient briguer ma faveur ; abjection, fausseté, vilenie et servilité, ou bien… »

Et ici, le vieillard regarda fixement dans les yeux de son cousin.

« Ou bien affectation de vertueuse indépendance, la pire de toutes les hypocrisies : telles sont les belles choses que ma richesse a mises en lumière. Frère contre frère, enfants contre père, amis prêts à marcher sur le ventre de leurs amis, telle est la société qui m’a escorté tout le long de mon chemin. On raconte des histoires, vraies ou fausses, d’hommes riches qui ont revêtu les haillons de la pauvreté, pour aller dénicher la vertu et la récompenser. Ces hommes-là n’étaient, au bout du compte, que des imbéciles et des idiots ; ce n’est pas comme cela qu’il fallait faire leurs expériences : ils auraient dû au contraire conserver leur rôle de riches pour aller à la recherche de la vertu ; il fallait se présenter ouvertement comme des gens bons à piller, à tromper, à aduler, des dupes toutes prêtes pour le premier fripon qui viendrait danser sur leur tombe après avoir dévalisé leurs dépouilles : alors leur recherche aurait abouti, comme la mienne, à devenir ce que je suis devenu maintenant. »

M. Pecksniff, ne sachant trop que dire, dans le temps d’arrêt qui suivit ces réflexions, fit tout ce qu’il put pour se donner l’air solennel d’un homme qui va rendre un oracle, pour peu qu’on veuille l’entendre ; mais il était parfaitement certain d’être interrompu par le vieillard avant même d’avoir prononcé une seule parole. Il ne se trompait point ; en effet, Martin Chuzzlewit, ayant repris haleine, continua ainsi :

« Écoutez-moi jusqu’au bout. Jugez du profit que vous retireriez d’une seconde visite, et après cela laissez-moi tranquille. J’ai toujours corrompu tellement et transformé le caractère de tous ceux qui m’ont entouré, en enfantant parmi eux des machinations et des espérances sordides ; j’ai fait naître tant de luttes et de discordes domestiques, rien qu’en me trouvant au milieu des membres de ma propre famille ; j’ai été tellement comme une torche enflammée dans des maisons paisibles dont j’embrasais l’atmosphère de gaz délétères et de vapeurs empoisonnées, et qui, sans moi, eussent conservé leur calme et leur innocence, que j’ai dû, je l’avoue, fuir tous ceux qui m’ont connu, et, cherchant un refuge dans des lieux secrets, vivre enfin de la vie d’un homme qui se sait traqué partout. Cette jeune fille que vous avez aperçue tout à l’heure auprès de moi… Eh quoi ! votre œil brille quand je parle d’elle ! Vous la haïssez déjà, n’est-il pas vrai ?

– Oh ! monsieur, sur ma parole !… murmura M. Pecksniff, en pressant une main contre sa poitrine et mouillant de larmes sa paupière.

– J’avais oublié… s’écria le vieillard, dardant sur lui un regard perçant, que l’autre parut sentir, quoiqu’il n’eût pas levé les yeux pour le mesurer. Je vous demande pardon. J’avais oublié que vous n’êtes qu’un étranger. En ce moment, vous me rappeliez un certain Pecksniff, un cousin à moi. Comme je vous le disais, la jeune fille que vous avez vue tout à l’heure est une orpheline, que, d’après un plan bien arrêté, j’ai nourrie et élevée, ou, si vous préférez ce mot, adoptée. Depuis un an et plus, elle m’a tenu constamment compagnie, ou, pour mieux dire, elle est ma compagnie unique. J’ai fait, elle le sait, le serment solennel de ne pas lui laisser en mourant une pièce de six pence ; mais, ma vie durant, je lui ai constitué une pension annuelle, dont le chiffre n’a rien d’exagéré, sans être non plus trop mesquin. Il a été convenu entre nous que jamais nous ne nous servirions, l’un à l’égard de l’autre, de termes d’épanchement et de tendresse, mais que nous nous appellerions toujours, elle par mon nom de baptême, moi par le sien. Elle m’est attachée, pendant que j’existe, par les liens de l’intérêt ; et peut-être, en perdant tout à ma mort sans avoir été trompée dans son attente, me regrettera-t-elle ; d’ailleurs, je ne m’en inquiète que médiocrement. C’est la seule amie que j’aie ou veuille avoir. Jugez d’après ces prémisses de ce que vous rapportera l’heure que vous avez dépensée ici, et quittez-moi pour ne plus revenir. »

En achevant ces paroles, le vieillard se laissa retomber lentement sur son oreiller. M. Pecksniff se leva lentement aussi, et, avec un « hem ! » préliminaire, commença comme suit :

« Monsieur Chuzzlewit…

– Eh bien ! allez-vous-en, dit l’autre. En voilà assez. Je suis las de vous.

– J’en suis fâché, monsieur, répliqua M. Pecksniff, parce que j’ai un devoir à remplir, un devoir devant lequel je ne reculerai pas, comptez-y bien. Non, monsieur, je ne reculerai pas. »

Ici nous avons un fait déplorable à enregistrer : c’est que le vieillard, tandis que M. Pecksniff se tenait debout près du lit dans toute la dignité de la Vertu, et lui adressait ainsi la parole, jeta un regard courroucé sur le chandelier, comme s’il éprouvait une violente tentation de le lancer à la tête de son cousin. Mais il se contint, et montrant du doigt la porte, il l’informa par ce geste du chemin qu’il avait à prendre.

« Je vous remercie, dit M. Pecksniff. Je le sais et je vais partir. Mais avant que je m’en aille, je vous prie en grâce de me laisser parler. Bien plus, monsieur Chuzzlewit, je dois et veux, oui, je le répète, je dois et veux être entendu. Rien de ce que vous m’avez dit ce soir ne m’a surpris, monsieur. C’est naturel, très-naturel, et j’en connaissais déjà la meilleure partie. Je ne dirai pas, ajouta M. Pecksniff en tirant son mouchoir de poche et clignant malgré lui des deux yeux à la fois, je ne dirai pas que vous vous méprenez à mon égard. Pour rien au monde je ne voudrais vous tenir ce langage, tant que vous serez livré à cet accès de colère. Je voudrais en vérité avoir un caractère différent et pouvoir réprimer le moindre aveu d’une faiblesse que je ne saurais vous cacher : car, je le sens, j’en suis humilié moi-même ; ayez seulement la bonté de l’excuser. Nous dirons, s’il vous plaît, ajouta M. Pecksniff avec une grande effusion, qu’elle provient d’un rhume de cerveau, ou de tabac, ou de sels odorants ou d’oignons, de tout enfin, excepté de sa cause réelle. »

Ici, il s’arrêta un moment et se couvrit le visage avec son mouchoir de poche. Puis, souriant doucement et tenant d’une main la couverture, il reprit :

« Cependant, monsieur Chuzzlewit, si je consens à sacrifier ma personnalité, je dois à moi-même, à ma réputation… oui, monsieur, j’ai une réputation à laquelle je suis très-attaché et qui sera le meilleur héritage de mes deux filles… de vous dire, au nom d’autrui, que votre conduite est outrageante, contraire à la nature, injustifiable, monstrueuse. Et je vous dis, monsieur, poursuivit M. Pecksniff se dressant sur la pointe des pieds, entre les rideaux, comme s’il s’élevait littéralement au-dessus de toutes les considérations de ce monde et n’était pas fâché de tenir ferme ce point d’appui pour prendre son élan vers le ciel comme une fusée volante ; je vous dis, sans rien craindre ni sans rien attendre de vous, que vous n’avez pour tout cela aucune raison d’oublier votre petit-fils, le jeune Martin, qui a vis-à-vis de vous les droits les plus légitimes. C’est impossible, monsieur, répéta M. Pecksniff en agitant la tête ; vous croyez que c’est possible, mais non, c’est impossible. Vous devez songer à pourvoir ce jeune homme : il le faut, vous le pourvoirez. Je pense, dit encore M. Pecksniff regardant la plume et l’écritoire, que déjà vous l’avez fait en secret. Soyez béni pour cette bonne pensée ! Soyez béni pour avoir fait votre devoir, monsieur ! Soyez béni pour la haine que vous me portez ! Et bonne nuit ! »

En achevant ces paroles, M. Pecksniff agita sa main droite avec beaucoup de solennité, et, l’ayant plongée de nouveau dans l’interstice de son gilet, il s’éloigna. Son maintien révélait de l’émotion, mais son pas était ferme. Inaccessible comme il l’était aux faiblesses humaines, il marchait soutenu par sa conscience.

Durant quelque temps, Martin garda sur ses traits une expression de silencieux étonnement, non sans un mélange de rage ; à la fin, il murmura ces mots à voix basse :

« Qu’est-ce que cela signifie ? Ce jeune homme au cœur perfide aurait-il choisi pour son instrument le drôle qui vient de sortir ? Pourquoi pas ? Il a conspiré contre moi comme tous les autres ; tout cela se vaut. Encore un complot ! encore un complot !… Oh ! égoïsme, égoïsme ! À chaque pas, rien que de l’égoïsme ! »

Il se mit à jouer, en achevant de parler, avec les cendres du papier brûlé dans le fond du chandelier. Il le fit d’abord d’une manière distraite, puis ces cendres devinrent le sujet de sa méditation :

« Encore un testament fait et détruit ! se dit-il. Rien de fixe, rien d’arrêté. Et si j’étais mort cette nuit ! Je vois trop de quel déplorable usage cet argent pouvait être enfin, cria-t-il en se tordant dans son lit ; après m’avoir rempli toute ma vie de sollicitude et de misère, il soufflera une perpétuelle discorde et de mauvaises passions dès que je serai mort. Toujours même chose ! Que de procès sortent chaque jour de la tombe des riches pour semer le parjure, la haine et le mensonge parmi les proches parents, là où il ne devrait y avoir qu’amour ! Que Dieu nous assiste ! nous avons là une grande responsabilité ! Oh ! égoïsme, égoïsme, égoïsme ! Chacun pour soi et personne pour moi ! »

Égoïsme universel ! N’y en avait-il pas un peu aussi dans ces réflexions et dans l’histoire de Martin Chuzzlewit, d’après ce qu’il en disait lui-même ?

Chapitre IV. Où l’on verra que, si l’union fait la force, et s’il est doux de contempler les affections de famille, les Chuzzlewit étaient la famille la plus forte et la plus douce à voir qu’il y eût au monde. §

Le digne M. Pecksniff, ayant pris congé de son cousin dans les termes solennels que nous avons reproduits au chapitre précédent, se retira chez lui, où il resta trois jours entiers ; il ne se permettait même pas de franchir dans sa promenade les limites de son jardin, de peur d’être appelé en toute hâte au chevet du lit de son parent repentant et contrit, à qui, dans sa large bienveillance, il avait résolu d’avance d’accorder son pardon sans condition et son affectation sans bornes. Mais telles étaient l’obstination et l’aigreur de ce farouche vieillard, qu’aucun témoignage de regret ne vint de sa part. Le quatrième jour trouva M. Pecksniff plus loin en apparence de son but charitable que le premier jour.

Dans tout cet espace de temps, il ne cessa de hanter le Dragon à toute heure de jour et de nuit, et, rendant le bien pour le mal, il témoigna la plus profonde sollicitude pour la guérison du farouche convalescent. Mme Lupin était tout attendrie de voir cette inquiétude désintéressée, car il l’avait priée souvent et tout particulièrement de bien prendre note qu’il en ferait autant pour le premier malheureux venu s’il était dans la même position, et la veuve en versait des larmes d’admiration et d’extase.

Cependant le vieux Martin Chuzzlewit restait enfermé dans sa chambre, où il ne voyait que sa jeune compagne, sauf l’hôtesse du Dragon bleu, qui, à certains moments, était admise en sa présence. Seulement, sitôt qu’elle entrait dans la chambre, Martin feignait d’être endormi. Ce n’était que lorsqu’il se trouvait seul avec la jeune femme qu’il ouvrait la bouche ; au reste, il n’aurait pas même répondu un mot à la plus simple question, bien que M. Pecksniff pût comprendre, en écoutant de son mieux à la porte, que, lorsque les deux étrangers étaient ensemble, le vieillard était assez causeur.

Le quatrième soir, il advint que M. Pecksniff s’étant présenté, comme à son ordinaire, à l’entrée du Dragon bleu, et n’ayant pas trouvé Mme Lupin à son comptoir, monta tout droit l’escalier ; dans l’ardeur de son zèle affectueux, il se proposait d’appliquer encore une fois son oreille au trou de la serrure et de se calmer l’esprit en s’assurant que le rude malade allait mieux. Il advint aussi que M. Pecksniff, s’avançant tout doucement le long du corridor où d’ordinaire une petite lueur en spirale passait à travers le trou de la serrure, fut étonné de ne point apercevoir cette lueur accoutumée ; il advint que M. Pecksniff, quand il eut trouvé à tâtons son chemin jusqu’à la chambre, s’étant baissé vivement pour reconnaître par lui-même si le vieillard n’avait point, dans un accès de jalousie, fait boucher à l’intérieur ledit trou de serrure, heurta si violemment sa tête contre une autre tête, qu’il ne put s’empêcher de jeter d’une voix intelligible ce monosyllabe : « Oh ! » que la douleur lui arracha et lui dévissa en quelque sorte du gosier. Il advint alors finalement que M. Pecksniff se sentit aussitôt pris au collet par quelque chose qui unissait les parfums combinés de plusieurs parapluies mouillés, d’un quartaut de bière, d’un baril d’eau-de-vie et d’une pleine tabagie. Il fut entraîné en dégringolant forcément l’escalier jusqu’au comptoir d’où il était venu, et là il se trouva en face et sous le poignet d’un gentleman des plus étranges, qui, tout en se frottant rudement la tête avec celle de ses mains qui restait libre, le regardait d’une manière sinistre.

Ce gentleman était dans un costume d’élégant râpé, bien que l’on ne pût exactement dire de ses vêtements qu’ils fussent à toute extrémité : car ses doigts dépassaient de beaucoup le bout de ses gants, et la plante de ses pieds était à une distance incommode de ses tiges de bottes. Son pantalon, d’un gros bleu, d’une nuance jadis éclatante, mais tempérée par l’effet de l’âge et du temps, était tellement serré et tendu par une lutte violente entre les bretelles et les sous-pieds, qu’à tout moment il avait l’air de vouloir se séparer en deux aux genoux pour trancher le différend. Sa redingote était de couleur bleue et de forme militaire, à grand renfort de brandebourgs jusqu’au menton. Sa cravate était pour la couleur et la forme, dans le genre de ces peignoirs dont les coiffeurs ont l’usage d’envelopper leurs clients, pendant qu’ils se livrent aux mystères de leur profession. Son chapeau était arrivé à une telle vétusté qu’il eût été difficile de déterminer si, dans l’origine, il avait été blanc ou noir. Cependant ce gentleman portait une moustache, une moustache hérissée ; non pas une de ces moustaches douces et pacifiques, mais une moustache crâne et provocante, tortillée d’une manière satanique, et avec cela une énorme quantité de cheveux ébouriffés. Il était très-sale et très-suffisant, très-impudent et très-abject, très-rodomont et très-lâche ; en un mot, il avait l’air d’un homme qui avait pu être quelque chose de mieux, mais surtout il avait l’air d’un homme qui méritait d’être quelque chose de pis.

« Vous écoutiez donc aux portes, là-haut, vagabond que vous êtes !… » dit ce gentleman.

M. Pecksniff le repoussa, comme Saint-Georges dut repousser le dragon, quand cet animal était sur le point de rendre l’âme.

« Où est mistress Lupin ? dit-il. Je suis vraiment étonné ! La bonne femme ne sait donc pas qu’il y a ici une personne qui…

– Minute ! dit le gentleman. Attendez un peu. Que si, elle le sait. Eh bien ! quoi ?

– Comment, quoi, monsieur ? s’écria M. Pecksniff. Comment, quoi ? Apprenez, monsieur, que je suis l’ami et le parent de ce gentleman malade ; que je suis son protecteur, son gardien, son…

– Vous n’êtes toujours pas le mari de sa nièce, interrompit l’étranger. Je puis vous en répondre ; car il était là avant vous.

– Qu’est-ce que cela signifie ? dit M. Pecksniff avec un mélange de surprise et d’indignation. Qu’est-ce que vous me contez là, monsieur ?

– Attendez un peu, cria l’autre. Peut-être êtes-vous un cousin ; le cousin qui habite ce pays ?

– Je suis le cousin qui habite ce pays, répliqua l’homme de bien.

– Vous vous nommez Pecksniff ? dit le gentleman.

– Oui.

– Je suis fier de faire connaissance avec vous, et je vous demande pardon, dit le gentleman en touchant le bord de son chapeau, et en plongeant ensuite sa main par derrière dans les profondeurs de sa cravate pour y trouver un col de chemise, qu’il ne put, malgré tous ses efforts, ramener à la surface. Vous voyez en moi, monsieur, une personne qui porte également intérêt au gentleman d’en haut. Attendez un peu. »

En même temps il toucha l’extrémité de son nez proéminent, comme pour aviser M. Pecksniff qu’il avait un secret à lui communiquer tout de suite ; puis, ôtant son chapeau, il se mit à chercher dans la coiffe, parmi une quantité de papiers chiffonnés et de bouts de cigares, et il en retira l’enveloppe d’une vieille lettre, toute souillée de crasse et parfumée d’odeur de tabac.

« Lisez-moi cela, s’écria-t-il en présentant l’enveloppe à M. Pecksniff.

– Ceci est adressé à Chevy Slyme, esquire, dit ce gentleman.

– Vous connaissez, je pense Chevy Slyme, esquire ? » répliqua l’étranger.

M. Pecksniff haussa les épaules comme s’il eût voulu dire « Certainement je le connais, malheureusement.

– Très-bien, reprit le gentleman. Eh bien ! voilà tout ; c’est là l’affaire qui m’amène ici. »

Et en même temps, ayant fait un nouvel effort pour trouver son col de chemise, il ne tira qu’un cordon.

« Mon ami, il m’est très-pénible, dit M. Pecksniff, secouant la tête et souriant avec componction, il m’est très-pénible d’être forcé de vous déclarer que vous n’êtes nullement la personne que vous prétendez être. Je connais M. Slyme, mon cher. Ça ne prendra pas : la probité est la meilleure politique ; vous auriez mieux fait de me dire tout de suite le fin mot, cela vaudrait mieux.

– Arrêtez ! cria le gentleman, portant en avant son bras droit, si étroitement serré dans sa manche usée jusqu’à la corde, qu’il ressemblait à un saucisson ficelé. Attendez un peu ! »

Il s’arrêta pour s’établir juste devant le feu, auquel il présenta le dos. Alors, rassemblant les pans de sa redingote sous son bras gauche et caressant sa moustache avec le pouce et l’index de la main droite, il reprit ainsi :

« Je conçois votre erreur et je ne m’en offense pas. Pourquoi ? parce qu’elle me flatte. Vous supposez que je voudrais me faire passer pour Chevy Slyme. Monsieur, s’il existe sur la terre un homme avec qui un gentleman fut fier et honoré d’être confondu, cet homme est mon ami Slyme : car c’est, sans exception aucune, le cœur le plus élevé, l’esprit le plus indépendant, le plus original, le plus fin, le plus classique, le plus cultivé, le plus complètement shakespearien, sinon le plus miltonique ; et en même temps le gaillard le moins apprécié que je sache, au point que c’en est dégoûtant !… Non, monsieur, je n’ai pas l’orgueil d’essayer de passer pour Slyme. De tout autre homme, dans l’espace du monde, je crois être et je me sens l’égal. Mais Slyme est, je l’avoue franchement, à cent piques au-dessus de moi. Vous voyez que vous vous trompez.

– Je croyais… dit M. Pecksniff, montrant l’enveloppe de la lettre.

– Sans doute, sans doute, répliqua le gentleman. Mais, monsieur Pecksniff, toute l’affaire se résume dans un exemple des excentricités du génie. Chaque homme d’un véritable génie a ses excentricités, monsieur ; ce qui caractérise mon ami Slyme, c’est qu’il se tient toujours au coin de la rue en vedette. En ce moment, il est à son poste. Or, ajouta le gentleman en frottant son index contre son nez, et écartant plus encore ses jambes pour regarder plus fixement en face M. Pecksniff, c’est un trait extrêmement curieux et intéressant du caractère de Slyme, et, partout où l’on écrira la vie de Slyme, ce trait là ne devra pas être négligé par son biographe ; sinon, le public ne sera point satisfait. Suivez le fil de mes paroles, le public ne sera point satisfait. »

M. Pecksniff toussa.

« Le biographe de Slyme, monsieur, quel qu’il soit, reprit le gentleman, devra s’adresser à moi ; ou bien, si je suis parti pour… Comment appelez-vous ce pays-là, d’où personne ne revient ? Il devra se mettre en rapport avec mes exécuteurs testamentaires pour obtenir la permission de fouiller mes papiers. J’ai pris simplement, à ma manière, quelques notes sur diverses actions de cet homme, mon frère adoptif, monsieur ; elles vous stupéfieraient. Tenez, pas plus tard que le quinze du mois dernier, à propos d’un billet qu’il ne pouvait payer et que l’autre partie ne voulait point renouveler, il a trouvé un mot qui aurait fait honneur à Napoléon Bonaparte s’adressant à l’armée française…

– Et dites-moi, je vous prie, demandant M. Pecksniff, évidemment mal à l’aise, quelle affaire peut attirer ici M. Slyme, si j’ose me permettre de m’en informer, quoique je sois forcé, par respect pour mon caractère, de décliner toute participation à ses actes.

– En premier lieu, répondit le gentleman, permettez-moi de déclarer que je repousse cette question, contre laquelle je proteste de toutes mes forces et de toute mon indignation, au nom de mon ami Slyme. En second lieu, vous voudrez bien me permettre de me présenter moi-même. Monsieur, je m’appelle Tigg. Le nom de Montague Tigg vous sera familier peut-être, car il se lie aux plus remarquables événements de la guerre de la Péninsule. »

M. Pecksniff secoua doucement la tête, comme un homme qui n’en avait jamais entendu parler.

« N’importe, dit le gentleman. Cet homme était mon père, et j’ai l’honneur de porter son nom. Par conséquent, je suis fier comme Artaban. Permettez que je m’absente un moment : je désire que mon ami Slyme assiste au reste de notre conférence. »

Tout en énonçant ce vœu, il se précipita hors de la porte d’entrée du Dragon bleu. Bientôt après, il reparut escorté d’un compagnon plus petit que lui. Ce dernier était couvert d’un vieux manteau de camelot bleu doublé d’écarlate fanée. Ses traits anguleux étaient tout gelés par la longue faction qu’il venait de faire au froid dans la rue ; ses favoris roux aux poils épars, et ses cheveux hérissés par les frimas, n’en paraissaient que plus incultes, ce qui ne lui donnait pas le moins du monde l’air shakespearien ou miltonique. Il n’était que sale et dégoûtant.

« Eh bien ! dit M. Tigg, frappant d’une main sur l’épaule de son précieux ami et appelant l’attention de M. Pecksniff sur lui-même aussi bien que sur le cher compagnon, vous êtes parents tous deux ; et les parents ne se sont jamais entendus et ne s’entendront jamais : ce qui est une sage disposition et une chose indispensable dans les lois de la nature ; sinon il n’y aurait que des castes de famille, et dans le monde on s’ennuierait à mourir les uns des autres. Si vous étiez en bons termes, je vous considèrerais comme un couple furieusement dénaturé ; mais, dans l’attitude où vous voilà tous deux, vous me semblez une paire de gaillards diablement profonds et avec lesquels on peut largement raisonner. »

Ici M. Chevy Slyme, dont les facultés morales ne paraissaient pas de l’ordre le plus élevé, poussa furtivement du coude son ami et lui glissa quelques mots à l’oreille.

« Chiv, dit tout haut M. Tigg, du ton d’un homme qui sait bien ce qu’il a à faire, laissez-moi dire : j’agirai sous ma propre responsabilité, ou pas du tout. Je considère comme une chose certaine que M. Pecksniff ne verra qu’une bagatelle dans le misérable prêt d’un écu à un homme de votre mérite… »

Et jugeant en ce moment, à l’inspection de la physionomie de M. Pecksniff, que celui-ci n’était nullement convaincu, M. Tigg posa de nouveau son doigt sur l’extrémité de son nez pour l’édification particulière de ce gentleman, l’invitant ainsi à bien remarquer que la demande d’un léger emprunt était un autre diagnostic des excentricités du génie qui distinguait son ami Slyme ; que, pour lui, Tigg, il fermait l’œil sur ce sujet, en raison du puissant intérêt métaphysique offert à son observation philosophique par ces petites faiblesses ; et que, quant à son intervention personnelle dans l’exposé de cette modeste demande, il ne consultait que le désir de son ami, et nullement son propre avantage ni ses besoins particuliers.

« Ô Chiv, Chiv ! ajouta M. Tigg, attachant sur son frère adoptif un regard de contemplation profonde à la fin de cette pantomime, vous êtes, sur ma vie, un étrange exemple des petites misères qui assiègent un grand esprit. Quand il n’y aurait pas au monde de télescope, il me suffirait de vous avoir observé, Chiv, pour être sûr qu’il y a des taches dans le soleil ! Que je meure s’il y a rien de plus bizarre que cette existence singulière que nous sommes forcés de poursuivre sans savoir pourquoi ni comment, monsieur Pecksniff ! Mais c’est égal, nous moraliserions là-dessus jusqu’à demain, que cela n’empêcherait pas le monde d’aller son train. Comme dit Hamlet, Hercule peut, avec sa massue, frapper partout autour de lui ; mais il n’empêchera pas les chats de faire un insupportable vacarme sur les toits des maisons, ni les chiens d’être abattus dans le temps des chaleurs, s’ils courent les rues sans muselière. La vie est une énigme, une infernale énigme, difficile à deviner, monsieur Pecksniff. Mon opinion est qu’il n’y a rien à répondre à cela, pas plus qu’à ce fameux logogriphe : « Pourquoi un homme en prison ressemble-t-il à un homme qui n’y est pas ? » Sur mon âme et mon corps ! c’est la chose la plus bizarre ; mais nous n’avons pas à nous en occuper ici. Ha ! ha ! »

Après cette consolante déduction tirée des sombres prémisses qu’il avait posées d’abord, M. Tigg fit sur lui-même un grand effort, et reprit ainsi le fil de son discours :

« Maintenant, je vous dirai ce qu’il en est. Je suis par nature un homme furieusement pacifique, et je ne puis rester tranquille à vous voir vous couper mutuellement la gorge avec le tranchant de vos épées quand cela ne vous sert à rien Monsieur Pecksniff, vous êtes le cousin du testateur logé en haut, et nous sommes son neveu. Je dis nous pour désigner Chiv. Peut-être, à la rigueur, êtes-vous plus que nous son proche parent. Très-bien. S’il en est ainsi, soit. Mais vous ne pouvez pas plus que nous rien tirer de cette parenté. Je vous donne ma plus grande parole d’honneur, monsieur, que depuis ce matin neuf heures, sauf de courts intervalles de repos, je suis resté à regarder à travers le trou de la serrure, attendant une réponse à une demande des plus modérées que l’esprit d’un homme puisse concevoir, une demande tout à fait de bonne compagnie, à l’effet d’obtenir un petit secours éventuel, quinze guinées seulement, sous ma caution. Cependant, monsieur, il reste tranquillement renfermé avec une personne étrangère en qui il met toute sa confiance. Je le dis donc fermement en face de la situation, cela ne devrait pas être, cela ne rime à rien, cela ne saurait subsister, on ne doit pas permettre que cela subsiste.

– Tout homme, dit M. Pecksniff, a un droit, un droit irrécusable (contre lequel, pour ma part, je ne voudrais pas protester ici, oh ! non, pour aucune considération terrestre), le droit de régler sa conduite personnelle sur ses sympathies et ses antipathies, toujours à la condition, bien entendu, qu’elles ne soient ni immorales ni irréligieuses. Je sens dans mon propre cœur que M. Chuzzlewit ne me traite pas, par exemple, moi (je dis moi), avec cette somme d’amour chrétien qui devrait exister entre nous ; j’ai pu être affligé et blessé de cette circonstance ; cependant, je ne me laisserai pas aller à en conclure que M. Chuzzlewit soit absolument injustifiable dans ses rigueurs. Le ciel m’en garde ! Comment d’ailleurs, monsieur Tigg, continua Pecksniff d’un ton plus grave et plus ému qu’il ne l’avait fait encore, comment pourrait-on défendre à M. Chuzzlewit d’avoir ces sympathies particulières et vraiment extraordinaires dont vous parlez, dont je dois admettre l’existence, et que je ne puis que déplorer, dans son intérêt ? Considérez, mon bon monsieur, et ici M. Pecksniff le regarda fixement, combien vous parlez légèrement.

– Quant à cela, répondit Tigg, c’est certainement une question difficile à résoudre.

– Sans nul doute, une question difficile à résoudre, » répéta M. Pecksniff.

Et, tout en parlant, il se mit un peu à l’écart et parut plus pénétré encore de l’abîme moral qu’il avait placé entre lui et son interlocuteur. Il reprit :

« Sans nul doute, c’est une question très-difficile. Et je suis loin d’être bien sûr que qui que ce soit ait autorité pour la discuter. Bonsoir.

– Vous ne savez pas que les Spottletoe sont ici, je suppose ? dit M. Tigg.

– Qu’entendez-vous par là, monsieur ? Quels Spottletoe ? demanda Pecksniff, s’arrêtant brusquement sur le seuil de la porte.

– M. et mistress Spottletoe, dit Chevy Slyme, esquire, parlant tout haut pour la première fois et d’un ton qui n’était pas tendre, en se balançant sur ses jambes. Spottletoe a épousé la fille du frère de mon père, n’est-il pas vrai ? Et mistress Spottletoe est la propre nièce de Chuzzlewit, n’est-il pas vrai ? Et sa nièce bien-aimée au temps jadis, qui plus est. Ah ! vous demandez quels Spottletoe ?

– Eh bien ! ma parole d’honneur ! s’écria M. Pecksniff, les yeux levés au ciel, c’est odieux. La rapacité de ces gens-là est tout à fait effrayante !

– Et il ne s’agit pas seulement des deux Spottletoe, Tigg, dit Slyme regardant ce gentleman. Anthony Chuzzlewit et son fils ont eu vent de la nouvelle et sont ici depuis cette après-midi. Il n’y a pas cinq minutes que je les ai vus, comme je montais la garde au coin de la rue.

– Oh ! Mammon ! Mammon ! s’écria M. Pecksniff se frappant le front.

– Ainsi, dit Slyme sans s’occuper de l’interruption, voilà déjà son frère et un autre neveu qui vous tombent ici.

– Voilà l’affaire, monsieur, dit M. Tigg ; c’est le point et la combinaison auxquels j’arrivais graduellement quand mon ami Slyme a su exposer le fait en six mots. Monsieur Pecksniff, maintenant que votre cousin, l’oncle de Chiv, est ici, il s’agit de prendre quelques mesures pour l’empêcher de disparaître de nouveau, et, s’il est possible, de neutraliser l’influence exercée sur lui en ce moment par cette artificieuse favorite. C’est ainsi que pensent, monsieur, toutes les personnes qui ont un intérêt dans l’affaire. La famille entière fond sur ce pays. Le temps est venu où les jalousies et les calculs individuels doivent être oubliés dans une trêve, et où l’on doit s’unir contre l’ennemi commun. Quand l’ennemi commun sera abattu, vous recommencerez tous à agir isolément pour vous-mêmes ; toute dame, tout gentleman qui a son jeu engagé dans la partie, marchera de son côté et, selon son plus ou moins d’habileté, poussera sa balle jusqu’aux barres du testateur ; personne n’y perdra rien. Songez à cela. Ne vous compromettez pas. Vous nous trouverez à toute heure à l’auberge de la Demi-Lune et des Sept Étoiles qui est, comme vous savez, dans ce village. Nous serons prêts à entendre toute proposition raisonnable. Hem ! Chiv, mon cher compagnon, partons et allons voir le temps qu’il fait. »

M. Slyme ne perdit pas un moment pour disparaître, et probablement pour tourner le coin de la rue. M. Tigg, ayant écarté ses jambes autant que pouvait convenablement le faire un homme doué du plus grand aplomb possible, secoua la tête vers M. Pecksniff et lui sourit.

« Nous ne devons pas être sévères, dit-il, pour les petites excentricités de notre ami Slyme. Vous l’avez vu me parler à l’oreille ? »

M. Pecksniff l’avait vu lui parler à l’oreille.

« Vous avez entendu ma réponse, j’imagine ? »

M. Pecksniff avait entendu la réponse.

« Cinq schellings, hein ! dit M. Tigg d’un air pensif. Ah ! quel garçon extraordinaire ! Trop modeste cependant ! »

M. Pecksniff ne répondit rien.

« Cinq schellings ! poursuivit M. Tigg paraissant absorbé. Et, ce qu’il y a de mieux, pour les rendre ponctuellement la semaine prochaine. Vous avez entendu cela ? »

M. Pecksniff n’avait pas entendu cela.

« Non ! vous me surprenez ! s’écria Tigg. C’est là le meilleur de l’affaire, monsieur. Jamais de ma vie je n’ai vu cet homme manquer à une promesse. Avez-vous besoin de changer ?

– Non, dit M. Pecksniff, nullement. Je vous remercie.

– Précisément, répliqua M. Tigg ; si vous en aviez eu besoin, j’y serais allé pour vous. »

Il se mit alors à siffler ; mais une douzaine de secondes s’étaient écoulées à peine quand il s’arrêta court, et, regardant vivement M. Pecksniff :

« Est-ce que vous ne prêteriez pas volontiers cinq schellings à Slyme ?

– Volontiers, non, répondit M. Pecksniff.

– Ma foi ! s’écria Tigg secouant gravement la tête comme si quelque objection se présentait à son esprit en ce moment pour la première fois, il est possible que vous ayez raison. Auriez-vous la même répugnance à me prêter cinq schellings, à moi ?

– Oui… je ne le pourrais pas, dit M. Pecksniff.

– Pas même une demi-couronne, peut-être, dit M. Tigg en insistant.

– Pas même une demi-couronne.

– Eh bien, alors, dit M. Tigg, nous descendrons au chiffre ridiculement minime de trente-six sols. Ha ! ha !

– Cela même, dit M. Pecksniff, offrirait également matière à objection. »

En recevant cette assurance, M. Tigg lui pressa gaiement les deux mains, protestant avec chaleur que M. Pecksniff était un des hommes les plus fermes et les plus remarquables qu’il eût jamais rencontrés, et qu’il désirait avoir l’honneur de faire plus ample connaissance avec lui. Il ajouta qu’il y avait chez son ami Slyme plusieurs petits traits caractéristiques qu’il ne pouvait nullement approuver, en sa qualité d’homme à cheval sur l’honneur ; mais qu’il était tout disposé à lui pardonner ces légères imperfections, et bien pis encore, en considération du grand plaisir dont il avait joui ce jour-là dans la société de M. Pecksniff, cette société exquise qui lui avait procuré une satisfaction bien autrement complète et durable que n’eût pu le faire l’heureuse issue d’une négociation pour quelque petit emprunt au nom de son ami. C’est en émettant ces réflexions qu’il demandait la permission de se retirer pour souhaiter à M. Pecksniff une excellente nuit. Et il partit de cette façon, sans être confus le moins du monde de son peu de succès.

Les méditations de M. Pecksniff, ce soir-là, à l’auberge du Dragon, et, la nuit, dans sa propre maison, furent d’une nature très-sérieuse, très-grave, d’autant plus que la nouvelle qu’il avait reçue de MM. Tigg et Slyme, touchant l’arrivée d’autres membres de la famille, s’était pleinement confirmée par un fait plus particulier. En effet, les Spottletoe étaient allés tout droit au Dragon, où, en ce moment, ils étaient établis pour y monter la garde, et où leur arrivée avait produit une telle sensation, que Mme Lupin, flairant leurs projets avant même qu’ils eussent passé une demi-heure sous son toit, courut elle-même le plus secrètement possible en informer M. Pecksniff. Ce fut dans son ardeur à remplir cette mission charitable, qu’elle manqua d’apercevoir ce gentleman qui entrait par la principale porte du Dragon, juste au moment où elle sortait par une porte de derrière. Cependant, M. Anthony Chuzzlewit et son fils Jonas s’étaient économiquement installés à la Demi-Lune et les Sept Étoiles, humble cabaret de l’endroit ; et le coche suivant amena au centre de l’action tant d’autres aimables membres de la famille (qui, durant tout le chemin, n’avaient cessé de se quereller à l’intérieur et sur l’impériale de la voiture, à en faire perdre la tête au cocher), qu’en moins de vingt-quatre heures le chétif mobilier de la taverne se trouva bien renchéri, et que les appartements meublés de la localité, se composant de quatre lits et un sofa, éprouvèrent une hausse de cent pour cent sur la place.

En un mot, les choses en vinrent à ce point, que la famille presque tout entière vint bloquer le Dragon bleu, et l’investit positivement. Martin Chuzzlewit était en état de siège. Mais il résistait bravement, refusant de recevoir toutes lettres, messages et paquets, ou de traiter avec qui que ce fût, et ne laissant échapper aucune espérance ou promesse de capitulation. Pendant ce temps, les forces de la famille se rencontraient sans cesse dans les diverses parties du voisinage ; et comme, de mémoire d’homme, jamais on n’avait vu deux branches de l’arbre des Chuzzlewit d’accord ensemble, il y eut des escarmouches, des railleries échangées, des têtes cassées, dans le sens métaphorique de l’expression ; il y eut des gros mots lancés et renvoyés, des épithètes injurieuses prodiguées ; il y eut des nez relevés, il y eut des sourcils froncés ; il y eut un enterrement complet et général de tous sentiments généreux et une résurrection violente des anciens griefs : jamais on n’avait rien ouï de tel dans ce paisible village, depuis les temps les plus reculés de son avènement à la civilisation.

Enfin, parvenues à l’extrême limite du découragement et du désespoir, quelques-unes des parties belligérantes commencèrent à se parler dans les termes mesurés d’une exaspération mutuelle ; bientôt ils s’adressèrent tous d’eux-mêmes, avec des formes assez convenables, à M. Pecksniff, en vertu de son caractère élevé et de sa position influente. Ainsi, peu à peu ils firent cause commune contre l’obstination de Martin Chuzzlewit, jusqu’à ce qu’il fût convenu (si un mot semblable peut être employé à l’endroit des Chuzzlewit) qu’il y aurait, à un jour déterminé, heure de midi, un concile général, un conclave dans la maison de M. Pecksniff. Tous ceux des membres de la famille qui s’étaient mis en règle à cet égard furent invités et dûment convoqués à la conférence.

Si jamais M. Pecksniff prit un air apostolique, ce fut surtout en ce jour mémorable. Si jamais son ineffable sourire proclama ces mots : « Je suis un messager de paix, » ce fut surtout ce jour-là. Si jamais homme réunit en lui toutes les charmantes qualités de l’agneau avec une petite pointe de colombe, sans la moindre nuance de crocodile, ou sans le plus minime soupçon du plus petit assaisonnement de serpent, cet homme, ce fut M. Pecksniff. Et les deux miss Pecksniff, donc ! Oh ! quelle sereine expression sur le visage de Charity ! Elle semblait dire : « Je sais que ma famille m’a outragée au delà de toute réparation possible ; mais je lui pardonne, car mon devoir le veut ainsi ! » Oh ! quelle ravissante simplicité chez Mercy ! Elle était si charmante, si innocente, si enfantine, que, si elle fût sortie seule et que la saison eût été plus avancée, les rouges-gorges l’eussent malgré elle couverte de feuilles, croyant voir en elle une des douces fées des bois, de ces dryades mythologiques sorties des chênes pour aller cueillir des framboises dans la jeune fraîcheur de son cœur ! Quelles paroles pourraient peindre les Pecksniff à cette heure décisive ? Aucune, oh ! non, il faut y renoncer. Car les paroles ne sont pas toutes également parfaites ; il peut y en avoir dans le nombre qui ne vaillent pas grand’chose, tandis que les Pecksniff étaient tous aussi bons les uns que les autres.

Mais quand la société arriva, oh ! ce fut là le moment. Quand M. Pecksniff, se levant de sa chaise, au haut bout de la table, avec ses filles à sa droite et à sa gauche, reçut ses invités dans son plus beau salon et leur offrit des sièges, que d’effusion il y avait dans ses regards ! et comme sa face était trempée d’une gracieuse transpiration ! On eût pu dire qu’il était dans une sorte de bain de douceur. Et la compagnie, donc ! les jaloux, les cœurs de pierre, les méfiants, tous clos en eux-mêmes, qui n’avaient foi en personne, qui ne croyaient à rien, et ne voulaient pas plus se laisser saisir par les Pecksniff que s’ils avaient été autant de hérissons ou de porcs-épics !

D’abord, ce fut M. Spottletoe, qui était tellement chauve et avait de si épais favoris, qu’il semblait avoir arrêté la chute de ses cheveux par l’application soudaine de quelque philtre puissant, au moment où ils allaient tomber de sa tête, et les avoir fixés irrévocablement en route sur sa figure. Puis, ce fut mistress Spottletoe, qui, trop grêle pour son âge et d’une constitution poétique, avait coutume d’informer ses plus intimes amis que lesdits favoris étaient « l’étoile polaire de son existence, » et qui, en raison de son affection pour son oncle Chuzzlewit et du coup qu’elle avait reçu d’être suspectée d’avoir sur lui des vues testamentaires, ne pouvait faire autre chose que de pleurer, si ce n’est de gémir. Puis ce furent Anthony Chuzzlewit et son fils Jonas : le visage du vieillard avait été si affilé par l’habitude de la circonspection et toute une vie de ruse, qu’il semblait lui ouvrir un passage à travers la chambre pleine de monde, comme un fer tranchant dans la profondeur des chairs ; tandis que son fils avait si bien mis à profit les leçons et l’exemple du père, qu’il paraissait plus âgé qu’Anthony d’un an ou deux, quand on les voyait côte à côte clignant leurs yeux rouges et se parlant tout bas à l’oreille. Puis ce fut la veuve d’un frère de M. Martin Chuzzlewit. Comme elle était extraordinairement désagréable, qu’elle avait la physionomie dure, le visage osseux et une voix masculine, elle pouvait être rangée, en raison de ces qualités, parmi ce qu’on appelle vulgairement les femmes fortes. Si elle l’avait pu, elle eût établi ses droits à ce titre, et se fût montrée, au figuré, un vrai Samson de force morale : car elle voulait faire enfermer son beau-frère dans une maison de santé, jusqu’à ce que, par des démonstrations d’amour pour elle, il eût prouvé qu’il jouissait pleinement de sa raison. Derrière elle étaient assises ses trois filles, trois vieilles filles, au maintien cavalier, tellement à l’étroit dans leurs corsets que, par suite de cette mortification volontaire, leur intelligence était réduite à des proportions plus étroites encore que leur ceinture, et que le bout de leur nez même portait dans sa rougeur tuméfiée la preuve qu’elles étouffaient sous la pression de leur lacet. Puis ce fut un gentleman, petit-neveu de M. Martin Chuzzlewit, très-brun et très-chevelu, et qui semblait être venu au monde pour épargner aux glaces la peine de réfléchir autre chose qu’une ébauche, une esquisse de tête inachevée. Puis ce fut une cousine isolée qui n’offrait rien de remarquable, si ce n’est qu’elle était très-sourde, vivait seule et avait toujours une rage de dents. Puis ce fut Georges Chuzzlewit, un cousin, gai célibataire, qui se disait jeune, et qui en effet l’avait été autrefois ; mais, pour le moment il avait des dispositions à prendre du ventre, résultat d’une nourriture exagérée : ses yeux, victimes de son embonpoint, avaient l’air de suffoquer dans leurs orbites ; et il était si naturellement couvert de pustules, que les brillantes mouchetures de sa cravate, le riche dessin de son gilet, et jusqu’à ses scintillantes breloques, avaient l’air de lui avoir poussé sur la peau par analogie. Enfin, et pour clore la liste, étaient présents M. Chevy Slyme et son ami Tigg. Et ici, il y a un fait digne d’être mentionné : c’est que, si chacun des membres de l’assemblée détestait l’autre, principalement parce qu’il ou qu’elle appartenait à la famille, chacun et tous s’unissaient dans une haine générale contre M. Tigg, parce qu’il n’en faisait point partie.

Tel était l’agréable petit cercle de famille réuni en ce moment dans le plus beau salon de M. Pecksniff, tous gentiment disposés à tomber sur M. Pecksniff ou sur toute autre personne qui se hasarderait à émettre quoi que ce fût sur n’importe quoi.

« Voilà, dit M. Pecksniff, se levant les mains jointes et promenant son regard sur les parents, voilà quelque chose qui me fait du bien et qui fait aussi du bien à mes filles. Nous vous remercions de vous être réunis ici. Nous vous en sommes reconnaissants de tout notre cœur. C’est une heureuse marque de distinction que vous nous avez accordée et, croyez-moi… (Il serait impossible de décrire son sourire)… Croyez-moi, nous ne l’oublierons pas de sitôt.

– Je suis bien fâché de vous interrompre, Pecksniff, dit M. Spottletoe, avec ses favoris hérissés majestueusement, mais vous vous donnez trop d’avantage, monsieur, si vous vous imaginez qu’on ait eu l’intention de vous conférer en cela une distinction, monsieur ! »

Un murmure général répondit en écho à cette question et y applaudit.

« Si vous êtes pour continuer comme vous avez commencé, monsieur, ajouta vivement M. Spottletoe en frappant d’un coup violent la table avec les articulations de ses doigts, le plus tôt que vous cesserez et que cette assemblée se séparera sera le mieux. Je n’ignore point, monsieur, votre absurde désir d’être considéré comme le chef de la famille ; mais moi, je puis vous dire, monsieur… »

Ah ! oui vraiment ! Lui ! pouvoir dire quelque chose ! C’était peut-être lui qui allait être le chef de la famille ! Il ne manquerait plus que ça. Depuis la femme forte jusqu’au dernier parent, tout le monde tomba en cet instant sur M. Spottletoe, qui, après avoir vainement tenté d’obtenir le silence et de se faire écouter, fut obligé de se rasseoir en croisant ses bras et agitant sa tête avec fureur, et donnant à entendre à mistress Spottletoe en un langage muet que, si ce scélérat de Pecksniff continuait, il allait le tailler en pièces et l’anéantir.

« Je ne suis pas fâché, dit M. Pecksniff, reprenant le fil de son discours, je ne suis réellement pas fâché du petit incident qui s’est produit. Il est bon de penser que nous nous sommes réunis pour nous parler sans déguisement. Il est bon qu’on sache que nous n’usons pas de ménagement les uns en face des autres, mais que nous nous montrons franchement avec notre caractère. »

Ici, la fille aînée de la femme forte se souleva un peu sur son siège, et tremblant de la tête aux pieds, moins par timidité, à ce qu’il semblait, que par colère, exprima l’espérance en général que certaines gens devraient bien se montrer franchement avec leur caractère, ne fût-ce que pour se parer de l’attrait de la nouveauté ; que lorsqu’ils (ces gens-là) parlaient de leurs parents, ils devraient bien s’assurer d’abord en présence de quelles personnes ils le faisaient ; autrement leurs paroles pourraient produire sur les oreilles de ces parents un effet auquel ils ne s’attendaient pas ; et que, quant aux nez rouges, elle n’aurait jamais cru qu’on en fît un crime à personne, d’autant plus que l’on ne se fait pas son nez, et que, si on l’a rouge, c’est qu’on l’a reçu tel sans avoir été préalablement consulté ; que d’ailleurs elle ne savait pas s’il y avait des nez plus rouges les uns que les autres, et qu’elle en connaissait qui n’avait rien à envier à personne. Cette remarque fut accueillie avec un rire perçant par les deux sœurs de l’orateur. Alors Charity Pecksniff demanda très-poliment si quelqu’une de ces graves observations était à son adresse ; et ne recevant pas de réponse plus explicite que celle du vieil adage : « Qui se sent morveux se mouche, » elle entama une réplique passablement acrimonieuse et personnelle ; encouragée et fortement soutenue par sa sœur Mercy, qui se mit à rire de tout son cœur, beaucoup plus naturellement que qui que ce fût. Et comme il est absolument impossible qu’un désaccord se manifeste entre des femmes sans que les autres femmes qui assistaient à la scène y prennent une part active, Mme Samson, ses filles, mistress Spottletoe, et jusqu’à la cousine sourde qui ignorait complètement le sujet de la dispute (mais qu’est-ce que cela fait ? était-ce une raison pour ne pas en prendre sa part ?), toutes se jetèrent aussitôt dans la mêlée.

Comme les deux miss Pecksniff étaient bien en état de tenir tête aux trois miss Chuzzlewit, et que ces cinq demoiselles ensemble avaient, en style figuré du jour, une bonne provision de vapeur à dépenser, l’altercation n’eût pu manquer de durer longtemps, sans la haute valeur et les prouesses de la femme forte, qui, en vertu de sa réputation pour la puissance de ses sarcasmes, travailla et pelota si bien mistress Spottletoe à coups de langue, que la pauvre dame, au bout de deux minutes au plus d’engagement, n’eut plus d’autre refuge que ses larmes. Elle les versa si abondamment, et M. Spottletoe en éprouva tant d’agitation et de chagrin, que ce gentleman, après avoir porté aux yeux de M. Pecksniff son poing fermé, comme si c’était une curiosité naturelle, dont l’examen sérieux ne pouvait que lui rapporter honneur et profit, et après avoir offert, sans que personne en sût le motif particulier, de donner à M. Georges Chuzzlewit des coups de pied dans le derrière pour la bagatelle de six pence, prit sa femme sous le bras et sortit indigné. Cette diversion, en appelant sur un autre sujet l’attention des parties belligérantes, mit un terme au combat, qui se ranima bien encore deux ou trois fois par sauts et par bonds, mais finit par s’éteindre.

Ce fut alors que M. Pecksniff se leva de nouveau de sa chaise. Alors aussi les deux miss Pecksniff se composèrent un maintien de dignité méprisante, comme pour ne pas paraître s’apercevoir qu’il y eût non-seulement là, dans la chambre mais même sous la calotte des cieux, quelque chose comme les trois miss Chuzzlewit, tandis que les trois miss Chuzzlewit semblèrent également avoir oublié l’existence des deux miss Pecksniff.

« Il est triste de penser, dit M. Pecksniff, se souvenant du poing de M. Spottletoe, mais seulement pour lui pardonner cette démonstration, que notre ami se soit retiré si précipitamment, bien que nous ayons lieu de nous féliciter mutuellement de cette détermination, puisqu’elle nous est un témoignage que M. Spottletoe ne se méfie nullement de ce que nous pourrons dire ou faire en son absence. C’est très-consolant, n’est-ce pas ?

– Pecksniff, dit Anthony, qui depuis le commencement avait suivi avec une attention particulière tout ce qui s’était passé, ne faites pas l’hypocrite.

– Le quoi, mon bon monsieur ? demanda M. Pecksniff.

– L’hypocrite.

– Charity, ma chère, dit M. Pecksniff, ce soir, quand je prendrai mon bougeoir, rappelez-moi de prier plus particulièrement que jamais pour M. Anthony Chuzzlewit, qui m’a fait une injure. »

Ces paroles, il les prononça d’une voix douce et en se tournant de côté, comme s’il voulait seulement les glisser à l’oreille de sa fille. Puis, avec une placidité de conscience qui lui donnait un maintien parfaitement dégagé :

« Toutes nos pensées, reprit-il, étant concentrées sur notre cher mais injuste parent, et celui-ci étant pour ainsi dire hors de notre portée, nous sommes réunis aujourd’hui comme à un rendez-vous mortuaire, si ce n’est, et Dieu soit loué de cette exception, qu’il n’y a point de cadavre dans la maison. »

La femme forte ne voulut pas convenir que ce fût une heureuse exception. Au contraire.

« Bien chère madame ! dit M. Pecksniff. Quoi qu’il en soit, nous sommes ici, et, puisque nous y sommes, nous avons à examiner s’il est possible par quelque moyen justifiable…

– Comment ! vous savez aussi bien que moi, dit la femme forte, que tout moyen est justifiable en pareil cas.

– Parfait, ma chère madame, parfait. S’il est possible par quelque moyen… nous dirons, par quelque moyen… d’ouvrir les yeux de notre honorable parent sur la compagne dont il est pour le moment infatué ; s’il est possible de lui faire connaître par quelque moyen le caractère réel et les projets de cette jeune créature, dont l’étrange, la très-étrange position, par rapport à lui… (ici M. Pecksniff baissa la gamme de sa voix jusqu’à un chuchotement mystérieux)… jette en vérité une ombre de flétrissure et de déshonneur sur cette famille ; et qui, nous le savons… (Ici il éleva de nouveau la voix)… autrement, pourquoi l’accompagnerait-elle ? fonde les plus vils calculs sur sa faiblesse et sur sa fortune. »

Dans l’ardeur de leur conviction à cet égard, les bons parents, qui n’étaient d’accord sur aucun autre point, se trouvèrent unanimes là-dessus comme un seul homme. Bonté du ciel ! Certainement elle fondait de vils calculs sur sa fortune. Et quels étaient ses plans ?… La femme forte était pour le poison, ses trois filles se prononcèrent pour Bridewell3, au pain et à l’eau pour régime ; la cousine aux maux de dents invoqua Botany-Bay, et les deux miss Pecksniff suggérèrent le fouet. Seul, M. Tigg, qui, malgré le délabrement de ses habits, était considéré en quelque sorte comme un homme agréable aux dames, en raison de sa moustache et de ses brandebourgs, émit un doute sur l’opportunité et la convenance de ces mesures ; mais il se borna à lorgner les trois miss Chuzzlewit sans mêler la moindre ironie à son admiration, comme s’il voulait leur faire l’observation suivante : « Vous ne la ménagez pas, mes douces créatures, sur mon âme ! Allons, un peu plus de ménagement ! »

« Maintenant, dit M. Pecksniff croisant ses deux index à deux fins, par esprit de conciliation et par forme d’argumentation, d’un côté je n’irai pas si loin que de prétendre qu’elle mérite tous les châtiments qui ont été si puissamment et si plaisamment invoqués contre elle… (Il parlait ainsi en son style fleuri). De l’autre, je ne voudrais aucunement compromettre ma réputation de simple bon sens en affirmant qu’elle ne les mérite pas. Ce que je tiens à faire observer, c’est qu’il faudrait trouver quelque moyen pratique pour déterminer notre respecté… Ne dirai-je pas notre vénéré ?…

– Non ! s’écria à voix haute la femme forte.

– Alors je n’en ferai rien, dit M. Pecksniff. Vous êtes parfaitement libre, chère madame ; je vous approuve, je vous remercie pour votre objection distinctive. Je reprends : Notre respecté parent, pour le disposer à écouter les impulsions de la nature et non les…

– Allez donc, p’pa ! s’écria Mercy.

– Eh bien ! la vérité est, ma chère, dit M. Pecksniff souriant à sa progéniture réunie, que j’ai perdu le mot. Le nom de ces animaux fabuleux, païens, j’ai regret de le dire, qui avaient l’habitude de chanter dans l’eau, ce nom m’a échappé. »

M. Georges Chuzzlewit souffla : « Cygnes. »

« Non, dit M. Pecksniff. Non pas des cygnes. Mais cela ressemble beaucoup à des cygnes. Je vous remercie. »

Le neveu à la figure ébauchée, parlant pour la première et pour la dernière fois, proposa : « Huîtres. »

« Non, dit M. Pecksniff avec son urbanité toute particulière, ce ne sont pas non plus des huîtres. Mais cela ne diffère pas tout à fait des huîtres. Excellente idée ; je vous remercie infiniment, mon cher monsieur. Attendez !… des sirènes. Ah ! mon Dieu ! des sirènes, voilà le mot. Je pense, dis-je, qu’il faudrait trouver un moyen pour disposer notre respecté parent à écouter les impulsions de la nature, et non des fascinations artificieuses comme celle des sirènes. À présent, nous ne devons pas perdre de vue que notre estimable ami a un petit-fils, auquel jusqu’à ces derniers temps il portait beaucoup d’attachement, et que j’eusse voulu voir ici aujourd’hui, car j’ai pour lui une estime réelle et profonde. Un beau jeune homme, un très-beau jeune homme ! Je vous soumettrai, si nous ne réussissons pas à dissiper la méfiance qui éloigne de nous M. Chuzzlewit, et à justifier de notre désintéressement par…

– Si M. Georges Chuzzlewit a quelque chose à me dire, interrompit brusquement la femme forte, je le prie de me le dire franchement et sans détours, au lieu de me regarder moi et mes filles, comme s’il voulait nous avaler.

– Quant à vous regarder, repartit aigrement M. Georges, j’ai entendu dire, mistress Ned, qu’un chien regarde bien un évêque ; en conséquence, moi qui suis par ma naissance un des membres de cette famille, je crois avoir jusqu’à un certain point le droit de regarder une personne qui n’y est entrée que par son mariage. Quant à vous avaler, je demanderai la permission de vous dire, quelque humeur que vous aient donnée vos jalousies et vos mécomptes, que je ne suis pas un cannibale, madame.

– Je n’en sais trop rien ! s’écria la femme forte.

– En tout cas, dit M. Georges Chuzzlewit, très-piqué de cette réponse, si j’étais un cannibale, j’aurais lieu de penser, ce me semble, qu’une dame qui a enterré trois maris sans avoir beaucoup pâti de leur perte doit être d’un acabit terriblement coriace. »

La femme forte se leva en sursaut.

« Et j’ajouterai, dit M. Georges secouant violemment la tête de deux en deux syllabes, pour ne nommer personne et par conséquent sans offenser personne, si ce n’est ceux que leur conscience avertit de quelque allusion, que, selon moi, il serait infiniment plus décent et plus convenable que ceux qui se sont accrochés, cramponnés à cette famille, en profitant de l’aveuglement d’un de ses membres avant le mariage, et qui ensuite l’ont tellement harassé de leurs croassements qu’il s’est trouvé bien heureux de mourir pour échapper à leur humeur acariâtre, que ceux-là ne vinssent pas remplir le rôle de vautours vis-à-vis des autres membres de la famille encore existants. Je pense qu’il serait aussi bien, sinon mieux, que ces gens-là se tinssent chez eux, se contentant de ce qu’ils ont gagné déjà, heureusement pour eux, au lieu de venir fondre ici, pour fourrer leurs doigts dans un pâté de famille qu’ils savent si bien flairer, grâce à la longueur de leur nez, je suis fâché de le leur dire.

– J’aurais dû m’attendre à ceci ! s’écria la femme forte, promenant autour d’elle un dédaigneux sourire, tandis que, suivie de ses trois filles, elle gagnait la porte. En vérité, je m’attendais à ceci dès le début. Peut-on, d’ailleurs, espérer de gagner autre chose que la peste dans une atmosphère pareille ?

– Madame, veuillez, je vous prie, dit Charity, se jetant dans le débat, m’épargner vos œillades d’officier à demi-solde, car je ne saurais les supporter. »

Ceci était une sanglante allusion à une pension dont la femme forte avait joui durant son deuxième veuvage et avant qu’elle convolât une troisième fois en puissance de mari. Il faut avouer que c’était là un gros mot.

« Misérable coquine ! dit mistress Ned ; j’avais laissé des souvenirs dans un pays reconnaissant, quand j’entrai dans cette famille. Je vois maintenant, si je ne l’ai pas assez compris alors, que tout ce que j’ai gagné, c’est d’avoir perdu mes droits sur le royaume uni de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, le jour où je me suis ainsi dégradée. Allons, mes chères filles, si vous êtes tout à fait prêtes et si vous avez suffisamment profité en prenant à cœur le bel exemple de ces deux jeunes personnes, je pense que nous ferons bien de partir. Monsieur Pecksniff, nous vous sommes très-obligées en vérité. Nous comptions bien nous amuser ici, mais vous avez dépassé de beaucoup notre attente dans les divertissements que vous nous aviez ménagés. Je vous remercie. Bonsoir. »

C’est avec ces paroles d’adieu que la femme forte paralysa l’énergie pecksniffienne ; elle sortit en même temps de la chambre, puis de la maison, accompagnée de ses filles, qui, par un mutuel accord, dressèrent en l’air la pointe de leurs trois nez et s’unirent dans un éclat de rire dédaigneux. Comme elles passaient dehors devant la fenêtre du parloir, on les vit simuler entre elles un transport de gaieté indécent ; puis, après ce trait final, laissant les gens du dedans livrés à un profond découragement, elles disparurent.

Avant que M. Pecksniff, ou quelqu’un des visiteurs qui étaient restés, eût pu émettre une observation, une autre figure passa aussi devant la fenêtre, venant en grande hâte dans une direction opposée. Immédiatement après, M. Spottletoe se précipita dans la chambre. À le juger d’après l’état actuel de son teint coloré, animé, échauffé, ce n’était plus le même homme qui était sorti tout à l’heure : autant comparer l’eau et le feu. Il découlait de sa tête tant d’huile antique sur ses favoris, qu’ils étaient enrichis et perlés de gouttes onctueuses ; son visage paraissait violemment enflammé, ses membres tremblaient, il ouvrait la bouche avec effort pour respirer.

« Mon bon monsieur !… s’écria M. Pecksniff.

– Oh ! oui, répliqua l’autre. Oh ! oui, certainement ! Oh ! c’est sûr ! Oh ! naturellement ! Vous l’entendez ? Vous l’entendez tous ?

– Qu’y a-t-il donc ? demandèrent vivement plusieurs voix.

– Oh ! rien, s’écria Spottletoe encore tout essoufflé. Rien du tout ! ça ne fait rien ! Interrogez-le ; il vous dira !…

– Je ne comprends point notre ami, dit M. Pecksniff, le regardant avec le plus profond étonnement. Je vous certifie qu’il est tout à fait inintelligible pour moi.

– Inintelligible, monsieur ! cria l’autre. Inintelligible ! Osez-vous dire, monsieur, que vous ignorez ce qui est arrivé ? que vous ne nous avez pas leurrés ici, tandis que vous machiniez un complot contre nous ? Essayerez-vous de soutenir que vous ne connaissiez pas les projets de départ de M. Chuzzlewit, monsieur, et que vous ne savez pas qu’il est parti, monsieur ?

– Parti !… tel fut le cri général.

– Parti, répéta M. Spottletoe. Parti, pendant que nous étions tranquillement ici. Parti. Et personne ne sait où il va. Oh ! vous verrez que non ! Vous verrez que personne ne savait où il allait. Oh ! mon Dieu non ! Jusqu’au dernier moment, l’hôtesse a cru qu’ils voulaient tout simplement faire une promenade, elle ne songeait pas à autre chose. Oh ! mon Dieu non ! Elle ne s’entendait pas avec ce fourbe. Oh ! mon Dieu non ! »

Ajoutant à toutes ces exclamations une sorte de hurlement ironique, puis jetant en silence un brusque regard sur l’assemblée, le gentleman, furieux, s’élança de nouveau au même pas accéléré, et bientôt il fut hors de vue.

Vainement M. Pecksniff s’efforça-t-il d’assurer les parents que cette nouvelle fugue, si habilement exécutée pour échapper à la famille, lui portait pour le moins un coup aussi rude et lui causait une aussi grande surprise qu’à pas un d’eux : de toutes les provocations, de toutes les menaces qui jamais furent amoncelées sur une tête, aucune, pour l’énergie et la franche allure, ne dépassa celles dont chacun des parents qui étaient restés le salua séparément en lui adressant son compliment d’adieu.

La position morale prise par M. Tigg était quelque chose de terrible ; et la cousine sourde qui, par une complication de désagréments, avait vu tout ce qui s’était passé sans pouvoir rien y comprendre que la catastrophe finale, se mit à frotter ses souliers sur le grattoir, puis en distribua l’empreinte tout le long des premières marches de l’escalier, comme pour témoigner qu’elle secouait la poussière de ses pieds avant de quitter ce séjour de la dissimulation et de la perfidie.

En résumé, M. Pecksniff n’avait qu’une consolation : c’était de savoir que tous ces gens-là, parents et amis, le haïssaient précédemment dans toute l’étendue du mot, et que, de son côté, il n’avait pas gaspillé parmi eux plus d’amour qu’avec son ample capital en ce genre il ne pouvait convenablement leur en fournir pour se le partager. Ce coup d’œil jeté sur ses affaires lui procura un grand soulagement ; et le fait mérite d’être noté, car il montre avec quelle facilité un honnête homme peut se consoler d’un échec et d’un désappointement.

Chapitre V. Qui contient le récit complet de l’installation du nouvel élève de M. Pecksniff dans le sein de la famille de M. Pecksniff ; avec toutes les réjouissances qui eurent lieu à cette occasion, et la grande allégresse de M. Pinch. §

Le plus vertueux des architectes et des arpenteurs possédait un cheval, auquel les ennemis déjà mentionnés plus d’une fois dans ces pages prétendaient trouver une ressemblance fantastique avec son maître, non pas précisément au physique, car c’était un cheval étique, sauvage, avec un maigre picotin pour régime : ce n’était pas comme M. Pecksniff ; mais au moral, parce que, disait-on, il promettait plus qu’il ne tenait. Il était toujours, en quelque sorte, sur le point d’aller, et n’allait jamais. Dans son pas de route le plus lambin, il n’en levait pas moins de temps en temps si haut les jambes, et simulait tant d’ardeur, qu’on n’aurait pu s’imaginer qu’il fît moins de quatorze milles à l’heure ; et il était si enchanté lui-même de sa célérité, et paraissait si peu craindre la concurrence des plus habiles coureurs, qu’on avait toutes les peines du monde à ne pas se laisser prendre à cette illusion. C’était une espèce d’animal à mettre au cœur des étrangers un vif rayon d’espérance, mais à remplir du plus triste découragement ceux qui pouvaient le connaître. Sous quel rapport, avec ces traits de caractère, pouvait-on raisonnablement le mettre en parallèle avec son maître ? C’est ce que peuvent expliquer seuls les ennemis de cet excellent homme. Mais enfin, il n’est, hélas ! que trop vrai de dire (quel déplorable exemple du peu de charité de ce monde !) qu’ils avaient fait cette comparaison.

Par une belle matinée de gelée, toutes les pensées et toutes les aspirations de M. Pinch se concentraient sur ce cheval et sur le véhicule à capote auquel l’animal était habituellement attelé (espèce de cabriolet à gros ventre) ; c’est en effet dans ce galant équipage qu’il se rendait seul à Salisbury pour y chercher le nouvel élève et le ramener triomphalement au logis.

« Sois béni dans ton cœur simple, ô Tom Pinch ! Avec quelle fierté tu as boutonné cette redingote étriquée que depuis tant d’années on a si mal nommée une grande redingote ; avec quelle candeur tu as invité à voix haute et gaie Sam le valet d’écurie à ne pas lâcher encore le cheval, comme si tu pensais que ce quadrupède eût envie de partir, et que cela lui fût si facile quand il en aurait envie ! Qui réprimerait un sourire d’affection pour toi, Tom Pinch, et non d’ironie, pour les frais que tu viens de faire ? car c’est bien assez d’être pauvre, Dieu le sait, en pensant que le grand jour de fête qui s’ouvre devant toi t’a inspiré tant d’ardeur et de feu que tu laisses, sans y goûter le moins du monde, sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, ce grand cruchon blanc préparé de tes propres mains la nuit dernière, afin que le déjeuner ne te mît pas en retard, et que tu as posé sur le siège à côté de toi une croûte à casser en route quand l’excès de ta joie te laissera plus calme ! Va, mon brave garçon, pars heureux : fais d’une âme tendre et reconnaissante un signe d’adieu à Pecksniff, là-bas en bonnet de nuit, à la fenêtre de sa chambre ; va, nous t’accompagnerons tous de nos vœux. Que le ciel te protège, Tom ! heureux s’il te renvoyait d’ici pour toujours dans quelque lieu favorisé où tu pusses vivre en paix sans l’ombre de chagrin ! »

Quel meilleur temps pour courir, chevaucher, se promener, se mouvoir enfin de toute manière à l’air libre, qu’une piquante matinée de petite gelée, quand l’espérance circule joyeusement avec le sang vif et frais le long des veines, et tressaille dans tout notre être, de la tête aux pieds ? Ainsi commençait gaiement, pour le bon Tom, une de ces matinées d’hiver précoce, qui vous émoustillent. Ne me parlez pas, au prix de cela, de ces journées languissantes d’un été énervant (voilà ce qu’on dit quand on ne le tient plus), et fi de ce printemps inconstant avec lequel on ne sait jamais sur quel pied danser ! Les clochettes des moutons tintaient dans l’air vivifiant, comme si elle éprouvaient aussi sa bienfaisante influence ; les arbres, en guise de feuilles ou de boutons, secouaient sur le sol un givre congelé qui étincelait en tombant, et semblait, aux yeux de Tom, une poussière de diamants. À travers les cheminées des cottages, la fumée jaillissait en haut, bien haut, comme si la terre se trouvait trop belle maintenant pour se laisser souiller par une vapeur épaisse et lourde. La croûte de glace sur le ruisseau frémissant était transparente et si mince, que cette eau vive semblait s’être arrêtée d’elle-même (du moins Tom le crut-il dans sa joie), pour regarder à l’aise l’aimable et gracieuse matinée. Et, de peur que le soleil ne vînt rompre trop tôt ce charme, entre la terre et lui voltigeait un brouillard semblable à celui qui voile la lune pendant les nuits d’été, un brouillard caressant qui invitait le soleil à le dissiper doucement.

Tom Pinch avançait, pas bien vite, mais avec l’idée imaginative d’une locomotion rapide, ce qui revient au même ; et, à mesure qu’il avançait, toutes sortes d’objets s’offraient à lui pour le tenir heureux et content. Alors, quand il arriva à une certaine distance du tourniquet, il vit de loin la femme du péager qui, en ce moment, visitait un fourgon, rentrer à la hâte comme une folle dans sa petite maison, pour dire, car elle l’avait reconnu, que c’était M. Pinch qui venait. Et elle ne se trompait pas ; car, lorsqu’il fut à portée de la maison, les enfants du péager en sortirent vivement, criant en un petit chorus : « Monsieur Pinch ! » Jugez si Tom était content ! Le péager également, bien que ce fût en général un vilain monsieur qui n’était pas facile à manier, sortit lui-même pour recevoir l’argent et souhaiter son rude bonjour au voyageur ; et, quand celui-ci aperçut près de la porte le déjeuner de famille disposé sur une petite table ronde, devant le feu, la croûte qu’il avait emportée lui sembla prendre une saveur aussi délicieuse que si les fées lui avaient coupé une tranche de leur fameuse galette.

Mais ce n’était rien encore. Il n’y avait pas que les gens mariés et les enfants qui, sur son passage, vinssent souhaiter le bonjour à Tom Pinch. Non, non. Des yeux brillants, de blanches poitrines se montraient en toute hâte à plus d’une fenêtre, au fur et à mesure qu’il passait, pour échanger avec lui un salut : pas un de ces saluts froids et chiches, mais donnés et rendus au centuple, bonne mesure. Étaient-elles gaies, ces fillettes ! Comme elles riaient de bon cœur ! Quelques-unes même des plus folâtres lui envoyaient de loin un baiser lorsqu’il se retournait. On n’y regardait pas de si près avec ce pauvre M. Pinch. Il était si innocent !

Cependant la matinée était devenue si belle, tout était si gai, si éveillé à l’entour, que le soleil semblait dire, Tom croyait l’entendre : « Je n’ai pas envie de rester toujours comme ça ; il faut que je me montre ; » bientôt, en effet, il se déploya dans sa rayonnante majesté. Le brouillard, trop timide et trop délicat pour rester en si brillante compagnie, s’enfuit effarouché ; et, tandis qu’il disparaissait dans les airs, les collines, les coteaux, les pâturages, semés de paisibles moutons et de bruyants corbeaux, se déployèrent aussi radieux que s’ils s’étaient habillés tout battant neuf pour cette occasion. Le ruisseau, par imitation, ne voulut pas rester plus longtemps gelé, et se mit à courir vivement, à trois milles de là, pour en porter la nouvelle au moulin à eau.

M. Pinch marchait cahin-caha, rempli d’agréables pensées et sous l’influence de la plus belle humeur, quand il aperçut sur la route, devant lui, un voyageur à pied, qui cheminait dans la même direction d’un pas vif et léger, chantant d’une voix haute et claire, et pas trop mal, vraiment. C’était un jeune homme d’environ vingt-cinq à vingt-six ans. Il était vêtu d’une façon si libre et si dégagée, que les longs bouts de sa rouge cravate, négligemment nouée autour de son cou, flottaient aussi souvent par derrière que par devant ; et le bouquet de baies d’hiver qu’il portait à une des boutonnières de son habit de velours se balançait si bien de droite à gauche, que M. Pinch, en le regardant à l’envers, le voyait aussi clairement que si le pèlerin avait mis par mégarde son habit sens devant derrière. Le jeune homme continuait de chanter avec tant de force, qu’il n’entendit le bruit des roues qu’au moment même où elles furent presque sur son dos. Alors il tourna un visage original et une joyeuse paire d’yeux qu’il fixa sur M. Pinch, puis il s’arrêta aussitôt.

« Eh quoi ! Mark !… dit Tom Pinch, faisant halte. Qui se fût attendu à vous voir, ici ? En voilà une surprise ! »

Mark toucha le bord de son chapeau, et répondit, d’un ton qui contrastait tout à coup avec la vivacité de son allure, qu’il se rendait à Salisbury.

« Et puis, quel air égrillard ! dit M. Pinch, le considérant avec infiniment de plaisir. En vérité, je ne vous aurais pas cru à moitié si faraud, Mark !

– Je vous remercie, monsieur Pinch. Ça, c’est vrai que je ne dois pas être mal. Ce n’est pas ma faute, vous savez. Quant à être égrillard, c’est autre chose. »

Et ici il parut singulièrement s’assombrir.

« Comment ? demanda M. Pinch.

– Dame ! ça dépend des circonstances. On ne peut pas manquer d’être de bonne humeur et dans de bonnes dispositions, quand on est si bien vêtu. Il n’y a pas grand mérite à cela. Si j’étais déguenillé sans cesser d’être aussi jovial, alors je commencerais à trouver que ça n’est pas trop mal, monsieur Pinch.

– Ainsi vous chantiez tout à l’heure pour vous consoler d’être bien vêtu, Mark ? dit Pinch.

– Vous parlez toujours comme un livre, monsieur, répondit Mark avec un rire assez semblable à une grimace. Oui, vraiment, c’était pour cela.

– Eh bien ! s’écria Pinch, vous êtes, Mark, le plus étrange jeune homme que j’aie jamais connu. Il y a longtemps que je m’en doutais ; mais à présent, j’en suis tout à fait sûr. Je vais à Salisbury. Voulez-vous monter ? Je serai charmé de votre compagnie. »

Le jeune homme fit ses remercîments et accepta l’offre. Il monta aussitôt dans la voiture, où il s’assit sur le bord même du siège, la moitié du corps en dehors pour exprimer qu’il n’était là que par tolérance, et grâce à l’invitation polie de M. Pinch.

Chemin faisant, ils reprirent ainsi la conversation :

« J’avais dans l’idée, dit Pinch, en vous voyant si pimpant, que vous alliez vous marier, Mark.

– Eh bien, monsieur, j’y ai pensé aussi, répondit ce dernier. Il y aurait quelque mérite à être jovial avec une femme, surtout si elle était maussade et si les enfants avaient la rougeole. Mais j’ai une peur terrible d’en faire l’expérience, et je ne sais pas si ça m’irait.

– Vous n’aimez donc pas quelqu’un par hasard ? demanda Pinch.

– Non, pas particulièrement, monsieur, à ce que je peux croire.

– Mais, d’après votre manière de voir, Mark, dit M. Pinch, il me semble que cela ne vous irait déjà pas si mal d’épouser une femme que vous n’aimeriez pas et qui vous fût très-désagréable.

– En effet, monsieur ; mais ce serait peut-être pousser le principe un peu loin, n’est-il pas vrai ?

– C’est bien possible, » dit M. Pinch.

Et tous deux se mirent à rire de bon cœur.

« Dieu vous bénisse, monsieur ! reprit Mark. Vous ne me connaissez qu’à moitié, tout de même. Je ne pense pas qu’il existe au monde un individu qui pût aussi bien que moi, si j’attrapais seulement une chance, prendre le dessus, dans des circonstances qui rendraient d’autres hommes tout à fait malheureux. Mais c’est cette chance là que je ne peux pas attraper. Je défie qui que ce soit de deviner la moitié de ce qu’il y a chez moi de ressources, à moins d’un hasard inattendu qui les révèle. Mais malheureusement je n’en suis pas là. Je m’en vais quitter le Dragon, monsieur.

– Vous allez quitter le Dragon ! s’écria M. Pinch, qui le considéra d’un air de profonde surprise. En vérité, Mark, vous me confondez !

– Oui, monsieur, répliqua Mark, embrassant du regard une longue étendue de chemin, comme un homme plongé dans une sérieuse méditation. Pourquoi resterais-je au Dragon ? Ce n’est pas du tout là la place qu’il me faut. Lorsque je quittai Londres (je suis né natif de Kent, tel que vous me voyez), et que je pris une position ici, je me dis que c’était bien le petit coin le plus triste et le plus écarté de toute l’Angleterre, et qu’il y aurait quelque mérite à rester jovial dans un semblable lieu. Mais, mon Dieu ! il n’est pas triste du tout, le Dragon ! Les quilles, la crosse, le palet, la boule, les chansons bachiques, les chœurs, la compagnie autour de la cheminée les soirs d’hiver, qui est-ce donc qui ne serait pas jovial au Dragon ? Il n’y a pas de mérite à ça.

– Mais si le bruit général n’est pas menteur, Mark, et je le crois d’après ce que j’ai vu, dit M. Pinch, vous êtes pour beaucoup dans cette gaieté, et c’est vous qui êtes le boute-en-train.

– Il peut bien y avoir quelque chose comme ça, monsieur, répondit Mark ; mais ce n’est point une consolation.

– En vérité ! murmura M. Pinch après un court silence, et d’un ton plus bas que de coutume. Je puis à peine en croire ce que vous me dites là. Mais que va devenir Mme Lupin, Mark ? »

Mark regarda fixement encore devant lui et plus loin encore, comme pour répondre qu’il ne supposait point que ce fût pour Mme Lupin un grand sujet de souci. Il y avait quantité de jeunes gaillards qui seraient bien aises d’avoir la place. Il en connaissait au moins une demi-douzaine.

« C’est possible, dit M. Pinch ; mais je ne suis pas du tout sûr que Mme Lupin soit bien aise de vous remplacer. Vrai, j’avais toujours supposé que Mme Lupin et vous, Mark, vous pourriez vous marier ensemble ; et chacun, autant que je puis croire, le supposait aussi.

– Jamais, répondit Mark avec un certain embarras, nous ne nous sommes rien dit, elle à moi ni moi à elle, qui ressemblât à de la galanterie ; mais je ne sais pas ce que j’aurais pu faire un de ces jours, ni ce qu’elle aurait pu me répondre. Eh bien, monsieur, cela ne m’eût pas convenu.

– Quoi ? d’être le maître du Dragon, Mark ? s’écria M. Pinch.

– Non, monsieur, certainement non, répondit l’autre, détournant son regard de l’horizon pour le reporter sur son compagnon de route. Ce serait la ruine d’un homme tel que moi. Si j’allais me poser, m’asseoir confortablement pour ma vie entière, on ne pourrait plus me reconnaître. Le beau mérite pour le maître du Dragon que d’être jovial ! Il ne pourrait s’empêcher de l’être, quand même il le voudrait.

– Mistress Lupin sait-elle que vous êtes parti avec l’intention de la quitter ? demanda M. Pinch.

– Je ne le lui ai pas encore déclaré, monsieur ; mais il le faut. Ce matin, je vais chercher quelque chose de nouveau et de convenable, ajouta le jeune homme en indiquant du geste la ville.

– Quelle espèce de chose ?

– Je songeais, répliqua Mark, à quelque chose comme l’état de fossoyeur.

– Bonté du ciel, Mark ! s’écria M. Pinch.

– C’est, dit Mark en secouant la tête d’un air capable, une sorte d’emploi qui n’a rien de bien relevé ; il y aurait un certain mérite à être jovial dans l’exercice de ces fonctions, à moins que les fossoyeurs n’aient l’habitude d’avoir cet humour-là, ce qui serait pour moi un mécompte. Vous ne sauriez pas me dire ce qu’il en est, monsieur, en général ?

– Non, dit M. Pinch. Je l’ignore. Je n’en ai pas la moindre idée.

– Dans le cas où cela ne tournerait pas comme on le voudrait, vous comprenez, dit Mark, réfléchissant de nouveau, il y a d’autres besognes. On peut essayer, oui… cela est assez lugubre. Il y aurait là quelque mérite. Entrer chez un fripier dans un quartier pauvre, ça ne serait peut-être pas mauvais. Un geôlier encore : ça voit de la misère en quantité. Le domestique d’un médecin n’est pas trop mal non plus : on est là en plein carnage. Et celui d’un huissier donc ! voilà un poste assez gentil naturellement. Un collecteur de taxes peut aussi, sous ce rapport, trouver ample matière à exercer sa sensibilité. Il y a un tas de commerces où je pourrai bien trouver mon affaire, à ce que je crois. »

M. Pinch avait entendu cette théorie avec une stupéfaction si profonde, qu’il ne pouvait plus qu’échanger de temps en temps un mot ou deux sur des sujets indifférents, tout en jetant des regards obliques sur le visage animé de son étrange ami, qui, du reste, ne paraissait pas seulement s’en douter, jusqu’au moment où ils atteignirent un certain coin de la route qui touchait aux faubourgs de la ville. Là, Mark lui manifesta le désir de descendre.

« Mais, Dieu me pardonne, dit M. Pinch, qui parmi ses observations avait découvert que le devant de la chemise de son compagnon n’était pas moins exposé à l’air que si l’on était au milieu de l’été, et servait de point de mire à chaque coup de vent, pourquoi ne portez-vous pas un gilet ?

– À quoi bon, monsieur, demanda Mark.

– À quoi bon ? Mais pour vous tenir la poitrine chaude.

– Dieu vous bénisse, monsieur !… s’écria le jeune homme ; vous ne me connaissez pas. Ma poitrine n’a pas besoin d’être chauffée. Et puis d’ailleurs, voyez donc ! qu’est-ce que je gagnerais à porter un gilet ? Une inflammation des poumons peut-être ! Par exemple, c’est ça qui aurait du mérite, d’être jovial avec une bonne inflammation de poitrine. »

Comme M. Pinch ne répondait pas autrement qu’en respirant avec effort, en ouvrant de grands yeux et secouant fortement la tête, Mark le remercia de sa complaisance, et, sans lui donner la peine d’arrêter, il sauta légèrement à terre. Puis il s’élança en avant, avec sa cravate rouge et son habit ouvert, jusqu’à une ruelle qui croisait la route. De temps en temps il se retournait pour faire un signe à M. Pinch avec un air de vrai sans-souci, de franc luron comme on n’en voit pas. Son compagnon tout pensif poursuivit son voyage jusqu’à Salisbury.

M. Pinch s’était laissé dire que Salisbury était une ville déplorable, un lieu de dissipation et de débauche. Après avoir fait dételer son cheval et averti le garçon d’écurie qu’il reviendrait dans une heure ou deux pour voir manger l’avoine à son bucéphale, il prit sa course errante le long des rues, avec l’idée vague qu’il allait avoir du plaisir à voir tous les mystères et les diableries dont elles devaient être pleines. Pour un homme d’habitudes aussi paisibles que les siennes, cette illusion trouvait un encouragement dans la circonstance particulière que c’était jour de marché, et que les rues voisines de la place où se tenait le marché étaient remplies de charrettes, de chevaux, d’ânes, de paniers, de chariots, de plantes potagères et autres objets de consommation, tels que tripes, pâtés, volailles et marchandises de regratterie, le tout des formes et de l’usage les plus variés. Il y avait là des fermiers, jeunes et vieux, avec leurs blouses, leurs paletots bruns, leurs pardessus de gros velours, leurs cache-nez de tricot rouge, leurs grandes guêtres de cuir, leurs chapeaux de haute forme, leurs fouets de chasse et leurs gros gourdins. Ils étaient réunis par groupes, s’entretenant à grand bruit sur la porte des tavernes, payant ou recevant le prix de leur bétail à l’aide de grands portefeuilles bien bourrés et si épais, qu’ils ne pouvaient les tirer de leur poche sans faire un effort apoplectique ni les remettre à leur place sans des spasmes nouveaux. Il y avait là aussi des femmes de fermiers, avec leurs chapeaux de castor et leurs robes rouges, montées sur des chevaux au poil bourru, purs de toute passion terrestre, allant à droite, à gauche, comme on les mène, bonnement, paisiblement, sans demander pourquoi : bêtes patientes et dociles, qu’on aurait pu laisser sans danger dans une boutique de porcelaines, avec un service de table complet à chacun de leurs sabots. Il y avait aussi bon nombre de chiens qui paraissaient prendre un vif intérêt aux opérations du marché et aux bénéfices de leurs maîtres ; en un mot, enfin, une Babel de langues, tant d’hommes que d’animaux.

M. Pinch contemplait avec infiniment de plaisir tous les objets exposés en vente. Il fut particulièrement frappé par la vue de la coutellerie ambulante ; il ne pouvait en détacher ses regards. Ce fut au point qu’il fit emplette d’un couteau de poche muni de sept lames, dont pas une seule ne coupait, à ce qu’il reconnut plus tard. Quand il eut suffisamment parcouru la place du Marché, et considéré les fermiers tranquillement installés à dîner, il s’en retourna revoir sa bête. Le brave cheval mangeait de tout son cœur. M. Pinch, tranquille sous ce rapport, s’éloigna de nouveau pour faire le tour de la ville et se régaler de la vue des devantures de magasins : il commença par stationner longtemps devant la Banque, cherchant de l’œil dans quelle direction pouvaient se trouver dans le sous-sol les cavernes où l’on gardait l’argent ; puis il se retourna pour regarder un ou deux jeunes gens qui passaient auprès de lui, et qu’il reconnut pour être des clercs d’avoués de la ville ; ils avaient à ses yeux une terrible importance, car c’étaient des gaillards qui avaient plus d’un tour dans leur gibecière : aussi tenaient-ils la tête fièrement haute.

Mais les boutiques !… D’abord, et avant tout, celles des joailliers, où s’étalaient tous les trésors de la terre, et où il y avait une telle quantité de grosses montres d’argent suspendues à chaque panneau, et si larges que, si elles ne marchaient pas en montres de première qualité, ce n’était certainement pas qu’elles pussent décemment se plaindre de manquer de place pour le mouvement. Franchement, elles étaient assez fortes et peut-être assez laides pour être excellentes, s’il est vrai que les plus laides sont, comme on dit, les meilleures. Aux yeux de M. Pinch, cependant, elles étaient plus petites que celles de Genève, et il ne put voir une montre énorme à répétition, qui avait par conséquent le rare privilège de sonner chaque quart d’heure dans le gousset de son heureux propriétaire, sans regretter ardemment de n’être pas assez riche pour en faire l’emplette.

Mais qu’est-ce que l’or, l’argent, les pierres précieuses et l’horlogerie, auprès des boutiques de librairie, d’où s’échappait une agréable odeur de papier fraîchement mis en presse, qui ravivait dans l’esprit de notre voyageur le souvenir de la grammaire toute neuve qu’il avait vue à l’école, il y avait longtemps de cela, et où il avait tracé en superbe écriture, sur la feuille volante, ces mots : Maître Pinch, institution de Grove-House ! Et cette senteur de cuir de Russie, et ces rayons de volumes rangés avec soin à l’intérieur, quel bonheur, rien que d’y penser ! À la montre s’étalaient, dans leur primeur, les ouvrages nouveaux venus de Londres, tout ouverts, avec le titre et parfois même la première page du premier chapitre en évidence, afin de tenter l’amateur imprudent qui, après avoir lu le commencement, et sans pouvoir tourner la page, poussé par un désir aveugle, se précipiterait dans le magasin pour y acheter le séducteur ! Le gracieux frontispice et l’élégante vignette indiquaient, comme les poteaux de poste placés à l’entrée des faubourgs des grandes villes, le riche fonds d’incidents contenu dans tel ou tel ouvrage. Il y avait encore une collection de livres offrant de graves portraits et des noms consacrés par le temps. M. Pinch, qui en connaissait bien le contenu, eût donné des trésors pour les avoir en bonne forme sur l’étroite planchette au-dessus de son lit, dans la maison de M. Pecksniff. Ah ! cette boutique était un vrai crève-cœur !

En voici une autre, moins tentante peut-être, mais encore bien attrayante. C’est là qu’on vendait des livres pour la jeunesse ; on y voyait le pauvre Robinson Crusoë, seul dans sa force, avec son chien et sa hache, sa coiffure en peau de chèvre et ses fusils de chasse, laissant tomber un regard calme sur ce Robinson suisse et la foule des imitateurs dont il était entouré, et appelant M. Pinch en témoignage que, de toute cette aimable société, c’était lui qui avait su le mieux imprimer, sur le rivage de la mémoire enfantine, une empreinte de pied comme celle de Vendredi, dont pas un grain de sable ne s’effacerait sous les pas des générations naissantes. Il y avait aussi les Contes Persans avec des coffres qui volent, et des savants qui, pour mieux se livrer à l’étude de livres enchantés, sont enfermés de longues années dans des souterrains ; il y avait là encore Abudah, le négociant, avec la terrible petite vieille sortant d’une boîte dans sa chambre à coucher ; là encore le grand talisman, les Mille et une Nuits merveilleuses avec Cassim Baba coupé en quatre, et suspendu tout sanglant dans la caverne des quarante voleurs. Ces incomparables prodiges, frappant d’un éblouissement subit l’esprit de M. Pinch, y frottèrent si bien le fameux talisman de la Lampe merveilleuse, qu’au moment où notre curieux se retourna vers la rue animée, il crut voir autour de lui tout un cercle de lutins, qui n’attendaient qu’un signe de sa main pour exécuter ses ordres, et raviva dans sa mémoire les lectures de son enfance, temps heureux où il n’était pas encore entré dans l’ère de Pecksniff.

Les boutiques d’apothicaire lui offraient moins d’intérêt, avec leurs grands bocaux éblouissants qui étincelaient de mille couleurs brillantes jusqu’au bout même de leurs bouchons, avec leur agréable compromis entre la médecine et la parfumerie, sous forme de pastilles contre les maux de dents et de miel virginal. Il ne fit pas non plus la moindre attention, jamais du reste il n’y avait pris garde, aux boutiques de tailleurs, où l’on voyait pendre les gilets à la dernière mode de la capitale, gilets magiques, qui, par une transformation merveilleuse, faisaient toujours dans l’étalage un effet prodigieux, tandis qu’une fois achetés et sur le dos de la pratique, ils ne ressemblaient plus à rien. Mais il s’arrêta pour lire l’affiche du théâtre, et il entrevit le couloir d’entrée avec une sorte de terreur qui ne fit que redoubler, quand un gentleman blême, avec de longs cheveux noirs, en sortit précipitamment pour intimer l’ordre à un garçon de courir chez lui et de lui rapporter son sabre. M. Pinch, en entendant ces paroles sinistres, resta cloué au sol, et il y fût demeuré jusqu’à la nuit, n’était que la cloche de la vieille cathédrale commença à sonner pour le service du soir. Sur quoi, il s’éloigna.

Or, l’auxiliaire de l’organiste était un ami de M. Pinch ; heureuse circonstance, car c’était aussi un homme très-paisible, très-doux, qui à l’école avait été, comme Tom, une sorte de garçon un peu rococo, mais fort aimé, malgré cela, de leurs bruyants camarades. Par une heureuse chance (Tom disait toujours qu’il avait de la chance), il arriva que l’auxiliaire était seul de service cette après-midi, et que Tom ne trouva que lui dans la tribune poudreuse de l’orgue. Ainsi, tandis qu’il jouait, Tom lui servait au soufflet ; et, le service terminé, Tom lui-même prit l’orgue en main. L’ombre descendait, et la lumière orangée qui, à travers les fenêtres antiques, se projetait dans le chœur, était mêlée d’une teinte de rouge sombre. Pendant que les sonores arpèges résonnaient au sein de l’église, Tom croyait les entendre réveiller un écho dans la profondeur des plus anciennes tombes, comme dans le plus intime mystère de son propre cœur. De grandes pensées, de grandes espérances, se pressaient dans son esprit en même temps que la brillante harmonie vibrait dans l’air : surtout il revoyait toujours, plus graves peut-être et plus solennelles, mais avec leur caractère reconnaissable, toutes les images qui lui avaient passé sous les yeux depuis le matin jusqu’aux frais souvenirs de son enfance. Le sentiment qu’éveillaient les sons, en se prolongeant, embrassait en quelque sorte toute sa vie et tout son être ; et, à mesure que les réalités de pierre, de bois et de verre dont il était environné, devenaient de plus en plus sombres, à cette heure crépusculaire, ses visions, au contraire, devenaient de plus en plus brillantes : si bien qu’il eût oublié le nouvel élève et le maître qui l’attendaient, et serait resté là peut-être jusqu’à minuit, dans l’expansion et l’extase de son cœur, si le vieux bedeau, plus terre à terre, ne fût venu lui rappeler la nécessité où il était de mettre la cathédrale sous clef. M. Pinch prit donc congé de son ami avec bien des remercîments, s’orienta du mieux qu’il put à travers les rues maintenant éclairées par le gaz, et courut en toute hâte chercher son dîner.

C’était le moment où les fermiers regagnaient leur demeure sur leur bidet. Il n’y avait personne dans le parloir sablé de la taverne où M. Pinch avait laissé son cheval. Il eut donc la jouissance de voir sa petite table tirée tout près du feu, et de trouver à s’exercer sur un bifteck cuit à point avec des pommes de terre qu’il savoura de tout son appétit. Devant lui aussi était posé un cruchon de fameuse bière du Wiltshire ; l’effet de ce gala fut si puissant, que M. Pinch était de temps en temps obligé de poser son couteau et sa fourchette pour se frotter les mains et ruminer son bonheur. Sur ces entrefaites, le fromage et le céleri firent leur entrée. M. Pinch avait tiré un livre de sa poche et ne livrait plus que de légères escarmouches aux comestibles ; tantôt grignotant un morceau, tantôt humant un petit coup, tantôt lisant une demi-page, tantôt s’arrêtant pour se demander quelle sorte de jeune homme ce pouvait être que le nouvel élève. Il venait justement d’approfondir cette question, et il s’était enfoncé de nouveau dans sa lecture quand la porte s’ouvrit. Un autre consommateur entra, traînant après lui un tel tourbillon d’air glacé, qu’on put croire tout d’abord que son apparition venait d’éteindre le feu dans l’âtre.

« Une rude gelée ce soir, monsieur ! dit le nouveau venu, remerciant courtoisement M. Pinch, qui avait écarté sa petite table afin de lui faire place. Ne vous dérangez pas, je vous prie. »

Bien qu’en parlant ainsi il eût témoigné les plus grands égards pour le confort de M. Pinch, il n’en tira pas moins jusqu’au centre du foyer une des chaises de cuir à boutons dorés pour s’asseoir juste en face du feu, les pieds posés en l’air de chaque côté de la cheminée.

« Mes pieds sont tout engourdis. Ah ! quel froid pénétrant !

– Vous êtes resté peut-être longtemps au grand air ? dit M. Pinch.

– Toute la journée, et sur une impériale encore !

– Voilà donc pourquoi il a gelé la salle en entrant, se dit M. Pinch. Le pauvre garçon, comme il doit être glacé ! »

Cependant l’étranger était devenu pensif. Il s’assit et resta cinq ou six minutes à contempler le feu en silence. Enfin, il se leva et se débarrassa de son châle et de son grand pardessus qui, tout différent de celui de M. Pinch, était bien chaud et bien épais ; mais il ne devint pas d’un iota plus causeur hors de son pardessus que dedans ; il se remit à la même place, dans la même attitude, et, s’appuyant sur le dossier de sa chaise, il commença à se ronger les ongles.

Il était jeune, vingt et un ans peut-être, et beau ; ses yeux noirs étaient pleins d’éclat ; sa physionomie et ses manières offraient une vivacité dont le contraste fit faire à M. Pinch un retour sur lui-même et le rendit plus timide que jamais.

Il y avait dans la salle un cadran que l’étranger interrogeait fréquemment du regard. Tom le consultait souvent aussi, soit par une sympathie nerveuse avec son taciturne voisin, soit parce que le nouveau pensionnaire devait venir le demander à six heures et demie, et que les aiguilles n’en étaient pas loin. Chaque fois que l’étranger avait remarqué qu’il portait comme lui les yeux sur ce cadran. Tom éprouvait une sorte d’embarras, comme s’il était pris en flagrant délit, et c’est sans doute en le voyant si mal à l’aise que le jeune homme lui dit avec un sourire :

« Il paraît que nous avons tous deux un rendez-vous à heure fixe. Le fait est que je dois rencontrer ici un gentleman.

– Moi de même, dit Pinch.

– À six heures et demie, dit l’étranger.

– À six heures et demie, » répéta aussitôt Pinch.

Sur quoi, l’autre le considéra d’un air de surprise.

« Le jeune gentleman que j’attends, dit timidement Tom, devait à cette heure-là demander une personne du nom de Pinch.

– Tiens ! s’écria l’autre en bondissant. Et moi qui vous ai caché le feu tout le temps ! Je ne me doutais guère que vous fussiez M. Pinch. Je suis le M. Martin que vous veniez chercher. Excusez-moi, je vous prie. Comment vous portez-vous ? Oh ! approchez-vous donc du feu !

– Je vous remercie, dit Tom, je vous remercie. Je n’ai pas froid du tout, ce n’est pas comme vous ; et nous avons devant nous un voyage à faire qui ne laissera pas que d’être rude. Eh bien, soit, puisque vous le désirez. Je suis enchanté, ajouta Tom, avec cette franchise pleine d’embarras qui lui était particulière, et par laquelle il semblait confesser ses propres imperfections et en même temps invoquer aussi ingénument l’indulgence de son interlocuteur que s’il l’eût exprimée dans son langage simple et naïf, ou qu’il l’eût couchée par écrit. Je suis enchanté vraiment de voir en vous la personne que j’attendais. Il n’y a pas plus d’une minute que je me disais justement : Je voudrais bien que notre élève ressemblât à ce monsieur.

– Et moi, je me réjouis de vous entendre, répliqua Martin en lui donnant une poignée de main ; car, vous me croirez si vous voulez, mais je faisais à part moi la même réflexion : Quel bonheur me disais-je, si M. Pinch pouvait ressembler à cet étranger !

– Quoi ! vraiment ? dit Tom avec infiniment de plaisir. Parlez-vous sérieusement ?

– Oui, sur l’honneur, répondit sa nouvelle connaissance. Vous et moi, nous nous conviendrons parfaitement, je crois ; et ce n’est pas pour moi une mince satisfaction : car, s’il faut vous avouer la vérité, je ne suis pas du tout de ceux qui vont avec tout le monde, et c’est bien ce qui me donnait de grandes inquiétudes. Mais à présent les voilà entièrement dissipées. Voulez-vous me faire le plaisir de sonner ? »

M. Pinch se leva avec le plus grand empressement pour lui rendre ce petit service ; le cordon de la sonnette pendait au-dessus de la tête de Martin, qui se chauffait pendant ce temps-là en lui disant d’un air souriant :

« Si vous aimez le punch, vous me permettrez d’en commander pour chacun de nous un verre aussi brûlant que possible, ce qui nous servira d’entrée en matière pour resserrer notre nouvelle intimité d’une manière convenable. Je ne vous cacherai pas, monsieur Pinch, que jamais de ma vie je n’eus plus besoin de quelque chose de chaud et de stomachique : mais je ne voulais pas m’exposer à me voir surpris buvant du punch par l’inconnu que je venais chercher ici, sans savoir qui vous étiez ; car, vous ne l’ignorez pas, les premières impressions viennent vite et durent longtemps. »

M. Pinch donna son assentiment et le punch fut commandé. Il fut bientôt servi tout chaud, tout bouillant et fort par-dessus le marché. Après avoir bu mutuellement à leur santé ce breuvage fumant, ils n’en devinrent que plus communicatifs.

« Je suis un peu parent de Pecksniff, savez-vous ? dit le jeune homme.

– En vérité ! s’écria M. Pinch.

– Oui. Mon grand-père est son cousin ; ainsi nous sommes parents et amis, de manière ou d’autre. Comprenez-vous cela ? Moi, je m’y perds.

– Alors Martin est votre nom de baptême ? dit M. Pinch d’un air pensif. Oh !

– Oui, naturellement. Je voudrais que ce fût mon nom patronymique, car le mien n’est pas beau, et il faut trop de temps pour le signer. Je m’appelle Chuzzlewit.

– Ô ciel ! s’écria M. Pinch, qui tressaillit involontairement.

– Vous n’êtes pas surpris, je suppose, de ce que j’ai deux noms ? répliqua l’autre en portant son verre à ses lèvres. Ce n’est pas rare.

– Oh ! non, dit M. Pinch, non du tout. Oh ! mon Dieu, non !… de sorte que… »

Et alors, se rappelant que M. Pecksniff lui avait recommandé particulièrement de ne rien dire au sujet du vieux gentleman du même nom qui avait logé au Dragon, mais de garder pour lui tout ce qu’il pouvait en savoir, il ne trouva pas de meilleur moyen pour cacher sa confusion que de porter aussi son verre à ses lèvres. Tous deux ils s’entre-regardèrent quelques secondes par-dessus le bord de leur vidrecome respectif, qu’ils posèrent ensuite complètement vidé.

« J’ai averti les gens de l’écurie de tout apprêter en dix minutes, dit M. Pinch, tournant de nouveau ses yeux vers le cadran. Sortons-nous ?

– Si vous voulez, répondit l’autre.

– Voulez-vous conduire ? dit M. Pinch, dont la face s’illuminait par l’idée de la magnificence de son offre. Vous conduirez, si vous le désirez.

– Mais, monsieur Pinch, dit Martin en riant, cela dépend de l’espèce de cheval que vous avez. Car s’il est mauvais, j’aimerais mieux me tenir les mains chaudes en les plongeant confortablement dans les poches de mon pardessus. »

Martin paraissait si bien considérer ses paroles comme une bonne plaisanterie, que M. Pinch fut tout à fait convaincu, de son côté, qu’il n’y en avait jamais eu de meilleure. En conséquence, il rit aussi de bon cœur, comme un homme qui y aurait vraiment pris plaisir, puis il acquitta sa note ; M. Chuzzlewit paya le punch. Alors, s’enveloppant chacun dans leurs effets respectifs, ils se rendirent à la porte principale, devant laquelle l’équipage de M. Pecksniff stationnait dans la rue.

« Je ne conduirai pas, merci, monsieur Pinch, dit Martin, s’installant à la place destinée au voyageur inoccupé. En attendant, voici ma malle. Pouvez-vous la prendre ?

– Oh ! certainement, dit Tom. Dick, mettez-la quelque part par ici. »

La malle n’était pas précisément d’une dimension à pouvoir se caser dans le premier coin venu : Dick, le valet d’écurie, la rangea où il put avec l’aide de M. Chuzzlewit. Elle se trouva tout entière du côté de M. Pinch, et M. Chuzzlewit craignait fort qu’elle ne le gênât ; mais Tom répondit : « Au contraire, » bien qu’il se vît réduit par ce voisinage à la position la plus difficile ; car c’était tout au plus s’il pouvait apercevoir plus bas que ses genoux. Mais à quelque chose malheur est bon ; et la sagesse de cet adage se vérifia en cette circonstance : en effet, le froid venait dans la voiture du côté de M. Pinch, et, grâce au paravent compact que formaient entre la bise et le nouvel élève une malle et un homme, Martin se trouva parfaitement abrité.

La soirée était transparente ; la lune illuminait le ciel. Toute la campagne semblait argentée par les rayons de l’astre et par la blanche gelée ; tout s’était revêtu d’un caractère de beauté infinie. D’abord, la sérénité complète et le calme au sein desquels ils voyageaient disposèrent les deux compagnons au silence ; mais au bout de quelque temps, le punch qui fermentait dans leur tête et l’air vivifiant qui leur venait du dehors les rendirent très-expansifs, et ils se mirent à parler sans interruption. Arrivés à mi-chemin, ils s’arrêtèrent pour faire boire le cheval. Martin, qui dépensait généreusement son argent, commanda un autre verre de punch qu’ils burent à eux deux, et dont l’effet ne fut pas de les rendre plus taciturnes. Le sujet principal de leur conversation roula naturellement sur M. Pecksniff et sa famille : Tom Pinch fit, les larmes aux yeux, un tel portrait de M. Pecksniff, un tel tableau des obligations immenses qu’il lui avait, qu’il eût inspiré à son égard la plus grande vénération à tout cœur sensible ; et bien certainement M. Pecksniff n’y avait pas compté d’avance : il n’en avait pas eu la moindre idée ; sans cela, avec son excessive humilité, il n’eût pas envoyé Tom Pinch chercher son nouvel élève.

Ce fut ainsi qu’ils allèrent toujours, toujours, et puis encore (style des contes de ma mère l’oie), jusqu’à ce qu’enfin les lumières du village leur apparurent ainsi que l’ombre projetée sur l’herbe du cimetière par la flèche de l’église, aiguille inflexible de ce cadran funèbre, le plus exact, hélas ! qu’il y ait au monde : car, de quelque côté que la lumière descende du ciel, la fuite des jours, des semaines et des ans, est marquée par une ombre nouvelle dans ce champ solennel.

« Une jolie église ! dit Martin, tout en faisant la remarque que son compagnon ralentissait le pas déjà si lent de son cheval, à mesure qu’ils approchaient.

– N’est-ce pas ? s’écria Tom avec fierté ; et qui possède le plus harmonieux petit orgue que vous ayez jamais entendu. C’est moi qui le touche.

– Vraiment ? dit Martin. Je suis sûr que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Qu’est-ce que cela vous rapporte ?

– Rien, répondit Tom.

– Bon ! répliqua son ami ; vous êtes un drôle de corps. »

À cette remarque succéda un court silence.

« Quand je dis rien, ajouta gaiement M. Pinch, j’ai tort ; je m’explique mal : j’y gagne au contraire beaucoup de plaisir, et le moyen de passer les plus heureuses heures de ma vie. Cela m’a valu quelque chose de plus l’autre jour… Mais cela ne vous intéressera peut-être guère, j’en ai peur.

– Si, si, certainement. Eh bien, quoi ?

– Cela m’a valu, dit Tom baissant la voix, de voir une des plus belles, des plus délicieuses figures que vous puissiez vous imaginer.

– Et pourtant je suis homme à en imaginer de belles, dit son ami devenu pensif ; du moins, cela doit être, à moins que je n’aie perdu tout à fait la mémoire.

– Elle vint, dit Tom appuyant sa main sur le bras de l’autre, elle vint pour la première fois un matin de très-bonne heure ; à peine faisait-il clair. Quand par-dessus mon épaule je l’aperçus qui se tenait sous le porche, je me sentis froid au cœur, persuadé que je voyais un esprit. Naturellement il ne me fallut qu’un instant de réflexion pour me remettre, et, par bonheur, je me remis assez vite pour ne pas interrompre mon jeu.

– Pourquoi par bonheur ?

– Pourquoi ? Parce qu’elle resta là à écouter. J’avais mes lunettes, et je la voyais à travers les fentes des rideaux aussi bien que je vous vois. Dieu ! qu’elle était belle ! Un moment après elle sortit, et moi je continuai de jouer tant quelle put m’entendre.

– À quoi bon ?

– Ne comprenez-vous pas ? répliqua Tom. C’était pour lui laisser croire que je ne l’avais pas aperçue, et lui donner ainsi la tentation de revenir.

– Et revint-elle ?

– Certainement oui, le lendemain matin et le surlendemain soir aussi, mais quand il n’y avait personne, et toujours elle était seule. Je me levais plus tôt et restais plus tard dans l’église, afin qu’en arrivant elle trouvât la porte ouverte, et qu’elle entendît l’orgue sans faute. Elle recommença cette visite plusieurs jours de suite, et ne manqua jamais de rester à écouter. Mais elle est partie maintenant ; et, de toutes les choses improbables qu’il y a dans toute l’étendue de ce bas monde, la plus improbable peut-être c’est que je revoie jamais son visage.

– Et voilà tout ce que vous en savez ?

– Rien de plus.

– Et jamais vous ne l’avez suivie, lorsqu’elle s’en allait ?

– Pourquoi vouliez-vous que j’allasse lui donner ce déplaisir ? dit Tom Pinch. Est-il probable qu’elle eût accepté ma compagnie ? Elle venait entendre l’orgue et non me voir ; et voudriez-vous que je l’eusse chassée d’un lieu qu’elle semblait aimer de plus en plus ? Dieu me pardonne ! s’écria-t-il, pour lui donner chaque jour ne fût-ce qu’une minute de plaisir, je serais plutôt resté là à jouer, sans désemparer, jusqu’à ce que je fusse devenu un vieillard ; me tenant pour satisfait si quelquefois en songeant à la musique elle songeait, par la même occasion, à un pauvre garçon comme moi, et amplement récompensé si dans l’avenir elle mêlait le souvenir de l’inconnu au souvenir de quelque chose qu’elle aimât comme elle aimait la musique ! »

La faiblesse de M. Pinch jeta le nouveau pensionnaire dans un étonnement qu’il lui eût probablement avoué en lui donnant un bon avis, n’était qu’ils se trouvèrent arrivés justement à la porte de M. Pecksniff, la grande porte, car on l’avait ouverte pour cette occasion signalée de fête et de réjouissance. Le même domestique que, le matin, M. Pinch avait prié de contenir le cheval et de ne point céder à son impatiente ardeur, attendait en vigie. Après avoir remis l’animal à ses soins et supplié tout bas M. Chuzzlewit de ne jamais révéler une syllabe de ce qu’il lui avait confié dans la plénitude de son cœur, Tom fit entrer le pensionnaire pour la présentation, qui devait avoir lieu immédiatement.

Évidemment M. Pecksniff ne les attendait que dans quelques heures ; car il était entouré de livres ouverts, qu’il consultait volume par volume, avec un crayon de mine de plomb dans la bouche, un compas à la main, interrogeant un grand nombre d’épures, de formes si extraordinaires qu’on eût dit des dessins de feux d’artifice. Miss Charity non plus ne les attendait pas ; car elle était occupée, avec un large panier d’osier devant elle, à faire pour les pauvres des bonnets de nuit fantastiques. Miss Mercy non plus ne les attendait pas ; car elle était assise sur son tabouret en train de façonner, la bonne et charmante créature ! le jupon d’une grande poupée qu’elle habillait pour l’enfant d’un voisin, autre poupée adulte : et, ce qui redoubla son embarras à l’arrivée inopinée d’un inconnu, elle avait suspendu par le ruban à l’une de ses belles boucles de cheveux le petit chapeau de la poupée, de peur qu’il ne s’égarât ou qu’on ne s’assît dessus. Il serait difficile, sinon impossible d’imaginer une famille aussi complètement prise à l’improviste que ne le furent, en cette occasion, les Pecksniff.

« Bon Dieu ! dit M. Pecksniff levant les yeux, et petit à petit échangeant son air absorbé contre une expression de joie en apercevant les survenants, vous voici arrivés déjà ! Martin mon cher enfant, je suis ravi de vous recevoir dans ma pauvre maison ! »

Avec ce compliment cordial, M. Pecksniff lui prit amicalement le bras et lui caressa plusieurs fois le dos de sa main droite, comme pour lui faire comprendre que ses sentiments ne trouvaient dans cet embrassement qu’une expression imparfaite.

« Mais, dit-il en se remettant, voici mes filles, Martin, mes deux filles uniques que vous n’avez vues qu’en passant, si même vous les avez vues jamais, ah ! funestes divisions de famille ! depuis le temps où vous étiez tous encore enfants. Eh bien ! mes chéries, pourquoi rougir d’être surprises dans vos occupations de tous les jours ? Nous nous étions disposés à vous recevoir en visiteur, Martin, dans notre petit salon de cérémonie, dit M. Pecksniff avec un sourire ; mais j’aime mieux ça, j’aime mieux ça. »

Ô étoile bénie de l’innocence, où que vous soyez, comme vous dûtes briller dans votre domaine éthéré, quand les deux miss Pecksniff avancèrent chacune leur main du lis et la présentèrent à Martin avec leurs joues tendues vers lui ! Comme vous dûtes scintiller avec une douce sympathie, quand Mercy, se rappelant le chapeau qu’elle avait attaché dans ses cheveux, cacha son charmant visage et détourna sa tête, tandis que sa gracieuse sœur enlevait le chapeau et donnait à Mercy, avec un doux reproche fraternel, une petite tape sur sa belle épaule !

« Et comment, dit M. Pecksniff, se retournant après avoir contemplé cette petite scène domestique et pris amicalement M. Pinch par le coude, comment notre ami s’est-il conduit avec vous, Martin ?

– Très-bien, monsieur. Nous sommes dans les meilleurs termes, je vous assure.

– Ce vieux Tom Pinch ! dit M. Pecksniff, le regardant avec sa gravité affectueuse. Il me semble que c’est hier encore que Thomas était un jeune garçon, tout frais émoulu de ses études scolaires. Cependant il s’est écoulé pas mal d’années, je pense, depuis que Thomas Pinch et moi nous avons fait notre premier pas ensemble dans ce monde ! »

M. Pinch ne put articuler une seule parole : il était trop ému ; mais il pressa la main de son maître et essaya de le remercier.

« Et Thomas Pinch et moi, ajouta M. Pecksniff en élevant la voix, nous continuerons de marcher ensemble dans notre confiance et notre amitié mutuelle ! Et s’il arrive qu’un de nous deux tombe en chemin dans un de ces passages difficiles qui viennent couper à la traverse la route de l’existence, l’autre le conduira à l’hôpital en compagnie de l’Espérance, avec la Bonté assise à son chevet. »

Il dit encore, en élevant davantage la voix et secouant ferme le coude de M. Pinch reconnaissant :

« Bien ! bien ! bien ! N’en parlons plus ! Martin, mon cher ami, puisque vous êtes ici chez vous, permettez-moi de vous montrer les êtres. Venez ! »

Il prit une chandelle allumée, et il se disposa à quitter la chambre, accompagné de son jeune parent. À la porte, il s’arrêta.

« Voulez-vous nous accompagner, Tom Pinch ? »

– Oh ! oui, Tom l’eût suivi avec empressement, fût-ce à la mort, heureux de donner sa vie pour un tel homme !

« Voici, dit M. Pecksniff, ouvrant la porte d’un parloir en face, voici le petit salon de cérémonie dont je vous parlais. Mes filles en sont fières, Martin !… Voici (ouvrant une autre porte) la petite chambre dans laquelle mes ouvrages, mes modestes esquisses, ont été élaborés. Mon portrait par Spiller, mon buste par Spoker. Ce dernier est considéré comme d’une grande ressemblance, surtout le bas du nez à gauche, ce me semble. »

Martin fut d’avis que ce portrait offrait en effet beaucoup de ressemblance, mais qu’il y manquait de l’expression intellectuelle. M. Pecksniff fit observer que déjà, précédemment, l’on y avait trouvé le même défaut, et qu’il était remarquable que cette imperfection n’eût pas échappé à son jeune parent. Il était charmé de lui voir un coup d’œil artistique.

« Voyez ces divers livres, dit M. Pecksniff en étendant sa main vers la muraille ; ils sont relatifs à notre partie. Je les ai griffonnés moi-même, mais ils sont encore inédits. Prenez garde en montant l’escalier. Ceci, dit-il en ouvrant une autre porte, est ma chambre. Je lis ici quand ma famille croit que je m’y suis retiré pour prendre du repos. Quelquefois, par amour pour l’étude, je compromets ma santé plus que je ne saurais, vis-à-vis de moi-même, m’excuser de le faire ; mais l’art est long et le temps est court. Il y a ici, même ici, vous le voyez, toute facilité pour ébaucher une instruction suffisante. »

Ces derniers mots s’expliquaient par la présence, sur une petite table ronde, d’une lampe, de quelques feuilles de papier, d’un morceau de gomme élastique et d’une boîte d’instruments tout prêts, dans le cas où une idée architecturale eût, au sein de la nuit, jailli du front de M. Pecksniff, afin qu’il pût, à l’instant même, sauter du lit pour la fixer à jamais sur le papier.

M. Pecksniff ouvrit une autre porte au même étage et la ferma aussitôt très-vivement comme si c’était le cabinet noir de la Barbe-Bleue. Mais auparavant, il regarda en souriant autour de lui, et dit :

« Pourquoi pas ? »

Martin ne put dire comme lui : « Pourquoi pas ? » car il ignorait absolument de quoi il s’agissait. Aussi M. Pecksniff fit-il lui même la réponse en rouvrant la porte et disant :

« La chambre de mes filles. Un simple premier étage pour le commun des mortels, mais pour elles un vrai paradis. C’est très-propre, très-aéré. Vous voyez des plantes, des jacinthes, des livres, des oiseaux. »

Ces oiseaux, par parenthèse, se composaient en tout et pour tout d’un vieux moineau sans queue, qui se balançait dans sa cage, et qu’on avait apporté tout exprès ce soir-là de la cuisine pour figurer une volière.

« Ici, une foule de ces riens qui plaisent tant aux jeunes filles. Pas autre chose. Ceux qui courent après les splendeurs de la terre n’auraient que faire de venir les chercher ici. »

Après cela, il les conduisit à l’étage supérieur.

« Ceci, dit M. Pecksniff, ouvrant toute large la porte de la mémorable pièce du second étage, ceci est une chambre où j’ose croire qu’il s’est développé bien des talents. C’est une chambre dans laquelle s’est présentée à mon esprit l’idée d’un clocher que je compte donner un jour au monde. C’est ici que nous travaillons, mon cher Martin. Il y a eu plus d’un architecte élevé dans cette chambre, n’est-ce pas, monsieur Pinch ? Il y en a plus d’un qui en est sorti ! »

Tom fit un signe d’assentiment ; et, ce qui est plus fort, c’est qu’il en était pratiquement convaincu.

« Vous voyez, dit M. Pecksniff, promenant rapidement la chandelle au-dessus des divers tableaux de papier, vous voyez quelques spécimens des travaux que nous accomplissons ici. La cathédrale de Salisbury, vue du nord, du sud, de l’est, de l’ouest, du sud-est, du nord-ouest ; un pont, un hospice, une prison, une église, une poudrière, une cave à vin, un portique, une habitation d’été, une glacière ; plans, coupes, élévations, toutes sortes de choses. Et ceci, ajouta-t-il, ayant, pendant ce temps-là, gagné une autre grande pièce au même étage, où il y avait quatre lits, ceci est votre chambre, dont M. Pinch que voici, est le paisible copartageant. Vue au midi ; charmante perspective ; la petite bibliothèque de M. Pinch, comme vous voyez ; tout ce qu’on peut désirer d’utile et d’agréable. Si un jour vous aviez besoin d’ajouter quelque chose à ce petit confort, je vous prie de me le dire. Là-dessus, on ne refuse rien ici, même à des étrangers, à vous bien moins encore, mon cher Martin. »

Il est certain, et nous le disons pour corroborer les paroles de M. Pecksniff, que chaque élève avait la plus ample permission de demander toutes les fantaisies qui pouvaient lui passer par la tête. Quelques jeunes gentlemen avaient pu, pendant cinq ans, demander de ces suppléments de confort, sans jamais rencontrer d’opposition.

« Les domestiques couchent là-haut, dit M. Pecksniff ; c’est tout. »

Après quoi, et tout en écoutant, le long du chemin, les éloges décernés par son jeune ami à l’ensemble de ses arrangements, il ramena Martin et Tom au premier parloir.

Là, un grand changement s’était opéré : déjà des préparatifs de fête sur la plus large échelle étaient achevés, et les deux miss Pecksniff attendaient le retour des gentlemen de l’air le plus hospitalier. Il y avait deux bouteilles de vin de groseille, blanc et rouge ; un plat de sandwiches, très-longues et très-minces ; un autre de pommes ; un autre de biscuits de mer, sorte de mets toujours moisi, mais agréable ; une assiette d’oranges coupées en petites tranches, un peu pierreuses, mais saupoudrées de sucre ; enfin, une galette de ménage, extrêmement champêtre. La magnificence de ces préparatifs mit Tom Pinch hors de lui-même : car, bien que les nouveaux élèves fussent amenés tout doucement de la magnificence d’une bienvenue à la pratique la plus simple de la vie journalière, témoin le vin, par exemple, qui éprouvait de telles phases de décadence, qu’il n’était pas rare de voir un jeune élève aller quinze jours de suite chercher ses rafraîchissements à la pompe, après tout, ceci était un festin, une sorte de dîner du lord maire dans la vie privée, quelque chose qui méritait qu’on y pensât et qu’on en reparlât souvent.

M. Pecksniff invita la compagnie à faire amplement honneur à cette collation, qui, outre sa valeur intrinsèque, avait encore le mérite inappréciable de convenir parfaitement à un repas de nuit, étant à la fois fraîche et légère :

« Martin, dit-il, va s’asseoir entre vous deux, mes chères enfants, et M. Pinch se placera auprès de moi. Buvons à notre nouveau pensionnaire, et puissions-nous être heureux ensemble ! Martin, mon cher ami, à vous toute ma tendresse ! Monsieur Pinch, si vous ménagez la bouteille, nous nous fâcherons. »

Et s’efforçant, pour influencer le goût de ses convives, de ne pas laisser voir que le vin était sur en diable et le faisait clignoter malgré lui, M. Pecksniff fit honneur à son propre toast.

« Ceci, dit-il par allusion à la réunion et non au vin, comme on pourrait le croire, est un mélange heureux… de circonstances qui peut consoler de bien des mécomptes et des vexations. Allons, ne nous refusons rien. »

Ici il prit un biscuit de mer en disant :

« C’est un pauvre cœur que celui qui jamais ne se réjouit, et nos cœurs ne sont pas de ceux-là ! Non, non, Dieu merci ! »

Grâce à ces encouragements donnés à la gaieté générale, il fit passer le temps sans qu’on s’en aperçut, occupé de faire les honneurs de sa table, tandis que M. Pinch, peut-être pour s’assurer que tout ce qu’il voyait et entendait était bien une réalité de jour de fête et non le charme d’un rêve, mangeait de tout, et en particulier faisait fête aux minces sandwiches avec une surprenante activité. Il ne s’imposait pas de plus étroites limites dans ses libations ; bien au contraire, se rappelant l’invitation de M. Pecksniff, il attaqua si vigoureusement la bouteille, que, chaque fois qu’il remplissait de nouveau son verre, miss Charity, en dépit de ses gracieuses résolutions, ne pouvait s’empêcher de fixer sur lui un œil pétrifié, comme si elle avait vu en face d’elle un fantôme. M. Pecksniff, à chaque fois aussi, devenait également pensif, pour ne pas dire consterné ; il connaissait le cru d’où venait ce liquide, et vraisemblablement il prévoyait d’avance la situation dans laquelle M. Pinch se trouverait le lendemain ; ce qui le faisait aviser mentalement aux meilleurs remèdes contre la colique.

Martin et les jeunes filles étaient déjà comme de vieux amis, et comparaient le souvenir de leurs jours d’enfance à leur gaieté présente, à leur plaisir du moment. Miss Mercy riait comme une folle de tout ce qu’on disait ; parfois même, après avoir considéré la face heureuse de M. Pinch, elle était saisie d’accès d’hilarité qui menaçaient de dégénérer en attaques de nerfs. Mais sa sœur, plus sage, la gourmandait de ses emportements de joie, lui faisant observer à demi-voix, d’un ton de reproche, qu’il n’y avait pas de quoi rire, et qu’elle était insupportable avec cette pauvre créature ; ce qui ne l’empêchait pas généralement de finir par rire aussi, mais pas si fort, en disant que, ma foi ! il n’y avait pas moyen de se retenir.

Enfin il était grand temps qu’on se souvînt de la première clause d’une importante découverte due à un ancien philosophe, et qui a pour but d’assurer le maintien de la santé, de la fortune et de la sagesse, découverte dont l’infaillibilité a été, depuis bien des générations, attestée par les richesses énormes qu’on amassées les ramoneurs de cheminées et autres philosophes, personnes qui pratiquent le précepte de se lever matin et de se coucher de bonne heure. En conséquence, les jeunes filles se levèrent, et ayant pris congé de M. Chuzzlewit avec infiniment de grâce, de leur père avec beaucoup de respect, et de M. Pinch avec beaucoup de condescendance, se retirèrent dans leur nid. M. Pecksniff insista pour accompagner en haut son jeune ami, afin de s’assurer par lui-même que rien ne lui manquait ; il lui prit donc le bras et le conduisit pour la seconde fois à sa chambre, suivi de M. Pinch, qui portait la lumière.

« Monsieur Pinch, dit Pecksniff, s’asseyant les bras croisés sur un des lits disponibles, je ne vois pas de mouchettes à ce bougeoir. Voulez-vous me rendre le service d’aller en demander une paire ? »

M. Pinch, heureux de pouvoir être utile, y consentit aussitôt.

« Vous excuserez Thomas Pinch : il est un peu emprunté, Martin, dit M. Pecksniff avec le sourire protecteur de la pitié, dès que Tom fut sorti de la chambre ; mais il n’est pas méchant.

– C’est un excellent garçon, monsieur.

– Oh ! oui, dit M. Pecksniff, oui. Thomas Pinch n’est pas méchant : il est plein de reconnaissance. Jamais je n’ai regretté d’avoir traité Thomas Pinch comme je l’ai fait.

– Je le crois bien, monsieur ; jamais vous n’aurez à le regretter.

– Non, dit M. Pecksniff ; non, je l’espère. Le pauvre garçon ! il est toujours disposé à faire de son mieux ; mais il n’est pas doué. Vous voudrez bien vous servir de lui, s’il vous plaît, Martin. Si Thomas a un défaut, c’est d’être parfois un peu enclin à oublier sa position, mais on y a bientôt mis ordre. La bonne âme ! Vous verrez qu’il est facile à vivre. Bonne nuit !

– Bonne nuit, monsieur. »

Cependant M. Pinch était revenu avec les mouchettes.

« Et bonne nuit aussi à vous, monsieur Pinch, dit Pecksniff. Un bon sommeil à tous deux. Dieu vous bénisse ! Dieu vous bénisse ! »

Après avoir, avec une grande ferveur, appelé cette bénédiction sur la tête de ses jeunes amis, il se retira dans sa propre chambre, tandis que ceux-ci, fatigués comme ils l’étaient, ne tardèrent pas à s’endormir. Si Martin rêva, les pages suivantes de cette histoire pourront donner une idée de ses visions. Celles de Thomas Pinch roulèrent toutes sur des jours de fête, des orgues d’église et des Pecksniff séraphiques. Quant à M. Pecksniff, il n’était pas pressé d’aller chercher des rêves sur son oreiller, car il resta assis deux grandes heures devant le foyer de sa chambre, contemplant les charbons et profondément enseveli dans ses pensées. Pourtant, lui aussi il finit par s’endormir et rêver. Et c’est ainsi qu’aux heures paisibles de la nuit une seule maison renferme autant d’idées incohérentes et d’imaginations incongrues que le cerveau d’un aliéné.

Chapitre VI. Qui comprend, entre autres matières importantes, sous le double rapport pecksniffien et architectural, une relation exacte des progrès faits par M. Pinch dans la confiance et l’amitié du nouvel élève. §

C’était le matin. La belle Aurore, sur qui l’on a tant écrit, dit et chanté, vint de ses doigts de roses pincer et geler le nez de miss Pecksniff. C’était la folâtre habitude de la déesse dans son commerce avec la belle Cherry, ou, pour employer un langage plus prosaïque, le bout de ce trait du visage de la douce jeune fille était toujours très-rouge au moment du déjeuner. La plupart du temps, en effet, à cette heure du jour, ce nez avait un air d’une engelure égratignée : on eût dit un nez râpé. Un phénomène semblable se produisait parallèlement dans l’humeur de Charity, qui tournait à l’aigre, comme si un gros citron (soit dit au figuré) avait été pressé dans le nectar de son esprit pour en aciduler la saveur.

Cette addition d’âcreté chez la jeune et belle créature produisait, dans les circonstances ordinaires, quelques petites conséquences : par exemple, c’était le thé de M. Pinch, qui se voyait réduit à la ration congrue, ou bien d’autres bagatelles de ce genre. Mais, le matin qui suivit le banquet d’installation, elle permit à M. Pinch de s’exercer tout à l’aise sur les provisions solides et les liquides en pleine liberté et sans contrôle : aussi, tout étonné et tout confus, tel enfin que le malheureux prisonnier qui est rendu à la liberté dans sa vieillesse, il ne savait quel usage faire de son élargissement, en proie à une sorte d’embarras timide, faute d’une main amicale qui lui mesurât son pain ou lui retranchât un morceau de sucre, ou enfin qui lui accordât quelque autre petite attention délicate à laquelle il était habitué. Il y avait aussi quelque chose d’effrayant dans l’aplomb du nouvel élève qui « dérangeait » M. Pecksniff pour lui demander du pain, et qui, avec tout le sang-froid du monde, ne se gênait pas pour prélever une tranche sur le propre et privé lard de ce gentleman. Martin avait même l’air de croire que c’était une chose toute naturelle, et que M. Pinch ferait bien de suivre son exemple, jusqu’au moment où, désespérant de le réformer, il alla jusqu’à dire que c’était un garçon dont on ne pourrait jamais rien faire : parole terrible, qui fit baisser involontairement les yeux à Tom, car il ressentit un saisissement cruel, craignant d’avoir mérité ce reproche par quelque acte monstrueux, peut-être même d’avoir traîtreusement abusé de la confiance de M. Pecksniff. Et le fait est que le supplice de voir qu’on lui adressât, en présence de la famille réunie, une observation aussi indiscrète, lui tenait lieu de déjeuner : il n’en fallait pas davantage pour lui couper l’appétit pendant le reste du repas, bien que jamais il n’eût été plus affamé.

Les jeunes demoiselles, cependant, ainsi que M. Pecksniff, avaient conservé la plus parfaite sérénité au milieu de ces petites agitations, tout en paraissant avoir entre eux une entente mystérieuse. Quand le repas fut à peu près achevé, M. Pecksniff prit un air souriant pour expliquer ainsi la cause de leur mutuelle satisfaction :

« Il est rare, Martin, que mes filles et moi nous quittions nos paisibles foyers pour nous lancer dans le cercle vertigineux des plaisirs qui tournent au dehors. Mais aujourd’hui, pourtant, nous en avons l’intention.

– En vérité, monsieur ? s’écria le nouvel élève.

– Oui, dit M. Pecksniff, frappant sa main gauche avec une lettre qu’il tenait dans sa main droite. Je suis invité à me rendre à Londres pour affaire qui concerne notre profession, mon cher Martin, strictement pour affaire de profession. Il y a longtemps que j’ai promis à mes filles qu’elles m’accompagneraient en pareille occasion. Nous partirons d’ici à la nuit, en diligence, comme la colombe de l’arche, mon cher Martin, et il se passera une semaine avant que nous déposions, au retour, notre branche d’olivier sur le seuil ; quand je dis notre branche d’olivier, fit remarquer M. Pecksniff, j’entends notre modeste bagage.

– J’espère, dit Martin, que ces demoiselles seront satisfaites de leur petit voyage.

– Oh ! bien sûr que nous le serons ! s’écria Mercy, battant des mains. Bon Dieu ! Londres ! Londres ! Cherry, ma chère sœur, pensez donc !

– Enfant passionnée !… dit M. Pecksniff la contemplant d’un air rêveur. Et cependant il y a une douceur mélancolique dans l’ardeur de ces jeunes espérances ! Il est agréable de savoir que jamais elles ne peuvent être complètement réalisées. Je me souviens d’avoir moi-même songé une fois, aux jours de mon enfance, que les oignons confits poussaient sur les arbres, et que tout éléphant naissait avec une tour imprenable sur son dos. Je n’ai pas trouvé que le fait fût exact, loin de là ; et pourtant ces visions m’ont consolé dans des temps d’épreuve. Elles m’ont consolé, même quand j’ai eu la douleur de découvrir que j’avais nourri dans mon sein une autruche, et non un élève humain ; même en cette heure d’agonie, j’en ai éprouvé du soulagement. »

En entendant cette sinistre allusion à John Westlock, M. Pinch faillit, dans un mouvement brusque, renverser son thé ; le matin même, il avait reçu une lettre de John, et M. Pecksniff le savait bien.

« Vous aurez soin, mon cher Martin, dit M. Pecksniff, recouvrant sa gaieté première, que la maison ne s’envole pas en notre absence. Nous vous livrons tout ; ici pas de mystère : rien de fermé, rien de caché. Bien différent de ce jeune homme du conte oriental, un calendrier borgne, si je ne me trompe, monsieur Pinch…

– Un calendrier borgne, je pense, monsieur, répondit Tom en hésitant.

– C’est à peu près la même chose, j’imagine, dit M. Pecksniff avec un sourire de pitié ; du moins, c’était comme ça de mon temps. Bien différent de ce jeune homme, mon cher Martin, aucune partie de cette maison ne vous est interdite ; loin de là, vous êtes invité à en prendre possession pleine et entière. Amusez-vous, mon cher Martin, et tuez le veau gras, si cela vous plaît ! »

Sans nul doute il n’y avait aucun empêchement à ce que Martin tuât et consacrât à son usage personnel, d’après cette permission, tout veau, gras ou maigre, qu’il pourrait trouver dans la maison ; mais, comme il n’y avait pas lieu de rencontrer aucun animal de ce genre en train de paître sur la propriété de M. Pecksniff, cette invitation devait moins être considérée comme un témoignage d’hospitalité substantielle que comme un compliment de pure politesse. Cette belle phrase termina la conversation d’une manière fleurie ; après quoi, M. Pecksniff se leva et conduisit son élève à la chambre du second étage, la serre chaude du génie architectural.

« Voyons, dit-il en fouillant ses papiers, comment, en mon absence, vous pourrez, mon cher Martin, faire le meilleur emploi possible de votre temps. Supposez que vous ayez à me donner votre idée sur un monument à ériger en l’honneur du lord-maire de Londres, ou sur un tombeau pour un shérif, ou sur une étable à vaches, destinée à être bâtie dans le parc d’un noble personnage. Savez-vous, ajouta M. Pecksniff, en croisant ses bras et regardant son jeune parent d’un air d’intérêt méditatif, que j’aimerais beaucoup à connaître vos idées sur une étable à vaches ? »

Mais Martin ne parut nullement goûter cette insinuation.

« Une pompe, dit M. Pecksniff, c’est un exercice d’un goût pur. J’ai reconnu par expérience qu’un lampadaire est de nature à aiguiser l’esprit et à lui donner une direction classique. Un tourniquet monumental peut exercer une influence remarquable sur l’imagination. Que vous semblerait-il de commencer par un tourniquet monumental ?

– Tout comme il plaira à M. Pecksniff, répondit Martin, d’un air mal convaincu de l’excellence du sujet.

– Attendez, dit le gentleman. Voyons ! comme vous êtes ambitieux et que vous dessinez bien, vous… ah ! ah ! ah ! vous vous essayerez la main sur ce projet de collège, en conformant votre plan, bien entendu, aux devis de la notice imprimée. Ma parole ! ajouta-t-il gaiement, je serai très-curieux de voir comment vous vous tirerez du collège. Qui sait si un jeune homme de votre goût ne pourrait pas trouver là-dessus quelque chose d’impraticable, d’impossible peut-être en soi-même, mais que je serais là pour réformer ? Car en réalité, mon cher Martin, c’est dans les dernières touches seulement qui se révèlent la grande expérience et l’étude approfondie de ces matières. Ah ! ah ! ah ! ajouta M. Pecksniff qui, dans sa folle humeur, frappa son jeune ami sur le dos, ce sera pour moi une véritable jouissance de voir comment vous vous serez tiré du collège. »

Martin accepta courageusement cette tâche, et M. Pecksniff s’occupa aussitôt du soin de le munir de tout ce qui lui était nécessaire pour accomplir son œuvre ; pendant ce temps, il insistait sur l’effet magique des quelques touches dernières exécutées par la main du maître ; ce qui, selon certaines gens, toujours les ennemis jurés dont nous avons parlé, était assurément très-surprenant et tout à fait miraculeux, car il y avait des cas où il avait suffi au maître d’introduire une fenêtre de derrière, ou une porte de cuisine, ou une demi-douzaine de marches ou même un tuyau de conduite, pour transformer en une œuvre capitale le dessin d’un élève de M. Pecksniff, et faire empocher au gentleman des honoraires très-substantiels ; mais c’est là la magie du génie, qui métamorphose en or tout ce qu’il touche.

« Quand votre esprit aura besoin, dit M. Pecksniff, d’être rafraîchi par un changement d’occupation, Thomas Pinch vous enseignera l’art de cultiver le jardin qui se trouve derrière la maison, ou de mesurer le niveau de la route qui s’étend entre cette maison et le poteau de station, ou toute autre chose pratique et agréable. Il y a là-bas, à l’extrémité de notre terrain, une charretée de briques éparses et un ou deux tas de vieux pots à fleurs. Si vous réussissiez à les empiler, mon cher Martin, en leur donnant une forme qui, à mon retour, me rappelât soit Saint-Pierre de Rome, soit la mosquée de Sainte-Sophie à Constantinople, ce serait un honneur pour vous, et pour moi une charmante surprise. Et maintenant, dit M. Pecksniff, par manière de conclusion, pour laisser là, quant à présent, le chapitre de notre profession et passer aux sujets privés, j’aimerais à causer avec vous dans ma chambre, tandis que je vais boucler mon portemanteau. »

Martin l’accompagna ; ils restèrent en conférence secrète une heure ou deux, laissant Tom Pinch tout seul. Lorsque le jeune homme reparut, il était taciturne et sombre, et durant la journée entière il garda cette attitude : si bien que Tom, après avoir essayé une ou deux fois d’engager avec lui la conversation sur quelque point indifférent, se fit un scrupule de déranger le cours de ses pensées et n’ajouta pas un mot.

Au reste, il n’eût pas eu le loisir d’en dire beaucoup plus, quand bien même il eût trouvé son nouvel ami aussi causeur qu’à l’ordinaire ; car, d’abord et avant tout, M. Pecksniff l’appela pour qu’il posât sur le haut de sa valise, à l’instar des statues antiques, jusqu’à ce qu’elle fût bien fermée ; puis miss Charity l’appela pour lui ficeler sa malle ; puis miss Mercy le fit venir pour qu’il lui raccommodât sa boîte à chapeau ; ensuite il eut à écrire les cartes les plus circonstanciées pour tout le bagage ; puis il donna un coup de main pour descendre les effets ; après cela, il eut à faire porter sous ses yeux tout ce déménagement sur une couple de brouettes jusqu’au poteau de poste à l’extrémité de la ruelle, puis il lui fallut rester auprès en sentinelle, et guetter l’arrivée de la diligence. En résumé, sa besogne de la journée eût été passablement fatigante pour un portefaix ; mais lui, avec sa bonne volonté si parfaite, il n’y pensa seulement pas, au contraire, assis sur le bagage en attendant que les Pecksniff descendirent la ruelle, en compagnie du nouvel élève, il se sentait le cœur tout allégé par l’espoir d’avoir pu faire plaisir à son bienfaiteur.

« J’avais peur, se dit Tom, tirant une lettre de sa poche et s’essuyant le visage (car le mouvement qu’il s’était donné l’avait mis en nage, bien que la journée fût froide), j’avais peur de n’avoir pas le temps de l’écrire, et c’eût été bien dommage. À une pareille distance, les frais de poste sont une considération sérieuse quand on n’est pas riche. Elle sera heureuse de voir mon écriture, pauvre fille ! et d’apprendre que Pecksniff est aussi bon que jamais pour moi. J’aurais bien prié John Westlock d’aller la voir, et de lui dire de vive voix tout ce que j’avais à lui dire ; mais je craignais qu’il ne parlât contre les Pecksniff, ce qui lui aurait fait de la peine. D’ailleurs, les personnes chez qui elle vit sont un peu chatouilleuses, et cela aurait pu lui faire du tort de recevoir la visite d’un jeune homme comme John. Pauvre Ruth ! »

Tom Pinch parut éprouver quelque mélancolie pendant une minute ou deux ; mais il ne tarda pas à se remettre et poursuivit ainsi le cours de ses pensées :

« Je suis un drôle de corps, comme me disait toujours John (c’était, du reste, un bon garçon, le cœur sur la main ; j’aurais voulu seulement qu’il eût de meilleurs sentiments à l’égard de Pecksniff) ; ne voilà-t-il pas que je vais m’affliger de cette séparation, au lieu de songer, au contraire, à la chance extraordinaire que j’ai eue d’entrer dans cette maison ! Il faut que je sois né coiffé, d’avoir rencontré Pecksniff. Et quelle chance encore d’être tombé sur un camarade comme le nouvel élève ! Jamais je n’ai vu un garçon si affable, si généreux, si indépendant. Eh bien ! tout de suite, nous avons été comme deux cœurs ! lui, un parent de Pecksniff ; lui, un jeune homme rempli de moyens et d’ardeur, et qui percera dans le monde comme un couteau dans du fromage !… Justement, le voici qui vient pendant que je fais son éloge. Quel gaillard !… Il vous arpente la ruelle comme si c’était à lui. »

Le fait est que le nouvel élève, sans se laisser éblouir par l’honneur d’avoir miss Mercy Pecksniff à son bras, ou par les affectueux adieux de cette jeune personne, s’approchait, pendant le soliloque de M. Pinch, suivi de mis Charity et de M. Pecksniff. La diligence ayant paru au même instant, Tom ne perdit pas une minute pour supplier M. Pecksniff de vouloir bien faire parvenir sa lettre.

– Oh ! dit celui-ci, regardant la suscription, pour votre sœur, Thomas. Oui, oui, la lettre sera remise, monsieur Pinch ; vous pouvez être tranquille, votre sœur l’aura certainement, monsieur Pinch. »

Il fit cette promesse avec un tel air de condescendance, de protection, que Tom crut avoir sollicité une haute faveur : c’est une idée qui ne lui était pas venue d’abord, et il remercia chaleureusement. Les deux miss Pecksniff, selon leur usage, tombèrent dans un fou rire d’entendre parler de la sœur de M. Pinch. Quelque horreur, sans doute ! Pensez ! une demoiselle Pinch !… bonté céleste !…

Tom, cependant, se réjouit infiniment de les voir si gaies, car il prit leurs rires pour une marque de sympathie bienveillante et cordiale. En conséquence, il se mit aussi à rire et se frotta les mains, en leur souhaitant bon voyage et heureux retour ; il se sentait tout guilleret. Même quand la diligence eut recommencé à rouler avec les branches d’olivier dans le coffre et la famille de colombes à l’intérieur, Tom resta à la même place, agitant la main et envoyant force saluts : la courtoisie extraordinaire des jeunes miss l’avait tellement pénétré de reconnaissance, qu’il ne songeait plus, en ce moment, à Martin Chuzzlewit, qui se tenait appuyé d’un air pensif contre le poteau de poste, et qui, après avoir mis en lieu sûr son précieux dépôt, n’avait pas détaché ses yeux du sol.

Le silence profond qui suivit le mouvement bruyant et le départ de la diligence, puis l’air vif d’une après-midi d’hiver, arrachèrent les deux jeunes gens à leurs méditations respectives. Ils se retournèrent comme d’un mutuel accord, et s’éloignèrent bras dessus bras dessous.

« Comme vous êtes mélancolique ! dit Tom. Qu’avez-vous ?

– Rien qui vaille la peine d’en parler, répondit Martin. Peu de chose de plus qu’hier et beaucoup plus, j’espère, que demain. Je me sens découragé, Pinch.

– Eh bien ! s’écria Tom, quant à moi, je me sens, au contraire, plein d’ardeur aujourd’hui ; j’ai rarement été mieux disposé à ne pas engendrer la mélancolie. Comme c’est aimable, de la part de votre prédécesseur, John, de m’avoir écrit, n’est-il pas vrai ?

– Comment donc ! oui, dit négligemment Martin. J’aurais cru qu’il avait assez à faire de songer à son plaisir sans s’occuper de vous, Pinch.

– C’est aussi ce que je croyais, répliqua Tom ; mais non, il a tenu sa parole, et il me dit : « Cher Pinch, je pense souvent à vous, » et toutes sortes d’autres choses amicales de cette nature.

– Il faut que ce soit un diablement bon garçon, dit Martin d’un ton assez bourru ; car vous concevez bien qu’il ne dit pas là ce qu’il pense.

– J’espère bien que si, répondit Tom, interrogeant du regard le visage de son compagnon ; vous croyez donc que c’est seulement pour me faire plaisir ?

– Sans doute, répondit très-vivement Martin. Est-il vraisemblable qu’un jeune homme fraîchement échappé de ce chenil de village, et tout entier au charme nouveau d’être à Londres et de s’y appartenir, puisse avoir le temps ou le désir de s’occuper de ce qu’il a pu laisser ici ? Voyons ! je vous le demande, Pinch, est-ce naturel ? »

Après un moment de réflexion, M. Pinch répondit, en baissant encore plus la voix, que certainement il n’était pas raisonnable de le croire, et que, sans aucun doute, Martin s’y connaissait mieux que lui.

« Je crois bien, dit Martin.

– C’est vrai, dit doucement M. Pinch ; c’est ce que je disais. »

Cette réponse faite, ils retombèrent dans un silence morne, qui se prolongea jusqu’à ce qu’ils eussent atteint la maison. Il était nuit noire.

Or, miss Charity Pecksniff, ne pouvant emporter des provisions de bouche en diligence, ni les conserver, en attendant le retour de la famille, par des moyens artificiels, avait mis en évidence, dans une couple d’assiettes, les débris du grand festin de la veille. Grâce à cet arrangement libéral, Martin et Tom eurent la bonne fortune de trouver dans le parloir, à leur disposition, les vestiges confus de tout ce qui avait survécu aux plaisirs de la nuit précédente : à savoir quelques quartiers filandreux d’oranges, quelques sandwiches momifiés, des morceaux rompus du gâteau de ménage, et plusieurs biscuits de mer encore entiers. La liqueur de choix, destinée à arroser ces friandises, ne manquait pas non plus ; le reste des deux bouteilles de vin de groseille avait été réuni en une seule, dont le bouchon était fait d’une papillote sacrifiée, de sorte qu’ils avaient sous la main de quoi passer joyeusement leur soirée.

Martin Chuzzlewit ne regarda qu’avec un extrême dédain tout cet étalage, et, faisant flamber le feu, au grand préjudice du charbon de M. Pecksniff, il s’assit d’un air morose devant le foyer, sur le siège le plus commode qu’il put trouver. Pour se glisser le mieux possible dans le petit coin qui lui était laissé, M. Pinch s’installa sur le tabouret de miss Mercy Pecksniff ; puis, posant son verre sur le tapis du foyer et son assiette sur ses genoux, il commença à se régaler.

Si Diogène, revenant à la lumière, eût pu se rouler avec son tonneau jusqu’au parloir de M. Pecksniff, et voir Tom Pinch assis sur le tabouret de miss Mercy Pecksniff avec son assiette et son verre devant lui, le philosophe ne se fût pas détourné de ce spectacle, quelque mauvaise qu’eût été son humeur, et n’eût certes pas manqué de sourire. La complète et parfaite satisfaction de Tom, la manière dont il appréciait hautement les dures sandwiches qui craquaient dans sa bouche comme de la sciure de bois, le plaisir indicible avec lequel il savourait goutte à goutte le vin limoneux, faisant ensuite claquer ses lèvres, comme si ce breuvage eût été si précieux, si généreux, que c’eût été péché d’en perdre un atome savoureux ; l’expression de son visage ravi, lorsqu’il se reposait de temps en temps, le verre en main, et se proposait à lui-même des toasts silencieux ; l’ombre d’inquiétude qui obscurcissait son joyeux visage lorsque son regard, après avoir parcouru la chambre et être revenu avec satisfaction au petit coin libre qu’on lui avait laissé, rencontrait le front assombri de son compagnon : non, il n’y a pas un cynique au monde, quelle que fût sa haine hargneuse contre les hommes, qui eût pu voir Thomas Pinch dans sa béatitude, sans rire à gorge déployée.

Les uns lui eussent tapé sur le dos pour lui proposer de boire avec lui encore un verre du vin de groseille, bien qu’il fût acide comme le plus acide vinaigre, et ils eussent même eu le courage d’en louer la saveur ; les autres eussent pris sa bonne, son honnête main, pour le remercier de la leçon que leur donnait sa simple nature. Il y en a qui eussent ri avec lui, mais il y en a d’autres qui eussent ri à ses dépens ; et c’est dans cette dernière catégorie de philosophes qu’il nous faut ranger Martin Chuzzlewit, qui ne put y tenir, et partit d’un long et bruyant éclat de rire.

« À la bonne heure ! dit Tom avec un geste d’approbation. À la bonne heure ! un peu de gaieté ! à merveille ! »

Cette adhésion provoqua chez Martin un nouvel accès d’hilarité. Dès qu’il eut repris haleine et recouvré son sang-froid :

« Jamais, dit-il, je n’ai vu votre pareil, Pinch.

– En vérité ? dit Tom. Sans doute vous me trouvez bizarre, parce que je ne connais pas du tout le monde ; ce n’est pas comme vous, qui l’avez beaucoup pratiqué, j’en suis sûr.

– Pas mal pour mon âge, répliqua Martin, qui rapprocha plus encore sa chaise du foyer et posa ses pieds à cheval sur le garde-feu. Tenez ! le diable m’emporte, il faut que je parle ouvertement à quelqu’un. Je vais vous parler en toute franchise, Pinch.

– Faites ! dit Tom. De votre part, je considèrerai cela comme une grande preuve d’amitié.

– Je ne vous incommode pas ? demanda Martin, tournant un regard vers M. Pinch, qui, en ce moment, cherchait à apercevoir le feu par-dessus la jambe de son compagnon.

– Nullement, s’écria Tom.

– Vous saurez donc, pour abréger ma longue histoire, dit Martin, commençant avec une sorte d’effort, comme si cette révélation lui était pénible, que, depuis mon enfance, j’ai été nourri dans l’espérance d’une belle position, et qu’on m’a toujours bercé de l’idée que, dans l’avenir, je serais très-riche. Je n’eusse pas manqué de le devenir, sans certaines petites causes que je vais vous soumettre et qui m’ont conduit à être déshérité.

– Par votre père ?… demanda M. Pinch, ouvrant de grands yeux.

– Par mon grand-père. Depuis bien des années j’ai perdu mes parents ; à peine si je me souviens d’eux.

– Jamais je n’ai connu les miens, dit Tom, touchant la main du jeune homme, et retirant aussitôt sa main par une discrétion timide. Ô mon Dieu !

– Quant à cela, Pinch, poursuivit Martin, activant le feu et parlant avec sa vivacité et sa brusquerie habituelle, vous savez, c’est fort juste, fort convenable d’aimer ses parents lorsqu’on les possède, et de conserver leur mémoire lorsqu’ils n’existent plus, si on les a connus. Mais comme jamais je ne les ai connus, pour ma part, vous comprenez que je n’ai pas lieu de les regretter beaucoup. Et c’est ce que je fais, je ne m’en cache pas. »

M. Pinch regardait d’un air pensif la grille du foyer. Mais son compagnon s’étant arrêté en ce moment, il tressaillit. « Oh ! naturellement, » dit-il ; et il se mit en devoir d’écouter de nouveau.

« En un mot, reprit Martin, j’ai été nourri, élevé, depuis que j’existe, par le grand-père dont je viens de vous parler. Certes, il a nombre de bonnes qualités, ceci ne fait pas l’objet d’un doute, je ne vous le cacherai pas ; mais il a deux grands défauts, et c’est là son mauvais côté. En premier lieu, il a le plus terrible entêtement qu’on ait jamais observé chez aucune créature humaine ; en second lieu, il est abominablement égoïste.

– Vrai ?… s’écria Tom.

– Sous ce double rapport, reprit l’autre, il n’a pas son pareil. J’ai souvent entendu dire par des gens bien informés que ces défauts avaient, depuis un temps immémorial, caractérisé notre famille, et je crois fermement que cette allégation n’est pas dépourvue de vraisemblance. Mais je ne puis rien en dire par moi-même. Tout ce que je puis faire, c’est d’être très-reconnaissant envers Dieu de ce que ces défauts de famille ne sont pas venus jusqu’à moi, et de ce que j’ai pu, par de soigneux efforts, n’en point contracter le germe.

– C’est sûr, dit M. Pinch. C’est très-juste.

– Eh bien, monsieur, continua Martin, donnant au feu une nouvelle activité, et rapprochant plus que jamais son siège du foyer, son égoïsme le rend exigeant, et son entêtement le fait persister dans ses exigences. En conséquence, il a toujours réclamé, de ma part beaucoup de respect, de soumission, d’abnégation, quand ses désirs étaient en jeu. J’ai supporté bien des choses, parce que j’étais son obligé, si l’on peut dire qu’on soit l’obligé de son grand-père, et parce qu’en réalité j’avais de l’attachement pour lui ; mais nous avons eu bien des querelles à cet égard, car souvent je ne pouvais m’accommoder de ses manières ; ce n’était pas du tout pour moi, vous comprenez, mais… »

Ici il hésita et parut embarrassé.

M. Pinch était bien l’homme du monde le moins capable de résoudre une difficulté de cette sorte. Aussi garda-t-il le silence.

« Vous devez me comprendre ! dit vivement Martin. Je n’ai plus besoin de poursuivre l’expression propre qui me manque. Maintenant, j’arrive au fond de l’histoire et à la circonstance qui m’a fait venir ici. J’aime, Pinch. »

M. Pinch le contempla en face avec un redoublement d’intérêt.

« J’aime, vous dis-je. J’aime une des plus belles jeunes filles que le soleil ait jamais éclairées de ses rayons. Mais elle est entièrement, absolument, dans la dépendance et à la merci de mon grand-père ; et, s’il savait qu’elle fût favorable à ma passion, il l’éloignerait de lui et elle perdrait tout ce qu’elle possède au monde. Il n’y a pas grand égoïsme dans cet amour-là, je pense ?

– De l’égoïsme !… s’écria Tom. Vous avez agi noblement. L’aimer comme je suis certain que vous l’aimez, et cependant, par considération pour son état de dépendance, ne pas même lui avoir déclaré…

– Qu’est-ce que vous chantez là ?… dit brusquement Martin. Ne dites donc pas de ces bêtises-là, mon bon ami ! Qu’entendez-vous par ces mots : « Ne pas lui avoir déclaré ?…

– Mille pardons, répondit Tom. Je croyais que telle était votre pensée ; autrement, je ne l’eusse pas dit.

– Si je ne lui avais point déclaré que je l’aimais, alors à quoi bon l’aimer, sinon pour me plonger volontairement dans un état de souffrance et de chagrins perpétuels ?

– C’est vrai, répondit Tom. Eh bien ! je parie que je sais ce qu’elle vous aura dit quand vous lui avez déclaré votre amour ? »

En parlant ainsi, Tom considérait la belle figure de Martin.

« Pas précisément, Pinch, répliqua le jeune homme avec un léger froncement de sourcils ; car elle a sur le devoir et la reconnaissance certaines idées de jeune fille, et d’autres encore, qu’il n’est pas facile d’approfondir. Mais, pour le principal, vous avez bien deviné. Son cœur est à moi, je le sais.

– Juste ce que je pensais, dit Tom ; c’est bien naturel. »

Et, dans l’excès de sa satisfaction, il sirota un bon petit coup de son vin de groseille.

Martin poursuivit :

« Bien que, dès le commencement, je me sois conduit avec la plus grande circonspection, je ne sus pas assez prendre de ménagements vis-à-vis de mon grand-père, qui est plein de jalousie et de méfiance, pour qu’il ne soupçonnât pas mon amour. Il ne lui en adressa aucune observation, mais il m’entreprit vigoureusement à part, et m’accusa de vouloir la détourner de la fidélité qu’elle lui devait. Observez bien ici son égoïsme ! une jeune créature qu’il avait recueillie et élevée uniquement pour s’en faire une compagne désintéressée et fidèle, quand il m’aurait eu marié à son gré. Là-dessus, je pris feu aussitôt, et lui déclarait qu’avec sa permission je comptais bien me marier moi-même, et ne point me laisser adjuger par lui, ni par aucun autre commissaire-priseur, à l’enchère du plus offrant. »

M. Pinch ouvrit des yeux plus grands que jamais, et plus que jamais regarda fixement le feu.

« Vous comprenez, continua Martin, que ceci le piqua, et qu’il commença à m’adresser tout autre chose que des compliments. À cette conférence en succéda une autre ; de fil en aiguille, le résultat définitif de nos querelles fut que je devais renoncer à elle, ou qu’il me renoncerait lui-même. Or, mettez-vous dans l’esprit, Pinch, que non-seulement je l’aime passionnément, car, toute pauvre qu’elle est, sa beauté et son mérite feraient honneur à quiconque voudrait l’épouser, quelque position qu’il pût avoir, mais encore que l’élément principal de mon caractère est…

– L’entêtement. » souffla Tom, de la meilleure foi du monde.

Mais cette insinuation ne fut pas accueillie aussi bien qu’il l’avait espéré ; car le jeune homme répliqua immédiatement, avec une certaine irritation :

« Quel drôle de corps vous êtes, Pinch !

– Je vous demande pardon, dit ce dernier ; je croyais que vous cherchiez le mot.

– Pas celui-là, toujours. Je vous ai dit que l’obstination n’entrait point dans ma nature. J’allais vous dire, si vous m’en aviez laissé le temps, que l’élément principal de mon caractère est la fermeté la plus inébranlable.

– Oh ! oui, oui, je vois ! s’écria Tom, serrant les lèvres et agitant la tête.

– En vertu de cette fermeté, je n’étais pas disposé à lui céder, je n’aurais pas reculé d’une semelle.

– Non, non, dit Tom.

– Au contraire, plus il me pressait, plus j’étais résolu à résister.

– Bien sûr ! dit Tom.

– Fort bien, répliqua Martin, se renversant en arrière sur son siège en faisant avec ses mains un geste qui voulait dire que c’était une affaire finie, qu’il n’en fallait plus parler. Enfin, le fait est que me voilà ici ! »

Durant quelques minutes, M. Pinch resta à contempler le feu d’un regard embarrassé : il semblait chercher inutilement le sens d’une énigme difficile qu’on lui aurait proposée. Enfin il se décida :

« Naturellement, dit-il, vous connaissiez déjà Pecksniff ?

– De nom seulement. Jamais je ne l’avais vu : car non-seulement mon grand-père s’était éloigné de tous ses parents, mais encore il m’en tenait éloigné moi-même. C’est dans une ville du comté voisin que je me suis séparé de mon grand-père. De cet endroit je suis venu à Salisbury, où j’ai vu l’avis publié par Pecksniff : j’y ai répondu parce que j’ai toujours eu du penchant pour les études de ce genre, et que j’avais lieu de penser que cela me conviendrait. Mais, aussitôt que j’ai su que cet avis provenait de Pecksniff, j’ai eu double motif pour accourir ici, Pecksniff étant…

– Un si excellent homme !… interrompit M. Pinch en se frottant les mains. Oh ! oui ! vous avez parfaitement raison.

– Ce n’était pas tant pour cela, s’il faut confesser la vérité, que pour la haine invétérée que lui porte mon grand-père, et parce que je désirais naturellement, après sa conduite arbitraire à mon égard, me mettre autant que possible en opposition avec toutes ses idées. Eh bien ! comme je vous le disais, me voilà ici ! Il s’écoulera probablement pas mal de temps avant que je puisse mettre à exécution l’engagement que j’ai pris envers la jeune fille dont je vous parlais. En effet, nous n’avons pas, elle et moi, une brillante perspective ; et je ne puis songer à me marier avant d’être réellement en mesure de le faire. Jamais je ne voudrais, bien entendu, me plonger dans la pauvreté, dans la détresse, pour filer le parfait amour dans une chambre au troisième étage…

– Sans parler d’elle, aussi, fit observer Tom Pinch à demi-voix.

– Parfaitement juste, répliqua Martin, qui se leva pour se réchauffer le dos et s’appuya contre le bord de la cheminée. Sans parler d’elle aussi. Après ça, elle n’a pas grand’peine à se résigner aux nécessités de notre situation : d’abord, parce qu’elle m’aime beaucoup ; ensuite, parce que je lui fais là un grand sacrifice, car j’aurais pu trouver beaucoup mieux. »

Il s’écoula un long temps avant que Tom dit : « Certainement ; » si long, que Tom eût pu faire une sieste dans l’intervalle ; mais enfin il lâcha le mot.

« Mais ce n’est pas le tout. Voici, maintenant, une étrange coïncidence qui se rattache à la fin du récit de cette histoire d’amour. Vous vous rappelez ce que vous m’avez dit la nuit dernière, en venant ici, au sujet de votre jolie visiteuse de l’église ?

– Oui, assurément, dit Tom, se levant en sursaut de son tabouret et s’asseyant sur la chaise même que l’autre venait de quitter, afin de voir Martin en face ; certainement oui.

– C’était elle.

– J’avais deviné ce que vous alliez dire, s’écria Tom, le regard fixé sur lui et la voix émue ; ce n’est pas possible !

– Je vous dis que c’était elle, répéta le jeune homme. D’après ce que M. Pecksniff m’a raconté, je ne doute pas qu’elle ne soit venue ici et repartie avec mon grand-père ; ne buvez pas trop de ce vin sur ; vous verrez que vous allez vous donner une bonne colique, Pinch.

– J’ai peur qu’il ne soit pas très-sain, dit Tom, posant à terre son verre vidé qu’il tenait à la main. Ainsi c’était elle ?… »

Martin fit un signe d’assentiment et dit avec un air d’impatience fébrile que, s’il fût arrivé quelques jours plus tôt, il l’eût vue, et que maintenant elle devait être à des centaines de milles, on ne sait où. Puis, après avoir fait plusieurs fois le tour de la chambre, il se jeta dans un fauteuil et se mit à bouder comme un enfant gâté.

Tom Pinch avait le cœur compatissant au plus haut degré. Il ne pouvait supporter l’idée de voir du chagrin même à la personne la plus indifférente, encore moins à quelqu’un qui avait éveillé son affection et qui le traitait, à ce qu’il lui semblait du moins, avec sympathie et bienveillance. Quelles qu’eussent été ses pensées un peu auparavant, et, à en juger par l’expression de ses traits, elle avaient dû être d’une nature sérieuse, il les écarta aussitôt pour donner à son jeune ami le meilleur conseil, la consolation la plus efficace qu’il pût trouver.

« Tout s’arrangera avec le temps, dit-il, j’en suis sûr ; les malheurs que vous aurez éprouvés ne serviront qu’à vous attacher plus étroitement l’un à l’autre, dans des jours meilleurs. D’après tout ce que j’ai lu, les choses se passent toujours de la sorte, et il y a en moi un sentiment qui me dit qu’il est naturel et même utile qu’il en soit ainsi. Quand les choses ne vont pas comme nous voulons, ajouta Tom avec un sourire qui, en dépit de son visage humble et vulgaire, était plus agréable à voir que le plus brillant regard de la plus fière beauté ; quand les choses ne vont pas comme nous voulons, que faire ? nous n’y pouvons rien : il ne nous reste d’autre moyen que de prendre le temps comme il vient, d’en tirer le meilleur parti possible, à force de patience et de longanimité. Je ne possède aucun pouvoir et je n’ai pas besoin de vous l’apprendre, mais j’ai beaucoup de bonne volonté ; et, si jamais je puis vous être de quelque utilité en quoi que ce soit, combien je m’estimerais heureux !

– Merci !… dit Martin, lui pressant la main. Vous êtes un digne garçon, sur ma parole, et vous parlez de cœur. »

Après une pause d’un moment, il rapprocha encore son siège du feu et ajouta :

« Vous savez, naturellement je n’hésiterais pas à profiter de vos offres de services si vous pouviez m’être utile ; mais hélas !… »

Ici il se releva les cheveux avec un air d’impatience, et regarda Tom comme s’il voulait lui reprocher de n’être pas autre chose que ce qu’il était.

« Pour le secours que vous pouvez me prêter, dit-il, autant vaudrait, Pinch, m’adresser à la poêle à frire.

– Sauf cependant ma bonne volonté, dit doucement Tom.

– Oh ! certainement. Je pense naturellement comme vous. Si la bonne volonté comptait en ce monde, je ne manquerais pas de me servir de la vôtre. Pourtant en ce moment même vous pourriez faire quelque chose pour moi, si vous vouliez.

– Qu’est-ce ? demanda Tom.

– Me faire la lecture.

– J’en serai enchanté ! s’écria Tom, saisissant le chandelier avec enthousiasme. Excusez-moi si je vous laisse un instant dans l’obscurité ; je vais aller chercher tout de suite un livre. Qu’est-ce que vous préférez ?… Shakspeare ?

– Oui, répondit son ami, bâillant et s’étirant de son mieux. Oui, c’est cela. Je suis fatigué du mouvement de la journée et de la nouveauté de tout ce qui m’environne. En pareil cas, il n’y a pas, je crois, de plus grande jouissance au monde que de s’entendre faire la lecture jusqu’à ce que sommeil s’ensuive. Ça vous sera égal que je m’endorme, n’est-ce pas ?

– Oh ! certainement, s’écria Tom.

– Alors, commencez aussitôt qu’il vous plaira. Vous ne vous interromprez pas quand vous verrez que je m’assoupis, à moins que vous ne vous sentiez las ; car il est agréable aussi de s’éveiller peu à peu au même son de voix. En avez-vous jamais essayé ?

– Non, jamais.

– Eh bien ! vous le pourrez, un de ces jours, quand nous serons tous deux en bonnes dispositions. Ne vous inquiétez pas de me laisser dans l’obscurité ; dépêchez-vous. »

M. Pinch ne perdit pas de temps pour s’élancer dehors ; au bout d’une minute, il revint avec un des précieux volumes que supportait la tablette posée au-dessus de son lit. Pendant ce temps, Martin s’était donné une position aussi confortable que le permettaient les circonstances. Il avait construit devant le feu un sofa temporaire avec trois chaises, et, de plus, le tabouret de miss Mercy en guise d’oreiller ; et sur cet échafaudage il s’était étendu de tout son long.

« Ne lisez pas trop haut, s’il vous plaît, dit-il à Pinch.

– Non, non, dit Tom.

– Bien sûr, vous n’aurez pas froid ?

– Pas du tout, s’écria Tom.

– Alors je suis tout à fait prêt. »

En conséquence, M. Pinch, après avoir tourné les feuilles de son livre avec autant de soin que si ces feuilles eussent été des créatures animées et chéries, choisit son passage favori et commença la lecture. Il n’avait pas achevé une cinquantaine de lignes, que déjà son ami ronflait.

« Pauvre garçon !… dit Tom à voix basse, penchant sa tête pour le contempler à travers les barreaux des chaises. Il est encore bien jeune pour ressentir tant de chagrin. Quelle confiance, quelle générosité à lui de me livrer ainsi le secret de son cœur !… C’était donc elle… c’était elle ! »

Mais, se rappelant tout à coup leur convention, il reprit le poëme à l’endroit où il l’avait laissé, et poursuivit la lecture, oubliant toujours de moucher la chandelle, jusqu’à ce que la mèche ne fût plus qu’un champignon. Par degrés il s’intéressa lui-même à cette lecture au point d’oublier d’entretenir le feu ; négligence dont il ne fut averti que par Martin Chuzzlewit, qui, au bout d’une heure ou deux, tressaillit et cria en frissonnant :

« Comment ! il est presque éteint !… Je ne m’étonne pas si je rêvais que j’étais gelé. Vite, vite, du charbon. Quel drôle de corps vous êtes, Pinch !… »

Chapitre VII. Où M. Chevy Slyme fait voir l’indépendance de son caractère, et où le Dragon bleu perd un membre. §

Dès le lendemain, dans la matinée, Martin se mit à son plan de collège ; il apporta à ce travail tant d’ardeur et de facilité d’exécution, qu’il fournit à M. Pinch un motif de plus pour rendre hommage aux qualités naturelles du jeune gentleman, et lui reconnaître une immense supériorité sur lui. Le nouvel élève reçut très-gracieusement les compliments de Tom ; et comme, de son côté, il avait conçu pour lui une estime réelle, il lui prédit qu’ils resteraient les meilleurs amis du monde, et qu’aucun d’eux, il en était certain (mais Tom en était plus convaincu que personne) n’aurait jamais lieu de regretter le jour où ils avaient fait connaissance. M. Pinch fut enchanté de l’entendre parler ainsi, si enchanté en recevant ces chaleureuses assurances d’amitié et de protection, qu’il ne trouvait pas d’expression pour traduire le plaisir qu’il en éprouvait. Et, à propos de cette amitié, nous ferons remarquer qu’elle semblait par sa nature, promettre plus de durée que bien des associations fondées sur des serments solennels : car, aussi longtemps que des deux parties l’une devait se plaire à exercer son patronage, et l’autre à le subir (or c’était l’essence même du caractère des deux nouveaux amis), il n’était guère probable de voir surgir entre eux, pour rompre leur alliance, ces deux démons fraternels qu’on appelle l’Envie et l’Orgueil. Ainsi, dans bien des cas, pour l’amitié, ou du moins pour ce qui en a le nom, il faut retourner le vieil axiome et dire : « Qui ne ressemble pas s’assemble. »

Les deux jeunes gens étaient fort occupés dans l’après-midi qui suivit le départ de la famille. Martin dressait son plan de collège, et Tom balançait des comptes de revenus, en déduisant sur les chiffres la commission de M. Pecksniff, opération abstraite dans laquelle il était passablement dérangé par l’habitude qu’avait son ami de siffler comme un merle tout en dessinant. Ils ne furent pas médiocrement surpris de voir se glisser dans ce sanctuaire du génie, sans avertissement préalable une tête humaine qui, malgré son poil hérissé, sa physionomie peu rassurante, leur adressait, du seuil de la porte, un sourire affable, avec une expression combinée de finesse, de sympathie et de bienveillance.

« Je ne suis pas très-laborieux par moi-même, mes gentlemen, dit la tête, mais je sais apprécier cette qualité chez les autres. Je voudrais vieillir et grisonner, si ce n’était déjà fait, en compagnie du génie, l’un des plus adorables privilèges de l’esprit humain. Sur mon âme, je rends grâce à mon ami Pecksniff de m’avoir procuré la contemplation du délicieux tableau que vous présentez là. Vous me rappelez Whittington, avant qu’il fût devenu trois fois lord-maire de Londres ! Je vous en donne ma parole d’honneur immaculé, vous me rappelez tout à fait ce personnage historique : vous êtes une paire de Whittington, mes gentlemen, sauf le chat, et je ne me plains pas de cette exception ; elle m’est, au contraire, fort agréable, car je ne sympathise point avec la race féline. Je me nomme Tigg. Comment vous portez-vous ? »

Martin chercha une explication dans le regard de M. Pinch ; et Tom, qui jamais de sa vie n’avait vu M. Tigg, interrogea des yeux ce gentleman lui-même.

« Chevy Slyme ! dit M. Tigg, qui comprit son embarras, et lui envoya de la main gauche un baiser en signe d’amitié. Vous n’aurez plus d’incertitude à cet égard, quand je vous aurai annoncé que je suis l’agent accrédité de Chevy Slyme, l’ambassadeur de la cour de Chiv !… Ha ! ha ! ha !

– Hé ! demanda Martin, que ce nom bien connu avait fait tressaillir, que me veut-il, je vous prie ?

– Si vous vous nommez Pinch…

– Nullement, interrompit Martin. Voici M. Pinch.

– Si c’est là M. Pinch, s’écria Tigg, baisant de nouveau sa main et se mettant à suivre sa tête dans la chambre, il me permettra de dire que j’estime et respecte fort son caractère, que m’a beaucoup vanté mon ami Pecksniff, et que j’apprécie profondément son talent sur l’orgue, quoique, pardonnez-moi cette expression, je n’en pince pas moi-même. Si c’est là M. Pinch, je prendrai la liberté d’émettre l’espérance qu’il est en bonne santé et n’éprouve aucune incommodité du vent d’est.

– Je vous remercie, dit Tom. Je me porte très-bien.

– Cela me charme, répliqua Tigg. Allons, ajouta-t-il, couvant ses lèvres avec la paume de sa main et les appliquant tout près de l’oreille de M. Pinch, je suis venu pour la lettre.

– Pour la lettre ? répéta tout haut M. Pinch ; quelle lettre ? »

Ce fut avec la même précaution que Tigg lui glissa cette réponse :

« La lettre que mon ami Pecksniff a écrite pour Chevy Slyme, esquire, et qu’il vous a laissée.

– Il ne m’a pas laissé de lettre, dit Tom.

– Motus ! s’écria l’autre. C’est absolument la même chose, bien que mon ami Pecksniff n’ait pas agi aussi délicatement que je l’eusse désiré. Je viens pour l’argent.

– L’argent !… fit Tom épouvanté.

– Précisément, » dit M. Tigg.

Il toucha deux ou trois fois Tom à la poitrine, en lui adressant plusieurs signes d’intelligence, comme s’il voulait dire : « Nous nous entendons parfaitement l’un l’autre ; il est inutile de divulguer cette circonstance devant un tiers ; et je considèrerai comme une marque d’obligeance particulière la complaisance qu’aura M. Pinch de me glisser sans bruit cette somme dans la main. »

Cependant M. Pinch, stupéfait devant cette démarche inexplicable, pour lui du moins, déclara aussitôt et ouvertement qu’il devait y avoir quelque méprise ; qu’il n’avait reçu aucune commission qui eût le moins du monde rapport à M. Tigg ou à son ami.

M. Tigg, ayant entendu cette déclaration, pria gravement M. Pinch d’avoir l’extrême bonté de la répéter ; et, à mesure que Tom la reproduisait en termes plus explicites encore, de manière à ne pouvoir laisser subsister de doute, il secouait solennellement la tête après chaque parole. La seconde déclaration étant bien et dûment achevée, M. Tigg s’assit sans façon sur une chaise, et adressa aux deux jeunes gens l’allocution suivante :

« Alors, mes gentlemen, je vous dirai ce qui en est. Il y a en ce moment, dans ce pays même, un astre admirable de talent et de génie, qui, par suite de ce que je ne puis désigner autrement que comme la coupable négligence de mon ami Pecksniff, est plongé dans une situation si terrible que la civilisation du XIXe siècle permet à peine de le croire. Il y a aujourd’hui, en ce moment, dans ce village, au Dragon bleu, remarquez bien, une auberge, une méchante, une vile auberge, une auberge toute boueuse, empestée de fumée de pipe ; il y a un individu de qui l’on peut dire, dans la langue des poëtes :

Qu’il n’est que lui qui puisse approcher de lui-même.

» Et cet individu est détenu, faute de pouvoir payer la carte. Ha ! ha ! ha ! pour acquitter la carte ! Oui, je répète ces mots, pour acquitter sa carte de dépense ! Maintenant, nous connaissons le Livre des Martyrs, de Fox ; nous avons entendu parler de la Cour des requêtes et de la Chambre étoilée ; mais nul homme, soit vivant, soit mort, ne me contredira, si j’affirme que mon ami Chevy Slyme, se voyant retenu en nantissement pour sa carte, souffre comme un damné ; il en est, tranchons le mot, furieux comme un dindon. »

Martin et M. Pinch se regardèrent d’abord mutuellement, puis reportèrent leurs yeux sur M. Tigg, qui, les bras croisés sur sa poitrine, les contemplait d’un air de découragement amer.

« Ne vous y méprenez pas, mes gentlemen, dit-il, en avançant sa main droite. S’il se fût agi d’autre chose que d’une note de dépense, j’en aurais fait mon deuil, et j’eusse pu conserver encore pour l’humanité quelque sentiment d’estime. Mais quand un homme tel que mon ami Slyme est retenu prisonnier pour un écot, une chose misérable en elle-même, une chose ignoble qu’on marque sur une ardoise ou qu’on écrit à la craie derrière une porte, je sens que le ressort de la grande machine doit se détraquer par quelque côté, que l’harmonie de la société est ébranlée, et qu’il n’est plus permis de se fier aux premiers principes de l’ordre. Bref, mes gentlemen, ajouta M. Tigg en imprimant à ses mains comme à sa tête un mouvement de moulinet, quand un homme tel que Slyme est retenu prisonnier pour une note de dépense, je rejette les croyances superstitieuses des siècles, et je n’admets plus rien. Je ne crois pas même que je ne croie pas, le diable m’emporte !

– J’en suis assurément bien fâché, dit Tom après un moment de silence ; mais M. Pecksniff ne m’a rien prescrit à cet égard, et je ne puis agir sans son ordre. Ne vaudrait-il pas mieux, monsieur, que vous allassiez à… l’endroit d’où vous venez, chercher vous-même de l’argent, afin de payer pour votre ami ?

– Hé ! comment le pourrais-je, lorsque je suis également prisonnier, s’écria M. Tigg, et lorsque, grâce à l’étonnante et, je puis ajouter, coupable négligence de mon ami Pecksniff, je n’ai pas même de quoi payer la voiture ? »

Tom songea à rappeler au gentleman, qui sans doute en avait, dans son agitation, oublié cette circonstance, qu’il y avait dans le pays un bureau de poste, et que, s’il écrivait soit à un ami, soit à une personne quelconque de lui envoyer de l’argent, la somme ne se perdrait probablement pas en route, et qu’enfin, à tout risque, ce moyen extrême méritait qu’on l’essayât. Mais sa bonne nature lui souffla quelques mauvaises raisons pour s’abstenir d’émettre cet avis. Il se borna donc à demander :

« Vous dites, monsieur, que vous êtes également retenu prisonnier ?

– Venez par ici, dit M. Tigg en se levant. Vous me permettrez, n’est-ce pas, d’ouvrir pour un moment cette croisée ?

– Oui, certainement.

– Très-bien, dit M. Tigg, qui fit jouer le châssis. Voyez-vous en bas un drôle en cravate rouge et sans gilet ?

– Oui, je le vois, dit Tom. C’est Mark Tapley.

– Mark Tapley ?… Eh bien ! non-seulement ce Mark Tapley a eu l’extrême politesse de me suivre jusqu’ici, mais encore il m’attend, afin de me ramener au logis. Et pour cette marque d’attention, monsieur, ajouta M. Tigg en caressant sa moustache, je vous jure qu’il vaudrait mieux pour Mark Tapley que Mme Tapley, dans son enfance, l’eût étouffé, à force de le gorger de son lait maternel, plutôt que de prolonger jusqu’aujourd’hui sa maudite existence. »

M. Pinch, malgré l’épouvante que lui causa cette menace terrible, trouva cependant assez de voix pour appeler Mark et l’inviter à monter. Celui-ci s’empressa d’obéir à cet ordre : Tom et M. Tigg n’étaient pas plutôt rentrés dans l’intérieur de la chambre, après avoir fermé la fenêtre, que Mark parut devant eux.

« Venez, Mark, dit M. Pinch. Pour Dieu ! qu’y a-t-il donc entre Mme Lupin et ce gentleman ?

– Quel gentleman, monsieur ? demanda Mark. Je ne vois pas de gentleman ici, sauf vous, monsieur, et le nouveau gentleman que voici (c’était Martin, à qui il adressa un salut assez rude), et ni vous ni monsieur n’avez, je pense, à vous plaindre de Mme Lupin, monsieur Pinch ?

– Il ne s’agit pas de ça, Mark !… s’écria Tom. Vous voyez monsieur…

– Tigg, acheva l’ami de Chevy, attendez un peu. Je vais l’assommer, ce ne sera pas long.

– Oh ! lui ? répliqua Mark avec un air de dédain prononcé. Certainement, je le vois ; je le verrais encore un peu mieux s’il se rasait la barbe et se faisait couper les cheveux. »

M. Tigg secoua sa tête d’une manière féroce et se frappa la poitrine.

« C’est pas la peine, dit Mark. Vous aurez beau taper de ce côté, vous n’obtiendrez pas de réponse. Je connais la chose. Il n’y a là que la ouate, et encore elle est toute crasseuse.

– Allons, allons, Mark, dit M. Pinch, s’interposant pour prévenir les hostilités, répondez à ma demande. J’espère que vous n’êtes pas en colère ?

– En colère, moi, monsieur ! s’écria Mark avec un rire grimaçant. Certes, non. Il y a bien quelque petit mérite, tout petit qu’il soit, à rester jovial et de bonne humeur quand on voit des gaillards comme celui-là venir rôder aux alentours comme des lions rugissants, de ces lions qui n’ont du lion que le rugissement et la crinière. Vous me demandez, monsieur, ce qu’il y a entre lui et Mme Lupin ? Eh bien ! entre lui et Mme Lupin, il y a une note de dépense. Et je pense que Mme Lupin les traite bien, lui et son ami, en ne leur doublant point les prix pour le tort qu’ils causent au Dragon par leur présence. Telle est mon opinion. Je ne voudrais pas avoir chez moi un pareil garnement, quand même on me payerait par semaine au taux des chambres pendant les courses. Rien que de regarder dans la cave, il est dans le cas de faire surir la bière dans les barils ; certainement qu’il la ferait tourner ; et, pour peu qu’il ait de jugement, il ne peut pas dire le contraire.

– Vous ne répondez pas à ma question, Mark, fit observer M. Pinch.

– Ma foi, monsieur, je ne sais pas trop si je puis vous répondre autre chose. Lui et son ami sont descendus et ont séjourné à la Lune et les Étoiles jusqu’à concurrence d’un bon petit mémoire : et alors, ils sont descendus et ont séjourné chez nous pour en faire autant. Ces escrocs-là, ça n’est pas rare, monsieur Pinch ; ce n’est pas là ce que je lui reproche, à ce vaurien, mais c’est son insolence ; Il n’y a rien d’assez bon pour lui ; il croit que toutes les femmes se meurent d’amour pour sa personne et qu’elles sont bien récompensées s’il leur cligne de l’œil ; tous les hommes sont faits pour recevoir des ordres. Comme si ce n’était pas assez assommant, il me dit ce matin avec son petit ton engageant : « Nous partons ce soir, mon garçon. – Vous partez, monsieur ? que je lui dis. Peut-être désirez-vous qu’on fasse votre note, monsieur ? – Oh ! non, mon garçon, qu’il me dit ; ne vous en occupez pas. Je donnerai à Pecksniff des ordres pour régler ça. » À quoi le Dragon répond : « Merci, monsieur, c’est trop de bonté, c’est trop d’honneur que vous nous faites ; mais, comme nous n’avons pas de renseignements avantageux sur vous, et que vous voyagez sans bagages, et comme aussi M. Pecksniff n’est pas chez lui (vous ignoriez peut-être cette circonstance), nous préférons quelque chose de plus solide. » Et voilà où en est l’affaire. Et je demande, ajouta M. Tapley en montrant, pour conclure, M. Tigg du bout de son chapeau, je demande à tous messieurs et dames, pourvus d’un tant soit peu de bon sens, de me dire s’il ont, oui ou non, jamais vu un garnement d’aussi mauvaise mine ! »

Martin voulut, à son tour, intervenir entre ce discours candide et sans artifice, et les anathèmes flétrissants que M. Tigg s’apprêtait à lancer en réponse.

« Veuillez m’apprendre, dit-il, à combien se monte la dette.

– Comme argent, monsieur, c’est peu de chose, répondit Mark, trois guinées seulement ; mais il n’y a pas que ça ; c’est l’ins…

– Oui, oui, interrompit Martin. Vous nous l’avez dit déjà. Pinch, un mot.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda Tom, se retirant avec lui dans un coin de la chambre.

– Tout simplement ceci : j’ai honte de le dire, M. Slyme est un de mes parents, sur le compte duquel il ne m’est jamais revenu rien de bon, je n’ai pas besoin qu’il reste dans mon voisinage, et je crois que trois ou quatre guinées ne seraient pas de trop pour s’en débarrasser. Vous n’avez pas assez d’argent pour payer ce mémoire, je suppose ? »

Tom secoua la tête de manière à ne pas laisser douter de sa complète sincérité.

« C’est malheureux, car je suis pauvre aussi ; et, dans le cas où vous eussiez eu cette somme, je vous l’eusse empruntée. Mais si nous informions l’hôtesse que nous nous chargeons de la payer, je présume que cela reviendrait au même.

– Ô mon Dieu, oui ! dit Tom. Elle me connaît, Dieu merci !

– En ce cas, allons tout de suite régler ça et nous délivrer de leur compagnie ; le plus tôt sera le mieux. Comme jusqu’ici c’est vous qui avez soutenu la conversation avec ce gentleman, peut-être voudrez-vous bien lui faire part de notre projet. N’est-il pas vrai ? »

M. Pinch y consentit. Il apprit tout à M. Tigg, qui, en retour, lui pressa chaudement la main, en lui donnant l’assurance que sa foi en toute chose lui était revenue pleine et entière. Ce n’était pas tant, dit-il, pour le bienfait momentané de ce secours qu’il appréciait sa conduite, que pour la mise en évidence de ce principe élevé, à savoir que les natures généreuses comprennent les natures généreuses, et que la vraie grandeur d’âme sympathise avec la vraie grandeur d’âme dans tout l’univers. Cela lui prouvait, dit-il, que, comme lui, ils admiraient le génie, même lorsqu’il s’y joignait un peu de cet alliage parfois apparent dans le métal précieux de son ami Slyme : au nom de cet ami, il les remerciait avec autant de chaleur et d’empressement que si c’était sa propre affaire. Interrompu dans sa harangue par un mouvement général qui l’entraînait vers l’escalier, il s’accrocha, en arrivant à la porte de la rue, au pan de la redingote de M. Pinch, comme pour se garantir contre toute autre interruption, et fit subir à ce gentleman une nouvelle tirade de haute éloquence, jusqu’au moment où ils arrivèrent au Dragon. Mark et Martin les avaient suivis de près.

L’hôtesse aux joues de roses n’eut besoin que d’un mot de M. Pinch pour accorder la clef des champs à ses deux locataires, car elle n’avait qu’un désir, c’était de s’en débarrasser à tout prix. Et, de fait, leur courte détention avait été due surtout à l’initiative de M. Tapley ; car il détestait, par tempérament, les faiseurs d’embarras qui avaient les coudes percés, et avait en particulier conçu de l’aversion pour M. Tigg et son ami, comme des échantillons de première qualité de ces chevaliers d’industrie. L’affaire étant ainsi arrangée à l’amiable, M. Pinch et Martin allaient se retirer aussitôt, sans les instances que leur fit M. Tigg pour lui accorder l’honneur de les présenter à son ami Slyme. Cédant en partie à son obsession, en partie à leur propre curiosité, ils se laissèrent conduire auprès de ce gentleman éminent.

Il était occupé à méditer sur les restes d’un carafon d’eau-de-vie de la veille et à faire, tout pensif, une série de ronds sur la table avec le pied humide de son verre à boire. Comme il avait maintenant l’oreille basse ! mais cela n’empêchait pas qu’il n’eût été dans son temps la fleur des pois. Il avait hardiment étalé les prétentions d’un homme de goût exquis, un homme d’avenir. Le fonds de commerce exigé pour établir un amateur dans cette spécialité est peu coûteux et tient très-peu de place ; un tic nasal et une ondulation de la lèvre assez prononcée pour composer un ricanement passable, répondent amplement à toutes les exigences de l’état. Mais, par malheur, ce rejeton du tronc des Chuzzlewit, paresseux et négligent de sa nature, avait dissipé tout ce qu’il possédait, quand il prit le parti de s’ériger ouvertement en professeur de goût pour gagner sa vie. Reconnaissant trop tard que, pour réussir dans cet emploi, il fallait quelque chose de plus que ses honorables précédents, il était rapidement tombé au niveau de sa position actuelle, ne conservant rien du passé que son orgueil et sa mauvaise humeur, et semblait n’avoir plus d’existence personnelle, ayant mis le tout en communauté avec son ami Tigg. Il était donc, pour le moment, si abject et si pitoyable, et en même temps si stupide, si insolent, si misérable et si vaniteux, que l’ami parasite paraissait un homme en comparaison du patron.

« Chiv, dit M. Tigg, le frappant sur l’épaule, comme mon ami Pecksniff ne se trouvait point chez lui, j’ai arrangé notre petite affaire avec M. Pinch et son ami. Je vous présente M. Pinch et son ami, M. Chevy Slyme. Chiv, M. Pinch et son ami !

– Avec cela que nous sommes en position favorable pour être présentés à des étrangers ! dit Chevy Slyme, tournant vers Tom Pinch ses yeux injectés de sang. Je suis bien l’homme le plus malheureux qu’il y ait dans le monde ! »

Tom le pria de ne faire aucune allusion à ce petit service ; et par discrétion, en le voyant si abattu, il allait se retirer, suivi de Martin, après un moment d’embarras. Mais M. Tigg les conjura si instamment, soit en toussant, soit par gestes, de rester dans l’ombre de la porte, qu’ils consentirent à s’y arrêter.

« Je jure, s’écria M. Slyme, donnant du poing un coup mal assuré sur la table, puis posant avec mollesse sa tête contre sa main, tandis que quelques larmes d’ivrogne suintaient de ses yeux ; je jure que je suis la créature la plus misérable, de mémoire d’homme. La société tout entière conspire contre moi. Je suis l’homme le plus lettré qui existe. Je suis plein d’érudition classique, je suis plein de génie ; je suis plein de connaissances, je suis plein d’aperçus nouveaux sur tout sujet ; et pourtant, voyez ma situation ! En ce moment, je suis l’obligé de deux étrangers pour une note d’auberge ! »

M. Tigg remplit le verre de Slyme, le lui remit en main, et fit signe aux deux visiteurs qu’ils ne tarderaient pas à voir son ami sous un jour plus favorable.

« Je suis l’obligé de deux étrangers pour une note d’auberge !… répéta M. Slyme, après avoir saisi son verre d’un air boudeur. Ah ! très-bien ! Et pendant ce temps, une foule de charlatans arrivent à la célébrité ! des gens qui ne sont pas plus à ma hauteur que… Tigg, je vous prends à témoin qu’on ne traite pas un chien comme je suis traité dans ce monde ingrat et perfide. »

Et, poussant un gémissement assez semblable au hurlement que fait entendre l’animal dont il venait de parler dans son état d’humiliation le plus désespéré, M. Slyme porta de nouveau son verre à sa bouche. Il y puisa quelque énergie ; car, après avoir posé le verre, il se mit à rire dédaigneusement. Là-dessus, M. Tigg adressa encore aux visiteurs les gestes les plus expressifs, comme pour les prévenir que l’instant était venu où Chiv allait leur apparaître dans toute sa grandeur.

« Ha ! ha ! ha ! dit en riant M. Slyme. Moi, l’obligé de deux étrangers pour une note d’auberge ! Et quand je pense, Tigg, que j’ai un oncle opulent, qui pourrait acheter les oncles de cinquante étrangers ! L’ai-je, ou ne l’ai-je pas ? Je suis de bonne famille, ce me semble ? En suis-je, ou n’en suis-je pas ? Je ne suis pas, je crois, un homme d’une capacité commune, d’un mérite ordinaire. Le suis-je, ou ne le suis-je pas ?

– Vous êtes, mon cher Chiv, dit M. Tigg, l’aloès américain de l’espèce humaine, l’aloès qui ne fleurit qu’une fois tous les cent ans !

– Ha ! ha ! ha ! ricana de nouveau M. Slyme. Moi, l’obligé de deux étrangers pour une note d’auberge ! Moi, l’obligé de deux apprentis architectes, de deux individus qui mesurent le terrain avec des chaînes de fer et construisent des maisons comme des maçons ! Apprenez-moi les noms de ces deux apprentis. Comment ont-ils le front de m’obliger ?… »

M. Tigg était presque confondu d’admiration devant ce noble trait du caractère de son ami, comme il le témoigna à M. Pinch dans un petit ballet-pantomime, expression spontanée de son enthousiasme en délire.

« Je leur apprendrai, s’écria Chevy Slyme, j’apprendrai à tous les hommes que je n’ai pas une de ces natures basses, rampantes, soumises, qu’ils rencontrent communément. J’ai un esprit indépendant. J’ai un cœur qui bat dans ma poitrine. J’ai une âme qui s’élève au-dessus des considérations de ce monde.

– Ô Chiv ! Chiv ! murmura M. Tigg, vous avez une noble et indépendante nature, Chiv !

– Vous, monsieur, à la bonne heure ! vous pouvez aller si bon vous semble, dit M. Slyme courroucé, emprunter de l’argent pour des dépenses de voyage : mais, quels que soient ceux auxquels vous empruntez, apprenez-leur que je possède un esprit altier, un esprit fier, qu’il y a dans ma nature délicate des cordes sensibles qui ne supportent point de patronage. Entendez-vous ? Dites-leur que je les déteste, et que c’est comme ça que je prétends garder ma dignité ; dites-leur que jamais homme ne s’est respecté plus que moi. »

Il eût pu ajouter qu’il détestait deux sortes d’hommes : tous ceux qui l’obligeaient, et tous ceux qui étaient plus heureux que lui, comme si, dans l’un et l’autre cas, leur position était une insulte à un personnage d’un mérite aussi distingué que le sien. Mais il n’ajouta rien : car, immédiatement après ces belles paroles, M. Slyme, cet homme d’un esprit trop altier pour travailler, pour demander, pour emprunter ou pour voler, et cependant assez bas pour permettre qu’on travaillât, qu’on empruntât, qu’on demandât ou qu’on volât en sa faveur, pourvu qu’on lui tirât les marrons du feu ; trop insolent pour flatter la main qui le nourrissait, mais assez lâche pour la mordre et la déchirer dans l’ombre ; immédiatement après ces belles paroles, disons-nous, M. Slyme laissa tomber sa tête en avant sur la table, et fut pris d’un sommeil subit.

« Y eut-il jamais, s’écria M. Tigg en allant rejoindre les deux jeunes gens et fermant soigneusement la porte derrière lui, un esprit aussi indépendant que celui de cet être extraordinaire ? Y eut-il jamais un homme qui possédât un tour de pensée aussi classique et une simplicité de nature plus sénatoriale ? Y eut-il jamais chez aucun homme un tel flux d’éloquence ? Je vous le demande, mes gentlemen, n’eût-il pas été digne de s’asseoir sur le trépied, dans les siècles antiques, et n’eût-il pas eu le plus ample don de prophétie, pourvu qu’on lui fournît d’abord, aux frais du public, une ration de grog au gin ? »

M. Pinch se disposait à combattre avec sa douceur accoutumée cette dernière proposition quand, s’apercevant que son compagnon était déjà au bas de l’escalier, il se mit en devoir de le suivre.

– Vous ne partez pas, monsieur Pinch ? dit Tigg.

– Pardon, dit Tom. Ne me reconduisez pas, merci.

– C’est que j’aurais aimé à vous glisser un tout petit mot en particulier, monsieur Pinch, dit Tigg le poursuivant. Une minute de votre compagnie sur le terrain du jeu de quilles me ferait grand bien au cœur. Puis-je solliciter de vous cette faveur ?

– Oh ! certainement, répondit Tom, si réellement vous le désirez. »

Il se rendit avec M. Tigg dans l’endroit en question. Là, ce gentleman tira de son chapeau quelque chose qui ressemblait au débris fossile d’un mouchoir de poche antédiluvien, et s’en servit pour s’essuyer les yeux.

« Vous ne m’avez pas vu aujourd’hui, dit-il, sous un aspect favorable.

– Qu’il ne soit plus question de cela, je vous en prie, dit Tom.

– Non, non s’écria Tigg ; je persiste dans mon opinion. Si vous aviez pu me voir, monsieur Pinch, à la tête de mon régiment de la côte d’Afrique, chargeant en bataillon carré avec les femmes, les enfants et toute la batterie de cuisine du corps au milieu, vous ne m’auriez pas reconnu. Vous m’eussiez estimé, monsieur. »

Tom avait certaines idées à lui, au sujet de la gloire ; et par conséquent il ne fut pas tout à fait aussi enthousiasmé par ce tableau que l’eût souhaité M. Tigg.

« Mais il ne s’agit pas de cela ! dit ce gentleman. L’écolier qui, en écrivant à ses parents, leur décrit le lait baptisé d’eau qu’on lui donne à déjeuner, ne manque pas de dire, pour ce qui est de ça : « C’est là le côté faible. » Eh bien ! c’est vrai ; moi aussi j’ai ma faiblesse, je le sais bien, et je vous en demande pardon. Monsieur, vous avez vu mon ami Slyme ?

– Sans doute, dit M. Pinch.

– Monsieur, mon ami Slyme a dû vous faire impression ?

– Une impression assez peu agréable, je dois l’avouer, répondit Tom après un instant d’hésitation.

– Je suis peiné de ce que vous me dites là, s’écria M. Tigg, le retenant par les deux revers de sa redingote ; mais je ne suis pas surpris de voir que vous ayez cette opinion, car c’est aussi mon sentiment. Mais, monsieur Pinch, bien que je ne sois qu’un homme vulgaire et sans idées, je puis honorer la Pensée. J’honore la Pensée en suivant partout mon ami. À vous, plus qu’à tout autre homme, monsieur Pinch, j’ai le droit de faire appel en faveur de la Pensée, quand elle n’a pas le moyen de se produire avantageusement dans le monde. Ainsi, monsieur, si ce n’est pas pour moi, qui n’ai rien à attendre de vous, du moins pour mon malheureux, sensible et indépendant ami, qui a des titres à votre compassion, permettez que je vous demande de me prêter trois demi-couronnes. C’est trois demi-couronnes que je vous demande à haute et intelligible voix et sans rougir. Je vous les demande presque comme un droit ; et, si je ne craignais de vous blesser et de vous fâcher par cette considération mesquine et sordide, je vous dirais que je vous les renverrai par la poste, d’ici à huit jours, sans faute. »

M. Pinch tira de sa poche une bourse de cuir rouge fané, garnie d’un fermoir d’acier, et qui, selon toute probabilité, venait de feu sa grand’mère. Il s’y trouvait en tout une demi-guinée. C’était l’unique fortune de Tom jusqu’au trimestre suivant.

« Encore un mot ! s’écria M. Tigg qui avait suivi son mouvement d’un regard attentif. J’allais justement vous dire que pour les facilités de l’envoi par la poste, vous ne pouviez rien faire de mieux que de nous donner de l’or. Je vous remercie. L’adresse, je suppose, à M. Pinch chez M. Pecksniff. C’est bien cela, n’est-ce pas ?

– Oui, dit Tom. Mais je préfère que vous ajoutiez Esquire au nom de M. Pecksniff. Écrivez-moi donc ainsi : Chez M. Seth Pecksniff, Esquire.

Chez M. Seth Pecksniff, Esquire, répéta M. Tigg, prenant note exacte avec un méchant bout de crayon. Nous avons dit : sous huit jours ?

– Oui, ou bien de lundi en huit, si vous voulez, répondit Tom.

– Non, non, je vous demande pardon. Ce n’est pas lundi. Si nous stipulons pour huit jours, c’est samedi jour d’échéance. Est-ce entendu pour huit jours ?

– Puisque vous paraissez le désirer, dit Tom, soit. »

M. Tigg ajouta cette clause sur son mémorandum, relut tout bas la note entière en fronçant gravement les sourcils ; et, pour que l’arrangement fût encore plus régulier et plus correct, il apposa ses initiales sur le feuillet. Cette opération accomplie, il affirma à M. Pinch que tout était parfaitement en règle ; puis il partit, après lui avoir donné une chaude poignée de main.

Tom n’était pas bien sûr que Martin ne trouverait pas moyen de le plaisanter sur les résultats de cette conférence ; aussi n’était-il pas pressé en ce moment d’aller retrouver son ami. Il fit donc quelques tours sur le terrain du jeu de quilles, et ne rentra pas à l’auberge avant que MM. Tigg et Slyme l’eussent quittée. Embusqués derrière une fenêtre, Martin et Mark guettaient leur sortie. Mark indiqua du doigt à M. Pinch les deux voyageurs qui s’éloignaient, et lui adressa les observations suivantes :

« Je me disais, monsieur, que, s’il y avait moyen de vivre à ce métier, ce serait mon ballot de servir de pareils individus ; ça serait encore plus triste que de creuser des fosses et, par conséquent, ça vaudrait encore mieux.

– Mais ce qui vaudrait mieux encore, Mark, ce serait de rester ici, dit Tom. Suivez donc mon conseil, vous êtes bien ici : restez-y.

– Il est trop tard, monsieur, dit Tom, pour suivre votre conseil. J’ai déclaré la chose hier à la bourgeoise. Je pars demain.

– Demain !… s’écria M. Pinch. Où allez-vous ?

– J’irai à Londres, monsieur.

– Pour y faire quoi ? demanda M. Pinch.

– Ah ! mais je ne sais pas encore, monsieur. Le jour où je vous ai ouvert mon cœur, il ne s’est rien présenté à ma convenance. Toutes les occupations auxquelles j’avais songé étaient trop amusantes : il n’y avait aucun mérite à les prendre. Je suppose que je vais chercher à me placer dans quelque maison bourgeoise. Peut-être aurais-je autant de mal qu’il m’en faut dans une famille d’une dévotion sérieuse, monsieur Pinch.

– Peut-être, Mark, votre humeur ne serait-elle pas beaucoup du goût d’une famille d’une dévotion sérieuse.

– C’est possible, monsieur. Si je pouvais trouver une famille vicieuse, cela vaudrait peut-être mieux, j’aurais lieu de m’estimer moi-même. Mais la difficulté est de s’assurer du terrain, parce qu’un jeune homme ne peut aisément faire connaître par avis qu’il a besoin d’une place, et qu’à ses yeux la question des gages n’est pas aussi importante qu’une position désagréable. Croyez-vous que cela se puisse, monsieur ?

– Non certes, dit M. Pinch. Je ne vous donnerais pas ce conseil.

– Une famille d’envieux à la figure livide, poursuivit Mark ; ou une famille de querelleurs, ou une famille de médisants, ou même une bonne famille de chenapans, m’ouvrirait un champ d’action où je pourrais faire quelque chose. Ah ! l’homme de tous qui m’aurait le mieux convenu, c’était le vieux gentleman qui est arrivé ici malade : voilà un caractère difficile !… Enfin je vais voir comment la chance tournera, monsieur, et j’espère attraper ce qu’il y aura de pis.

– Alors vous êtes déterminé à partir ? dit M. Pinch.

– Ma malle est déjà en route sur la diligence, monsieur ; pour moi, je ferai un bout de chemin à pied demain matin, et je prendrai la diligence lorsqu’elle me rattrapera. Ainsi je vous souhaite le bonjour, monsieur Pinch, et à vous aussi, monsieur, et toutes sortes de chance et de bonheur !… »

Les deux jeunes gens lui rendirent en riant son salut et regagnèrent leur logis bras dessus bras dessous. Chemin faisant, M. Pinch communiqua à son nouvel ami de plus amples détails, connus de nos lecteurs, sur la bizarre aversion de Mark Tapley pour une vie paisible et tranquille.

Cependant Mark, se doutant que sa maîtresse était peinée de son départ, et craignant de ne pouvoir répondre des suites d’un tête-à-tête prolongé dans le comptoir, se tint obstinément hors de la présence de Mme Lupin toute l’après-midi, ainsi que toute la soirée. Dans cette tactique de général habile, il eut pour auxiliaire l’affluence considérable de gens qui se pressèrent dans le salon de l’auberge : car la nouvelle de sa résolution s’étant répandue au dehors, il y eut une foule toute la soirée ; on lui porta force santés, et le cliquetis des verres et des pots se prolongea sans interruption. Enfin, la nuit venue, on ferma la maison ; et Mark, ne trouvant plus de diversion, prit la meilleure contenance possible et alla bravement au comptoir.

« Si je la regarde, se dit Mark, je suis perdu. Je sens mon cœur battre.

– Vous voici donc enfin ! dit Mme Lupin.

– Oui, dit Mark, me voilà !

– Et vous êtes déterminé à nous quitter, Mark ? s’écria Mme Lupin.

– Mais oui, répondit Mark, fixant résolûment ses yeux sur le parquet.

– Je pensais, poursuivit l’hôtesse avec une hésitation toute séduisante, que vous aimiez le Dragon ?

– Oui, je l’aime, dit Mark.

– Alors, poursuivit l’hôtesse, et cette question était assez naturelle, pourquoi le quittez-vous ? »

Mais comme il ne fit aucune réponse à la question, même en l’entendant répéter une seconde fois, Mme Lupin lui mit son argent dans la main en lui demandant sans aigreur, bien au contraire, ce qu’il allait prendre.

On dit communément qu’il y a des choses qui sont plus fortes que vous. Cette question était du nombre apparemment, surtout posée de cette manière, dans ce moment et par cette personne, car ce fut pour Mark le coup de grâce. Il leva les yeux malgré lui ; et une fois levés, il ne les baissa plus, en voyant là, devant lui, en personne, dans le comptoir, l’amour vivant, c’est-à-dire la plus charmante de toutes les hôtesses à la taille bien prise, aux formes arrondies, aux joues fleuries, aux yeux animés, au menton orné d’une fossette, qui jamais aient brillé dans le monde, une vraie rose, un ananas en chair et en os.

« Eh bien ! dit Mark, déposant en un moment toute sa contrainte et passant son bras autour du corsage de l’hôtesse, ce dont elle ne s’offensa pas, car elle savait que c’était un bon et honnête jeune homme, je vais vous dire : si je prenais ce que j’aime le mieux, je vous prendrais. Si je songeais seulement à ce qui vaut le mieux pour moi, je vous prendrais. Si je prenais ce que dix-neuf jeunes gens sur vingt seraient heureux de prendre et prendraient à tout prix, je vous prendrais. Oui, s’écria M. Tapley en secouant la tête avec expression et regardant, par oubli sans doute, un peu trop attentivement les lèvres séduisantes de l’hôtesse : et nul homme n’en serait surpris. »

Mme Lupin lui dit qu’il l’étonnait. Comment pouvait-il dire de pareille choses ? Elle n’aurait jamais cru ça de lui.

« Ni moi non plus : je n’aurais jamais cru ça de moi ! dit Mark, levant ses sourcils avec un regard de joyeuse surprise. Je comptais toujours que nous nous séparerions sans nous expliquer, et c’est ce que je voulais faire encore tout à l’heure, quand je suis venu me mettre au comptoir. Mais vous avez quelque chose à quoi un homme ne peut résister. Disons-nous donc un mot ou deux ; bien entendu d’avance, ajouta-t-il d’un ton grave, pour écarter toute méprise possible, que je n’ai pas envie de vous faire la cour. »

Il y eut sur le front uni de l’hôtesse une ombre d’un instant, mais une ombre qui n’avait rien de bien sombre et qui s’effaça, aussitôt sous un franc éclat de rire.

« Oh ! très-bien ! dit-elle ; s’il ne s’agit pas de me faire la cour, vous feriez mieux d’ôter votre bras.

– Mon Dieu ! à quoi bon ?… s’écria Mark. C’est tout à fait innocent.

– C’est innocent, cela va sans dire, répliqua l’hôtesse ; autrement, je ne le permettrais pas.

– Très-bien, dit Mark. Alors je le laisse. »

C’était tellement logique, que l’hôtesse se mit à rire de nouveau, lui permit de laisser son bras comme il était, tout en lui ordonnant de dire ce qu’il avait à dire et de se dépêcher.

« Mais c’est égal, vous êtes bien hardi, ajouta-t-elle.

– Ha ! ha ! s’écria Mark, je le trouve aussi vraiment ; je ne l’aurais jamais cru. Mais, je me sens capable de vous dire tout ce soir !

– Eh bien ! dites-moi ce que vous avez à me dire, et dépêchons, car il faut que j’aille me coucher.

– Alors, ma chère bonne amie, dit Mark, car jamais il n’y eut plus aimable femme que vous, puisque je suis si hardi, selon vous, laissez-moi vous dire ce qui arriverait probablement si nous allions tous les deux…

– Quelle folie ! s’écria Mme Lupin. Ne parlons plus de ça.

– Non, non, ce n’est pas une folie, dit Mark ; je désire que vous me prêtiez attention. Qu’arriverait-il probablement si nous allions nous marier tous les deux ? Si aujourd’hui je ne me trouve pas content et à mon aise dans cet agréable Dragon puis-je m’attendre à l’être davantage ? Jugez de ce que je serais alors. Vous ne croyez pas ? Très-bien ! Mais vous-même, avec votre bonne humeur, vous seriez toujours dans l’agitation et le tracas, toujours le cœur oppressé, toujours pensant que vous devenez trop vieille pour me plaire, toujours vous figurant que je me regarde comme enchaîné à la porte du Dragon, et que j’aspire à rompre mon lien : je ne peux pas dire que oui, mais je ne peux pas non plus dire que non. Je suis un peu vagabond ; j’aime le changement. Je pense toujours qu’avec ma bonne santé et mon caractère, j’aurais bien plus de mérite à être jovial et de bonne humeur, là où les choses vont de manière à vous rendre triste. C’est peut-être une erreur de ma part, vous savez ; mais un peu d’expérience me servira de leçon et pourra me guérir. Le meilleur parti alors n’est-il pas que je m’en aille, d’autant plus que vous m’avez promis de déclarer tout ça à cœur ouvert, et que nous pouvons nous quitter aussi bons amis que nous l’avons jamais été depuis le premier jour où je suis entré à ce noble Dragon, qui aura toute mon estime et tous mes vœux jusqu’à l’heure de ma mort ? »

L’hôtesse garda le silence durant quelque temps ; mais, bientôt après, elle mit ses deux mains dans celles de Mark, qu’elle secoua avec force.

« Oui, vous êtes un brave homme, dit-elle, fixant ses yeux sur le visage de Mark avec un sourire qui, pour elle, était sérieux ; et je crois n’avoir eu de toute ma vie un ami aussi véritable que vous l’avez été pour moi ce soir.

– Oh ! quant à cela, dit Mark, c’est ça une folie, vous savez. Mais, pour l’amour du ciel, ajouta-t-il, la contemplant dans une sorte d’extase, si vous êtes disposée au mariage, quelque quantité d’épouseurs, et des bons, vous allez rendre fous quand vous voudrez ! »

À ce compliment, elle se reprit à rire ; une fois encore, elle secoua les deux mains de Mark ; puis, ayant invité le jeune homme à se souvenir d’elle, si jamais il avait besoin d’une amie, elle sortit gaiement de son petit comptoir, et monta d’un pas léger l’escalier du Dragon.

« Elle s’en va en fredonnant une chanson, se dit Mark, prêtant l’oreille, parce qu’elle a peur que je ne pense qu’elle est attristée et que son courage pourrait faiblir. Allons, il y a quelque mérite à être jovial, au bout du compte !… »

Ce fut avec cette manière de consolation débitée d’un ton fort triste qu’il gagna son lit, mais d’un pas qui n’avait rien de bien jovial.

Le lendemain matin, il fut sur pied de bonne heure, au lever même du soleil. Peine perdue : déjà toute la population était debout pour voir partir Mark Tapley : les jeunes gens, les chiens, les petits enfants, les vieillards, les gens affairés, les flâneurs, tous étaient là, tous criaient à leur façon : « Adieu, Mark ! » Tous étaient au regret de son départ. Il se doutait bien que son ancienne maîtresse devait être derrière la fenêtre de sa chambre à le regarder s’éloigner… mais il n’eut point le courage de se retourner.

« Adieu à chacun ! adieu à tous ! cria Mark, agitant son chapeau sur le bout de son bâton de voyage, comme il arpentait d’un pas rapide la petite rue du village. Joyeux ouvriers charrons, hourra !… Voici le chien du boucher qui sort du jardin… À bas les pattes, vieux drôle ! Voici M. Pinch qui va toucher son orgue… Adieu, monsieur ! Tiens ! voilà la petite épagneule d’en face ! Allons, tout beau ! mademoiselle… Et les enfants, en voilà assez pour perpétuer la race humaine jusqu’à la postérité la plus reculée. Adieu, enfants ! adieu, fillettes !… Ah ! c’est maintenant qu’il y a du mérite à être jovial. Du courage jusqu’au bout ! Des circonstances pareilles abattraient un esprit ordinaire ; mais je suis jovial comme on n’en voit pas ; et, si je ne suis pas tout à fait aussi jovial que je voudrais l’être, il ne s’en faut pas de beaucoup. Adieu ! adieu ! »

Chapitre VIII. Où nous accompagnons M. Pecksniff et ses charmantes filles dans leur voyage à Londres, pour voir ce qui leur arrive en chemin. §

Lorsque M. Pecksniff et ses deux filles eurent rejoint la diligence à l’extrémité de la ruelle, ils en trouvèrent l’intérieur vide, ce qui leur fut singulièrement agréable ; d’autant plus que l’impériale était comble, et que les voyageurs qu’elle contenait paraissaient transis de froid : car, ainsi que M. Pecksniff le fit observer avec raison, quand lui et ses filles eurent enfoncé profondément leurs pieds dans la paille, se furent enveloppés chaudement jusqu’au menton et eurent relevé les glaces des deux portières, c’est toujours une douce jouissance de sentir, par le temps de bise, qu’il y a beaucoup d’autres personnes qui n’ont pas aussi chaud que vous. « Et c’est, dit-il, une impression toute naturelle, une disposition sage dans l’ordre de la Providence ; ce n’est pas aux diligences que s’en arrête l’application, elle s’étend à toutes sortes d’autres branches du corps social. En effet, poursuivit-il, si chaque homme avait chaud et était bien nourri, nous perdrions le plaisir d’admirer l’héroïsme avec lequel certaines classes supportent le froid et la faim. Et si nous n’avions pas plus de bien-être les uns que les autres, que deviendrait pour nous le sentiment de la reconnaissance, l’un des plus sacrés qu’il y ait dans la nature humaine ?… »

Il prononça ces dernières paroles avec des larmes aux yeux, en même temps qu’il montrait le poing à un mendiant qui essayait de grimper derrière la voiture.

Ses filles avaient écouté avec une juste déférence les maximes morales qui coulaient des lèvres de leur père, et elles témoignèrent par leurs sourires qu’elles y donnaient de cœur leur plein consentement. Pour mieux nourrir et entretenir dans son sein cette flamme épurée, M. Pecksniff compléta ses observations en demandant à sa fille aînée, dès le premier relais du voyage, de lui passer la bouteille d’eau-de-vie. Il fit couler dans sa gorge, par l’étroit goulot de ce cruchon de grès, un copieux rafraîchissement.

« Que sommes-nous ? dit M. Pecksniff ; que sommes-nous, sinon des diligences ? Plusieurs d’entre nous sont des diligences à marche lente…

– Ah ! grand Dieu, p’pa ! s’écria Charity.

– D’autres, continua le père avec un redoublement d’enthousiasme, sont des diligences à marche rapide. Nos passions sont les chevaux, et ce sont des bêtes bien impétueuses !

– Vraiment, p’pa !… s’écrièrent à la fois les deux sœurs. Que c’est donc désagréable !…

– Oui, des bêtes bien impétueuses !… répéta M. Pecksniff avec une telle ardeur, qu’il sembla en ce moment témoigner d’une véritable impétuosité morale ; mais la Vertu est le frein. Nous nous élançons des bras de notre mère, et nous courons vers… la poussière du tombeau. »

Après ces paroles, M. Pecksniff, fatigué, dut prendre un rafraîchissement nouveau. Cette opération terminée, il boucha soigneusement le cruchon, de l’air d’un homme qui vient de mettre du même coup la conversation en bouteille pour une autre occasion, et il se livra à un somme qui ne dura pas moins de trois relais.

En général, les gens qui dorment en diligence se réveillent de mauvaise humeur : on n’a pas de place pour allonger ses jambes, on se plaint de ses cors. M. Pecksniff, qui n’était point en dehors de la loi générale, se trouva, après sa sieste, tellement victime de ces petites misères, qu’il ne put résister à la tentation d’étendre ses pieds sur ses filles ; et déjà il manœuvrait par de petites ruades, et imprimait dans l’ombre à ses souliers certaines évolutions, quand la voiture s’arrêta. Au bout d’un instant, la portière fut ouverte.

« Ah çà ! faites bien attention, dit au sein de l’obscurité une voix aiguë. Mon fils et moi nous montons à l’intérieur, parce que l’impériale est pleine, mais à la condition que nous ne payerons qu’au prix des places d’extérieur. Il est bien entendu, n’est-ce pas, que nous ne payerons pas davantage ?

– C’est très-bien, monsieur, répondit le conducteur.

– Y a-t-il quelqu’un à l’intérieur ? demanda la voix.

– Trois voyageurs, répondit le conducteur.

– Alors je prie ces trois voyageurs d’être assez bons pour attester au besoin cette convention. Mon fils, je crois que nous pouvons monter sans crainte. »

Bien rassurées à cet égard, les deux personnes prirent place dans le véhicule, qui, par acte solennel du Parlement, avait privilège de contenir, au nombre de six, les gens qui se présentaient à la portière.

« Nous avons de la chance !… murmura le vieillard, quand la voiture se fut remise en mouvement, et c’est une bonne leçon d’économie pratique. Hé ! hé ! hé ! Nous n’eussions pas pu monter sur cette impériale ; j’y serais mort de mon rhumatisme ! »

Soit que l’excellent fils éprouvât une vive satisfaction d’avoir, jusqu’à un certain point, contribué à prolonger les jours de son père, soit que lui-même il subit l’influence du froid, il est certain qu’il donna à l’auteur de ses jours un si rude choc en guise de réponse, que ce bon vieux gentleman fut pris d’une quinte de toux qui dura cinq minutes au moins sans rémission. M. Pecksniff exalté finit par en perdre patience et s’écrier tout à coup :

« On ne vient pas ici… vraiment, on ne doit pas se permettre de venir ici avec un rhume de cerveau !

– Mon rhume, dit le vieillard, après un court intervalle de silence, est un rhume de poitrine, Pecksniff. »

La voix et le ton du vieillard en parlant ainsi, son flegme, la présence de son fils, l’air qu’il avait de connaître Pecksniff, tout se réunissait pour donner le fil certain de son identité. Il était impossible de s’y tromper.

« Hem ! fit M. Pecksniff, qui ressaisit aussitôt sa douceur habituelle. Je croyais m’adresser à un étranger, et il se trouvait que j’avais affaire à un parent !… Monsieur Anthony Chuzzlewit et son fils Jonas (je vous présente mes chères filles), nos compagnons de voyage, voudront bien excuser ce que mon observation a pu avoir de brusque en apparence. Ce n’est pas moi qui voudrais heurter les sentiments des personnes auxquelles je suis uni par des liens de famille. Je puis être un hypocrite, ajouta M. Pecksniff avec intention, mais je ne suis pas une brute.

– Pouh ! pouh ! dit le vieillard. Que signifie ce mot, Pecksniff ? Hypocrite ! mais nous sommes tous des hypocrites. L’autre jour, nous l’étions tous. Je vous assure que je croyais que nous étions tous d’accord là-dessus ; sans cela je ne vous eusse pas appelé ainsi. Nous ne nous fussions pas du tout réunis, si nous n’avions pas été des hypocrites. La seule différence qu’il y eût entre vous et les autres, c’était… Puis-je vous dire quelle différence il y avait entre vous, Pecksniff, et les autres ?

– Oui, s’il vous plaît, mon bon monsieur, s’il vous plaît.

– Eh bien ! dit le vieillard, ce qu’il y a de terrible chez vous, c’est que jamais vous n’avez d’associé ni de compère ; c’est que vous êtes homme à tromper tout le monde, ceux-là même qui tiennent le même jeu que vous, et qui croient en vous comme si, hé ! hé ! hé, comme si vous croyiez en vous-même. Je parierais gros, si je risquais des paris, ce que je n’ai jamais fait ni ne ferai jamais, que vous savez par un calcul secret conserver les apparences, même devant vos filles que voici. Quant à moi, sitôt que j’ai quelque chose sur le cœur, je m’en explique tout de suite avec Jonas, et nous discutons ouvertement. Vous n’êtes pas fâché, Pecksniff ?

– Fâché, mon bon monsieur ! s’écria ce gentleman, comme s’il eût été l’objet, au contraire, des compliments les plus flatteurs.

– Est-ce que vous allez à Londres, monsieur Pecksniff ? demanda le fils.

– Oui, monsieur Jonas, nous allons à Londres. Nous aurons, tout le temps du voyage, le plaisir de faire route avec vous, je pense ?

– Oh ! ma foi ! adressez cette question à mon père, je n’ai pas envie de me compromettre. »

Cette réponse divertit extrêmement M. Pecksniff. Après cet accès d’hilarité, Jonas lui donna à entendre qu’en effet son père et lui se rendaient à leur demeure dans la capitale ; que, depuis le mémorable jour de la grande assemblée de famille, ils avaient fait une tournée dans cette partie du comté pour surveiller le placement de certains droits électoraux qu’ils avaient à vendre, et avaient profité pour cela de leur dernier voyage : car leur habitude, dit M. Jonas, autant qu’il se pouvait, était de faire d’une pierre deux coups, et de ne pas jeter l’eau de leurs ablettes, si ce n’est pour amorcer des baleines. Quand il eut communiqué à M. Pecksniff ces règles précises de conduite, il ajouta « que, si cela lui était égal, il le priait de vouloir bien converser avec son père, parce qu’il aimait mieux, de son côté, s’entretenir avec les jeunes demoiselles. » Et, pour mettre à exécution son intention galante, il laissa la place où il s’était mis d’abord à côté de ce gentleman, pour s’établir dans le coin d’en face, auprès de la jolie miss Mercy.

Depuis le berceau, M. Jonas avait été élevé dans les plus stricts principes de l’intérêt personnel. Le premier mot qu’il apprit à épeler, ce fut : « Gain » et le second, lorsqu’il arriva aux mots de deux syllabes, ce fut : « Argent. » Mais il y eut deux circonstances que son père vigilant n’avait pas entrevues peut-être au début, qui empêchèrent son éducation d’être tout à fait irréprochable. La première, c’est qu’ayant longtemps appris de son père l’art de tromper tout le monde, il acquit peu à peu l’art de tromper son vénérable mentor lui-même. L’autre, ce fut qu’ayant de bonne heure considéré tout chose comme une question de propriété personnelle, il en vint graduellement à ne plus voir dans son père qu’un capital à lui appartenant, qui n’avait pas le droit de circuler à droite, à gauche, et qui ferait bien mieux de se mettre en sûreté dans cette espèce particulière de coffre-fort qu’on appelle une bière, pour y produire des intérêts au compte de ce banquier qu’on appelle la Mort.

« Eh bien ! cousine ! dit M. Jonas. Car nous sommes cousins, vous savez, quoique nous ne nous voyions guère… Vous allez donc à Londres ? »

Miss Mercy répondit affirmativement, tout en pinçant le bras de sa sœur et se livrant à un rire étouffé.

« Vous allez y voir des lions en masse ; c’est le pays, ma cousine ! dit M. Jonas, avançant légèrement son coude.

– Vraiment, monsieur ! s’écria la jeune fille. Ils ne nous mordront pas, monsieur, je suppose. »

Et, après cette réponse faite avec une grande modestie, elle fut tellement dominée par sa folle humeur, qu’elle dut chercher à dissimuler un éclat de rire en cachant son visage contre le châle de sa sœur.

« Mercy ! s’écria cette duègne prudente, en vérité vous me rendez honteuse. Comment pouvez-vous vous comporter ainsi ? Quelle tenue ! »

Cette mercuriale n’eut d’autre effet que de provoquer chez Mercy un rire encore plus bruyant.

« J’avais déjà remarqué l’autre jour dans ses regards quelque chose de fantasque, dit M. Jonas s’adressant à miss Charity. Ce n’est pas comme vous, cousine, qui êtes un modèle de gravité, une vraie précieuse, enfin !

– Oh ! l’horreur ! est-il rococo !… murmura Mercy. Tenez, ma parole, il faut, ma Cherry, que vous veniez vous asseoir à ma place, auprès de lui. Je vais mourir de rire, bien sûr, s’il me reparle encore, c’est positif ! »

Pour prévenir cette funeste conséquence, la maligne chouette s’élança hors de sa place, et poussa sa sœur à l’endroit qu’elle venait de quitter.

« N’ayez pas peur de me serrer, dit M. Jonas. J’aime à être serré par les jeunes filles. Rapprochez-vous encore, cousine.

– Non, je vous remercie, monsieur, dit Charity.

– Bon, voilà l’autre qui rit de nouveau, dit M. Jonas ; c’est sans doute de mon père qu’elle rit, cela ne m’étonnerait pas. S’il vient à mettre sur sa tête son vieux bonnet de flanelle, je ne sais pas ce qu’elle est capable de faire ! Est-ce que mon père ronfle, Pecksniff ?

– Oui, monsieur Jonas.

– Voulez-vous avoir la bonté de lui marcher sur le pied ? dit le jeune gentleman ; le pied qui est de votre côté, c’est celui qui a la goutte. »

M. Pecksniff hésitait à lui rendre ce service d’ami. M. Jonas s’en acquitta lui-même tout en criant :

« Allons, mon père, éveillez-vous ; sinon, vous allez avoir le cauchemar et jeter des cris de mélusine. Avez-vous quelquefois le cauchemar, cousine ? demanda-t-il à sa voisine à voix basse et avec une galanterie caractéristique.

– Quelquefois, répondit Charity. Pas souvent.

– Et l’autre… dit M. Jonas, après une pause, a-t-elle aussi jamais eu le cauchemar ?

– Je l’ignore, répondit Charity. Vous pouvez le lui demander à elle-même.

– Elle est si rieuse… dit M. Jonas. Il n’y a pas moyen de causer avec elle. Tenez ! la voilà qui recommence ! Il n’y a que vous de raisonnable, cousine.

– Taisez-vous donc ! s’écria Charity.

– Oh ! certainement vous l’êtes ! Vous savez bien que vous l’êtes.

– Mercy est une petite étourdie. Mais cela se calmera avec le temps.

– Il en faudra joliment du temps pour la calmer. Mais prenez donc un peu plus de place.

– J’ai peur de vous gêner, » dit Charity.

Elle ne s’en mit pas moins à l’aise ; et, après une ou deux remarques sur l’extrême lenteur de la diligence et les nombreuses haltes qu’elle se permettait, tous tombèrent dans un silence qui ne fut plus interrompu qu’au moment du souper.

Bien que M. Jonas eût offert son bras à miss Charity pour la conduire à l’hôtel où l’on descendit, et bien qu’il se fût assis près d’elle à table, il était très-clair qu’il avait l’œil ouvert sur l’autre : car il regardait très-souvent du côté de miss Mercy, et semblait établir sur les charmes extérieurs des deux sœurs une comparaison qui n’était pas au désavantage de l’embonpoint supérieur de la cadette. Cependant ce genre d’observation ne lui fit pas perdre un coup de dent, et il travaillait activement le souper, disant tout bas à l’oreille de sa voisine que, le repas étant à prix fixe, plus elle mangerait, plus grand serait le profit. Son père ainsi que M. Pecksniff, sans doute d’après ce même principe incontestable, démolissaient tout ce qui se trouvait à leur portée, et finirent par se donner une face rubiconde, un air de satisfaction ou de congestion pléthorique tout à fait agréable à voir.

Lorsqu’ils n’eurent plus rien à manger, M. Pecksniff et M. Jonas demandèrent, pour dix sous chacun, du punch bien chaud. Ce dernier gentleman estima qu’il valait mieux le commander sous cette forme qu’en un seul bol d’un schelling, parce qu’il y avait chance que l’aubergiste mît de cette manière plus d’eau-de-vie dans deux verres séparés. Après avoir dégusté ce fluide vivifiant, M. Pecksniff, sous prétexte d’aller voir si la diligence était prête à partir, se rendit secrètement à l’office, où il fit remplir sa petite bouteille particulière, afin de pouvoir, à loisir et sans être observé, se rafraîchir dans les ténèbres de la diligence.

Ces arrangements terminés et la voiture étant prête, ils reprirent leurs places et recommencèrent à rouler cahin-caha. Mais, avant de se livrer à un nouveau somme, M. Pecksniff prononça en ces termes une sorte de grâces après le repas :

« Le mécanisme de la digestion, ainsi que me l’ont appris des anatomistes de mes amis, est une des œuvres les plus admirables de la nature. Je ne sais pas si tout le monde est comme moi ; mais c’est pour moi une grande satisfaction que de savoir, quand je goûte mon modeste repas, que je mets en mouvement la plus belle machine qui existe à ma connaissance. Dans ces moments-là, il me semble que je remplis un devoir public. Quand je me suis remonté, si je puis me servir d’un semblable terme, ajouta M. Pecksniff d’un ton de complaisance ineffable, et que je vois que ça va, il me semble que la marche de mes rouages intérieurs me donne comme une leçon de morale qui ferait de moi un bienfaiteur de l’humanité. »

À cela il n’y avait rien à ajouter, et nul n’ajouta rien. M. Pecksniff, heureux, comme on doit le penser, de son utilité morale, se remit à faire un somme.

Le reste de la nuit se passa ainsi que d’ordinaire. M. Pecksniff et le vieil Anthony tombaient en se heurtant l’un contre l’autre et s’éveillaient dans une terreur mutuelle ; ou bien ils se cognaient la tête contre les angles vis-à-vis et se tatouaient le visage, Dieu sait comme, tout en dormant. La diligence s’arrêta et roula, roula et s’arrêta nombre de fois. Les voyageurs montaient et descendaient ; des chevaux frais étaient attelés, et d’autres leur succédaient, sans qu’il y eût presque d’interruption entre les relais, surtout quand on avait fait un somme dans l’intervalle, tandis que ces stations semblaient interminables pour ceux qui étaient éveillés. Enfin ils commencèrent à être cahotés à grand bruit sur un pavé horriblement inégal. M. Pecksniff dit en regardant par la portière : « Nous voilà à demain matin ; nous sommes arrivés. »

Presque aussitôt, la diligence s’arrêta devant le bureau, dans la Cité. Déjà la rue où il se trouvait était pleine de ce mouvement qui justifiait pleinement ce que M. Pecksniff venait de dire du matin, bien que d’après l’état du ciel on eût pu croire qu’on était plutôt encore à minuit. Il régnait un épais brouillard ; on aurait dit une ville dans les nuages, vers laquelle les voyageurs seraient arrivés la nuit en ballon ou sur le manche à balai des sorcières ; le pavé était recouvert d’une espèce de tourteau d’huile. « De la neige. » à ce qu’un des voyageurs de l’impériale (un fou sans doute) dit à un voisin (son gardien probablement.)

Ayant pris à la hâte congé d’Anthony et de son fils, et laissant au bureau son bagage et celui de ses filles pour l’envoyer chercher plus tard, M. Pecksniff prit les deux jeunes demoiselles sous le bras, et traversa avec une sorte d’ardeur frénétique la rue, puis d’autres rues, puis les squares les plus étranges, puis les passages les plus bizarres et les voûtes les plus noires ; tantôt il sautait par-dessus un ruisseau ; tantôt, au péril de sa vie, il se jetait presque sous les roues d’une voiture et sous les pieds des chevaux ; tantôt il pensait avoir perdu son chemin, tantôt il croyait l’avoir retrouvé ; tantôt plein de confiance, tantôt découragé au plus haut degré, mais toujours ahuri et en nage, jusqu’à ce qu’enfin il s’arrêta avec ses filles dans une espèce de cour pavée, non loin du Monument, du moins au dire de M. Pecksniff : car ses filles ne pouvaient apercevoir le moins du monde le Monument ni rien autre chose que les maisons les plus proches ; et par conséquent elles auraient pu aussi bien croire qu’elles venaient de jouer à colin-maillard dans Salisbury.

M. Pecksniff s’orienta un moment ; puis il frappa à la porte d’une maison très-noire, même au milieu de la collection choisie de maisons noires qui l’avoisinaient. Sur la devanture on voyait un petit tableau ovale, semblable à un plateau à thé et portant cette inscription : Pension bourgeoise. M. Todgers.

Selon toute apparence, dans la maison Todgers il n’y avait encore personne de levé ; car M. Pecksniff frappa deux fois, et trois fois il secoua la sonnette sans produire d’autre impression que de faire aboyer un chien dans la rue. Enfin une chaîne fut décrochée, plusieurs verrous furent tirés avec un bruit grinçant, comme si le mauvais temps avait enroué les fermetures de la porte ; un jeune garçon, avec une grosse tête rousse et un nez microscopique, parut sur le seuil. Il tenait sous son bras gauche une botte à la Wellington toute crottée, et, dans sa surprise, il se frotta silencieusement la place du nez en question avec le dos d’une brosse à souliers.

« Encore au lit, mon petit homme ? demanda M. Pecksniff.

– Encore au lit !… répéta le petit garçon. Je le voudrais bien, qu’ils y soient encore au lit. Ils font fameusement du bruit pour être au lit ; ils appellent tous à la fois pour avoir leurs bottes. Je croyais que vous étiez le journal, et je m’étonnais de ce que vous ne vous jetiez pas à travers la grille, comme d’ordinaire. Qu’est-ce que vous voulez ? »

Pour son âge encore tendre, on pouvait dire que le jeune garçon avait formulé cette question d’une façon assez rude et même d’un air assez méfiant. Mais M. Pecksniff, sans s’inquiéter de ses manières, lui mit une carte dans la main en lui disant de la monter et de lui indiquer en même temps une chambre où il y eût du feu.

« Non, reprit M. Pecksniff, réflexion faite, si le feu est allumé dans la salle à manger, je saurai bien moi-même trouver le chemin. »

Et, sans plus tarder, il mena ses filles dans une pièce située au rez-de-chaussée, où, sur une table trop grande pour la nappe étriquée qui avait la prétention de la couvrir, le couvert était déjà mis pour le déjeuner. On y voyait un large morceau de bœuf bouilli, d’une couleur rosée ; un pain de deux livres, du modèle que les ménagères appellent du pain mollasse et où il y a beaucoup de mie, avec une prodigalité de tasses et de soucoupes, et les accessoires d’usage.

À l’intérieur du garde-feu il y avait une demi-douzaine de paires de souliers et de bottes, de grandeurs diverses, qui venaient d’être nettoyées et dont les semelles étaient tournées vers le foyer pour sécher ; de plus, une paire de petites guêtres noires, sur l’une desquelles un farceur, qui était descendu furtivement pendant le temps de la toilette et remonté de même, avait écrit à la craie : Propriété de Jinkins, tandis que l’autre guêtre qui faisait pendant était ornée d’un portrait qui représentait apparemment le profil de Jinkins lui-même.

La maison où Mme Todgers tenait sa pension bourgeoise pour les gentlemen du commerce était de celles qui sont noires en tout temps : mais ce matin-là elle l’était plus qu’à l’ordinaire. Dans le couloir il y avait une odeur incrustée, comme si l’essence concentrée de tous les dîners qui jusqu’alors avaient été apprêtés dans la cuisine, depuis que la maison était construite, tournait en nuage condensé au haut de l’escalier de cette cuisine, sans qu’on pût, comme le Moine Noir de Don Juan, la faire jamais disparaître. En particulier, on y distinguait un goût de choux, comme si tous ceux qui avaient bouilli en ce lieu avaient le privilège de rester toujours verts, emblème d’une vigueur éternelle. Le parloir était lambrissé, et les étrangers, en y entrant, ne pouvaient se défendre d’une appréhension magnétique et instinctive des rats et des souris. L’escalier était très-sombre et très-large ; les balustrades en étaient si épaisses et si lourdes, qu’elles eussent pu servir pour soutenir un pont. Dans un coin ténébreux du premier palier il y avait une horloge gigantesque, sans forme connue, couronnée de trois boules de cuivre, on ne savait pourquoi ; presque personne ne l’avait jamais aperçue, au moins personne ne la regardait jamais ; elle ne semblait occupée de continuer son bruyant tic tac que pour mettre en garde les écervelés qui fussent venus s’y cogner accidentellement. De mémoire d’homme, cet escalier de la maison Todgers n’avait jamais reçu ni papier ni peinture. Il était noir, triste et humide. Tout en haut se trouvait un châssis vitré, vieux, délabré, détraqué, hideux, raccommodé et rapiécé, qui regardait d’un air sinistre ce qui allait et venait au-dessous de lui, et couvrait l’escalier de la maison Todgers comme un sorte de bocal à cornichons de nature humaine, pour conserver l’espèce toute particulière d’habitués qui grouillaient là-dedans.

Il n’y avait pas dix minutes que M. Pecksniff et ses charmantes filles se chauffaient devant le feu, quand on entendit sur l’escalier un bruit de pas. La divinité qui présidait à l’établissement entra en toute hâte.

Mme Todgers était une dame passablement osseuse et anguleuse, qui portait sur le devant de la tête une rangée de boucles en forme de petits barils de bière, et tout à fait en haut une espèce de réseau : était-ce un bonnet ? pas précisément ; c’était plutôt une toile d’araignée. À son bras pendait un petit panier, et dans ce panier se trouvait un trousseau de clefs qui se heurtaient l’une contre l’autre avec les pas cadencés de la dame. De l’autre main, elle portait une chandelle allumée dont elle se servit pour regarder un instant M. Pecksniff, et qu’elle posa ensuite sur la table, afin de le recevoir avec une plus grande cordialité.

« Monsieur Pecksniff !… s’écria-t-elle. Soyez le bienvenu à Londres ! Qui se serait attendu à une visite semblable après tant… mon Dieu ! mon Dieu !… tant d’années ? Comment vous portez-vous, monsieur Pecksniff ?

– Toujours de même, comme vous voyez ; et, comme toujours, enchanté de vous voir. En vérité, vous êtes rajeunie !

– C’est vous qui l’êtes plutôt, dit Mme Todgers. Vous n’êtes pas du tout changé.

– Qu’est-ce que vous dites là ? s’écria M. Pecksniff, étendant la main vers les jeunes filles. Est-ce que ceci ne me vieillit pas ?

– Ce ne sont pas là vos filles !… s’écria à son tour la dame levant ses mains dans sa surprise et les croisant après. Oh ! non, monsieur Pecksniff ; c’est votre seconde femme avec sa femme de chambre. »

M. Pecksniff sourit avec complaisance, secoua la tête et dit :

« Ce sont mes filles, mistress Todgers ; ce sont purement et simplement mes filles.

– Ah ! soupira la bonne dame, je dois vous croire : car, maintenant que je les regarde, il me semble que je les eusse reconnues n’importe où. Mes chères demoiselles Pecksniff, vous ne savez pas tout le plaisir que j’ai à revoir votre papa ! »

Elle les étreignit toutes les deux ; et soit l’émotion, soit l’effet de l’inclémence de la saison, Mme Todgers sentit le besoin de tirer de son petit panier un mouchoir de poche qu’elle porta à son visage.

« Maintenant, ma bonne dame, dit M. Pecksniff, je connais les règles de votre établissement, et je sais que vous ne recevez pour locataires que des gentlemen. Mais j’ai pensé, quand je suis parti de chez moi, que peut-être vous voudriez bien donner à mes filles l’hospitalité et faire une exception en leur faveur.

– Peut-être, dit Mme Todgers toujours en extase, peut-être bien…

– Franchement, j’étais sûr que vous y consentiriez, dit M. Pecksniff. Je sais que vous avez une petite chambre où elles pourraient être commodément, sans paraître à la table générale.

– Ces chères enfants !… dit Mme Todgers. Permettez que je les embrasse encore. »

Mme Todgers ne paraissait occupée que du plaisir d’embrasser encore ces chères demoiselles, ce qu’elle fit avec de nouvelles démonstrations de tendresse. Mais la vérité est que le maison étant entièrement remplie, sauf un lit à l’usage de M. Pecksniff, la brave dame avait besoin de se donner un peu de temps pour réfléchir : c’était une question épineuse. Après avoir embrassé les deux sœurs, elle s’arrêta un moment à les contempler : dans un de ses yeux brillait l’affection, et dans l’autre rayonnait le calcul. Enfin elle s’écria :

« Je crois pouvoir arranger l’affaire. Un lit canapé dans la troisième petite chambre qui ouvre sur mon parloir particulier. Oh ! mes chères demoiselles !… »

Là-dessus elle les embrassa de nouveau, en faisant observer qu’elle serait bien embarrassée de décider laquelle des deux ressemblait le plus à sa pauvre mère, et c’était assez naturel, puisqu’elle n’avait jamais vu cette dame, mais qu’il lui semblait que c’était la cadette, et elle ajouta :

« Ces messieurs vont descendre dans l’instant. Fatiguées comme elle le sont de leur voyage, ces demoiselles ne veulent-elles pas se rendre dans leur chambre ? »

Cette chambre était située sur le même palier ; c’était en réalité la salle du fond, sur le derrière ; et, comme l’avait dit Mme Todgers, elle avait le grand avantage (à Londres !) de n’avoir pas de vis-à-vis, ainsi que les deux demoiselles pourraient voir quand le brouillard serait dissipé. Ce n’était pas une annonce pompeuse et vaine, car ladite chambre jouissait seulement d’une perspective de deux pieds terminée par une muraille brune surmontée d’un réservoir obscur. Le logement destiné aux jeunes filles communiquait avec cette pièce par une petite porte on ne peut plus commode, qui ne pouvait s’ouvrir qu’en la poussant de toutes ses forces. Ce boudoir avait aussi vue sur un autre angle de muraille avec une autre face du même réservoir.

« Votre côté n’est pas humide, dit Mme Todgers. L’autre est l’appartement de M. Jinkins. »

Dans le premier de ces sanctuaires le jeune concierge alluma du feu en toute hâte. Tout en faisant sa besogne, il profitait de l’absence de sa maîtresse pour siffler, sans compter les figures qu’il dessinait sur son pantalon de velours à côtes avec des bouts de tison ; mais, surpris par Mme Todgers en flagrant délit, il fut renvoyé avec un soufflet. Mme Todgers prépara de ses mains le déjeuner des jeunes personnes, puis alla présider le repas de ses pensionnaires, qui se livraient avec assez de bruit à des plaisanteries dont M. Jinkins faisait les frais.

« Je ne vous demande pas encore, mes chéries, dit M. Pecksniff montrant son nez à la porte, si vous aimez le séjour de Londres.

– Nous n’en avons pas vu grand’chose, p’pa ! s’écria Mercy.

– Ou plutôt, j’espère, nous n’en avons rien vu du tout, » dit Cherry.

Toutes deux avaient l’air consterné.

« C’est vrai, dit M. Pecksniff. Nous avons devant nous nos plaisirs et nos affaires. Tout viendra en son temps. Il n’y a que patience à prendre. »

Les affaires de M. Pecksniff à Londres se rattachaient-elles aussi étroitement à sa profession qu’il l’avait donné à entendre à son nouvel élève ? C’est ce que nous verrons « en son temps, » pour adopter les propres expressions de ce digne monsieur.

Chapitre IX. La ville et la maison Todgers. §

Dans aucun autre faubourg, ville ou hameau du monde entier, il n’y a jamais eu assurément un lieu aussi bizarre que la maison Todgers. Et assurément aussi, Londres, à en juger d’après la partie de cette ville qui se pressait autour de la maison Todgers, qui la serrait, la heurtait, la foulait avec ses coudes de briques et de mortier, lui enlevait l’air respirable et formait un rideau entre elle et la lumière ; Londres était digne de la maison Todgers, la vraie parente, la vraie mère de bien des centaines, de bien des milliers de maisons de l’antique famille à laquelle appartenait la maison Todgers.

Vous n’eussiez pu trouver le chemin de la maison Todgers comme celui de toute autre maison. Il vous fallait durant plus d’une heure chercher votre itinéraire à travers des ruelles, des rues écartées, des cours et des passages, avant d’arriver à quelque chose qu’on pût raisonnablement appeler une rue. L’étranger qui errait parmi ces labyrinthes inextricables se laissait aller à une angoisse résignée ; et, reconnaissant qu’il s’était égaré, il tournait çà et là sur lui-même, quitte à rétrograder tranquillement lorsqu’il se trouvait arrêté par un mur sans issue ou par une grille de fer, se disant par résignation que le moyen de sortir d’embarras s’offrirait de lui-même au moment où il y penserait le moins, mais qu’il était superflu de vouloir le devancer. Il y avait des exemples de gens qui, invités à dîner à la maison Todgers, avaient fait des circuits durant un temps considérable en apercevant toujours les mitres de ses cheminées, sans pouvoir jamais y arriver, et qui avaient dû finir par retourner chez eux avec regret peut-être, mais tranquillement et sans se plaindre. Jamais personne n’avait trouvé la maison Todgers sur une simple indication verbale, même à une minute de distance. De prudents émigrants d’Écosse ou du nord de l’Angleterre avaient bien pu y parvenir, il est vrai, mais à la condition de mettre en réquisition quelque petit pauvre, né à Londres, et de s’en faire escorter en qualité de cicérone, ou bien de s’accrocher avec ténacité au facteur de la poste. Mais c’étaient là de rares exceptions et qui ne servaient qu’à mieux démontrer la règle : à savoir que la maison Todgers était située dans un labyrinthe dont le mystère n’était connu que d’un petit nombre d’initiés.

Plusieurs commissionnaires en fruits avaient leurs dépôts près de la maison Todgers ; et l’une des premières impressions que recevaient les sens des étrangers était une odeur d’oranges, d’oranges gâtées, piquées de taches bleues ou vertes, moisissant en caisses ou se détériorant en cave. Tout le long du jour, une file de porteurs venant des quais de la rivière voisine, le dos chargé d’une caisse d’oranges pleine à en craquer, cheminaient lentement à travers les rues étroites ; tandis que sous une voûte, près d’une taverne, les tas d’oranges dont on se régalait sur place étaient empilés du matin au soir. Non loin de la maison Todgers, il y avait d’étranges pompes n’appartenant à personne, cachées pour la plupart au fond de passages obscurs et tenant compagnie à des échelles à incendie. Il y avait aussi des églises par douzaines, avec maint petit cimetière mélancolique tout couvert de cette végétation désordonnée qui naît spontanément de l’humidité des tombes et des ruines. Dans quelques uns de ces tristes lieux de repos, qui ressemblaient à peu près autant aux verts cimetières de campagne que les pots de terre placés sur les fenêtres qui les dominaient, et contenant du réséda vulgaire ou de la giroflée commune, ressemblaient aux jardins rustiques, il y avait des arbres, de grands arbres : chaque année, au retour de la belle saison, ces arbres donnaient des feuilles ; mais, à en juger par la longueur de leurs rameaux, on pouvait s’imaginer qu’ils regrettaient la forêt, leur patrie première, comme l’oiseau en cage regrette son nid. La nuit, de vieux watchmen paralysés gardaient les corps des décédés, et cela durant bien des années, jusqu’à ce qu’enfin ils fussent pour leur propre compte descendus au lieu du rendez-vous général et fraternel ; et, sauf que ces invalides dormaient alors plus profondément sous terre qu’ils ne l’avaient jamais fait quand ils étaient de ce monde, sauf qu’ils étaient maintenant enfermés dans une autre sorte de boîte que leur guérite, on pouvait dire que leur condition avait à peine subi un changement matériel, lorsque leur tour était venu d’être veillés par d’autres.

Parmi les rues étroites du voisinage, il y avait çà et là quelque ancienne porte de chêne sculpté, d’où autrefois s’étaient échappés souvent les bruits joyeux du plaisir et des fêtes. Aujourd’hui les maisons auxquelles elles appartenaient, consacrées uniquement au commerce, étaient sombres et sinistres ; remplies de laine, de coton et autres marchandises semblables, dont la pesanteur étouffe tout son et comprime tout écho, elles offraient quelque chose de mort qui se joignait à leur silence et à leur solitude pour leur donner un aspect lugubre. Il y avait encore dans ce quartier des cours où n’avaient jamais passé que les gens attardés, et où de vastes sacs et des mannes pleins de provisions, attachés en haut et en bas, étaient suspendus à des crampons élevés entre le ciel et la terre. Près de la maison Todgers il se trouvait plus de camions qu’il n’en eût fallu pour une ville entière ; non pas des camions en activité de service, mais des trucks vagabonds, flânant pour toujours dans d’étroites ruelles devant les portes de leurs maîtres, et ne servant qu’à encombrer la voie publique : aussi, lorsqu’un fiacre égaré ou une lourde charrette passait par là, ces objets causaient-ils un tumulte qui agitait tout le quartier et faisait vibrer les cloches elles-mêmes dans la tour de l’église voisine. Dans les coins et recoins des impasses qui touchaient à la maison Todgers, des débitants de vin et des marchands épiciers s’étaient constitué à l’aise de petites villes ; et, à une grande profondeur sous les fondations mêmes de ces bâtiments, le sol était miné, fouillé et converti en écuries où, dans le silence du dimanche, on pouvait entendre des chevaux de charrette, effrayés par les rats, secouer violemment leur licou, comme on dit, dans les contes de maisons hantées par des revenants, que les âmes en peine secouent leurs chaînes.

Il faudrait un bon volume pour parler de la moitié des étranges et misérables tavernes qui semblaient cacher leur existence crapuleuse près de la maison Todgers ; tandis qu’un second volume, non moins considérable, pourrait être consacré à la description des chalands non moins nombreux qui en fréquentaient les salles mal éclairées. C’étaient, en général, les indigènes de la localité, qui y étaient nés, y avaient été nourris depuis leur enfance, et qui depuis longtemps étaient devenus essoufflés et asthmatiques, n’ayant plus d’haleine que pour conter des histoires, la seule chose pour laquelle ils fussent merveilleusement doués d’une longue respiration. Ces gens-là étaient très-hostiles à la vapeur et à toutes les inventions modernes ; ils considéraient les ballons comme une œuvre de Satan, et déploraient la décadence de l’époque. Celui des membres particuliers de chacune des petites congrégations qui était chargé des clefs de l’église la plus voisine ne manquait pas d’attribuer la misère des temps à l’invasion des croyances dissidentes et au schisme religieux ; mais la majeure partie de la population locale inclinait à penser que la vertu était partie avec la poudre à cheveux, et que la grandeur de la vieille Angleterre avait été enveloppée dans la ruine des barbiers.

Quant à la maison Todgers, pour n’en parler qu’à raison de sa position topographique et sans faire allusion à ses qualités comme pension bourgeoise pour les gentlemen du commerce, elle était digne de se trouver en semblable compagnie. Sur un de ses côtés elle avait, au rez-de-chaussée, une fenêtre d’escalier qui, d’après la tradition, n’avait pas été ouverte depuis cent ans au moins, et qui, donnant sur une ruelle pleine de poussière, était tellement souillée et obstruée par la boue d’un siècle, que, grâce à ce mastic crasseux, pas un des carreaux ne pouvait trembler, quoiqu’ils fussent tous fêlés, fendillés et craquelés en vingt morceaux. Mais le grand mystère de la maison Todgers était dans ses caves, auxquelles donnaient seulement accès une petite porte de derrière et une grille rouillée. De mémoire d’homme, ces caves avaient toujours été sans communication avec la maison, et toujours elles avaient appartenu à un autre propriétaire. Le bruit courait qu’elles regorgeaient de richesses, quoique ce fût un sujet de profonde incertitude et de suprême indifférence pour la maison Todgers et tous ses habitants de savoir si ces richesses consistaient en argent, en or, en bronze, en pipes de vin ou en barils de poudre à canon.

Il n’est pas non plus sans intérêt de mentionner le haut de l’édifice. Sur le toit régnait une espèce de terrasse où étaient des poteaux et des débris de cordes destinées à faire sécher le linge ; on y voyait, en outre, deux ou trois boîtes à thé remplies de terre, avec quelques plantes délaissées qui ressemblaient à des cannes. Quiconque grimpait à cet observatoire ne manquait pas d’abord de se faire une bosse à la tête en se cognant contre la petite porte qui y donnait accès, puis éprouvait une suffocation inévitable en plongeant malgré lui dans la cheminée de la cuisine qui se trouvait juste au-dessous ; mais après ces deux phases d’observation il y avait des choses qui méritaient d’être examinées du haut de la maison Todgers. D’abord et avant tout, si le jour était brillant, vous pouviez observer sur le faîte des maisons qui s’étendaient au loin une longue ligne noire : c’était l’ombre du Monument. En tournant autour de la terrasse, la figure gigantesque qui le surmonte vous apparaissait avec ses cheveux dressés sur sa tête dorée, comme si elle était effrayée de la physionomie et du mouvement de la Cité. Puis c’étaient des clochers, des tours, des beffrois, d’étincelantes girouettes, des mâts de vaisseaux, une véritable forêt ; des pignons, des toits, des fenêtres de mansarde, tout cela dans un pêle-mêle inextricable ; enfin assez de fumée et de bruit pour remplir un monde.

Après le premier coup d’œil, il y avait, au milieu de cet entassement d’objets, certains petits traits qui se détachaient de la masse sans cause voulue et s’emparaient, bon gré mal gré, de l’attention des spectateurs. Ainsi les mitres des cheminées placées au-dessus d’une masse de bâtiments semblaient se tourner gravement, de temps en temps, les unes vers les autres, pour se communiquer le résultat de leurs observations distinctes sur tout ce qui se passait en bas. D’autres, de forme bossue, semblaient se pencher malicieusement et se mettre de travers tout exprès pour intercepter la perspective à la maison Todgers. L’homme qui, à une fenêtre supérieure de la maison vis-à-vis, était occupé à tailler une plume, prenait une haute importance dans la scène, et, quand il se retirait, il y laissait un vide ridiculement disproportionné avec l’étendue du panorama. Les tressauts d’une pièce d’étoffe sur la perche d’un teinturier offraient en ce moment bien plus d’intérêt que tout le mouvement changeant de la foule. Cependant, tandis que le spectateur s’étonnait de cet effet et ne le subissait qu’à contre-cœur, le bruit d’en bas montait avec la force d’un mugissement ; la masse des objets semblait s’épaissir et se multiplier au centuple : aussi le curieux, après avoir regardé tout autour de lui, dans une véritable épouvante, redescendait-il dans l’intérieur de la maison Todgers beaucoup plus vite qu’il n’était monté ; dix fois pour une, il disait ensuite à Mme Todgers que, sans cela, il fût certainement tombé dans la rue par le chemin le plus court, c’est-à-dire la tête la première.

C’est ce que dirent aussi les deux demoiselles Pecksniff, quand elles quittèrent avec Mme Todgers ce poste d’observation, laissant le jeune concierge fermer la porte derrière elles et les suivre sur l’escalier. Celui-ci, vu son goût pour le jeu, et le plaisir particulier à son sexe et à son âge de s’exposer à se briser en mille morceaux, était resté en arrière, occupé à se promener sur le rebord de la terrasse.

Dès la seconde journée de leur résidence à Londres, les demoiselles Pecksniff et Mme Todgers s’étaient mises sur un pied de grande intimité ; tellement que cette dernière dame leur avait déjà confié les détails de trois tendres déceptions éprouvées par elle au temps de sa jeunesse ; en outre, elle avait communiqué à ses jeunes amies un sommaire général de la vie, de la conduite et du caractère de M. Todgers, qui, à ce qu’il paraît, s’était brusquement soustrait à leurs projets d’avenir matrimonial en se dérobant traîtreusement à son propre bonheur pour aller s’établir en garçon loin d’elle.

« Votre papa avait jadis pour moi des attentions marquées, mes chères amies, dit Mme Todgers ; mais c’eût été trop de félicité pour moi d’être votre maman, et cette félicité m’a été refusée. Vous auriez peut-être bien de la peine à reconnaître pour qui ceci a été fait ? »

En parlant ainsi, elle appela leur attention sur une miniature ovale, semblable à un petit vésicatoire, et qui était accrochée au-dessus du porte-bouilloire. On y voyait sa figure dans le nuage vaporeux d’un rêve.

« La ressemblance est frappante ! s’écrièrent les demoiselles Pecksniff.

– C’est ce qu’on trouvait autrefois, dit Mme Todgers, se chauffant au feu d’une manière tout à fait masculine ; mais je n’aurais pas cru que vous m’eussiez reconnue, mes amours. »

Oh ! certainement, elles l’eussent reconnue partout, à ce qu’elles dirent. Si elles avaient aperçu ce portrait dans la rue, ou à la montre d’une boutique, elles n’eussent pas manqué de s’écrier : « Dieu du ciel ! mistress Todgers !… »

« La direction d’un établissement tel que celui-ci, dit Mme Todgers, fait bien des ravages dans les traits. Rien que le jus de viande suffit pour vous vieillir de vingt ans, je vous l’assure.

– Grand Dieu !… s’écrièrent les deux demoiselles Pecksniff.

– L’anxiété que cause cet ingrédient, mes chères amies, tient continuellement l’esprit à la torture. Il n’existe pas dans le cœur humain de passion aussi forte que celles des gentlemen du commerce pour le jus de viande. Un gros morceau, c’est trop peu dire, un animal tout entier ne donnerait pas la quantité de jus de viande qu’il leur faut chaque jour à dîner. Personne ne pourrait s’imaginer, s’écria Mme Todgers en levant les yeux et secouant la tête, tout ce que j’en ai souffert.

– Juste comme M. Pinch, Mercy ! dit miss Charity. Nous avons toujours remarqué chez lui ce goût prononcé, vous rappelez-vous ?

– Oui, ma chère, dit Mercy avec un rire étouffé ; mais vous savez aussi que jamais nous ne l’avons gâté sous ce rapport.

– Vous, mes amies, comme vous avez affaire aux élèves de votre papa qui ne peuvent se servir eux-mêmes, vous êtes parfaitement à votre aise. Mais dans un établissement commercial ou tel gentleman peut vous dire, le samedi soir « Mistress Todgers, à pareil jour de la semaine prochaine, nous nous séparerons, à cause du fromage, », il n’est pas aussi aisé de maintenir la bonne intelligence. Votre papa, ajouta la brave dame, m’a fait l’amitié de m’inviter à partager aujourd’hui votre promenade : si je ne me trompe, c’est pour aller voir Mlle Pinch, une parente, sans doute, du gentleman dont vous parliez tout à l’heure, n’est-ce pas, mesdemoiselles ?

– Pour l’amour de Dieu, mistress Todgers, répliqua vivement la gracieuse Mercy, n’appelez pas ça un gentleman. Ma bonne Cherry, Pinch un gentleman ! Oh ! la bonne charge !

– Mauvaise enfant ! s’écria Mme Todgers en l’embrassant avec de grandes démonstrations de tendresse. Vous êtes un vrai lutin ! Ma chère miss Pecksniff, quel bonheur la gaieté de votre sœur doit causer à votre papa et à vous-même !

– C’est que, voyez-vous, reprit Mercy, Pinch est bien la plus hideuse créature qu’il soit possible de voir, avec ses yeux de grenouille ; c’est comme un ogre, ni plus ni moins ; l’être le plus laid, le plus gauche, le plus affreux, que vous puissiez imaginer. Eh bien ! c’est sa sœur chez laquelle nous allons, et je vous laisse à penser ce qu’elle doit être. Je ne pourrai pas m’empêcher de rire aux éclats, dit la charmante jeune fille. Il me sera impossible de garder mon sérieux. La seule idée de l’existence d’une Mlle Pinch suffit pour vous faire mourir de rire ; mais la voir ? oh ! bon Dieu ! »

Mme Todgers rit à gorge déployée de la gaieté de son cher amour, mais en déclarant que, pour son compte, elle avait réellement peur d’elle. Ma parole d’honneur ! miss Mercy était si railleuse !

« Qui est-ce qui est railleuse ? demanda une voix par l’ouverture de la porte entre-bâillée. J’espère bien que, dans notre famille, il n’y a rien qui ressemble à de la raillerie ! »

Et en même temps M. Pecksniff se montra avec son sourire, en disant :

« Puis-je entrer, mistress Todgers ? »

Mme Todgers jeta un cri perçant : car la petite porte de communication entre la chambre et le parloir de la pension bourgeoise étant tout ouverte, on apercevait en plein le lit-canapé dans toutes ses imperfections monstrueuses. Mais elle eut la présence d’esprit de fermer cette porte en un clin d’œil ; et, cela fait, elle dit non sans quelque confusion :

« Oh ! oui, monsieur Pecksniff, vous pouvez entrer, s’il vous plaît.

– Comment ça va-t-il aujourd’hui ? dit gaiement M. Pecksniff. Quels plans avons-nous formés ? Sommes-nous prêts à partir pour aller voir la sœur de Tom Pinch ? Ha ! ha ! ha ! ce pauvre Thomas Pinch !

– Sommes-nous prêts, répliqua Mme Todgers, en secouant la tête d’un air de mystère, à rendre une réponse favorable à l’invitation collective des bons amis de M. Jinkins ? Voilà le premier point, monsieur Pecksniff.

– Pourquoi une invitation de M. Jinkins, ma chère dame ? demanda M. Pecksniff, enlaçant d’un bras la taille de Mercy et de l’autre celle de Mme Todgers, qu’il parut prendre, par distraction, pour Charity. Pourquoi au nom de M. Jinkins ?

– Parce que c’est le plus ancien pensionnaire, et qu’en réalité, c’est lui qui mène la maison, répondit Mme Todgers avec enjouement. Voilà le pourquoi, monsieur.

– Jinkins est un homme supérieur, fit observer M. Pecksniff. J’ai conçu une grande estime pour Jinkins. Je regarde le désir qu’exprime Jinkins de faire une politesse à mes filles comme un preuve de plus des sentiments affables de Jinkins, madame Todgers.

– Eh bien ! après cela, il ne vous reste plus que peu de chose à dire, monsieur Pecksniff. Ainsi, ne cachez rien à ces chères demoiselles. »

En achevant ces paroles, elle se dégagea lestement de l’étreinte de M. Pecksniff pour embrasser elle-même miss Charity. On n’a jamais su bien exactement si elle avait en cela obéi à l’irrésistible impulsion de l’amitié qu’elle ressentait pour cette jeune personne, ou si son mouvement avait eu pour cause une ombre de mécontentement, tranchons le mot, une expression dédaigneuse que Charity avait laissé lire sur ses traits. Quoi qu’il en soit, M. Pecksniff se mit en devoir d’instruire ses filles du fait et des détails de l’invitation collective dont nous venons de parler. En résumé, les gentlemen du commerce qui formaient la moelle et la substance de ce nom collectif, c’est-à-dire comprenant plusieurs personnes ou plusieurs choses, qu’on appelait Todgers, désiraient avoir l’honneur de voir ces demoiselles à la table générale aussi longtemps qu’elles habiteraient la maison, et les suppliaient de vouloir bien embellir de leur présence le dîner du lendemain, qui était un dimanche. Il ajouta que Mme Todgers ayant consenti, pour sa part, à cette invitation, il ne demandait pas mieux que de l’accepter aussi. Il quitta donc ses filles pour aller écrire sa gracieuse réponse, tandis qu’elles s’armaient de leur plus beau chapeau pour éclipser et écraser Mlle Pinch.

La sœur de Tom Pinch était institutrice dans une famille, une famille de la haute volée, la famille du plus riche fondeur de bronze et de cuivre qu’il y eût peut-être dans le monde entier. C’était à Camberwell, dans une maison si grande et si imposante, que son extérieur seul, comme les dehors d’un château de géant, imprimait la terreur dans l’esprit du vulgaire et intimidait les plus hardis. Une large porte fermait la propriété ; tout auprès se trouvait une grosse cloche, dont la chaîne était déjà faite pour exciter l’admiration ; puis une loge spacieuse, qui, attenante au corps de logis principal, masquait peut-être la vue du dehors, mais au-dedans ne la rendait que plus imposante. À cette entrée, un grand portier faisait constante et bonne garde ; et, quand il avait accordé au visiteur le laissez-passer, il agitait une seconde grosse cloche : à cet appel paraissait, au moment précis, sur le seuil de la porte d’entrée, un grand valet de pied, qui avait sur son habit de livrée tant de longues aiguillettes qu’il passait son temps à s’accrocher, à s’enchevêtrer dans les chaises et les tables, et menait une vie de tourment, qui ne pouvait se comparer qu’au supplice d’une mouche à viande, prise au milieu d’un monde de toiles d’araignée.

Ce fut vers cette maison que M. Pecksniff, accompagné de ses filles et de Mme Todgers, se rendit d’un bon pas dans une citadine à un cheval. Après l’accomplissement des formalités préliminaires dont nous avons parlé, ils furent introduits dans la maison, et, de pièce en pièce, arrivèrent enfin à une petite chambre garnie de livres, où la sœur de M. Pinch était occupée en ce moment à donner la leçon à l’aînée de ses élèves, petite femme précoce de treize ans, qui était arrivée déjà à un tel degré d’embonpoint et d’éducation qu’il n’y avait plus rien d’enfantin chez elle, ce qui, pour ses parents et ses amis, était un grand sujet de joie.

« Des visiteurs pour miss Pinch ! » dit le valet de pied.

Ce devait être un garçon d’esprit, car il prononça ces mots d’une façon fort habile, avec une nuance distincte entre le froid respect qu’il eût mis à annoncer une visite pour la famille, et l’intérêt personnellement affectueux avec lequel il eût annoncé une visite pour le cuisinier.

« Des visiteurs pour miss Pinch ! »

Miss Pinch se leva en toute hâte. Son agitation prouvait clairement qu’elle n’était pas accoutumée à recevoir de nombreuses visites. En même temps, la jeune élève se redressa d’une manière alarmante et se disposa à prendre bonne note dans son esprit de tout ce qu’elle allait entendre et voir. Car la maîtresse de la maison était curieuse de savoir à fond l’histoire naturelle et les habitudes de l’animal nommé institutrice, et elle encourageait ses filles à lui fournir à cet égard des renseignements toutes les fois que l’occasion s’en présentait ; et certainement on ne peut nier que ce ne fût pour toutes les parties intéressées une chose louable, utile, et surtout amusante.

Il est triste d’avoir à dire, mais il faut que justice se fasse, que la sœur de M. Pinch n’était nullement laide. Au contraire, elle possédait une jolie figure, une figure douce et qui prévenait en sa faveur ; de plus, une taille délicate, fine, un peu courte, mais d’une perfection remarquable. Elle avait quelque chose, beaucoup même, de son frère, pour la naïveté de ses manières et son air de confiance timide ; mais elle était si loin d’être un monstre, ou une caricature, ou une horreur, ou quoi que ce soit de semblable, comme les deux demoiselles Pecksniff s’étaient plu à le prédire, que naturellement ces deux jeunes personnes l’envisagèrent avec une profonde indignation en s’apercevant que ce n’était point du tout là ce qu’elles étaient venues voir.

Miss Mercy, grâce à son caractère plus enjoué, sut mieux prendre son parti de ce désappointement et, en apparence du moins, elle rejeta toute impression fâcheuse en riant du bout des dents ; mais sa sœur, sans se mettre en peine de cacher son dédain, le traduisit ouvertement par ses regards. Quant à Mme Todgers, qui donnait le bras à M. Pecksniff, elle avait composé sur ses traits une sorte de grimace aimable, convenable à toute disposition d’esprit, et ne trahissant aucune ombre d’opinion.

« Ne vous troublez pas, miss Pinch, dit M. Pecksniff prenant dans l’une de ses mains, avec une certaine condescendance, celle de la jeune fille qu’il caressait de l’autre. Je viens vous voir pour tenir une promesse que j’ai faite à votre frère Thomas Pinch ; je m’appelle Pecksniff. »

L’homme vertueux avait prononcé ces paroles d’un ton solennel, comme s’il eût dit : « Jeune fille, vous voyez en moi le bienfaiteur de votre famille, le patron de votre maison, le sauveur de votre frère, qui chaque jour est nourri de la manne tombée de ma table. En conséquence, il y a dans les livres du ciel un compte courant considérable en ma faveur ; mais je n’ai pas d’orgueil, car je puis m’en passer. »

La pauvre jeune fille croyait à cela comme aux vérités de l’Évangile. Bien souvent, son frère, écrivant dans la plénitude de son cœur simple et candide, lui avait dit tout cela et mieux encore. Au moment où M. Pecksniff cessa de parler, elle pencha la tête et versa une larme sur la main du visiteur.

« Oh ! très-bien, miss Pinch ! pensa l’élève rusée ; vous pleurez devant les étrangers, comme si vous n’étiez pas contente de votre situation !

– Thomas se porte bien, dit M. Pecksniff, et vous envoie toutes ses amitiés avec cette lettre. Je n’oserais affirmer que le pauvre garçon se distingue jamais dans notre profession ; mais il a le désir de bien faire, c’est tout ce qu’on peut lui demander : c’est pourquoi nous devons patienter à son égard, comme de juste.

– Je sais qu’il a bonne volonté, monsieur, dit la sœur de Tom Pinch, et je sais aussi l’affection et les égards que vous lui témoignez pour cette raison. Aussi, ni lui ni moi ne pouvons-nous vous être assez reconnaissants, comme nous nous le répétons souvent dans nos lettres. »

Elle ajouta, en regardant gracieusement les deux sœurs :

« Je sais aussi tout ce que nous devons à ces jeunes demoiselles.

– Mes chères, dit M. Pecksniff, se tournant vers ses filles avec un sourire, la sœur de Thomas dit quelque chose que vous serez bien aises d’entendre, je pense.

– Nous ne saurions nous attribuer ce mérite, papa ! s’écria Cherry, en même temps que toutes deux informaient par un salut protecteur la sœur de Tom Pinch qu’elles lui seraient fort obligées si elle voulait bien respecter la distance de leurs rangs respectifs. La sœur de M. Pinch ne doit de reconnaissance qu’à vous seul pour les égards témoignés à son frère, et tout ce que nous pouvons en dire, c’est que nous sommes satisfaites d’apprendre qu’il est aussi reconnaissant qu’il doit l’être.

– Oh ! très-bien, miss Pinch, pensa de nouveau l’élève ; vous avez laissé échapper les mots de « frère reconnaissant. » C’est apparemment qu’il vit des bontés d’autrui !

– C’est bien aimable à vous d’être venus ici, dit la sœur de Pinch avec la simplicité et le sourire mêmes de Tom ; bien aimable, en vérité. Vous ne savez pas le plaisir que vous me faites. Il y a si longtemps que j’avais le désir de vous voir et de vous offrir de vive voix les remercîments dont votre modestie ne saurait vous défendre !

– C’est fort bien, c’est fort gracieux, fort convenable, murmura M. Pecksniff.

– Ce qui me rend heureuse aussi, dit Ruth Pinch, qui, une fois la première surprise passée, était devenue communicative et gaie, et qui, dans la bonté de son cœur, aimait à voir toute chose sous le jour le plus favorable, car c’était le vrai pendant du caractère de Tom ; oui, ce qui me rend bien heureuse, c’est de penser que vous pourrez lui dire dans quelle excellente position je suis ici, et combien il serait inutile qu’il regrettât jamais de me savoir livrée à mes propres ressources. Mon Dieu ! aussi longtemps que je saurai qu’il est heureux et qu’il saura que je suis heureuse, nous pourrons tous deux supporter, sans murmure ni plainte, bien plus d’épreuves que nous n’en avons eu à subir. J’en suis certaine. »

Et si jamais, par hasard, on a dit la vérité sur cette terre de mensonges, c’est bien la sœur de Tom qui croyait la dire.

« Ah ! s’écria M. Pecksniff, c’est très-juste. »

Il avait en même temps dirigé son regard vers l’élève.

« Comment vous portez-vous, ma charmante demoiselle ? demanda-t-il.

– Très-bien, je vous remercie, monsieur, répondit l’innocent petit morceau de glace.

– Quel doux visage, mes chères ! dit M. Pecksniff, se tournant vers ses filles. Quelles manières ravissantes ! »

Dès le commencement, les deux jeunes personnes étaient tombées en extase à la vue de ce rejeton d’une famille riche, qui pouvait être le moyen le plus facile et le plus prompt d’arriver jusqu’à ses parents. Mme Todgers s’écria qu’elle n’avait jamais contemplé de figure aussi angélique. « Mon Dieu ! dit la bonne femme, il ne lui manque qu’une paire d’ailes pour être un petit carabin ! » Elle voulait dire sans doute un petit chérubin.

« Si vous voulez bien remettre ceci à vos illustres parents, mon aimable petite amie, dit M. Pecksniff, tirant une de ses cartes-prospectus, et leur apprendre que mes filles et moi…

– Et Mme Todgers, p’pa, dit Mercy.

– Et Mme Todgers, de Londres, ajouta M. Pecksniff ; que mes filles et moi, et Mme Todgers, de Londres, nous n’avons nullement l’intention de les importuner, notre but ayant été tout simplement de voir quelques instants miss Pinch, dont le frère est un jeune homme employé chez moi ; mais que je regretterais de quitter cette demeure sans payer mon humble tribut, en ma qualité d’architecte, à la correction, à l’élégance, au goût parfait de son propriétaire, et à l’exquise appréciation qu’il me semble faire du bel art à la culture duquel j’ai voué ma vie, et dont la gloire et le progrès m’ont coûté le sacrifice d’une fortune, je vous serai infiniment obligé.

– Les compliments de madame pour miss Pinch, dit le valet de pied, qui reparut tout à coup en parlant juste sur le même ton qu’auparavant. Madame désire savoir ce que mademoiselle est en train d’apprendre en ce moment.

– Oh ! dit M. Pecksniff, voici le jeune homme. C’est lui qui va se charger de ma carte. Avec mes compliments, s’il vous plaît, jeune homme. Mes chères, nous interrompons le cours des études. Retirons-nous. »

Mme Todgers causa un moment de confusion en fouillant à la hâte dans son petit cabas et présentant au « jeune homme » une de ses cartes qui, outre certaines informations détaillées relatives aux conditions de la pension du Commerce, portait au bas une note par laquelle M. T. prenait la liberté de remercier les gentlemen qui l’avaient honoré de leur confiance et les priait de vouloir bien, s’ils étaient satisfaits de la table, la recommander à leurs amis. Mais M. Pecksniff, avec une admirable présence d’esprit, escamota ce document et le mit dans sa poche.

Puis il dit à miss Pinch, avec un air de condescendance et de familiarité plus marqué encore qu’auparavant, car il était bon de faire bien sentir au valet de pied qu’il voyait en eux, non pas les amis, mais bien les patrons de l’institutrice :

« Bonjour, bonjour. Que Dieu vous garde ! Vous pouvez compter que je continuerai de protéger votre frère Thomas. Soyez tranquille à cet égard, miss Pinch !

– Je vous remercie mille fois ! dit la sœur de Tom avec toute la chaleur de son cœur.

– De rien, répliqua-t-il en lui donnant de petites tapes sur la main. Ne parlons pas de cela. Vous me fâcherez si vous insistez. Ma douce enfant (ceci s’adressait à l’élève), adieu !… La charmante créature… dit M. Pecksniff, en dirigeant son regard pensif vers le valet de pied, comme s’il était question de lui ; c’est comme une vision brillante qui vient d’embellir la route de mon existence. Je ne l’oublierai pas de longtemps. Mes chères, êtes-vous prêtes ? »

Elles n’étaient pas tout à fait prêtes, car elles étaient occupées encore à faire des mamours à l’élève. Enfin, elles se décidèrent à partir, et, passant devant miss Pinch avec une arrogante inclination de tête et un salut aussitôt achevé que commencé, elles se précipitèrent en avant.

Ce fut, pour le valet de pied, une tâche assez difficile que de conduire jusqu’au dehors les visiteurs. En effet, M. Pecksniff éprouvait tant de jouissance à apprécier la splendeur de la maison, qu’il ne pouvait s’empêcher de s’arrêter sans cesse, surtout lorsqu’ils se trouvèrent près de la porte du parloir, et d’exprimer son admiration à haute voix et en termes techniques. Le fait est que, du cabinet d’étude au gros mur de façade de la maison, il débita tout un cours familier de science architecturale appliquée aux maisons d’habitation, et il n’en était encore qu’aux prémisses de son éloquence, quand la compagnie arriva au jardin.

« Si vous regardez bien, dit M. Pecksniff descendant à reculons les marches du perron, en tournant la tête de côté et fermant à demi les yeux pour mieux saisir les proportions de l’extérieur, si vous regardez bien, mes chères, la corniche qui supporte l’entablement, et si vous observez la légèreté de sa construction, particulièrement du côté où elle contourne l’angle sud du bâtiment, vous trouverez comme moi… Comment vous portez-vous, monsieur ? Bien, j’espère ! »

En effet, il s’interrompit pour saluer avec beaucoup de politesse un gentleman entre deux âges, qui se trouvait à une fenêtre d’un étage supérieur. S’il lui adressait quelques mots, ce n’était pas qu’il pût espérer de se faire entendre, car la chose était impossible, à la distance où était ce gentleman, mais c’était un accompagnement naturel et convenable de son salut.

« Je ne doute point, mes chères, dit M. Pecksniff, faisant semblant de montrer du doigt d’autres merveilles, que ce ne soit là le propriétaire. Je serai charmé de le connaître. Cela peut servir. Est-ce qu’il regarde de ce côté, Charity ?

– Il ouvre la fenêtre, p’pa !

– Ha ! ha ! s’écria gaiement M. Pecksniff ; ça va bien ! Il a reconnu que je suis du métier. Il m’a entendu tout à l’heure, sans nul doute. Ne regardez pas !… Quant aux piliers cannelés, mes chères…

– Holà ! hé ! cria le gentleman.

– Monsieur, votre serviteur, dit M. Pecksniff, ôtant son chapeau. Je suis heureux de faire votre connaissance.

– Ne marchez pas sur le gazon, s’il vous plaît ! hurla le gentleman.

– Je vous demande pardon, monsieur, dit M. Pecksniff, qui croyait n’avoir pas bien entendu. Vous dites… ?

– Ne marchez pas sur le gazon ! répéta vivement le gentleman.

– Nous n’avons pas du tout l’intention d’être indiscrets, monsieur, dit M. Pecksniff, essayant un sourire.

– Cela n’empêche pas que vous l’êtes, répliqua l’autre ; et de la pire espèce, des violateurs du droit de propriété. Est-ce que vous ne voyez pas une allée sablée ? Pour qui croyez-vous qu’elle soit faite ?… Qu’on ouvre la porte là-bas, et qu’on me mette ces gens-là dehors ! »

Après ces paroles, il referma la fenêtre et disparut.

M. Pecksniff remit son chapeau sur sa tête, et regagna sa citadine avec un grand calme et dans un profond silence, regardant les nuages d’un air de profond intérêt, tout en marchant. Après avoir aidé ses filles et Mme Todgers à monter dans la voiture, il resta quelques moments à considérer la citadine, comme s’il ne savait pas au juste si c’était une voiture ou un temple, car ses pensées étaient tout à Dieu ; et, quand il fut enfin suffisamment édifié là-dessus, il prit sa place, étendit ses mains sur ses genoux, et sourit à ses trois compagnes de route.

Cependant ses filles, moins résignées, s’abandonnèrent au torrent de leur indignation. « Voilà ce que c’est, disaient-elles, que de montrer de la bienveillance à des créatures telles que les Pinch ! Voilà ce que c’est que de s’abaisser pour se mettre à leur niveau ! Voilà ce que c’est que de se donner l’humiliation d’avoir l’air de connaître des jeunes personnes aussi effrontées, hardies, rusées et désagréables que celle-là ! » Elles s’y étaient bien attendues. Le matin même, elles l’avaient prédit à Mme Todgers, qui pouvait en rendre témoignage. Le propriétaire de la maison, en les prenant pour des amis de Mlle Pinch, les avait traités en conséquence. Il ne pouvait pas faire autrement : ce n’était que trop juste. À quoi elles ajoutèrent (par une petite contradiction) qu’il fallait que cet homme fût une brute et un ours mal léché ; et alors elles fondirent en un déluge de larmes qui roula dans ses flots toutes les épithètes les plus violentes.

Peut-être miss Pinch était-elle bien plus innocente de toute cette mésaventure que le petit chérubin qui, sitôt après le départ des visiteurs, s’était hâté d’aller faire son rapport au quartier général, en racontant tout au long comme quoi ces étrangers avaient eu l’audace de la charger du message qu’ils avaient confié ensuite au valet de pied : outrecuidance qui, jointe aux remarques déplacées de M. Pecksniff sur la maison, pouvait avoir contribué à l’expulsion un peu brusque des visiteurs. La pauvre miss Pinch, cependant, eut à supporter le feu de deux camps : car la mère du séraphin la gronda si durement pour avoir des connaissances si vulgaires, que la sœur de Tom ne put que se réfugier toute en pleurs dans sa chambre, sans trouver dans sa cordialité naturelle et sa soumission, ni dans le plaisir d’avoir vu M. Pecksniff et reçu une lettre de son frère, un remède suffisant contre son chagrin.

Quant à M. Pecksniff, il leur dit dans la citadine qu’une bonne action porte en soi sa récompense, et il leur donna même à entendre que, loin de s’en repentir, il regrettait presque qu’on ne l’eût pas mis à la porte à coups de pied dans le derrière : il n’en aurait que plus de mérite. Mais, il avait beau dire, les jeunes demoiselles, loin d’admettre cette consolation, ne cessèrent de jeter des cris furieux durant tout le retour, et même elles laissèrent percer une ou deux fois le vif désir d’attaquer la dévouée Mme Todgers : car elles étaient secrètement portées à accuser de leur humiliation sa tournure grotesque, et surtout sa carte ridicule et son cabas.

Ce soir-là, la maison Todgers était en grande rumeur. D’une part, on y faisait un excédant d’apprêts domestiques pour le lendemain ; de l’autre, tous les samedis soir, il y avait toujours plus de mouvement, grâce aux allées et venues des blanchisseuses qui, à diverses heures, apportaient en petit paquet, avec la note attachée dessus par une épingle, le linge des gentlemen. Les samedis, il y avait toujours, jusqu’à minuit au moins, un grand bruit de socques sur l’escalier ; on voyait aussi de fréquentes apparitions de lumières mystérieuses dans le vestibule ; la pompe était toujours en exercice, et on entendait à chaque instant retentir sur le seau la poignée de fer. De temps en temps, d’aigres altercations s’élevaient entre Mme Todgers et des femmes que personne ne voyait jamais au fond de leurs cuisines souterraines ; il arrivait aussi des bruits de menus objets de ménage en fer, et de quincaillerie qu’on lançait à la tête du jeune concierge. Le samedi, ce jouvenceau avait coutume de relever jusqu’aux épaules les manches de sa chemise, et de courir toute la maison avec un tablier de grosse serge verte ; c’était aussi le samedi, plus que les autres jours (justement parce qu’on avait ce jour-là plus à faire), qu’il éprouvait une forte tentation d’aller faire des excursions aventureuses dans les ruelles du voisinage, pour y jouer au saut-de-mouton et autres divertissements avec des vagabonds, jusqu’à ce qu’on vînt le rattraper pour le ramener à la maison par les cheveux ou par le bout de l’oreille. En un mot, le jeune concierge était un des épisodes remarquables par les incidents particuliers du dernier jour de la semaine dans la maison Todgers.

Telles étaient ses dispositions, surtout le samedi soir dont nous venons de parler, et il se plaisait à honorer les demoiselles Pecksniff d’une foule d’interpellations. Rarement passait-il devant la chambre particulière de Mme Todgers, où les deux sœurs étaient seules, assises devant le feu, et travaillaient à la lueur d’une chandelle unique et solitaire, sans avancer sa tête et les saluer de compliments dans le genre suivant : « C’est donc encore vous ! Fi ! que c’est laid ! » et autres aimables gaietés de ce genre.

« Dites donc, mesdemoiselles, leur dit-il à demi-voix dans une de ses allées et venues, il y aura de la soupe demain. Elle est en train de la faire. Est-ce qu’elle y met de l’eau ?… Oh ! non, c’est le chat ! »

En allant répondre à un coup de marteau donné en bas, il fourra de nouveau sa tête à l’entrée de la chambre.

« Dites donc, il y aura demain de la volaille. Et de la volaille qui n’est pas décharnée. Oh ! non, c’est le chat ! »

Plus tard, il cria par le trou de la serrure :

« Dites donc, il y aura demain du poisson. Il est tout frais, il arrive… il arrive le maquereau. N’en mangez pas, toujours ! »

Et il se sauva après avoir jeté cet avis lugubre.

Il ne tarda pas à revenir mettre la nappe pour le souper. Il avait été convenu entre Mme Todgers et les deux demoiselles que celles-ci se partageraient une côtelette de veau et la mangeraient dans l’appartement particulier de cette dame. Le jeune portier, voulant faire l’agréable et amuser les deux sœurs, plongea dans sa bouche la chandelle allumée, pour leur faire voir que sa figure avait l’air d’un transparent. Après avoir accompli ce haut fait, il passa aux devoirs de son emploi, donnant du lustre à chacun des couteaux qu’il posait sur la table, en mouillant la lame avec son haleine, puis la frottant avec le tablier vert. Enfin, tous les préparatifs terminés, il adressa aux deux sœurs un rire grimaçant, et leur donna à entendre que le repas qui allait être servi serait « un peu bien épicé. »

« Sera-ce bientôt prêt, Bailey ? demanda Mercy.

– Oui, dit Bailey, il est cuit. Au moment où je suis venu ici, elle piquait, avec sa fourchette, les meilleurs morceaux pour y goûter. »

Mais à peine avait-il prononcé ces paroles, qu’il reçut sur la tête un compliment manuel qui l’envoya tout chancelant contre le mur. Mme Todgers, le plat à la main, lui apparut pleine d’indignation.

« Oh ! petit drôle ! dit-elle. Mauvais garnement, menteur que vous êtes !

– Pas plus drôle que vous, répliqua Bailey, garant sa tête, d’après un principe inventé par le boxeur Thomas Cribb. Venez-y donc ! Recommencez, vous verrez.

– C’est l’enfant le plus terrible, dit Mme Todgers, posant le plat sur la table. J’ai toujours à m’en plaindre. Les gentlemen le gâtent tellement et lui apprennent de si vilaines choses, que j’ai bien peur qu’il ne se corrige jamais que sur l’échafaud.

– Oui-da ! cria Bailey. Aussi, pourquoi me mettez-vous toujours de l’eau dans ma bière, pour détruire ma constitution ?

– Descendez, mauvais sujet ! dit Mme Todgers, tenant la porte ouverte. M’entendez-vous ? Allez-vous-en ! »

Après deux ou trois feintes adroites il partit, et on ne le revit plus de toute la soirée, sauf une fois qu’il apporta des gobelets avec de l’eau chaude, et qu’il effraya beaucoup les deux demoiselles Pecksniff, en louchant horriblement derrière Mme Todgers, qui ne se doutait de rien. Satisfait d’avoir donné cette satisfaction à ses sentiments outragés, il se retira dans son souterrain. Là, en compagnie d’un essaim de blattes d’Afrique et d’une chandelle de suif, il employa ses facultés intellectuelles à nettoyer des bottes et brosser des habits jusqu’à une heure avancée de la nuit.

Ce jeune domestique, qui s’appelait réellement, à ce qu’il paraît, Benjamin, était plus connu sous une grande variété de noms. Benjamin, par exemple, avait été converti en Oncle Ben ; puis, par corruption, était devenu Oncle ; d’où, par une transition facile, il s’était métamorphosé en Barnwell, d’après le souvenir d’un gentleman qui fut assassiné par son propre neveu Georges, tandis qu’il méditait dans son jardin à Camberwell. Les pensionnaires de la maison Todgers avaient, en outre, l’habitude plaisante de lui appliquer, selon les circonstances, le nom d’un malfaiteur célèbre ou d’un ministre fameux ; et parfois, quand les événements du jour manquaient d’intérêt, on fouillait les pages de l’histoire pour y recueillir un supplément de sobriquets. À l’époque de notre récit, le jeune concierge était généralement appelé Bailey junior, par contraste sans doute avec Old-Bailey4, et peut-être aussi parce que ce nom rappelait le souvenir d’une malheureuse dame ainsi nommée qui, dans la faveur de sa vie, s’était périe de ses propres mains : il est vrai qu’elle a été immortalisée par une ballade.

C’était habituellement à trois heures qu’on dînait le dimanche à la pension Todgers : heure commode pour tout le monde ; pour Mme Todgers, à cause du boulanger ; pour les gentlemen aussi qu’appelaient au dehors leurs engagements de l’après-midi. Mais, le dimanche où les deux sœurs Pecksniff devaient faire pleinement connaissance avec la pension Todgers et sa société, le dîner fut remis à cinq heures, pour que les préparatifs fussent dignes du but qu’on se proposait.

Quand le moment fut proche, Bailey junior, ayant l’air très-affairé, parut dans un costume flottant, cinq fois trop large pour lui ; en particulier, il avait une chemise d’une si belle ampleur qu’elle lui fit donner sur-le-champ, par un de ces messieurs qui était étonnant pour son esprit d’à-propos, le sobriquet de Col-Haut. À cinq heures moins le quart environ, une députation, composée de M. Jinkins et d’un autre gentleman nommé Gander, frappa à la porte de la chambre de Mme Todgers et, ayant été présentée en règle aux deux demoiselles Pecksniff par leur père qui attendait ces messieurs, sollicita l’honneur de conduire au premier étage miss Charity et miss Mercy.

Le salon de la maison Todgers ne ressemblait en rien aux salons ordinaires : on n’aurait jamais pu croire que c’en fût un, à moins d’en être prévenu par une personne obligeante qui fût dans le secret. Il était planchéié de haut en bas, avec un plafond en papier coupé en deux par une poutre. Outre les trois petites fenêtres, devant lesquelles étaient rangées autant de chaises et qui commandaient le vestibule d’en face, il y avait une autre fenêtre indépendante de tout ce qui l’entourait, et qui avait vue sur la chambre à coucher de M. Jinkins. En haut et tout le long d’un des côtés du mur était une imposte de carreaux de vitre à deux rangs, destinée à éclairer l’escalier. Il y avait les plus drôles de petits placards qu’on pût voir, de toute forme, hexagones, octogones ou pentagones, découpés dans la boiserie, et ajustés à des dessous d’escalier ; la porte elle-même, peinte en noir, avait en haut deux grands yeux de verre ornés chacun, au centre, d’une pupille verte, indiscrète, qui espionnait ce qui se passait.

C’est là que tous les gentlemen étaient réunis. Il y eut un cri général : « Écoutez ! écoutez ! » et : « Bravo, Jink ! » quand M. Jinkins fit son entrée avec miss Charity à son bras. Ce cri devint frénétique, quand on vit M. Gander qui venait à la suite escortant Mercy. M. Pecksniff formait l’arrière-garde avec Mme Todgers.

Alors eurent lieu les présentations. En voici l’ordre et la marche : D’abord et d’un, un gentleman qui faisait du sport sa spécialité, et proposait aux éditeurs de journaux du dimanche certaines questions de jockey-club qui n’étaient pas commodes, je vous en réponds ; vous n’aviez qu’à demander à ses amis. Un gentleman que sa vocation poussait vers le théâtre, et qui eût obtenu un début autrefois, n’était la méchanceté de la nature humaine qui avait mis des bâtons dans les roues. Un gentleman orateur, qui était fort sur les speach. Un gentleman qui se piquait de littérature ; il écrivait entre autres choses des satires personnelles et connaissait le côté faible de chaque caractère, excepté le sien. Un dilettante… Un fumeur… Un gastronome… Plusieurs joueurs de whist… Pas mal de joueurs de billard et d’amateurs de paris, tous, à ce qu’il paraît, doués d’un certain goût pour le commerce, car ils étaient de manière ou d’autre lancés dans le mouvement commercial ; ce qui ne les empêchait pas d’avoir, avec cela, des goûts prononcés pour le plaisir. M. Jinkins avait les allures d’un fashionable ; il fréquentait régulièrement les parcs le dimanche, et connaissait de vue un grand nombre d’équipages. Il parlait aussi mystérieusement de femmes magnifiques, et on le soupçonnait de s’être compromis avec une comtesse. M. Gander avait un tour d’esprit ingénieux : c’est lui qui avait inventé la plaisanterie de « Col-Haut, » plaisanterie qui avait obtenu le plus grand succès et qui, passant de bouche en bouche sous le nom de : « la dernière de Gander, » circulait dans toute la chambre avec de grands applaudissements. Nous devons ajouter que M. Jinkins était de beaucoup le plus âgé de la compagnie. Il avait quarante ans et tenait les livres d’un marchand de poissons. C’était aussi le plus ancien pensionnaire ; et, en vertu de son double droit d’aînesse, c’était lui qui menait la maison, comme l’avait dit Mme Todgers.

Le dîner se fit considérablement attendre. La pauvre Mme Todgers, réprimandée en confidence par M. Jinkins, ne faisait qu’aller et venir pour voir ce qui causait ce retard ; elle recommença plus de vingt fois le même manège, revenant sans cesse sur ses pas sans savoir pourquoi, avant même d’être sortie. Cependant la conversation générale n’en souffrait pas : car un gentleman, voyageur pour la parfumerie, avait exhibé une intéressante babiole, espèce de savonnette qu’il rapportait d’une récente tournée en Allemagne ; et, de son côté, le gentleman littéraire récitait, sur la demande générale, quelques strophes satiriques qu’il venait de composer contre le réservoir situé derrière la maison, qui s’était permis de geler dans les derniers froids. Ces divertissements, avec la conversation mêlée qui en était la suite naturelle, firent passer très-gaiement le temps, jusqu’à ce qu’enfin Bailey junior annonça le dîner en ces termes :

« Les vivres sont servis ! »

À ce signal, tout le monde descendit aussitôt à la salle du festin. Quelques-uns des plus facétieux, parmi ceux qui fermaient la marche, prirent sous le bras des gentlemen en guise de dames, pour parodier la bonne fortune des deux cavaliers des demoiselles Pecksniff.

M. Pecksniff dit les grâces, une courte et pieuse prière pour invoquer la bénédiction céleste en faveur de l’appétit des convives, et recommander aux soins de la Providence les infortunés qui n’ont pas de quoi manger, l’affaire de la Providence étant de s’occuper d’eux, à ce que disait la prière. Ensuite, ils se mirent à dîner avec moins de cérémonie que d’appétit. La table ployait sous le poids, non-seulement des mets délicats annoncés d’avance aux demoiselles Pecksniff par le jeune concierge, mais encore du bœuf bouilli, du veau rôti, du lard, des pâtés, et d’une quantité de ces légumes nutritifs que les maîtres de pensions bourgeoises connaissent et estiment pour leurs qualités utiles. En outre, il y avait de nombreuses bouteilles de bière forte, de vin, d’ale et d’autres sortes de boissons excitantes, exotiques ou indigènes.

Tout cela était fort agréable aux deux demoiselles Pecksniff, qui, assises chacune au bout de la table, à la droite et à la gauche de M. Jinkins, se voyaient l’objet de tous les hommages, et qui, de minute en minute, étaient invitées par quelque nouvel admirateur à vouloir bien accepter une santé. Jamais elles n’avaient été si gaies et si animées dans la conversation. Mercy, pour sa part, brillait d’un incomparable éclat, et elle disait tant de belles choses dans ses vives réparties, qu’on s’accordait à la considérer comme un prodige. En résumé, ainsi que le dit cette jeune personne, « elles voyaient bien enfin, sa sœur et elle, qu’elles étaient à Londres. »

Leur ami Bailey s’associait pleinement aux sentiments des deux demoiselles Pecksniff ; et, fidèle à son rôle protecteur, il donnait à leur appétit tous les encouragements possibles. Quand il pouvait le faire sans attirer l’attention générale, il avait soin de régaler ses jeunes amies de mouvements de tête, de clignements d’yeux et autres signes d’intimité, et de temps en temps il se grattait le nez avec un tire-bouchon, emblème des présentes bacchanales ; et vraiment la verve spirituelle des deux demoiselles Pecksniff et les inquiétudes que causait à Mme Todgers l’appétit formidable des convives, étaient peut-être moins remarquables encore que l’aplomb de ce drôle de corps qui ne s’effrayait de rien et ne se laissait jamais déconcerter. Si quelque pièce de vaisselle, assiette ou autre, venait à lui glisser des mains (et ce n’était pas rare), il la laissait aller avec une bonne grâce parfaite, sans jamais ajouter aux pénibles émotions de la compagnie en émettant le moindre regret. Il ne s’avisait pas non plus, en courant précipitamment çà et là, de troubler le repos des convives, comme c’est l’habitude des domestiques bien dressés : au contraire, sentant bien qu’il ne pouvait rendre que des services insuffisants à tant de monde, il laissait les gentlemen prendre eux-mêmes tout ce dont ils avaient besoin, et ne s’éloignait guère de la chaise de M. Jinkins, derrière laquelle il s’était planté, les mains dans les poches, les jambes écartées, riant le premier de tout ce qui se disait, et jouissant pleinement de la conversation.

Le dessert fut splendide, et pas de temps d’arrêt. Les assiettes à pouding se lavaient à mesure dans un petit baquet derrière la porte, tandis qu’on mangeait le fromage ; et, si elles étaient encore humides et chaudes par suite de cette opération, elles n’en étaient pas moins prêtes à temps pour reparaître sur la table au moment opportun. Des litres d’amandes, des douzaines d’oranges, des livres de raisins secs, des tas de pruneaux, des assiettes à soupe toutes pleines de noix. Oh ! la maison Todgers, quand elle voulait, faisait bien les choses, n’ayez pas peur !

On servit aussi des vins : vins rouges, vins blancs ; puis un grand bol de punch, préparé par les soins du gentleman gastronome, qui conjura les demoiselles Pecksniff d’excuser les modestes dimensions de ce vase, disant qu’il y avait en réserve les matériaux nécessaires pour brûler une demi-douzaine de bols de punch de la même grandeur. Bon Dieu ! comme elles se mirent à rire ! et comme elles toussèrent en goûtant le punch, parce qu’il était trop fort ! Et comme derechef elles rirent aux éclats quand quelqu’un insinua que, sauf la couleur, on eût pu se tromper et prendre ce punch pour du lait, vu son innocence ! Quel cri énergique de «  Non ! non ! » poussé par les gentlemen, quand les demoiselles Pecksniff supplièrent M. Jinkins de faire mettre dans ce punch un peu d’eau chaude ! et, comme en rougissant, chacune d’elles peu à peu parvint à boire tout son verre jusqu’à la lie !

Mais voici le moment solennel.

« Le soleil, a dit M. Jinkins, va bientôt quitter le firmament. »

Quel homme comme il faut que ce Jinkins !… Jamais embarrassé !

« Miss Pecksniff ! dit doucement Mme Todgers ; voulez-vous…

– Ô ciel ! rien de plus Mme Todgers, rien de plus. »

Mme Todgers se lève ; les deux demoiselles Pecksniff se lèvent ; tout le monde se lève. Miss Mercy Pecksniff cherche à ses pieds son écharpe. Où est-elle ? mon Dieu, où peut-elle être ? La douce jeune fille, elle l’avait, son écharpe, non sur ses belles épaules, mais autour de sa taille ondoyante. Une douzaine de mains s’empressent de lui offrir leurs services. Elle est toute confuse. Le plus jeune gentleman de la compagnie, jaloux comme un tigre, a soif du sang de Jinkins. Mercy bondit et rejoint sa sœur à la porte. Charity a enlacé de son bras la taille de Mme Todgers. De l’autre bras, elle entoure le corsage de sa sœur. Ô Diane, chaste Diane, quel tableau !… On ne voit plus qu’une ombre… un petit saut, et l’ombre a passé la porte.

« Messieurs, buvons à la santé des dames ! »

L’enthousiasme est formidable. Le gentleman à l’esprit satirique se lève, et laisse tomber de ses lèvres un flux d’éloquence qui renverse tout sur son passage. Il rappelle qu’il y a un toast à porter, un toast auquel on ne manquera pas de répondre. Ici se trouve, devant ses yeux, un individu envers lequel on a contracté une dette de reconnaissance. Oui, il le répète, une dette de reconnaissance. Nos natures, âpres et rudes, ont été adoucies et améliorées aujourd’hui par la société de femmes aimables. « Il y a, dans la société ici présente, un gentleman que deux femmes accomplies et délicieuses contemplent avec vénération, comme la source de leur existence. Oui, messieurs, déjà quand ces deux demoiselles balbutiaient un langage à peine intelligible, elles appelaient cet individu : « Père ! » Ici, applaudissements unanimes. L’orateur ajoute : « C’est M. Pecksniff ! Dieu le bénisse ! » Tous échangent des poignées de main avec M. Pecksniff, tous font honneur au toast. Le plus jeune gentleman de la compagnie boit en tressaillant, car il comprend quelle mystérieuse influence entoure l’homme qui peut appeler du nom de fille cette créature à l’écharpe rose.

Qu’a dit M. Pecksniff en réponse ? ou plutôt, car c’est là la question, que n’a-t-il pas dit ? rien. On redemande du punch ; il est apporté, il est bu. L’enthousiasme va croissant. Chacun se montre ouvertement avec son caractère. Le gentleman à la vocation théâtrale déclame. Le gentleman dilettante régale la compagnie d’une chanson. Gander laisse le Gander de toutes les fêtes précédentes à cent lieues derrière lui. Il se lève pour proposer un toast. « À la santé du Père de la maison Todgers ! » C’est leur ami commun Jink, autrement dit le vieux Jink, si l’on veut bien permettre qu’il lui donne cette dénomination familière et tendre. Le plus jeune gentleman de la compagnie pousse une dénégation féroce. Il ne le veut pas ! il ne le supportera pas ! cela ne doit pas être ! Mais le secret de sa rage profonde reste incompris. On suppose qu’il est un peu en train, et personne ne prend garde à lui.

M. Jinkins remercie ses amis de tout son cœur. C’est, à mille égards, le plus beau jour de son humble vie. En promenant ses yeux autour de lui, il sent que les paroles lui manquent pour exprimer sa reconnaissance. Il ne dira qu’une chose. Ce qu’il espère, c’est qu’il a été bien démontré que la maison Todgers ne s’est pas démentie, et que dans l’occasion elle savait se montrer avec autant d’avantage que ses rivales, et peut-être plus. Il leur rappelle, au bruit d’un tonnerre d’applaudissements, qu’ils ont pu entendre parler d’un établissement analogue dans Cannon-Street, et qu’on en fait l’éloge. Il désire écarter les comparaisons qui sentiraient l’envie ; il serait le dernier à se les permettre : « Mais, ajoute-t-il, quand cet établissement de Cannon-Street sera en mesure de produire une combinaison de l’esprit et de la beauté, comme celle qui aujourd’hui a honoré cette table, et de servir (tout considéré), un dîner tel que celui que nous venons de prendre, je serai heureux de lui dire deux mots : jusque-là, messieurs, je ne bouge pas de la maison Todgers. »

Ici l’on redemande encore du punch ; l’enthousiasme redouble avec les discours. On porte la santé de chacune des personnes de la compagnie, sauf celle du plus jeune gentleman. Il est assis à part, le coude appuyé sur le dossier d’une chaise vide, regardant Jinkins d’un air dédaigneux. Gander, dans un discours frénétique, propose la santé de Bailey junior : on entend des hoquets, un verre se brise. M. Jinkins émet l’avis qu’il est temps d’aller rejoindre les dames. Pour couronner les toasts, il en propose un à Mme Todgers. Mme Todgers mérite bien des honneurs particuliers (écoutez ! écoutez !) Oui, elle les mérite, on n’en saurait douter. Quels que soient les sujets de plainte qu’on puisse avoir quelquefois contre elle, il n’est, en ce moment, personne de la compagnie qui ne voulût mourir pour la défendre.

Les voilà qui remontent. Ils n’étaient pas attendus si tôt, car Mme Todgers dort sur sa chaise, miss Charity ajuste ses cheveux, et Mercy, qui s’est fait un sofa d’un des sièges d’entre-croisées, s’y est établie dans une gracieuse attitude de repos. Elle se lève en toute hâte ; mais M. Jinkins la supplie, au nom de tous, de ne point changer de position. Elle paraît ainsi trop poétique et trop séduisante, remarque-t-il, pour se déranger. Elle rit, cède, s’évente et laisse tomber son éventail ; tout le monde se précipite pour le ramasser. Reconnue, d’un consentement unanime, la reine de beauté, elle devient cruelle et fantasque ; elle envoie des gentlemen porter à d’autres gentlemen des messages qu’elle oublie avant que les premiers soient revenus avec la réponse ; elle imagine mille tortures qui mettent leurs cœurs en morceaux. Bailey, sur ces entrefaites, apporte le thé et le café. Un petit cercle d’admirateurs entoure Charity ; mais seulement ceux qui ne peuvent arriver jusqu’à sa sœur. Le plus jeune gentleman est pâle, mais calme, et il reste assis à part, car il se plaît à nourrir sa passion dans ses méditations secrètes, et son âme se tient à l’écart des divertissements bruyants. Mercy, d’ailleurs, lui tient compte de sa présence et de son adoration. Il le devine à l’éclair qui jaillit parfois du coin de sa prunelle. Prends garde, Jinkins, de pousser bientôt à un accès de frénésie un homme désespéré !

M. Pecksniff était monté à la suite de ses jeunes amis et s’était assis près de Mme Todgers. Il avait renversé une tasse de café sur ses jambes, sans paraître se douter de cet accident ; et il ne s’aperçoit même pas qu’il a une sandwiche sur son genou.

« Et comment se sont-ils conduits là-haut, avec vous, monsieur ? demanda la maîtresse de la pension.

– D’une manière telle, ma chère dame, répondit M. Pecksniff, que je ne pourrai jamais y penser sans émotion ou me le rappeler sans verser une larme. Ô madame Todgers !…

– Juste ciel ! s’écria la dame. Comme vous paraissez abattu.

– Je suis homme, ma chère dame, dit M. Pecksniff versant des larmes et parlant avec une certaine difficulté ; mais je suis également père. Je suis veuf aussi. Mes sentiments, madame Todgers, ne veulent pas se laisser étouffer, comme les jeunes enfants dans la Tour5. Ils ont grandi avec le temps, et plus je presse l’oreiller sur eux, plus ils reparaissent par les coins. »

Tout à coup il aperçut la tartine beurrée collée à son genou, et la regarda fixement, secouant la tête pendant ce temps d’un air imbécile et consterné, comme s’il voyait, dans ce débris, l’image de son mauvais génie, et qu’il se crût obligé de lui adresser des reproches de ses tentations intempestives :

« Elle était belle, madame Todgers, dit-il, tournant vers l’hôtesse son œil terne sans autre préliminaire ; elle avait un peu de fortune.

– Je le sais, s’écria Mme Todgers avec une grande sympathie.

– Voici ses deux filles, » dit M. Pecksniff, montrant les jeunes demoiselles avec un redoublement d’émotion.

Mme Todgers n’en doutait aucunement.

« Mercy et Charity, Charity et Mercy ! Ce ne sont pas là des noms profanes, j’espère ?

– Monsieur Pecksniff !… s’écria Mme Todgers. Quel sourire funèbre !… Seriez-vous malade, monsieur ? »

Il appuya sa main sur le bras de Mme Todgers, et répondit d’une manière solennelle avec une voix douce :

« C’est chronique.

– Colique ? s’écria la dame d’un ton d’effroi.

– Chro-nique, répéta-t-il avec quelque difficulté. Chronique. Une maladie chronique. J’en suis victime depuis mon enfance. Elle me conduira au tombeau.

– Dieu nous en garde ! s’écria Mme Todgers.

– Oui, dit M. Pecksniff, ferme dans le désespoir. Après tout, je n’en suis pas fâché… Vous ressemblez à ma défunte madame Todgers.

– Ne me serrez donc pas tant, je vous prie, monsieur Pecksniff. Si quelqu’un des gentlemen nous observait !…

– C’est pour l’amour d’elle, dit M. Pecksniff. Permettez-le, en l’honneur de sa mémoire. Au nom d’une voix qui sort de la tombe ! vous lui ressemblez tout à fait, madame Todgers !… Ce que c’est que ce monde !

– Ah ! cela vous plaît à dire.

– Je crains que ce ne soit un monde vain et léger, dit M. Pecksniff, se laissant aller à l’attitude penchée de l’abattement. Voyez ces jeunes gens autour de nous. Quelle conscience ont-ils de leurs devoirs ? Pas l’ombre. Donnez-moi votre autre main, madame Todgers. »

La dame hésita et dit qu’elle ne le voulait pas.

« Eh quoi ? une voix de la tombe serait-elle sans influence sur vous ? dit M. Pecksniff avec une tendresse sombre. Ceci serait irréligieux, ma chère amie !

– Non, non, dit Mme Todgers, opposant de la résistance. Réellement vous ne devez pas…

– Ce n’est pas moi, dit M. Pecksniff. Ne supposez pas que ce soit moi. C’est la voix… c’est sa voix. »

Il fallait que feu mistress Pecksniff eût eu, de son temps, une voix singulièrement forte et enrouée pour une femme, une voix qui bégayait et même, à dire vrai, une voix qui sentait un peu l’ivresse, si cette voix avait jamais ressemblé à un organe qui parlait en ce moment par la bouche de M. Pecksniff. Mais peut-être se faisait-il des illusions sur son propre compte.

« Ce jour, madame Todgers, a été un jour de plaisir, mais il a été aussi pour moi un jour de torture. Il m’a rappelé ma solitude. Que suis-je dans ce monde ?

– Un excellent gentleman, monsieur Pecksniff, dit Mme Todgers.

– Vous croyez ? Ce serait au moins une consolation.

– Il n’existe pas un homme meilleur que vous. J’en suis certaine. »

M. Pecksniff sourit à travers ses larmes et agita légèrement sa tête.

« Vous êtes bien bonne, dit-il, je vous remercie. Vous ne sauriez pas croire la satisfaction que j’éprouve, madame Todgers, à rendre les gens heureux. Le bonheur de mes élèves est mon objet principal. J’en raffole. Eux aussi raffolent de moi quelquefois.

– Toujours, dit Mme Todgers.

– Quand ils disent qu’ils n’ont pas fait de progrès, madame, ajouta M. Pecksniff en la regardant d’un air de profond mystère, et lui faisant signe d’approcher de sa bouche, quand ils disent qu’ils n’ont pas fait de progrès, madame, et que le prix de la pension était trop élevé, ils mentent !

– Il faut que ce soient de vils misérables !

– Madame, vous avez raison. J’estime en vous cette manière de voir. Un mot à l’oreille. Aux parents et aux tuteurs… Ceci est entre nous, madame Todgers ?

– Oui, entre nous.

– Aux parents et aux tuteurs s’offre en ce moment une favorable occasion qui unit les avantages de la meilleure éducation pratique architecturale au confort de la famille, et la société constante de personnes qui, dans leur humble sphère et leurs modestes capacités, remarquez bien ceci ! n’oublient pas leur responsabilité morale. »

Mme Todgers le regardait, assez embarrassée de savoir ce que ces paroles signifiaient, si même elles signifiaient quelque chose. C’était, en effet, le lecteur peut se le rappeler, la forme habituelle de la réclame de M. Pecksniff, quand il demandait un élève ; mais, pour le moment, l’avis ne semblait se rapporter à rien de particulier. Cependant, M. Pecksniff leva son doigt, comme pour avertir la dame de ne point l’interrompre.

« Connaissez-vous, madame Todgers, un père de famille ou tuteur qui désire profiter d’une occasion si précieuse pour un jeune gentleman ? On préfèrerait un orphelin. Connaissez-vous un orphelin qui puisse donner trois ou quatre cents livres sterling ? »

Mme Todgers réfléchit et secoua la tête.

« Si vous entendez parler d’un orphelin qui puisse donner trois ou quatre cents livres sterling, priez les amis de ce cher orphelin de s’adresser par lettre, franc de port, à S. P. Poste restante, Salisbury… J’ignore qui c’est, au juste… Ne vous inquiétez pas, madame Todgers, ajouta M. Pecksniff, tombant lourdement sur elle, c’est chronique ! chronique !… Faites-moi donner une petite goutte de n’importe quoi.

– Dieu nous garde, mesdemoiselles Pecksniff ! s’écria tout haut Mme Todgers, votre cher p’pa est très-mal ! »

M. Pecksniff se redressa par un effort extraordinaire, tandis que chacun courait à lui avec précipitation, et, se remettant sur ses pieds, il promena sur l’assemblée un regard empreint d’une ineffable sérénité. Petit à petit, un sourire succéda à ce regard ; un sourire doux, sans force et plein de mélancolie, un sourire aimable même dans sa souffrance. « Ne vous affligez pas, mes amis, dit-il tendrement. Ne pleurez pas pour moi. C’est chronique. »

Et en parlant ainsi, après avoir fait un vain effort pour lever ses pieds, il tomba dans le foyer de la cheminée.

Le plus jeune gentleman de la compagnie l’eut relevé en un instant. Oui, avant qu’un seul cheveu de la tête du vieillard fût brûlé, il l’avait posé sur le tapis… son père à elle !

Mercy était hors d’elle, et sa sœur également. Jinkins les consola de son mieux. D’ailleurs, tout le monde les consolait. Chacun avait quelque chose à leur dire, si ce n’est le plus jeune gentleman de la compagnie, qui avec un noble dévouement, et sans que personne prît garde à lui, avait fait le plus de besogne et garanti la tête de M. Pecksniff. Enfin, les assistants se réunirent autour du cher malade, et convinrent de le porter par l’escalier jusqu’à son lit. M. Jinkins gronda le plus jeune gentleman de la compagnie d’avoir déchiré l’habit de M. Pecksniff. Ha ! ha !… mais n’importe.

Ils portèrent en haut M. Pecksniff, tout en lançant à chaque marche des brocards au plus jeune gentleman.

La chambre à coucher était située au haut de la maison, et pour l’atteindre il n’y avait pas mal de chemin à faire ; cependant ils finirent par y arriver avec leur précieux fardeau. En route, M. Pecksniff leur demandait fréquemment à boire une petite goutte de quelque chose. Cela ressemblait à une manie. Le plus jeune gentleman de la compagnie proposa bien un verre d’eau ; mais M. Pecksniff, pour prix de ce conseil, l’accabla des épithètes les plus méprisantes.

Jinkins et Gander se chargèrent du soin de coucher le malade, et l’arrangèrent du mieux qu’ils purent en le posant sur son lit. Lorsqu’il parut disposé à s’endormir, ils le quittèrent. Mais, avant qu’ils eussent atteint le bas de l’escalier, le fantôme de M. Pecksniff, singulièrement accoutré, apparut se démenant sur le palier d’en haut. Il désirait connaître leur sentiment touchant la nature de la vie humaine.

« Mes amis, cria M. Pecksniff, plongeant son regard par-dessus la rampe, fortifions notre esprit par la discussion, par la contradiction mutuelle. Soyons moraux. Contemplons en face l’existence. Où est Jinkins ?

– Ici, répondit ce gentleman. Retournez à votre lit.

– Au lit ! s’écria M. Pecksniff. Le lit ! c’est la voix du fainéant ; je l’entends dire en gémissant : « Vous m’avez éveillé trop tôt ; je veux encore dormir. » S’il y a quelque jeune orphelin qui veuille me compléter cette citation de la jolie pièce des œuvres du docteur Watts, l’occasion est propice. »

Personne ne s’offrit.

« C’est très-agréable, dit M. Pecksniff après une pause. C’est astringent et rafraîchissant, en particulier pour les jambes ! Les jambes de l’homme, mes amis, sont une invention admirable. Comparez-les aux jambes de bois, et observez la différence qu’il y a entre l’anatomie de la nature et l’anatomie de l’art. Savez-vous, ajouta M. Pecksniff en se penchant sur la rampe avec cet air familier qu’il prenait toujours vis-à-vis de ses nouveaux élèves, savez-vous que je voudrais bien connaître l’opinion de Mme Todgers sur une jambe de bois, si cela lui était agréable ? »

Comme il paraissait impossible d’attendre de lui rien de raisonnable après un pareil discours, M. Jinkins et M. Gander remontèrent et le replacèrent de nouveau sur son lit. Mais il en était sorti avant que ces messieurs fussent arrivés au second étage ; ils revinrent l’accommoder, et à peine avaient-ils descendu quelques marches, que notre homme était déjà dehors. En un mot, autant de fois on le fit rentrer dans sa chambre, autant de fois il s’en échappa, l’esprit bourré de maximes morales, qu’il répétait continuellement par-dessus la rampe, avec un plaisir extraordinaire et un désir irrésistible d’éclairer ses semblables.

Vu les circonstances, et quand pour la trentième fois au moins il eurent remis M. Pecksniff au lit, M. Jinkins resta à le surveiller, tandis que son compagnon descendait chercher Bailey junior qu’il amena avec lui. Le jeune concierge, instruit du service qu’on attendait de lui, s’en montra enchanté, et s’installa avec un tabouret, une chandelle et son souper, pour veiller plus commodément près de la porte de la chambre à coucher.

Ces arrangements terminés, on enferma M. Pecksniff, en laissant la clef du côté extérieur de la serrure. Le jeune page était chargé d’écouter avec attention, de guetter les symptômes d’apoplexie qui pourraient survenir au patient ; et, dans le cas où il s’en présenterait, d’appeler immédiatement au secours. À quoi M. Bailey répondit modestement qu’il « se flattait de savoir en général passablement l’heure qu’il était au cadran de la pendule, et qu’il ne datait pas pour rien ses lettres de Todgers-House. »

Chapitre X. Contenant d’étranges choses qui exerceront une grande influence, en bien ou en mal, sur la plupart des événements de cette histoire. §

Cependant M. Pecksniff était venu à Londres pour affaire. Avait-il oublié le but de son voyage ? Continuait-il de prendre du plaisir avec la joyeuse engeance de la pension Todgers, sans songer aux graves intérêts, quels qu’ils fussent, qui exigeaient sa calme et sérieuse méditation ? Non.

« Le temps et la marée n’attendent personne, » dit le proverbe. Mais tous les hommes ont à attendre le temps et la marée. Cette marée, qui avec son flux devait conduire Seth Pecksniff à la fortune, était marquée d’avance sur le tableau et au moment de monter. Pecksniff ne restait pas tranquillement au haut de la plage sans se soucier le moins du monde des changements de courants ; mais il se tenait sur l’extrême bord, le digne homme, voyant l’eau passer déjà par-dessus ses souliers et tout prêt à se vautrer dans la vase, si c’était le chemin qui devait le conduire au but de ses espérances.

La confiance qu’il inspirait à ses deux charmantes filles était vraiment admirable. Elles croyaient si fermement au caractère de leur père, qu’elles étaient certaines qu’en tout ce qu’il faisait il avait devant lui un dessein bien conçu, bien arrêté. Elles savaient aussi que ce noble objet était pour Pecksniff son intérêt personnel, ce qui naturellement les intéressait par contre-coup.

Ce qui rendait cette confiance filiale plus touchante encore, c’est que les demoiselles Pecksniff ne se doutaient pas, quant à présent, des projets réels de leur père. Tout ce qu’elles savaient de lui, c’est que chaque matin, de bonne heure, après le déjeuner, il se rendait au bureau de poste pour y chercher des lettres. Ce soin rempli, sa tâche du jour était achevée ; et il rentrait dans le repos jusqu’à ce que le retour du soleil amenât, le lendemain, une poste nouvelle.

Même manège pendant quatre ou cinq jours. Enfin, un matin, M. Pecksniff revint à son domicile tout hors d’haleine et avec une précipitation curieuse chez un homme d’ordinaire si calme. Il s’enferma avec ses filles, et ils eurent une conférence secrète qui dura bien deux heures. Tout ce qui se passa dans cet entretien resta caché, et nous n’en connaissons que les paroles suivantes, articulées par M. Pecksniff :

« Comment un tel changement s’est-il opéré en lui (du moins je l’espère), question tout à fait oiseuse et vaine. Mes chéries, j’ai mes idées sur ce sujet, mais je ne les émettrai point. Il suffit que nous soyons disposés à ne montrer ni ressentiment ni colère, et que nous soyons prêts à pardonner. S’il désire notre amitié, il l’aura. Nous connaissons notre devoir, je pense ! »

Le même jour, heure de midi, un vieux gentleman descendit de cabriolet au bureau de poste, et, ayant donné son nom, demanda une lettre à lui adressée et qui devait rester au bureau jusqu’à ce qu’elle fût réclamée. Cette lettre attendait depuis quelques jours. La suscription en était écrite de la main de M. Pecksniff, et scellée du cachet de M. Pecksniff.

La lettre, très-courte, ne contenait guère qu’une adresse avec « les sentiments très-respectueux et (malgré le passé), sincèrement affectueux. » Le vieux gentleman prit l’adresse, jetant au vent en petits morceaux le reste de la lettre et la passa au cocher avec ordre de le conduire le plus près possible de Todgers-House. Le cocher le mena droit au Monument : là, le vieux gentleman descendit de nouveau, renvoya sa voiture et se dirigea à pied vers la pension bourgeoise.

Bien que le visage, la tournure, le pas de ce vieillard, et même la manière ferme dont il serrait, en s’appuyant dessus, sa grosse canne, indiquassent une résolution qu’il n’eût pas été facile de combattre, et une obstination (bonne ou mauvaise, peu importe) qui, dans d’autres temps, eût bravé la torture et puisé la vie dans les angoisses mêmes de la mort ; cependant il y avait en ce moment dans son esprit une certaine hésitation qui lui fit éviter d’abord la maison qu’il cherchait et le conduisit machinalement vers un rayon de soleil qui éclairait le petit cimetière voisin. Il semble qu’il dût y avoir dans le contraste de cette poussière immobile amoncelée au milieu même du plus actif remue-ménage quelque chose qui fût plutôt capable d’accroître son indécision : cependant il s’achemina de ce côté, éveillant les échos sur son passage, jusqu’à ce que l’horloge de l’église, sonnant pour la seconde fois les quarts depuis qu’il était dans le cimetière, le tira de sa méditation. Sortant donc de son incertitude en même temps que l’air emportait le son des cloches, il gagna d’un pas rapide la maison et frappa à la porte.

M. Pecksniff était assis dans le petit salon de Mme Todgers. Son visiteur le trouva occupé à lire par pur hasard, et il lui en fit ses excuses, un excellent ouvrage de théologie. Sur une table étroite il y avait du gâteau et du vin, par un autre hasard dont il s’excusa également.

« J’avais oublié, dit-il, la visite que je devais recevoir, et j’allais partager cette modeste collation avec mes filles quand vous avez frappé à la porte.

– Vos filles vont bien ? » demanda Martin, posant de côté son chapeau et sa canne.

M. Pecksniff s’efforça de cacher son émotion comme père, lorsqu’il répondit :

« Oui, elles vont bien. Ce sont de bonnes petites filles, d’excellentes petites filles. Je ne me permettrais pas, dit-il, de proposer à M. Chuzzlewit de prendre un fauteuil ni de lui recommander d’éviter le vent coulis de la porte. Je n’ai pas envie de m’exposer aux plus injustes soupçons. En conséquence, je me bornerai à faire observer qu’il y a dans la chambre un fauteuil, et que la porte est loin d’être parfaitement close. J’oserai seulement peut-être ajouter qu’il n’est pas rare de rencontrer ce dernier inconvénient dans les maisons anciennes. »

Le vieillard s’assit dans le fauteuil, et, après quelques instants de silence :

« En premier lieu, dit-il, j’ai à vous remercier d’être venu à Londres avec tant d’empressement sur ma requête non motivée ; je n’ai pas besoin d’ajouter : et à mes frais.

– À vos frais, mon bon monsieur ! s’écria M. Pecksniff, avec un accent de grande surprise.

– Je n’ai pas l’habitude, dit Martin en agitant sa main avec impatience, de faire des dépenses à… Eh bien ! à mes parents, pour satisfaire mes caprices.

– Des caprices, mon bon monsieur ! s’écria M. Pecksniff.

– Ce n’est pas tout à fait le mot qui convient en cette occasion, dit le vieillard. Non, vous avez raison. »

Intérieurement, M. Pecksniff se sentit soulagé en entendant ces paroles, bien qu’il ne sût pas du tout pourquoi.

« Vous avez raison, répéta Martin. Ce n’est point un caprice. C’est une chose fondée sur la raison, la vérité, la réflexion. C’est, comme vous voyez, tout le contraire d’un caprice. D’ailleurs, je ne suis pas capricieux. Je ne l’ai jamais été.

– Assurément, non, dit Pecksniff.

– Comment le savez-vous ? répliqua vivement l’autre. C’est maintenant que vous allez commencer à le savoir. Vous êtes destiné à l’attester et à le prouver dans l’avenir. Vous et les vôtres, il faut vous apprendre que je suis persévérant et que je ne me laisse pas détourner de mon but. Entendez-vous ?

– Parfaitement.

– Je regrette beaucoup, reprit Martin le regardant en face et lui parlant d’un ton lent et mesuré, je regrette beaucoup que vous et moi ayons eu, dans notre dernière rencontre, la conversation que nous avons eue. Je regrette beaucoup de vous avoir laissé voir si ouvertement ce que je pensais de vous. Les intentions que j’ai maintenant à votre égard sont toutes différentes. Abandonné de tous ceux en qui j’avais mis ma confiance, trompé et obsédé par tous ceux qui eussent dû m’aider et me soutenir, je viens chercher un refuge auprès de vous. J’ai la confiance que vous serez mon allié et que je vous attacherai à moi par les liens de l’Intérêt et de l’Espérance (il appuya fortement sur ces derniers mots, quoique M. Pecksniff le priât tout particulièrement de ne point les prononcer), et que vous m’aiderez à faire payer à qui de droit les conséquences de la plus odieuse espèce de bassesse, de dissimulation et d’artifice.

– Mon noble monsieur ! s’écria M. Pecksniff, lui saisissant la main qui était toute grande ouverte : et c’est vous qui m’exprimez le regret d’avoir accueilli d’injustes idées sur mon compte ! vous, avec ces respectables cheveux gris !…

– Les regrets, dit Martin, sont le propre des cheveux gris ; et je me félicite d’avoir au moins en commun avec tous les autres hommes ma part de cet héritage. Mais en voilà assez. Je suis fâché d’avoir été si longtemps séparé de vous. Si je vous avais traité plus tôt comme vous méritez de l’être, peut-être eussé-je été plus heureux. »

M. Pecksniff leva les yeux au plafond et se frotta les mains de joie.

« Vos filles… dit Martin, après un court silence ; je ne les connais pas. Vous ressemblent-elles ?

– Monsieur Chuzzlewit, répondit le veuf, l’auteur de leurs jours (je ne veux pas parler de moi, mais bien de leur sainte mère) revit dans le nez de ma fille aînée et dans le menton de la cadette.

– Je ne demande pas si elles vous ressemblent au physique. C’est au moral, au moral !

– Il ne m’appartient pas de le dire, répliqua M. Pecksniff avec un sourire gracieux. J’ai fait de mon mieux, monsieur.

– Je désirerais les voir, dit Martin ; sont-elles près d’ici ? »

Si elles étaient près, je crois bien ! Depuis le commencement de la conversation jusqu’à ce moment où elles se retirèrent avec précipitation, elles étaient à écouter à la porte. M. Pecksniff eut soin d’essuyer d’abord les larmes dont l’attendrissement avait mouillé ses yeux, pour donner ainsi à ses filles le temps de remonter l’escalier ; puis il ouvrit la porte et cria doucement dans le corridor :

« Mes mignonnes, où êtes-vous ?

– Ici, mon cher p’pa !… répondit dans le lointain miss Charity.

– Descendez au parloir, s’il vous plaît, mon amour, dit M. Pecksniff, et amenez votre sœur avec vous.

– Oui, mon cher p’pa. » cria Mercy.

Et aussitôt, en filles qui étaient tout obéissance, elles accoururent en chantonnant.

Rien ne saurait surpasser l’étonnement qu’éprouvèrent les deux demoiselles Pecksniff lorsqu’elles trouvèrent un étranger tête à tête avec leur cher papa. Rien d’égal à leur muette stupéfaction quand M. Pecksniff dit : « Mes enfants, M. Chuzzlewit ! » Mais lorsqu’il leur dit que M. Chuzzlewit avait prononcé des paroles si bienveillantes, si affectueuses qu’elles lui avaient pénétré le cœur, les deux demoiselles Pecksniff s’écrièrent à l’unisson : « Que le ciel soit béni ! » et elles sautèrent au cou du vieillard. Et quand elles l’eurent embrassé avec une ardeur et une tendresse qu’aucun mot de la langue ne saurait exprimer, elles se groupèrent autour de son fauteuil, penchées vers lui comme des innocentes qui se figuraient qu’il ne pouvait y avoir pour elle ici-bas de plus grande joie que d’accomplir ses volontés et de répandre sur le reste de sa vie cet amour dont elles eussent désiré remplir toute leur existence depuis leur enfance, si, le cruel ! il avait consenti seulement à accepter cette précieuse offrande de leur tendresse.

Plusieurs fois le vieillard porta attentivement son regard de l’une à l’autre pour le ramener sur M. Pecksniff. Il parvint à saisir le moment où l’œil de M. Pecksniff s’abaissait : car jusque-là il était resté pieusement levé, avec cette expression que les poëtes de l’antiquité ont prêtée à un oiseau de nos basses-cours quand il rend le dernier soupir au sein de la tourmente du fluide électrique.

« Quels sont leurs noms ? » demanda-t-il.

M. Pecksniff les lui dit et s’empressa d’ajouter (ses calomniateurs n’eussent pas manqué de dire que c’était en vue des idées testamentaires qui pouvaient traverser l’esprit du vieux Martin) :

« Peut-être, mes chéries, feriez-vous mieux d’écrire vous-mêmes votre nom. Votre humble orthographe n’a aucune valeur intrinsèque, mais l’affection peut en faire un souvenir.

– L’affection, dit le vieillard, s’étendra sur les originaux vivants. Ne vous donnez pas la peine, mesdemoiselles. Je ne vous oublierai pas si facilement, Charity et Mercy, pour avoir besoin de ces signes mnémoniques. Mon cousin !…

– Monsieur !… dit vivement M. Pecksniff.

– Est-ce que vous ne vous asseyez jamais ?

– Si fait… Oui… Quelquefois, monsieur, dit M. Pecksniff, qui tout le temps était resté debout.

– Voulez-vous alors vous asseoir ?

– Pouvez-vous me demander, répondit M. Pecksniff, se laissant aussitôt tomber sur un siège, si je veux faire une chose que vous désirez ?

– Vous parlez là avec bien de l’assurance, dit Martin, et je ne doute pas que vous ne pensiez ce que vous dites : mais je crains que vous ne sachiez pas ce que c’est que l’humeur d’un vieillard. Vous ignorez tout ce qu’il faut de conditions pour s’associer à ses sympathies et à ses antipathies, pour se plier à ses préjugés, à ses ordres, quels qu’ils soient ; pour supporter ses défiances et ses jalousies, et se montrer toujours zélé pour le servir. Quand je me rappelle combien j’ai d’imperfections et que j’en mesure l’énormité par les pensées injustes que j’ai depuis si longtemps nourries à votre égard, j’ose à peine réclamer votre amitié.

– Mon digne monsieur, répliqua son parent, comment pouvez-vous me dire des choses si pénibles ? Que vous ayez commis une légère méprise, y avait-il rien de plus naturel, quand à tous égards vous aviez tant de raisons légitimes, des raisons bien tristes et trop réelles assurément, de trouver coupable envers vous la conduite de tout le monde !

– En vérité, dit le vieillard, vous êtes très-indulgent pour moi.

– C’est que nous disions toujours, mes filles et moi, s’écria M. Pecksniff avec un redoublement de zèle obséquieux, que, si nous nous affligions de l’affreux malheur que nous avions d’être confondus avec des êtres vils et mercenaires, nous ne devions pas cependant nous en étonner. Mes chéries, vous vous en souvenez ?

– Oh ! parfaitement. Vous nous l’avez répété assez souvent.

– Nous ne nous plaignons pas, continua M. Pecksniff. Dans l’occasion nous trouvions un sujet de consolation à remarquer que la Vérité finissait par prévaloir et la Vertu par triompher, quoique ce soit assez rare. Mes amours, vous vous en souvenez ? »

Si elles s’en souvenaient ! Comment pouvait-il demander cela ? Cher p’pa, quelles questions étranges et inutiles !

« Et, reprit M. Pecksniff avec une déférence plus grande encore, quand je vous ai vu dans le petit et modeste village où nous sommes résignés à vivre, j’ai dit, mon cher monsieur, que vous vous trompiez à mon égard ; je n’ai rien dit de plus, je crois ?

– Non. Ce n’est pas tout, répondit Martin qui avait pendant quelque temps appuyé la main sur son front, et qui maintenant leva les yeux. Vous avez dit beaucoup plus ; et c’est ce que vous avez dit, joint aux circonstances qui sont parvenues à ma connaissance, qui m’a ouvert les yeux. Vous m’avez parlé avec désintéressement en faveur de… Je n’ai pas besoin de le nommer. Vous savez qui je veux désigner. »

M. Pecksniff laissa paraître sur son visage une certaine émotion, tandis qu’il joignait ses mains moites de sueur et répondait d’un ton humble :

« C’était tout à fait désintéressé, monsieur, je vous le certifie.

– Je le sais, dit tranquillement le vieux Martin. J’en suis sûr. C’est ce que je vous disais. C’est aussi par pur désintéressement que vous m’avez délivré de cette bande de harpies, dont vous avez été vous-même la victime. Bien d’autres hommes leur eussent permis de déployer toute leur rapacité et se fussent efforcés de grandir, par le contraste, dans mon estime. Vous m’avez rendu le service de les chasser ; je vous en dois bien des remercîments. Quoique j’eusse déjà quitté la place, vous voyez que je n’ignore rien de ce qui s’est passé en mon absence.

– Vous me stupéfiez, monsieur ! » s’écria M. Pecksniff.

C’était assez vrai.

« J’en sais bien d’autres. Vous avez dans votre maison un nouveau commensal…

– Oui, monsieur, répondit l’architecte. Il y en a un.

– Il faut qu’il la quitte, dit Martin.

– Pour… pour la vôtre ? demanda M. Pecksniff avec une douceur cadencée.

– Pour aller où il pourra, répondit le vieillard. Il vous a trompé.

– J’espère que non, dit vivement M. Pecksniff. J’ose croire que non. Je me suis senti une grande inclination pour ce jeune homme. J’espère ne point avoir la preuve qu’il ait en rien démérité de ses titres à ma protection. La perfidie, la perfidie, mon cher monsieur Chuzzlewit, serait un coup décisif. Sur une preuve de perfidie, je croirais de mon devoir de rompre immédiatement avec lui. »

Le vieillard embrassa d’un regard les deux demoiselles, mais particulièrement miss Mercy, qu’il contempla fixement avec un intérêt qu’il n’avait pas encore témoigné. Il ramena enfin ses yeux sur M. Pecksniff tout en disant d’un ton calme :

« Vous savez, selon toute probabilité, qu’il a déjà fait choix d’une femme.

– Ô ciel ! s’écria M. Pecksniff, relevant avec force ses cheveux en brosse sur sa tête et jetant à ses filles un coup d’œil sinistre, ceci devient effrayant !

– Vous savez l’affaire ? demanda Martin.

– Assurément, mon cher monsieur, il n’aura point fait ce choix sans le consentement et l’approbation de son grand-père ! s’écria M. Pecksniff. Ne me dites pas cela. Pour l’honneur de l’humanité, donnez-moi l’assurance qu’il n’a pas oublié à ce point ses devoirs.

– Eh bien ! il s’en est passé. »

L’indignation éprouvée par M. Pecksniff, en entendant cette révélation terrible, n’eut d’égale que l’ardente colère des deux demoiselles. Eh quoi ! avaient-elles par hasard logé et nourri dans leur sein un serpent à sonnettes ; un crocodile qui avait fait l’offre clandestine de sa main, un fourbe qui avait trompé la société ; un banqueroutier frauduleux du célibat, qui spéculait sans délicatesse sur l’article des filles à marier ? Et penser qu’il avait pu désobéir et en imposer à cet excellent, à ce vénérable gentleman dont il portait le nom ; à cet affectueux et tendre guide ; à celui qui était plus qu’un père pour lui, plus qu’une mère même : quelle horreur ! quelle horreur ! Ce serait un traitement trop bénin que de le chasser avec ignominie. N’y avait-il pas autre chose à faire pour le châtier ? N’avait-il pas mérité d’encourir des peines légales ? Serait-il possible que les lois du pays fussent assez relâchées pour n’avoir pas assigné de supplice à un pareil crime ? Le monstre ! avec quelle bassesse il les avaient trompées !…

« Je m’applaudis de vous voir si chaudement dans mes intérêts, dit le vieillard, levant la main pour arrêter le torrent de leur indignation. Je ne vous dissimulerai pas que j’éprouve du plaisir à vous trouver si remplies de zèle. Mais considérons ce sujet comme épuisé.

– Non, mon cher monsieur, s’écria M. Pecksniff, tout n’est pas fini. Il faut que d’abord je purge ma maison de cette souillure.

– Cela, dit le vieillard, viendra en son temps. Je regarde la chose comme faite.

– Vous êtes trop bon, monsieur, répondit M. Pecksniff agitant sa main. Vous me comblez. Vous pouvez considérer la chose comme faite, je vous l’assure.

– Il y a, dit Martin, un autre point sur lequel j’espère que vous voudrez bien m’assister. Vous vous rappelez Mary, cousin ?

– La jeune dame dont je vous disais, mes chéries, qu’elle m’avait tant intéressé, fit observer M. Pecksniff. Excusez cette interruption, monsieur.

– Je vous ai raconté son histoire…

– Que je vous ai redite, vous vous en souvenez, mes mignonnes ! s’écria M. Pecksniff. Faibles jeunes filles, monsieur Chuzzlewit ! Elles en ont été tout émues.

– Eh bien ! voyez, reprit Martin évidemment satisfait ; je craignais d’avoir à plaider sa cause auprès de vous et à vous prier de l’accueillir favorablement pour l’amour de moi. Mais vous n’avez pas de jalousie : c’est bien ! Il est vrai que vous n’auriez aucun sujet d’en concevoir. Mary n’a rien à attendre de moi, mes chers amis, et elle le sait parfaitement. »

Les deux demoiselles Pecksniff témoignèrent par quelques paroles discrètes qu’elles approuvaient ce sage arrangement, et qu’elles sympathisaient de tout leur cœur avec celle qui en avait été l’objet.

« Ah ! dit le vieillard devenu pensif, si j’avais pu prévoir ce qui devait se passer entre nous quatre, mais il est trop tard pour y songer. Ainsi, mes jeunes demoiselles, le cas échéant, vous la recevriez de bonne grâce et avec bienveillance ? »

Et où était, je vous prie, l’orpheline que les deux demoiselles Pecksniff n’eussent pas réchauffée dans leur sein fraternel ? Mais quand cette orpheline était recommandée à leurs soins par une personne sur laquelle leur amour comprimé depuis tant d’années venait enfin d’éclater librement, jugez des trésors inépuisables de tendresse qu’elles se sentaient pressées de répandre sur elle !

Il y eut dans la conversation un instant d’intervalle, durant lequel M. Chuzzlewit, distrait et préoccupé, tint les yeux fixés sur le sol sans prononcer une parole ; et, comme il était évident qu’il ne désirait plus être interrompu dans sa méditation, M. Pecksniff et ses filles gardèrent également un profond silence.

Dans le cours de toute la conversation précédente, le vieux gentleman avait montré une vivacité froide et calme, comme s’il eût récité péniblement un rôle appris d’avance une centaine de fois au moins. Alors même que ses paroles étaient le plus animées et son langage le plus encourageant, il avait conservé la même attitude sans la moindre modification. Mais un plus vif éclat brilla dans ses yeux, et sa voix devint plus expressive lorsqu’il reprit en sortant de sa pause recueillie :

« Vous savez ce qu’on dira de tout ceci ? Vous y avez réfléchi ?

– Ce qu’on dira, mon cher monsieur ? demanda M. Pecksniff.

– De cette entente nouvelle qui s’établit entre nous. »

M. Pecksniff prit un air de sagacité bienveillante, et en même temps il parut se mettre au-dessus de toute interprétation humaine ; car il hocha la tête et fit observer que sans nul doute on pourrait dire bien des choses à ce sujet.

« Bien des choses, répéta le vieillard. Les uns diront que je radote, vu mon âge avancé ; que c’est un ramollissement du cerveau ; que j’ai perdu toute mon énergie d’esprit et que je suis tombé en enfance. Croyez-vous pouvoir supporter ça ? »

M. Pecksniff répondit que ce serait dur à supporter, mais qu’il espérait y réussir à force de se raisonner.

« D’autres diront (je ne parle que des gens désappointés et de mauvaise humeur) que vous avez eu recours au mensonge, à des flatteries basses et serviles, rampé comme un ver dans la fange pour vous insinuer dans ma faveur ; que vous avez fait de telles concessions et des démarches si tortueuses, que vous avez commis tant de bassesses et supporté des traitements si humiliants, que rien ne pouvait vous payer, rien, pas même le legs de la moitié du monde où nous vivons. Pourrez-vous supporter cela ? »

M. Pecksniff répondit que ces imputations, retombant jusqu’à un certain point sur le discernement de M. Chuzzlewit, lui seraient par cela même très-difficiles à supporter. Cependant il osait humblement espérer qu’il pourrait soutenir la calomnie avec le secours d’une bonne conscience et l’amitié du gentleman.

« Grâce à la foule des calomniateurs, dit le vieux Martin se renversant sur le dossier de son fauteuil, voilà, je le prévois bien, comme on va broder cette histoire. On dira que, pour mieux témoigner mon dédain à la tourbe que je méprisais, j’ai choisi dans le nombre le plus infâme, que je lui ai imposé mes volontés, que je l’ai engraissé et enrichi aux dépens de tous les autres ; qu’après avoir cherché l’espèce de châtiment qui pût le mieux percer le cœur de ces vautours et leur faire tourner la bile sur le cœur, j’ai imaginé ce moyen dans un temps ou le dernier anneau de la chaîne de reconnaissance et de devoir qui m’attachait à ma famille venait d’être cruellement rompu ; cruellement, car j’aimais bien mon petit-fils ; cruellement, car j’avais toujours compté sur son affection ; cruellement, car il la brisa quand je l’aimais le plus, mon Dieu ! et sans en éprouver d’angoisse il m’a quitté au moment où je me cramponnais à son cœur ! Maintenant, dit le vieillard, étouffant cet éclat passionné presque aussitôt après s’y être abandonné, vous croyez-vous encore capable de supporter cela ? car il faut vous attendre à toutes ces imputations, et ne comptez pas sur moi pour vous aider à les combattre.

– Mon cher monsieur Chuzzlewit, s’écria Pecksniff avec extase, pour un homme tel que vous vous êtes montré aujourd’hui ; pour un homme victime de tant d’injustice et cependant si sensible ; pour un homme si… Je ne puis trouver le mot précis ; et cependant si remarquablement… J’essaye en vain de rendre ma pensée ; pour l’homme enfin que je viens de dépeindre, j’espère pouvoir dire sans trop de présomption que moi, et j’ose ajouter mes filles aussi (mes chéries, vous y consentez parfaitement, je pense ?), nous nous sentons capables de tout supporter.

– C’en est assez, dit Martin. Vous ne pourrez m’imputer aucune des conséquences de ce qui pourrait vous arriver. Quand partirez-vous ?

– Lorsqu’il vous plaira, mon cher monsieur. Ce soir même si vous le désirez.

– Je ne désire rien de déraisonnable ; et cela le serait. Serez-vous prêts à partir pour la fin de la semaine ? »

C’était précisément, de toutes les époques, celle à laquelle M. Pecksniff eût songé si on l’eût consulté sur le choix. Quant à ses filles, les mots qui vinrent justement sur leurs lèvres furent :

« Il faut que nous soyons chez nous samedi, cher p’pa. Vous savez.

– Il est possible, cousin, dit Martin tirant de son portefeuille un papier plié, que vos dépenses excèdent la valeur de ce billet. S’il en est ainsi, vous me ferez connaître, à notre première rencontre, le surplus de ma dette envers vous. Il est inutile que je vous indique mon adresse : en réalité, je n’ai point de domicile fixe. Dès que je serai établi, je vous en instruirai. Vous et vos filles, vous pouvez vous attendre à me voir avant peu : en même temps, je n’ai pas besoin de vous dire que tout ceci doit rester secret entre nous. Ce que vous avez à faire lorsque vous serez de retour chez vous est entendu d’avance. Ne m’en dites jamais rien, n’y faites jamais allusion. Je vous demande cela comme une faveur. Je n’ai pas l’habitude de dépenser beaucoup de paroles, mon cousin ; et je crois que nous avons dit maintenant tout ce qu’il y avait à dire.

– Un verre devin, un morceau de ce gâteau de famille ? s’écria M. Pecksniff, cherchant à le retenir. Mes chéries !… »

Les deux sœurs s’empressèrent de le seconder.

« Pauvres enfants !… dit M. Pecksniff. Veuillez excuser leur trouble, mon cher monsieur. Elles sont tout âme. Ce n’est pas là ce qu’il y a de mieux pour traverser le monde, monsieur Chuzzlewit ! Ma fille cadette est déjà presque aussi avancée que son aînée, n’est-il pas vrai, monsieur ?

– Laquelle est la plus jeune ? demanda M. Chuzzlewit.

– Mercy ; elle a cinq ans de moins que sa sœur. Quelquefois nous avons l’amour-propre de trouver que c’est une jolie personne, monsieur. À parler en artiste, je crois pouvoir me risquer à dire que ses contours sont gracieux et corrects. » M. Pecksniff ajouta, en essuyant ses mains avec son mouchoir et consultant d’un regard scrutateur le visage de son cousin à chaque parole, pour en étudier l’effet : « Je suis naturellement fier, si je puis employer cette expression, d’avoir une fille taillée sur les meilleurs modèles.

– Elle paraît avoir l’humeur vive, fit observer Martin.

– Juste ciel ! dit M. Pecksniff, c’est tout à fait remarquable. Vous avez défini son caractère, mon cher monsieur, aussi bien que si vous la connaissiez depuis son enfance. Si elle a l’humeur vive ! Je vous assure, monsieur, que sa gaieté jette un charme délicieux sur notre modeste demeure.

– Nul doute, répliqua le vieillard.

– D’autre part, reprit M. Pecksniff, Charity est remarquable pour l’énergie de son esprit et l’élévation de ses sentiments, si un père n’est pas suspect de partialité en s’exprimant ainsi sur le compte de ses filles. Il règne entre elles une affection extraordinaire, mon cher monsieur ! Permettez-moi de boire à votre santé. Que Dieu vous bénisse !

– Il y a un mois, dit Martin, j’étais bien loin de penser que je romprais le pain et partagerais le vin avec vous. À votre santé. »

Sans se laisser déconcerter par la brusquerie extraordinaire avec laquelle ces dernières paroles avaient été prononcées, M. Pecksniff le remercia vivement.

« Maintenant je vous quitte, dit Martin, posant son verre après l’avoir à peine effleuré de ses lèvres. Mes chers amis, bonjour ! »

Mais cette manière de dire adieu de loin ne suffisait pas à la tendresse des jeunes filles qui voulurent embrasser encore M. Chuzzlewit de tout leur cœur et l’enlacer étroitement de leurs bras. Leur nouvel ami se prêta à ces dernières caresses de meilleure grâce qu’on n’eût pu s’y attendre de la part d’un homme qui, peu d’instants auparavant, venait de répondre si durement au toast de leur père. Après cet échange d’amitiés, Martin prit à la hâte congé de M. Pecksniff et se retira, reconduit jusqu’à la porte par le père et les filles qui restèrent sur le seuil, envoyant des baisers avec la main et le visage rayonnant d’affection, jusqu’à ce que le vieillard eût disparu, bien que ce dernier ne se fût pas retourné une seule fois après être sorti de la maison.

Lorsque M. Pecksniff et ses filles furent rentrés et se retrouvèrent seuls ensemble dans le salon de Mme Todgers, les deux jeunes demoiselles déployèrent un fond de gaieté inaccoutumé, se mirent à battre des mains, à rire, à considérer leur cher papa d’un air narquois, avec des yeux espiègles. Cette conduite était si déplacée, que M. Pecksniff (à raison de sa singulière gravité) ne put s’empêcher de leur demander ce que cela signifiait, et les blâma avec sa douceur habituelle de s’abandonner à ces émotions frivoles.

« S’il était possible, dit-il, d’assigner une cause quelconque à cette gaieté, fût-ce la plus légère, je n’y trouverais pas à redire. Mais quand il n’y en a aucune… Oh ! vraiment, vraiment !… »

Cette mercuriale eut si peu d’effet sur Mercy, que la jeune miss ne put s’empêcher d’appliquer son mouchoir sur ses lèvres de rose et de se renverser sur sa chaise avec toutes les marques du plus vif enjouement ; ce manque de déférence blessa tellement M. Pecksniff, qu’il le lui reprocha en termes pleins de fermeté, et lui donna le conseil paternel d’aller s’amender dans la solitude et la méditation. Mais en ce moment ils furent interrompus par le bruit d’une dispute ; et, comme c’était dans la pièce voisine qu’avait lieu cette altercation, ils n’en perdirent pas un mot.

« Je m’en moque pas mal, madame Todgers, disait le jeune gentleman qui, le jour du grand banquet, avait été le plus jeune gentleman de la compagnie, je m’en moque pas mal, et il faisait claquer ses doigts ; je ne crains point Jinkins, madame. Ne vous mettez pas ça dans l’idée.

– Je suis parfaitement certaine que vous ne le craignez pas, monsieur, répondit Mme Todgers. Vous avez l’esprit trop indépendant, monsieur, pour vous soumettre à qui que ce soit. C’est votre droit. Il n’y a pas de raison pour que vous cédiez le pas à aucun gentleman. Tout le monde doit en être convaincu.

– Je ne me ferais pas plus de scrupule de percer une fenêtre à ce drôle, dit le plus jeune gentleman d’un ton désespéré, que s’il était un boule dogue. »

Mme Todgers ne s’arrêta point à s’informer si, en principe, il y avait quelque raison ou non de percer une fenêtre même à un boule dogue, mais elle se contenta de tordre les mains et de pousser des gémissements.

« Qu’il prenne garde à lui ! dit le plus jeune gentleman. Je l’en avertis. Il n’y a personne qui puisse arrêter le cours de ma vengeance. Je connais un crâne… » Il employa dans son agitation cette épithète familière, mais il se reprit aussitôt en ajoutant : « Un gentleman à son aise, qui s’exerce à tirer avec une paire de pistolets à lui, et des fameux encore. Si on me force une bonne fois à aller les lui emprunter et à envoyer un ami à Jinkins, ça fera un sujet de tragédie pour les journaux. Voilà ! »

Mme Todgers poussa de nouveaux gémissements.

« J’en ai trop supporté, dit le plus jeune gentleman. Maintenant mon esprit s’insurge contre ce traitement, et je ne l’endurerai pas plus longtemps. J’ai quitté dans le temps la maison, parce qu’il y avait en moi quelque chose qui se révoltait contre la domination d’une sœur ; croyez-vous que ce soit pour me laisser maintenant fouler aux pieds par lui ?… Non !

– Si M. Jinkins a de pareilles intentions, dit Mme Todgers, il a tort ; c’est inexcusable de sa part.

– S’il a cette intention !… s’écria le plus jeune gentleman. Ne saisit-il pas chaque occasion pour m’interrompre et me contredire ? Manque-t-il jamais de venir me contrecarrer en toutes choses ? Ne semble-t-il pas faire exprès de m’oublier quand il verse la bière aux autres ? Ne fait-il pas de vaniteuses remarques sur ses rasoirs et d’insultantes allusions aux gens qui n’ont pas besoin de se raser plus d’une fois par semaine ? Mais qu’il prenne garde à lui : avant peu il se trouvera rasé, et de très-près encore ; c’est moi qui le lui dis ! »

En achevant ce défi, le jeune gentleman ne commettait qu’une petite erreur : c’est qu’il ne le dit jamais à M. Jinkins, mais seulement à Mme Todgers.

« Au reste, ce ne sont pas là les sujets dont il convient d’entretenir une femme. Tout ce que je voulais vous dire, madame Todgers, c’est que… j’avais à vous annoncer mon départ pour samedi prochain. La même maison ne saurait contenir plus longtemps ensemble ce mécréant et moi. Si, durant l’espace de temps qui nous reste, il n’y a point d’effusion de sang, vous devez vous estimer joliment heureuse ; car, à vous dire vrai, je n’en crois rien.

– Ô mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Mme Todgers, que ne donnerais-je pas pour prévenir cette extrémité ! Vous perdre, monsieur, c’est en quelque sorte perdre le bras droit de ma maison. Vous si populaire parmi les gentlemen, vous si généralement considéré, vous si aimé ! J’ose espérer que vous vous raviserez, si ce n’est pour d’autres, du moins pour moi.

– N’y a-t-il pas ici, dit d’un ton boudeur le jeune gentleman, Jinkins, votre favori ? N’est-ce pas assez pour vous consoler, ainsi que les gentlemen, de la perte de vingt hommes comme moi ? D’ailleurs, je suis incompris dans cette maison ; je l’ai toujours été.

– Ne vous éloignez pas d’ici avec cette idée, monsieur ! s’écria Mme Todgers, poussée par un élan de vertueuse indignation. Ne portez pas une accusation pareille contre cet établissement, je vous en prie. Il ne la mérite pas, monsieur. Faites toutes les remarques qu’il vous plaira contre les gentlemen ou contre moi ; mais ne dites pas que vous n’êtes point compris dans cette maison.

– Si je l’étais, l’on ne me traiterait pas de la sorte.

– Vous êtes dans une grande erreur, monsieur, continua Mme Todgers sur le même ton. Comme nous le disons souvent avec plusieurs de ces messieurs, vous êtes aussi trop susceptible. C’est comme ça ; vous êtes trop susceptible ; c’est votre caractère. »

Le jeune gentleman toussa.

« Et quant à M. Jinkins, je dois, si nous sommes destinés à nous séparer, vous prier de vouloir bien vous rappeler que je ne le soutiens nullement. Loin de là, je souhaiterais fort que M. Jinkins baissât un peu le ton dans la maison, au lieu de me créer des difficultés avec des gentlemen dont le départ me serait bien plus pénible que le sien. M. Jinkins n’est pas déjà un pensionnaire si fameux, pour que toutes les considérations de sentiments particuliers et d’égards s’effacent devant lui. Bien au contraire, je vous l’assure. »

Le jeune gentleman fut tellement radouci par ces paroles de Mme Todgers et par tout ce qu’elle put dire encore, que peu à peu cette dame et lui se trouvèrent avoir changé de position : c’est elle qui devint l’offensée et lui qui parut l’offenseur ; mais tout cela sur un ton de reproche amical et non de plainte amère ; sa conduite cruelle ne devant être attribuée uniquement qu’à son caractère exalté. De sorte qu’à la fin de la conversation, le jeune gentleman retira sa notification de congé, et, après avoir donné à Mme Todgers l’assurance de son inaltérable dévouement, s’en alla vaquer à ses affaires.

« Bonté du ciel ! mesdemoiselles Pecksniff, cria la dame en entrant dans la chambre du fond et s’asseyant lourdement, son panier sur ses genoux et ses mains croisées sur son panier, quelle patience il faut pour tenir une maison comme celle-ci ! Vous devez avoir entendu en grande partie ce qui s’est passé tout à l’heure. Avez-vous jamais rien vu de pareil ?

– Jamais, répondirent les deux demoiselles Pecksniff.

– De tous les jeunes gens ridicules auxquels j’ai eu affaire, celui-ci est bien le plus ridicule et le plus déraisonnable. M. Jinkins le malmène sans doute quelquefois, mais pas à moitié autant qu’il le mérite. Mettre un gentleman tel que M. Jinkins sur le même rang que lui, ce serait un peu trop fort ! Et cependant, Dieu me pardonne ! il est aussi jaloux de M. Jinkins que s’il était son égal. »

Les deux jeunes demoiselles étaient enchantées du récit de Mme Todgers, et prenaient goût à lui entendre raconter un certain nombre d’anecdotes propres à leur faire connaître le caractère du plus jeune gentleman, quand M. Pecksniff prit un air sévère et sombre. Il la laissa finir, puis dit d’une voix solennelle :

« Permettez-moi, madame Todgers, de vous demander pour quelle somme ce jeune gentleman contribue aux frais de votre maison.

– Mais, monsieur, tout compris, il paye environ dix-huit schellings par semaine.

– Dix-huit schellings par semaine ! répéta M. Pecksniff.

– Oui, l’un dans l’autre, ou à peu près, » dit Mme Todgers.

M. Pecksniff se leva de sa chaise, croisa ses bras, contempla l’hôtesse et hocha la tête.

« Est-ce à dire, m’dame, est-ce possible, mistress Todgers, que pour une aussi misérable considération que dix-huit schellings par semaine, une femme de votre intelligence s’avilisse jusqu’à jouer un double rôle, fût-ce un seul instant ?

– Je suis bien forcée de garder tant que je peux l’équilibre, monsieur, balbutia Mme Todgers. Je dois maintenir la paix parmi mes pensionnaires et garder de mon mieux ma clientèle, monsieur Pecksniff. Le profit est si peu de chose !

– Le profit !… s’écria le gentleman en pesant avec force sur ce mot. Le profit, madame Todgers ! Vous me stupéfiez ! »

Il parlait d’un ton si sévère, que Mme Todgers en versa des larmes.

« Le profit ! répéta M. Pecksniff. Le profit de la dissimulation ! Adorer le veau d’or de Baal pour dix-huit schellings par semaine !

– Mon bon monsieur Pecksniff, voyons, ne me traitez pas si durement, s’écria Mme Todgers en tirant son mouchoir.

– Ô veau ! veau !… dit tristement M. Pecksniff. Ô Baal ! Baal !… Ô mon amie, madame Todgers !… Trafiquer de ce précieux joyau, l’estime de soi-même, et faire des courbettes devant une créature mortelle… pour dix-huit schellings par semaine ! »

Il était tellement accablé, anéanti par cette réflexion, qu’il prit immédiatement son chapeau à la patère dans le couloir, et sortit pour se remettre en faisant un petit tour. Quiconque eût passé auprès de lui dans la rue n’eût point manqué de le reconnaître à première vue pour un honnête homme ; car il avait encore peinte sur la figure la vertueuse satisfaction d’avoir adressé une homélie morale à Mme Todgers.

Dix-huit schellings par semaine ! Elle était juste, bien juste, ta censure, honnête Pecksniff ! Encore s’il se fût agi d’un ruban, d’une étoile, d’une jarretière, de manches de dentelle6, du sourire d’un grand, d’un siège au parlement, d’un coup appliqué sur l’épaule avec le plat d’une épée de cour, d’une place, d’un parti, d’un mensonge utile, ou de dix-huit mille livres sterling ou même de dix-huit cents ; mais adorer le veau d’or pour dix-huit schellings par semaine ! Ô pitié ! pitié !

Chapitre XI. Où certain gentleman témoigne des attentions plus marquées à certaine dame, et où les événements commencent à se dessiner. §

Deux ou trois jours seulement séparaient la famille Pecksniff de son départ de la maison Todgers, et ce prochain départ avait plongé tous les pensionnaires, sans en excepter un, dans la plus profonde consternation, quand, à l’heure agréable de midi, Bailey junior se présenta devant miss Charity, assise en ce moment avec sa sœur dans la salle du banquet, et occupée à ourler six mouchoirs de poche neufs pour M. Jinkins. Après avoir exprimé en termes affectueux l’espoir d’être bien accueilli, il lui apprit, en son style grotesque, qu’un visiteur désirait lui présenter ses humbles hommages et qu’il attendait dans le parloir. Peut-être cette dernière partie de l’avis qu’il donna témoignait-elle, mieux que ne l’eussent pu faire les plus longs discours, de l’aplomb et de l’assurance de Bailey ; car en réalité le fait est qu’il ne savait pas si c’était précisément dans le parloir ; il avait vu le visiteur sur le paillasson de la porte et, se bornant à l’inviter à vouloir bien monter, il l’avait laissé à la discrétion de sa propre sagacité. Il n’était donc pas impossible que le visiteur fût en cet instant à errer sur le toit de la maison ou à se perdre dans un dédale de chambres à coucher sans pouvoir s’en tirer, Todgers-House étant précisément une de ces maisons dans lesquelles un voyageur sans pilote est à peu près sûr de se trouver bientôt désorienté.

« Un gentleman pour moi !… s’écria Charity, interrompant sa besogne. Bon Dieu ! Bailey ! Est-ce possible ?

– Ah ! dit Bailey, c’est-il possible ? comme vous dites ça, je voudrais bien être à sa place : mais v’là c’qui s’ra pas possible jamais. »

Le sens de cette remarque était rendu un peu obscur par une certaine redondance de négations superflues, comme le lecteur peut l’avoir observé. Mais accompagnée d’une pantomime qui exprimait un couple fidèle marchant bras dessus bras dessous vers une église de paroisse et échangeant des regards de tendresse, elle signifiait clairement la conviction chez le jeune portier que le visiteur venait pour cause d’amour. Miss Charity affecta de blâmer cette liberté grande, sans pouvoir cependant réprimer un sourire. C’était un étrange garçon assurément. Il y avait toujours quelque fond de raison et de vraisemblance mêlé à son absurde conduite. Il avait cela de bon.

« Mais je ne connais aucun gentleman, Bailey, dit miss Pecksniff ; je pense que vous vous serez trompé. »

La bizarrerie d’une telle supposition arracha un sourire à M. Bailey, qui regarda les jeunes demoiselles avec une inaltérable affabilité.

« Ma chère Mercy, dit Charity, qui cela peut-il être ? N’est-ce pas singulier ? J’ai bien envie de n’y pas aller. Vous concevez, c’est si étrange !… »

La sœur cadette comprit parfaitement que cette question venait uniquement de l’orgueil qu’éprouvait Charity à recevoir une visite, et que son aînée voulait ainsi témoigner de sa supériorité et prendre sur elle une revanche de l’effet qu’elle avait produit sur les gentlemen du commerce. Aussi répondit-elle avec un ton poli et affectueux que c’était sans nul doute fort étrange, et que pour sa part il lui était absolument impossible de deviner quel était ce ridicule inconnu et ce qu’il voulait.

« Absolument impossible à deviner !… dit Charity avec une certaine aigreur, voyez un peu ! comme si vous aviez besoin de vous fâcher, ma chère.

– Bien obligée, répliqua Mercy qui se mit à fredonner en tirant son aiguille. Je profiterai de votre bon conseil, mon amour.

– Je crois en vérité que cette petite sotte a perdu la tête ! dit Cherry.

– Savez-vous, ma chère, dit Mercy avec une candeur ravissante, que je le crois aussi ? vraiment j’en ai peur ! Tant d’encens, tant d’hommages et le reste, c’en est assez pour faire tourner une tête plus forte que la mienne. Quelle consolation pour vous, ma chère, d’être si tranquille à cet égard et de n’être point tourmentée par ces vilains hommes ! vous êtes bien heureuse, n’est-ce pas, Cherry ? »

Cette question naïve eût pu amener de bruyants débats sans la forte impression de plaisir que ressentit Bailey junior, dont la satisfaction fut telle en voyant la tournure qu’avait prise la conversation, que notre jeune concierge ne put s’empêcher d’exécuter, à l’instant même, un pas de danse extrêmement difficile de sa nature et qu’on ne peut réussir que dans un moment de paroxysme : c’est le pas qu’on appelle vulgairement le saut de grenouille. Cette manifestation si vive rappela immédiatement au souvenir des deux sœurs le grand et sage précepte dans lequel elles avaient été élevées : « Quoi que vous fassiez, conservez toujours les apparences. » Elles firent donc trêve à leur mauvaise humeur et s’unirent pour signifier à M. Bailey que, s’il osait encore se permettre devant elles une pareille danse, elles dénonceraient aussitôt sa conduite à Mme Todgers et laisseraient à cette dame le soin de lui infliger une juste punition. Le jeune gentleman, après avoir exprimé l’amertume de son repentir en affectant d’essuyer avec son tablier ses larmes brûlantes, puis en feignant de tordre ce vêtement pour en faire tomber une grande quantité d’eau, tint la porte ouverte pour laisser passer miss Charity, qui montait à l’étage supérieur pour recevoir son adorateur mystérieux.

Celui-ci, par un heureux concours de circonstances, avait trouvé le salon, où il était assis tout seul.

« Ah ! cousine ! dit-il, me voici, vous voyez. Je parie que vous me croyiez perdu. Eh bien ! comment vous trouvez-vous ici ? »

Miss Charity répondit qu’elle se trouvait très-bien, et elle tendit la main à M. Jonas Chuzzlewit.

« À merveille, dit M. Jonas. Et vous avez oublié les fatigues du voyage, n’est-ce pas ? À propos… comment va l’autre ?

– Ma sœur va très-bien, je pense. Je ne l’ai entendue se plaindre d’aucune indisposition. Peut-être, monsieur, désirez-vous la voir et lui demander de ses nouvelles à elle-même ?

– Non, non, ma cousine, dit M. Jonas, s’asseyant près d’elle sur une des chaises de la croisée. Ne vous pressez pas. C’est inutile, vous comprenez. Quelle cruelle personne vous faites !

– Et comment pouvez-vous savoir, dit Cherry, si je suis cruelle ou non ?

– Ça, c’est vrai. Qu’est-ce que je disais donc ? ah ! je vous demandais si vous ne m’aviez pas cru perdu. Vous ne m’avez pas dit que oui.

– C’est que je n’y ai seulement pas pensé, répondit Cherry.

– Vraiment ! vous n’y avez pas pensé ? dit Jonas, devenu soucieux à cette étrange réplique. Et l’autre ?

– Assurément je ne saurais vous dire ce que ma sœur a pu penser ou ne pas penser sur ce sujet. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que jamais, de manière ou d’autre, elle ne m’en a rien dit.

– Comment elle n’en a rien dit, pas même pour en rire ? demanda Jonas.

– Non, pas même pour en rire.

– Elle est pourtant terriblement rieuse ! dit Jonas, baissant la voix.

– Elle est très-vive, dit Cherry.

– La vivacité est une chose agréable quand elle ne donne pas des goûts dispendieux. N’est-il pas vrai ?

– Assurément, dit Cherry avec une gravité de manières qui donna à cet assentiment un caractère très-désintéressé.

– Une vivacité comme la vôtre, par exemple, dit Jonas en poussant du coude miss Charity. Je serais venu plus tôt vous voir ; mais je ne savais où vous trouver. Comme vous vous êtes sauvée, l’autre jour !…

– Ne fallait-il pas que je suivisse mon papa ? répondit miss Charity.

– Encore s’il m’avait donné son adresse ! je vous aurais trouvée plus tôt. Eh bien, même aujourd’hui, je ne vous aurais pas trouvée, si je ne l’avais rencontré ce matin dans la rue. Quel malin singe ! Est-il assez doucereux et sournois ! un vrai chat, quoi ! n’est-ce pas ?

– Je vous invite à vouloir bien parler plus respectueusement de mon papa, monsieur Jonas, dit Charity. Je ne saurais vous permettre de tenir un pareil langage, même pour plaisanter.

– Ma foi, libre à vous de dire tout ce qu’il vous plaira de mon père ; je vous en donne pleine permission, dit Jonas. Celui-là, je crois que ce n’est pas du sang, mais un courant de bile qui lui coule dans les veines. Quel âge pensez-vous qu’ait mon père, dites, cousine ?

– Il doit être âgé, pour sûr, répondit miss Charity, mais c’est un beau vieillard.

– Un beau vieillard !… répéta Jonas en frappant avec colère sur le fond de son chapeau. Il serait pourtant bien temps qu’il songeât à cesser de l’être. Imaginez-vous qu’il a quatre-vingts ans !

– Lui, vraiment ?

– Et, ma foi ! s’écria Jonas, maintenant le voilà arrivé si loin sans avoir rendu ses comptes, que je ne vois pas trop ce qui pourra l’empêcher d’aller jusqu’à quatre-vingt-dix ans, et même cent. Un homme qui aurait un peu de délicatesse ne serait-il pas honteux d’être encore là à quatre-vingts ans ? Je serais curieux de savoir ce qu’il a fait de sa religion quand il transgresse ainsi la lettre de la Bible. Soixante-dix ans, c’est déjà bien joli ; nul homme, pour peu qu’il ait de conscience et comprenne ce qu’on a le droit d’attendre de lui, n’a besoin de vivre plus longtemps. »

Peut-être verra-t-on avec étonnement que M. Jonas fit une telle allusion à un semblable livre pour un pareil objet. Mais qui donc pourrait révoquer en doute ce vieux dicton que quand le diable se déguise en bourgeois, il cite la Sainte-Écriture pour l’appliquer à ses fins ? Il n’y a qu’à se donner la peine de regarder autour de soi, et l’on en trouverait plus d’exemples dans l’espace d’un seul jour que le canon à vapeur ne décharge de boulets en une minute.

« Mais, dit Jonas, en voilà assez sur mon père ; à quoi bon se faire du mauvais sang à parler de lui ? Je viens vous demander, ma cousine, si vous voulez faire une promenade avec moi pour aller voir ensemble quelques-unes des curiosités de Londres ; nous passerons ensuite chez nous pour y manger un morceau. Très-probablement dans la soirée Pecksniff viendra vous retrouver pour vous ramener à votre logis. Il me l’a dit. Tenez, voici un billet de lui. Je le lui ai demandé ce matin, lors de notre rencontre, quand il m’a eu annoncé qu’il ne pourrait être de retour ici avant que j’y fusse venu. C’était une précaution nécessaire dans le cas où vous ne me croiriez pas. Il n’y a rien de tel qu’un certificat, n’est-il pas vrai ?… Ha ! ha ! ha !… Dites donc, vous emmènerez l’autre, hein ? »

Miss Charity interrogea du regard l’autographe paternel qui portait simplement ceci : « Allez, mes enfants, avec votre cousin. Conservons l’union entre nous tant que cela se peut. » Et, après quelque hésitation pour accorder un consentement en forme, elle se retira afin de se préparer avec sa sœur à cette excursion. Elle ne tarda pas à reparaître, accompagnée de miss Mercy, qui n’était point du tout contente de quitter ses brillantes conquêtes de la maison Todgers pour la société de M. Jonas et de son respectable père.

« Ah ! ah ! s’écria Jonas. Tiens, tiens, c’est vous ?

– Oui, vilain monsieur, dit Mercy, oui c’est moi ; et je voudrais bien être partout ailleurs, je vous l’assure.

– Vous ne pensez pas ce que vous dites, s’écria Jonas, cela n’est pas possible.

– Vilain homme, répliqua Mercy, vous êtes bien le maître d’avoir là-dessus l’opinion qu’il vous plaira, comme moi de garder la mienne ; et la mienne c’est que vous êtes déplaisant, désagréable, odieux ! »

Ici elle rit aux éclats et parut à la joie de son cœur.

« Oh ! la maligne chouette ! dit M. Jonas. C’est une taquine décidée ; n’est-il pas vrai, ma cousine ? »

Miss Charity répondit qu’elle n’était pas à même de préciser les habitudes et les goûts d’une taquine décidée ; et que, à supposer qu’elle possédât sur ce sujet les notions nécessaires, il lui conviendrait mal de reconnaître l’existence dans la famille d’une personne qui pût recevoir une épithète aussi malsonnante, encore moins quand il s’agissait d’une sœur bien-aimée, « quel que soit en réalité son caractère, » ajouta Charity avec un regard courroucé.

« Bien, ma chère, dit Mercy ; la seule observation que j’aie à faire, c’est que, si nous ne sortons pas tout de suite, je vais certainement ôter mon chapeau pour rester au logis. »

Cette menace eut l’effet souhaité d’empêcher toute altercation ultérieure ; car M. Jonas proposa immédiatement une trêve, et la trêve étant votée à l’unanimité, ils quittèrent aussitôt la maison. Sur le seuil, M. Jonas donna le bras à chacune de ses cousines. Bailey junior, qui, d’une fenêtre de mansarde, avait observé cet acte de galanterie, le salua d’une violente quinte de toux bien accentuée, dont il paraît qu’il n’était pas encore délivré lorsque les promeneurs tournèrent le coin de la rue.

M. Jonas commença par demander à ses compagnes si elles étaient bonnes marcheuses et, sur leur réponse affirmative, il soumit leurs facultés pédestres à une assez forte épreuve ; car il montra aux demoiselles Pecksniff nombre de curiosités, ponts, églises, rues, façades de théâtres et autres merveilles gratuites, leur faisant voir en une seule matinée ce qui prendrait à bien des gens une année entière. Ce qu’il y avait de remarquable chez ce gentleman, c’était son insurmontable aversion pour l’intérieur des édifices : il appréciait à sa juste valeur le mérite des monuments qu’on ne pouvait visiter sans rétribution, les trouvant tous détestables, et du plus mauvais goût. C’était même chez lui une opinion si fortement arrêtée, que miss Charity s’étant avisée de dire que sa sœur et elle avaient été deux ou trois fois au spectacle avec M. Jinkins et d’autres personnes, il s’informa tout naturellement « par quel moyen l’on s’était procuré des billets de faveur ; » et qu’ayant appris que M. Jinkins et ses amis avaient payé, il parut trouver cela très-amusant, faisant observer « qu’il fallait que ce fussent des innocents et des niais ; » et dans le cours de la promenade, il se livra par souvenir à des éclats de rire intermittents, en songeant à l’incroyable stupidité de ces gentlemen et, cela va sans dire, à la supériorité de son propre sens.

Lorsqu’ils eurent marché durant plusieurs heures et qu’ils furent complètement fatigués, M. Jonas apprit aux deux demoiselles qu’il allait leur donner le régal d’une des meilleures plaisanteries qu’il connût. Cette plaisanterie était d’une nature pratique ; il s’agissait de prendre un fiacre à la course et de le faire aller pour un schelling jusqu’à l’extrême limite possible. Heureusement, c’était à l’endroit même où M. Jonas demeurait ; sans cela, les jeunes filles auraient payé un peu cher la fine fleur de ce bon tour.

L’ancienne maison de commerce sous la raison sociale Anthony Chuzzlewit et fils, marchands en gros d’articles de Manchester, etc., avait son siège dans une rue fort étroite située derrière le Post-Office ; les maisons y restaient éternellement sombres, même dans les plus brillantes journées d’été ; des hommes de peine arrosaient, dans la canicule, le devant de la porte de leurs bourgeois, formant avec l’arrosoir des arabesques variées sur le pavé ; dans la belle saison, l’on voyait constamment, sur le pas de la porte de ces magasins pleins de poussière, d’élégants gentlemen, les mains dans les goussets de leur pantalon bien tiré et contemplant leurs bottes irréprochables ; c’était, à ce qu’il semblait, le plus fort de leur besogne, sauf que de temps à autre pourtant ils fichaient aussi leur plume derrière l’oreille. La maison d’Anthony Chuzzlewit et fils était bien le lieu le plus sombre, le plus triste, le plus enfumé, le plus détraqué qu’il fût possible de voir : mais ce n’en était pas moins là le centre des affaires et des plaisirs, de la raison sociale Anthony Chuzzlewit et fils ; jamais ni le vieillard ni le jeune homme n’avaient eu d’autre résidence, et jamais leurs désirs ni leurs pensées n’en avaient franchi les étroites limites.

Les affaires, comme on le conçoit aisément, étaient dans cet établissement le point essentiel ; elles en avaient banni le confort et exclu toute élégance intérieure. Ainsi, dans les chambres à coucher, d’un aspect misérable, on voyait pendus le long des murs des paquets de lettres rongées des vers ; des rouleaux de toile, des débris de vieux ustensiles, des pièces et des morceaux de marchandises avariées gisaient sur le sol ; tandis que d’étroites couchettes, des lavabos, des fragments de tapis étaient relégués dans les coins comme des objets de nécessité secondaire, désagréables, ne rapportant aucun profit, de vrais intrus dans l’existence. L’unique chambre qui servait de salon était, d’après le même modèle, un chaos de boîtes et de vieux papiers : on y voyait plus de tabourets de comptoir que de fauteuils, sans compter un grand monstre de pupitre qui se carrait au beau milieu du plancher, et un coffre-fort en fer incrusté dans le mur au-dessus de la cheminée. La toute petite table isolée servant aux repas et aux plaisirs de société était au pupitre et autres objets de commerce dans la même proportion que l’étaient les grâces et les innocentes récréations de la vie à la personne du vieillard et de son fils, toujours à la poursuite de la fortune. Cette table avait été tirée pour le dîner. Anthony lui-même était assis devant le feu ; il se leva pour recevoir son fils et ses belles cousines quand elles entrèrent.

Un ancien proverbe dit que nous ne devons pas nous attendre à trouver de vieilles têtes sur de jeunes épaules. À quoi l’on peut ajouter que, si par hasard nous rencontrons cette combinaison anormale, nous éprouvons une forte tentation de trancher cette union monstrueuse, rien que par le besoin que nous avons naturellement de voir chaque chose à sa place. Il est assez probable que bien des hommes, sans être violents le moins du monde, eussent senti naître en eux cette pensée dès la première fois qu’ils auraient fait connaissance avec M. Jonas. Mais une fois qu’ils l’auraient vu de plus près dans sa propre maison, et qu’ils se seraient assis avec lui à sa table, il est certain qu’il ne leur aurait plus été possible de penser à autre chose.

« Eh bien ! vieux revenant ! dit M. Jonas, donnant à son père ce surnom respectueux ; le dîner est-il prêt ?

– Je crois qu’il l’est, répondit le vieillard.

– La belle réponse ! reprit le fils. « Je crois qu’il l’est !… » me voilà bien avancé.

– Ah !… je n’en suis pas sûr, dit Anthony.

– Vous n’en êtes pas sûr ? répliqua le fils en baissant un peu la voix. Non. Vous n’êtes jamais sûr de rien, vous. Donnez-moi votre chandelier. J’en ai besoin pour éclairer les jeunes demoiselles. »

Anthony lui tendit un vieux chandelier de cuisine tout branlant. Muni de cet ustensile, M. Jonas conduisit les deux sœurs vers la chambre à coucher voisine, où il les laissa se débarrasser de leurs châles et de leurs chapeaux ; puis, revenant dans le salon, il s’occupa du soin de déboucher une bouteille de vin, d’aiguiser le couteau à découper et de marmotter des compliments à son père, jusqu’au moment où les demoiselles Pecksniff et le dîner firent ensemble leur entrée.

Le repas se composait d’un gigot de mouton rôti avec des légumes et des pommes de terre. Ces mets exquis ayant été posés sur la table par une vieille femme qui avait ses souliers en savates, les convives purent ensuite s’abandonner librement aux plaisirs du festin.

« Vous voyez ici le château de Garçon-ville, ma cousine, dit M. Jonas à Charity. Dites donc, l’autre en rira bien quand elle sera de retour chez elle. Placez-vous ici : vous êtes à ma droite, elle sera à ma gauche. Hé, l’autre, voulez-vous venir ?

– Quand je vous dis que vous êtes un vilain homme ! répondit Mercy. Je suis sûre que je n’aurai pas pour deux liards d’appétit si je suis assise auprès de vous ; mais il le faut bien.

– Hein ! qu’elle est vive ! souffla M. Jonas à la sœur aînée, en accompagnant ces paroles de son mouvement de coude favori.

– Oh ! vraiment, que voulez-vous que je réponde à ça ? repartit aigrement miss Pecksniff. Je suis lasse de m’entendre adresser de si ridicules questions.

– Qu’est-ce qu’il fait là, mon vieux bonhomme de père ? dit M. Jonas, en voyant Anthony rôder dans la chambre, au lieu de se mettre à table. Qu’est-ce que vous cherchez ?

– J’ai perdu mes lunettes, Jonas, dit le vieil Anthony.

– Eh bien ! asseyez-vous sans vos lunettes. Ce n’est pas comme une fourchette ou une cuiller ; vous n’en avez pas besoin pour manger. Ah ! ça, où est donc ce vieux lourdaud de Chuffey ? Ici, stupide ! Oh ! vous connaissez bien votre nom. »

Il paraît cependant qu’il ne le connaissait point ; car il ne vint que sur l’appel du père. À la voix d’Anthony, la porte d’un cabinet vitré qui se détachait du reste de la pièce s’ouvrit lentement. Un petit vieillard aux yeux chassieux, à l’air misérable, s’avança d’un pas traînant. Il était poudreux et rococo, comme les meubles de la maison ; vêtu de noir sale, avec des culottes garnies aux genoux de nœuds de rubans rouillés, vrai rebut de cordons de souliers ; sur ces jambes en fuseau flottaient des bas de laine de même nuance. On eût dit qu’il avait été jeté de côté et oublié dans un coin, durant un demi-siècle, et que quelqu’un venait de le retrouver à l’instant dans un vieux garde-meuble.

Il s’avança donc, ou plutôt il rampa vers la table, jusqu’à ce qu’enfin il se laissa tomber sur une chaise inoccupée ; puis il se releva, sans doute pour saluer, aussitôt que ses facultés engourdies l’eurent averti pourtant qu’il y avait là des étrangers, et que ces étrangers étaient des dames. Mais il se laissa retomber sur sa chaise sans avoir fait ce salut ; et soufflant sur ses mains ridées afin de les réchauffer, il resta ainsi, imbécile, penchant vers son assiette son pauvre nez violacé, sans regarder, avec des yeux qui ne voyaient rien et un visage qui ne disait rien : c’était le néant personnifié, et voilà tout.

« C’est notre commis le vieux Chuffey, dit M. Jonas, en sa qualité d’amphitryon et de maître des cérémonies.

– Est-ce qu’il est sourd ? demanda l’une des sœurs.

– Non, je ne crois pas qu’il le soit. Père, est-ce qu’il est sourd ?

– Je ne lui ai jamais entendu dire qu’il le fût, répondit Anthony.

– Est-il aveugle ? demandèrent les jeunes filles.

– Non. Jamais je n’ai ouï dire qu’il fût aveugle, répondit négligemment M. Jonas. Père, est-ce que vous le croyez aveugle ?

– Certainement non, il ne l’est pas, dit Anthony.

– Qu’est-il donc alors ? demandèrent de nouveau les demoiselles Pecksniff.

– Ce qu’il est ? Je vais vous l’apprendre, dit M. Jonas en aparté aux jeunes filles. Primo, c’est un vieux bonhomme, et je ne l’en aime pas mieux pour cela, car je crois bien que c’est de lui que mon père tient cette faculté détestable. Secundo, ajouta-t-il en élevant la voix, c’est un vieux drôle qui ne connaît rien au monde que celui-là. »

Et en même temps il désigna son vénéré père avec la pointe du couteau à découper, pour mieux faire comprendre de qui il entendait parler.

« C’est extraordinaire ! s’écrièrent les deux sœurs.

– Eh bien ! vous voyez, dit M. Jonas, il s’est troublé le cerveau toute sa vie avec des chiffres, avec des livres de compte. Il y a vingt ans ou à peu près, il attrapa une bonne fièvre. Tout le temps qu’il eut le transport (et cela dura bien trois semaines), il ne cessa jamais d’additionner, et il fit tant de millions de chiffres, que je ne crois pas qu’il en soit jamais parfaitement remis. Aujourd’hui que nous ne faisons plus beaucoup d’affaires, ce n’est pas encore un trop mauvais commis.

– C’est un excellent commis, dit Anthony.

– Soit. En tout cas il n’est pas cher, et il gagne bien son pain : c’est ce qu’il nous faut. Je vous disais qu’il ne connaissait personne que mon père ; mais, par exemple, il le connaît bien, lui, et le sert à merveille ; il y a si longtemps qu’il est accoutumé à lui ! Tenez, je l’ai vu jouer le whist avec mon père comme partenaire, et un bon rob encore, sans savoir plus que vous quels adversaires il avait à côté de lui.

– Est-ce qu’il n’a point d’appétit ? demanda Mercy.

– Oh ! si, dit Jonas, qui saisit vivement son couteau et sa fourchette ; il mange quand on l’y invite. Mais peu lui importe d’attendre une minute ou une heure, pourvu que mon père soit là. Aussi, lorsque je suis très-affamé, comme je le suis aujourd’hui, je ne m’occupe de lui qu’après avoir donné à mon estomac une première satisfaction, comme vous voyez. Allons, Chuffey, allons, stupide, êtes-vous prêt ? »

Chuffey demeura immobile.

« Toujours le même, le vieux renard ! dit Jonas, se servant froidement une nouvelle tranche. Parlez-lui donc, père.

– Êtes-vous prêt à dîner, Chuffey ? demanda le vieillard.

– Oui, oui, dit Chuffey, qui au premier son de la voix d’Anthony parut s’illuminer du rayon de la sensation humaine, si bien qu’il offrait un spectacle à la fois curieux et émouvant. Oui, oui, tout à fait prêt, monsieur Chuzzlewit. Tout à fait prêt, monsieur. Tout prêt, tout prêt, tout prêt. »

Il s’arrêta souriant et prêta l’oreille aux autres paroles qu’on pourrait lui adresser ; mais, comme on ne continuait point de lui parler, le rayon abandonna peu à peu son visage et finit par s’effacer entièrement.

« Au fond, il est très-désagréable, dit Jonas, s’adressant à ses cousines, tandis qu’il tendait à son père la portion du vieillard. Quand ce n’est pas du bouillon, il ne manque jamais de s’étouffer. Regardez-le ! Avez-vous vu quelque part un cheval contempler son râtelier d’un coup d’œil plus stupide que lui ? Si ce n’avait pas été histoire de rire, je ne l’eusse pas laissé venir ici aujourd’hui ; mais j’ai pensé qu’il vous divertirait. »

Le pauvre vieillard qui servait de texte à ce discours charitable était, heureusement pour lui, aussi étranger à ce qui venait de se dire qu’à tout ce qu’on put y ajouter en sa présence. Mais comme le mouton était dur, et que les gencives de Chuffey étaient molles, le vieillard ne tarda pas à réaliser ce qu’on avait annoncé de ses dispositions à s’étouffer, et il lui fallut tant d’efforts pour dîner, que M. Jonas s’amusa infiniment, assurant que jamais il n’avait vu Chuffey tenir mieux sa place à table, et qu’il y en avait assez pour faire éclater les côtes à force de rire. Il en vint même jusqu’à certifier aux deux sœurs que, sous ce rapport, il considérait Chuffey comme supérieur encore au père. « Et ma foi ! ajouta-t-il d’une manière significative, ce n’est pas peu dire. »

Il était assez étrange qu’Anthony Chuzzlewit, si vieux lui-même, pût prendre quelque plaisir à voir son estimable fils exercer ces railleries aux dépens de la pauvre ombre qui siégeait à leur table. Cependant il s’en amusait, moins ostensiblement, il faut lui rendre cette justice, par égard pour leur ancien commis, mais il jouissait intérieurement de la fertilité d’esprit de Jonas. Par la même raison, les dures épigrammes que lui lançait son propre fils le remplissaient d’une joie secrète ; il s’en frottait les mains ; il en riait à la dérobée, comme s’il disait derrière sa manche : « C’est pourtant moi qui l’ai instruit, c’est moi qui l’ai formé, c’est à moi qu’il doit tout cela. Fin, rusé, avare, il ne gaspillera pas mon argent. C’est à cela que j’ai travaillé ; c’est là ce que j’ai toujours espéré : tel a été le but principal, l’ambition de ma vie. »

Quel noble but, quelle noble fin à contempler, maintenant que l’œuvre était parfaite ! Il est des hommes qui se forgent des idoles à leur propre image et n’osent ensuite les adorer, lorsqu’ils les voient achevés, honteux de la difformité de leur œuvre, dans laquelle ils ne voient qu’une odieuse parodie de leur propre ressemblance. Anthony, au moins, valait mieux que ces hommes-là, au bout du compte.

Chuffey resta si longtemps à se consumer sur son assiette, que Jonas, perdant patience, la lui retira lui-même, invitant son père à signifier au vieillard qu’il ferait mieux « de s’en tenir à son pain. » Anthony exécuta cette commission.

« Oui, oui ! s’écria Chuffey, dont le visage s’éclaira, comme précédemment, quand la même voix lui eût adressé la parole ; très-bien, très-bien. C’est votre vrai fils, monsieur Chuzzlewit ! Que Dieu bénisse ce malin jeune homme ! Dieu le bénisse, Dieu le bénisse ! »

M. Jonas trouva ce langage si particulièrement enfantin, et peut-être avait-il raison, qu’il ne fit que s’en amuser de plus belle, et dit à ses cousines qu’il craignait qu’un beau jour Chuffey ne le fît mourir de rire. Alors on enleva la nappe, et l’on posa sur la table une bouteille de vin. M. Jonas remplit les verres des deux demoiselles, qu’il invita à ne point ménager le liquide, leur assurant qu’il y en avait à la cave. Mais il se hâta d’ajouter, après cette saillie, que c’était une simple plaisanterie, et qu’il les priait de ne pas la prendre au sérieux.

– Je bois à Pecksniff, dit Anthony ; à votre père, mes chères demoiselles. Pecksniff, un habile homme, un finaud ! Un hypocrite cependant, hein ! Un hypocrite, jeunes filles, hein ! Ha ! ha ! ha ! Eh bien, oui. Entre amis, nous pouvons le dire, c’en est un. Je n’en pense pas plus mal de lui pour cela, si ce n’est qu’il va un peu trop loin. On peut exagérer tout, mes chères petites. On peut exagérer même l’hypocrisie. Demandez à Jonas.

– Vous ne craignez toujours pas d’exagérer le soin que vous prenez de votre petite personne, répliqua l’aimable enfant, la bouche pleine.

– Entendez-vous cela, mes petites amies ? s’écria Anthony charmé. Que d’esprit ! que d’esprit ! L’exception est bonne, Jonas ; c’est vrai, il est permis d’exagérer ça.

– Excepté, dit à demi-voix M. Jonas à sa cousine préférée, quand on en abuse pour vivre trop longtemps. Ha ! ha ! Dites donc ça à l’autre

– Mon Dieu ! s’écria Cherry avec pétulance, vous pouvez bien le lui dire vous-même, si cela vous fait plaisir.

– Elle a toujours l’air de se moquer du monde, répliqua M. Jonas.

– Mais aussi, pourquoi vous occupez-vous d’elle ? dit Charity. Je suis bien sûre qu’elle ne s’occupe guère de vous.

– Vrai ? demanda Jonas.

– Ah ! par ma foi ! reprit-elle, est-ce que vous avez besoin que je vous le répète ? »

M. Jonas ne répliqua rien, mais il regarda fixement Mercy avec une drôle d’expression, en disant qu’elle pouvait être certaine qu’il n’en mourrait toujours pas de chagrin. Puis il parut témoigner à Charity plus d’empressement que jamais, en la priant, c’était son genre de politesse, de vouloir bien se rapprocher de lui.

« Père, dit-il après quelques moments de silence, il y a encore une chose qui ne saurait être exagérée.

– Laquelle ? demanda le père, grimaçant d’avance un rire d’approbation.

– C’est de gagner sur les marchés, dit Jonas. Voici la règle, en fait de gain : « Faites aux autres ce qu’ils voudraient vous faire. » Voilà le véritable précepte de l’évangile de commerce. Le reste n’est qu’imposture. »

Anthony était enchanté ; et non-seulement il applaudit de toutes ses forces, mais encore, dans son ravissement, il prit la peine de communiquer cette maxime à son ancien commis, qui se frotta les mains, hocha sa tête tremblante, cligna ses yeux humides et s’écria de sa voix sifflante : « Bien ! bien ! C’est votre propre fils, monsieur Chuzzlewit ! » témoignant de son plaisir par les marques que sa faiblesse lui permettait d’en donner. Mais l’enthousiasme stupide du vieillard était racheté par la sympathie que ce pauvre homme éprouvait pour la seule créature à laquelle l’unissaient les liens d’une longue association, et s’expliquait par son impuissance présente. Ah ! si l’on avait bien voulu chercher, qui sait si l’on n’eût pas pu trouver, à travers ce résidu, si triste qu’il fût, quelque lie d’une meilleure nature ensevelie au fond de cette vieille barrique usée, qui s’appelait Chuffey ?

En attendant, comme personne ne songeait à faire cette découverte, Chuffey se retira dans un coin noir, à l’un des angles de la cheminée, où il passait toutes ses soirées. On cessa de le voir et de l’entendre, si ce n’est quand on lui donna une tasse de thé, dans laquelle il trempa machinalement son pain. Il n’y avait nulle raison de supposer qu’en aucune saison il songeât à dormir, pas plus qu’on ne pouvait admettre qu’il entendît, qu’il vît, qu’il sentît, ou qu’il pensât. Il restait congelé, pour ainsi dire, quoique moins ferme qu’un glaçon. Anthony ne le dégelait pas en ce moment, soit en le touchant, soit en lui adressant la parole.

À la prière de M. Jonas, miss Charity fit le thé : ce qui lui donnait tellement l’air de la maîtresse de la maison, qu’elle éprouvait la plus jolie confusion imaginable ; d’autant plus que M. Jonas s’était assis près d’elle, et lui glissait à l’oreille les formules les plus variées de l’admiration. Miss Mercy, de son côté, voyant que tout le plaisir de la soirée était exclusivement pour eux, déplorait en silence l’absence de ses gentlemen du commerce ; elle soupirait après le moment du retour, et bâillait sur un journal de la veille. Quant à Anthony, il s’était complètement endormi, de sorte que Jonas et Cherry demeurèrent aussi longtemps tête à tête que cela leur convint.

Après qu’on eût enlevé le plateau de thé, M. Jonas exhiba un jeu de cartes sales et, pour amuser les sœurs, exécuta divers petits tours d’adresse ; le fin du jeu, c’est de faire parier quelqu’un contre vous que vous ne pourrez pas faire votre tour, et alors, immédiatement, vous gagnez et vous empochez l’argent. M. Jonas apprit à ses cousines que ces exercices étaient en grande vogue dans les salons les plus distingués, et que l’on gagnait quelquefois de grosses sommes à ces jeux de hasard. Il est bon de faire observer que ce qu’il disait, il le croyait fermement lui-même : car la fourberie a sa simplicité non moins que l’innocence ; et, partout, où la première condition pour croire était fondée sur une foi ardente à la bassesse et à l’infamie, M. Jonas était l’un des hommes les plus crédules qu’il y eût au monde. Le lecteur peut aussi, si cela lui fait plaisir, mettre en ligne de compte son ignorance, qui était extraordinaire.

Ce charmant jeune homme avait toutes les dispositions possibles pour devenir un coquin de premier ordre : il ne lui manquait pour être un vagabond remarquable qu’un seul bon trait dans le catalogue usuel des vices propres aux débauchés, à savoir la prodigalité. Mais c’est là que l’arrêtaient à propos ses habitudes sordides et étroites ; et, comme il arrive parfois qu’un poison sert d’antidote à un autre, là où des remèdes innocents seraient inefficaces, ainsi c’était une mauvaise passion qui l’empêchait de boire à longs traits la pleine mesure du vice, lorsque la vertu eût fait de vains efforts pour le retenir.

Tandis qu’il déployait tous ses petits talents de prestidigitation, la soirée s’avançait. Comme M. Pecksniff n’avait pas l’air d’arriver, les jeunes filles exprimèrent le désir de s’en retourner chez elles. Mais, dans sa galanterie, M. Jonas ne voulut point y consentir avant qu’elles eussent pris leur part d’un ambigu composé de pain, de fromage et de porter. Et même alors il s’opposait encore à leur départ, priant souvent miss Charity de s’approcher un peu plus de lui ou de rester plus longtemps, et formulant plusieurs autres demandes de même nature, dans l’ardeur de son esprit hospitalier. Voyant qu’enfin tous ses efforts pour les retenir davantage étaient inutiles, il prit son chapeau et endossa son pardessus, afin de reconduire ses cousines à la maison Todgers ; il eut soin de leur dire que probablement elles aimeraient mieux aller à pied qu’en voiture, et que, pour sa part, il était complètement de leur avis.

« Bonne nuit, dit Anthony, bonne nuit ; rappelez-moi au souvenir de… Ha ! ha ! ha ! de Pecksniff. Mettez-vous en garde contre votre cousin, ma chère amie. Méfiez-vous de Jonas ; c’est un gaillard dangereux. En tout cas, ne vous disputez pas pour l’avoir.

– Oh ! la bonne farce !… s’écria Mercy. Se quereller pour l’avoir ! Cherry, ma belle, vous pouvez bien le garder pour vous seule. Je vous fais cadeau de ma part.

– Vraiment ? dit Jonas. Est-ce que les raisins seraient trop verts, ma cousine ? »

Miss Charity fut plus charmée de cette repartie qu’on n’eût pu s’y attendre, vu son âge un peu mûr et son caractère naïf. Mais, dans sa tendresse fraternelle, elle gronda M. Jonas d’appuyer trop fort sur un roseau fragile, et lui défendit d’être désormais aussi cruel pour la pauvre Mercy ; sinon elle se verrait positivement obligée de le haïr. Mercy, qui se trouvait aussi en belle humeur, ne répliqua que par un éclat de rire. En conséquence, elles regagnèrent leur demeure sans avoir échangé en route aucune parole déplaisante. M. Jonas était au milieu d’elles, ayant une cousine suspendue à chaque bras. Parfois, il serrait si fort en dessous celui de Mercy, que cela ne laissait pas que d’incommoder la jeune fille ; mais, comme tout le temps il ne cessait de chuchoter avec miss Charity et de lui témoigner une attention particulière, ce geste oppressif ne pouvait être considéré que comme une circonstance purement accidentelle.

Lorsqu’ils furent arrivés à Todgers-House, et que la porte eut été ouverte, Mercy les quitta vivement et grimpa lestement l’escalier. Mais Charity et Jonas demeurèrent au bas des marches, devisant ensemble plus de cinq minutes. Si bien que, le lendemain matin, Mme Todgers disait à un tiers :

« Il est très-clair que ça marche bien par là, et j’en suis bien aise, car il se fait grand temps que miss Pecksniff songe à s’établir. »

Et maintenant, le jour approchait où cette vision brillante, qui avait si soudainement illuminé la maison Todgers et fait lever le soleil dans les ombres du cœur de Jinkins, allait disparaître, où on allait l’empaqueter dans une diligence pour la province comme un colis recouvert de toile cirée, ou comme un panier à poisson, ou comme une cloyère d’huîtres, ou comme un monsieur corpulent, ou enfin comme toute autre prosaïque réalité de la vie.

« Jamais, mes chères demoiselles Pecksniff, dit Mme Todgers, lorsqu’elles se retirèrent pour s’aller coucher, la veille de leur départ, jamais je n’ai vu établissement aussi consterné que l’est le mien en ce moment. Je ne crois pas que d’ici à bien des semaines les gentlemen redeviennent ce qu’ils étaient autrefois. Vous aurez de terribles comptes à rendre à cet égard l’une et l’autre. »

Les demoiselles récusèrent toute participation volontaire à ce désastreux état de choses, qu’elles regrettaient bien sincèrement.

« Votre vertueux papa aussi, dit Mme Todgers, en voilà une perte ! Mes chères demoiselles Pecksniff, votre papa est un parfait missionnaire de paix et d’amour. »

Ne sachant pas trop bien à quelle sorte d’amour se rattachait la mission de M. Pecksniff, Charity et Mercy accueillirent avec froideur ce compliment.

Mme Todgers s’en aperçut et ajouta :

« Si j’osais violer un secret qui m’a été confié et vous dire pourquoi j’ai à vous prier de laisser ouverte cette nuit la petite porte qui sépare votre chambre de la mienne, je pense que cela vous serait agréable. Mais je ne le puis, car j’ai promis à M. Jinkins d’être aussi muette que la tombe.

– Chère madame Todgers ! de quoi s’agit-il ?

– Eh bien, mes douces miss Pecksniff, mes chers amours, si vous voulez bien m’accorder, par privilège, la liberté de vous nommer ainsi à la veille de notre séparation, M. Jinkins et les gentlemen ont arrangé entre eux un petit concert, et ils ont l’intention de vous donner cette nuit, sur l’escalier, près de la porte, une sérénade. J’eusse désiré, je l’avoue, poursuivit Mme Todgers avec sa prévoyance habituelle, que ce concert se fît une ou deux heures plus tôt : car, lorsque les gentlemen veillent tard, ils boivent, et lorsqu’ils boivent ils risquent d’avoir la voix moins musicale que s’ils n’avaient pas bu. Mais c’est ainsi que les choses sont arrangées, et je crois, mes chères demoiselles Pecksniff, vous faire plaisir en vous faisant confidence de cette marque d’attention de leur part. »

Cette nouvelle produisit un tel effet sur les deux jeunes filles, que l’une et l’autre promirent bien de ne point songer à se coucher avant la fin de la sérénade. Mais une demi-heure d’attente, jointe au froid du soir, modifia leur résolution, et non-seulement elles se mirent au lit, mais encore s’y endormirent, et ne furent que très-médiocrement charmées d’être réveillées, au bout de quelque temps, par certains accords doux et faibles qui rompaient le silence des heures de la nuit.

C’était touchant, très-touchant. Il aurait fallu être bien difficile pour ne pas trouver cela triste. C’était le gentleman dilettante qui menait le deuil ; Jinkins s’était chargé de la basse, et les autres s’étaient distribué les parties comme ils avaient pu. Le plus jeune gentleman soufflait sa mélancolie dans une flûte : il ne savait guère la faire résonner, mais ce n’en était pas plus désagréable pour cela. Une supposition, les deux demoiselles Pecksniff ainsi que Mme Todgers eussent péri de combustion spontanée, et la sérénade eût été donnée en l’honneur de leurs cendres, peut-être eût-il été impossible de surpasser l’inénarrable désespoir exprimé dans ce chœur :

Va, cours où la gloire t’appelle !

C’était un requiem, un chant funèbre, un gémissement, un hurlement, une plainte, une lamentation de Jérémie, un résumé de tout ce qu’il y a de plus triste et de plus hideux comme son. La flûte du plus jeune gentleman était fausse et tremblotante. Les notes s’y produisaient par bouffées, comme le vent. Durant un long temps il sembla avoir quitté la partie, et, quand mistress Todgers et les jeunes demoiselles étaient parfaitement persuadées que, vaincu par ses émotions, il s’était retiré tout en pleurs, soudain, et sans qu’on s’y attendît, il parut tout essoufflé à la note sensible, faisant des efforts convulsifs pour reprendre haleine. Quel terrible exécutant ! On ne savait pas où on en était avec lui ; le fait est que, quand on pensait qu’il ne faisait rien du tout, c’était alors même qu’il se mettait à vous faire les choses les plus étonnantes.

La flûte exécuta donc plusieurs solos, peut-être deux ou trois de trop, bien que, comme le disait mistress Todgers, il valût mieux en avoir trop que pas assez. Mais même alors, même en ce moment solennel, quand on devait présumer que les sons brillants avaient pénétré jusqu’au fond du cœur de Jinkins, si Jinkins possédait un fond du cœur, ce persécuteur farouche ne put se résoudre à laisser tranquille le plus jeune gentleman. Avant que le second morceau fût commencé, il le pria d’une voix très-distincte et comme faveur personnelle (voyez-vous le malhonnête !) de ne pas jouer. Oui, de ne pas jouer ! À travers le trou de la serrure on entendit gémir le souffle du plus jeune gentleman, pas sur la flûte ! Croyez-vous pas qu’une flûte eût été une digne interprète des passions qui débordaient de son âme ? un trombone même eût été un instrument trop innocent.

La sérénade touchait à sa fin ; l’intérêt culminant allait éclater. Le gentleman littéraire avait écrit, à l’occasion du départ des demoiselles Pecksniff, une cantate qu’on avait adaptée à un vieil air. Tous les exécutants réunirent leurs voix, sauf le plus jeune gentleman, qui garda un silence farouche, et pour cause. La cantate (dans le goût classique) invoquait l’oracle d’Apollon et venait lui demander de lui faire le plaisir de lui dire ce qu’allait devenir Todgers-House quand CHARITY et MERCY seraient bannies de ses murs. L’oracle ne rendait pas de décision qui vaille la peine d’être rapportée, selon l’usage assez habituel des oracles, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. Ne pouvant obtenir d’éclaircissement sur ce point, le chant y renonçait et poursuivait sa course en montrant que les demoiselles Pecksniff étaient proches parentes de Rule Britannia, et que, si la Grande-Bretagne n’était pas une île, il n’y aurait pas eu de demoiselles Pecksniff. Et, pendant qu’on se trouvait en pleine marine, le chant se terminait par cette strophe :

Vaisseau de Pecksniff père, ô toi que l’on renomme,

Salut !… Par les zéphyrs qu’il s’avance éventé,

Tandis que les Tritons suivent avec fierté

L’artiste, l’architecte et l’homme !

Tout en présentant à l’imagination ce magnifique tableau, les gentlemen se retiraient doucement, doucement vers leurs lits respectifs, toujours soufflant, de manière à donner un effet de lointain très-pittoresque. Peu à peu les sons s’éteignirent, et, enfin la maison Todgers retomba dans le silence.

M. Bailey réservait pour le lendemain matin son offrande musicale. Il passa la tête dans la chambre, où les deux demoiselles étaient agenouillées devant leurs malles et en train de les remplir ; et pour les divertir il imita l’aboiement d’une jeune chien dans quelque circonstance grave, quand par exemple des personnes d’imagination peuvent supposer que cet animal demande une plume et de l’encre pour épancher ses sentiments.

« Eh bien, mesdemoiselles, dit le jeune garçon, vous retournez donc chez vous ? Tant pis !

– Oui, Bailey, répondit Mercy, nous partons.

– Est-ce que vous ne laisserez pas à quelqu’un des gentlemen une boucle de vos cheveux ? demanda Bailey. C’est-il bien à vous, ces cheveux-là ? »

Elles se mirent à rire et répondirent que leurs cheveux étaient bien en effet leur propriété naturelle.

« Oh ! oui, pas mal, dit-il ; plus souvent qu’ils sont naturels ! Je sais toujours bien que ses cheveux à elle ne sont pas ses cheveux. Tenez, une fois je les ai vus accrochés à ce clou près de la fenêtre. Outre ça, plusieurs fois, au moment où on dînait, je me suis mis derrière elle et je les lui ai tirés, sans que jamais elle s’en doutât. Je vous dirai, mesdemoiselles, que je vais quitter d’ici. Je ne veux pas rester plus longtemps à m’entendre dire des sottises par elle ! »

Miss Mercy lui demanda quels étaient ses projets pour l’avenir. M. Bailey annonça qu’il songeait à entrer dans les bottes à revers7 ou dans l’armée.

« Dans l’armée !… s’écrièrent les deux demoiselles en riant.

– Pourquoi pas ? dit Bailey. N’y a-t-il pas des tambours à la Tour de Londres ? Je les connais, moi. Et que la patrie a beaucoup de considération pour eux, encore !

– Mais vous vous ferez tuer, objecta Mercy.

– Eh bien ! s’écria M. Bailey, qué que ça fait ? c’est déjà pas si dégoûtant, mesdemoiselles, n’est-ce pas ? J’aime mieux recevoir un coup de canon qu’un coup de rouleau à pâte8, car elle ne se gêne pas pour m’en flanquer des coups quand elle est de mauvaise humeur de ce que les gentlemen ont trop bon appétit. Comme si, dit M. Bailey, s’exaspérant par le souvenir de ses griefs, comme si c’était ma faute à moi s’ils consomment les vivres.

– Assurément non ; qui pourrait songer à vous en rendre responsable ? dit Mercy.

– Ah ! vous croyez ça, répliqua-t-il. Vous dites que non, et moi je dis que si. Ah ! ah ! Personne ne peut m’en rendre responsable ! Je le sais bien peut-être. Mais je n’ai pas envie qu’on se paye chaque jour sur mon dos du renchérissement des denrées. Je n’ai pas envie qu’on me tue parce que tout est cher au marché. Je ne veux pas rester. V’là donc pourquoi, ajouta M. Bailey, se calmant un peu et souriant, si vous avez l’intention de me donner quelque chose, vous ferez mieux de me le donner tout de suite, parce que, si vous attendez votre retour ici, je n’y serai plus, et que le garçon qui me remplacera ne méritera pas qu’on lui donne un sou, je le sais. »

Les deux demoiselles répondirent à cet appel prudent tant pour leur compte qu’au nom de leur père ; et vu l’amitié, elles gratifièrent si libéralement M. Bailey, que celui-ci ne savait comment leur marquer sa reconnaissance. Il fit pourtant de son mieux tout le long de la journée, en donnant à chaque instant de petits coups sur sa poche et en se livrant à d’autres exercices de pantomime comique. Il ne se borna point à ces démonstrations : car, outre qu’il écrasa un carton qui contenait un chapeau, il fit de fortes avaries au bagage de M. Pecksniff en le traînant avec trop de zèle du haut en bas de la maison. En un mot, il ne savait comment témoigner sa vive gratitude des marques de bienveillance qu’il avait reçues de ce gentleman et de sa famille.

M. Pecksniff et M. Jinkins revinrent dîner bras dessus bras dessous. Ce dernier s’était à dessein ménagé un demi-congé, prenant ainsi un avantage immense sur le plus jeune gentleman et les autres dont, par malheur pour eux, le temps était confisqué jusqu’au soir. M. Pecksniff paya le vin ; le repas fut très-gai, bien qu’on y gémît sur la nécessité de se séparer. Tandis que les convives étaient le plus en train de goûter ces douceurs de l’intimité, on annonça la visite du vieil Anthony et de son fils, à la grande surprise de M. Pecksniff et au grand déplaisir de Jinkins.

Anthony s’assit auprès de Pecksniff à un coin de la table, laissant les assistants causer entre eux, et lui dit à voix basse :

« Vous voyez, nous sommes venus vous faire nos adieux. À quoi bon entretenir la division entre nous ? Nous ne sommes, chacun à part, qu’une lame inutile ; mais réunis, Pecksniff, nous pourrions faire une bonne paire de ciseaux, hein…

– L’union, mon bon monsieur, répondit Pecksniff, est toujours excellente.

– Je ne sais pas trop, dit le vieillard ; car il y a des gens avec qui j’aimerais mieux être en désaccord qu’en bonne harmonie. Mais vous connaissez mon opinion sur vous. »

M. Pecksniff, qui avait toujours sur le cœur l’épithète d’hypocrite, se contenta de hocher la tête, ce qui tenait le milieu entre l’affirmation et la négation.

« Vous avez mal pris la chose ; je voulais seulement vous faire un compliment, dit Anthony, un compliment, sur ma parole. C’était un hommage involontaire payé à vos talents, même au moment de la réunion ; et cependant ce n’était pas un moment à faire des compliments. Au reste, il a été parfaitement entendu, dans la diligence, que nous nous étions compris l’un l’autre.

– Oh ! parfaitement !… » répondit M. Pecksniff, de façon à laisser deviner qu’il était, au contraire, cruellement incompris, mais qu’il ne se plaignait pas.

Anthony regarda son fils, qui s’était assis auprès de miss Charity ; puis, tour à tour et plusieurs fois de suite, il promena son regard sur Pecksniff et sur Jonas. Il arriva que les yeux de M. Pecksniff prirent une direction semblable ; mais, voyant qu’on s’en apercevait, il baissa les yeux d’abord et puis les ferma, comme pour n’y laisser rien lire au vieillard.

« Jonas est un malin, dit Anthony.

– Il en a l’air, répondit M. Pecksniff, de son ton le plus candide.

– Et avisé, dit Anthony.

– Très-avisé, je n’en doute point, répliqua M. Pecksniff.

– Regardez !… lui dit à l’oreille Anthony. Je crois qu’il fait la cour à votre fille.

– Allons donc, mon bon monsieur ! dit M. Pecksniff sans ouvrir les yeux ; des jeunes gens, des jeunes gens, simple amitié. Il n’y a pas de sentiment là dedans, monsieur.

– Oh ! oui, ma foi, pas de sentiment, comme si nous ne le savions pas par expérience ! Croyez-vous qu’il n’y ait pas là quelque chose de plus que de la simple amitié ?

– Il m’est impossible de vous le dire, répliqua M. Pecksniff, tout à fait impossible ! Vous me surprenez beaucoup.

– Oui, je le sais bien, dit sèchement le vieillard. Cela peut durer : je parle du sentiment, et non de votre surprise ; mais cela peut cesser aussi. En supposant la durée, peut-être y trouverions-nous un intérêt égal, car vous et moi nous avons fait notre pelote. »

M. Pecksniff, le sourire aux lèvres, allait parler quand le vieillard l’arrêta.

« Je devine ce que vous allez dire. C’est tout à fait inutile. Vous me direz à cela que vous n’avez jamais songé à chose pareille ; que, sur un point qui touche de si près au bonheur de votre chère enfant, vous ne pouvez, en père dévoué, exprimer une opinion, et ainsi de suite. Tout cela est bel et bon, et je vous reconnais là. Mais il me semble à moi, mon cher Pecksniff, ajouta Anthony en appuyant sa main sur la manche de son interlocuteur, que, si vous et moi nous prolongeons cette plaisanterie qui consiste à ne rien voir, il y en a un de nous deux qui pourra se trouver placé dans une position embarrassante or, comme je ne désire point que ce soit moi, vous m’excuserez d’avoir tout d’abord pris la liberté de jeter du jour sur la question et de la poser nettement, pour que nous l’envisagions telle qu’elle est. Je vous remercie de l’attention que vous m’avez prêtée. Nous voilà maintenant avertis, ce qui vaut toujours mieux pour l’un comme pour l’autre. »

En achevant ces paroles, il se leva, et, faisant à M. Pecksniff un signe d’intelligence, il s’éloigna pour aller rejoindre les jeunes gens, laissant l’homme de bien quelque peu déconcerté et embarrassé de cette franchise d’allure, et surtout passablement ennuyé de s’être vu surpassé dans le maniement des armes qui lui étaient le plus familières.

Cependant la diligence de nuit était très-ponctuelle : l’heure était donc venue de se rendre au bureau, qui était situé si près de là, qu’on avait pu y envoyer d’avance les bagages pour s’y rendre ensuite à pied. Après quelques moments consacrés à la toilette des demoiselles Pecksniff et de Mme Todgers, on se transporta à ce bureau. Déjà la diligence, tout attelée, était en place pour partir ; déjà la plupart des gentlemen du commerce étaient réunis en ce lieu, y compris le plus jeune gentleman, qui était dans un état d’agitation non équivoque et de profond accablement d’esprit.

Rien d’égal au chagrin de Mme Todgers en se séparant des jeunes demoiselles, si ce n’est la force de l’émotion avec laquelle elle dit adieu à M. Pecksniff. Jamais assurément mouchoir de poche ne fut plus souvent remis dans un ridicule ni plus souvent tiré que le mouchoir de Mme Todgers, tandis que la bonne dame était debout près d’une portière, soutenue à droite et à gauche par deux gentlemen du commerce. À la lueur des lanternes, elle cherchait à attraper, autant que le lui permettait M. Jinkins, accroché constamment au marchepied, la vue de l’honnête homme. Car Jinkins ne bougea point de cette place où il pouvait causer avec les demoiselles ; on aurait dit qu’il avait juré de rester jusqu’au bout le cauchemar vivant du plus jeune gentleman. Sur l’autre marchepied se tenait M. Jonas, qui occupait cette position en vertu de ses droits de cousin. Si bien que le plus jeune gentleman, qui s’était rendu le premier sur le terrain, fut rejeté dans l’intérieur du bureau, au milieu des affiches rouges et noires et des illustrations de voitures à grande vitesse, bousculé par les portefaix et empêtré dans de gros paquets. Cette fausse position, jointe à son irritation nerveuse, mit le comble à ses infortunes ; mais une dernière fatalité lui était réservée : car, lorsqu’au moment du départ il jeta à la belle main de Mercy une fleur (une fleur de serre chaude qui lui avait coûté un prix fou), cette fleur alla tomber aux pieds du cocher, qui remercia vivement le plus jeune gentleman et la mit à sa boutonnière.

On partit. La maison Todgers allait rentrer dans son isolement. Les deux jeunes filles, adossées chacune à un coin de la voiture, s’abandonnaient à des pensées pleines de regrets. Mais M. Pecksniff, repoussant loin de lui toute considération futile de plaisirs mondains, concentrait uniquement ses méditations sur le grand et vertueux but vers lequel il courait, à savoir de chasser l’ingrat, l’imposteur, dont la présence troublait encore son foyer domestique, sacrilège vivant sur les autels de ses dieux lares.

Chapitre XII. On verra à la longue, sinon tout de suite, que ce chapitre intéresse fortement M. Pinch et d’autres personnes. – M. Pecksniff rétablit les droits de la vertu outragée. – Le jeune Martin Chuzzlewit prend une résolution désespérée. §

Sans s’occuper du temps qu’il faisait, M. Pinch et Martin s’étaient établis à l’aise dans la maison de Pecksniff, et chaque jour venait resserrer leur amitié mutuelle. Martin, qui avait à la fois, et à un degré remarquable, la facilité de l’invention et celle de l’exécution, poussait vigoureusement son plan de collège ; et Tom ne cessait de répéter que, s’il y avait quelque certitude dans les choses de ce monde, pour peu qu’on pût compter sur l’impartialité des juges humains, un dessin si neuf d’effet et si rempli de mérite ne saurait manquer d’obtenir le premier rang, lorsque le moment du concours serait arrivé. Sans pousser aussi loin la confiance, Martin ne laissait pas que de se repaître d’une espérance anticipée, ce qui ne l’en rendait que plus ardent, plus persévérant dans sa tâche.

« Si jamais je devenais un grand architecte, mon cher Tom, dit un jour le nouvel élève, en se mettant à une petite distance de son dessin qu’il contemplait avec infiniment de complaisance, savez-vous quelle est l’une des choses que je voudrais bâtir ?

– Eh bien ! s’écria Tom, qu’est-ce ?

– Ce serait votre fortune.

– Vraiment ?… dit Tom Pinch, aussi charmé qui si la chose était déjà faite. Vous auriez cette obligeance ? C’est bien aimable à vous de parler ainsi.

– Oui, Tom, répliqua Martin, je la bâtirais sur des fondations tellement solides qu’elle durerait toute votre vie, et toute la vie de vos enfants, et celle de leurs enfants après eux. Je serais votre patron, Tom. Je vous prendrais sous ma protection. Allez voir que quelqu’un s’avisât de faire mauvais accueil à un homme qu’il me plairait de protéger, de patronner, une fois que je serais arrivé au pinacle !…

– Sur ma parole, dit M. Pinch, je ne crois pas que jamais rien m’ait fait autant de plaisir. Non, en vérité.

– Oh ! je le dis comme je le pense, reprit Martin, d’un air dégagé et libre vis-à-vis de son compagnon, pour ne pas dire d’un air de commisération, comme s’il était déjà le premier architecte en service ordinaire de toutes les têtes couronnées de l’Europe. Je ferais ce que je vous promets ; je m’occuperais de vous.

– Je crains bien, dit Tom en hochant la tête, de n’être jamais assez habile pour qu’on s’occupe de moi.

– Bah ! bah ! répliqua Martin. Il n’est pas question de cela. Si je me mets en tête de dire : « Pinch est un brave garçon ; je porte intérêt à Pinch, » je voudrais bien savoir qui se permettrait de me faire de l’opposition. D’ailleurs, à part même cette considération, vous pourriez m’être utile de cent manières.

– Si je n’arrivais pas à vous être utile, d’une manière ou d’une autre, ce ne serait toujours pas faute de l’avoir tenté. »

Martin réfléchit un moment.

« Par exemple, vous seriez parfait pour voir si l’on exécute exactement mes idées, pour surveiller les progrès des travaux avant qu’ils fussent arrivés au point où j’aurais à m’en occuper personnellement ; en un mot, pour faire bien marcher les choses. Vous seriez magnifique pour montrer aux gens mon atelier, pour les entretenir d’art et autres sujets semblables, quand je serais occupé : car il serait diablement avantageux, mon cher Tom, (je parle sérieusement, je vous le jure) d’avoir auprès de soi un homme de votre expérience, au lieu de quelque mâchoire comme on en voit tant. Oh ! j’aurais soin de vous, et vous me seriez fort utile, soyez en certain ! »

Dire que Tom n’avait nullement la prétention de devenir premier violon dans l’orchestre du monde, mais qu’il se serait estimé heureux qu’on lui confiât la cent cinquantième partie ou à peu près dans le grand concerto, c’est donner une idée insuffisante de sa modestie. Aussi fut-il enchanté de ces châteaux en Espagne !

« Naturellement, mon cher Tom, dit Martin, je serais alors marié avec elle. »

Quelle fut l’impression qui frappa soudain Tom Pinch, au milieu même du paroxysme de la joie ? d’où vint que le sang monta à ses joues candides, et qu’un sentiment de remords gagna son cœur loyal, comme s’il ne se croyait plus digne de la bienveillance de son ami ?…

« Oui, je serais alors marié avec elle, reprit Martin qui, en souriant, leva ses yeux au ciel ; et j’espère bien que nous aurions des enfants autour de nous. Nos enfants vous aimeraient, Tom. »

M. Pinch ne répondit rien. Les mots qu’il eût voulu prononcer expirèrent sur ses lèvres, pour aller retrouver une vie plus immatérielle dans des pensées d’abnégation personnelle.

« Tous les enfants vous aiment, Tom, et naturellement les miens vous aimeraient aussi. Peut-être bien donnerais-je votre nom à l’un d’eux. Tom ! ce n’est pas du tout un nom désagréable… Thomas Pinch Chuzzlewit !… T. P. C. en initiales sur ses blouses. Vous n’y verriez pas de mal, n’est-ce pas ? »

Tom fit un petit cri de la gorge et sourit.

« Elle aurait de l’amitié pour vous, Tom, j’en suis certain.

– Vrai ?… s’écria Pinch d’une voix étouffée.

– Je puis vous dire exactement ce qu’elle penserait à votre égard, ajouta Martin, appuyant son menton sur sa main, et regardant la croisée, comme s’il lisait à travers les vitres les paroles mêmes qu’il prononçait. Je la connais si bien ! Souvent, Tom, elle commencerait par sourire quand vous viendriez à lui parler ou quand elle viendrait à vous regarder, et je vous réponds qu’elle ne s’en gênerait pas, mais cela vous serait bien égal. Le plus charmant sourire que vous ayez jamais vu !

– Bien, bien, dit Tom, cela me serait bien égal.

– Elle serait aussi attentive pour vous, Tom, que si vous étiez vous-même un enfant. Et en effet, à certains égards, vous en êtes un, avouez-le, Tom. »

M. Pinch témoigna par un geste de son assentiment complet.

« Toujours elle serait gracieuse, toujours de bonne humeur, satisfaite de vous voir ; et, lorsqu’elle saurait exactement quelle sorte d’homme vous êtes (ce qu’elle ne tarderait pas à reconnaître), elle vous donnerait une foule de petites commissions, sous prétexte de vous demander quelques petits services, mais au fond, pour vous être agréable, parce qu’elle n’ignorerait pas que vous brûlez du désir de les rendre : de manière à vous laisser croire que vous lui faites plaisir, quand ce serait elle qui vous ferait plaisir, au contraire. Elle s’accommoderait d’une façon merveilleuse à votre nature ; elle vous comprendrait avec infiniment plus de tact et de pénétration que je ne saurais jamais le faire ; et souvent il lui arriverait de dire que vous êtes un brave garçon, bien doux, bien innocent, plein de bonne volonté. »

Quel silence gardait Tom Pinch !

« En souvenir de notre bon vieux temps, poursuivit Martin, et de ce qu’elle vous a entendu toucher (pour rien) de l’orgue dans la petite et humide église de ce village, nous aurons un orgue dans la maison. Je construirai une salle de musique sur un plan de ma façon ; à l’une des extrémités, nous y placerons votre orgue dans un réduit spécial. C’est là, Tom, que vous jouerez jusqu’à ce que vous en soyez fatigué ; et, comme vous aimez à jouer au milieu de l’obscurité, nous nous arrangerons pour que cela soit obscur. Souvent, par un soir d’été, elle et moi nous viendrons nous y asseoir pour vous écouter, Tom, soyez-en bien sûr ! »

Il fallut, de la part de Tom Pinch, un plus grand effort pour quitter sa chaise et aller presser les deux mains de son ami, en ne laissant paraître sur son visage que l’expression de la sérénité et de la reconnaissance ; il lui fallut, disons-nous, un plus grand effort pour accomplir de bon cœur cet acte tout simple, qu’il n’en faut aux héros pour faire mainte et mainte prouesse à grand renfort des sonores fanfares de la trompette équivoque de la Renommée. Nous disons équivoque : car, à force de planer au-dessus des scènes de carnage, la fumée du sang répandu et la vapeur de la mort ont rouillé les clefs de ce brave instrument, dont les notes ne sont plus guère justes ni harmonieuses.

« Ce qui prouve la beauté de la nature humaine, dit Tom, s’effaçant dans ce sujet avec un désintéressement tout à fait caractéristique, c’est que chacun de ceux qui viennent ici, comme vous y êtes venu, me témoigne plus de considération et d’amitié que je ne pourrai m’y attendre, fussé-je la créature la plus présomptueuse qu’il y eût au monde, ou que je ne pourrais l’exprimer, fussé-je le plus éloquent des hommes. Réellement, cela me confond. Mais croyez bien que je ne suis pas un ingrat, que jamais je n’oublierai vos bontés, et que si je puis, un jour, vous donner une preuve de la sincérité de mes paroles, je vous la donnerai.

– Très-bien, dit Martin, s’adossant à sa chaise, les mains dans les poches et bâillant effroyablement. C’est parler à merveille, Tom ; mais je suis chez Pecksniff, je m’en souviens, et peut-être en ce moment me trouvé-je à un mille ou plus de la grande route de la fortune… Ainsi donc, ce matin, vous avez reçu des nouvelles de… Comment diable s’appelle-t-il, hein ?

– Qui voulez-vous dire ? demanda Tom, comme s’il protestait doucement dans l’intérêt de la dignité d’une personne absente.

– Vous savez bien. Quel est donc son nom ? Nord-Clef !

– Westlock, répondit Tom, d’un accent plus animé que d’ordinaire.

– Ah ! c’est cela, dit le jeune homme ; Westlock. Je savais bien que c’était quelque chose qui tenait des points cardinaux et d’une porte9. Eh bien, que vous chante Westlock ?

– Il est entré en jouissance de son héritage, répondit Tom, hochant la tête et souriant.

– C’est un heureux chien, dit Martin. Je voudrais bien être à sa place. Est-ce là tout le secret que vous aviez à me communiquer ?

– Non ; ce n’est pas tout.

– Qu’y a-t-il encore ? demanda Martin.

– Oh ! ce n’est nullement un mystère, et ça ne vous fera pas grand’chose. Mais moi, cela m’est bien agréable. John avait coutume de dire, du temps qu’il demeurait ici : « Notez mes paroles, Pinch. Quand les exécuteurs testamentaires de mon père auront craché au bassin… » Il employait çà et là d’étranges expressions, mais c’est sa manière.

– Cracher au bassin est une excellente expression, observa Martin, quand ce n’est pas vous qui le faites. Eh bien ?… que vous êtes lent, Pinch !

– Oui, je sais que je le suis, dit Tom ; mais vous me donnerez sur les nerfs si vous me pressez trop. Je crains déjà que vous ne m’ayez fait perdre le fil de mes idées, car je ne sais plus où j’en étais.

– Quand les exécuteurs testamentaires du père de Westlock auront craché au bassin… dit Martin d’un ton d’impatience.

– C’est cela, oui, c’est cela. « Alors, me disait John, je vous donnerai un dîner, Pinch, et je viendrai pour cela tout exprès à Salisbury. » Quand John m’écrivit dernièrement, le matin même du départ de Pecksniff, vous savez, il m’apprit que ses affaires étaient sur le point d’être terminées, et me demanda de lui fixer un jour de rendez-vous à Salisbury, vu qu’il était au moment de recevoir son argent. Je lui écrivis en lui marquant que ce serait pour le jour de cette semaine qu’il lui plairait ; en outre, je lui appris qu’il y avait ici un nouvel élève, un brave garçon, et que nous étions bons amis. Là-dessus, John m’a écrit de nouveau la lettre que voici… (Tom exhiba cette lettre). Il me fixe le rendez-vous pour demain ; il vous envoie ses compliments ; il exprime le vœu que nous ayons le plaisir de dîner ensemble tous trois, non à l’auberge où vous et moi nous nous sommes rencontrés la première fois, mais au premier hôtel de la ville. Lisez vous-même.

– Fort bien, dit Martin, jetant un coup d’œil sur la lettre avec sa froideur habituelle. Je lui suis très-obligé. J’accepte l’invitation. »

Tom eût souhaité de le voir un peu plus surpris, un peu plus charmé, un peu plus ému de ce grand événement. Mais Martin était parfaitement calme et, reprenant son sifflement favori, il revint à son plan de collège, comme si de rien n’était.

Le cheval de M. Pecksniff était considéré comme un animal sacré, qui ne pouvait être conduit que par lui seul, lui, le grand prêtre du temple, ou par quelque personne qu’il commît nominativement, dans sa haute confiance, à remplir cette mission. Aussi les deux jeunes gens se déterminèrent-ils à se rendre à pied à Salisbury ; ce qui, au bout du compte, valait mieux que de voyager dans le cabriolet, par ce temps froid et rude.

Si cela valait mieux ! je crois bien. Cette bonne course, favorable à la gaieté et à la santé, cette course de quatre milles au moins à l’heure, était bien préférable à ce vieux et rustique cabriolet sautant, cahotant, craquant, étourdissant. Il n’y avait pas de comparaison possible, et ce serait faire injure au voyage pédestre que de l’assimiler au voyage en cabriolet. Trouvez-moi un exemple d’un cabriolet qui ait jamais fait circuler le sang d’un homme, à moins que ce ne soit en mettant le malheureux en grand danger d’avoir le cou rompu, et en lui occasionnant par là des bourdonnements et une chaleur insupportable dans les veines, dans les oreilles et le long de l’épine dorsale, sensation plus saisissante qu’agréable ! Jamais cabriolet a-t-il éveillé chez quelqu’un l’esprit et l’énergie, à moins que le cheval ne prît le mors aux dents et ne se mît à descendre follement une côte escarpée terminée par un mur de roche ? circonstance désespérée qui forçait le gentleman enfermé dans la voiture à tenter quelque manière nouvelle et inouïe de se laisser glisser par derrière. Si cela vaut mieux qu’un cabriolet ? je crois bien !

L’air est froid, mon brave Tom ; c’est vrai, impossible de le nier ; mais eût-il été plus agréable dans le cabriolet ? Le feu du noir forgeron jette une vive clarté et lance en haut son jet de flamme, comme pour tenter les passants ; mais eût-il offert moins de séduction, vu à travers les humides carreaux d’un cabriolet ? Le vent souffle violemment, piquant le visage du courageux voyageur qui lutte contre lui, l’aveuglant avec ses propres cheveux s’il en a assez pour cela, ou, s’il n’en a pas, avec la poussière glacée du chemin ; lui coupant la respiration, comme si on le plongeait dans un bain russe ; écartant brusquement les vêtements qui l’enveloppent et pénétrant jusqu’à la moelle de ses os : mais tous ces désagréments n’eussent-ils pas été pires cent fois en cabriolet ? Nargue des cabriolets !

Si cela vaut mieux qu’un cabriolet ? par exemple ! Où avez-vous jamais vu des voyageurs, cahotés par les roues et secoués par le sabot des chevaux, avoir comme nos deux camarades les joues chaudes et vermeilles ? Où avez-vous jamais entendu des voyageurs faire résonner de plus bruyants éclats de rire, quand ils sont forcés de pivoter sur eux-mêmes devant les rafales plus violentes qui viennent soudain les assaillir ? lorsqu’ensuite, se retournant après le passage des tourbillons, ils s’élancent de nouveau avec une telle ardeur qu’il n’y a rien de comparable, sauf la gaieté qui en est la conséquence ? Si cela vaut mieux qu’un cabriolet ?… Tenez, voici justement un homme qui suit en cabriolet la même route. Voyez-le prendre son fouet de la main gauche, réchauffer les doigts engourdis de sa main droite en les frottant sur sa jambe non moins froide, et frapper contre le marchepied ses orteils glacés comme le marbre. Ah ! ah ! ah ! qui donc voudrait changer ce flux rapide du sang dans les veines pour cette circulation stagnante des esprits vitaux, quand il s’agirait d’aller vingt fois plus vite ?

Si cela vaut mieux qu’un cabriolet ? Mais quel intérêt voulez-vous qu’un homme qui va en cabriolet prenne aux bornes milliaires, je suppose ? Un homme qui va en cabriolet ne saurait ni regarder, ni penser, ni sentir comme ceux qui se servent gaiement de leurs jambes. Voyez le vent qui rase ces collines glacées ; comme il marque son passage par des teintes sombres fortement accusées sur l’herbe, et des ombres légères sur les hauteurs ! Contemplez de tous côtés cette plaine nue et gelée, et puis vous me direz si, même par un jour d’hiver, ces ombres ne sont pas belles ! Hélas ! c’est justement la condition de tout ce qu’il y a de beau dans la nature. Les plus charmantes choses en ce monde, brave Tom, ne sont que des ombres ; elles vont et viennent, elles changent et s’évanouissent rapidement, aussi rapidement que celles qui passent en ce moment devant tes yeux.

Un mille encore, et alors la neige commence à tomber. La corneille qui effleure la terre pour se tenir sous le vent semble une tache d’encre sur le paysage blanchi. Mais, bien que la neige les tourmente et gêne leur marche, alourdissant leurs manteaux et se congelant dans les cils de leurs yeux, ils ne voudraient pas la voir moins abondante ; non, ils n’en voudraient pas perdre un flocon, quand ils auraient à faire une vingtaine de milles. Et, tenez ! ne voilà-t-il pas que les tours de la vieille cathédrale se dressent maintenant devant eux ! peu à peu ils pénètrent dans les rues étroites, que le blanc tapis dont elles sont revêtues a rendues étrangement silencieuses ; ils arrivent à l’hôtel où les appelle leur rendez-vous. Là ils présentent au garçon grelottant des mines si écarlates, si enflammées, si vigoureuses, que le garçon reste stupéfié de les voir et, ne se sentant pas de force à leur tenir tête, tout frais ou plutôt tout rassis qu’il est de l’ardent foyer du café, pâlit à côté d’eux et ne sait plus que dire.

Un fameux hôtel ! La salle est un vrai bosquet de gibier et de quartiers de mouton qui se dandinent d’un air si appétissant ! À l’un des angles, se trouve une glorieuse office avec des portes vitrées derrière lesquelles s’étalent des volailles froides et des aloyaux généreux, et des tartes aux conserves de groseille framboisée qui se retranchent, comme il convient à de si excellentes choses, sous l’abri d’un treillage de pâtisserie. Au premier étage, au fond de la cour, dans une chambre où les rideaux de croisée sont hermétiquement fermés, où un grand feu remplit à demi la cheminée devant laquelle chauffent des assiettes, où brillent bon nombre de bougies et où la table à trois couverts est mise avec de l’argenterie et des verres pour trente personnes, qui est-ce qu’on voit ?… John Westlock. Non plus l’ancien John de chez Pecksniff, mais un véritable gentleman. Ce n’est plus du tout le même homme : il a un bien plus grand air, ma foi ! sa contenance est celle du gentleman qui se sent son maître et qui a de l’argent à la banque. Et cependant, à certains égards, c’est encore le vieux John d’autrefois : car, en voyant paraître Tom Pinch, il lui prend les deux mains et les étreint avec sa cordialité habituelle.

« Et monsieur est sans doute M. Chuzzlewit ? dit John ; enchanté de le voir ! »

John avait naturellement des manières dégagées. Aussi lui et Martin se serrèrent-ils chaudement la main et furent-ils tout de suite bons amis.

« Attendez un moment, Tom, s’écria l’ancien élève, en posant ses mains sur l’une et l’autre épaule de M. Pinch qu’il tint à distance de la longueur du bras ; laissez-moi vous regarder. Toujours le même ! Pas le moindre changement !

– Mais il n’y a déjà pas si longtemps, il me semble, dit Tom Pinch.

– Il me semble à moi qu’il y a un siècle, et cela devrait vous sembler de même, coquin que vous êtes. »

En même temps il poussa Tom vers le meilleur fauteuil, et l’y fit tomber si brusquement, selon la vieille habitude qu’il en avait dans leur vieille chambre à coucher de la vieille maison Pecksniff, que Tom Pinch se demanda d’abord s’il devait rire ou pleurer. Le rire l’emporta, et tous trois alors se mirent à rire de concert.

« J’ai, dit John Westlock, commandé pour le dîner tout ce que nous avions l’habitude de souhaiter…

– Vrai ! dit Tom Pinch, vous avez commandé…

– Tout. Tâchez, si cela vous est possible, de ne pas rire devant les garçons. Je ne pouvais pas m’en empêcher, moi, quand j’ai fait la carte. C’est comme un rêve. »

En cela John se trompait : car personne assurément ne rêva jamais un potage tel que celui qui bientôt fut mis sur la table ; ni de tels poissons, ni de tels entremets ; ni de telles entrées, ni un tel dessert ; ni une telle série d’oiseaux et de friandises ; rien en un mot qui approchât de la réalité de ce festin à dix schellings six pence par tête, sans compter les vins. Quant aux liquides, l’homme qui eût pu se procurer en rêve tant de champagne frappé, tant de claret, tant de porto ou tant de xérès, eût mieux fait d’aller se mettre au lit pour en rêver et d’y rester.

Mais le plus beau trait peut-être du banquet, c’est que personne ne s’étonnait autant que John lui-même à l’apparition de chaque plat. Dans l’excès de sa joie, il laissait échapper sans cesse de nouveaux éclats de rire ; et puis, vite, il s’efforçait de reprendre un sérieux extraordinaire, de peur que les garçons ne vinssent à penser qu’il n’était pas habitué à pareil régal. Il y avait des choses qu’on lui apportait à découper, qui étaient si terriblement amusantes, qu’il n’y avait pas moyen d’y tenir ; et quand Tom Pinch insista, malgré l’officieux avis d’un garçon, non-seulement pour briser avec une cuiller à ragoût la muraille d’un grand pâté, mais encore pour essayer de ne pas en laisser une miette, John perdit toute contenance et allant s’asseoir, à l’autre bout de la table, derrière le vaste surtout, il y poussa un hurlement joyeux qu’on put entendre de la cuisine. Au reste, il n’hésitait pas le moins du monde à rire aussi de lui-même, comme il le prouva quand ils furent réunis tous les trois autour du feu et qu’on eut posé le dessert sur la table. En ce moment, le premier garçon demanda avec une respectueuse sollicitude si le porto, qui était un peu léger de goût et de couleur, était à sa guise, ou bien s’il ne préférait pas qu’on lui en servît un autre plus fort, plus capiteux. À quoi John répondit gravement qu’il était assez content de celui qu’on avait apporté et que ce vin lui semblait être d’un bon cru : le garçon se confondit en remercîments et se retira. Alors John dit à ses amis, en riant franchement, qu’il aimait à croire qu’il n’avait pas dit de bêtises, mais qu’il n’en savait exactement rien ; et de là un nouvel et vaste éclat de rire.

La gaieté la plus vive ne cessa de les animer tout le temps ; mais ce ne fut pas le moins agréable moment de la fête que celui où ils se tinrent assis devant le feu, à faire craquer des noisettes, à boire du vin de dessert et à causer joyeusement. Il advint que Tom Pinch se remémora qu’il avait à dire un mot à son ami l’organiste ; il quitta donc pour quelques minutes sa place bien chaude, de peur d’arriver trop tard, et laissa les deux autres jeunes gens ensemble.

Ceux-ci en son absence burent à sa santé, c’était bien naturel ; John Westlock saisit cette occasion pour dire qu’il n’avait jamais eu une seule difficulté avec Tom pendant le séjour qu’ils avaient fait chez Pecksniff. Cette confidence l’amena à insister sur le caractère de Tom, et à insinuer que M. Pecksniff le connaissait très-bien. Il se borna à cette insinuation, et encore y mit-il de la réserve, sachant combien Tom Pinch souffrait du mépris qu’on pouvait témoigner pour ce gentleman, et pensant d’ailleurs qu’il valait mieux laisser le nouvel élève faire lui-même ses découvertes.

« Oui, dit Martin, il est impossible d’avoir pour Pinch plus d’attachement que je n’en ai, ni de mieux rendre justice à ses excellentes qualités. C’est le garçon le plus obligeant que j’aie jamais connu.

– Il ne l’est que trop, fit observer John, qui avait la réplique vive. Chez lui, cela dégénère presque en défaut.

– C’est vrai, dit Martin, c’est parfaitement vrai. Il y a une semaine environ, un drôle nommé Tigg lui a emprunté tout l’argent qu’il possédait, avec promesse de le lui rendre sous peu de jours. Ce n’était de fait qu’un demi-souverain ; mais il est heureux que la somme n’ait pas été plus forte, car Tom ne la reverra jamais.

– Pauvre garçon !… dit John, qui avait écouté très-attentivement ce peu de mots. Peut-être n’avez-vous pas eu occasion de remarquer qu’en ce qui concerne ses intérêts privés Tom est fier.

– En vérité ? Non, je ne l’avais pas remarqué. Voulez-vous dire qu’il ne voudrait pas emprunter ? »

John Westlock hocha la tête.

« C’est fort étrange, dit Martin, posant son verre qu’il venait de vider. Tom Pinch est assurément un singulier composé.

– Quant à recevoir un don d’argent, reprit John Westlock, je crois qu’il mourrait plutôt.

– Il est si simple ! dit Martin… Servez-vous.

– Vous cependant, poursuivit John, remplissant son propre verre et regardant son interlocuteur avec une certaine curiosité, vous qui êtes plus âgé que la majeure partie des élèves de M. Pecksniff, et qui avez évidemment beaucoup plus d’expérience, vous devez bien connaître Tom, j’en suis sûr, et voir à quel point il est facile de lui en imposer.

– Certes oui, dit Martin, étendant ses jambes et élevant son verre entre son œil et la lumière ; M. Pecksniff le sait bien aussi, et ses filles également. »

John Westlock sourit, mais ne fit aucune réponse.

« À propos, dit Martin, j’y songe… Quelle opinion avez-vous de M. Pecksniff ? Comment a-t-il agi envers vous ? Qu’est-ce que vous pensez de lui actuellement ? Puisque tout est fini entre vous, vous pouvez en parler de sang-froid.

– Demandez à Pinch, répondit l’ancien élève. Il sait quels étaient à cet égard mes sentiments habituels. Ces sentiments n’ont point changé, je puis vous l’assurer.

– Non, non, dit Martin, je préfère les apprendre de vous directement.

– Mais, dit John en souriant, Tom prétend qu’ils sont injustes.

– Oh ! très-bien. Alors je sais d’avance quelle en a été précédemment la nature, et, par conséquent, vous n’avez pas à craindre de me parler à cœur ouvert. Ne vous gênez pas avec moi, je vous prie. Je n’aime pas Pecksniff, je vous le déclare en toute franchise. Je me trouve chez lui parce que, d’après des circonstances particulières, cela m’a convenu. Je crois avoir quelques dispositions pour l’architecture ; et les obligations, s’il y en a, seront très-vraisemblablement du côté de Pecksniff plus que du mien. Tout au moins, la balance sera-t-elle égale, s’il n’y a pas d’obligation de son côté. Ainsi, vous pouvez me parler librement, comme si entre lui et moi il n’y avait point de parenté.

– Si vous me pressez de vous faire connaître mon opinion… répliqua John Westlock.

– Oui, dit Martin, vous m’obligerez.

– Je vous dirai, poursuivit l’autre, que Pecksniff est bien le plus fieffé coquin qu’il y ait sous la calotte des cieux.

– Oh ! fit Martin avec sa froideur habituelle, c’est un peu fort.

– Pas plus fort qu’il ne le mérite, dit John ; et, s’il m’invitait à exprimer devant lui mon opinion sur son compte, je le ferais dans les mêmes termes, sans y rien modifier. La manière dont il traite Pinch suffirait pour justifier mes paroles mais, quand je reviens par la pensée sur les cinq années que j’ai passées dans cette maison ; quand je me représente l’hypocrisie, la fourberie, les bassesses, les feintes, les discours mielleux de ce drôle, son habileté à couvrir sous de beaux semblants les plus odieuses réalités ; quand je me rappelle combien de fois j’ai assisté à ses mauvaises pratiques, et même combien de fois j’y ai été en quelque sorte associé, par le fait seul d’être présent et de l’avoir pour maître, je vous jure que je suis tenté de me mépriser moi-même. »

Martin vida son verre, puis fixa son regard sur le feu.

« Je ne veux pas dire que j’aie des reproches à me faire, continua John Westlock, car il n’y avait pas de ma faute ; et je conçois de même que, tout en l’appréciant ce qu’il vaut, vous soyez forcé par les circonstances de rester chez lui. Je vous dis simplement la honte que j’en éprouve pour mon compte ; maintenant même que, selon votre expression, tout est fini, et que j’ai la satisfaction de savoir qu’il m’a toujours détesté, que nous nous sommes toujours querellés et que je lui ai toujours dit ce que j’avais dans le cœur, eh bien ! maintenant encore, je regrette de n’avoir pas cédé à l’envie que j’ai eue vingt fois de me sauver comme un enfant, et de m’enfuir en Amérique.

– Pourquoi en Amérique ? demanda Martin, les yeux attachés sur son interlocuteur.

– Pour chercher, répliqua John Westlock en levant les épaules, à gagner ma vie, que je ne pouvais gagner en Angleterre. C’était un parti désespéré, mais généreux. Tenez ! remplissez votre verre et ne parlons plus de Pecksniff.

– Comme vous voudrez, dit Martin. Quant à moi et à ma parenté avec Pecksniff, je me bornerai à vous répéter mes paroles. Je me suis mis à mon aise avec lui, et je continuerai plus que jamais : car le fait est, à vous dire vrai, qu’il a l’air de compter sur moi pour suppléer à son ignorance, et qu’il ne se résignerait pas volontiers à me perdre. Je m’en doutais bien quand je suis entré chez lui. À votre santé !

– Merci, répondit le jeune Westlock. À la vôtre. Et puisse le nouvel élève être aussi bien que vous pouvez le désirer !

– Quel nouvel élève ?

– L’heureux jeune homme, né sous une étoile favorable, dit John Westlock en riant, dont les parents ou tuteurs sont destinés à être amorcés par l’avis. Eh quoi ! ne savez-vous pas que Pecksniff vient de faire paraître encore une annonce ?

– Non.

– Eh bien, oui. Je la lisais justement avant dîner dans le journal d’hier. J’ai reconnu son style ; je n’ai que trop de raisons de ne pas m’y tromper. Attention ! voici Pinch. N’est-il pas étrange que plus Pinch aime Pecksniff (en admettant qu’il puisse l’aimer davantage), plus on se sent entraîné à aimer ce brave garçon ?… Pas un mot de plus là-dessus ; sinon, nous lui ôterions toute sa gaieté. »

Westlock avait à peine fini, que Tom entra avec un sourire qui illuminait son visage ; et, se frottant les mains, plutôt de plaisir que pour les réchauffer (car il avait marché très-vite), il s’assit dans un bon coin, heureux comme… comme Pinch seul pouvait l’être. Il n’y a pas de comparaison pour exprimer l’état de son esprit.

« Ainsi, dit-il après avoir contemplé quelque temps son ami avec une jouissance silencieuse, ainsi, vous voilà réellement enfin un gentleman, John ! C’est parfait.

– J’essaye de le devenir, Tom, répliqua Westlock d’un ton de bonne humeur. Qui sait ? cela viendra peut-être avec le temps.

– Je suppose qu’aujourd’hui vous ne porteriez pas vous-même votre malle à la diligence, dit Tom Pinch en souriant, dussiez-vous la perdre faute de vouloir vous en charger ?

– Je ne la porterais pas ? Qu’est-ce que vous en savez, Pinch ? Il faudrait qu’elle fût bien lourde, la malle que je ne porterais pas pour me sauver de chez Pecksniff !

– Voilà ! s’écria Pinch, se tournant vers Martin. Je vous l’avais bien dit. Le grand défaut de son caractère, c’est son injustice à l’égard de Pecksniff. Vous ne sauriez vous imaginer tout ce qu’il dit sur ce sujet. Ses préventions sont vraiment extraordinaires.

– Ce qui est vraiment extraordinaire, dit John Westlock riant de tout son cœur, tandis qu’il posait sa main sur l’épaule de M. Pinch, c’est l’absence de toutes préventions pareilles de la part de Tom. Si jamais homme a eu la connaissance profonde d’un autre homme, et l’a vu sous son véritable jour avec ses propres couleurs, c’est bien Tom assurément, à l’endroit de M. Pecksniff.

– Oui, je l’ai naturellement, s’écria Tom. C’est précisément ce que je vous ai si souvent répété. Si vous le connaissiez aussi bien que moi, John (je donnerais pour cela je ne sais quoi), vous auriez pour lui de l’admiration, du respect, de la vénération. Vous ne pourriez vous défendre de ce sentiment. Oh ! comme vous avez affligé son cœur en partant !

– Si j’avais su où était situé son cœur, répliqua Westlock, j’eusse agi de mon mieux, Tom, pour ne pas le blesser, soyez-en certain. Mais comme je ne pouvais l’affliger dans ce qu’il n’a pas, dans des sentiments dont il ne se doute même pas, excepté chez les autres, pour les froisser jusqu’au vif, je crains de ne pouvoir mériter les compliments que vous venez de me faire. »

M. Pinch, ne se souciant pas de prolonger une discussion qui était de nature à corrompre Martin, s’abstint de rien répondre à ce discours. Mais John Westlock, à qui il n’eût fallu rien moins qu’un bâillon de fer pour le réduire au silence quand les vertus de M. Pecksniff étaient mises sur le tapis, poursuivit en ces termes :

« Son cœur ! oh ! le tendre cœur, en vérité !… Son cœur ! oh ! le respectable, le consciencieux, le timoré, le moral vagabond !… Son cœur ! oh !… Eh bien, Tom, qu’avez-vous donc ? »

M. Pinch, pendant ce temps, s’était levé et, adossé à la cheminée, il boutonnait sa redingote avec une grande énergie.

« Je ne puis supporter cela, dit-il en secouant la tête. Non, vraiment je ne le puis. Veuillez m’excuser, John. J’ai pour vous beaucoup d’estime, beaucoup d’amitié ; je vous aime infiniment ; aujourd’hui j’ai été charmé, ravi au delà de toute expression de vous retrouver exactement le même qu’autrefois ; mais je ne puis entendre cela.

– Comment ? Mais vous savez bien que j’ai toujours été de même, Tom, et vous disiez vous-même, tout à l’heure, que vous étiez heureux de voir que je n’avais pas changé.

– Non pas à cet égard, dit Tom Pinch. Excusez-moi, John. Je ne puis vraiment entendre cela ; je ne l’entendrai pas davantage. C’est une injustice criante ; vous devriez être plus mesuré dans vos expressions. C’était déjà assez mal quand il n’y avait que vous et moi ; mais dans les circonstances actuelles, je ne puis supporter cela. Vraiment je ne le puis pas.

– Vous avez parfaitement raison ! s’écria l’autre, échangeant un regard d’intelligence avec Martin ; et j’ai tort, mon cher Tom. J’ignore comment diable nous sommes tombés sur ce malheureux thème. Je vous demande pardon de tout mon cœur.

– Vous avez une nature indépendante et énergique, dit Pinch. Aussi votre manque de générosité dans cet unique sujet ne m’en afflige que davantage. Vous n’avez pas à me demander pardon, John. Vous ne m’avez donné à moi que des témoignages d’amitié.

– Alors je demande pardon à Pecksniff, dit le jeune Westlock, à qui vous voudrez et comme vous voudrez ; je demande pardon à Pecksniff. Êtes-vous satisfait ?… Allons, buvons à la santé de Pecksniff !

– Merci ! s’écria Tom, qui lui pressa les mains avec ardeur et se versa une rasade. Merci ! Je boirai ce verre de tout mon cœur, John. À la santé de M. Pecksniff et à sa prospérité ! »

John Westlock s’associa à ce toast, ou à peu près ; car il but à la santé de M. Pecksniff, et à quelque autre chose… mais ce quelque chose là, personne que lui ne put l’entendre. L’accord général étant alors rétabli complètement, les trois amis se rangèrent en cercle autour du feu, et causèrent avec une entente et une gaieté parfaites, jusqu’au moment d’aller se coucher.

Il y eut une petite circonstance, si légère qu’elle fût, qui fit merveilleusement ressortir la différence de caractère entre John Westlock et Martin Chuzzlewit : c’est la manière dont chacun de ces deux jeunes gens considéra Tom Pinch, après la petite altercation que nous avons rapportée. Il y avait dans leurs regards à tous deux un certain air badin ; mais ici s’arrêtait la ressemblance. L’ancien élève ne pouvait assez témoigner à Tom les sentiments pleins de cordialité qu’il éprouvait à son égard, et ses attentions amicales avaient pris quelque chose de plus grave, de plus posé. Le nouvel élève, au contraire, ne pouvait s’empêcher de rire en songeant à l’excessive absurdité de Tom ; et à sa jovialité se mêlait une nuance de dédain et de pitié indiquant que, suivant lui, M. Pinch poussait trop loin la simplicité pour être admis, sur le pied d’une égalité sérieuse, à l’amitié d’un homme raisonnable.

John Westlock qui, autant que possible, ne faisait rien à demi, avait retenu des lits dans l’hôtel pour ses deux hôtes ; et, après une soirée tout à fait agréable, ils se retirèrent.

M. Pinch était assis sur le bord de son lit ; il avait ôté sa cravate et ses souliers, et passait en revue les nombreuses et excellentes qualités de son ancien ami, quand il fut tiré de sa méditation par un coup appliqué à la porte de sa chambre, et par la voix de John lui-même.

« Vous ne dormez pas encore, Tom ?

– Mon Dieu ! non. Je pensais à vous, répondit Tom en ouvrant la porte. Entrez.

– Je ne veux pas vous déranger, dit John. Mais j’avais oublié, toute la soirée, une petite commission dont on m’a chargé pour vous, et je craindrais de l’oublier de nouveau si je ne m’en débarrassais tout de suite. Vous connaissez, je pense, un M. Tigg ?

– Tigg ! s’écria Tom. Tigg ! le gentleman qui m’a emprunté de l’argent ?

– Justement, dit John Westlock. Il m’a prié de vous présenter ses compliments et de vous remettre cet argent avec tous ses remercîments. Le voici. Je suppose que la pièce est bonne, mais l’homme est une pratique plus qu’équivoque. »

M. Pinch reçut la petite pièce d’or avec un visage dont l’éclat eût éclipsé celui du métal ; mais il n’avait jamais éprouvé, dit-il, aucune crainte au sujet de cette dette. Il était heureux de trouver M. Tigg aussi prompt à s’acquitter, aussi honorable en affaires.

« À vous dire vrai, Tom, répliqua son ami, il n’agit pas toujours ainsi. Si vous voulez suivre mon conseil, vous l’éviterez autant que possible, dans le cas où vous viendriez à le rencontrer de nouveau. Et d’aucune façon, Tom, mettez-vous cela dans la tête, je vous prie, car c’est très-sérieusement que je parle, d’aucune façon ne lui prêtez désormais de l’argent.

– Oui, oui, dit Tom ouvrant de grands yeux.

– Cet homme est bien loin d’être une connaissance honorable pour vous, continua le jeune Westlock ; et plus vous le lui ferez sentir, mon cher Tom, mieux cela vaudra.

– Ah çà ! John, lui dit M. Pinch d’un air sérieux et en branlant la tête avec une expression d’inquiétude, j’espère que vous ne voyez pas mauvaise compagnie ?

– Non, non, répondit John qui se mit à rire. Ne vous inquiétez pas de cela.

– Si fait, je m’en inquiète, dit Tom Pinch ; je ne puis m’en empêcher quand je vous entends parler de la sorte. Si M. Tigg est l’homme que vous me dépeignez, vous n’avez que faire de le connaître, John. Libre à vous de rire, mais je trouve que ce n’est pas du tout risible.

– Non, non, répliqua son ami, composant ses traits. Vous avez parfaitement raison. Ce n’est pas du tout risible.

– Vous savez, reprit M. Pinch, votre bonne nature et votre cœur sympathique vous rendent imprévoyant ; mais vous ne sauriez être trop réfléchi sur un point comme celui-ci. Sur ma parole, si je pensais que vous dussiez tomber en mauvaise compagnie, j’en serais désolé, car je n’ignore pas combien vous auriez ensuite de peine à vous en débarrasser. J’aimerais mieux, John, avoir perdu cet argent que de l’avoir retrouvé à de pareilles conditions.

– Je vous dis, mon cher bon vieux camarade, s’écria son ami, le secouant des deux mains à droite et à gauche et souriant d’un air vif et ouvert qui eût suffi pour porter la conviction dans un esprit bien plus soupçonneux que celui de Tom, je vous dis qu’il n’y a aucun danger.

– Bien !… Je suis heureux d’entendre cette déclaration ; elle me comble de joie. Je suis sûr qu’il n’y a pas de danger, dès que vous l’affirmez de cette manière. J’espère, John, que vous ne prendrez pas en mal ce que je viens de vous dire.

– En mal !… dit l’autre lui pressant vivement la main ; comment me croyez-vous donc fait ? M. Tigg et moi, nous ne sommes pas sur un pied d’intimité qui puisse vous causer la moindre inquiétude. Je vous en donne l’assurance solennelle. Vous voilà tranquillisé à présent, n’est-ce pas ?

– Tout à fait, dit Tom.

– Alors, encore une fois, bonne nuit.

– Bonne nuit ! s’écria Tom ; et puissiez-vous faire autant de songes heureux qu’en doit avoir le sommeil du meilleur garçon qu’il y ait au monde !

– Après Pecksniff, dit l’ami en s’arrêtant un moment au seuil de la porte, et jetant gaiement un regard en arrière.

– Après Pecksniff naturellement, » dit Tom Pinch avec beaucoup de gravité.

Il se séparèrent ainsi pour la nuit : John Westlock, le cœur léger et l’esprit allègre ; le pauvre Tom Pinch très-satisfait, bien qu’en se tournant sur le côté dans son lit, il se répétât encore : « C’est égal, je donnerais je ne sais quoi pour qu’il ne connût pas M. Tigg ! »

Le lendemain matin de très-bonne heure ils déjeunèrent ensemble, car les deux autres jeunes gens désiraient ne pas tarder à se mettre en route ; et quant à John Westlock, il devait ce jour-là même, retourner à Londres par la diligence. Comme il avait encore quelques heures devant lui, il les accompagna l’espace de trois ou quatre milles, et ne se sépara d’eux enfin qu’à la dernière extrémité. Les adieux furent pleins de cordialité, non-seulement entre John et Tom Pinch, mais encore de la part de Martin, qui avait trouvé dans l’ancien élève autre chose que la poule mouillée qu’il s’attendait à rencontrer.

Le jeune Westlock s’arrêta sur une petite hauteur qu’il avait gagnée à peu de distance, et là il resta à les suivre du regard. Ils marchaient d’un pas rapide, et Tom paraissait parler avec chaleur. Le vent ayant tourné, Martin avait ôté son pardessus et l’avait mis sur son bras. John vit de loin Tom l’en débarrasser, après une courte résistance, et le jeter par-dessus le sien qu’il avait mis bas également, se chargeant du double fardeau. Cet incident, fort ordinaire assurément, produisit cependant une impression sérieuse sur l’esprit de l’ancien élève, qui ne bougea point jusqu’à ce qu’il eût entièrement perdu de vue les deux voyageurs. Alors il hocha la tête comme s’il était troublé par quelque réflexion pénible ; puis, tout pensif, il regagna Salisbury.

Pendant ce temps, Martin et Tom poursuivaient leur chemin, jusqu’au moment où ils arrivèrent sains et saufs à la maison de Pecksniff. Là ils trouvèrent une courte lettre à l’adresse de M. Pinch, par laquelle le bon gentleman annonçait le retour de la famille par la diligence de nuit pour le lendemain matin. Comme la voiture devait arriver au coin de la ruelle à peu près à six heures, M. Pecksniff enjoignait à M. Pinch de s’arranger pour que le cabriolet attendît au poteau de la ruelle, avec un chariot destiné à transporter le bagage. Afin de recevoir le maître avec de plus grands honneurs, les deux jeunes gens convinrent de se lever de très-bonne heure, et d’aller eux-mêmes au-devant de M. Pecksniff.

Le reste de la journée fut la plus maussade qu’ils eussent encore passée ensemble. Martin était d’une humeur détestable, car tout lui servait de point de comparaison entre sa position, ses perspectives d’avenir, et le sort du jeune Westlock ; or la comparaison était toute à son désavantage. Tom était attristé de le voir dans cet état, et cela lui gâtait le souvenir des adieux du matin et du dîner de la veille. Aussi les heures se traînèrent-elles péniblement, et les deux jeunes gens furent heureux d’aller se coucher.

Ils ne furent pas tout à fait aussi heureux d’avoir à sortir à quatre heures et demie, tout frissonnants sous l’humidité pénétrante d’une matinée d’hiver : cependant ils arrivèrent ponctuellement au rendez-vous, et se trouvèrent au poteau, juste une demi-heure avant le temps marqué. Ce n’était certes pas une agréable matinée, car le ciel était sombre, chargé de nuages, et il pleuvait à verse. Martin s’en vengeait en disant qu’il y avait plaisir à voir trempée jusqu’aux os une brute de cheval (désignant par là le coursier arabe de M. Pecksniff), et en ajoutant que, pour sa part, il se réjouissait de ce qu’il pleuvait si fort. D’où l’on peut conclure avec raison que l’humeur de Martin ne s’était pas amendée : car, tandis qu’avec M. Pinch il se tenait à l’abri derrière une haie, regardant la pluie, le cabriolet, le chariot et le cocher dont les habits étaient tout fumants, il ne cessa de grogner ; et, n’était que pour se disputer il faut être deux, il eût certainement été bien aise d’avoir une querelle avec Tom.

Enfin un bruit sourd de roues se fit entendre au loin ; la diligence apparut, pataugeant dans la boue et la fange : sur l’impériale, il y avait un malheureux voyageur couché dans la paille mouillée, sous un parapluie tout trempé ; le cocher, le conducteur, les chevaux, étaient dans un état aussi pitoyable les uns que les autres. M. Pecksniff baissa la glace et salua Tom Pinch.

« Bon Dieu ! monsieur Pinch ! est-il possible que vous soyez dehors par un aussi mauvais temps ?…

– Oui, monsieur, s’écria Tom qui s’avança avec empressement. M. Chuzzlewit et moi, monsieur…

– Oh ! dit M. Pecksniff, qui ne regarda pas plus Martin que le poteau près duquel il était, oh ! vraiment ! Rendez-moi le service de veiller sur les malles, monsieur Pinch. »

M. Pecksniff descendit alors et aida ses filles à mettre pied à terre ; mais ni le père ni les jeunes demoiselles ne firent le moins du monde attention à Martin, qui s’était approché pour offrir ses services ; il fut prévenu par M. Pecksniff, qui aussitôt se plaça entre lui et la voiture en lui tournant le dos. Dans cette position, et sans rompre le silence, M. Pecksniff fit monter ses filles dans le cabriolet ; puis grimpant après elles, il prit les guides et se dirigea vers sa maison.

Confondu d’étonnement, Martin était resté les yeux fixés sur la diligence, et, quand elle eut disparu, il contempla M. Pinch et le bagage jusqu’à ce que le chariot fût parti à son tour ; alors il dit à Tom :

« Maintenant, voulez-vous avoir la bonté de m’apprendre ce que cela signifie ?

– Quoi ? demanda Tom.

– La conduite de ce drôle. Je parle de M. Pecksniff. Vous avez vu ce qui s’est passé.

– Non, vraiment non, s’écria Tom. J’étais occupé des malles.

– N’importe, dit Martin. Allons ! Dépêchons-nous de nous en retourner. »

Et, sans ajouter un mot de plus, il se mit à marcher d’un pas si rapide que Tom avait la plus grande peine à le suivre.

Martin ne songeait guère à regarder ses pieds ; il cheminait avec une complète indifférence à travers les tas de boue et les flaques d’eau, les yeux tout droit devant lui ; seulement il faisait parfois entendre un rire étrange. Tom sentit que tout ce qu’il pourrait dire ne servirait qu’à accroître la mauvaise humeur de son compagnon ; en conséquence, il se reposa sur le bon accueil que Martin allait recevoir de M. Pecksniff lorsqu’ils seraient arrivés à la maison, pour effacer la méprise fâcheuse, selon lui, qui avait dû désobliger un favori tel que le nouvel élève. Mais il ne fut pas médiocrement stupéfait lui-même, lorsqu’ils furent arrivés dans le parloir où M. Pecksniff était assis seul devant le feu, à boire du thé chaud, de trouver qu’au lieu de recevoir cordialement son parent et de le tenir, lui, Pinch, à l’écart, ce fut tout le contraire : car M. Pecksniff fut si prodigue d’attentions pour lui, qu’il en resta littéralement confondu.

« Prenez donc du thé, monsieur Pinch, prenez du thé, dit Pecksniff, ranimant le feu. Vous devez être mouillé, et je suis sûr que vous avez froid. Je vous en prie, prenez du thé, et venez vous chauffer près du feu. »

Tom s’aperçut que Martin regardait M. Pecksniff comme s’il roulait dans sa pensée une velléité de le réchauffer encore plus près du feu, autrement dit, de le jeter dans la cheminée. Cependant il restait silencieux et, debout en face de ce gentleman, de l’autre côté de la table, il ne le quittait pas de l’œil.

« Prenez une chaise, monsieur Pinch, dit Pecksniff ; prenez une chaise, s’il vous plaît. Comment les choses se sont-elles passées en notre absence, monsieur Pinch ?

– Vous… vous serez charmé du plan du collège, monsieur, dit Tom ; il est presque achevé.

– Si vous le voulez bien, monsieur Pinch, dit Pecksniff agitant la main et souriant, nous ne nous occuperons pas de ce sujet pour le moment. Qu’avez-vous fait, vous, Thomas, hein ? »

M. Pinch promena son regard du maître à l’élève et de l’élève au maître, et il éprouva une telle perplexité, une anxiété telle, que la présence d’esprit lui manqua complètement pour répondre à la question. Dans ce moment difficile, M. Pecksniff (qui se rendait parfaitement compte de l’attitude de Martin, bien que pas une seule fois il n’eût dirigé ses yeux vers lui) remuait énergiquement le feu, et, quand il dut cesser cet exercice, il se mit à boire du thé coup sur coup.

« Ah çà, monsieur Pecksniff, dit enfin Martin d’un ton très-calme, quand vous vous serez suffisamment rafraîchi et reposé, je ne serai pas fâché de savoir ce que signifie la manière dont vous me traitez.

– Et, dit M. Pecksniff, tournant vers Tom Pinch un regard plus doux et plus tranquille encore qu’auparavant, et qu’avez-vous fait, vous, Thomas, hein ? »

Après avoir répété cette question, il se mit à contempler les murs de la chambre, comme s’il était curieux de voir si, par aventure, on n’y aurait pas laissé autrefois quelques vieux clous.

Tom était fort embarrassé de sa contenance entre les deux parties, et déjà il avait adressé un signe à M. Pecksniff, comme pour attirer son attention sur le gentleman qui venait de lui parler, quand Martin lui épargna la peine d’insister.

« Monsieur Pecksniff, dit-il en frappant légèrement la table à deux ou trois reprises, et se rapprochant d’un pas ou deux, de manière à toucher presque de la main l’architecte, vous avez entendu les paroles que je viens de vous adresser. Faites-moi la grâce de me répondre, s’il vous plaît. Je vous demande (et il éleva un peu la voix) ce que cela signifie.

– Je vais vous parler tout à l’heure, monsieur, dit M. Pecksniff d’un ton sévère, et en le regardant pour la première fois.

– Vous êtes trop bon, répliqua Martin. Ce n’est pas de me parler tout à l’heure qu’il s’agit ; je vous prie de le faire tout de suite. »

M. Pecksniff eut l’air d’être profondément occupé à considérer son agenda, mais le livre tremblait dans ses mains.

« Tout de suite, reprit Martin frappant de nouveau sur la table, tout de suite ; ce n’est pas tout à l’heure, c’est tout de suite !

– Est-ce une menace, monsieur ? » s’écria M. Pecksniff.

Martin le regarda sans répondre ; mais un observateur attentif eût remarqué sur ses lèvres un tiraillement de fâcheux augure, et peut-être aussi dans sa main droite un mouvement d’attraction involontaire vers la cravate de M. Pecksniff.

« Je regrette d’avoir à vous dire, monsieur, reprit l’architecte, que, si vous me menaciez, cela ne m’étonnerait pas du tout avec votre caractère. Vous m’en avez imposé ; vous avez trompé une nature que vous saviez confiante et crédule. Vous avez, monsieur, ajouta M. Pecksniff en se levant, obtenu votre entrée dans cette maison sur des déclarations mensongères et sur de faux prétextes.

– Continuez, dit Martin avec un sourire de mépris. Je vous comprends maintenant. Qu’y a-t-il encore ?

– Il y a bien pis, monsieur, cria M. Pecksniff, tremblant de la tête aux pieds et essayant de se frotter les mains comme s’il était glacé ; il y a bien pis, puisque vous me forcez de publier votre déshonneur devant un tiers, ce qui me répugnait et ce que je voulais éviter. Cette modeste maison, monsieur, ne doit pas être souillée par la présence de celui qui a trahi, et cruellement trahi, la confiance d’un honorable, chéri, vénéré et vénérable gentleman, de celui qui m’a prudemment caché cette trahison quand il a recherché ma protection et ma faveur, sachant bien que, tout humble que je suis, je suis un honnête homme, n’aspirant qu’à remplir mon devoir dans ce monde charnel, et opposant en face mon visage à tout vice et à toute fourberie. Je pleure sur votre dépravation, monsieur ; je m’afflige de votre corruption ; je gémis de vous voir quitter volontairement les sentiers fleuris de la pureté et de la paix. »

Ici, M. Pecksniff frappa sa poitrine, c’est-à-dire son jardin moral ; puis il reprit en étendant le bras pour lui montrer la porte : « Mais je ne puis garder pour hôte un lépreux, un serpent. Allez, allez, jeune homme ! De même que tous ceux qui vous connaissent, je vous renie ! »

Il nous est impossible de dire pourquoi, mais à ces mots Martin fit un bond en avant. Il suffira qu’on sache que Tom Pinch lui saisit les bras, et qu’au même moment M. Pecksniff recula si précipitamment, qu’il en perdit l’équilibre, dégringola par-dessus une chaise, et tomba assis sur le sol où il resta, la tête appuyée dans un coin, sans faire le moindre effort pour se relever, pensant peut-être qu’il était mieux en sûreté là qu’ailleurs.

« Laissez-moi, Pinch ! s’écria Martin le repoussant. Pourquoi me retenez-vous ? Pensez-vous qu’en le frappant on rendrait plus abject qu’il ne l’est ? Pensez-vous qu’en lui crachant à la figure je l’avilirais davantage ? Tenez, regardez-le, Pinch !… »

M. Pinch obéit involontairement. M. Pecksniff, assis, comme nous l’avons dit, sur le tapis, la tête adossée contre un coin du lambris, et portant sur lui, par-dessus le marché, les traces peu agréables d’un voyage fait par un si mauvais temps, n’était pas précisément un modèle de la beauté et de la dignité humaine. Cependant c’était Pecksniff, après tout ; il était impossible de lui enlever ce titre unique, mais tout-puissant sur le cœur de Tom, surtout lorsque, rendant à Tom, ému de pitié, un regard plein de tendresse, il eut l’air de lui dire :

« Oui, monsieur Pinch, considérez-moi ! me voici ! Vous savez ce que le poëte dit de l’honnête homme : un honnête homme, c’est une des plus rares merveilles qu’on puisse contempler gratis. Contemplez-moi !

– Je vous dis, repris Martin, qu’étendu comme il l’est, vil, misérable, un vrai torchon pour s’essuyer les mains, un paillasson pour se décrotter les pieds, un chien couchant, rampant, servile, c’est la dernière et la plus abjecte vermine du monde. Et faites attention, Pinch, un jour viendra (il le sait, voyez, c’est écrit sur sa figure, tandis que je parle), un jour viendra où vous le pénétrerez et le connaîtrez comme je le connais et comme il n’ignore pas que je le connais. Lui, me renier, lui ? Jetez les yeux sur cet homme qui renie quelqu’un, Pinch, et profitez-en pour vous en souvenir !… »

Tout ce temps-là il montrait Pecksniff du doigt avec un mépris indicible ; puis, enfonçant son chapeau sur sa tête, il s’élança hors du parloir et de la maison. Il courait si vite qu’il était déjà à quelque distance du village, quand il entendit Tom Pinch qui, tout essoufflé, l’appelait de loin.

« Eh bien ! qu’est-ce ? dit-il, lorsque Tom l’eut rejoint.

– Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Tom ; est-ce que vous vous en allez ?

– Je m’en vais, oui, je m’en vais !

– Je n’aurais pas cru que vous partiriez ainsi, par ce mauvais temps, à pied, sans vos effets, sans argent !

– Oui, répondit Martin d’une voix sombre, je pars.

– Où allez-vous ? où allez-vous ?

– Je l’ignore ; mais non, je le sais. Je vais en Amérique !

– Non, non, s’écria Tom avec une sorte d’angoisse. N’y allez pas, je vous en supplie, n’y allez pas ! ravisez-vous ! Ne soyez pas si cruel pour vous-même ; n’allez pas en Amérique !

– Ma résolution est arrêtée, dit Martin. Votre ami avait raison ; j’irai en Amérique. Dieu vous garde, Pinch !

– Prenez ceci, s’écria Tom, lui remettant un livre d’une main toute tremblante d’émotion. Il faut que je m’en retourne bien vite, et je n’ai pas le temps de vous dire tout ce que je voudrais. Que le ciel soit avec vous ! Vous regarderez au feuillet où j’ai fait une corne. Adieu ! adieu ! »

L’excellent garçon, les joues couvertes de larmes, pressa avec angoisse la main de Martin, et les deux jeunes gens se séparèrent en toute hâte, courant chacun dans une direction opposée.

Chapitre XIII. Où l’on verra ce qu’il advint de Martin et de sa résolution désespérée quand il eut quitté la maison de Pecksniff ; quelles gens il rencontra, quelles épreuves il eut à supporter, et quelles nouvelles il apprit. §

Portant, sans y penser, sous son bras le livre de Tom Pinch, et n’ayant pas même boutonné son habit pour se mettre à couvert de la pluie battante, Martin continua de courir résolument du même pas précipité, jusqu’à ce qu’il eût dépassé le poteau de poste et se trouvât sur la grand’route de Londres. Même alors il ne ralentit point sa marche, mais il commença à réfléchir, à jeter les yeux autour de lui, et à dégager ses sens de l’étreinte des passions violentes qui jusque-là l’avaient dominé.

Il faut avouer qu’en ce moment ses facultés morales ou physiques n’étaient pas très-agréablement occupées. Le jour dessinait à l’est sa lueur sur une bande d’aube pluvieuse, qu’interceptaient par leur passage des nuages ternes d’où la pluie tombait en un brouillard serré et humide. Cette pluie dégouttait à travers les brindilles et les ronces des haies ; elle formait de petits ravins sur la route où elle coulait par cent canaux, et où elle pratiquait d’innombrables rigoles qui ressemblaient à autant de réservoirs et de gouttières. Elle tombait en clapotant sur l’herbe et métamorphosait chaque sillon des champs labourés en une sorte de canal boueux. Nulle part on n’apercevait une créature vivante : le tableau présent à ses yeux ne pouvait pas être plus triste et plus désolé, quand tout le règne animal se serait délayé dans l’eau pour se répandre sur la terre sous cette forme nouvelle de boue liquide.

Le spectacle que le voyageur solitaire contemplait au-dedans de lui-même était absolument aussi gai que les scènes extérieures dont il était témoin. Pas un ami, pas d’argent. Indigné au plus haut point, profondément blessé dans sa fierté et son amour-propre, roulant des plans d’indépendance qu’il était parfaitement impuissant à réaliser, il était dans un état de perplexité qui eût réjoui le cœur de son plus mortel ennemi. Ajoutons à la liste de ses maux qu’il se sentait mouillé jusqu’à la peau et pénétré de froid jusqu’à l’âme.

Dans cette situation déplorable, il se rappela le livre de M. Pinch, plutôt parce que c’était un fardeau incommode que par l’espérance de trouver quelque soulagement dans ce cadeau d’adieu. Il regarda au dos le titre à demi effacé, et, trouvant que c’était un vieux volume du Bachelier de Salamanque, en langue française, il fulmina vingt imprécations contre l’imbécillité de Tom Pinch. Dans sa mauvaise humeur et son dépit, il était au moment de lancer au loin le livre, quand il songea à la marque que Tom avait dû faire à une page ; et, ouvrant le volume à cet endroit afin d’avoir un sujet de plus de se plaindre de lui pour avoir supposé que quelque vieille bribe de la sagesse du Bachelier pût l’égayer dans de si tristes circonstances, il trouva…

Admirable ! admirable ! c’était peu de chose, mais c’était tout ce que Tom possédait : le demi-souverain. Tom l’avait enveloppé à la hâte dans un morceau de papier qu’il avait attaché avec une épingle à la page cornée. À l’intérieur, les mots suivants avait été griffonnés au crayon : « Je n’ai pas besoin de cet argent ; si je le gardais, je ne saurais qu’en faire. »

Tom, il y a de ces mensonges sur lesquels les hommes montent au ciel, comme sur des ailes radieuses. Il y a de ces vérités froides, amères, insolentes, dont se piquent vos savants du monde, et qui vous tiennent les hommes attachés à la terre par de lourdes chaînes. Qui donc à l’heure de la mort, n’aimerait pas mieux pour s’éventer et se rafraîchir la plus petite plume d’un mensonge tel que le tien, qu’une abondante collection de ces piquants arrachés, depuis l’origine des temps, à ce porc-épic hérissé qu’ils appellent la vérité ? vérité blessante et cruelle !

Martin sentait vivement ce qui l’intéressait ; c’est ce qui fait qu’il sentit vivement le bon procédé de Tom. Au bout de quelques minutes, son esprit était remonté, et il se rappela qu’il n’était pas tout à fait dénué de ressources, puisqu’il avait laissé chez Pecksniff une belle garde-robe et qu’il portait dans sa poche une montre de chasse en or. Il trouva aussi un singulier plaisir à penser qu’il fallait qu’il fût un homme bien séduisant pour exercer tant d’empire sur Tom, à se féliciter de sa supériorité sur ce pauvre garçon, et de la certitude qu’il avait de faire beaucoup mieux que lui son chemin dans le monde. Animé par ces idées et fortifié dans son projet de tenter la fortune en pays étranger, il résolut de se rendre à Londres, du mieux qu’il pourrait, pour en faire son quartier général d’observation, et cela sans perdre un moment.

Il était à dix milles du village illustré par la résidence de M. Pecksniff, lorsqu’il s’arrêta pour déjeuner à une petite auberge située au bord de la route. Assis devant un feu vif, il ôta son habit et le mit sécher à la chaleur de la flamme. Cette auberge était bien différente de l’hôtel où il avait été régalé deux jours auparavant : elle n’étalait pas d’autre luxe que le pavé de brique dont la cuisine était garnie. Mais l’esprit se plie si vite aux exigences du corps, que cette pauvre station de charretiers était devenue aujourd’hui pour Martin un hôtel de premier ordre, tandis que la veille il l’eût dédaignée. Il lui sembla même que son omelette au lard et son pot de bière, loin d’être la détestable chère qu’il avait supposée, justifiaient pleinement l’inscription peinte sur le volet de la fenêtre et promettant « bonne nourriture pour les voyageurs. »

Il repoussa son assiette vide, et, muni d’un second pot de bière placé sur l’âtre devant lui, il se mit tout pensif à contempler le feu jusqu’à s’en faire mal aux yeux. Puis il regarda sur les murs les estampes tirées des sujets de l’Écriture sainte et enluminées de couleurs éclatantes, qui étaient bordées de petits cadres noirs comme les miroirs à barbe de cinq sols. Il vit comme quoi les Mages (qui avaient entre eux un grand air de famille) étaient en adoration devant une crèche rose ; comment l’Enfant prodigue revenait au logis en haillons rouges vers son père vêtu de violet, et se régalait par avance d’un veau vert de mer. Puis, à travers la fenêtre, il suivit de l’œil la pluie qui venait battre de biais l’enseigne accrochée à la face de la maison, et inondait la mangeoire préparée à la porte pour les chevaux de passage ; ensuite il revint à la contemplation du feu, où il poursuivit l’image d’un Londres lointain, perdu dans les débris embrasés du fagot pétillant.

Déjà il avait répété plusieurs fois ce manège, et toujours dans le même ordre, comme s’il y était obligé, quand un bruit de roues attira son attention vers la fenêtre, avant que ce fût son tour. Il aperçut une sorte de chariot léger traîné par quatre chevaux, et chargé, autant qu’il pût le reconnaître (car ce véhicule était couvert), de blé et de paille. Le conducteur, qui était seul, s’arrêta à la porte pour faire boire son attelage ; il entra ensuite, en frappant des pieds et secouant son chapeau et ses vêtements mouillés, dans la salle où Martin était assis.

C’était un gros garçon, jeune et haut en couleur, l’air éveillé et de bonne humeur. En s’approchant du feu, il toucha en manière de salut son front luisant avec l’index de son gant de cuir roidi, et dit (observation d’ailleurs assez superflue) que le temps était extraordinairement humide.

« Très-humide, dit Martin.

– Je ne sais pas si jamais j’en ai vu de plus humide.

– Je n’en ai jamais vu non plus, » dit Martin.

Le conducteur regarda le pantalon de Martin, tout taché de boue, ses manches de chemise toutes mouillées, son habit qui était à sécher au feu, et, après une pause il dit en réchauffant ses mains :

« Vous y avez été pincé, monsieur ?

– Oui, répondit brièvement Martin.

– Vous étiez à cheval sans doute ? demanda le conducteur.

– J’en aurais bien pris un, mais je n’en ai pas.

– C’est fâcheux.

– Oh ! dit Martin, s’il n’y avait que ça ! »

Or, si le conducteur avait dit : « C’est fâcheux, » ce n’était pas tant pour le plaindre de n’avoir pas de cheval que parce que Martin avait prononcé ces mots : « Je n’en ai pas, » avec le désespoir profond et le ton de mauvaise humeur que justifiait trop sa position, ce qui naturellement donnait grandement à penser à son interlocuteur. Martin plongea ses mains dans ses poches et se mit à siffler, après cette réponse, comme pour faire entendre qu’il se souciait de la fortune comme de rien du tout, qu’il n’avait pas envie de se faire passer pour un de ses favoris, quand il ne l’était pas, et qu’il se moquait pas mal d’elle, du conducteur et de n’importe qui.

L’autre le regarda une minute ou deux à la dérobée, et, cessant de se chauffer, se mit à siffler à son tour. Enfin il demanda en tournant son pouce vers la route :

« Là-haut ou là-bas ?

– Lequel des deux est là-haut ? dit Martin.

– Londres naturellement, dit le conducteur.

– Là-haut alors, » dit Martin.

Il secoua la tête ensuite avec insouciance, comme s’il eût ajouté : « Maintenant vous en savez autant que moi, » plongea plus avant encore ses mains dans ses poches, changea d’air et siffla plus fort que jamais.

« Moi, je vais là-haut, fit observer le conducteur ; à Hounslow, dix milles de Londres en çà.

– Vrai ? » s’écria Martin cessant tout à coup son exercice, et fixant un regard sur son interlocuteur.

Le conducteur arrosa de son chapeau mouillé le feu qui en siffla de colère, et répondit :

« Oui, c’est sûr.

– Eh bien alors, je vous parlerai à cœur ouvert. D’après ma mise, vous pourriez supposer que j’ai de l’argent en abondance. Je n’en ai point. Tout ce que je puis offrir pour ma place dans une voiture, c’est une couronne10, car je n’en ai que deux. Si à ce prix vous pouvez me prendre, je vous donnerai bien encore par-dessus le marché mon gilet ou ce foulard de soie. Dans le cas contraire, marché rompu.

– Paroles courtes et bonnes, dit le conducteur.

– Est-ce qu’il vous faut davantage ? dit Martin. Je n’ai pas davantage, je ne puis donc pas donner plus ; ainsi, nous en resterons là. »

Sur quoi, il se remit à siffler.

« Est-ce que je vous ai dit que je voulais davantage ? demanda le conducteur avec une espèce d’indignation.

– Vous n’avez pas dit que mon offre fût suffisante, répliqua Martin.

– Comment eussé-je pu le dire ? vous ne m’en laissiez pas le temps. Quant au gilet, je ne voudrais, sur l’honneur, pour aucune considération, prendre le gilet de mon prochain, moins encore le gilet d’un gentleman. Mais le mouchoir de soie, c’est autre chose ; et, si vous êtes satisfait quand nous arriverons à Hounslow, je ne refuserai pas de l’accepter en cadeau.

– Alors marché conclu ? dit Martin.

– Oui, marché conclu.

– Achevons donc cette bière, dit Martin lui passant le pot et remettant gaiement son habit ; nous partirons aussitôt qu’il vous plaira. »

Dix minutes après, il avait payé sa note, qui se montait à une schelling, et s’était étendu à la tête du chariot sur une botte de paille bien sèche et bien épaisse, la bâche entr’ouverte par devant, pour causer librement avec son nouvel ami. La voiture prit sa direction avec une vitesse très-satisfaisante.

Le conducteur s’appelait William Simmons, ainsi qu’il ne tarda pas à en instruire Martin ; mais il était plus connu sous le nom de Bill. Son air florissant s’expliquait parfaitement par l’emploi qu’il occupait dans une grande maison de messagerie, où il portait les chargements qu’il allait prendre à une ferme du Wiltshire appartenant à l’entreprise. Il raconta qu’il était fréquemment en route pour ces commissions, comme aussi pour aller inspecter les chevaux malades ou au vert, et tout ce qu’il avait à dire sur le compte de ces animaux tint une large place dans son récit. Il aspirait à la dignité de cocher en pied et attendait sa nomination à la première vacance. Il était d’ailleurs musicien et avait dans sa poche un petit bugle à piston sur lequel, dès que la conversation venait à languir, il jouait le commencement d’une grande quantité d’airs, mais rien que le commencement, car il ne manquait pas de s’arrêter à la seconde partie.

« Ah ! dit Bill avec un soupir en passant sur ses lèvres le dos de sa main et remettant l’instrument dans sa poche après en avoir dévissé l’embouchure pour la sécher, c’est Lummy Ned, conducteur du léger Salisbury, qui en avait du talent musical ! C’était ça un conducteur… et qui jouait du bugle comme un ange.

– Est-ce qu’il est mort ? demanda Martin.

– Mort ! répliqua l’autre avec une majesté superbe. Non pas. Vous n’attraperiez pas Ned à mourir si facilement. Non pas, pas si bête.

– Vous parliez de lui au passé, remarqua Martin, ce qui me faisait supposer qu’il n’existait plus.

– Il n’est plus en Angleterre, dit Bill. Il est parti pour les États-Unis.

– Pour les États-Unis ? répéta Martin, chez qui l’intérêt s’éveilla tout à coup. Et depuis quand ?

– Il y a cinq ans ou à peu près. Il s’était établi pour son compte dans un service de diligences, et, n’ayant pu faire ses affaires, il fila un beau jour de Liverpool sans en avoir rien dit à personne, et s’embarqua pour les États-Unis.

– Eh bien ?

– Eh bien ! comme il arrivait sans un sou vaillant, naturellement, on fut aux États-Unis très-content de le voir.

– Qu’entendez-vous par là ? demanda Martin avec une certaine expression de dédain.

– Ce que j’entends ? J’entends ceci. Tous les hommes sont égaux aux États-Unis, n’est-il pas vrai ? On ne s’y inquiète donc pas de savoir si un homme a mille guinées ou n’a rien, surtout à New-York, où l’on m’a dit que Ned était allé.

– À New-York ? dit Martin devenu tout pensif.

– Oui, dit Bill, à New-York. Je le sais, parce que, dans une lettre qu’il écrivit chez nous, il disait que le vieux York revenait d’autant plus à son souvenir, qu’il y avait une différence complète entre cette ville et New-York11. Je ne sais pas quelle sorte de commerce Ned se mit à faire par là ; mais il écrivait que lui et ses amis ne cessaient de chanter Ale12 Columbia et de siffler le président : ainsi, je suppose qu’il était quelque chose dans le gouvernement, ou d’un état indépendant. Depuis, il a fait fortune.

– Vrai ? s’écria Martin.

– Oui. Je le sais parce qu’il perdit tout, le lendemain, à la faillite des vingt-six banques, car il envoya un paquet de bank-notes à son père, quand il fut reconnu que les payements étaient décidément arrêtés, et il y joignait une lettre respectueuse. Je sais cela, parce qu’on les fit circuler chez nous pour nous intéresser à la misère du vieux gentleman, et lui procurer un peu de tabac par charité dans son workhouse.

– Votre Ned était un cerveau fêlé de ne point garder son argent tandis qu’il le tenait, dit Martin avec indignation.

– Vous avez raison, dit Bill, d’autant plus que cet argent étant tout en papier, il lui eût été très-facile de le conserver en en faisant un petit paquet. »

Martin ne répliqua rien, mais bientôt après il s’endormit. Son somme dura une heure et plus. Lorsque le jeune homme s’éveilla, voyant qu’il avait cessé de pleuvoir, il s’assit à côté du roulier à qui il adressa diverses questions : combien de temps cet heureux conducteur du léger Salisbury avait mis à traverser l’Océan ; à quelle époque de l’année il s’était embarqué ; quel était le nom du vaisseau sur lequel il avait fait le voyage ; combien il avait payé pour la traversée ; s’il avait souffert beaucoup du mal de mer, et ainsi de suite. Mais, sur tous ces points de détail, son ami ne possédait que peu ou point de renseignements ; et tantôt il répondait au hasard, tantôt il disait n’en avoir jamais entendu parler, ou bien il l’avait oublié. Martin eut beau revenir très-souvent à la charge, il ne put obtenir de Bill aucun éclaircissement utile sur ces particularités essentielles.

Ils trottèrent toute la journée et s’arrêtèrent si souvent, soit pour se rafraîchir, soit pour renouveler l’attelage, soit pour changer de harnais, soit pour une chose, soit pour une autre, pour le compte de l’établissement des messageries, qu’il était minuit lorsqu’ils arrivèrent à Hounslow. À peu de distance des bâtiments d’écurie où remisait le chariot, Martin mit pied à terre, paya de sa couronne le prix convenu, et força son honnête ami d’accepter le mouchoir de soie, malgré les nombreuses protestations de ce dernier, qui ne voulait pas l’en priver, protestations auxquelles ses regards de convoitise donnaient un démenti. Ensuite ils se séparèrent ; et, quand le chariot fut rentré sous la remise et qu’on eut tout fermé, Martin resta dans la rue sombre, comme un homme qui se trouve à la porte, devant le vaste monde, où il faut qu’il entre, et dont il a perdu la clef.

Mais dans cette heure d’abattement, et souvent même depuis, le souvenir de M. Pecksniff opéra sur son esprit comme un cordial, en éveillant dans son esprit une indignation qui servît à le fortifier dans sa ferme résolution. Sous l’influence de ce breuvage magique, il s’élança sans hésiter dans la direction de Londres, où il arriva vers le milieu de la nuit. Mais, ne sachant où trouver une taverne ouverte, il fut obligé de rôder jusqu’au matin le long des rues et des places de marchés.

Une heure environ avant le lever de l’aurore, il était dans les plus humbles régions du voisinage d’Adelphi. Il s’adressa à un homme coiffé d’une casquette à poil, qui était en train de retirer les ais d’une obscure hôtellerie ; il lui apprit qu’il était étranger, et lui demanda s’il pourrait obtenir un lit dans cette maison. Heureusement qu’il y avait de la place. Quoique sa chambre ne brillât point par le luxe, elle était cependant assez propre, et, en s’y installant, Martin se sentit tout à fait heureux d’y trouver la chaleur, le repos et l’oubli.

L’après-midi étant avancée lorsqu’il s’éveilla, et le temps qu’il passa à se laver, à s’habiller et à déjeuner, permit à l’obscurité de revenir. C’était ce qu’il voulait : car il y avait pour lui maintenant nécessité absolue de se séparer de sa montre en faveur de quelque obligeant prêteur sur gages ; et au besoin il eût, à cet effet, attendu jusqu’à la nuit noire, quand c’eût été le jour le plus long de l’année, et fût-il encore à jeun.

Il laissa sur son chemin plus de boules d’or13 que n’en eurent jamais entre les mains tous les jongleurs d’Europe, dans le cours de leurs exercices réunis ; mais il ne pouvait se résoudre à donner la préférence à aucune des maisons où s’étalaient ces symboles. À la fin, il revint à une des premières maisons qu’il avait vues, et, entrant par une porte latérale dans une cour où les trois boules, avec l’inscription : « Prêts d’argent, » étaient répétées sur un sinistre transparent, il pénétra dans un de ces petits cabinets ou compartiment séparés, établis à l’usage des pratiques timides qui en étaient à leur coup d’essai. Il s’y élança, tira sa montre de sa poche, et la posa sur le comptoir.

« Sur ma vie et sur mon âme ! disait à voix basse un individu dans le compartiment voisin au commis qui était en arrangement avec lui, il faut que vous me donniez quelque chose de plus ; ajoutez quelque petite chose ; soyez donc raisonnable. Allons ! vieux Shylock, faites-moi grâce d’une demi-once de ma chaire que je vous livre ; je ne vous demande que de m’en donner deux schellings six pence. »

Martin se retourna involontairement, car il avait reconnu cette voix.

« Toujours votre vieille blague ! dit le commis roulant l’article, qui paraissait être une chemise, comme si c’était marché fait, et affilant le bec de sa plume sur le comptoir.

– Cette blague-là ne s’emplira toujours pas de tabac, dit M. Tigg, aussi longtemps que je viendrai ici. Ah ! ah ! celui-là n’est pas mauvais ! Voyons, deux schellings six pence, mon cher ami, pour cette occasion, pour cette fois-ci seulement. C’est si joli, une demi-couronne ! Deux schellings six pence, n’est-ce pas ? Va pour deux schellings six pence ! Une fois, deux fois, trois fois, en voulez-vous pour deux schellings six pence ?

– Oh ! ce n’est pas la dernière fois que vous viendrez me la mettre en gage avant qu’elle soit entièrement usée, dit le prêteur. Et encore elle a du service ; elle en est toute jaune.

– Dites plutôt, mon ami, répliqua M. Tigg, que c’est son maître qui a jauni au service, au service patriotique d’un pays ingrat. C’est convenu, n’est-ce pas, vous la prenez pour deux schellings six pence ?

– Je la prends pour deux schellings, comme toujours. C’est encore au même nom, je suppose ?

– Oui, le même, dit M. Tigg. Mes titres de noblesse sont toujours en litige et n’ont pas encore été reconnus par la Chambre des lords.

– L’ancienne adresse ?

– Pas du tout. J’ai quitté ma résidence de ville, 38, Mayfair, pour me loger au n° 1542, Park-Lane.

– Allons donc, vous savez bien que je n’inscrirai jamais cette fausse adresse, dit le commis avec une grimace.

– Vous pouvez inscrire ce qu’il vous plaira, mon ami, dit M. Tigg, cela ne changera rien à l’affaire. Les appartements du second sommelier et du cinquième valet de pied, à Mayfair, 38, étaient trop laids et trop vulgaires ; j’ai été obligé, par égard pour les bons sentiments qui honorent ces messieurs, de prendre à bail de sept, quatorze ou vingt et un ans révocable au choix du locataire, l’élégante et commode habitation de famille de Park-Lane, n° 1542. Donnez-moi seulement deux schellings, et allez-y voir ! »

Le prêteur parut tellement charmé de cette saillie, que M. Tigg lui-même ne put réprimer un certain petit air de triomphe. Il lui vint, en outre, l’idée de voir comment son voisin de compartiment accueillait la plaisanterie ; et, pour s’en assurer, il regarda par-dessus la cloison : il reconnut immédiatement Martin à la lueur du gaz.

« Que je meure, dit M. Tigg se dressant sur ses pieds, de manière que sa tête était pour le moins autant dans le compartiment de Martin que la tête de Martin lui-même, que je meure si ce n’est pas là une des rencontres les plus terriblement stupéfiantes dont il soit parlé dans l’histoire ancienne et moderne !… Comment vous portez-vous ? Quoi de neuf dans les districts agricoles ? Comment vont nos amis les P… ff ?… Ah ! ah ! David, ayez des égards particuliers pour ce gentleman, je vous prie. Il est de mes amis.

– Tenez, dit Martin présentant la montre au prêteur, donnez-moi tout ce que vous pouvez me donner là-dessus. J’ai cruellement besoin d’argent.

– Il a cruellement besoin d’argent ! s’écria M. Tigg avec une extrême sympathie. David, vous aurez la bonté de traiter de votre mieux mon ami, qui a cruellement besoin d’argent. Vous traiterez mon ami comme moi-même. Une montre de chasse en or, David, une montre à roues, à recouvrement, montée sur diamants avec quatre trous, une montre à échappement, à balancier horizontal, une montre que je garantis sur mon honneur personnel pour marcher dans la perfection, comme j’ai pu l’observer avec attention pendant bien des années et dans des circonstances bien scabreuses. »

Ici il cligna de l’œil pour faire entendre à Martin que cette recommandation allait produire un effet immense sur le prêteur.

« Eh bien, David, continua-t-il, que dites-vous à mon ami ? Ayez soin de faire honneur à la recommandation d’une pratique comme moi, David.

– Je puis vous prêter trois livres sterling là-dessus, si cela vous convient, dit confidentiellement le commis à Martin. Cette montre est très-ancienne. Je ne peux pas en donner plus.

– C’est déjà bien gentil ! s’écria M. Tigg. Deux livres douze schellings six pence, pour la montre, et sept schellings six pence pour ma recommandation. Je suis content : c’est peut-être une faiblesse, mais je suis content. Trois livres sterling, c’est entendu. Nous les prenons. Mon ami se nomme Smivey, Chicken Smivey, demeurant dans Holborn, n° 26 et demi, chambre garnie, lettre B. »

Ici il cligna encore de l’œil pour apprendre à Martin que toutes les formalités et cérémonies prescrites par la loi étaient accomplies, et qu’il ne restait plus qu’à recevoir l’argent.

En effet, c’était exact : car Martin, qui n’avait pas d’autre ressource que de prendre ce qu’on lui offrait, exprima son consentement par un signe de tête ; bientôt il sortit avec les espèces dans sa poche. Il fut rejoint à l’entrée par M. Tigg qui, en lui prenant le bras et l’accompagnant jusqu’à la rue, le félicita sur l’heureuse issue de la négociation.

« Quant à la part que j’ai eue à cette affaire, ajouta-t-il, ne m’en parlez pas. Ne me faites point de remercîments, je ne puis pas souffrir ça.

– Je n’ai nullement l’intention de vous en faire, soyez-en certain, répliqua Martin dégageant son bras et s’arrêtant.

– Vous m’obligez infiniment, dit M. Tigg. Je vous remercie.

– Maintenant, monsieur, dit Martin mordant sa lèvre, la ville est grande et nous y pouvons trouve aisément chacun un chemin différent. Si vous voulez m’indiquer quelle direction vous prenez, j’en prendrai un autre. »

M. Tigg allait ouvrir la bouche, quand Martin l’interrompit ainsi :

« D’après ce que vous avez vu tout à l’heure, je n’ai pas besoin de vous dire que je n’ai rien à donner à votre ami, M. Slyme. Et, de même, il est parfaitement inutile pour moi de vous dire que je n’ambitionne nullement l’honneur de votre compagnie.

– Arrêtez ! s’écria M. Tigg tendant vers lui la main. Un instant donc ! Il y a un proverbe patriarcal, un proverbe à tête carrée et à longue barbe, un vrai patriarche de proverbe qui fait observer que le devoir d’un homme est d’être juste avant d’être généreux. Soyez juste d’abord, vous pourrez être généreux ensuite. Ne me confondez pas avec l’individu qui a nom Slyme. Ne m’attribuez pas pour ami le nommé Slyme, car il n’est rien moins que mon ami. J’ai été forcé, monsieur, d’abandonner l’individu que vous appelez Slyme. Monsieur, ajouta-t-il en se frappant la poitrine, je suis une tulipe bien autrement distinguée dans son espèce et délicate dans sa culture, que le chou Slyme, monsieur.

– Peu m’importe, dit froidement Martin, si vous vous êtes établi vagabond pour votre propre compte, ou si vous exercez encore ce métier au profit de M. Slyme. Je désire n’avoir aucun rapport avec vous. Au nom du diable, monsieur, dit Martin qui, malgré son irritation, eut peine à réprimer un sourire en voyant M. Tigg s’adosser aux volets d’une boutique pour ajuster ses cheveux avec grand soin, quel chemin prenez-vous, que je prenne l’autre ?

– Permettez-moi, monsieur, dit M. Tigg avec une dignité subite, de vous rappeler que c’est vous… non pas moi, mais vous… je souligne vous… qui avez réduit ce petit événement aux froides et mesquines proportions d’une affaire, quand j’étais disposé à traiter les choses avec vous comme entre amis. Puisqu’il ne s’agit plus que d’une affaire, monsieur, je vous demande la permission de vous dire que j’espère recevoir comme une charité une bagatelle, juste prix de commission pour les humbles services que je viens de vous rendre dans votre négociation pécuniaire. Après les termes dans lesquels vous venez de me parler, monsieur, je ne me regarderai pas comme offensé, s’il vous plaît, que vous m’offriez au moins un demi-souverain. »

Martin tira de sa poche cette pièce d’argent et la lui lança. M. Tigg l’attrapa, la regarda pour s’assurer si elle était bonne, la fit sauter en l’air d’un coup de pouce comme les pâtissiers ambulants, et la plongea dans son gousset. Enfin il éleva son chapeau à un pouce ou deux au-dessus de sa tête, en forme de salut militaire, et, après avoir, d’un air de profonde gravité, paru chercher quelle direction il devait prendre et quel était le comte ou marquis à qui il donnerait la préférence d’une première visite, il enfonça ses mains dans les poches de ses basques et tourna le coin de la rue. Martin prit la direction opposée, enchanté de cette séparation.

C’était avec un sentiment d’humiliation profonde qu’il maudissait la mauvaise chance qu’il avait eue de rencontrer cet homme chez le prêteur sur gages. Sa seule consolation dans ce pénible souvenir, c’était l’aveu volontaire fait par M. Tigg de sa brouille avec Slyme. « Au moins, pensait Martin, ma position ne sera connue d’aucun membre de ma famille ; » car, à cette idée, il se sentait plein de honte, et son orgueil était profondément blessé. Pourtant, à priori, il y avait plutôt lieu de supposer que M. Tigg avait fait une fable, que d’attacher la moindre foi à ses paroles ; mais Martin y trouvait une apparence raisonnable de vraisemblance en se rappelant sur quel pied M. Tigg avait vécu dans l’intimité de ce gentleman, et se disait qu’il y avait une forte probabilité que le premier s’était établi à son compte pour s’affranchir de toute dépendance envers M. Slyme. Quoi qu’il en fût, Martin en conçut l’espérance : c’était déjà quelque chose.

Son premier soin, maintenant qu’il avait un peu d’argent comptant pour subvenir aux besoins du moment, fut de rester à l’hôtel dont nous avons parlé, et d’adresser à Tom Pinch une lettre en langage officiel (il savait bien qu’elle passerait sous les yeux de Pecksniff) pour le prier de lui adresser à Londres, par la diligence, ses effets bureau restant où il irait les réclamer. Une fois ces mesures prises, il employa les trois jours que la malle devait mettre à arriver, à prendre des informations sur les vaisseaux en destination pour l’Amérique, dans tous les offices des agents maritimes de la Cité ; à rôder dans les docks et les débarcadères, avec un vague espoir de trouver quelque engagement pour le voyage en qualité de commis, de subrécargue, ou de surveillant de n’importe qui ou n’importe quoi, pour payer ainsi le passage. Mais n’ayant pas tardé à reconnaître qu’il n’y avait pas apparence que ces sortes d’emplois vinssent s’offrir d’eux-mêmes, et craignant les conséquences d’un plus long retard, il rédigea un petit avis concernant l’objet de sa demande et le publia dans les principaux journaux. En attendant les vingt ou trente réponses sur lesquelles il comptait vaguement, il réduisit sa garde-robe aux plus étroites limites commandées par le convenances, et finit par porter, en différentes visites, le surplus de son trousseau à la maison de prêt, pour le convertir en argent.

Chose étrange, tout à fait étrange, même à ses propres yeux : il s’aperçut que par degrés rapides, bien qu’imperceptibles, il avait perdu sa délicatesse, le respect de sa propre dignité, et qu’il en était venu peu à peu à faire comme une chose toute simple, et sans la moindre vergogne, une démarche qui, quelques jours auparavant, lui avait tant coûté. La première fois qu’il était entré chez le prêteur sur gages, il lui semblait en route que tous les passants soupçonnaient où il allait ; et au retour, il s’imaginait que tout ce flux humain qu’il rencontrait savait d’où il venait. À présent, il ne s’inquiétait seulement pas de ce qu’on pouvait en penser ! Dans ses premières excursions à travers les rues affairées, il se donnait l’air d’un homme qui a son but devant lui ; mais bientôt il adopta cette attitude de flânerie, ce pas traînant de la paresse insouciante, cette habitude de stationner au coin des rues, de ramasser et de mâcher des brins de paille épars, d’arpenter de çà et de là la même place et de regarder aux vitrines des mêmes boutiques cinquante fois par jour avec la même indifférence. Au commencement, lorsqu’il sortait de chez lui, il éprouvait le matin, en mettant le pied hors de son misérable hôtel, la crainte d’être aperçu des passants inconnus qu’il n’avait jamais vus, et qu’il ne reverrait probablement jamais ; mais à présent, dans ses allées et venues, il ne rougissait pas de se tenir devant la porte ou de rester à se chauffer au soleil à côté du poteau hérissé du haut en bas de chevilles sur lesquelles se dandinaient les cruchons vides, comme autant de rameaux de l’arbre porte-étain. Et cependant il ne lui avait pas fallu plus de cinq semaines pour dégringoler de haut en bas tout le long de cette immense échelle !

Ô moralistes ! vous qui dissertez sur le bonheur et la dignité innés dans toutes les sphères de la vie, pour éclairer chaque grain de poussière sur la route du bon Dieu, sur cette route si douce sous la roue de vos chars, si rude pour des pieds nus, songez, en voyant la chute rapide de bien des hommes qui ont joui de leur propre estime, combien il y en a de milliers d’autres traînant leur vie pénible sous le poids de la fatigue et du travail, qui n’ont jamais eu l’occasion de savoir ce que c’est que ce respect salutaire de soi-même. Vous qui vous reposez si tranquillement sur le barde sacré qui avait été jeune avant d’accorder sa harpe sur ses vieux jours, et de chanter dans tout son enthousiasme lyrique qu’il n’avait jamais vu le juste méprisé ni les semailles perdues ; prêcheurs des plaisirs honnêtes que donne la dignité satisfaite, allez donc visiter la mine, le moulin de la fabrique, la forge, ces tristes profondeurs de la plus infime ignorance, ce dernier abîme du délaissement de l’humanité, et dites-nous s’il est possible que la plante la plus vigoureuse s’épanouisse dans un air tellement épais qu’il éteint le brillant flambeau de l’âme aussitôt qu’il s’allume ! Ô pharisiens du XIXe siècle de l’ère chrétienne, qui faites un appel si confiant à la nature humaine, veillez d’abord à ce qu’elle soit humaine. Prenez garde que, pendant votre léthargie, pendant le sommeil des générations, elle n’ait échangé sa nature première contre celle de la brute.

Cinq semaines ! Sur vingt ou trente réponses que Martin attendait, pas une n’était venue. Son argent diminuait à vue d’œil, y compris les ressources supplémentaires qu’il s’était procurées en mettant en gage ses vêtements de rechange, tristes ressources : car, si les habits coûtent cher à acheter, le prêteur n’en donne pas grand’chose. Qu’allait-il faire maintenant ? Parfois, dans un transport de désespoir, il s’élançait dehors, presque au moment où il venait de rentrer chez lui, pour retourner dans quelque endroit où il avait été déjà une vingtaine de fois, et faire de nouvelles tentatives, mais toujours aussi infructueuses. Il était beaucoup trop âgé pour s’engager comme mousse, et beaucoup trop inexpérimenté pour être admis en qualité de matelot. Son extérieur, ses manières, militaient mal d’ailleurs en faveur de toute proposition de ce genre ; et cependant il y était réduit : car, en admettant qu’il se résignât à débarquer en Amérique sans posséder un sou vaillant, il n’avait plus même maintenant de quoi payer les plus modestes frais de passage et de nourriture.

Par une de ces contradictions étranges qui se retrouvent chez la plupart des hommes, durant tout ce temps-là il n’eut jamais de doute sur la possibilité, sur la certitude même de faire sa fortune dans le Nouveau-Monde, s’il pouvait seulement y arriver. À mesure que les circonstances lui devenaient plus pressantes et que les moyens de passer en Amérique reculaient devant lui, il se réjouissait davantage de la conviction que l’Amérique était le seul endroit où il pût espérer de réussir, et se cassait la tête à penser que les émigrants qui allaient partir avant lui, lui couperaient l’herbe sous le pied et usurperaient les avantages qu’il convoitait si ardemment. Souvent il songeait à John Westlock, et, regardant partout s’il l’apercevait, il lui arriva de se promener trois jours de suite dans Londres tout exprès pour le rencontrer. Mais quoique toutes ses démarches eussent été vaines, quoique, s’il l’avait vu, il ne se fût pas fait scrupule de lui emprunter de l’argent, et quoiqu’il fût certain que John lui en eût prêté, cependant il ne put prendre sur lui d’écrire à Pinch pour lui demander l’adresse de Westlock ; car, bien qu’il aimât Tom à sa manière, comme nous l’avons vu, il ne pouvait supporter l’idée, lui qui se trouvait si supérieur à ce brave garçon, de faire de lui le marchepied de sa fortune, et d’être pour lui autre chose qu’un patron ; sa fierté se révoltait tellement contre cette idée, qu’elle le retenait même en ce moment.

Cependant il y eût cédé, nul doute même qu’il n’y eût cédé bientôt, sans une circonstance étrange et tout à fait inattendue.

Les cinq semaines s’étaient écoulées en entier, et Martin était dans une situation désespérée, lorsqu’en rentrant un soir, et pendant qu’il allumait sa chandelle au bec de gaz du comptoir avant de gravir tristement l’escalier qui menait à sa chambre, il entendit l’hôtelier l’appeler par son nom. Or, comme il n’avait pas confié son nom à cet homme, et qu’au contraire même il le lui avait soigneusement caché, il ne fut pas médiocrement surpris de cette circonstance ; il laissa paraître un tel trouble, que l’hôtelier lui dit pour le rassurer que ce n’était qu’une lettre.

« Une lettre ! s’écria le jeune homme.

– Pour M. Martin Chuzzlewit, dit l’hôtelier, lisant la suscription de cette lettre qu’il avait à la main. Heure de midi. Grand bureau. Port payé. »

Martin prit la lettre, remercia son hôte et monta l’escalier. La missive n’était pas revêtue d’un cachet, mais fermée soigneusement à la colle ; et quant à l’écriture, elle lui était inconnue. Il l’ouvrit et trouva sous l’enveloppe, sans nom, sans adresse, sans explication aucune, un billet de la banque d’Angleterre d’une valeur de vingt livres sterling.

Dire qu’il fut abasourdi d’étonnement et de plaisir ; qu’il contempla nombre de fois le billet de banque et l’enveloppe ; qu’il descendit l’escalier quatre à quatre pour aller s’assurer que le billet était bon ; dire qu’il remonta au galop afin de vérifier pour la cinquième fois s’il n’avait pas laissé sans l’apercevoir quelque bout de papier dans l’enveloppe ; dire qu’il s’épuisa et se perdit en conjectures sans pouvoir rien découvrir autre chose, sinon qu’il avait en main un billet de banque et qu’il se trouvait soudainement enrichi, ce serait bien inutile. Le résultat final fut qu’il prit le parti de s’adjuger dans sa chambre un repas confortable, mais frugal, et qu’il se mit en devoir d’aller aux provisions, après avoir ordonné qu’on lui allumât du feu.

Il acheta du bœuf froid, du jambon, du pain français et du beurre, et revint avec ses poches bien bourrées. Ce qui était moins agréable, c’est qu’en rentrant il faillit être suffoqué, tant la chambre était pleine de fumée, ce qui pouvait être attribué à deux causes : d’abord, au tuyau de cheminée, qui était naturellement mauvais ; puis, à ce qu’en allumant le feu on avait oublié quelques morceaux de mauvais sacs, qui autrefois avaient été fourrés dans la cheminée pour empêcher la pluie d’y tomber. Au reste, on avait déjà remédié à cette inadvertance en levant et soutenant le châssis de la fenêtre avec un fagot de menu bois ; si bien que, sauf le danger d’une ophtalmie ou d’une asphyxie de poumons, au demeurant, l’appartement était assez confortable.

Martin d’ailleurs n’était pas en humeur de se plaindre, les choses eussent-elles été pires encore, surtout quand il vit sur la table une pinte de porter, et qu’il eut donné ses instructions à la servante pour apporter quelque chose de chaud dès qu’il la sonnerait. Il se servit, en guise de nappe, d’une affiche de théâtre qui enveloppait la viande froide, et étendit ce vaste morceau de papier sur sa petite table ronde, en ayant soin de mettre en-dessous la partie imprimée ; puis il disposa là-dessus son couvert et son repas. Le pied du lit, qui touchait presque au feu, devait lui servir de buffet. Lorsqu’il eut achevé ces préparatifs, il tira un vieux fauteuil dans le coin le plus chaud, et s’assit pour se bien régaler.

Il avait commencé à manger avec un grand appétit, en promenant son regard autour de lui sur toute la chambre, et jouissant d’avance du plaisir de la quitter pour toujours dès le lendemain, quand son attention fut éveillée par un pas furtif qui résonna sur l’escalier, puis par un coup appliqué à la porte de sa chambre, coup léger sans doute, mais qui, en ébranlant la cloison, n’en fit pas moins sauter par la fenêtre le fagot destiné à tenir le châssis levé, et le lança dans la rue.

« C’est sans doute un renfort de charbon qu’on m’apporte, se dit Martin, entrez !

– Il n’y a pas d’indiscrétion, monsieur ? répondit une voix mâle. Votre serviteur, monsieur. J’espère que vous allez bien, monsieur. »

Martin contemplait cette figure qui s’inclinait profondément au seuil de la porte, et dont il se rappelait parfaitement les traits et l’expression sans pouvoir mettre le nom dessus.

« Tapley, monsieur, dit le visiteur : celui qui était autrefois au Dragon, monsieur, et qui fut forcé de quitter cet établissement parce qu’il avait besoin de jovialité, monsieur.

– Vraiment ! s’écria Martin. Mais comment êtes-vous venu ici ?

– Tout droit par l’allée et l’escalier, monsieur, dit Mark.

– J’entends bien ; mais comment m’avez-vous trouvé ? demanda Martin.

– Voilà, monsieur. J’ai passé auprès de vous dans la rue une ou deux fois, si je ne me trompe ; et, tandis que je regardais à la boutique tout près d’ici le bœuf et le jambon qui y sont étalés de façon à exciter l’appétit et à rendre jovial un homme affamé, je vous ai vu qui en achetiez. »

Il indiqua la table. Martin rougit et dit vivement :

« Eh bien, après ?

– Après, monsieur ? dit Mark. J’ai eu le toupet de vous suivre, et, comme je leur ai fait croire en bas que vous m’attendiez, ils m’ont laissé monter.

– Est-ce que vous êtes chargé de quelque commission, pour leur avoir dit que vous étiez attendu ? demanda Martin.

– Non, monsieur, je n’en ai pas. C’était ce qu’on peut appeler une pieuse fraude. »

Martin lui jeta un regard méfiant ; mais dans la joyeuse figure et dans les manières de ce garçon (qui avec toute sa gaieté était loin d’être indiscret et familier) il y avait un je ne sais quoi qui désarma le jeune gentleman. Celui-ci d’ailleurs avait depuis plusieurs semaines mené une vie solitaire, et une voix humaine résonnait agréablement à son oreille.

« Tapley, dit-il, je vais vous parler à cœur ouvert. Autant que j’en puis juger, et d’après tout ce que j’ai entendu raconter à Pinch sur votre compte, vous n’avez pas l’air d’être un garçon qui soyez venu ici par une impertinente curiosité ou par tout autre motif blessant. Asseyez-vous, je suis content de vous voir.

– Merci, monsieur, dit Mark. J’aime autant rester debout.

– Si vous ne voulez pas vous asseoir, je ne dis plus un mot.

– Très-bien, monsieur. Votre ordre est une loi pour moi, monsieur. Me voilà installé. »

Et en effet, Mark s’assit sur la couchette.

« Servez-vous, dit Martin, lui tendant son couteau unique.

– Merci, monsieur, dit Mark. Après vous.

– Si vous ne vous servez pas tout de suite, je ne vous laisserai rien.

– Très-bien, monsieur, dit Mark. Puisque c’est votre désir… c’est fait. »

Tout en répondant ainsi, il se servit gravement, puis se mit à manger. Martin, après s’être livré quelque temps en silence au même exercice, dit tout à coup :

« Qu’est-ce que vous faites à Londres ?

– Rien, monsieur, absolument rien.

– Comment ?

– Je cherche une place.

– Je le regrette pour vous, dit Martin.

– Je voudrais une place auprès d’un monsieur seul. S’il était de la campagne, j’aimerais mieux cela. Un homme qui serait à bout d’expédients ferait bien mon compte ; je ne m’inquiète pas des gages. »

Il prononça ces mots d’une manière si positive que Martin qui mangeait s’arrêta et dit :

« Si vous avez pensé à moi…

– Oui, monsieur, en effet, interrompit Mark.

– Vous pouvez juger, d’après le genre de vie que je mène ici, si j’ai le moyen d’entretenir un domestique. D’ailleurs, je suis au moment de partir pour l’Amérique.

– Très-bien, monsieur, répliqua Mark, que cette confidence laissa parfaitement calme ; d’après tout ce que j’ai entendu raconter, j’ose croire que l’Amérique serait un excellent pays pour m’exercer à la jovialité. »

Martin le regarda de nouveau d’un air mécontent ; mais ce fut encore un mécontentement passager, qui disparut bientôt en dépit de lui-même.

« Ma foi ! monsieur, dit Mark, il n’y a pas besoin de tant tourner autour du pot, de jouer à cache-cache, ni d’aller par trente-six chemins, lorsque nous pouvons en trois mots arriver au but. Voilà quinze jours que je ne vous perds pas de vue, et je vois bien qu’il y a quelque chose qui cloche. La première fois que je vous aperçus au Dragon, je prévis que la chose arriverait tôt ou tard. Maintenant, monsieur, je suis ici sans position, je peux me passer de gages d’ici à un an ; car au Dragon, (je ne voulais pourtant pas, mais je n’ai pas pu m’en empêcher), j’ai fait quelques économies. J’ai un caprice pour les aventures désagréables : j’ai un caprice aussi pour vous ; je ne soupire qu’après une chose, c’est de me jeter à tort et à travers dans des aventures qui accableraient d’autres hommes. Voulez-vous me prendre ou me laisser là ? Vous n’avez qu’à parler.

– Comment pourrais-je vous prendre ? s’écria Martin.

– Quand je dis « prendre », ajouta Mark, j’entends par là, voulez-vous me laisser aller en Amérique ? Et quand je dis : « Voulez-vous me laisser aller en Amérique, » j’entends par là : « Voulez-vous me laisser y aller avec vous ? » Car de façon ou d’autre, j’irai toujours. À présent que vous avez prononcé le mot d’Amérique, j’ai vu parfaitement du premier coup que c’est le pays qu’il me faut pour devenir jovial. En conséquence, si je ne paye point mon passage sur le vaisseau où vous vous embarquerez, je le payerai sur un autre. Et notez bien mes paroles, si je pars seul, ce sera (pour mettre en pratique mon principe) sur la carcasse de vaisseau la plus disloquée, la plus détraquée, la plus crevassée, où il soit possible de monter gratis ou pour de l’argent. Ainsi, monsieur, si je péris en route, comme ce sera votre faute, attendez-vous à voir toujours à votre porte le revenant d’un noyé soulever le marteau pour y frapper son toc toc ; si ce n’est pas vrai, ne me croyez jamais !

– Mais ce serait une folie ! dit Martin.

– Très-bien, monsieur, répliqua Mark. Je suis enchanté de vous entendre dire ça, parce que, si vous ne voulez pas me laisser aller seul, vous aurez peut-être la conscience plus allégée en pensant que c’était une folie. Je ne veux point contredire un gentleman ; mais tout ce que je peux dire, c’est que, si je n’émigre pas en Amérique dans la plus sale coque qui viendra à sortir du port, je…

– Vous ne pensez pas ce que vous dites, j’en suis sûr.

– Pardon, s’écria Mark.

– Ah ! bah ! je sais bien le contraire.

– Très-bien, monsieur, dit Mark avec le même air de parfaite satisfaction : n’en parlons plus, monsieur ; qui vivra verra. Mon Dieu ! la seule crainte que j’ai, c’est qu’il n’y ait pas grand mérite à accompagner un gentleman tel que vous, qui êtes aussi certain de percer par là qu’un vilebrequin dans du bois blanc. »

Il venait justement de toucher là Martin par son endroit sensible, ce qui lui donna un grand avantage. Martin ne pouvait, d’ailleurs, s’empêcher de rendre justice à la bonne humeur de ce gaillard de Mark, qui n’avait eu besoin que de paraître dans cette petite chambre tout à l’heure si triste pour en changer l’atmosphère.

« Mais, dit-il, certainement j’ai l’espoir de faire mes affaires dans ce pays ; autrement, je n’irais pas. Qui sait si je n’ai pas ce qu’il faut pour y réussir ?

– Certainement, vous l’avez, monsieur, répliqua Mark Tapley. Qui est-ce qui ne sait pas ça ?

– Vous comprenez, dit Martin, appuyant son menton sur sa main et contemplant le feu ; l’architecture d’ornementation appliquée aux usages domestiques ne peut manquer d’être très-goûtée dans ce pays, car les habitants y changent sans cesse de résidence pour aller s’établir plus loin : or, il est clair qu’il leur faut des maisons pour y demeurer.

– Je dois dire, monsieur, fit observer Mark, que cet état de choses ouvre pour l’architecture privée une des plus joyeuses perspectives dont j’aie jamais entendu parler. »

Martin jeta sur lui un regard rapide ; il n’était pas bien sûr que cette dernière remarque n’impliquât un doute relativement à l’heureuse issue de ses plans. Mais M. Tapley mangeait son bœuf bouilli avec une bonne foi si complète, avec une sincérité d’expression telle, que Martin ne sentit plus le moindre soupçon. Il tira l’enveloppe anonyme dans laquelle avait été placé le billet de banque, la remit à Mark et fixant sur lui les yeux :

« Parlez-moi sincèrement, dit-il. Connaissez-vous ceci ? »

Mark tourna et retourna l’enveloppe ; il l’approcha de se yeux ; il la tint à la distance de la longueur de son bras ; il étudia la suscription en dessus et en dessous ; enfin il témoigna une surprise si franche de la question qui lui avait été adressée, que Martin dit en lui reprenant l’enveloppe des mains :

« Non, je vois que vous ne savez rien. En effet, comment pourriez-vous le savoir ? ce n’est pas qu’en vérité cela fût plus étonnant que le fait lui-même. Tenez, Tapley, ajouta-t-il après un moment de réflexion, je vais vous confier mon histoire, telle qu’elle est, et vous verrez alors plus clairement à quelle sorte de fortune vous allez vous enchaîner, si vous persistez à me suivre.

– Je vous demande pardon, monsieur, dit Mark ; mais, avant que vous commenciez votre récit, voulez-vous me promette de me prendre si je veux m’en aller avec vous ? Voulez-vous me renvoyer, moi, Mark Tapley, attaché autrefois au Dragon bleu, moi qui puis être recommandé par M. Pinch, moi l’homme qu’il faut justement à un gentleman de votre force ; ou bien, voulez-vous, en grimpant à l’échelle où vous êtes sûr de monter jusqu’en haut, me permettre d’y monter derrière vous à une distance respectueuse ? Je sais, monsieur, que la chose est sans importance pour vous, et voilà la difficulté : mais elle a beaucoup d’importance pour moi ; et je vous prie d’avoir la bonté de la prendre en considération. »

Si Mark, en parlant ainsi, avait voulu faire un second appel au côté faible de Martin, en se fondant sur l’effet qu’avait produit la première flatterie, il est certain que c’était l’acte d’un fin et adroit observateur. Quoi qu’il en soit, avec intention ou par hasard, le coup porta pleinement : car Martin, faiblissant de plus en plus, dit avec une condescendance qui lui semblait à lui-même délicieuse au delà de toute expression, après les humiliations qu’il avait récemment subies :

« Nous verrons, Tapley. Demain, vous me direz dans quelles dispositions vous serez encore.

– Alors, monsieur, dit Mark, se frottant les mains, l’affaire est faite. À présent, racontez, monsieur, si vous voulez. Je suis tout oreilles. »

S’adossant à son fauteuil, et les yeux fixés sur le feu, ce qui ne l’empêchait pas de regarder de temps en temps Mark, qui, dans ces mêmes moments, avait soin de hocher la tête pour témoigner de son vif intérêt et de sa profonde attention, Martin fit connaître les principaux points de son histoire, ainsi qu’ils les avait racontés à M. Pinch, quelques semaines auparavant. Seulement, il jugea à propos de les adapter à l’intelligence de M. Tapley : à ce point de vue, il glissa sur son affaire d’amour, et se borna à la mentionner en quelques mots. Ici, cependant, il avait compté sans son hôte : car cette partie du récit intéressa au plus haut degré Mark Tapley, qui ne put s’empêcher de lui adresser plusieurs questions à ce sujet. Ce qui le justifiait jusqu’à un certain point de pendre cette liberté, c’est qu’il avait vu au Dragon bleu la jeune personne, d’après ce que lui dit Martin lui-même.

« Et je réponds qu’il n’existe pas une seule demoiselle dont l’amour pût faire plus d’honneur à un gentleman, dit Mark avec énergie.

– Oui ! dit Martin, ramenant son regard vers le feu ; et encore, vous l’avez vue quand elle était malheureuse. Si vous l’aviez connue au temps passé…

– Assurément, monsieur, elle était un peu abattue et plus pâle que je ne l’aurais souhaité, mais elle n’en était pas plus mal pour ça. Je l’ai trouvée mieux encore après son retour à Londres. »

Martin détourna ses yeux du feu, se mit à regarder fixement Tapley comme s’il pensait qu’il venait de lui prendre une attaque de folie, et lui demanda ce qu’il voulait dire.

« Excusez-moi, monsieur, répondit Mark. Je n’ai pas voulu dire qu’elle fût plus heureuse, mais que je l’avais trouvée encore plus jolie.

– Enfin, est-ce que vous entendez dire par là qu’elle soit venue à Londres ? s’écria Martin en se levant avec impétuosité, et repoussant en arrière son fauteuil.

– Sans doute, répondit Mark, qui se leva tout stupéfait du lit sur lequel il était resté assis.

– Voulez-vous me dire qu’elle est actuellement à Londres ?

– Très-probablement elle y est, monsieur. J’ai voulu dire qu’elle y était la semaine dernière.

– Et vous savez où elle demeure ?

– Oui ! s’écria Mark. Eh bien, quoi ? est-ce que vous ne le savez pas ?

– Mon cher ami !… s’écria à son tour Martin en le saisissant par les deux bras ; je ne l’ai pas revue depuis que j’ai quitté la maison de mon grand-père.

– Eh bien alors, dit vivement Mark, appliquant sur la petite table avec son poing fermé un coup si vigoureux, que les tranches de bœuf et le jambon dansaient dessus, tandis que, par une contraction de plaisir, tous les traits du brave garçon semblaient être remontés jusqu’à son front pour n’en plus redescendre ; s’il n’était pas écrit que le sort m’a fait naître pour être votre domestique, il n’y a jamais eu de Dragon bleu. Pendant que je rôdais çà et là autour d’un vieux cimetière de Londres, pour entretenir ma jovialité, n’ai-je pas vu votre grand-père qui s’y est traîné en tous sens, durant près d’une mortelle heure ? Ne l’ai-je pas guetté comme il entrait dans la pension bourgeoise du Commerce tenue par Todgers ; ne l’ai-je pas aperçu qui en sortait ; ne l’ai-je pas suivi quand il est revenu à son hôtel ; n’y ai-je pas été ; ne lui ai-je pas dit que, s’il voulait, je payerais pour le servir, comme je l’avais déjà dit avant de quitter le Dragon ? La jeune personne n’était-elle pas assise auprès de lui, et ne se mit-elle pas à rire d’une manière charmante à voir ? Votre grand-père ne dit-il pas : « Revenez la semaine prochaine ; » et n’y retournai-je pas la semaine d’après ? et ne dit-il pas qu’il ne pouvait plus se décider à se fier à personne, et que, par conséquent, il ne pouvait pas m’engager ? mais en même temps, ne me donna-t-il pas un pourboire, et un fameux ?… Eh bien, s’écria M. Tapley avec un mélange comique de plaisir et de chagrin, quel mérite y a-t-il pour un homme à être jovial dans de telles circonstances ? Est-ce qu’on pourrait s’en empêcher quand les choses nous servent à gré ? »

Pendant quelques instants, Martin demeura à le contempler, comme s’il doutait réellement du témoignage de ses propres sens et qu’il ne pût se persuader que celui qui était là, devant lui, fût bien Mark en personne. Enfin il lui demanda si, dans le cas où la jeune fille serait encore à Londres, il croyait pouvoir s’arranger pour lui remettre secrètement une lettre.

« Si je le peux !… s’écria Mark. Je crois bien ! Allons, asseyez-vous, monsieur. Écrivez, monsieur. »

En parlant ainsi, Mark débarrassa la table par ce procédé sommaire qui consiste à fourrer tout par terre devant le foyer ; il prit sur la tablette de la cheminée tout ce qui était nécessaire pour écrire ; il établit en face le fauteuil de Martin, et le contraignit à s’y asseoir ; puis il plongea une plume dans l’écritoire, et la lui mit dans la main.

« Allons, monsieur, à la besogne ! cria-t-il. Ferme, monsieur ! Écrivez-moi ça de bonne encre, monsieur ! Si je crois pouvoir remettre la lettre ! Je vous en réponds. Hardi, monsieur ! »

Sans se faire presser davantage, Martin se mit à l’œuvre avec ardeur ; tandis que maître Tapley, s’installant sans autres formalités dans ses fonctions de domestique et de factotum, ôtait son habit et se mettait à nettoyer le foyer et à tout ranger dans la chambre, en se parlant à demi-voix durant tout ce temps.

« Un logement parfait pour la jovialité ! se disait-il en se frottant le nez avec le bouton de la pelle à feu, et promenant son regard autour de la chambre délabrée ; à la bonne heure ! La pluie y tombe à travers le toit. Voilà ce que j’aime. Un lit vermoulu, je parie, tout peuplé de vampires, sans doute. Allons ! mon esprit se retrempe. Voici un bonnet de nuit tout en loques. Bon signe. Ça marchera bien !… Holà ! hé ! Jane, ma chère, appela-t-il du haut de l’escalier, montez pour mon maître ce grand verre de grog bouillant que vous étiez en train d’apprêter quand je suis arrivé. » Puis, s’adressant à Martin : « C’est bien, monsieur. Dites tout ce qui vous passera par la tête. Soyez bien tendre, monsieur, s’il vous plaît. Ne craignez pas d’y mettre trop de sentiment, monsieur ! »

Chapitre XIV. Dans lequel Martin fait ses adieux à la dame de ses pensées et honore un humble individu dont il veut faire la fortune, en le plaçant sous sa protection. §

La lettre, étant bien et dûment signée et cachetée, fut remise à Mark Tapley pour être portée immédiatement, s’il était possible. Mark s’acquitta si heureusement de son ambassade, qu’il réussit à revenir le soir même, au moment où l’on allait fermer la maison. Il rapportait la bonne nouvelle qu’il avait fait parvenir à la demoiselle la lettre contenue dans un petit écrit de sa façon, censé une nouvelle demande à l’effet d’être admis au service de M. Chuzzlewit. La demoiselle était descendue elle-même et lui avait dit, à la hâte et d’un air troublé, qu’elle comptait voir le gentleman le lendemain à huit heures, dans le parc de Saint-James. Alors il fut convenu entre le nouveau maître et le nouveau domestique que Mark se trouverait de très-bonne heure près de l’hôtel, pour escorter la demoiselle jusqu’au lieu du rendez-vous. Tout cela bien entendu, ils se séparèrent pour la nuit ; Martin reprit sa plume, et, avant de se mettre au lit, il écrivit une autre lettre dont nous allons parler tout à l’heure.

Le jeune homme était debout à la pointe du jour. Dès le matin il arriva au Parc, qui avait mis ce jour-là le moins agréable des trois cent soixante-cinq costumes que l’année compte dans sa garde-robe. Le temps était gris, humide, sombre et triste ; les nuages offraient une teinte aussi limoneuse que le sol ; et le brouillard, tel qu’un rideau sali, fermait la courte perspective de chaque rue, de chaque avenue.

« Un beau temps en vérité ! se dit amèrement Martin ; un beau temps pour errer çà et là, comme un voleur ! Un beau temps, en vérité, pour un rendez-vous amoureux, en plein air et dans une promenade publique ! J’ai hâte de partir le plus tôt possible pour un autre pays ; j’en ai bien assez de celui-ci !… »

Peut-être allait-il songer en même temps que, de toutes les matinées de l’année, celle-ci n’était pas non plus celle qui convenait le mieux à une jeune fille pour courir la prétentaine. Mais, en tout cas, il n’eut pas le temps de faire cette réflexion, car il aperçut miss Mary à une petite distance, et il s’empressa de courir à sa rencontre. L’écuyer de la demoiselle, M. Tapley, s’écarta en même temps discrètement, et se mit à contempler le brouillard au-dessus de sa tête avec un profond intérêt.

« Mon cher Martin ! dit Mary.

– Ma chère Mary ! » dit Martin.

Les amoureux sont de si singulières gens, que ce fut là tout ce qu’ils purent se dire d’abord, bien que Martin eût pris le bras et aussi la main de Mary, et qu’ils eussent arpenté une demi-douzaine de fois une petite allée écartée.

« Mon amour, dit enfin Martin en la contemplant avec orgueil et ravissement, si vous avez changé depuis notre séparation, ce n’a été que pour devenir plus belle que jamais ! »

Si Mary eût été une de ces demoiselles accoutumées à la menue monnaie des compliments usés du monde, elle n’eût pas manqué de repousser cet éloge avec la modestie la plus touchante ; elle eût dit à Martin : « Je sais, au contraire, que je suis devenue une véritable horreur. » Ou bien, qu’elle avait perdu toute sa beauté dans les pleurs et l’anxiété ; ou bien, qu’elle marchait tout doucement vers une tombe prématurée ; ou bien, que ses souffrances morales étaient indicibles ; ou enfin, soit par ses pleurs, soit par ses paroles lamentables, soit par un mélange des uns et des autres, elle lui eût fait d’autres révélations de ce genre et l’eût rendu aussi malheureux que possible. Mais elle avait été élevée à une école plus sévère que celle où se forme le cœur de la plupart des jeunes filles ; son caractère avait été fortifié par l’étreinte de la souffrance et de la dure nécessité ; elle était sortie des premières épreuves de la vie, tendre, pleine d’abnégation, de chaleur, de dévouement. Dès sa jeunesse, elle avait acquis (était-ce heureux pour elle ou pour lui ? nous n’avons pas à nous en inquiéter) ces nobles qualités de grandes âmes que l’on acquiert, mais souvent à ses dépens, dans le peines et les luttes qui forment les matrones. Ni ses joies, ni ses chagrins ne l’avaient amollie ou abattue ; cette affection qu’elle avait donnée de bonne heure était franche, pleine et profonde ; elle voyait en Martin un homme qui, pour elle, avait perdu sa famille et sa fortune : son unique désir était de lui témoigner son amour par des paroles cordiales et encourageantes, par l’expression d’une complète espérance et d’une confiance empreinte de gratitude ; de même qu’elle aurait cru manquer à sa tendresse, si elle avait été capable de donner une pensée aux tentations misérables que le monde pouvait lui offrir.

« Mais vous, Martin, avez-vous souffert quelque changement ? répondit-elle ; car cela m’intéresse bien plus. Vous paraissez plus inquiet, plus rêveur qu’autrefois.

– Pour cela, mon amour, dit Martin, qui enlaça la taille de la jeune fille (en regardant d’abord autour de lui pour voir s’il n’y avait pas de témoins, et après s’être bien assuré que M. Tapley étudiait plus que jamais les effets de brouillard), il serait bien étrange que je fusse autrement, car ma vie, surtout dans les derniers temps, a été bien rude.

– Je ne me le dissimule pas, répondit-elle. Croyez-vous que j’aie oublié un instant de penser à vous, à votre position ?

– Non, non, je l’espère, dit Martin. Non, j’en suis sûr ; j’ai quelque droit de le croire, Mary : car je me suis soumis à une dure série de tourments et de privations ; et naturellement cette compensation m’est bien due.

– Pauvre compensation ! dit-elle avec un faible sourire. Mais celle-là du moins, ayez-la, elle vous est acquise à jamais. Martin, vous avez payé bien cher mon pauvre cœur ; mais enfin il est tout à vous, et bien fidèlement.

– Oh ! j’en suis tout à fait certain, dit le jeune homme, sinon, je ne me fusse pas plongé dans la situation où je me trouve. Ne dites pas, Mary, que c’est un pauvre cœur ; je sais, au contraire, que c’est un riche cœur. À présent, ma chérie, il faut que je vous confie un projet qui d’abord vous fera tressaillir, mais que je n’entreprends que pour l’amour de vous. »

Il ajouta lentement en attachant un regard fixe sur ses beaux yeux noirs où se peignit une profonde surprise :

« Je pars pour l’étranger.

– Pour l’étranger, Martin ?

– Oh ! seulement pour l’Amérique. Voyez… vous faiblissez déjà !

– S’il en est ainsi, ou plutôt s’il en était ainsi, dit-elle en relevant la tête après un moment de silence, et le regardant de nouveau, ce serait du chagrin que j’éprouve à l’idée de ce que vous êtes prêt à tenter pour moi. Je n’essayerai pas de vous en dissuader, Martin : mais c’est loin, si loin ! il y a un immense océan à traverser ; si la maladie et la pauvreté sont partout des calamités cruelles, dans un pays étranger elles sont horribles à supporter. Avez-vous songé à tout cela ?

– Si j’y ai songé ! s’écria Martin, qui, dans l’expression de son amour (car vraiment il en avait), ne perdait pas un iota de sa brusquerie habituelle. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? C’est bel et bon de me dire : « Y avez-vous songé ? » ma chère ; mais vous pourriez me demander en même temps si j’ai songé à mourir de faim dans mon pays ; si j’ai songé à me faire commissionnaire pour vivre ; si j’ai songé à garder des chevaux dans les rues pour gagner chaque jour un morceau de pain. Allons, allons, ajouta-t-il d’un ton plus doux, ne penchez pas ainsi la tête, mon amour, car j’ai besoin des encouragements que peut seule me donner la vue de votre charmant visage. Voilà qui est bien : maintenant vous voilà redevenue une brave fille.

– J’essaye de l’être, répondit-elle, souriant à travers ses larmes.

– C’est déjà quelque chose que d’essayer, et chez vous cela suffit. Est-ce que je ne vous connais pas d’ancienne date ? s’écria gaiement Martin. Bien, très-bien ! À présent, je puis vous confier mes plans aussi tranquillement que si vous étiez déjà ma petite femme, Mary. »

Elle se pressa davantage encore contre son bras, et, levant vers lui la tête, elle l’invita à parler.

« Vous voyez, dit Martin, jouant avec la petite main de Mary qui était appuyée sur son poignet, vous voyez que tous mes efforts pour réussir dans mon pays ont été rendus inutiles, infructueux. Je ne vous dirai pas par qui, Mary, car cela nous affligerait tous deux. Mais ce n’en est pas moins un fait. Lui avez-vous, dans ces derniers temps, entendu parler d’un de nos parents nommé Pecksniff ? Répondez simplement à cette question.

– Je lui ai entendu dire, à ma grande surprise, que cet homme valait mieux que sa réputation.

– J’en étais sûr !… interrompit Martin.

– Et que, probablement, nous irions faire plus ample connaissance avec lui, sinon même demeurer avec lui, et, je crois, avec ses filles. Il a des filles, n’est-ce pas, mon bien-aimé ?

– Un couple, un couple délicieux, des diamants de la plus belle eau !

– Ah ! vous plaisantez !…

– C’est une plaisanterie très-sérieuse au fond, et qui me donne un profond dégoût. Il faut que vous m’ayez mis de belle humeur pour que je plaisante en parlant de M. Pecksniff, chez qui j’ai vécu en qualité d’élève, et de qui ne n’ai reçu que des affronts et des injures. Dans tous les cas, quelque intimes que puissent être vos relations avec sa famille, n’oubliez jamais ceci, Mary ; quelque démenti que semblent me donner les apparences, ne perdez jamais ceci de vue : Pecksniff est un gredin.

– Vraiment !

– Il l’est en pensée, en actions, de toute manière. Un gredin depuis la plante des pieds jusqu’à la pointe des cheveux. Quant à ses filles, je me bornerai à vous dire, d’après mes observations et ma conviction, que ce sont des jeunes personnes bien dressées par leur père et formées exactement sur son modèle. Mais c’est une digression qui m’éloignerait de mon sujet, si elle ne me servait de transition naturelle à ce que je veux vous confier. »

Il s’arrêta pour fixer sur elle un regard, et ayant vu, en jetant rapidement un coup d’œil autour de lui, que non-seulement il n’y avait personne dans le Parc, mais que plus que jamais Mark étudiait l’effet de brouillard, il ne se borna point à regarder les joues de Mary, mais il l’embrassa par-dessus le marché.

« Je vous disais donc que je pars pour l’Amérique, avec de grandes espérances d’y réussir et de revenir ici avant peu ; ce sera peut-être pour vous y emmener quelques années ; mais, dans tous les cas, ce sera pour vous demander en mariage. Après tant d’épreuves, j’espère que vous ne regarderez plus comme un devoir de rester près de l’homme qui ne me permettra jamais, tant qu’il pourra, de vivre dans mon pays ; c’est l’exacte vérité. Naturellement la durée de mon absence est incertaine ; mais elle ne se prolongera pas bien longtemps, vous pouvez m’en croire.

– En attendant, cher Martin…

– Voilà où j’en voulais venir. En attendant, vous entendrez souvent parler de moi. Ainsi… »

Il s’interrompit pour prendre dans sa poche la lettre qu’il avait écrite la nuit précédente, et il continua en ces termes :

« Il y a au service de ce drôle, dans la maison de ce drôle (par le mot drôle, j’entends nécessairement M. Pecksniff.) il y a une personne qui s’appelle Pinch, n’oubliez pas ce nom, un pauvre original, bizarre et simple, mais parfaitement honnête et sincère, plein de zèle, et qui a pour moi une franche amitié que je veux payer de retour un de ces jours, en l’établissant de manière ou d’autre.

– Toujours votre bonne nature d’autrefois, Martin !

– Oh ! dit Martin, cela ne vaut pas la peine d’en parler, mon amour. Il m’est très-reconnaissant et brûle du désir de me servir ; je suis donc plus que payé. Un soir, j’ai raconté à ce Pinch mon histoire et tout ce qui me concerne. Il n’a pas pris un médiocre intérêt à ce récit, je puis vous l’affirmer, car il vous connaît. Oui, je conçois que vous en rougissiez de surprise, et comme cela vous va bien ! Je voudrais vous voir toujours comme ça ! mais vous l’avez entendu toucher de l’orgue dans l’église du village où nous étions ; il vous a vue écoutant sa musique, et qui plus est, c’est vous qui l’inspiriez sans le savoir.

– Quoi ! c’était lui qui tenait l’orgue ? s’écria Mary. Je le remercie de tout mon cœur.

– C’était lui, dit Martin, et toujours gratis, bien entendu. Jamais il n’y eut garçon si naïf, un vrai enfant, mais un enfant excellent.

– J’en suis certaine, dit Mary avec chaleur ; cela doit être.

– Oh ! oui, sans nul doute, reprit Martin avec son air d’insouciance habituelle. Si bien donc que j’ai eu l’idée… Mais attendez ; si je vous lisais la lettre que je lui ai écrite et que j’ai l’intention de lui envoyer par la poste ce soir, ce serait plutôt fait. « Mon cher Tom Pinch… » C’est peut-être un peu amical, dit Martin, se rappelant tout à coup qu’il l’avait pris de plus haut avec Tom, lors de leur dernière rencontre ; mais je l’appelle mon cher Tom Pinch, parce qu’il aime cette formule et qu’il en sera flatté.

– Très-bien, dit Mary, c’est très-aimable à vous.

– Justement, c’est cela ! s’écria Martin. Il est bon de témoigner aux gens de l’affection quand on le peut ; et, comme je viens de vous le dire, c’est réellement un excellent garçon. « – Mon cher Tom Pinch, je vous adresse cette lettre sous le couvert de mistress Lupin, au Dragon bleu. Je l’ai priée en deux mots de vous la remettre sans en parler à qui que ce soit, et de faire de même pour toutes les lettres qu’elle pourrait, à l’avenir, recevoir de moi. Vous comprendrez tout de suite le motif que j’ai d’agir ainsi. – » Je ne sais pas trop, par parenthèse ce qu’il en sera, dit Martin s’interrompant ; car le pauvre garçon n’a pas l’intelligence très-vive ; mais il finira par comprendre. Mon simple motif, c’est que je ne me soucie pas que mes lettres soient lues par d’autres, et notamment par le gredin qu’il considère comme un ange.

– Encore M. Pecksniff ? demanda Mary.

– Toujours, » dit Martin.

Il reprit sa lecture :

« Vous comprendrez aisément le motif que j’ai d’agir ainsi. J’ai terminé mes préparatifs pour mon voyage en Amérique, et vous serez étonné d’apprendre que j’aurai pour compagnon de route Mark Tapley, de qui j’ai fait l’étrange rencontre à Londres et qui insiste pour se mettre sous ma protection. »

« Vous comprenez, mon amour, dit Martin, s’interrompant de nouveau, que je veux parler de notre ami qui se tient là-bas à distance. »

Mary fut charmée de ce qu’elle entendait et dirigea sur Mark un regard d’intérêt que celui-ci saisit au passage en détournant les yeux de son brouillard, et qu’il reçut avec une extrême satisfaction. Elle dit que Mark était une bonne âme, un garçon jovial, et sur la fidélité duquel on pouvait compter, bien sûr : compliments que M. Tapley résolut intérieurement de justifier, pour faire honneur aux jolies lèvres qui les avaient prononcés, dût-il faire le sacrifice de sa vie.

« Maintenant, mon cher Pinch, reprit Martin, continuant la lecture de sa lettre, je vais vous donner une grande preuve de confiance, sachant bien que je puis parfaitement me reposer sur votre honneur et votre discrétion, et n’ayant d’ailleurs personne autre à qui je puisse me fier. »

– Je ne mettrais pas cela, Martin.

– Vous ne le mettriez pas ? Eh bien ! je l’effacerai. C’est pourtant la vérité.

– Il se peut, mais le compliment ne lui semblerait pas gracieux.

– Oh ! je ne m’inquiète pas de ce que pense Tom. Il n’y a pas tant de cérémonies à faire avec lui. Cependant j’effacerai cette queue de phrase, puisque vous le désirez, et je placerai le point après ces mots : « Et votre discrétion. » Je continue : « – Non-seulement je mettrai à votre adresse toutes mes lettres à la demoiselle dont je vous ai parlé, vous commettant le soin des les lui envoyer où elle vous dira, mais encore je la confie elle-même d’une manière pressante à vos soins et à votre sollicitude, dans le cas où vous viendriez à la rencontrer en mon absence. J’ai lieu de penser que les occasions que vous aurez de vous voir ne seront ni éloignées ni rares ; et bien que, dans votre position, vous ne puissiez faire que très-peu de chose pour adoucir ses ennuis, j’ai l’intime confiance que vous ferez à cet égard tout ce qui dépendra de vous, et que vous justifierez ainsi mon espérance. – » Vous voyez, ma chère Mary, dit Martin, ce sera pour vous une grande consolation d’avoir quelqu’un, si simple qu’il soit, avec qui vous puissiez parler de moi ; et la première fois que vous causerez avec Pinch, vous verrez tout de suite que vous pouvez lui parler sans le moindre embarras. Vous ne vous sentirez pas plus gênée qu’avec une vieille bonne femme.

– Quoi qu’il en soit, répondit-elle en souriant, c’est votre ami, cela me suffit.

– Oh ! oui, certainement, c’est mon ami, dit Martin. De fait, je lui ai répété bien des fois que nous aurions toujours des égards pour lui, et que nous le protégerions ; et il a cela de bon qu’il est reconnaissant, très-reconnaissant. Vous serez contente de lui à tous égards, mon amour. Vous verrez combien il est grotesque et rococo, mais vous n’aurez pas besoin de vous gêner pour vous moquer de lui ; il ne s’en offusquera pas. Au contraire, cela lui fera plaisir.

– Je ne pense pas en faire l’expérience, Martin.

– Non, si vous pouvez vous en empêcher ; mais je crois bien que vous trouverez l’épreuve au-dessus de votre gravité. En tout cas, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Revenons à ma lettre, qui se termine ainsi : « – Sachant bien que je n’ai pas besoin de m’étendre plus longuement vis-à-vis de vous sur la nature de cette confidence, car vous êtes suffisamment édifié sur ce sujet, je me bornerai à vous dire, en vous adressant mon adieu et en appelant de mes vœux notre prochaine réunion, qu’à partir de ce moment je me charge, au milieu de mes succès futurs, de votre fortune et de votre bonheur, comme si c’était pour moi. Vous pouvez compter là-dessus. Croyez-moi toujours, mon cher Tom Pinch, votre ami dévoué, MARTIN CHUZZLEWIT. P. S. Je joins à cette lettre le montant de ce que vous avez eu la bonté de… » Oh ! dit Martin, s’arrêtant tout court et pliant la lettre, ce n’est rien ! »

En ce moment critique, Mark Tapley intervint pour faire remarquer que l’heure sonnait à l’horloge des Horse-Guards.

« Je n’en aurais pas fait l’observation, monsieur, dit-il, si la jeune dame ne m’avait pas recommandé particulièrement d’avoir bien soin de l’en avertir.

– C’est vrai, dit Mary. Je vous remercie. Vous avez parfaitement raison. Dans une minute, je serai prête à partir. Nous ne pouvons plus qu’échanger quelques mots à peine, cher Martin ; et, bien que j’aie à vous dire encore tant de choses, il faudra que je m’en abstienne, jusqu’à l’heureux jour de notre prochaine réunion. Puisse le ciel nous envoyer ce jour au plus tôt, et le plus heureux possible ! Mais je n’ai pas de crainte là-dessus.

– De la crainte ! s’écria Martin. Pourquoi en auriez-vous ? Qu’est-ce que c’est que quelque mois ? qu’est-ce qu’une année entière ? Quand je reviendrai gaiement, après m’être ouvert largement la route dans la vie, alors nous pourrons jeter un regard en arrière sur cette séparation, et trouver qu’elle fut triste. Mais maintenant ! maintenant je vous jure que je n’aurais pas voulu la voir s’accomplir sous de plus favorables auspices ; il m’en aurait trop coûté de partir, si ce n’était pas pour obéir à la nécessité.

– Oui, oui. Je pense de même. Quand partez-vous ?

– Ce soir. Nous nous dirigerons ce soir vers Liverpool. Dans trois jours, m’a-t-on dit, un vaisseau doit quitter le port. Avant un mois, peut-être serons-nous arrivés. Eh bien ! qu’est-ce qu’un mois ? Que de mois se sont écoulés depuis notre dernière séparation !

– C’est bien long, quand on y pense après, dit Mary, s’associant à sa bonne humeur, mais cela passe si vite !

– Ce n’est rien du tout, s’écria Martin. Cela va me changer de place : je verrai du pays, d’autres gens, d’autres mœurs ; j’aurai d’autres soucis, d’autres espérances. Le temps aura des ailes. Je ne crains aucune épreuve, pourvu que j’aie de l’activité. »

Il ne pensait pas seulement au chagrin qu’il laissait à la jeune fille, quand il faisait si bon marché de leur séparation, ainsi que de l’avenir monotone et de l’accablante anxiété qu’elle aurait à subir jour par jour. Quoi ! il n’y avait pas une note discordante dans ce chant de bravoure où perçait visiblement le sentiment personnel, quelque élevé qu’en fût le ton ! Mais Mary ne s’en apercevait pas. Le contraire eût mieux valu, peut-être ; mais enfin c’était comme cela. Elle prêtait l’oreille aux accents de ce cœur impétueux, qui, pour l’amour d’elle, avait rejeté comme une vile écume tous les avantages de la fortune, sans tenir compte des dangers et des privations, pourvu qu’elle fût calme et heureuse, et elle n’entendait rien de plus. Le cœur où l’égoïsme n’a pas trouvé de place pour y dresser son trône a peine à reconnaître la présence de cette passion hideuse, quand il l’a sous ses yeux. De même que, dans l’ancien temps, il fallait être soi-même possédé du démon pour voir les mauvais esprits s’emparer de l’âme des autres hommes ; de même, il y a dans le vice une fraternité qui fait que ceux qui en sont possédés se reconnaissent mutuellement dans les recoins où ils se cachent, tandis que la vertu est incrédule et aveugle.

« Le quart est passé !… cria M. Tapley, du ton de l’avertissement.

– Je vais rentrer immédiatement, dit Mary. J’ai encore quelque chose à ajouter, cher Martin. Depuis quelques minutes, vous vous êtes borné à me demander de répondre à vos questions sur un seul sujet ; mais il faut bien que vous sachiez (autrement, j’en aurais du regret) que, depuis la séparation dont j’ai été malheureusement la cause, il n’a jamais prononcé votre nom ; que jamais, même par la moindre allusion, il ne l’a mêlé à l’ombre d’un reproche, et que sa tendresse pour moi n’a pas diminué.

– Quant à ce dernier point, je lui en suis obligé, dit Martin ; pour le reste, je ne lui en sais aucun gré. Quoique, toute réflexion faite, j’aie encore à le remercier de ne pas dire un mot de moi, car je n’espère ni ne désire que, désormais, il prononce jamais mon nom ; il est possible, pourtant, qu’un jour il l’écrive, et que cette fois il le mêle à ses reproches dans son testament. À la bonne heure ! En attendant, quand je le saurai, il sera dans la tombe ; elle m’aura vengée de sa colère. Dieu l’assiste !

– Martin !… si quelquefois, à vos heures de repos, l’hiver devant le foyer, ou l’été en plein air, quand vous viendrez à entendre une douce harmonie, ou à penser à la mort, à la patrie, à votre enfance ; si, en ce moment, vous consentiez à songer seulement une fois par mois, même une fois par an à lui, ou à toute autre personne de qui vous ayez à vous plaindre, vous lui pardonneriez au fond du cœur, j’en suis sûre !

– Si je croyais qu’il en fût ainsi, Mary, répondit-il, jamais, en un pareil moment, je ne voudrais songer à lui, pour m’épargner la honte d’une aussi lâche faiblesse. Je ne suis pas né pour servir de jouet ou de pantin à un homme, encore moins à lui, à qui j’ai sacrifié ma jeunesse tout entière, pour complaire à ses désirs et à ses caprices, en retour du peu de bien qu’il m’a fait. Entre nous deux, ce ne fut qu’un troc tout pur, un marché, rien de plus ; et le plateau de la balance ne penche pas tellement en sa faveur, que j’aie besoin d’y jeter comme poids complémentaire un méprisable pardon. Il vous a défendu de jamais parler de moi, ajouta vivement Martin, je le sais. Allons, n’est-ce pas vrai ?

– Il y a longtemps de cela ; c’était immédiatement après votre séparation ; vous n’aviez pas même encore quitté la maison. Mais depuis, jamais.

– Il n’en a plus parlé, dit Martin, parce que l’occasion ne s’en est pas offerte ; mais, de toute manière c’est chose peu importante. Désormais, que toute allusion à lui soit interdite entre nous. C’est pourquoi, mon amour, poursuivit-il en la pressant contre son sein, car le moment de se séparer était venu, dans la première lettre que vous m’écrirez par la poste à New-York, comme dans toutes les autres que vous m’enverrez par l’intermédiaire de Pinch, rappelez-vous que le vieillard n’existe pas, qu’il est pour nous comme s’il était mort. Maintenant, que Dieu vous garde ! Le lieu où nous sommes est singulier pour une telle séparation ; mais notre prochaine entrevue se fera dans un lieu meilleur, pour ne plus nous séparer que dans la mort.

– Une dernière question, Martin, je vous prie. Vous êtes-vous muni d’argent pour ce voyage ?

– Si je m’en suis muni ? » s’écria le jeune homme. Autant par orgueil que dans le désir de la rassurer, il répondit : « Si je me suis muni d’argent ? Voilà une jolie question pour la femme d’un émigrant ! Comment, mon amour, pourrait-on, sans argent, voyager sur terre ou sur mer ?

– Je veux dire, en avez-vous assez ?

– Si j’en ai assez ! J’en ai plus, vingt fois plus qu’il ne m’en faut. J’en ai plein ma poche. Mark et moi, pour nos besoins, nous sommes aussi riches que si nous avions dans notre bagage la bourse de Fortunatus.

– La demie approche !… cria M. Tapley.

– Adieu, cent fois adieu !… » s’écria Mary, d’une voix tremblante.

Mais quelle triste consolation qu’un froid adieu ! Mark Tapley le savait parfaitement. Peut-être le savait-il d’après ses lectures, ou par expérience, ou par simple intuition. Il nous est impossible de le dire ; mais, de quelque façon qu’il le sût, cet instinct lui suggéra le plus sage parti qu’aucun homme ait jamais pris en pareille circonstance. Il fut saisi d’un violent accès d’éternuement qui l’obligea de tourner la tête d’un autre côté. De cette manière, il laissa les amoureux tout seuls, abrités et invisibles dans leur coin.

Il y eut une courte pause ; mais Mark eut une vague idée que les choses se passaient d’une manière très-agréable pendant ce temps. Mary parut ensuite devant lui avec son voile baissé, et l’invita à la suivre. Elle s’arrêta avant qu’ils eussent quitté l’allée, se retourna et envoya de la main un adieu à Martin. Il fit un pas vers eux en ce moment, comme s’il avait encore quelques dernières paroles à ajouter ; mais Mary s’éloigna rapidement, et M. Tapley la suivit à distance convenable.

Lorsque Mark vint rejoindre Martin dans sa chambre, il trouva ce gentleman assis tout pensif devant la grille poudreuse, les deux pieds posés sur le garde-feu, les deux coudes sur les genoux, et le menton appuyé d’une façon assez peu gracieuse sur la paume des mains.

« Eh bien ! Mark ?

– Eh bien ! monsieur, dit Mark, reprenant haleine, j’ai vu la jeune dame rentrer saine et sauve chez elle, et je m’en suis revenu très-soulagé. Elle vous envoie une quantité de choses aimables, monsieur, et ceci, ajouta-t-il en lui présentant une bague, comme un souvenir de séparation.

– Des diamants ! dit Martin, baisant la bague (rendons-lui la justice de reconnaître qu’il la baisa par amour pour Mary, sans arrière-pensée d’intérêt) et la mettant à son petit doigt. De beaux diamants !… Mon grand-père est un drôle de corps, un homme étrange, Mark. Je parie que c’est lui qui lui a donné cette bague. »

Mark Tapley croyait plutôt au fond du cœur qu’elle l’avait achetée, pour que l’imprévoyant jeune homme emportât un objet de prix qui pût lui être utile en cas de détresse ; il en était aussi sûr qu’il savait qu’il faisait jour et non pas nuit. Quoiqu’il n’eût pas plus de certitude que l’autre sur l’histoire du brillant joyau qui scintillait au doigt de Martin, il aurait bien parié, lui, que pour le payer Mary avait dû dépenser toutes ses économies ; il en était aussi certain que s’il l’avait vue compter l’argent pièce à pièce. Le bizarre aveuglement de Martin dans cette petite affaire ne pouvait s’expliquer que par le caractère du personnage, dont il soupçonna immédiatement l’égoïsme ; et, à partir de ce moment, le domestique ne se fit plus aucune illusion sur le mobile dominant de son maître.

« Elle est digne de tous les sacrifices que j’ai faits, dit Martin, se croisant les bras et contemplant les cendres du foyer, comme s’il reprenait le fil de ses idées. Elle en est bien digne. La richesse n’eût pas racheté pour moi la perte d’une si belle nature. Sans compter qu’en gagnant son affection j’ai suivi la pente de mes propres désirs et déjoué les plans intéressés de gens qui n’avaient pas le droit de me les imposer. Oui, elle est tout à fait digne, plus que digne, du sacrifice que j’ai fait, oui, oui, sans aucun doute. »

Ces réflexions arrivèrent ou n’arrivèrent pas à l’oreille de Mark Tapley : car, sans lui être adressées le moins du monde, elles ne furent pas prononcées si bas qu’il ne pût les entendre. En tout cas, Mark était resté debout à contempler Martin, laissant paraître sur ses traits une expression indicible et des plus mystérieuses, jusqu’au moment où le jeune homme se leva et regarda Mark. Alors celui-ci se retourna, comme s’il en était tout à coup avisé de certains préparatifs à faire pour le voyage, et, sans laisser échapper aucun son articulé, il fit un sourire effrayant et sembla, par une contraction de ses traits et un mouvement de ses lèvres, décharger son cœur de ce mot :

« Jovial !… »

Chapitre XV. Sur l’air de : Salut, Colombie ! §

La nuit est sombre et morne. Les bons bourgeois ont cherché le repos dans leurs lits, ou bien ils veillent au coin du feu. La misère, que la charité ne réchauffe pas, grelotte à l’angle des rues. Les tours des églises résonnent sous la vibration de leurs cloches, et puis elles se taisent après avoir jeté cet appel mélancolique : « Une heure ! » La terre est couverte d’un voile noir, comme si elle avait pris le deuil pour les funérailles du jour qui vient de trépasser ; les branches des arbres, également noires, plumes géantes des panaches du catafalque, ondulent çà et là. Tout est muet, inerte, tout repose ; sans les nuages rapides qui courent en cachant la lune, sauf le vent qui suit avec précaution leur course en rasant le sol, s’arrête pour écouter, repart en grondant, s’arrête de nouveau et recommence à suivre les nuages, comme un sauvage à la piste.

Où les nuages et le vent courent-ils si vite ? Si, comme les esprits des ténèbres, ils se rendent à quelque conférence terrible avec d’autres esprits comme eux, dans quelle région mystérieuse les éléments tiennent-ils conseil ? où vont-ils arrêter leur course désordonnée ?

C’est ici ! c’est hors de cette étroite prison qu’on appelle la terre, c’est sur l’immense étendue des eaux. C’est ici où toute la nuit retentissent des hurlements, des cris de rage, des clameurs lugubres, des rugissements. C’est ici où se portent les voix bruyantes qui sortent des cavernes creusées sous la côte de telle petite île endormie maintenant et si tranquille au sein même des flots qui la battent avec fureur à plus de cent lieues de distance. C’est ici où, à la rencontre de ces voix, accourent des trombes de mille endroits inconnus du monde. C’est ici où, dans l’excès de leur liberté sans limites, les nuages et le vent s’étreignent et se combattent mutuellement jusqu’à ce que la mer, se mettant à l’unisson, s’abandonne à une furie plus ardente encore, et que toute la scène ne forme plus qu’un ensemble d’immense folie.

Les longues et hautes vagues roulent, roulent, roulent sur cette étendue sans bornes comme sans repos. Des montagnes se dressent, des abîmes se creusent, puis disparaissent un moment après. C’est une poursuite, un combat, un cliquetis insensé de vague contre vague, une étreinte sauvage terminée par un jet d’écume qui blanchit la nuit noire ; un continuel changement de place, de forme, de couleur ; c’est une lutte éternelle et sans trêve. Les vagues roulent, roulent, roulent, et plus la nuit devient sombre, plus les vents mugissent, et plus s’élèvent aussi avec force et violence les clameurs du million des voix de la mer, pour pousser toutes ensemble ce cri qui domine la tourmente : « Un vaisseau ! »

Il s’avance, le vaisseau, luttant bravement contre les éléments déchaînés ; ses grands mâts tremblent, ses charpentes tressaillent. Il s’avance, tantôt emporté sur le sommet des vagues qui se plissent, tantôt se plongeant dans les profondeurs de la mer comme pour s’y mettre un moment à l’abri de sa furie ; et, dans l’air et sur les eaux, la voix de la tempête crie plus fort que jamais : « Un vaisseau ! »

Il s’avance, le vaisseau, continuant sa lutte ; en face de son audace et au bruit de la clameur qui s’étend, les vagues courroucées escaladent mutuellement leurs têtes chenues pour le contempler ; elles accourent de toutes parts autour de lui, aussi loin que les matelots peuvent voir du haut du pont à travers l’obscurité ; elles s’attachent aux flancs du navire, grimpent les unes sur les autres, s’élançant, bondissant, pour satisfaire leur curiosité terrible. Les lames se brisent par-dessus le vaisseau ; elles montent, elle rugissent autour de lui ; puis, faisant place à d’autres, elles s’éloignent en gémissant et sont brisées à l’infini malgré leur colère inutile. Cependant le vaisseau continue de s’avancer bravement. Et, bien que l’ardente multitude des flots se soit pressée contre ses flancs, rapide et serrée, durant toute la nuit ; bien que l’aube naissante montre l’infatigable courant qui se précipite contre lui dans cet infini de flots en délire, le vaisseau s’avance toujours avec ses feux pâles qui éclairent l’intérieur de sa coque, et ses passagers endormis ; comme si un élément implacable n’était pas là à guetter le moindre craquement de ses jointures, comme si le tombeau flottant du marin, ballotté sans autre abri qu’une planche, ne se creusait pas au-dessous dans d’insondables profondeurs.

Parmi ces voyageurs endormis se trouvaient Martin et Mark Tapley, qui, plongés dans un lourd assoupissement par ce roulis dont ils n’avaient point l’habitude, étaient aussi insensibles à l’air malsain qu’ils respiraient à l’intérieur du vaisseau qu’au mugissement qui retentissait au dehors. Il était grand jour quand le dernier s’éveilla, avec l’idée confuse qu’il rêvait de s’être couché dans un lit à colonnes, qui s’était retourné sens dessus dessous pendant la nuit. C’était plus vraisemblable que de faire un rôti avec des œufs ; car les premiers objets que M. Tapley reconnut lorsqu’il ouvrit les yeux, ce furent ses propres talons qui le regardaient, comme il en fit la remarque, du haut de leur position perpendiculaire.

« Très-bien ! dit Mark, qui s’assit après avoir inutilement tenté plusieurs efforts pour résister au roulis du vaisseau. C’est la première fois que je serai resté toute une nuit sur la tête.

– Dame ! aussi pourquoi vous couchez-vous la tête sous le vent ? grommela un homme qui se trouvait dans une des cases.

– Avec ma tête où ? »

L’homme répéta sa phrase.

« C’est bon ; je ne m’en aviserai pas une autre fois, dit Mark ; je consulterai auparavant la carte du pays pour mieux m’orienter. En attendant, un bon conseil en vaut un autre, et je crois que le mien vaut bien le vôtre. Ayez soin, vous et vos amis, de ne jamais vous fourrer la tête dans un vaisseau. »

L’homme poussa un grognement qui témoignait à la fois de son assentiment et de sa mauvaise humeur, se retourna dans sa cabine et ramena sa couverture par-dessus sa tête.

« En effet, poursuivit M. Tapley, baissant le ton et se parlant en manière de monologue, il n’y a rien de plus absurde que la mer. Elle ne sait jamais ce qu’elle veut. Elle ne sait que faire, en vérité ; elle est dans un état continuel d’agitation déréglée, semblable à ces ours polaires qui, dans leurs cages de bêtes fauves, sont là à remuer constamment leur tête à droite et à gauche ; elle ne peut jamais rester tranquille, ce qui prouve bien sa stupidité extraordinaire.

– Est-ce vous, Mark ? demanda une voix faible partant d’une autre case.

– Du moins, monsieur, c’est tout ce qui reste de moi, après quinze jours d’une pareille besogne, répondit M. Tapley. Comment voulez-vous ? quand on mène la vie d’une mouche depuis que nous sommes à bord ; car j’ai été perpétuellement accroché d’un côté ou d’autre, la tête en bas ; quand on prend aussi peu de nourriture, et pour la vomir le plus souvent, comment voulez-vous qu’il vous reste grand’chose de votre individu ? Et vous, monsieur, comment vous trouvez-vous ce matin ?

– Très-mal, dit Martin avec un gémissement maussade. Ouf ! c’est affreux !

– C’est parfait, murmura Mark appuyant une main sur sa tête endolorie, et regardant tout autour de lui avec un ricanement assez triste. C’est excellent. Il y a du mérite à conserver ici quelque courage. La vertu porte en elle-même sa récompense. C’est comme la jovialité. »

Mark avait bien raison : car, sans contredit, tout homme qui conservait sa sérénité d’esprit dans la chambre d’arrière de ce noble et rapide paquebot nommé le Screw, ne le devait qu’à ses propres ressources, et, pour sa bonne humeur comme pour ses paquets, il fallait qu’il en prît soin lui-même, sans compter sur l’assistance des propriétaires du navire. Une chambre sombre, basse, suffocante, encombrée de lits que remplissent des hommes, des femmes et des enfants, tous plus ou moins malades et misérables, n’est en aucun temps un lieu bien agréable de réunion ; mais quand il y avait une telle presse dans la chambre d’arrière (comme il arrivait à chaque traversée du Screw), que les matelas et les lits étaient entassés sur le plancher, sans aucune considération de bien-être, de propreté et de décence, il était bien naturel qu’un pareil état de choses, au lieu d’entretenir des sentiments sociables, encourageât plutôt l’égoïsme et la mauvaise humeur. Mark voyait bien cela de son siège, en regardant tout ce qui se passait autour de lui, et il en éprouvait, à raison de son caractère, d’autant plus de satisfaction.

Il se trouvait là des Anglais, des Irlandais, des Allemands, des Écossais, tous munis de leur petite provision de vivres grossiers, tous vêtus d’habillements râpés ; presque tous ayant avec eux une quantité d’enfants. Des enfants, il y en avait de tout âge, depuis le poupon à la mamelle jusqu’à la jeune fille en haillons aussi grande que sa mère. Toutes les espèces de souffrances domestiques qui résultent de la pauvreté, de la maladie, de l’émigration forcée, du chagrin, du long voyage par une saison mauvaise, étaient amoncelées dans cet étroit espace ; et cependant on eût trouvé, au sein de cette arche insalubre, infiniment moins de plaintes et de récriminations, et infiniment plus d’assistance mutuelle et de sympathie générale que dans bien des salons les plus brillants.

Mark regardait donc attentivement autour de lui, et son visage s’illuminait à chaque scène nouvelle. Ici une vieille grand’mère était penchée sur un enfant malade, et le berçait dans ses bras encore plus faibles que les jeunes membres de l’enfant ; là, une pauvre mère avec un poupon sur les genoux raccommodait les vêtements d’une autre petite créature et en faisait taire une troisième qui de leur lit voulait descendre sur le plancher, afin de grimper sur elle. Il y avait des vieillards qui s’acquittaient gauchement de petits soins domestiques, et qui eussent pu paraître ridicules sans leur bonne volonté et leur zèle ; il y avait aussi de grands garçons basanés, véritables géants, qui accomplissaient de petits actes de tendresse envers leurs parents, tout comme s’ils étaient simplement les nains les plus affectueux. L’idiot même, qui dans son coin se balançait toute la journée, se sentait entraîné à imiter ce qu’il voyait pratiquer autour de lui, et faisait claquer ses doigts pour amuser un enfant qui pleurait.

« Voyons, dit Mark adressant un signe à une femme qui, à peu de distance de lui, habillait ses trois enfants (et en même temps il riait jusqu’aux oreilles), passez-moi un de ces marmots ; vous savez, c’est mon emploi.

– Vous feriez mieux de vous occuper du déjeuner, Mark, dit vivement Martin, au lieu de vous tracasser pour des gens qui vous sont étrangers.

– Fort bien, dit Mark. C’est elle qui fera le déjeuner. Voilà ce que c’est qu’une division bien entendue du travail, monsieur. Je débarbouille les enfants et elle apprête notre thé. Je ne saurais pas apprêter le thé, mais tout le monde s’entend à débarbouiller un enfant. »

La femme, qui était d’une constitution délicate et maladive, montra de son mieux qu’elle savait comprendre et reconnaître la bonté de Mark qui chaque nuit l’abritait avec sa grande redingote, ne gardant pour son propre lit que les planches et une couverture de voyage. Cependant, Martin, à qui il arrivait rarement d’étendre sa pensée et son regard hors de lui-même, s’irrita de ces paroles insensées, selon lui, et en témoigna son mécontentement par un murmure d’impatience.

« C’est vrai, tout de même, dit Mark, brossant les cheveux de l’enfant avec autant de calme et d’aplomb que s’il eût été barbier de naissance et d’éducation.

– Qu’est-ce que vous dites là encore ? demanda Martin.

– Ce que vous disiez vous-même, répliqua Mark, ou ce que vous vouliez dire quand vous venez de donner cours à votre sensibilité. Je suis tout à fait de votre avis, monsieur. C’est bien rude pour elle.

– Quoi ?

– De faire le voyage avec ce tas d’enfants, de faire un si long chemin dans une pareille saison pour rejoindre son mari. Si tu ne veux pas souffrir comme un enragé, en recevant du savon vert dans l’œil, mon petit homme, dit M. Tapley au deuxième gamin, qu’il était en train de laver au-dessus de la cuvette, tu feras bien de fermer les yeux.

– Où cette femme va-t-elle rejoindre son mari ? demanda Martin en bâillant.

– Ma foi, dit tout bas M. Tapley, j’ai bien peur qu’elle ne le sache pas elle-même. J’espère qu’elle pourra le retrouver ; mais elle lui a envoyé sa dernière lettre par une occasion, et ils ne paraissent pas s’être d’ailleurs très-clairement entendus. Or, si elle ne le voit pas sur le rivage agiter son mouchoir, comme cela se pratique sur les images des cahiers de chansons, mon opinion est qu’elle en mourra de chagrin.

– Aussi, quelle folie à une femme, s’écria Martin, d’aller monter à bord d’un vaisseau sur cette espérance, pour aller chercher une aiguille dans une botte de foin ! »

Il se laissa retomber sur son lit. M. Tapley le considéra un moment, puis il dit très-tranquillement :

« Que voulez-vous ? Je ne sais pas ! Voilà deux ans qu’il l’a quittée ; elle est restée dans son pays, pauvre et solitaire, soupirant toujours après le temps où elle le rejoindrait. Il est étrange qu’elle soit ici. C’est tout à fait extraordinaire. Peut-être est-elle un peu folle… Il n’y a pas d’autre moyen d’expliquer la chose. »

Martin était trop accablé par la fatigue du mal de mer pour faire aucune réponse à ces paroles, où même pour y prêter la moindre attention. La femme qui avait fourni le sujet de la discussion revint avec le thé bouillant ; ce qui empêcha M. Tapley de reprendre son thème. Après le déjeuner, Mark fit le lit de Martin, puis il monta sur le pont pour laver la vaisselle, qui consistait en deux gobelets d’étain de la contenance d’une demi-pinte, et un pot à barbe du même métal.

Il convient de dire que Mark Tapley souffrait du mal de mer autant pour le moins que tout homme, femme ou enfant à bord, et qu’il avait une disposition particulière pour aller se heurter au moindre choc et perdre l’équilibre à toute embardée. Mais, résolu, comme il le disait dans son langage habituel, à marcher fort et ferme en face des accidents les plus désagréables, il était la vie et l’âme de la chambre d’arrière, et il ne lui en coûtait pas plus de s’arrêter au beau milieu d’une joyeuse conversation, pour s’éloigner tout malade et revenir ensuite la reprendre du ton le plus vif et le plus enjoué, que si c’eût été la chose la plus naturelle du monde.

Ce n’est pas qu’à mesure que son mal diminuait son entrain et sa bonne humeur augmentassent, car elles eussent eu peine à s’accroître ; mais les services qu’il rendait aux passagers plus souffrants que lui prenaient chaque fois un nouveau développement, et il en rendait de nouveaux à tout moment. Si un rayon de soleil tombait du ciel sombre, Mark descendait à la hâte dans la chambre, d’où il remontait aussitôt avec une femme dans les bras, ou une demi-douzaine d’enfants, ou un homme, ou un lit, ou une casserole, ou un panier, quoi que ce soit enfin d’animé ou d’inanimé, à qui il jugeait que l’air ferait du bien. Si, dans la journée, une heure ou deux d’éclaircie inspiraient le désir à ceux qui ne venaient sur le pont que peu ou point, de se traîner le long du bâtiment ou de s’étendre sur les espars de rechange et d’essayer de manger, alors M. Tapley se trouvait inévitablement au centre du groupe : aux uns il présentait du bœuf salé et du biscuit, aux autres des verres de grog qu’il apprêtait ; ou bien, il coupait la viande des enfants avec son couteau de poche, à leur grande satisfaction ; ou bien, il lisait à voix haute un journal d’un âge vénérable ; ou bien, il chantait à un cercle choisi quelque vieille chanson à tue-tête ; ou bien, il écrivait des bouts de lettres aux amis du pays pour les gens qui ne savaient pas écrire ; ou bien, il débitait des plaisanteries à l’équipage ; ou bien, il trébuchait sous un paquet de mer, et sortait, à demi noyé, d’un bain d’écume lancée par la vague ; ou bien, il tendait la main aux uns et aux autres ; en un mot, il faisait toujours quelque chose pour se rendre utile à tous. La nuit, quand le feu de la cuisine brillait sur le pont, et envoyait des étincelles qui volaient parmi les agrès et montaient vers le rideau des voiles, comme pour menacer le vaisseau d’une destruction certaine par l’incendie, dans le cas où le vent et la vague conjurés ne suffiraient pas pour le perdre, M. Tapley se trouvait encore à son poste. Il mettait bas son habit, relevait jusqu’au coude les manches de sa chemise, et s’acquittait de mille soins culinaires. Il fabriquait les mets les plus étranges. Chacun le reconnaissait comme une autorité ; il aidait tous les passagers à faire des choses qu’ils n’eussent jamais entreprises ni même imaginées, s’ils avaient été abandonnés à eux-mêmes. En résumé, jamais il n’y eut homme plus populaire que ne l’était Mark Tapley à bord de ce beau et fin voilier paquebot du nom de Screw ; et il finit par exciter une admiration si générale, qu’il commença alors à se demander, avec des doutes sérieux, s’il y avait quelque mérite à être jovial dans des circonstances aussi favorables.

« Si cela devait toujours durer ainsi, disait M. Tapley, il n’existerait pas grande différence, autant que je puis en juger, entre le Screw et le Dragon. Je n’acquiers aucun mérite, et je crains maintenant que le Destin n’ait résolu de me rendre la vie trop facile.

– Eh bien, Mark, dit Martin, voyant de son lit M. Tapley occupé à ruminer là-dessus, quand est-ce que nous arriverons ?

– La semaine prochaine, dit-on, monsieur, nous entrerons probablement au port. Le vaisseau marche bien à présent, aussi bien que puisse marcher un vaisseau ; et ce n’est pas un grand éloge.

– Non, certes, répondit Martin de mauvaise humeur.

– Vous vous trouveriez bien mieux, monsieur, si vous montiez sur le pont, fit observer Mark.

– Oui, pour être aperçu par ces dames et ces gentlemen de première chambre ! répliqua Martin en pesant avec dédain sur les mots : pour qu’ils me voient confondu avec cette horde de mendiants qui sont empilés dans ce misérable trou ! Ah ! oui, vraiment, je me trouverais bien mieux !

– Je remercie Dieu de ne pas savoir par ma propre expérience quelle peut être la façon de penser d’un gentleman, dit Mark ; mais j’aurais cru qu’un gentleman se trouvait infiniment moins bien ici qu’au grand air, surtout quand les dames et les gentlemen de la première chambre le connaissent tout autant qu’il les connaît lui-même, et ne s’occupent pas plus de lui qu’il ne s’occupe d’eux. Voilà, moi, ce que je n’aurais jamais cru.

– Eh bien ! moi, je vous dis que vous auriez tort de le croire, que vous avez tort de le croire.

– Très-probablement, monsieur, dit Mark avec son imperturbable sang-froid ; cela m’arrive souvent.

– Quant à rester coucher ici, dit Martin se soulevant sur son coude et regardant avec colère son domestique, supposez-vous qu’on soit sur des roses ?

– Toutes les maisons de fous du monde, dit M. Tapley, ne pourraient produire un maniaque capable de faire une pareille supposition.

– Pourquoi alors êtes-vous toujours à me tourmenter, à me presser de monter sur le pont ? Je reste couché ici parce que je ne me soucie pas d’être reconnu un jour, dans les temps meilleurs auxquels j’aspire, par quelque richard orgueilleux, pour l’homme qui a fait la traversée en même temps que lui dans la chambre d’arrière. Je reste couché ici, parce que je désire cacher ma position et ma personne, et ne point arriver dans le Nouveau-Monde marqué et étiqueté dans la classe des individus réduits au dernier degré de la misère. Si j’avais pu prendre passage en première classe, j’eusse levé la tête comme les autres ; comme cela m’a été impossible, je me cache. Entendez-vous ?

– Je suis bien fâché, monsieur, dit Mark. Je ne savais pas que vous aviez pris la chose tellement à cœur.

– Naturellement, vous ne le saviez pas, repartit son maître. Comment eussiez-vous pu le savoir, si je ne vous l’avais pas dit ? Ce n’est pas comme vous, Mark ; vous pouvez vous mettre à votre aise, aller et venir où vous voulez. Il est aussi naturel pour vous, dans les circonstances où nous nous trouvons, d’agir comme vous agissez, que pour moi d’agir comme j’agis. Supposez-vous qu’il y ait sur ce vaisseau une seule créature vivante qui ait, à moitié près, à souffrir autant que moi ? »

En faisant cette question, il s’était dressé sur son lit et il regardait Mark avec une expression de gravité mêlée d’une certaine surprise.

Mark comprima fortement ses traits et, penchant la tête de côté, pesa la question gravement, comme s’il la trouvait extrêmement difficile à résoudre. Il fut tiré d’embarras par Martin lui-même, qui dit en s’étendant de nouveau sur le dos et reprenant le livre dont il avait interrompu la lecture :

« Mais à quoi bon vous soumettre ce cas, quand il ressort de mes paroles précédentes que vous n’y pouvez absolument rien comprendre ? Arrangez-moi un peu de grog, froid et très-faible, vous me donnerez un biscuit, et vous direz à votre amie, qui est pour nous une plus proche voisine que je ne le désirerais, qu’elle ait la bonté de veiller à ce que ses enfants se tiennent plus tranquilles que la nuit dernière ; je lui en serais bien obligé. »

M. Tapley s’élança pour obéir à ces ordres, l’esprit tout abattu : heureusement, l’activité qu’il mit à les exécuter releva son courage ; car il fit plus d’une fois à demi-voix l’observation que, sous le rapport du mérite qu’on pouvait avoir à se montrer jovial, le Screw avait sur le Dragon des avantages incontestables et bien marqués. Il marmotta aussi que c’était pour lui une grande consolation de penser qu’en débarquant il emporterait avec lui les mêmes chances de difficulté, et qu’il les aurait auprès de lui partout où il irait ; mais il ne s’expliqua point sur le sens de ces idées consolantes.

Cependant, un mouvement général commença à se produire sur le bâtiment : chacun émit sa prédiction sur le jour précis, et même sur l’heure précise de l’arrivée du vaisseau à New-York. On se pressait bien plus sur le pont, on regardait bien plus qu’auparavant par-dessus le bord ; chaque matin, c’était une rage épidémique de faire des paquets qu’il fallait défaire ensuite chaque nuit. Ceux qui avaient des lettres à remettre, ou des amis à voir, ou des plans déterminés d’avance, soit pour aller quelque part, soit pour faire quelque chose, discutaient leurs projets cent fois par jour ; et comme cette catégorie de passagers était très-bornée, et que le nombre de ceux qui n’avaient pas de but du tout était considérable, il se trouvait beaucoup plus d’auditeurs que d’orateurs. Ceux qui durant toute la traversée avait été malades allaient bien, et ceux qui avaient été bien allaient mieux encore. Un gentleman américain, de la première chambre, qui tout le temps était resté enveloppé de fourrure et de toile cirée, se montra tout à coup avec un grand chapeau noir, tout luisant ; il veillait attentivement sur une très-petite valise de couleur claire contenant ses habits, son linge, ses brosses, ses ustensiles de barbe, ses livres, ses bijoux et autre bagage. Il marchait aussi les mains enfoncées dans ses poches et arpentait le pont avec les narines dilatées, comme pour humer d’avance l’air de la liberté, qui donne la mort aux tyrans et que les esclaves ne sont pas dignes de respirer jamais. Un gentleman anglais, qu’on soupçonnait fortement d’avoir quitté précipitamment une maison de banque en emportant la caisse, y compris la clef, donnait cours à son éloquence au sujet des droits de l’homme, et il ne cessait plus de fredonner l’hymne de la Marseillaise. En un mot, une profonde émotion s’était communiquée à tout le vaisseau : car la terre d’Amérique était près d’eux, si près que, par une nuit étoilée, on prit un pilote à bord, et qu’au bout de quelques heures, vers le matin, ils attendaient un steam-boat qui devait transporter au port les passagers.

L’aurore venait de se lever. Le vaisseau rangea le quai une heure et plus. Pendant ce temps, ses chauffeurs furent l’objet d’un intérêt et d’une curiosité pour le moins aussi grands que s’ils avaient été autant d’anges bons ou mauvais. Après quoi, le Screw se débarrassa de toute sa cargaison vivante. Parmi les passagers qui descendirent, se trouvaient Mark, qui continuait de protéger son amie avec ses trois enfants, et Martin, qui avait revêtu son costume ordinaire, mais qui avait jeté par-dessus un vieux manteau sali, jusqu’au moment où il serait à jamais séparé du dernier de ses compagnons de voyage.

Le steamer, qui, avec sa machine sur le pont, chaque fois qu’il allongeait ses grandes jambes minces, avait l’air d’un insecte vu au microscope ou de quelque monstre antédiluvien, entra à pleine vitesse dans une magnifique baie : aussitôt les passagers purent apercevoir des hauteurs, puis des îles, puis une ville qui s’étendait sans limites sur un terrain plat.

« C’est donc là, dit M. Tapley portant au loin son regard, la terre de la liberté ! n’est-ce pas ?… Très-bien. J’en suis charmé. Toute terre me paraîtra bonne après une telle quantité d’eau ! »

Chapitre XVI. Martin quitte le noble et fin voilier américain le Screw, et débarque dans le port de New-York, aux États-Unis. – Il fait quelques connaissances et dîne dans une pension bourgeoise. – Détails sur ces événements. §

Il y avait une légère émotion sur le bord même de cette terre de liberté ; car, la veille, on avait procédé à l’élection d’un alderman, et, comme une circonstance aussi émouvante ne saurait manquer d’exciter les passions, il avait paru nécessaire aux amis du candidat désappointé d’assurer les grands principes de la pureté des élections et de l’indépendance de l’opinion en cassant quelques jambes et quelques bras et, de plus, en poursuivant à travers les rues un malencontreux gentleman avec l’intention de lui fendre le nez. Ces aimables petites quintes de la fantaisie populaire n’étaient pas en elles mêmes choses assez neuve pour laisser grande trace au bout des vingt-quatre heures ; mais ce qui les ravivait et leur donnait une nouvelle notoriété, c’étaient les cris des vendeurs de journaux, qui non-seulement proclamaient ces faits avec des clameurs perçantes dans tous les quartiers hauts et bas de la ville, dans les débarcadères et sur les vaisseaux, mais encore sur le pont et jusque dans les cabines du steam-boat qui, avant même d’avoir touché le rivage, fut littéralement pris à l’abordage et envahi par une légion de ces jeunes citoyens.

« Voilà, messieurs, criait l’un, le New-York-Sewer d’aujourd’hui ! Voilà le New-York-Stabber d’aujourd’hui. Voilà le New-York-Family-Spy ! Voilà le New-York-Private-Listener ! Voilà le New-York-Peeper ! Voilà le New-York-Plunderer ! Voilà le New-York-Keyhole-Reporter ! Voilà le New-York-Rowdy-Journal ! Voilà tous les journaux de New-York ! Voilà les détails circonstanciés du mouvement patriotique d’hier, dans lequel les whigs ont été si bien brossés ; voilà l’affaire du vol avec effraction commis dans l’Alabama ; voilà l’intéressant récit d’un duel qui a eu lieu dans l’Arkansas à coups de couteau ; avec toutes les nouvelles politiques, commerciales et fashionables !… Voilà !… voilà !… voilà les journaux ! qui veut des journaux ?

– Voilà le Sewer ! criait un autre. Voilà le Sewer ! le Sewer d’aujourd’hui !… tirage à douze mille numéros avec le meilleur bulletin des marchés et toutes les nouvelles maritimes, quatre pleines colonnes de correspondance de l’intérieur ; avec un récit complet et détaillé du bal donné la nuit dernière par mistress White, où toutes les beauté et la fashion de New-York étaient réunies, et, de plus, des détails particuliers donnés spécialement pour le Sewer sur la vie privée des dames qui se trouvaient là !… Voilà le Sewer ! Voilà quelques exemplaires des douze mille numéros quotidiens du New-York-Sewer !… Voilà les révélations du Sewer sur la clique de Wall-Street ; voilà les révélations du Sewer sur la clique de Washington ; voilà le récit publié exclusivement par le Sewer d’un acte flagrant d’indécence commis par le secrétaire d’État quand il n’était âgé que de huit ans ; récit qui a été obtenu, à grands frais, de sa propre nourrice. Voilà le Sewer ! Voilà le New-York-Sewer, tiré à douze mille, avec une pleine colonne destinée à démasquer certains New-Yorkers dont vous trouverez ici les noms imprimés ! Voilà l’article du Sewer sur le juge qui l’a cité avant-hier pour fait de diffamation, et le tribut de reconnaissance du Sewer envers les jurés indépendants qui l’ont acquitté, ainsi que le compte établi par le Sewer de ce qui les attendait, s’ils l’avaient condamné !… Voilà le Sewer ! voilà le Sewer ! voilà le Sewer vigilant, toujours sur le qui-vive ; le premier journal des États-Unis ; il en est à son numéro douze mille, et l’on tire encore. Voilà le New-York-Sewer !

C’est par ses moyens éclairés, dit une voix presque à l’oreille de Martin, que les passions bouillantes de mon pays se donnent satisfaction. »

Martin se retourna involontairement et aperçut, tout près de lui, un gentleman blême, ayant les joues creuses, les cheveux noirs, de petits yeux clignotants, et laissant voir dans cette partie de son visage une étrange expression qui n’était ni plaisante ni sévère, mais qui, au premier aspect, pouvait être prise indifféremment pour l’un ou pour l’autre. Il eût été difficile, même en y regardant à deux fois, d’assigner à cette expression une définition plus exacte que celle d’un mélange de finesse vulgaire et de moquerie. Ce gentleman, pour se donner un air d’importance, portait un chapeau à larges bords, et tenait ses bras croisés pour mieux faire ressortir la gravité de son maintien. Il était vêtu d’un pardessus bleu un peu mesquin, qui lui descendait presque jusqu’à la cheville, d’un pantalon court, à jambes flottantes, de même nuance, enfin, d’un gilet fané, en peau de chamois, à travers lequel un jabot de chemise sale faisait tout ce qu’il pouvait pour se mettre en évidence, jaloux de faire reconnaître l’égalité de ses droits civils avec les autres parties de son costume, et de maintenir pour son propre compte une déclaration d’indépendance. Ses pieds, d’une grandeur démesurée, étaient nonchalamment croisés, pendant qu’il était à moitié appuyé, à moitié assis sur le rebord du steam-boat ; et sa grosse canne, garnie à une de ses extrémités d’un grand bout de fer et à l’autre d’une forte pomme de métal, pendait à son poignet par un cordon orné d’un gland. Ainsi affublé, ainsi plongé dans un air de gravité profonde, il contracta tout ensemble le coin droit de sa bouche et son œil droit en répétant :

« C’est par ces moyens éclairés que les passions bouillantes de mon pays se donnent satisfaction. »

Comme il regardait positivement Martin et qu’il n’y avait là que lui, le jeune homme inclina la tête en disant :

« Vous voulez faire allusion à… ?

– Au palladium de la liberté rationnelle chez nous, monsieur, et à la terreur de la tyrannie étrangère au dehors. »

Ce disant, le gentleman montrait du bout de sa canne un vendeur de journaux qui était borgne et extraordinairement sale. Il continua ainsi :

« Je fais allusion, monsieur, à ce qui cause l’envie du monde entier ; je fais allusion au peuple qui marche à la tête de la civilisation humaine. Permettez-moi de vous demander, monsieur, dit-il encore en posant lourdement sur le pont le bout de sa canne ferrée, de l’air d’un homme avec lequel il ne ferait pas bon badiner, comment trouvez-vous mon pays ?

– Je ne suis pas encore bien préparé à répondre en ce moment à votre question, dit Martin, vu que je ne suis pas encore débarqué.

– Vous avez raison, monsieur ; je suis sûr que vous n’étiez pas préparé à voir des signes de prospérité nationale comme ceux qui sont là sous vos yeux ? »

Il lui montra les vaisseaux amarrés dans les débarcadères ; et alors il décrivit une espèce de moulinet avec son bâton, comme s’il voulait du même coup embrasser dans cette observation l’air et l’Océan.

« Ma foi ! dit Martin, je ne sais pas, j’ignorais. Oui. Je pense que vous avez raison. »

Le gentleman lui lança un regard malin en lui disant qu’il aimait sa politique.

« Il est naturel, ajouta-t-il, et en ma qualité de philosophe il ne m’est pas moins agréable d’observer les préjugés de l’esprit humain. »

Puis se tournant tout à fait vers Martin et appuyant son menton sur la pomme de sa canne, il lui dit encore :

« Vous avez, à ce que je vois, apporté ici votre tribut ordinaire de bassesse et de misère, d’ignorance et de crime, pour les jeter dans le sein de la grande République. Très-bien, monsieur ; qu’on nous en apporte de pleines cargaisons de la vieille patrie. Quand le vaisseau est au moment de couler bas, on dit que les rats déménagent. À mon sens, il y a beaucoup de vrai dans cette observation.

– Le vieux vaisseau restera à flot un an ou deux encore pour le moins, » répondit Martin avec un sourire provoqué en partie par les paroles, en partie par la prononciation même du gentleman, car elle était assez étrange ; par exemple, il accentuait avec énergie tous les mots courts et monosyllabiques, et laissait les autres devenir ce qu’ils pouvaient : comme s’il pensait que les mots plus longs étaient bien assez grands pour aller tout seuls, tandis que les petits avaient besoin qu’on ne les lâchât pas d’un moment.

« Le poëte, dit-il, monsieur, appelle l’Espérance la nourrice du jeune Désir. »

Martin répondit qu’en effet il avait entendu dire que la vertu cardinale en question servait parfois à ces fonctions domestiques.

« Dans le cas présent, monsieur, dit le gentleman, vous verrez qu’elle n’élèvera point son enfant.

– On verra avec le temps, » dit Martin.

Le gentleman hocha gravement la tête et demanda :

« Quel est votre nom, monsieur ? »

Martin se nomma.

« Votre âge, monsieur ? »

Martin dit son âge.

« Votre profession, monsieur ? »

Martin le satisfit également sur ce sujet.

« Quels sont vos projets, monsieur ? demanda le gentleman.

– En vérité, dit en riant Martin, je serais bien embarrassé de m’expliquer à cet égard, car je n’en sais rien moi-même.

– Non ? s’écria le gentleman.

– Non, » dit Martin.

Le gentleman mit sa canne sous son bras gauche et fit subir à Martin un examen plus approfondi, plus complet qu’il n’avait eu encore le loisir de le faire. Lorsqu’il eut achevé son examen, il étendit sa main droite, saisit en la secouant la main de Martin et dit :

« Je m’appelle le colonel Diver. Je suis l’éditeur du New-York-Rowdy Journal. »

Martin reçut cette confidence avec le degré de respect que semblait commander une communication aussi importante.

« Le New-York-Rowdy Journal, reprit le colonel, est, vous ne pouvez l’ignorer, monsieur, l’organe de l’aristocratie dans notre ville.

– Comment ! dit Martin, il y a une aristocratie dans votre ville ? De quoi se compose-t-elle donc ?

– De l’intelligence, monsieur, répliqua le colonel, de l’intelligence et de la vertu ; puis aussi de ce qui en est la conséquence nécessaire dans notre république, des dollars, monsieur. »

Martin fut charmé d’apprendre cela, bien persuadé que, si par l’intelligence et la vertu on était amené naturellement à acquérir des capitaux, il ne tarderait pas à devenir un grand capitaliste. Il allait exprimer le plaisir que lui causait cette bonne nouvelle, quand il fut interrompu par le capitaine du vaisseau. Celui-ci venait en ce moment serrer la main au colonel, et, voyant sur le pont un étranger bien mis (car Martin s’était débarrassé de son vieux manteau), il lui pressa les mains également. Ce fut un indicible soulagement pour Martin, qui, en dépit de la supériorité reconnue de l’Intelligence et de la Vertu dans cet heureux pays, eût été profondément mortifié de paraître aux yeux du colonel Diver sous les misérables dehors d’un passager de la chambre d’arrière.

« Eh bien ! capitaine ? dit le colonel.

– Eh bien ! colonel ? s’écria le capitaine. Vous avez une mine magnifique. J’avais peine à vous reconnaître ; cependant c’est bien vous.

– Une bonne traversée, capitaine ? demanda le colonel, le prenant à part.

– Excellente ! Une fameuse traversée, si l’on considère le temps, dit ou plutôt chanta le capitaine, qui était un indigène pur sang de la Nouvelle-Angleterre.

– Vrai ? dit le colonel.

– Excellente en vérité, monsieur, dit le capitaine. Je viens d’envoyer un mousse à votre bureau avec la liste des passagers, colonel.

– Vous n’avez peut-être pas à votre disposition un autre mousse ? dit le colonel d’un ton presque sévère.

– Oh ! que si fait. Je peux vous en donner une douzaine, si vous en avez besoin, colonel.

– Il ne m’en faudrait qu’un, un peu fort, pour porter à mon bureau une douzaine de bouteilles de vin de Champagne, fit observer le colonel d’un air rêveur. Vous avez rudement marché ?

– Oui, je vous en réponds.

– C’est si près ! vous savez, observa le colonel. Je suis bien aise que vous ayez fait cette traversée-là rondement, capitaine !… Si vous n’avez pas de grandes bouteilles, n’importe. Le mousse pourra aussi bien porter le tout en vingt-quatre pintes ; il en sera quitte pour faire deux fois la course. Ah ! ah ! voilà ce qui s’appelle une fameuse traversée, capitaine !

– Une traversée dont on parlera longtemps, répondit le patron.

– Je vous fais compliment de votre succès, capitaine… Vous pourriez me prêter en même temps un tire-bouchon et une demi-douzaine de verres, s’il vous plaît. »

Puis se tournant vers Martin et exécutant à la surface du pont des arabesques avec sa canne, le colonel ajouta :

« Les éléments ont beau se coaliser contre ce noble bâtiment national le Screw, il n’en opère pas moins avec assurance sa traversée comme une flèche. »

Le capitaine, qui avait en ce moment même le Sewer en train de faire un lunch copieux dans une cabine, tandis que dans une autre, l’aimable Stabber buvait à tomber sous la table, prit cordialement congé de son ami le colonel, et se hâta d’aller préparer l’envoi de vin de Champagne, sachant bien (comme il en eut la preuve plus tard) que, s’il manquait à se concilier les bonnes grâces de l’éditeur du Rowdy Journal, ce potentat n’attendrait pas jusqu’au lendemain pour le dénoncer au blâme public, lui et son journal, en lettres capitales, et que probablement même il comprendrait dans la même attaque la mémoire de sa mère, dont la mort ne remontait guère à plus d’une vingtaine d’années.

Le colonel était resté seul avec Martin. Voyant le jeune homme prêt à descendre, il l’arrêta et lui offrit, en considération de son titre d’Anglais, de lui faire voir la ville et de le présenter, si tel était son désir, dans une bonne pension bourgeoise. Mais avant tout, dit-il, j’espère que vous me ferez l’honneur de m’accompagner au bureau du Rowdy Journal, pour y partager une bouteille d’un vin de Champagne que je tire directement de France.

Cette offre était si gracieuse, si hospitalière, que Martin s’empressa d’y acquiescer, quoiqu’il fût encore bien matin. Ayant donc donné ordre à Mark, qui était fort occupé de son amie, et des trois enfants de cette pauvre femme, d’aller attendre ses instructions ultérieures au bureau du Rowdy Journal, dès qu’il en aurait fini avec cette famille et se serait débarrassé des bagages, Martin mit pied à terre et accompagna sur le quai son nouvel ami.

Ils passèrent non sans peine à travers la triste foule d’émigrants qui encombraient le débarcadère : ces malheureux, entassés autour de leurs lits et de leurs bagages avec le sol nu sous les pieds et le ciel nu sur la tête, ne connaissaient pas plus le pays que s’ils étaient d’une autre planète. Martin et le colonel suivirent d’abord quelque temps une rue animée, bordée d’un côté par le quai et des bâtiments amarrés, de l’autre par une longue file d’agences et de magasins en brique d’un rouge éclatant, ornés de plus d’écriteaux noirs avec des lettres blanches et de plus d’écriteaux blancs avec des lettres noires que Martin n’en avait jamais vu réunis de sa vie sur un espace cinquante fois plus considérable. Ils entrèrent ensuite dans une rue étroite, puis dans d’autres rues également étroites, jusqu’à ce qu’enfin ils s’arrêtèrent devant une maison sur laquelle on avait peint en grandes lettres : ROWDY JOURNAL.

Le colonel, qui avait marché tout le long du chemin en tenant la main dans le pli de son habit sur sa poitrine, en balançant de temps en temps sa tête à droite et à gauche et en enfonçant son chapeau sur ses deux oreilles, comme un homme fatigué du sentiment de sa propre grandeur, mena Martin par un escalier sombre et sale jusqu’à une chambre de même nature, tout en désordre, toute jonchée de méchants bouts de journaux et d’autres débris chiffonnés d’épreuves et de manuscrits. Derrière une vieille table à écrire toute vermoulue était assis un individu avec un trognon de plume entre les dents et une paire de grands ciseaux à la main droite ; il était en train de tailler et de rogner un régiment de Rowdy Journals. Sa tournure était si grotesque, que Martin eut quelque peine à conserver son sérieux, bien qu’il sût que le colonel Diver l’observait de près.

L’individu qui était donc à tailler et rogner avec ses ciseaux les Rowdy Journals était un tout petit gentleman qui avait l’air extrêmement jeune, la figure couverte d’une pâleur maladive, causée en partie peut-être par l’activité de sa pensée, mais l’usage immodéré du tabac y était certainement aussi pour quelque chose : car, en ce moment même, il chiquait avec énergie. Il portait son col de chemise rabattu sur un ruban noir, et ses cheveux longs (méchante touffe de filasse) n’étaient pas seulement lissés avec une belle raie sur le front ; pour ne rien lui laisser perdre de sa physionomie poétique, il se les était fait épiler par places, afin qu’on pût faire honneur à son intelligence du développement de ses bosses frontales, quand ce n’étaient que des boursouflures de la peau dénudée : son nez appartenait à cet ordre d’architecture que l’envie humaine appelle « retroussé ; » le sien, en effet, se dressait à son extrémité avec une sorte de défi dédaigneux. Sur la lèvre supérieure de ce jeune gentleman, il y avait comme l’ombre d’un duvet roux ; mais c’était si peu, si peu de chose, que, même avec la meilleure volonté du monde, on y eût vu plutôt une trace récente de pain d’épice qu’une sérieuse promesse de moustache, espérance d’ailleurs que son âge si tendre en apparence aurait pu faire paraître présomptueuse. Il était actionné à sa besogne, et, chaque fois qu’il ouvrait sa grande paire de ciseaux, il faisait avec ses mâchoires un mouvement analogue qui lui donnait un air formidable.

Martin ne fut pas longtemps sans se dire que ce devait être le fils du colonel Diver, l’espérance de la famille, la future colonne du Rowdy Journal, et déjà il ouvrait la bouche pour dire que c’était sans doute le petit garçon du colonel, et qu’il n’y avait rien de plus drôle que de le voir jouer au rédacteur dans toute la sérieuse ingénuité de l’enfance, quand le colonel l’interrompit vivement pour lui dire :

« Mon rédacteur de la guerre, monsieur !… M. Jefferson Brick ! »

Martin ne put s’empêcher de tressaillir à cette déclaration inattendue, comme aussi en songeant à l’erreur irréparable qu’il avait été sur le point de commettre.

M. Brick parut satisfait de l’impression qu’il avait produite sur l’étranger ; il lui serra les mains avec un air de protection destiné à le rassurer et à lui apprendre qu’il n’avait rien à craindre, et que lui (Brick) n’avait nulle intention de lui faire du mal.

« Vous avez entendu parler de Jefferson Brick, à ce que je vois, monsieur ? demanda le colonel en souriant. L’Angleterre a entendu parler de Jefferson Brick. L’Europe a entendu parler de Jefferson Brick. Attendez, quand avez-vous quitté l’Angleterre, monsieur ?

– Il y a cinq semaines environ, dit Martin.

– Cinq semaines environ, » répéta le colonel en réfléchissant.

Il s’assit sur la table et balança ses jambes.

« Maintenant, permettez-moi de vous demander, monsieur, lequel, avant cette époque, des articles de M. Brick avait été le plus désagréable au parlement britannique et à la court de Saint-James.

– Sur ma parole, murmura Martin, je…

– J’ai quelque raison, monsieur, interrompit le colonel, de savoir que les cercles aristocratiques de votre pays tremblent au nom de Jefferson Brick. J’aimerais, monsieur, à apprendre de votre bouche lequel de ses arguments a atteint du coup le plus mortel…

– Les cent têtes de l’Hydre de la Corruption qui rampent aujourd’hui dans la poussière, sous la lance de la Raison, et qui vomissent jusqu’à la voûte céleste, au-dessus de nos têtes, leur jet de sang abhorré, dit M. Brick qui, pour citer son dernier article, commença par mettre sur sa tête une petite casquette de drap bleu garnie d’une visière de cuir verni.

– Les libations de la liberté, Brick… commença le colonel.

– Doivent quelquefois se faire avec un verre de sang, » cria Brick.

Et en disant « sang, » il imprima un mouvement marqué au ressort de ses grands ciseaux, comme si les ciseaux avaient répondu « sang » pour montrer qu’ils partageaient complètement son opinion. Après cela, le colonel et son rédacteur s’arrêtèrent, attendant une réponse, et regardèrent Martin.

« Sur mon honneur, dit ce dernier qui, pendant ce temps, avait repris tout son sang-froid habituel, je ne saurais vous donner aucune information satisfaisante sur ce que vous me demandez ; car la vérité est que je…

– Arrêtez ! cria le colonel, jetant un regard farouche à son rédacteur de la guerre et secouant sa tête après chaque phrase. La vérité est que vous n’avez jamais entendu parler de Jefferson Brick, monsieur ; que vous n’avez jamais lu Jefferson Brick, monsieur ; que vous n’avez jamais vu le Rowdy Journal, monsieur ; que vous ne vous doutiez pas, monsieur, de sa haute influence sur les cabinets de l’Europe. N’est-ce pas ?

– C’est précisément ce que j’allais vous dire, répondit Martin.

– Contenez-vous, Jefferson, dit gravement le colonel. Ne bougez pas !… Oh ! les Européens !… Allons ! là-dessus prenons un verre de vin ! »

Ce disant, il descendit de la table et alla tirer d’un panier derrière la porte une bouteille de vin de Champagne et trois verres.

« Monsieur Jefferson Brick, dit le colonel, remplissant son verre et celui de Martin, et poussant la bouteille vers l’autre gentleman, veuillez nous faire un petit discours.

– Bien, monsieur, s’écria le rédacteur de la guerre ; puisque vous me faites un appel, je vais vous faire raison. Je porte un toast, monsieur, au Rowdy Journal et à ses frères ; à ce puits de la Vérité, dont les eaux peuvent être noires, parce qu’elles sont composées d’encre d’imprimerie, mais n’en sont pas moins assez limpides pour former à mon pays un miroir où il peut voir distinctement le reflet de sa Destinée.

– Écoutez, écoutez ! cria le colonel en extase. Vous voyez qu’il ne manque pas, monsieur, d’images fleuries dans le langage de mon ami ?

– Comment donc ! mais il y en a beaucoup, dit Martin.

– Voilà, monsieur, le Rowdy d’aujourd’hui, le journal du jour, dit le colonel, tendant à Martin un papier. Vous y trouverez Jefferson Brick à son poste accoutumé, à l’avant-garde de la civilisation humaine et de la pureté des mœurs. »

En même temps le colonel s’était assis de nouveau sur la table. M. Brick prit également place de la même façon sur le même meuble, et ils se mirent à boire un peu bien. Ils regardaient fréquemment Martin, tandis qu’il lisait le journal, puis échangeaient entre eux un clin d’œil. Quand Martin eut achevé sa lecture, pendant que les deux gentlemen achevaient leur deuxième bouteille, le colonel lui demanda ce qu’il disait de ça.

« Mais c’est horriblement personnel, » dit Martin.

Cette observation parut flatter sensiblement le colonel.

« Je l’espère parbleu bien ! dit-il.

– Ici, dit M. Jefferson Brick, nous jouissons d’une indépendance complète. Nous faisons ce que nous voulons.

– Si j’en juge par cet échantillon, répliqua Martin, il doit y avoir ici quelques milliers d’hommes qui font de l’indépendance à rebours et souffrent exactement le contraire de ce qu’ils voudraient.

– Eh bien ! dit le colonel, ils cèdent à la volonté toute puissante de l’Instituteur populaire ; il y en a bien quelques uns par-ci par-là qui regimbent ; mais, en général, nous avons barres sur la vie privée comme sur la vie publique de nos concitoyens. C’est une quasi-institution de notre heureuse patrie, comme par exemple…

– Oui, par exemple, l’esclavage des noirs, souffla M. Brick.

– Par… faitement juste, fit le colonel.

– Pardon ! dit Martin avec une certaine hésitation, puis-je me hasarder à vous demander, d’après un fait que je remarque dans votre journal, s’il arrive souvent à l’Instituteur populaire… (Je me trouve un peu embarrassé pour exprimer ma pensée sans vous offenser), s’il lui arrive souvent de commettre des faux ? de forger, par exemple, des lettres, poursuivit-il, car il vit que le colonel était aussi calme et aussi à son aise que s’il s’agissait d’un compliment, et d’affirmer de la manière la plus solennelle qu’elles ont été écrites à des dates récentes par des hommes existants ?

– Très-bien ! dit-il ; cela arrive de temps en temps.

– Et le peuple qu’on instruit ainsi, que fait-il ? demanda Martin.

– Il les achète, » répondit le colonel.

M. Jefferson cracha et rit, le premier copieusement, le second finement.

« Il les achète par centaines de mille, reprit le colonel. Nous sommes une nation entreprenante, et nous savons apprécier ce caractère-là chez les autres.

– Ainsi, de faire un faux, vous appelez cela, en Amérique, avoir l’esprit entreprenant ? demanda Martin.

– Certainement, dit le colonel. Le genre américain comprend une foule d’excellentes choses auxquelles vous donnez d’autres noms. Mais vous ne pouvez pas vous y faire en Europe, et nous, nous y sommes faits.

– Oui, pensa Martin, cela n’est que trop vrai, et vous n’êtes guère gênés dans vos actions par vos scrupules.

– Dans tous les cas, dit le colonel, se baissant pour ranger dans un coin la troisième bouteille vide à côté des deux premières, quel que soit le nom que nous donnions à la chose, je suppose, si c’est un faux, que ce n’est pas l’Amérique qui en a l’étrenne, monsieur.

– Je suppose que non, répliqua Martin.

– Ni pour tous les autres exercices qu’elle peut donner à son esprit entreprenant, je présume…

– Je ne le crois pas non plus.

– Eh bien, dit le colonel, alors tout cela est venu de notre ci-devant patrie, et c’est à notre ci-devant patrie et non à la nouvelle que remonte le blâme, voilà tout ! À présent, si M. Jefferson Brick et vous, monsieur, vous voulez bien filer ; je vais passer le dernier pour fermer la porte. »

C’était un signal de départ clair et net : il n’y avait pas moyen de s’y tromper. Martin se mit donc en devoir de descendre l’escalier, à la suite du rédacteur de la guerre, qui ouvrait majestueusement la marche. Le colonel les suivait. Ils quittèrent le bureau du Rowdy Journal, et reprirent les rues. Martin, en route, ne savait pas trop s’il ne devait pas donner des coups de pied dans le derrière au colonel, pour avoir eu l’audace de lui adresser la parole sans le connaître. Il ne pouvait pas croire que son établissement et lui fussent bien, en effet, au nombre des institutions estimées de cette terre régénérée.

Ce qu’il y avait de certain, c’est que le colonel Diver, à l’abri derrière sa position solide et son intelligence parfaite de l’opinion publique, s’inquiétait fort peu de ce que Martin ou tout autre pouvait penser de lui. Sa marchandise, hautement épicée, était mise en vente et elle se vendait ; ses milliers de lecteurs n’avaient pas plus le droit de rejeter sur lui le plaisir qu’ils trouvaient à cette fange, qu’un glouton d’imputer à son cuisinier la responsabilité des excès de sa brutalité. Rien n’eût plus charmé le colonel que de s’entendre dire qu’un homme comme lui ne pourrait pas impunément se pavaner comme il faisait par les rues de toute autre ville du monde : car la seule conclusion qu’il en eût tirée, c’eût été la certitude logique que son genre de commerce était parfaitement d’accord avec le goût dominant, et qu’il représentait, avec une exactitude fidèle, le type national américain.

Ils suivirent, l’espace d’un mille ou deux, une belle rue que le colonel dit s’appeler Broadway, et qui, au dire de M. Jefferson Brick, « enfonçait toutes les rues de l’univers. » Tournant enfin par une des nombreuses rues qui partaient de cette artère principale, ils s’arrêtèrent devant une maison d’un extérieur plus que simple, où il y avait à chaque fenêtre une persienne. Quelques marches conduisaient à une porte d’entrée peinte en vert ; de chaque côté, la grille était décorée d’un ornement blanc qui ressemblait à un ananas pétrifié ; au-dessus du marteau se trouvait une petite plaque oblongue de même métal, portant gravée de nom de PAWKINS. Quatre porcs rôdaient par là, regardant en bas du côté des cuisines du sous-sol.

Le colonel heurta à la porte de l’air d’un habitué de la maison. Une servante irlandaise passa sa tête à l’une des fenêtres d’en haut pour voir qui frappait. Tandis qu’elle descendait l’escalier, les pourceaux furent rejoints par deux ou trois de leurs amis qui débouchaient de la rue voisine, et tous, de compagnie, se vautrèrent sans façon dans le ruisseau.

« Le major est-il à la maison ? demanda le colonel en entrant.

– Est-ce le maître, monsieur ? répliqua la servante avec une hésitation qui semblait indiquer qu’il y avait dans l’établissement une provision de majors.

– Le maître !… répéta le colonel Diver, s’arrêtant brusquement et se tournant vers son rédacteur de la guerre.

– Oh ! voilà bien les dégradantes institutions de l’empire britannique, colonel, dit Jefferson Brick. Le maître !…

– Quel mal voyez-vous donc à cela ? demanda Martin.

– Plût à Dieu qu’on n’entendit jamais prononcer ce mot-là dans notre pays ! dit Jefferson Brick ; voilà tout. Il n’y a qu’une domestique dégradée, aussi étrangère que celle-ci aux bienfaits de notre forme de gouvernement, pour oser l’employer. Il n’existe pas de maître chez nous.

– Tout le monde y est donc propriétaire ? » demanda Martin.

M. Jefferson Brick, sans faire de réponse, suivit les pas du propriétaire du Rowdy Journal. Martin en fit autant, se disant que peut-être les fiers et indépendants citoyens qui, dans leur élévation morale, reconnaissaient le colonel pour leur maître, rendraient un plus digne hommage à la déesse de la Liberté en passant leurs nuits couchés sur le poêle d’un serf russe.

Le colonel pénétra dans une salle située au rez-de-chaussée, sur le derrière de la maison, salle bien éclairée et de vastes dimensions, mais on ne peut pas plus dépourvue de tout confort. Il ne s’y trouvait rien que les quatre murs froids et blancs et le plafond, un misérable tapis, une grande table à manger toute délabrée et atteignant de bout en bout les extrémités de la salle, et enfin une étonnante collection de chaises à fond de canne. À l’extrémité de cette salle de festin était un poêle muni de chaque côté d’un grand crachoir en cuivre ; ce poêle se composait de trois tuyaux de tôle montés sur un garde-feu et reliés ensemble à la manière des deux frères siamois. Devant ce calorifère d’un nouveau genre, se balançait sur une chaise à bascule un gentleman de haute taille, ayant son chapeau sur la tête ; il s’amusait à cracher alternativement dans le crachoir de droite et le crachoir de gauche, puis recommençait à se bercer de la même façon. Un domestique nègre, en veste d’un blanc douteux, était activement occupé à poser sur la table deux longues files de couteaux et de fourchettes, séparées de distance en distance par des cruchons pleins d’eau, et, en faisant le tour de cette table appétissante, il rajustait avec ses doigts sales la nappe plus sale encore qui était toute de travers, telle qu’on l’avait laissée au déjeuner. Le poêle rendait l’atmosphère de la chambre très-chaude et suffocante ; mais si l’on y joint l’odeur nauséabonde de potage qu’exhalait la cuisine et celle des débris de tabac qui se trouvaient dans les crachoirs en question, il n’y avait pas moyen d’y tenir, pour un étranger.

Le gentleman assis dans la chaise à bascule avait le dos tourné, et était d’ailleurs si absorbé par son délassement intellectuel, qu’il ne s’aperçut pas de l’entrée des nouveaux venus, jusqu’au moment où le colonel, s’étant approché du poêle, lança, par sa part personnelle, le denier de la veuve dans le crachoir, précisément au moment où le major, car c’était le major, se penchait pour en faire autant. Le major Pawkins suspendit son offrande, releva la tête et dit, avec un air tout particulier de calme et de fatigue, comme un homme qui a été sur pied toute la nuit (le même air que Martin avait du reste observé déjà chez le colonel et chez M. Jefferson Brick) :

« Eh bien ! colonel ?

– Major, répondit celui-ci, voici un gentleman nouvellement débarqué d’Angleterre, qui est décidé à se loger chez vous, si les conditions de prix lui conviennent. »

Le major serra la main de Martin sans faire mouvoir un seul muscle de son visage.

« Je suis bien aise de vous voir, monsieur, dit-il ; vous vous portez bien, j’espère ?

– Jamais je ne me suis mieux porté, dit Martin.

– Et jamais, répliqua le major, vous n’aurez eu pour cela d’occasion plus favorable. Vous allez voir le soleil dans ce pays-ci.

– Mais je crois me rappeler que je l’ai vu briller quelquefois dans mon pays, dit Martin avec un sourire.

– Je ne crois pas, » repartit le major.

Il prononça ces mots avec un accent d’indifférence stoïque, mais cependant sur un ton de fermeté qui ne permettait aucune contradiction à cet égard. La question ainsi réglée, il mit son chapeau un peu de côté, afin de se gratter plus commodément la tête, et salua M. Jefferson Brick d’un signe nonchalant.

Le major Pawkins (gentleman originaire de Pensylvanie), se distinguait par un vaste crâne et un front jaune très-protubérant ; grâce à ces avantages, le major passait dans les tavernes et autres lieux de même espèce pour un homme d’une intelligence énorme. Ce n’était que plus tard qu’on s’apercevait, à son regard hébété et à son allure pesante, que c’était un de ces hommes qui, à parler au figuré, ont besoin de beaucoup de place pour se retourner ; mais dans son commerce des produits de son intelligence, il avait l’habitude invariable de mettre en étalage tout son fonds (et peut-être plus), ce qui ne manquait jamais son effet sur la clique de ses admirateurs. Probablement c’est comme cela aussi qu’il avait conquis l’estime de M. Jefferson Brick, qui saisit un moment favorable pour murmurer à l’oreille de Martin :

« Un des hommes les plus remarquables de notre pays, monsieur. »

Il ne faut pas supposer, toutefois, que le seul titre du major à une large part de sympathie et de considération consistât à mettre constamment en étalage sur le marché ses hautes facultés à vendre ou à louer. C’était, de plus, un grand politique, et il avait réduit son symbole à un article de foi dans toutes les affaires publiques où se trouvaient mêlés l’honneur et l’intérêt de son pays ; c’était celui-ci : « Passez-moi l’éponge là-dessus, et recommencez comme si de rien n’était. » Cette maxime avait fait de lui un patriote. En affaires de commerce, c’était aussi un hardi spéculateur ; pour parler plus explicitement, il possédait un génie très-distingué pour l’escroquerie, et il n’y avait pas de citoyen éminent dans l’Union qui pût se vanter de lui en remontrer pour faire sauter une banque, négocier un emprunt ou former une compagnie d’agiotage sur les terrains, c’est-à-dire pour faire fondre la ruine, la peste et la mort, sur des centaines de familles. Ces talents lui avaient fait la réputation d’un négociant admirable. Il était capable de flâner dans une salle de cabaret douze heures de suite à discuter les intérêts de la nation, et tout ce temps-là de dire un tas de sottises sans queue ni tête, de mâcher plus de tabac, de fumer plus de cigares, de boire plus de rum-toddy14, plus de mint-julep15, plus de gin-slint16 et de cocktail17 qu’aucun autre gentleman de sa connaissance. Cette capacité avait fait de lui un orateur et un favori du peuple. En un mot, le major était ce qu’on appelle dans le pays un homme d’avenir, un caractère populaire, et il était en passe d’être envoyé par les radicaux à la chambre des représentants de New-York, si ce n’est même à Washington. Mais, comme la prospérité particulière d’un citoyen ne marche pas toujours d’accord avec son dévouement patriotique aux affaires publiques, et comme les opérations frauduleuses ont aussi des hauts et des bas, le major n’était pas toujours très-huppé. C’est ce qui faisait qu’en ce moment Mme Pawkins tenait une pension bourgeoise, et que le major Pawkins mangeait le fonds de son épouse, en attendant mieux.

« Vous êtes venu visiter notre pays, monsieur, dit le major, à une époque de grande crise commerciale.

– De crise alarmante, dit le colonel.

– À une époque de stagnation sans précédent, dit M. Jefferson Brick.

– Cette nouvelle m’afflige, dit Martin ; mais j’espère que cet état de choses ne durera pas. »

Martin ne connaissait point l’Amérique ; sinon, il eût su parfaitement que, s’il fallait en croire l’un après l’autre tous ses citoyens sur parole, les affaires y sont toujours en baisse, toujours en stagnation, toujours à l’état de crise alarmante et jamais autrement ; tandis qu’en masse ils sont toujours prêts à vous jurer sur l’Évangile, à toute heure de jour ou de nuit, que l’Amérique est la plus florissante, la plus prospère de toutes les contrées du globe habitable.

« J’espère que cet état de choses ne durera pas, dit Martin.

– Oh ! répondit le major, je pense bien que, d’une manière ou d’une autre, il faudra que nous sortions de là et qu’enfin nous marchions comme il faut.

– Nous sommes pleins d’élasticité, dit le Rowdy Journal.

– Nous sommes un jeune lion, dit M. Jefferson Brick.

– Nous avons en nous des principes vivifiants et énergiques, fit observer le major. Ah çà, colonel, est-ce que nous n’allons pas boire un peu d’absinthe avant le dîner ? »

Le colonel ayant accueilli cette proposition avec un grand empressement, le major Pawkins émit l’avis qu’on se rendît au cabaret voisin, qui, dit-il, n’était qu’à deux pas, au premier bloc18. Alors il engagea Martin à s’entendre avec mistress Pawkins pour les détails relatifs aux conditions de nourriture et de logement, et lui apprit qu’il aurait le plaisir de voir cette dame au dîner, qui ne tarderait pas à être prêt ; car on dînait à deux heures, et il était deux heures moins un quart. Ceci lui rappela que, si l’on voulait prendre l’absinthe, il n’y avait pas de temps à perdre ; aussi décampa-t-il sans plus de cérémonie : « Me suivra qui voudra ! »

Quand le major se leva de sa chaise à bascule devant le poêle, et troubla ainsi l’air chaud et la bonne odeur de soupe qui flottait sur le front de ses amis, le vieux tabac domina tellement tous les autres parfums, qu’il ne fut plus permis de douter que les vêtements de ce gentleman n’en fussent imbibés. Martin, en s’acheminant derrière lui vers le cabaret, ne put s’empêcher de penser que ce grand major si roide, avec sa nonchalance et son port langoureux, avait l’air lui-même de quelque vieux chicot de plante nicotine qu’il serait bon d’arracher du jardin public, dans l’intérêt de ce lieu réservé, pour le jeter sur le tas de fumier du coin.

Ils rencontrèrent au cabaret bien d’autres mauvaises herbes comme lui, dont la plupart, non moins altérées que crottées, étaient joliment à sec dans un sens, quoique bien rafraîchies dans un autre. De ce nombre était un gentleman qui, d’après ce que Martin put en savoir, par la conversation qui s’engagea pendant qu’on absorbait l’absinthe, allait partir dans l’après-midi pour une tournée d’affaires de six mois environ sur les frontières de l’ouest, et qui, en fait de bagage et d’équipement pour ce voyage, possédait uniquement un chapeau verni et une petite valise de cuir jaune, absolument semblables au chapeau et à la valise du gentleman qui était venu d’Angleterre par le Screw.

Ils s’en revenaient tout tranquillement ; Martin donnait le bras à M. Jefferson Brick, et devant eux marchaient côte à côte le major et le colonel, quand tout à coup, au moment où ils n’étaient plus qu’à la distance d’une ou deux maisons de la demeure du major, ils entendirent le bruit d’une cloche sonnée vigoureusement. Aussitôt que ce son eut frappé leurs oreilles, le colonel et le major s’élancèrent comme des fous, gravirent les degrés du perron et franchirent la porte qui était entrebâillée, tandis que M. Jefferson Brick, dégageant son bras de celui de Martin, se précipitait dans la même direction et disparaissait également.

« Bonté du ciel ! pensa Martin ; le feu est à la maison, c’est un signal d’alarme !… »

Mais il n’y avait ni feu, ni flamme, ni odeur de brûlé. Comme Martin restait indécis à la même place, trois autres gentlemen, dont les traits exprimaient aussi l’horreur et l’agitation, arrivèrent en tournant brusquement le coin de la rue, se heurtèrent sur les marches du perron, s’y disputèrent un instant le passage, et se précipitèrent dans la maison en un étrange pêle-mêle de bras et de jambes. Ne pouvant plus y tenir, Martin les suivit. Bien qu’il allât bon pas, il se vit poussé, jeté de côté et dépassé par deux autres gentlemen qui, dans leurs mouvements précipités, étaient évidemment exaspérés par la folie.

« Où est-ce ? cria Martin hors d’haleine à un nègre qu’il rencontra dans le couloir.

– Dans la salle à manger, monsieur. Le colonel avoir gardé à vous une chaise auprès de lui, monsieur.

– Une chaise !

– Pour le dîner, monsieur. »

Martin le regarda un moment et partit d’un fou rire, à quoi le nègre, dans sa bonne humeur et son désir de plaire, répondit si cordialement et de franc jeu, que ses dents blanches brillèrent comme un jet lumineux.

« Vous êtes le plus drôle de corps que j’aie jamais vu, dit Martin en lui frappant sur le dos, et il n’y a pas d’absinthe telle que vous pour me mettre en appétit. »

Après cette déclaration il entra dans la salle à manger, où il se glissa vers la chaise que le colonel avait réservée pour lui en la retournant et en appuyant le dossier sur la table. Ce gentleman était d’ailleurs en ce moment tout absorbé par le dîner.

La compagnie était nombreuse : dix-huit à vingt personnes environ, dont cinq ou six dames, serrées les unes contre les autres en une petite phalange. Tous les couteaux, toutes les fourchettes fonctionnaient à l’envi avec une activité effrayante ; à peine prononçait-on quelques paroles ; chacun semblait consommer de toutes ses forces pour son propre salut, comme si l’on s’attendait à éprouver les horreurs d’une famine d’ici au déjeuner du lendemain matin, et qu’il fût grand temps de satisfaire, à son corps défendant, la première loi de la nature. Le rôti de volaille, la principale pièce de résistance, car elle se composait d’une dinde au haut bout, d’une paire de canards au bas bout, et de deux poulets au milieu, disparut avec autant de rapidité que si chacun de ces volatiles avait fait usage de ses ailes pour s’envoler, par un effort désespéré, au fond d’un gosier humain. Les huîtres bouillies et marinées sortaient de leurs larges réservoirs pour passer par vingtaines dans la bouche de l’assemblée. L’huile et le vinaigre, le sel, le poivre et la moutarde, ne faisaient que paraître et disparaître. On vous avalait des concombres tout entiers d’un seul coup, sans seulement cligner de l’œil, comme si c’étaient des pâtes d’abricot. Des quantités énormes de mets indigestes fondaient comme la glace au soleil. C’était un spectacle solennel et terrible. On voyait des individus atteints de dyspepsie s’empiffrer jusqu’à la gorge ; les malheureux, ils croyaient se nourrir, mais ce n’était pas eux qu’il nourrissaient, c’étaient des myriades de cauchemars nocturnes qu’ils entretenaient à leur service, à beaux deniers comptants. Il y avait de grands secs avec leurs joues maigres et caves, qui n’étaient pas encore satisfaits d’avoir exterminé tant de plats substantiels, et qui attachaient sur la pâtisserie des regards avides. Ce que mistress Pawkins devait éprouver chaque jour au dîner, il n’y a pas de langage au monde pour le dire. Mistress Pawkins n’avait qu’une consolation : c’est que le dîner était bientôt expédié.

Le colonel, qui avait déjà fini son repas, tandis que Martin, ayant fait passer son assiette pour obtenir un morceau de dinde, en était encore à la première bouchée, demanda à son nouvel ami ce qu’il pensait des convives qui appartenaient aux diverses parties de l’Union, et s’il ne désirait pas connaître quelques détails sur leur compte.

« Apprenez-moi, je vous prie, dit Martin, quelle est cette petite jeune fille en face de nous, qui a l’air maladif et ouvre de grands yeux ronds. Je n’aperçois ici personne qui ait l’air d’être sa mère ou de veiller sur elle.

– Parlez-vous de la dame en bleu ? demanda le colonel d’un ton d’importance. C’est mistress Jefferson Brick, monsieur.

– Non, non, dit Martin ; je parle de cette petite fille, une espèce de petite poupée, là juste en face de nous.

– Fort bien, monsieur ! s’écria le colonel. C’est ça, c’est mistress Jefferson Brick. »

Martin attacha un regard fixe sur le colonel, qui n’avait pas du tout l’air de rire.

« Dieu me bénisse ! dit Martin, en ce cas, je suppose que nous allons avoir un de ces jours quelque petit Brick.

– Il y a déjà deux petits Brick, monsieur, » répondit le colonel.

La mère avait elle-même tellement l’air d’une enfant, que Martin ne put s’empêcher d’en faire l’observation.

« Oui, monsieur, répliqua le colonel ; mais il y a des institutions qui développent la nature humaine, tandis qu’il y en a d’autres qui la retardent. »

Il ajouta après un moment de silence :

« Jefferson Brick est un des hommes les plus remarquables de notre pays, monsieur ! »

Tout ceci fut dit à voix basse, car le remarquable gentleman dont il s’agissait était assis de l’autre côté auprès de Martin.

« Monsieur Brick, dit Martin se tournant vers lui, et lui adressant une question plutôt pour lier la conversation que pour l’intérêt que lui inspirait le sujet en lui-même, apprenez-moi, je vous prie, quel est ce… (il allait dire jeune, mais il jugea prudent de retenir cette épithète) quel est ce petit gentleman là-bas qui a le nez rouge.

– C’est le professeur Mullit, monsieur, répondit Jefferson.

– Puis-je vous demander de quoi il est professeur ?

– D’éducation, monsieur.

– Une espèce de maître d’école, sans doute ? hasarda Martin.

– C’est un homme de hautes facultés morales, monsieur, répondit le rédacteur de la guerre, un homme qui n’est pas doué de moyens ordinaires. Lors de la dernière élection pour la présidence, il se crut obligé de répudier et de dénoncer son père qui votait mal. Depuis, il a écrit quelques pamphlets vigoureux sous la signature de « Suturb, » ou « Brutus » à l’envers. C’est un des hommes les plus remarquables de notre pays, monsieur.

– En tout cas, pensa Martin, il paraît qu’il en pleut, des hommes remarquables, dans le pays. »

En poursuivant le cours de ses questions, Martin trouva qu’il n’y avait pas moins de quatre majors présents, deux colonels, un général et un capitaine, si bien qu’il ne put s’empêcher de penser que la milice américaine ne périrait pas faute d’officiers, et de se demander si c’est que ces officiers se commandaient les uns les autres, ou bien, sans cela, où diable on pouvait déterrer des soldats pour tout le monde. Il n’y avait pas là un individu qui n’eût un titre : car ceux qui n’avaient point conquis de grades militaires étaient au moins des docteurs, des professeurs ou des révérends. Trois gentlemen, secs et désagréables, étaient chargés de missions pour des États voisins ; l’un pour affaires d’argent, l’autre pour la politique, le troisième enfin pour propagande religieuse. Parmi les dames, il y avait mistress Pawkins, personne sèche, osseuse et silencieuse ; une vieille fille avec une figure à ressorts et des opinions bien tranchées sur les droits de la femme, dont elle avait donné des leçons publiques ; quant aux autres, elles étaient singulièrement dépourvues de tout trait caractéristique, à tel point que chacune d’elles eût pu changer de nature avec sa voisine sans que personne s’en aperçut. C’étaient, soit dit en passant, les seuls membres de la compagnie qui ne semblassent pas être du nombre des gens les plus remarquables du pays.

Quelques-uns des gentlemen se levèrent un à un et s’éloignèrent tout en avalant leur dernière bouchée ; généralement, ils s’arrêtaient une minute auprès du poêle, pour se rafraîchir la gorge aux crachoirs de métal. Cependant quelques personnes d’humeur plus sédentaire restèrent à table un bon quart d’heure encore, et ne se levèrent qu’au moment même où se levèrent les dames. Tout le monde alors se disposa à partir.

« Où va-t-on ? demanda tout bas Martin à M. Jefferson Brick.

– Chacun dans sa chambre, monsieur.

– Il n’y a donc pas de dessert, ni de conversation ? demanda Martin, qui n’eût pas été fâché de se donner un peu de bon temps après les fatigues de son long voyage.

– Nous sommes un peuple d’affaires, et nous n’avons pas de temps pour ça. »

Les dames défilèrent l’une après l’autre ; M. Jefferson Brick et les autres maris qui restaient, saluant légèrement leurs femmes à mesure qu’elles passaient devant eux, et se bornant à cette politesse sommaire. Martin pensa que ce n’était pas bien galant ; mais il garda pour lui son opinion quant à présent, impatient d’entendre pour son instruction la conversation de ces gentlemen affairés qui venaient de se grouper autour du poêle, comme si la retraite de l’autre sexe avait dégagé leur esprit d’un grand poids, et qui faisaient un usage indéfini des crachoirs et des cure-dents.

Cette conversation était, à dire vrai, dénuée d’intérêt ; la majeure partie en pouvait être résumée dans un seul mot : « Dollars. » Toutes les préoccupations, les espérances, les joies, les affections, les vertus et les amitiés de ces gentlemen, semblaient se fondre en « Dollars. » Quelques ingrédients qu’ils jetassent dans l’étroite marmite de leur conversation, cela ne servait qu’à épaissir la bouillie de dollars qui mijotait dedans. On évaluait les hommes, on les pesait, jugeait, jaugeait en dollars ; la vie était mise à l’encan, aux enchères, adjugée, tarifée à tant de dollars. Ce qu’il y avait de plus estimé, après les dollars, c’était le moyen d’en gagner. Quant à ce lest inutile et sans valeur qu’on appelle l’honneur et la délicatesse, plus on pouvait en jeter à la mer à bord de son vaisseau Bon renom et Bonne foi, plus on y faisait de place pour le chargement des dollars. Faire du commerce un vaste mensonge et un vol immense ; de la bannière de la nation un ignoble chiffon ; la souiller étoile par étoile ; en effacer une à une les bandes nationales comme on arrache les galons de la manche d’un soldat qu’on dégrade… vivent les dollars ! Il s’agit bien de l’honneur d’un drapeau, quand il s’agit de dollars !

Celui qui, au hasard de se rompre le cou, s’est lancé dans la chasse au renard, précipite sa course ardente à bride abattue. Il en était de même de ces gentlemen. À leurs yeux, celui-là était le plus grand patriote qui braillait le plus haut et qui se préoccupait le moins des convenances. Celui-là était leur homme qui, emporté par la fureur brutale de son intérêt personnel, justifiait chez eux par son exemple la même ardeur de basse cupidité. Ainsi, dans l’espace de cinq minutes, Martin apprit, en recueillant les lambeaux épars de la conversation engagée autour du poêle, que d’apporter dans l’Assemblée législative des pistolets, des cannes à épée et autres bagatelles inoffensives de ce genre ; que de saisir ses adversaires à la gorge, comme font les chiens ou les rats ; que de hurler, de clabauder, de faire assaut de voies de fait, c’étaient là des pratiques brillantes et magnifiques. Ce n’était pas un attentat à la liberté ; ce n’était un coup à lui frapper le cœur, à tarir chez elle les sources mêmes de la vie plus que n’eût pu le faire le cimeterre d’un sultan : au contraire, c’était brûler sur ses autels un encens rare et précieux, dont le parfum portait un délicieux arôme aux narines patriotiques, et dont la fumée montait en nuage jusqu’au septième ciel de la Gloire.

Une fois ou deux, quand il y eut un moment d’interruption, Martin hasarda quelques questions toutes naturelles, en sa qualité d’étranger, sur les poëtes nationaux, le théâtre, la littérature et les arts. Mais les renseignements que les gentlemen étaient en mesure de lui fournir sur ces divers sujets ne s’étendaient point au delà des inspirations de quelques intelligences d’élite de la force du colonel Diver, de M. Jefferson Brick et consorts ; tous gens renommés, à ce qu’il paraît, pour l’art avec lequel ils excellaient dans ce style particulier d’éloquence grandiose du « braillard. »

« Nous sommes un peuple d’affaires, monsieur, dit un des capitaines, qui appartenait à l’Ouest ; et nous n’avons pas le temps de nous livrer à des lectures de pur agrément. Nous ne détestons pas les choses agréables, si elles nous arrivent dans nos journaux avec une énorme quantité d’autres matières ; mais nous ne sommes pas des ravaudeurs de livres comme vous ! »

Ici le général, qui paraissait prêt à tomber en pâmoison à la seule pensée de lire quoi que ce soit qui ne fût ni commercial ni politique, surtout en dehors des journaux, demanda si l’un des gentlemen ne voulait pas boire quelque chose. La plupart des assistants, trouvant l’idée très-judicieuse, très-opportune, se glissèrent l’un après l’autre au cabaret du bloc voisin. De là sans doute ils se rendirent à leurs magasins et comptoirs ; puis sans doute aussi ils revinrent au cabaret pour s’entretenir encore de dollars et élargir leur intelligence par l’examen approfondi et la discussion des journaux braillards ; puis enfin chacun d’eux alla ronfler au sein de sa famille.

« Il paraît, dit Martin, suivant le cours de ses propres réflexions, que voilà la récréation principale qu’ils se donnent en commun. »

Il se mit à songer dollars, démagogie et cabarets, se demandant intérieurement si cette nation d’affairés était réellement aussi occupée d’affaires qu’elle le prétendait, ou si tout simplement elle n’était pas incapable de comprendre les plaisirs de société et de famille.

La difficulté n’était pas facile à résoudre ; elle se compliquait de tout ce que Martin avait vu et entendu jusque là. Le jeune homme s’assit à la table abandonnée, et, de plus en plus découragé en mesurant toutes les incertitudes et les obstacles de sa position précaire, il soupira profondément.

Parmi les convives de la table d’hôte s’était trouvé un homme d’âge moyen, aux yeux noirs, au visage hâlé, qui, par ses manières polies et l’expression honnête de sa physionomie, avait fixé l’attention de Martin, sans que le jeune homme pût obtenir aucun renseignement sur lui de ses voisins, qui semblaient le considérer comme indigne qu’on s’occupe de lui. Cet homme n’avait point pris part à la conversation autour du poêle ; il n’était pas sorti non plus avec les autres pensionnaires. Or, en entendant Martin soupirer pour la troisième ou quatrième fois, il lui jeta quelques mots au hasard, comme s’il voulait, sans indiscrétion, l’amener à un entretien amical. Son motif était si transparent, et cependant exprimé avec tant de délicatesse, que Martin en éprouva et lui en témoigna par sa réponse une vive reconnaissance.

« Je ne vous demanderai pas, dit le gentleman avec un sourire, tandis que Martin se levait pour se rapprocher de lui, comment vous trouvez mon pays ; car je puis préjuger vos sentiments à cet égard. Mais comme je suis Américain, et que, par conséquent, c’est à moi à vous adresser le premier une question, je vous demanderai comment vous trouvez le colonel.

– Vous me montrez une telle franchise, répliqua Martin, que je n’hésite nullement à vous déclarer que je ne le trouve pas du tout à mon goût. Cependant je dois ajouter que je lui suis obligé pour la politesse qu’il a eue de m’amener ici, et de faire pour ma pension des conditions très-raisonnables, ajouta-t-il ; car il venait de se rappeler que le colonel, avant de sortir, lui avait glissé quelques mots à ce sujet.

– L’obligation n’est pas grande, dit l’étranger tout net. J’ai ouï dire que le colonel monte de temps en temps à bord des paquebots afin d’y glaner les nouvelles les plus récentes pour son journal, et que, par la même occasion, il conduit ici des voyageurs en quête d’une pension, afin de profiter de la remise attachée à cette sorte de courtage, que l’hôtesse lui porte en déduction sur sa note hebdomadaire. Je ne vous aurais pas contrarié par hasard ? se hâta-t-il d’ajouter en voyant Martin rougir.

– Comment serait-ce possible, mon cher monsieur ? » répondit Martin. Et ils échangèrent une poignée de mains. « À vous dire vrai, je suis…

– Eh bien ? dit le gentleman, s’asseyant près de lui.

– À vous parler franchement, dit Martin, n’hésitant plus, je suis encore à comprendre comment ce colonel-là fait pour échapper à une volée de coups de canne.

– Oh ! il en a bien reçu une ou deux, répliqua tranquillement le gentleman. C’est un des ces hommes qui appartiennent à la classe dans laquelle, dix ans déjà avant la fin du siècle dernier, notre Franklin entrevoyait le péril et la perte du pays. Peut-être ignorez-vous que Franklin a dit en termes très-sévèrement explicites que les personnes diffamées par des drôles tels que ce colonel, faute de pouvoir trouver une compensation suffisante dans l’application des lois de ce pays et dans le sentiment de justice et de décence de la nation, étaient tout excusées de corriger ces garnements à coups de trique.

– J’ignorais cela, dit Martin, mais je suis très-heureux de l’apprendre, et je trouve que le précepte honore sa mémoire ; d’autant plus… »

Il hésita encore.

« Achevez, dit l’autre en souriant, comme s’il savait d’avance les paroles qui restaient dans la gorge de son interlocuteur.

– D’autant plus, poursuivit Martin, qu’il lui fallait, d’après ce que j’entrevois déjà, un grand courage pour écrire, même de son temps, avec tant de liberté sur une question qui ne fût pas une question de parti, dans ce pays essentiellement libre.

– Il y avait du courage assurément, répondit le nouvel ami. Pensez-vous qu’il n’en faudrait pas autant aujourd’hui ?

– Certainement si, dit Martin, et beaucoup.

– Vous avez raison ; tellement raison, que nul écrivain satirique ne pourrait, j’en suis sûr, respirer l’air de ce pays. Si demain un Juvénal ou un Swift surgissait au milieu de nous, on le traquerait comme un renard. Si vous possédez quelque connaissance de notre littérature et que vous puissiez me citer le nom d’aucun homme, né et nourri en Amérique, qui ait fait l’anatomie de nos folies, je ne dis pas au point de vue de tel ou tel parti, mais comme peuple en général, et qui ait pu se soustraire aux plus odieuses et aux plus brutales attaques, aux persécutions de la haine et de l’intolérance les plus acharnées, ce nom-là sera nouveau pour moi. Je pourrais vous citer, au contraire, tel écrivain qui, s’étant aventuré à tracer la peinture la plus innocente et la plus humoristique de nos vices et de nos imperfections, n’a pas trouvé d’autre ressource pour échapper à la persécution que de faire annoncer dans une seconde édition que le passage incriminé avait été ou supprimé, ou modifié, ou converti en louanges.

– Comment est-ce possible ? demanda Martin avec effroi.

– Songez, lui dit son ami, à ce que vous avez vu et entendu aujourd’hui, en commençant par le colonel, et vous verrez comment. Ah ! si vous me demandiez comment ces gens-là sont possibles, c’est une autre affaire. À Dieu ne plaise qu’il faille les considérer comme des échantillons de l’intelligence et de la vertu en Amérique ! mais ils y ont le dessus ; leur nombre est grand, et trop souvent ils se posent en représentants de l’esprit de notre pays… Voulez-vous faire un petit tour ? »

Il y avait dans ses manières une simplicité cordiale et un air de confiance séduisante qui ne semblait pas craindre qu’on abusât de sa franchise ; franchise honnête et virile qui comptait sur un retour d’honnête bonne foi de la part de l’étranger. C’était la première fois que Martin voyait pareille chose depuis son débarquement. Il s’empressa de prendre le bras du gentleman américain, et ils sortirent ensemble.

C’est probablement à des hommes semblables au nouveau compagnon de Martin, qu’on appela par les vers suivants un voyageur illustre qui visita ces rivages il y a près d’une quarantaine d’années, et qui, dans le pays même, fut frappé, comme depuis l’ont été bien d’autres, du spectacle des vices et des souillures de ce peuple à côté de ses grandes prétentions ; lorsque, perdu dans l’éclat de ses rêves lointains, il s’écriait :

Oh ! si tu n’avais pas ces hommes généreux,

Tes jours dès à présent passeraient comme une ombre,

Colombie ; et tes champs, où les épis sans nombre,

Des rayons du soleil n’attendent pas les feux,

Languiraient : car ton cœur atteint de pourriture

Est déjà vieux auprès de la jeune nature ;

Et tes fruits, orgueilleux de devancer le temps,

Seraient tombés avant la fuite du printemps.

Chapitre XVII. Martin élargit le cercle de ses connaissances ; il augmente son fonds d’expérience, et trouve une excellente occasion d’en comparer les résultats personnels avec ceux de l’expérience acquise par Lummy Ned de Salisbury, d’après le récit que lui en a fait son ami M. William Simmons. §

Un trait qui est bien de nature à caractériser Martin, c’est que, durant tout ce temps-là, il avait oublié Mark Tapley aussi complètement que s’il n’eût jamais existé personne de ce nom ; ou si, pour un moment, la figure de ce gentleman s’était offerte à sa pensée, il avait ajourné cette image comme une chose qui ne pressait pas du tout, et à laquelle il serait toujours temps de penser dans ses moments de loisir. Mais quand il se vit de nouveau dans les rues, il vint à songer qu’il n’était pas tout à fait impossible que M. Tapley ne fût, à la longue, fatigué d’attendre sur le pas de la porte du Rowdy Journal Office. En conséquence, il expliqua à son nouvel ami que, si leur promenade pouvait être dirigée de ce côté, il ne serait point fâché de se débarrasser de cette petite affaire.

« Et à propos d’affaire, dit Martin, me serait-il permis de vous demander à mon tour si ce sont vos occupations qui vous retiennent dans cette ville, ou si, comme moi, vous n’y êtes qu’à titre de visiteur ?

– De visiteur, répondit son ami. J’ai été élevé dans l’État de Massachussets, et j’y ai toujours ma résidence. Je demeure dans une paisible petite ville. Il est rare que je vienne dans ces cités d’affaires, et je vous assure bien que, plus je les connais, moins je me sens de dispositions à les visiter.

– Vous avez voyagé à l’étranger ? demanda Martin.

– Oh ! oui.

– Et, comme tous les gens qui voyagent, vous n’en êtes revenu que plus étroitement attaché à votre foyer et à votre pays natal ? dit Martin, le considérant d’un œil curieux.

– À mon foyer… oui, répondit l’ami. À mon pays natal, en tant que foyer domestique, oui également.

– Mais vous m’avez l’air de faire quelques réserves ? dit Martin.

– Oui, dans le cas, par exemple, où vous me demanderiez si je suis revenu ici avec plus de goût pour les imperfections de mon pays, avec plus de sympathie pour ceux qui veulent se faire passer pour ses amis (à raison de tant de dollars par jour), avec une plus froide indifférence pour le progrès des principes parmi nous, en matière d’affaires publiques ou de conventions privées entre particuliers, principes dont la défense outrée ferait rougir jusqu’à vos légistes d’Old-Bailey. Si vous me demandez cela, je vous répondrai tout bonnement : Non !

– Oh !… fit Martin d’un ton si parfaitement semblable à celui de son ami, que ce Oh ! retentit comme l’écho du Non.

– Que si vous me demandez, poursuivit son compagnon, si je suis revenu ici plus satisfait d’un état de chose qui divise ouvertement la société en deux classes, dont l’une, le plus grand nombre, revendique une fausse indépendance, tandis qu’elle compte misérablement, pour le soutien de sa chétive existence, sur le mépris des conventions humaines et des coutumes sociales, si bien que plus un homme est grossier, plus cette indépendance prétendue lui est chère, tandis que l’autre classe, dégoûtée de ce vil drapeau qu’on dresse à tout propos et qu’on emploie à tout usage, cherche son refuge parmi les privilèges qu’il peut lui procurer pour enfouir sa vie et laisser le bonheur public devenir ce qu’il pourra dans la presse et la confusion d’un assaut général… si vous me demandez cela, je vous répondrai encore : Non. »

Et Martin de s’écrier encore : « Oh ! » de ce même ton si bizarre qui témoignait de son désenchantement et de ses inquiétudes : car, il faut dire la vérité, ce qui lui troublait l’esprit, ce n’était pas la considération des affaires publiques, c’était tout simplement de voir s’évanouir ses brillantes perspectives d’architecture domestique.

« En un mot, reprit son interlocuteur, je ne pense pas, je ne puis penser, et par conséquent je ne soutiendrai pas que nous soyons un modèle vivant de sagesse, un exemple à offrir au monde, ni que nous possédions dans sa perfection la raison humaine ; ce que vous pourrez entendre vous-même à toute heure du jour vous en apprendra bien plus encore sur ce sujet. Je me bornerai à dire que nous avons commencé notre vie politique sous les auspices de deux avantages inestimables.

– Lesquels ?

– Le premier, c’est que notre histoire commence assez tard pour avoir échappé aux siècles d’excès sanglants et féroces que les autres nations ont traversés, et qu’ainsi elle a reçu tout le reflet de leur civilisation sans passer par leurs ténèbres. Le second, c’est que nous possédons un vaste territoire qui, jusqu’à présent, n’est pas très-peuplé. Tout cela considéré, nous ne sommes donc pas trop en arrière, à ce que je pense.

– Pour l’éducation ? insinua Martin.

– Mais cela ne va pas mal, dit le gentleman en haussant les épaules, bien qu’il n’y ait déjà pas trop de quoi se vanter ; car les pays anciens, les pays despotiques, ont fait autant, sinon davantage, sans le crier sur les toits comme nous. Certainement nous brillons à côté de l’Angleterre, mais c’est qu’aussi elle est aux antipodes de la question. Vous me faisiez tout à l’heure compliment de ma franchise, il faut que je le mérite jusqu’au bout, ajouta-t-il en riant.

– Oh ! je ne m’étonne pas du tout de la franchise avec laquelle un Américain parle de mon pays, nous y sommes accoutumés, répondit Martin. Ce qui me surprend, c’est la façon dégagée dont vous parlez du vôtre.

– Il ne sera pas rare, je vous l’assure, que vous rencontriez ici cette qualité, sauf chez les colonels Diver, les Jefferson Brick, les majors Pawkins, quoique la plupart d’entre nous ressemblent à ce valet de comédie de Goldsmith, qui ne veut permettre à personne autre que lui de maltraiter son maître. Mais, ajouta-t-il, parlons d’autre chose. Vous êtes venu ici dans le but de tenter la fortune, n’est-il pas vrai ? et je me reprocherais de vous décourager. J’ai d’ailleurs quelques années de plus que vous, et peut-être pourrai-je vous renseigner sur divers points usuels. »

Dans cette offre faite à cœur ouvert, sans affectation, avec un ton expansif, il n’y avait pas l’ombre de curiosité ou d’indiscrétion. Comme il lui était impossible de ne point sentir sa confiance éveillée par des avances aussi bienveillantes, aussi amicales, Martin exposa sans réserve le dessein qui l’avait amené dans ce pays ; il fit même l’aveu difficile de sa pauvreté. Il n’alla pas jusqu’à la révéler tout entière, ayant plutôt jeté cet aveu d’un ton qui pouvait laisser croire qu’il avait assez d’argent pour vivre six mois au moins, tandis qu’il en avait assez à peine pour quelques semaines ; mais enfin il confessa qu’il était pauvre, et dit qu’il accepterait avec reconnaissance les avis que son ami voudrait bien lui donner.

Tout le monde eût vu sans peine, et Martin surtout, chez qui la pénétration avait été aiguisée par les nécessités de sa position, ne pouvait manquer de voir que le visage de l’étranger s’était singulièrement allongé quand il avait entendu dérouler le plan d’architecture domestique. Bien que le gentleman fît un grand effort sur lui-même pour être aussi encourageant que possible, il ne put s’empêcher que sa tête ne s’agitât par un mouvement involontaire, comme si elle disait pour son propre compte en langage vulgaire : « Ça ne vaut pas le diable ! » Mais le gentleman prit un ton enjoué en disant que si, dans New-York, il n’existait rien de semblable à ce que Martin désirait, du moins il ne perdrait pas un moment pour s’informer s’il n’y avait pas un endroit plus propice pour donner suite à ce projet. Il apprit alors à Martin qu’il s’appelait Bevan, qu’il était médecin, mais qu’il ne pratiquait que peu ou point ; enfin d’autres détails qu’il lui donna, tant sur lui-même que sur sa famille, remplirent le temps jusqu’au moment où ils arrivèrent au Rowdy Journal Office.

Là, M. Tapley leur apparut bien à son aise sur le palier du premier étage. Avant même que les deux gentlemen eussent atteint la maison, le bruit que faisait un individu installé dans cet endroit, et sifflant de toutes ses forces l’air Rule Britannia19, parvenait à leurs oreilles. En montant jusqu’au lieu d’où partait cette musique, ils trouvèrent M. Tapley couché au milieu d’un rempart de bagages. Selon toute apparence, il exécutait l’hymne national pour le régal d’un nègre à tête grise qui était assis sur l’un des ouvrages avancés (un portemanteau) et contemplait Mark avec admiration, tandis que celui-ci, la tête appuyée sur sa main, recevait ses compliments d’un air bienveillant, et n’en sifflait que de plus belle. Il venait sans doute de faire là son dîner ; car il avait encore auprès de lui son couteau, une bouteille d’osier et quelques débris de victuailles dans un mouchoir. Il avait employé une partie de ses loisirs à décorer la porte du Rowdy Journal, où ses initiales brillaient en lettres de près de six pouces de long avec la date du mois en plus petits caractères ; le tout entouré d’un feston en guise d’ornement et exécuté d’une main ferme et hardie.

« J’avais peur que vous ne vous fussiez perdu, monsieur ! s’écria Mark, se levant et interrompant son air à l’endroit où (quand on le siffle) les Anglais sont généralement censés déclarer que jamais, jamais, jamais… J’espère qu’il ne vous est rien arrivé de fâcheux, monsieur ?

– Non, Mark. Où est votre amie ?

– La femme que vous disiez folle, monsieur ? dit Tapley. Oh ! elle va bien, monsieur.

– A-t-elle retrouvé son mari ?

– Oui, monsieur. Du moins elle a retrouvé ses restes, dit Mark se reprenant.

– Le mari n’est pas mort, j’espère ?

– Pas le moins du monde, monsieur ; mais il a eu plus de fièvre et de tremblements que n’en peut supporter un être vivant. Lorsqu’elle l’a vu là à l’attendre, j’ai cru qu’elle allait mourir de saisissement.

– Mais puisqu’il était là !

– Ce n’est pas lui, monsieur, qui était là. C’était son ombre, une ombre misérable qui s’est traînée jusque-là en rampant, et qui ressemblait autant au mari quand elle le reconnut, que votre ombre peut vous ressembler quand le soleil l’étire et l’amincit. Mais enfin c’étaient ses restes, pour sûr. Elle embrassa ces pauvres restes avec joie, ni plus ni moins que si ç’avait été son mari tout entier !

– Et a-t-il acheté de la terre ? demanda M. Bevan.

– Oh ! oui, dit Mark en secouant la tête, il a acheté de la terre et il l’a payée, qui plus est. Tous les agréments naturels s’y trouvaient réunis, à ce que lui avaient affirmé les agents ; mais il n’y en avait qu’un en réalité, et il est surabondant : c’est qu’il y a de l’eau à n’en plus finir.

– Je suppose, dit Martin d’un ton bourru, qu’il ne pouvait pas se passer d’eau.

– Certainement non, monsieur. Et pour ce qui est de ça, il n’en manque pas : il n’a pas besoin de tourner le robinet, ni de payer de taxe, encore. Indépendamment de trois ou quatre vieilles rivières vaseuses tout à l’entour, la ferme est toujours, dans les temps de sécheresse, couverte de quatre à six pieds d’eau. Quant à la profondeur, dans la saison des pluies, il n’a jamais pu savoir au juste ce qu’il en est, faute d’avoir rien trouvé d’assez long pour en sonder le fond.

– Est-ce bien possible ? demanda Martin à son compagnon.

– C’est très-vraisemblable, répondit ce dernier. Quelque lot de terrain dans le Mississipi ou le Missouri, j’imagine.

– Cependant, poursuivit Mark, il est venu je ne sais d’où, jusqu’à New-York, pour y recevoir sa femme et ses enfants, et ils en sont repartis ensemble sur un paquebot cette sainte après-midi, aussi heureux de se trouver réunis que s’ils allaient ensemble au ciel. Vraiment, je serais tenté de croire qu’ils y vont tout droit, à en juger par la joie de ce pauvre homme.

– Et puis-je vous demander, dit Martin, promenant son regard satisfait de Mark au nègre, quel est ce gentleman ? Un autre de vos amis ?

– Monsieur, répondit Mark, le tirant à part pour lui parler confidentiellement à l’oreille, c’est un homme de couleur.

– Me croyez-vous aveugle, demanda Martin d’un ton d’impatience, pour juger nécessaire de m’apprendre cette belle nouvelle, quand ce visage est le plus noir que j’aie jamais vu ?

– Non, non ; quand je dis que c’est un homme de couleur, j’entends par là que c’est un de ces hommes comme on en voit en peinture sur les enseignes des boutiques. « Un homme est un « frère, » vous savez, monsieur, ajouta Mark, adressant à son maître un geste significatif pour lui rappeler la figure de nègre qu’on voit si souvent représentée dans les recueils et les petits imprimés à bon marché.

– Un esclave ! s’écria Martin en baissant la voix.

– Ah ! fit Mark sur le même ton. Rien de plus. Un esclave. Oui, quand cet homme était jeune (ne le regardez pas pendant que je vous parle de lui), on lui a cassé la jambe d’un coup de feu, on lui a fait une balafre au bras, on l’a marqué tout vif avec un fer rouge, comme un maquereau sur le gril. On l’a battu à outrance ; on lui a écorché le cou avec un collier de fer, et on lui a mis des anneaux de fer aux poignets et aux chevilles. Il en a encore les marques. Tandis que j’étais en train de dîner, il a ôté son habit, et j’en ai perdu l’appétit.

– Comment ! est-ce possible ? demanda Martin à son ami qui se tenait près d’eux.

– Je n’ai aucun motif d’en douter, répondit celui-ci, baissant les yeux et hochant la tête. Cela se voit souvent.

– Dieu vous bénisse ! dit Mark ; je sais ce qu’il en est pour lui avoir entendu raconter toute son histoire. Son premier maître mourut ; il en arriva autant au deuxième, à qui un autre esclave fendit la tête d’un coup de hache pour aller se noyer ensuite ; alors, il eut un maître meilleur ; d’année en année, il trouva moyen d’économiser un peu d’argent et de racheter sa liberté, qui ne lui coûta pas très-cher, vu que ses forces étaient bien diminuées et qu’il était malade. Alors il vint ici. Et maintenant il met sou sur sou, afin de pouvoir faire avant de mourir une petite emplette ; ça ne vaut pas la peine d’en parler : il ne s’agit que de sa fille, voilà tout ! cria M. Tapley qui s’exaltait en parlant. Vive la liberté ! hourra ! salut, Colombie !

– Silence ! s’écria vivement Martin en appuyant sa main sur sa bouche, et pas de bêtises. Qu’est-ce qu’il fait là ?

– Il attend pour prendre notre bagage sur un camion. Il serait même déjà parti, par parenthèse ; mais je l’ai engagé, moyennant un bon prix (de ma poche), à s’asseoir ici à côté de moi pour me rendre jovial ; et je le suis… joliment ; et, si mes moyens de fortune me permettaient de m’arranger avec lui, pour l’avoir là dix fois par jour à le regarder bien à mon aise, je crois que cela entretiendrait ma jovialité à toujours. »

Ce que nous avons à ajouter pourra faire mettre fortement en doute la véracité de Mark ; mais nous devons reconnaître qu’en ce moment, l’expression de son visage et son maintien démentaient tout à fait cette emphatique déclaration de son état moral.

« Pardieu ! monsieur ! ajouta-t-il, dans cette partie du globe ils sont tellement épris de la Liberté, qu’ils l’achètent, la vendent et la portent au marché. Ils ont une telle passion pour la Liberté, qu’ils ne peuvent s’empêcher de prendre des libertés avec elle. Il n’y a pas d’autre raison à ça.

– Très-bien, dit Martin, désirant changer de sujet. Après cette belle conclusion, Mark, peut-être voudrez-vous bien vous occuper un peu de moi. Voici sur cette carte l’adresse de l’endroit où il faut transporter le bagage : « Pension bourgeoise de mistress Pawkins. »

– Pension bourgeoise de mistress Pawkins, répéta Mark. En route, Cicéron.

– C’est là son nom ? demanda Martin.

– Oui, monsieur, c’est son nom, » répondit Mark.

Et le nègre, faisant une grimace affirmative sous un portemanteau de cuir noir, dix fois moins noir que lui, descendit l’escalier en clopinant, avec une partie de leurs biens terrestres. Mark Tapley l’avait précédé déjà en portant aussi sa charge.

Martin et son ami les suivirent jusqu’en bas, et ils allaient continuer leur chemin quand ce dernier s’arrêta et demanda, non sans quelque hésitation, si l’on pouvait se fier à ce jeune homme.

« À Mark ? Oh ! certainement ! En quoi que ce soit.

– Vous ne me comprenez pas. Je pense qu’il vaudrait mieux qu’il vînt avec nous. C’est un honnête garçon, et il ne parle que trop franchement !

– Le fait est, dit Martin en souriant, que, n’étant pas accoutumé à une république libre, il a contracté cette habitude ailleurs.

– Je pense qu’il vaudrait mieux qu’il vînt avec nous. Autrement, il pourrait s’attirer quelque fâcheuse affaire. Nous ne sommes pas ici dans un État à esclaves ; mais j’ai honte d’avoir à vous avouer que, dans cette contrée, l’esprit de tolérance est moins commun que la forme. Nous sommes assez renommés pour user de grands ménagements les uns envers les autres quand nous différons d’avis ; mais avec les étrangers !… Non, réellement, je pense qu’il vaudrait mieux qu’il vînt avec nous. »

Aussitôt Martin invita Mark à les accompagner. Ainsi donc, Cicéron et le camion allèrent d’un côté, et les trois promeneurs de l’autre.

Ils parcoururent la ville durant deux ou trois heures, la contemplant aux meilleurs points de vue, et s’arrêtant dans les rues principales et devant les monuments publics que leur montrait M. Bevan. La nuit venant à grand pas, Martin proposa d’aller, pour se reposer, prendre le café chez mistress Pawkins ; mais il fut détourné de ce dessein par sa nouvelle connaissance, qui semblait s’être mis en tête de l’emmener, ne fût-ce que pour une heure, chez un de ses amis qui demeurait tout près de là. Bien que cette offre lui répugnât, fatigué comme il l’était, Martin, pensant qu’il serait de mauvais goût et peu convenable de refuser d’être présenté quelque part, quand ce gentleman, qui avait le cœur sur la main, voulait bien lui servir d’introducteur ; Martin, disons-nous, pour la première fois de sa vie et à tout hasard, sacrifia de bonne grâce sa volonté et son plaisir aux désirs d’autrui. On voit que le voyage lui avait déjà profité.

M. Bevan frappa à la porte d’une maison petite, mais très-proprette, dont le parloir bien éclairé reflétait ses lumières sur la rue, maintenant obscure. Cette porte fut aussitôt ouverte par un homme d’une physionomie si évidemment irlandaise, qu’il semblait plutôt de son devoir, en droit et en fait, d’être couvert de haillons, que de se montrer tout pimpant avec un habillement complet.

Tout en recommandant ce phénomène à l’attention de Martin (à qui, du reste, la chose avait sauté aux yeux), M. Bevan pénétra dans la chambre d’où la clarté se répandait dans la rue. Il présenta aux personnes qui s’y trouvaient M. Chuzzlewit, comme un gentleman arrivant d’Angleterre, et avec qui il avait eu récemment le plaisir de faire connaissance. Les maîtres de la maison mirent à accueillir l’étranger tout l’empressement, toute la politesse possibles ; en moins de cinq minutes, Martin se trouva assis fort à l’aise, auprès du feu, et dans les meilleurs termes avec la famille entière.

Il y avait là deux jeunes personnes, l’une de dix-huit ans, l’autre de vingt, toutes deux très-délicates, mais très-jolies ; leur mère, qui sembla à Martin plus âgée et plus fanée qu’elle n’eût dû le paraître pour son âge ; et leur grand-mère, une petite vieille éveillée et alerte, qui paraissait avoir bravement pris le dessus des fatigues de sa jeunesse, et s’être remise tout à fait. En outre, il y avait le père des jeunes filles avec leur frère : le premier s’occupait d’affaires de commerce, le second faisait ses études au collège ; tous deux avaient dans les manières une certaine cordialité qui rappelait celle de M. Bevan lui-même ; ils ressemblaient même par les traits à M. Bevan, ce qui n’était nullement étonnant, celui-ci étant leur proche parent, ainsi que Martin ne tarda pas à l’apprendre. Il ne put s’empêcher de commencer l’examen de l’arbre généalogique de la famille par les deux jeunes personnes qui, naturellement, appelaient les premières son attention, non-seulement parce qu’elles étaient fort jolies, comme nous l’avons dit plus haut, mais parce qu’elles portaient des souliers merveilleusement petits et des bas de soie les plus clairs possible, dont le mouvement de leurs chaises à bascule faisait ressortir tous les avantages, de manière à justifier les distractions du visiteur.

Il n’y a pas de doute que c’était furieusement agréable, d’être assis dans cette gentille chambre bien meublée, chauffée par un bon feu et pleine d’ornements gracieux, y compris quatre souliers et un nombre égal de bas de soie et, pourquoi pas ? les pieds et les jambes ci-inclus. Nul doute non plus que Martin ne fût énormément disposé à contempler sous ce jour sa position, après ce qu’il venait de voir sur le Screw et à la pension bourgeoise de mistress Pawkins. En conséquence, il fit de grands frais d’amabilité ; et il était à l’apogée de la bonne humeur et en train de plaire extrêmement à toute la famille, quand le thé et le café arrivèrent, avec des confitures et de bons petits gâteaux.

Encore une circonstance délicieuse qui se révéla avant qu’on eût pris la première tasse de thé : c’est que toute la famille avait été en Angleterre. N’était-ce pas ravissant ? Mais la satisfaction de Martin diminua un peu quand il apprit que ses hôtes connaissaient sur le bout de leurs doigts tous les grands ducs, lords, vicomtes, marquises, duchesses, chevaliers et baronnets, et possédaient à fond, sur leur compte, les plus petites particularités. Toutefois, lorsqu’on lui demandait des nouvelles de tel ou tel personnage aristocratique, et qu’on lui disait : « Se porte-t-il bien ? » Martin répondait : « Oui, oh ! oui. Jamais il ne s’est mieux porté. » Et quand on lui demandait si la mère de Sa Seigneurie la duchesse n’était pas trop changée, Martin répondait : « Oh mon Dieu ! non ; vous la verriez demain, n’importe où, que vous la reconnaîtriez tout de suite. » Ce n’était pas mal se tirer d’affaire. De même, quand les jeunes filles l’interrogeaient touchant les poissons dorés de la fontaine Grecque, qu’elles avaient admirés dans la serre de tel ou tel gentilhomme, et lui demandaient s’il y en avait toujours autant qu’autrefois, il répondait gravement, après mûre réflexion, qu’il devait bien y en avoir maintenant deux fois autant, et quant aux plantes exotiques : « Oh ! ce n’est rien que de le dire, il faudrait le voir pour le croire ! » Ce brillant concours de circonstances rappela au souvenir de la famille la fête magnifique donnée en présence de toute la paierie britannique et de tout l’almanach de la Cour, et à laquelle la famille avait été spécialement invitée, d’autant plus que cette fête se donnait un peu en son honneur. Ce que M. Norris père avait dit au marquis ***, et ce que mistress Norris mère avait dit à la marquise, et ce que le marquis et la marquise avaient dit tous deux, quand ils avaient affirmé sur leur parole, sur leur honneur, qu’ils souhaitaient que M. Norris père et mistress Norris mère, et les deux demoiselles Norris et M. Norris junior le fils, voulussent bien s’établir à demeure fixe en Angleterre, et les favoriser d’une amitié éternelle ; tout cela prit beaucoup de temps à remémorer.

Martin trouvait étrange et en quelque sorte inconséquent que, durant le cours et même au plus fort de ces récits pompeux, M. Norris père et M. Norris junior fils, qui, disaient-ils, étaient en correspondance suivie avec quatre membres de la paierie anglaise, insistassent sur l’inestimable avantage de n’avoir point de ces distinctions arbitraires dans leur pays éclairé, où il n’existait pas d’autre noblesse que des hommes anoblis par la nature, et où toute la société reposait sur le large niveau de l’amour fraternel et de l’égalité naturelle. En effet, M. Norris père avait entamé une polémique sur ce thème ampoulé, et commençait à devenir passablement ennuyeux, quand M. Bevan détourna à propos le cours de ses pensées en hasardant une question sur la personne qui occupait la maison voisine. À quoi l’orateur interrompu répondit « que cette personne avait des opinions religieuses qu’il ne pouvait approuver, et qu’en conséquence il n’avait pas l’honneur de la connaître. » Mistress Norris mère ajouta, de son côté, une autre raison, la même au fond avec simple variante de mots, à savoir qu’elle pensait que ces gens-là n’étaient pas mal dans leur genre, mais qu’ils n’étaient pas comme il faut.

Un autre trait frappa fortement Martin. M. Bevan étant venu à parler de Mark et du nègre, il parut évident que tous les Norris étaient abolitionnistes. Ce fut pour Martin un grand soulagement que de les trouver dans ces dispositions, et il se sentit si fortement encouragé par l’esprit de la société où il était, qu’il exprima franchement sa sympathie en faveur des malheureux noirs opprimés. Or, une des jeunes personnes (la plus jolie et la plus délicate des deux) s’amusa beaucoup de la chaleur avec laquelle il en parlait ; et, comme il la priait instamment de s’expliquer, elle resta quelque temps sans pouvoir répondre, à force de rire. Dès qu’elle eut repris l’usage de la langue, elle dit que les nègres étaient une race si bouffonne, si énormément grotesque de manières et d’extérieur, qu’il était absolument impossible, pour quiconque les connaissaient bien, de faire une attention sérieuse à une portion aussi absurde de la création. M. Norris père, mistress Norris mère, et miss Norris sœur, et M. Norris junior frère, et jusqu’à mistress Norris senior la grand-mère, se joignirent tous à cette opinion, et la posèrent en fait absolu ; comme s’il n’y avait rien dans la souffrance et l’esclavage d’assez lugubre pour jeter au moins quelque intérêt sérieux sur une créature humaine, fût-elle aussi ridicule au physique que le plus grotesque d’entre les singes, et au moral, que le plus doucereux des Nemrods républicains, les chasseurs de chevelures !

« En résumé, dit M. Norris père, pour en finir à la satisfaction générale, il existe entre les races une antipathie naturelle.

– Qui va, dit tout bas l’ami de Martin, jusqu’aux plus cruelles tortures, jusqu’au trafic et au maquignonnage des générations à naître. »

M. Norris fils ne dit rien ; mais il fit une grimace et s’essuya les doigts, ainsi qu’Hamlet dut le faire après avoir rejeté au loin le crâne d’Yorick, comme si en ce moment, où il venait de toucher un nègre, il avait peur qu’il ne lui fût resté du noir aux mains.

Pour ramener la conversation à son point de départ infiniment plus agréable, Martin laissa tomber ce sujet, car il s’était clairement aperçu que c’était un thème dangereux à raviver même dans les plus favorables circonstances, et se remit à adresser la parole aux jeunes demoiselles, dont le riche costume était d’une fraîcheur éclatante, chaque partie en étant aussi soignée que les souliers mignons et les fins bas de soie. Cette parure lui donna lieu de penser que les deux sœurs étaient fort au courant des modes françaises, ce dont il fut bientôt convaincu : car, si leurs connaissances n’étaient pas des plus nouvelles, du moins étaient-elles fort étendues ; l’aînée, en particulier, qui avait un talent distingué pour les arts, la métaphysique, les lois de la pression hydraulique et les droits de l’humanité, avait surtout une manière à elle de confondre toutes ces matières et de passer alternativement du chapitre des chapeaux à celui des chapiteaux, ou même de mêler tout cela, avec un aplomb si étonnant, si étourdissant, qu’au bout de cinq minutes les étrangers perdaient la tête dans ce chaos.

Martin sentit que la sienne s’en allait, et, pour conjurer le péril, il pria l’autre sœur de vouloir bien chanter, car il avait aperçu un piano dans la chambre. La jeune fille accéda gracieusement à cette prière ; et un concert à grands airs de bravoure commença, exécuté par les demoiselles Norris pour tout orchestre. Elles chantèrent dans toutes les langues, excepté la leur, allemand, français, italien, espagnol, portugais, suisse ; mais de leur propre langue, il n’en fut pas question : la langue maternelle, fi donc ! car les langues sont comme bien des voyageurs, qu’on trouve vulgaire chez eux, et qui font flores à l’étranger.

Il est probable que de langue en langue les demoiselles Norris fussent arrivées à l’hébreu, si elles n’eussent pas été interrompues par le domestique irlandais qui, ouvrant vivement la porte, cria à haute voix :

« Le général Fladdock !

– Ciel !… s’écrièrent les deux sœurs s’arrêtant aussitôt ; le général de retour ! »

Comme elles laissaient échapper cette exclamation, le général, en grand uniforme de bal, parut et s’élança avec une telle précipitation, qu’ayant accroché ses bottes au tapis et ayant embarrassé son épée dans ses jambes, il tomba tout de son long et offrit aux yeux de la société étonnée une drôle de petite tonsure toute chauve au sommet de sa tête. Mais ce n’était pas là le pis : car le général, étant très-gros et très-serré dans son costume, ne put, une fois à terre, se relever, et fut obligé de rester là à décrire avec ses bottes des évolutions et des opérations dont on n’a jamais vu d’exemples dans les fastes de l’art militaire.

Naturellement, chacun vola aussitôt à son secours, et bientôt le général fut remis sur ses jambes ; mais son uniforme était si terriblement juste et bien pris, que le général se laissa relever droit comme un piquet et sans faire un pli, absolument comme un clown qui fait le mort sur les tréteaux, sans pouvoir s’aider en rien lui-même jusqu’à ce qu’il fût planté droit sur les semelles de ses bottes ; alors il s’anima comme un ressuscité, et, se faufilant de côté, afin de tenir le moins de place possible et de moins risquer d’érailler la trame d’or de ses épaulettes en les frôlant contre quelque chose, il s’avança, le visage souriant, pour saluer la maîtresse de la maison.

Certes, il eût été impossible à la famille de montrer une joie plus pure et plus vive qu’elle n’en témoigna à l’apparition inattendue du général Fladdock. Le général fut accueilli aussi chaudement que si New-York avait été en état de siège, et qu’il n’y eût pas eu d’autre général à embaucher ni pour or ni pour argent. Il fit par trois fois le tour des Norris en leur pressant les mains, puis il les passa en revue à quelque distance, comme un brave commandant qu’il était, avec son grand manteau drapé sur l’épaule droite et rejeté du côté gauche pour faire valoir sa large poitrine.

« Je revois donc encore une fois, s’écria le général, les esprits les plus distingués de mon pays !

– Mais oui, dit M. Norris père. Présent, général. »

Alors tous les Norris entourèrent le général, lui demandant comment il s’était porté, où il avait été depuis sa dernière lettre, comment il s’était trouvé de son voyage à l’étranger ; particulièrement et par-dessus tout, combien il avait connu de ces grands ducs, lords, vicomtes, marquises, duchesses, chevaliers et baronnets, que les peuples de ces contrées plongées dans les ténèbres ont la faiblesse de tant aimer.

« Ne m’en parlez pas, dit le général, levant la main. J’étais parmi ces gens-là tout le temps, et j’ai rapporté dans ma malle des journaux où mon nom se trouve imprimé (il baissa la voix, de manière à faire plus d’effet sur son auditoire)… oui, imprimé aux nouvelles de la fashion. Ô préjugés pitoyables de cette incroyable Europe !

– Ah ! » s’écria M. Norris père, qui secoua la tête d’un air mélancolique et dirigea un regard sur Martin, comme s’il voulait dire : « Je ne puis le nier, monsieur ; je voudrais pouvoir le faire pour vous être agréable.

– Quel étroit développement du sens moral dans ce pays ! reprit le général ; quelle absence de toute dignité morale chez l’homme !

– Ah ! soupirèrent tous les Norris, dans un profond abattement.

– Vraiment, poursuivit le général, je n’eusse pu m’en faire une idée exacte avant de l’avoir vu sur place, de mes propres yeux. Norris, votre imagination n’est pas une imagination ordinaire, et cependant vous n’eussiez pu vous-même vous en faire une idée si vous ne l’aviez vu sur place, de vos propres yeux.

– Non certainement, dit M. Norris.

– Les exclusions, l’orgueil, les formalités, l’étiquette, s’écria le général, pesant avec emphase sur chacun de ces mots ; les barrières artificielles élevées entre les hommes ; la division de l’espèce humaine en cartes à figures et basses cartes de toute sorte, trèfle, carreau, pique, tout excepté du cœur !

– Ah ! s’écria la famille entière ; ce n’est que trop vrai, général !

– Attendez, dit vivement M. Norris père en le prenant par le bras. Vous avez sûrement fait la traversée sur le Screw, général.

– Oui, sur le Screw.

– Est-il possible ! s’écrièrent les jeunes filles ; la drôle de chose ! »

Le général paraissait fort en peine de comprendre pourquoi sa traversée sur le Screw produisait une telle sensation, et il n’était pas près de résoudre la question, quand M. Norris le présenta à Martin, en disant :

« Voici, je pense, un de vos compagnons de voyage.

– De mes compagnons ?… répéta le général. Du tout. »

Jamais il n’avait aperçu Martin ; mais Martin l’avait bien vu, et il le reconnaissait, maintenant qu’ils étaient face à face, pour le gentleman qui, vers la fin de la traversée, avait plongé les mains dans ses poches et arpenté le pont avec les narines dilatées. Tous les yeux étaient fixés sur Martin. Il n’y avait pas moyen d’échapper à un aveu. La vérité dut se faire jour.

« Je suis venu sur le même bâtiment que le général, dit-il, mais non dans la même chambre. Comme il me fallait observer la loi de la plus stricte économie, j’ai pris passage sur l’arrière. »

Si l’on avait attaché le général en travers à la bouche d’un canon et commandé le feu en ce moment, il n’eût pu témoigner une plus profonde consternation qu’il n’en fit paraître après avoir entendu ces paroles. Lui Fladdock, Fladdock en grand uniforme de la milice, le général Fladdock, Fladdock le bienvenu des nobles étrangers, être exposé à connaître un individu qui était arrivé sur l’arrière d’un paquebot, au prix de quatre livres dix schellings ! à rencontrer cet individu dans le sanctuaire même de la fashion de New-York ! à le voir s’ébattre dans le sein de l’aristocratie de New-York ! Un peu plus, et il allait poser la main sur la garde de son épée.

Un silence de mort régnait parmi les Norris. Si cette histoire venait à s’ébruiter, leur parent de province les aurait déshonorés par son imprudence. Ils étaient considérés comme les astres les plus brillants d’une sphère à part dans New-York. Au-dessus comme au-dessous d’eux, il y avait d’autres sphères élégantes ; et, parmi ces sphères, aucune des étoiles qui la composaient n’avait rien à démêler avec les étoiles des autres sphères. Mais parmi toutes les sphères, quelles qu’elles fussent, le bruit allait courir que les Norris, trompés par des manières et des dehors de gentleman, avaient, au mépris de leur haute position, « reçu chez eux » un homme sans dollars, un inconnu !… Ô aigle gardien de la pure république, avaient-ils donc vécu pour cette humiliation !

« Permettez-moi de prendre congé de vous, dit Martin après un silence terrible. Je sens que je cause ici au moins autant d’embarras que j’en éprouve moi-même. Mais avant de sortir, je dois décharger de toute responsabilité ce gentleman qui, en me présentant dans une si haute société, ignorait, je vous l’assure, combien j’en étais indigne. »

En achevant ces mots, il salua les Norris et s’éloigna comme une statue de neige, glacé au dehors, brûlant au-dedans.

« Allons, allons ! dit M. Norris père, qui, tout pâle, promena son regard sur les assistants lorsque Martin eut fermé la porte, le jeune homme aura toujours pu observer ce soir un raffinement de ton et de manières, une distinction simple et aisée, une grandeur d’élégance sociale auxquels il est étranger dans son pays. Espérons que cette rencontre éveillera en lui le sens moral. »

Si le sens moral, cet article particulièrement transatlantique (car, à en croire les hommes d’État, les orateurs et les pamphlétaires indigènes, l’Amérique en a monopolisé l’honneur) ; si cet article, particulièrement transatlantique, est censé correspondre à un sentiment général de bienveillance pour l’humanité tout entière, il est certain qu’il avait alors bien besoin de s’éveiller chez Martin : en effet, tandis qu’il enjambait les rues à grands pas ayant Mark à ses talons, son sens immoral était activement en jeu et lui faisait prononcer entre les dents des phrases féroces qu’heureusement pour notre voyageur personne n’entendit. Cependant il avait fini par retrouver assez de sang-froid pour pouvoir commencer à rire de l’incident, quand derrière lui il entendit le bruit d’un autre pas ; il se retourna et reconnut son ami Bevan, tout hors d’haleine.

Celui-ci prit le bras de Martin, qu’il pria de marcher plus lentement. Pendant quelques minutes il garda le silence, puis enfin :

« J’espère, dit-il, que vous n’avez pas besoin de l’explication que vous avez donnée tout à l’heure pour m’excuser à vos propres yeux.

– Que voulez-vous dire ? demanda Martin.

– J’espère que vous ne m’imputez pas le tort d’avoir prévu et deviné la façon dont se terminerait notre visite. Mais je vous ferais injure de le croire.

– Assurément, dit Martin. Au contraire, je ne vous en suis que plus obligé de votre bienveillance quand je vois de quelle étoffe sont faits vos bons citoyens du pays.

– J’estime, répondit son ami, qu’ils sont à peu près faits de la même étoffe que les autres, s’ils voulaient seulement en convenir au lieu de se targuer de vaines prétentions.

– Franchement c’est vrai, dit Martin.

– Je parie, reprit le gentleman, que, si vous aviez trouvé une scène semblable à celle-là dans une comédie anglaise, vous l’auriez jugée d’une invraisemblance choquante.

– Vous avez bien raison.

– Sans nul doute cette scène est plus ridicule chez nous que partout ailleurs ; mais cela tient aux mauvaises habitudes qu’on a prises ici. En ce qui me concerne, je puis vous assurer que je savais parfaitement tout d’abord que vous étiez venu sur l’arrière ; car j’avais vu la liste des passagers de l’avant, et je n’y avais pas lu votre nom.

– Je ne vous en suis que plus reconnaissant, dit Martin.

– Norris est un excellent homme à sa manière, fit observer M. Bevan.

– Lui ?… dit brusquement Martin.

– Oh ! oui, il y a en lui cent bonnes qualités. Vous ou tout autre, vous n’auriez qu’à vous adresser à lui à titre d’inférieur et le solliciter in forma pauperis, il serait rempli d’égards et de considération.

– Ce ne serait pas la peine d’avoir fait, de mon pays ici, un voyage de trois mille milles, pour trouver un caractère semblable, dit Martin. Cela se trouve partout. »

Ni le jeune homme ni son ami n’ajoutèrent un seul mot durant le reste du chemin ; chacun d’eux paraissait suffisamment occupé de suivre le cours de ses pensées.

Le thé ou le souper, quelque nom qu’on donne au repas du soir, avait été servi lorsqu’ils atteignirent la maison du major ; mais la nappe, embellie de quelques tâches de plus, était encore sur la table, à l’extrémité de laquelle mistress Jefferson Brick et deux autres dames étaient en train de prendre le thé ; un extra selon toute apparence, car ces dames avaient encore leurs chapeaux et leurs châles, comme si elles ne faisaient que d’arriver. À la lueur de trois chandelles éblouissantes, d’inégale longueur et posées dans des flambeaux de forme diverse, la chambre ne se montrait pas plus à son avantage qu’au grand jour.

Ces dames causaient toutes trois ensemble à haute voix quand Martin et son ami entrèrent. Mais, à la vue de ces gentlemen, elles interrompirent immédiatement leur conversation et devinrent extrêmement réservées, pour ne pas dire glaciales. Elles se mirent à échanger à voix basse quelques remarques ; et, vraiment, à la température de leur froideur excessive, l’eau bouillante de la théière eût pu descendre de vingt degrés.

« Avez-vous été à l’assemblée, madame Brick ? demanda l’ami de Martin avec une sorte de clignement d’œil malicieux.

– Je viens du cours, monsieur.

– Pardon. J’avais oublié. Vous n’allez pas à l’assemblée, je crois. »

Ici la dame qui se trouvait assise à la droite de mistress Brick poussa un pieux soupir comme pour dire : « C’est moi qui y vais ! » Et, en effet, elle y allait à peu près chaque soir de la semaine.

« Vous avez eu un bon sermon, madame ? » demanda M. Bevan, s’adressant à cette dame.

Celle-ci leva les yeux d’une façon dévote et répondit : « Oui. » Elle avait entendu avec la plus grande satisfaction un beau sermon, solide, bien épicé, dans lequel ses amis et connaissances étaient joliment arrangés, et qui leur faisait parfaitement leur affaire. De plus, son chapeau avait éclipsé tous les chapeaux de la congrégation ; aussi était-elle satisfaite à tous égards.

« Quels cours suivez-vous en ce moment, madame ? dit l’ami de Martin, se tournant de nouveau vers mistress Brick.

– La Philosophie de l’Âme, les mercredis.

– Et les lundis ?

– La Philosophie du Crime.

– Et les vendredis ?

– La Philosophie des Légumes.

– Vous avez oublié les jeudis, la Philosophie du Gouvernement, ma chère, fit observer la troisième dame.

– Non, dit mistress Brick, c’est le mardi.

– C’est vrai ! s’écria la dame. C’est la Philosophie de la Matière qui se fait le jeudi, par conséquent.

– Vous le voyez, monsieur Chuzzlewit, nos dames sont fort occupées, dit Bevan.

– Ce que vous dites est bien vrai, répondit Martin. Entre ces graves occupations du dehors et leurs devoirs de famille au logis, leur temps doit être parfaitement rempli… »

Martin s’arrêta court ; il avait vu en effet que les dames ne le regardaient pas d’un œil très-favorable, bien qu’il fût à cent lieues de deviner ce qu’il pouvait avoir fait pour mériter l’expression de dédain qui se laissait lire sur leurs traits. Mais lorsque, au bout de quelques moments à peine, elles montèrent à leurs chambres, M. Bevan lui apprit que les soins domestiques étaient fort au-dessous de la dignité de ces dames philosophes, et qu’il y avait cent à parier contre un que, sur ces trois dames, pas une ne saurait faire pour elle-même le plus facile ouvrage de femme, ni façonner pour quelqu’un de ses enfants le plus simple objet de toilette.

« Ne vaudrait-il pas mieux qu’elles eussent entre les mains des instruments aussi inoffensifs que des aiguilles à tricoter, par exemple, plutôt que ces armes à double tranchant de la philosophie ? Ceci est une autre question ; mais ce dont je puis répondre seulement, c’est qu’elles n’y gagnent pas une égratignure. Les dévotions et les lectures publiques sont nos bals et nos concerts. Nos dames vont à ces lieux de rendez-vous pour se soustraire à la monotonie de leur existence, inspecter leurs toilettes réciproques ; puis elles s’en retournent au logis comme elles sont venues.

– Par ce mot « logis, » entendez-vous une maison comme celle-ci ?

– Très-souvent. Mais je m’aperçois que vous êtes mortellement fatigué ; il faut que je vous souhaite bonne nuit. Demain matin, nous discuterons vos projets. Déjà vous ne savez que trop qu’il est inutile de rester dans cette ville où il n’y a aucune chance pour vous. Il vous faudra aller plus loin.

– Pour trouver pis ? dit Martin, citant le vieil adage.

– J’espère bien que non. Mais en voilà assez pour aujourd’hui, n’est-ce pas ?… Bonne nuit ! »

Ils se pressèrent les mains avec effusion et se séparèrent. Dès que Martin fut seul, il sentit tomber cette surexcitation de la nouveauté et du changement, qui l’avait soutenu à travers les fatigues de la journée ; et il était si abattu, si épuisé, qu’il n’avait même pas la force de monter l’escalier et de se traîner jusqu’à sa chambre.

Dans un espace de douze à quinze heures, quelle métamorphose avaient subi ses espérances et ses beaux projets ! Neuf et étranger comme il l’était au sol qu’il foulait, à l’air qu’il respirait, il ne pouvait plus, devant tous les incidents de cette seule journée, se soustraire au triste pressentiment que son plan était décidément à vau-l’eau. Souvent, à bord du vaisseau, il l’avait trouvé téméraire et imprudent ; mais une fois arrivé, il l’avait envisagé avec plus d’espérance, tandis que maintenant il n’y voyait plus que ténèbres sombres et effrayantes. Quelques pensées qu’il appelât à son aide, elles s’offraient à lui sous des formes pénibles et décourageantes et ne lui prêtaient aucune consolation. Les diamants même qui brillaient à son doigt étaient comme des larmes étincelantes, et leur éclat ne reflétait pas un seul rayon d’espérance.

Il était resté près du poêle, toujours plongé dans ses sombres pensées, sans faire attention aux autres pensionnaires qui arrivaient un à un de leurs magasins et de leurs comptoirs, ou bien des tavernes du voisinage, et qui, après avoir donné d’amples accolades à un grand cruchon blanc rempli d’eau qui se trouvait posé au bord de la table, et s’être complu dans leur dégoûtante station au-dessus des crachoirs de métal, allaient pesamment gagner leurs lits. Enfin Mark Tapley entra et le secoua par le bras, croyant qu’il s’était endormi.

Le jeune homme tressaillit.

« Mark !… s’écria-t-il.

– Tout va bien, monsieur, dit le joyeux domestique en mouchant la chandelle avec ses doigts. Votre lit n’est pas des plus grands, monsieur ; et il ne faudrait pas un homme bien altéré, pour boire avant déjeuner toute l’eau qui doit vous servir à faire votre toilette, et pour avaler la serviette par-dessus le marché. Mais cette nuit, monsieur, vous dormirez sans roulis.

– Il me semble que la maison danse sur la mer, dit Martin qui chancela en se levant ; je suis tout brisé.

– Eh bien ! moi, je me sens jovial et gai comme un pinson, dit Mark. Mais, mon Dieu ! ce n’est pas sans raisons. Ah ! c’est ici que j’aurais dû naître ! voilà mon opinion. Prenez garde à la marche, ajouta-t-il, car ils montaient l’escalier. Vous souvenez-vous, monsieur, du gentleman qui était à bord du Screw, et qui avait cette toute petite malle ?

– La valise ?… Oui.

– Eh bien, monsieur, on lui a rendu ce soir le linge blanc qu’on a mis à la porte de sa chambre, ici près. Vous n’avez qu’à voir, en passant, combien il a peu de chemises, mais combien il y a de devants, et vous ne serez plus étonné qu’il eût si peu de bagage. »

Mais Martin éprouvait trop de fatigue et d’accablement pour s’occuper de quoi que ce fût, encore moins d’une découverte si peu intéressante. M. Tapley, sans se laisser rebuter par son indifférence, le mena jusqu’au haut de la maison, et le fit entrer dans la chambre disposée pour le recevoir. Cette chambre, fort petite, n’avait que la moitié d’une croisée, un bois de lit semblable à un coffre sans couvercle, deux chaises, un carré de tapis comme ceux qui servent pour essayer dessus les souliers qu’on achète tout faits dans les magasins de confection en Angleterre ; un petit miroir cloué au mur, et un lavabo avec un pot dans une aiguière, qu’on eût pu prendre pour un pot au lait dans un bol.

« Je suppose que dans ce pays-ci les gens se lavent à sec avec une serviette, dit Mark ; il faut qu’ils soient tous atteints d’hydrophobie, monsieur.

– Ôtez-moi mes bottes, je vous en prie, dit Martin, se laissant tomber sur une des deux chaises. Je suis rompu, je suis à moitié mort, tant je me sens tout courbatu.

– Vous ne direz pas cela demain matin, monsieur, répliqua Mark ; vous ne le direz même plus ce soir, monsieur, quand vous aurez tâté de ceci. »

Et là-dessus, il tira un grand verre plein jusqu’aux bords de morceaux de glace transparente, parmi lesquels se trouvaient une ou deux tranches minces de citron avec une liqueur dorée, d’une apparence exquise, qui montaient à l’appel de la cuiller des profondeurs du verre, à la vue charmée du spectateur.

« Comment appelez-vous ceci ? » dit Martin.

Mais M. Tapley, sans rien répondre, se contenta de plonger un chalumeau dans le mélange, ce qui imprima un agréable mouvement aux morceaux de glace, et il indiqua, par un geste significatif, que c’était là l’agent qui devait servir à l’amateur pour pomper ce breuvage ravissant.

Martin prit le verre d’un air étonné, appliqua ses lèvres au chalumeau, et leva ses yeux avec une expression d’extase. Il ne s’arrêta pas avant d’avoir humé jusqu’à la dernière goutte.

« Monsieur !… dit Mark, retirant le verre d’une manière triomphante. Si jamais il vous arrivait d’être à moitié mort, quand je ne serais pas là, tout ce que vous auriez à faire, ce serait de prier le premier venu d’aller vous chercher un savetier.

– D’aller me chercher un savetier !… répéta Martin.

– Cette admirable invention, monsieur, dit Mark, caressant doucement le verre vidé, s’appelle un savetier. Un savetier au vin de Xérès, si vous abrégez le nom. Maintenant, vous êtes en état de quitter vos bottes, et, à tout égard, vous devez vous sentir un autre homme. »

Après avoir débité cet exorde solennel, il apporta le tire-bottes.

« Songez-y bien, Mark, dit Martin, je ne retombe pas dans ma faiblesse… Mais, juste ciel ! si nous allions nous trouver relégués dans quelque partie sauvage de ce pays, sans ressources, sans argent !

– Eh bien ! monsieur, répondit l’imperturbable Tapley, d’après ce que nous avons vu jusqu’ici, j’ignore si, tout considéré, nous ne serions pas beaucoup mieux dans les parties sauvages que dans les contrées civilisées.

– Ô Tom Pinch, Tom Pinch ! dit Martin d’un ton pénétré, que ne donnerais-je pas pour être encore auprès de vous, pour entendre encore votre voix, fût-ce dans la pauvre chambre à coucher de la maison de Pecksniff !

– Ô Dragon, Dragon, dit Mark faisant un écho chaleureux, si entre vous et moi il n’y avait un peu d’eau, et si ce n’était pas une faiblesse de songer au retour, je crois que j’en dirais autant. Mais je suis ici, ô Dragon, à New-York, en Amérique, et vous, vous êtes dans le Wiltshire, en Europe ; et il faut faire fortune, ô Dragon, et la faire pour une jeune beauté ; et si vous allez voir le Monument, ô Dragon, ne vous arrêtez pas en bas des marches du perron, ou bien vous n’arriverez jamais au sommet.

– Sagement dit, Mark ! s’écria Martin. Nous devons regarder en avant.

– Dans tous les livres d’histoires que j’ai lus, monsieur, les gens qui regardaient derrière eux étaient changés en pierres ; et j’ai toujours pensé que c’était leur faute et qu’ils avaient bien mérité leur sort. Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur, et de doux rêves.

– Alors il faut que ce soient des rêves de ma bonne Albion, dit Martin en s’étendant dans son lit.

– Je dirai de même, murmura Mark Tapley, lorsqu’il fut entré dans sa propre chambre, où Martin ne pouvait plus l’entendre. Car si, avant de sortir d’embarras, nous ne trouvons pas à exercer encore un peu mieux notre patience pour avoir quelque mérite de plus à être jovial, je veux me faire citoyen des États-Unis ! »

Laissons-les mêler et confondre dans leurs rêves les ombres d’objets éloignés d’eux, à mesure qu’elles se dessinent sur le mur, en formes fantastiques, à la clarté vaporeuse d’une pensée sans règle. Cette histoire plus vaporeuse encore, comme le rêve d’un rêve, va s’élancer rapidement, changer de théâtre et traverser d’un bond l’Océan pour débarquer sur les rivages de l’Angleterre.

Chapitre XVIII. En relation d’affaires avec la maison Anthony Chuzzlewit et fils, d’où l’un des associés se retire d’une manière tout à fait inattendue. §

Le changement engendre le changement. Rien ne se propage plus vite. Si un homme habituellement enfermé dans un cercle étroit de travaux et de plaisirs, qu’il franchit rarement, fait un pas au dehors, quelque courte que soit la distance qui l’en sépare, son départ du lieu monotone où il a rempli un rôle important a l’air d’être le signal d’un désordre immédiat, comme si, dans la brèche qu’il a laissée, une sorte d’explosion se produisait, qui pulvérise tout ce qui était solide ; et comme s’il suffisait d’un peu moins de quelques semaines pour désunir et détraquer tout ce que le cours des ans avait réuni et cimenté étroitement. La mine que le temps a lentement creusée sous les objets accoutumés éclate en un instant ; et là où, une minute auparavant, on voyait un rocher, il n’y a plus que sable et poussière.

Bien des hommes ont, à une époque ou à une autre, éprouvé jusqu’à un certain point cet effet. Nous ferons fidèlement connaître jusqu’où les lois naturelles du changement avaient exercé leur empire dans la petite sphère d’action que Martin avait quittée.

« Que ce printemps est froid !… disait un soir, d’un ton gémissant, le vieil Anthony en se rapprochant du feu. Il est certain qu’il faisait plus chaud que ça dans ma jeunesse.

– Avec tout cela, vous n’avez pas besoin d’aller roussir vos habits, fit observer l’aimable Jonas, qui leva ses yeux du journal de la veille. Le drap n’est déjà pas si bon marché !

– Brave enfant !… s’écria le père en soufflant sur ses mains glacées et les frottant de son mieux l’une contre l’autre. Quel garçon prudent ! Jamais il ne s’est abandonné aux vanités du luxe de la toilette ; non, non, jamais !

– Quant à ça, je ne sais pas trop ce que je ferais, dit le fils en reprenant la lecture de son journal, si je pouvais le faire pour rien.

– Ah ! oui, si !… dit le vieillard qui se dilata de joie. Mais c’est égal, il fait bien froid.

– Laissez donc le feu tranquille ! cria M. Jonas, arrêtant la main de son vénéré père au moment où celui-ci s’emparait du tisonnier. Voulez-vous manquer dans votre vieillesse, que vous dissipez en ce moment ?

– Je n’en aurais pas le temps, Jonas, dit le vieillard.

– Temps de quoi ?… hurla l’héritier.

– Le temps de manquer. Je voudrais bien que cela me fût possible !

– Vous avez été toujours aussi égoïste qu’un vieil escargot, dit Jonas, trop bas il est vrai pour être entendu de son père, et en attachant sur lui un regard sombre. Vous soutenez bien votre caractère. Vous ne vous inquiétez pas de manquer, n’est-ce pas ? Oh ! c’est sûr, vous ne vous en inquiétez pas. Et si votre chair, votre sang, venait à manquer par la même occasion, cela vous serait bien égal, vieux caillou ! »

Après avoir formulé cette respectueuse allocution, il saisit sa tasse et se mit à boire ; car, en ce moment, le père, le fils et Chuffey, étaient en train de prendre le thé. Alors, regardant de nouveau son père d’un œil fixe et s’arrêtant par intervalles pour absorber une gorgée de thé, il poursuivit sur le même ton que précédemment :

« Manquer !… vous êtes un drôle de vieux, pour parler de manquer par le temps qui court. N’allez-vous pas commencer à parler de ça ? Fort bien ! le temps de manquer ? Non, non, j’espère bien que vous ne l’aurez pas. C’est bien ce qui vous gêne : vous ne demanderiez pas mieux que de vivre une couple de centaines d’années si c’était possible, et encore ne seriez-vous pas content. Je vous connais !… »

Le vieillard soupira et se pencha de nouveau vers le feu. M. Jonas le menaça du bout de sa cuiller à thé en métal anglais, et, prenant la question d’un point de vue plus élevé, il se mit à la traiter avec des arguments de la plus haute moralité.

« Si telle est votre disposition d’esprit, grommela-t-il toujours à demi-voix, pourquoi n’aliénez-vous pas votre bien ? Achetez une rente viagère à bon marché, et mettez à prix cette vie si intéressante pour vous et pour quiconque tenterait la spéculation. Mais non, cela ne vous conviendrait pas. Ce serait une conduite trop naturelle envers votre fils, et vous aimez mieux tenir avec lui une conduite dénaturée en le dépossédant de ses droits. En vérité, je serais honteux de mon rôle si j’étais à votre place, et je m’empresserais d’aller me fourrer la tête vous savez où. »

Il est à présumer que cette dernière expression se rapportait au mot de tombe ou de sépulcre, ou cimetière ou mausolée, un mot enfin que la tendresse filiale de M. Jonas ne lui permettait pas aisément de prononcer. Le jeune homme ne poussa pas plus loin son thème ; car Chuffey paraissant s’être aperçu, du coin accoutumé où il se tenait près de la cheminée, qu’Anthony prêtait l’oreille et que Jonas avait l’air de parler, s’écria tout à coup, comme par inspiration :

« C’est votre propre fils, monsieur Chuzzlewit. Votre propre fils, monsieur ! »

Le vieux Chuffey ne se doutait guère du sens profond qu’avaient ces mots ; il ne se doutait pas de l’amère satire qu’il venait de lancer et de l’impression qu’elle eût faite dans l’âme du vieillard, s’il avait pu connaître les paroles qui erraient sur les lèvres de son fils ou les pensées qu’il nourrissait dans son esprit. Mais le son de la voix de Chuffey détourna le cours des réflexions d’Anthony et le ramena à la question.

« Oui, oui, Chuffey, Jonas est un morceau du vieux bloc. Le bloc est bien vieux maintenant, Chuffey, dit Anthony avec un air d’étrange abattement.

– Oh oui ! joliment vieux, dit Jonas par confirmation.

– Mais non, mais non, dit Chuffey. Non, monsieur Chuzzlewit. Pas du tout vieux, monsieur.

– Oh ! cet homme est pire que jamais ! s’écria Jonas avec un profond dégoût. Sur mon âme, père, il devient par trop stupide… Retenez votre langue, s’il vous plaît !

– Il dit que vous avez tort ! cria Anthony à son vieux commis.

– Tut ! tut ! répondit Chuffey. Je sais ce qu’il en est. Je dis que c’est lui qui a tort ; c’est lui qui a tort. C’est un enfant. Voilà ce qu’il est. Vous aussi monsieur Chuzzlewit, vous êtes comme un enfant. Ah ! ah ! ah ! Vous êtes presque un enfant, en comparaison de bien d’autres que j’ai connus ; vous êtes un enfant auprès de moi ; vous êtes un enfant pour nous tous. Ne l’écoutez pas ! »

En achevant ce discours extraordinaire (car pour Chuffey c’était une vraie tirade d’éloquence sans précédent connu), le pauvre vieux fantôme prit sous son bras paralysé la main de son maître qu’il couvrit de la sienne, comme pour défendre M. Chuzzlewit.

« Chuff, je deviens chaque jour de plus en plus sourd, dit Anthony avec un ton aussi doux ou, pour parler plus exactement, avec aussi peu de rudesse qu’il lui était possible.

– Non, non, cria Chuffey. Cela n’est pas. Et qu’est-ce que ça ferait ? Voilà bien vingt ans que je suis sourd, moi.

– Je deviens aussi de plus en plus aveugle, dit le vieillard en secouant la tête.

– Bon signe ! cria Chuffey. Ah ! ah ! le meilleur signe qu’il y ait au monde ! Auparavant, vous y voyiez trop bien. »

Il tapota la main d’Anthony comme lorsqu’on veut apaiser un enfant, et, tirant le bras du vieillard un peu plus vers lui, il désigna de ses doigts tremblants la place où Jonas était assis, comme s’il voulait l’inviter à s’en éloigner. Mais Anthony demeurant immobile et silencieux, le vieux commis cessa insensiblement de l’étreindre, et rentra dans son coin accoutumé : il se bornait à avancer sa main de temps en temps et à toucher doucement l’habit de son bien-aimé patron, comme s’il voulait s’assurer que M. Chuzzlewit était toujours auprès de lui.

Dans la stupéfaction que lui avait causée toute cette scène, Jonas n’avait pu rien faire que de contempler les deux vieillards, jusqu’au moment où Chuffey fut retombé dans son état habituel et où Anthony se fut assoupi ; alors il se soulagea de ses émotions en se rapprochant du premier de ces personnages et en faisant mine, comme on dit en langage vulgaire, de « lui cogner la tête. »

« Voilà deux ou trois semaines qu’ils jouent ce jeu, pensa Jonas plongé dans une sombre rêverie. Je n’ai jamais vu mon père s’occuper autant de cet homme qu’il l’a fait dans ces derniers temps. Eh quoi ? est-ce que par hasard vous feriez la chasse aux héritages, monsieur Chuff, hein ? »

Mais Chuffey était aussi loin de se douter des pensées de M. Jonas que de le voir s’approcher avec son poing fermé qu’il lui tenait tout près de l’oreille. L’ayant menacé tout à son aise, Jonas prit le flambeau sur la table, et, passant dans le cabinet vitré, il tira de sa poche un trousseau de clefs. Au moyen de l’une d’elles, il ouvrit un compartiment secret du bureau, ayant soin de regarder à la dérobée, pendant ce temps, pour s’assurer que les deux vieillards étaient bien encore devant le feu.

« Tout est en bon ordre, dit Jonas, soutenant sur sa tête le couvercle du bureau ouvert et déployant un papier. Voici le testament, monsieur Chuff. Trente livres sterling par an pour votre entretien, mon vieux compagnon, et tout le reste pour son fils unique Jonas. Vous n’avez pas besoin de vous donner tant de peine à faire le bon apôtre. Vous n’y gagneriez rien. Hé ! qu’est-ce que c’est que ça ?… »

C’était assurément quelque chose d’effrayant. De l’autre côté du vitrage, un visage regardait avec curiosité dans l’intérieur du cabinet ; et ce regard était fixé non sur Jonas même, mais sur le papier qu’il tenait à la main. Car les yeux attachés attentivement sur l’écriture se levèrent vivement lorsque Jonas eût jeté cette exclamation. Alors les yeux en question rencontrèrent ceux de Jonas, et il se trouva qu’ils ressemblaient à ceux de M. Pecksniff.

Laissant tomber à grand bruit le couvercle du bureau, mais sans oublier de le fermer à clef, Jonas, pâle et sans souffle, contempla ce fantôme.

Le fantôme fit un mouvement, ouvrit la porte et pénétra dans le cabinet.

« Qu’est-ce qu’il y a ? cria Jonas qui recula. Qu’est-ce que c’est ? D’où venez-vous ? Que voulez-vous ?

– Ce qu’il y a ?… dit la voix de M. Pecksniff, en même temps que M. Pecksniff en chair et en os lui décochait un sourire aimable. Ce qu’il y a, monsieur Jonas ?

– Qu’avez-vous besoin de venir regarder là, et de vous mêler de ce qui ne vous concerne pas ? dit aigrement Jonas. Qu’est-ce qui vous prend de venir en ville de cette façon et de tomber chez les gens à l’improviste ? Il est étrange qu’un homme ne puisse pas lire le… le journal dans son propre bureau sans être espionné et effrayé par des individus qui entrent sans prendre la peine de s’annoncer. Pourquoi n’avez-vous pas frappé à la porte ?

– C’est ce que j’ai fait, monsieur Jonas, répondit Pecksniff, mais on ne m’a pas entendu. J’étais curieux, ajouta-t-il avec son air gracieux, tout en posant sa main sur l’épaule du jeune homme, de savoir quelle partie du journal vous intéressait si fort ; mais la vitre était trop sombre et trop sale. »

Jonas jeta un regard rapide sur le vitrage. Bien. Il n’était pas très-propre : Pecksniff avait dit la vérité.

« Était-ce de la poésie ? demanda M. Pecksniff, agitant l’index de sa main droite d’un air d’agréable plaisanterie. Ou bien était-ce de la politique ? ou bien était-ce le tarif des valeurs ? la chose la plus importante, monsieur Jonas ; la plus importante !

– Vous brûlez, mon cher, répondit Jonas, qui s’était remis et mouchait la chandelle ; mais, par le diable ! qu’est-ce que vous revenez chercher à Londres ? Ma foi ! il y a bien aussi de quoi effaroucher un homme, quand il se voit tout à coup inspecté par un individu qu’il croyait être à soixante ou soixante-dix milles.

– Sans doute, dit M. Pecksniff. Vous avez raison, mon cher monsieur Jonas ; car le cœur humain étant constitué comme il l’est…

– Oh ! laissons là le cœur humain, interrompit Jonas avec impatience, et apprenez-moi ce qui vous amène.

– Une petite affaire qui m’est survenue à l’improviste.

– Oh ! si ce n’est que ça, s’écria Jonas, bien ! Mon père est dans la chambre voisine. Holà ! mon père, voici Pecksniff !… Je crois que chaque jour sa caboche devient de plus en plus trouble, murmura Jonas en faisant faire un demi-tour à son vénéré père. N’entendez-vous pas que je vous dis que Pecksniff est ici, idiot ?… »

L’effet combiné des secousses qu’il recevait et des tendres remontrances de son fils ne tarda point à éveiller le vieillard, qui fit à M. Pecksniff un accueil empressé ; ce qu’on pouvait attribuer en partie au plaisir qu’il avait à voir ce gentleman, en partie à la satisfaction ineffable qu’il éprouvait en se souvenant de l’avoir appelé un hypocrite. Comme M. Pecksniff, arrivé depuis une heure seulement à Londres, n’avait pas encore pris le thé, on lui servit les restes de la collation avec une tranche de lard. Jonas, qui avait affaire dans la rue voisine, sortit pour aller à son rendez-vous, en promettant d’être de retour avant que M. Pecksniff eût achevé son repas.

« Maintenant, mon bon monsieur, dit M. Pecksniff à Anthony, maintenant que nous voilà seuls, apprenez-moi, je vous prie, ce que vous me voulez. Je dis que nous sommes seuls, parce que je pense que notre cher ami M. Chuffey est, métaphysiquement parlant, un… dirai-je un mort20 ? demanda M. Pecksniff avec son plus doux sourire et en penchant sa tête de côté.

– Il ne vous voit ni ne vous entend.

– Eh bien alors, j’ose dire avec la plus profonde sympathie pour sa disgrâce, et la plus haute admiration pour les qualités excellentes qui font également honneur à sa tête et à son cœur, qu’il est ce qu’au jeu on appelle un mort. Vous me faisiez donc observer, mon cher monsieur… ?

– Je ne vous adressais aucune observation, que je sache, repartit le vieillard.

– Je vous dirai moi… insinua doucement M. Pecksniff.

– Vous me direz, vous ?… Quoi ?

– Je vous dirai, continua M. Pecksniff, qui avant tout se leva pour aller voir si la porte était bien fermée, puis, au retour, arrangea sa chaise de façon que ladite porte ne pût être même entre-bâillée sans qu’il s’en aperçût aussitôt ; je vous dirai que jamais dans ma vie je n’ai éprouvé autant d’étonnement qu’à la réception de votre lettre d’hier. Que vous me fissiez l’honneur de désirer conférer avec moi sur un sujet particulier, cela avait déjà lieu de me surprendre ; mais que vous ayez voulu exclure de cette conférence M. Jonas lui-même, ceci est, pour un homme à qui vous avez fait une injure verbale (purement et simplement une injure verbale, que vous avez sans doute dessein de réparer), une preuve de confiance qui m’a soulagé, qui m’a ému, qui m’a transporté. »

Il avait toujours la langue bien pendue ; mais il prononça cette courte harangue d’une façon plus coulante que jamais : il est vrai qu’il avait mis un certain soin à la préparer sur l’impériale de la diligence.

Bien qu’il se fût arrêté pour attendre une réponse et qu’il eût dit avec raison qu’il était venu sur l’invitation d’Anthony, le vieillard restait en face de lui immobile, silencieux, le visage sans expression. Il ne semblait pas avoir le moindre désir, la moindre velléité de poursuivre la conversation, quoique M. Pecksniff consultât la porte du regard, tirât sa montre et lui donnât à entendre par bien d’autres signes qu’ils avaient peu de temps à eux, et que Jonas, s’il tenait parole, ne tarderait pas à revenir. Mais le plus étrange incident de toute cette étrange entrevue, c’est que tout à coup, dans l’éclair d’un moment, et si vivement qu’il était impossible de s’en rendre compte ni d’observer aucune modification chez Anthony, les traits du vieillard reprirent leur ancienne expression, et qu’il cria en frappant violemment de sa main sur la table, comme si, depuis leur fâcheuse rencontre, il n’y eût pas eu de lacune dans la conversation :

« Voulez-vous bien retenir votre langue, monsieur, et me laisser parler ? »

M. Pecksniff s’inclina d’un air de déférence, et se dit à part lui : « Je savais bien que sa main était changée et son écriture vacillante. C’est ce que je disais hier. Hélas ! Bon Dieu !

– Jonas en tient pour votre fille, Pecksniff, dit le vieillard de son ton habituel.

– Nous avons causé de cela, monsieur, si vous vous le rappelez, chez mistress Todgers, répondit le vertueux architecte.

– Vous n’avez pas besoin de parler si haut, répliqua Anthony ; je ne suis pas si sourd. »

M. Pecksniff avait sans doute élevé la voix, non pas tant parce qu’il croyait Anthony atteint de surdité que parce qu’il jugeait à peu près éteintes en lui les facultés de l’entendement ; mais ce mauvais accueil fait à une marque d’attention obligeante le déconcerta fort : aussi, ne sachant plus trop sur quel pied danser, fit-il une nouvelle inclination de tête encore plus humble que la première.

« Je vous ai dit, répéta le vieillard, que Jonas en tient pour votre fille.

– Une charmante enfant, monsieur, murmura M. Pecksniff voyant que son interlocuteur attendait une réponse. Une chère enfant, monsieur Chuzzlewit, je le dis en toute assurance, bien qu’il ne m’appartienne pas de le dire.

– Vous savez bien qu’il n’en est rien, s’écria le vieillard, sortant à moitié de son fauteuil pour avancer d’une aune vers le traître son visage flétri. Vous mentez ! n’allez-vous pas encore faire l’hypocrite ?

– Mon bon monsieur… balbutia M. Pecksniff.

– Ne m’appelez pas un bon monsieur, répliqua Anthony, et n’ayez pas la prétention d’en être un vous-même. Si votre fille était ce que vous voulez que je la croie, elle ne conviendrait pas à Jonas. Étant ce qu’elle est, je pense qu’elle lui conviendra. Il eût pu se tromper dans le choix d’une femme, prendre une coureuse de bals qui s’endettât et dissipât sa fortune. Or, quand je serai mort… »

Comme il prononçait ce dernier mot, sa physionomie s’altéra si horriblement, que M. Pecksniff ne put pas s’empêcher de regarder d’un autre côté.

« Si pareille chose devait arriver, j’en aurais plus de chagrin qui si cela s’était passé de mon vivant ; oui, ce serait pour moi une insupportable torture que de savoir qu’on irait jeter dans le ruisseau ce que je me suis tant tourmenté à amasser, ce qui m’a donné tant de peine à acquérir. Non, ajouta le vieillard d’une voix enrouée, qu’au moins cela soit sauvé, que ce gain là nous reste et survive à tant d’autres pertes que j’ai faites.

– Mon cher monsieur Chuzzlewit, dit Pecksniff, ce sont là des idées déraisonnables. C’est tout à fait hors de propos, tout à fait invraisemblable, j’en suis sûr. La vérité, mon cher monsieur, c’est que vous n’êtes pas bien !

– Je ne suis toujours pas mourant ! cria Anthony avec une sorte de grognement semblable au rire d’une bête féroce. Je n’en suis pas là ! j’ai encore quelques années à vivre. »

Et montrant son débile commis :

« Regardez celui-ci. La Mort n’a pas le droit de le laisser debout et de me faucher. »

M. Pecksniff était tellement effrayé à la vue du vieillard, et si complètement bouleversé de le trouver dans un pareil état, qu’il n’eut pas même assez de présence d’esprit pour tirer un lambeau de moralité du grand magasin qu’il avait toujours tout prêt dans sa poitrine. Aussi balbutia-t-il que, selon toutes les lois de convenance et de décence, c’était à M. Chuffey à mourir le premier ; et que, d’après tout ce qu’il avait entendu dire de M. Chuffey, d’après les quelques renseignements qu’il possédait lui-même sur ce gentleman, il était personnellement convaincu que M. Chuffey jugerait à propos de mourir dans le plus bref délai possible.

« Venez ici ! dit le vieillard, l’invitant à s’approcher davantage. Jonas sera mon héritier, Jonas sera riche ; bonne aubaine pour vous. Vous le savez, Jonas en tient pour votre fille.

– Je sais tout cela, pensa M. Pecksniff ; vous me l’avez dit assez souvent.

– Il pourrait trouver plus d’argent qu’elle ne lui en apportera, dit le vieillard ; mais elle l’aidera à conserver celui qu’ils auront. Elle n’est ni trop jeune ni trop étourdie, et elle sort d’une maison qui en lâche pas prise aisément. Mais pas de finasseries ; elle ne tient Jonas que par un fil, et, si vous le serrez trop (je connais bien le caractère de Jonas), le fil rompra. Attachez le fil tandis que Jonas y est disposé ; attachez-le, Pecksniff. Vous êtes trop profond. Si vous le menez comme ça, vous verrez qu’il vous plantera là et vous laissera à cent lieues de lui. Allons donc, homme onctueux, croyez-vous que je n’aie pas des yeux pour voir comment vous l’avez amorcé depuis le commencement ?

– À présent, pensa M. Pecksniff le regardant d’un air soucieux, je me demande si c’est là tout ce qu’il avait à me dire ! »

Le vieil Anthony se frotta les mains, murmura quelques mots, se plaignit de nouveau d’avoir froid, rapprocha son siège du feu ; puis tournant le dos à M. Pecksniff, et le menton incliné sur sa poitrine, il parut, au bout d’une minute, avoir complètement oublié la présence de l’étranger.

Cette courte entrevue, étrange dans sa forme et peu satisfaisante pour le fond, avait pourtant fourni à M. Pecksniff une indication précieuse qui, à défaut de plus amples renseignements, valait toujours bien ses frais de voyage, aller et retour. Car, jusqu’à présent (faute d’une occasion favorable), le bon gentleman n’avait jamais pu pénétrer dans les profondeurs du caractère de M. Jonas, et toute recette pour attraper un tel gendre était digne d’attention, surtout une recette écrite sur un feuillet détaché du livre paternel. Curieux de profiter jusqu’au bout d’une si favorable occasion, et craignant d’en perdre la chance s’il permettait à Anthony de s’endormir avant d’avoir achevé de dire tout ce qu’il avait à dire, M. Pecksniff usa d’une foule de moyens ingénieux pour attirer son attention, en se livrant aux préparatifs de son festin, œuvre à laquelle il s’appliquait maintenant avec ardeur ; ainsi il se mit à tousser, à éternuer, à entre-choquer les tasses, à aiguiser les couteaux, à laisser tomber le pain, et ainsi de suite. Efforts superflus : M. Jonas rentra sans qu’Anthony eût dit un mot de plus.

« Comment ! mon père encore endormi ! s’écria-t-il en accrochant son chapeau et jetant les yeux sur le vieillard. Ah ! et il ronfle. L’entendez-vous ?

– Il ronfle ferme, dit M. Pecksniff.

– Il ronfle ferme ! répéta Jonas. Oui, laissez-le faire quant à ça : partout où il est, il ronfle pour six.

– Savez-vous, monsieur Jonas, dit Pecksniff, que je trouve… ce n’est pas pour vous effrayer… mais je trouve que votre père se casse ?

– Oh ! vous trouvez ? répliqua Jonas avec un mouvement de tête tout à fait en harmonie avec l’observation qu’il allait faire. Tudieu ! vous ne savez guère combien il est solide. Il n’est pas prêt à déménager de sitôt.

– J’ai été frappé du changement que j’ai remarqué sur ses traits et dans ses manières.

– Vous vous trompez bien, allez ! dit Jonas qui s’assit d’un air sombre. Jamais il n’a été mieux que maintenant. Comment va-t-on chez vous ? Comment va Charity ?

– Florissante, monsieur Jonas, florissante.

– Et l’autre ?… Comment va-t-elle ?

– Légère et badine créature !… dit M. Pecksniff s’abandonnant à une tendre rêverie. Elle va bien, elle va bien. « Diligente comme l’abeille, » elle voltige du parloir à la chambre à coucher, monsieur Jonas ; comme le papillon, elle butine de la cave au grenier ; comme l’oiseau-mouche, elle trempe son petit bec dans notre vin de groseilles ! Ah ! mon jeune ami, si elle pouvait être un peu moins étourdie qu’elle ne l’est, et ne posséder que les excellentes qualités de Cherry !

– Est-elle donc si étourdie ? demanda Jonas.

– Bon ! dit M. Pecksniff avec une grande expansion ; il ne m’appartient pas d’être trop sévère pour mon enfant ; mais elle paraît ainsi à côté de sa sœur Cherry. Voici un bruit étrange, monsieur Jonas !

– Quelque chose de dérangé dans la pendule, je suppose, dit Jonas, qui regarda ce meuble. Ainsi l’autre n’est point votre favorite, n’est-ce pas ? »

Le bon père se préparait à répondre, et déjà il avait appelé sur son visage une expression de sensibilité profonde, quand le bruit qu’il avait signalé déjà se reproduisit.

« Sur ma parole, monsieur Jonas, voilà une pendule extraordinaire, » dit Pecksniff.

Oui, la pendule eût été extraordinaire, en effet, si elle avait produit le bruit qui les avait étonnés tous deux ; mais c’était une autre horloge qui se détraquait, à force d’avoir marqué les heures, et c’était elle dont on entendait le bruit. Un cri poussé par Chuffey, un cri que les habitudes silencieuses du vieux commis rendaient cent fois plus retentissant et plus formidable, fit vibrer la maison depuis le toit jusqu’à la cave : Jonas et Pecksniff, tournant les yeux, aperçurent Anthony Chuzzlewit gisant sur le sol, et Chuffey à genoux auprès de lui.

Anthony était tombé de son siège par un soubresaut ; il était étendu là, faisant des efforts violents pour respirer ; chacune de ses veines était contractée, chacun de ses nerfs gonflé comme pour venir porter témoignage de sa vieillesse et sommer la nature de ne point se mêler de sa guérison. C’était chose effrayante de voir le principe de vie enfermé dans cette enveloppe usée lutter comme un démon farouche impatient de briser sa chaîne, et battre en brèche son ancienne prison. Un jeune homme dans la plénitude de sa vigueur, luttant avec cette énergie du désespoir, eût offert un spectacle terrible ; mais un vieux corps recroquevillé, doué d’une force extraordinaire et, à chaque mouvement de ses membres et de ses jointures, donnant un démenti à son apparence caduque, c’était un spectacle vraiment hideux.

Ils le relevèrent et allèrent chercher en toute hâte un chirurgien qui saigna le malade et lui administra quelques remèdes ; cependant les syncopes durèrent si longtemps, qu’il était minuit passé quand on put le mettre au lit, calme enfin, mais sans connaissance et épuisé.

« Ne partez pas, dit Jonas, approchant ses lèvres terreuses de l’oreille de M. Pecksniff et lui parlant tout bas de l’autre côté du lit. C’est fort heureux que vous ayez été là quand cette crise l’a saisi. On aurait pu dire que c’était ma faute.

– Vous !… s’écria M. Pecksniff.

– Je ne sais pas ce qu’ils auraient pu dire, répliqua Jonas, essuyant la sueur qui découlait de son visage pâle. On dit tant de choses !… Comment le trouvez-vous ? »

M. Pecksniff secoua la tête.

« J’avais l’habitude de plaisanter, vous savez, dit Jonas ; mais jamais je… je n’avais désiré sa mort. Croyez-vous qu’il soit si mal ?

– Le docteur l’a dit ; vous l’avez entendu, répondit M. Pecksniff.

– C’est vrai ; mais peut-être disait-il cela pour grossir sa note dans le cas où le malade viendrait à guérir. Il ne faut pas que vous partiez, Pecksniff. Maintenant que les choses en sont venues là, je ne voudrais pas pour mille livres sterling n’avoir pas un témoin. »

Chuffey ne disait rien, n’entendait rien. Il s’était installé sur une chaise au bord du lit, et il restait ainsi sans faire un seul mouvement, sauf quand parfois il penchait la tête vers l’oreiller et paraissait écouter. Seulement, dans le cours de cette nuit funèbre, M. Pecksniff, ayant un peu sommeillé, se réveilla sous l’impression confuse d’avoir entendu Chuffey priser et mêler étrangement à ses prières entrecoupées des figures, non pas de rhétorique, mais d’arithmétique.

Jonas resta également assis, dans la même chambre, toute la nuit ; non pas il est vrai à une place où son père pût l’apercevoir s’il reprenait connaissance, mais caché derrière lui et se bornant à consulter les yeux de M. Pecksniff pour savoir comment allait le malade. Ce rustre grossier, qui si longtemps avait gouverné la maison en maître, maintenant aussi lâche qu’un chien couchant, n’osait seulement pas bouger et craignait de voir son ombre même flotter sur la muraille !

Le jour était revenu avec tout son éclat et son mouvement. Jonas et Pecksniff laissèrent le vieux commis veiller Anthony et descendirent déjeuner. La foule allait et venait rapidement dans la rue ; on ouvrait les portes et les fenêtres ; les voleurs et les mendiants reprenaient leurs postes accoutumés ; les ouvriers s’empressaient de se rendre à leur tâche ; les marchands rangeaient leur boutique ; les huissiers et les constables étaient à l’affût ; toutes sortes de créatures humaines, chacune de son côté, engageaient aussi vivement le combat de la vie que le vieil Anthony disputait le moindre grain du sablier presque vide, comme s’il s’agissait d’un empire.

« S’il arrive quelque chose, Pecksniff, dit Jonas, il faut me promettre que vous resterez ici jusqu’à ce que tout soit terminé. Je veux que vous voyiez que je ferai convenablement les choses.

– Je sais que vous ferez tout ce qu’il faudra, monsieur Jonas, dit Pecksniff.

– Oui, oui, mais je serais fâché qu’on en doutât. Je ne veux pas que personne ait le droit d’articuler une syllabe contre moi. Je sais bien ce qu’on va dire… comme s’il n’était pas vieux, ou que j’eusse des recettes pour lui conserver la vie ! »

M. Pecksniff promit de rester, si les circonstances le faisaient désirer à son estimable ami ; et ils achevaient leur déjeuner en silence, quand tout à coup une forme leur apparut, si semblable à un fantôme que Jonas poussa un cri perçant et que tous deux reculèrent d’horreur.

Le vieil Anthony, vêtu comme à l’ordinaire, était dans la chambre, près de la table…

Il s’appuyait sur l’épaule de son mystérieux ami ; sa face livide, ses mains racornies, ses yeux vitreux, tout jusqu’aux gouttes de sueur qui humectaient son front, tout portait un mot écrit par un doigt éternel, le mot : MORT.

Il leur parla ; c’était en apparence quelque chose comme sa voix, mais une voix devenue creuse et mince ainsi que le visage d’un mort. Dieu seul sait ce qu’il dit. Il semblait prononcer des mots, mais c’étaient des mots tels que jamais oreille humaine n’en entendit. Et ce qu’il y avait de plus terrible, c’est qu’il restait là, debout, parlant dans une langue qui n’était pas de ce monde.

« Il va mieux à présent, dit Chuffey, beaucoup mieux. Faites-le asseoir dans son vieux fauteuil, et il va se remettre. Je lui disais bien de ne pas s’inquiéter. Je le lui ai dit encore hier. »

On mit le malade dans son grand fauteuil, et on le poussa jusqu’auprès de le fenêtre. Alors, tenant la porte ouverte, on l’exposa au libre courant de l’air matinal. Mais ni l’air du matin, ni tous les vents qui jamais soufflèrent entre le ciel et la terre, n’eussent pu donner au malade un nouveau souffle de vie.

Plongez-le jusqu’au menton dans un bain de pièces d’or, et ses doigts appesantis n’en pourront pas seulement gripper une !

Chapitre XIX. Le lecteur est mis en rapport avec certains industriels, et verse une larme sur la piété filiale du bon M. Jonas. §

M. Pecksniff était dans un cabriolet de louage, car Jonas Chuzzlewit avait dit : « N’épargnez point la dépense. » Le monde est méchant dans ses pensées et ses odieux soupçons, et Jonas était bien décidé à ne pas donner prise aux mauvais propos. Il ne voulait pas qu’on accusât le fils d’Anthony d’avoir lésiné sur les funérailles de son père. Aussi, jusqu’à ce que les obsèques fussent accomplies, Jonas avait-il pris pour devise : « Dépensez et n’épargnez rien ! »

M. Pecksniff s’était rendu chez l’entrepreneur de pompes funèbres ; il se mit en devoir d’aller ensuite trouver un autre fonctionnaire de deuil, un fonctionnaire femelle, une garde-malade, une surveillante, une de ces femmes qui accomplissent pour les parents du mort une tâche tout à fait intime. On la lui avait recommandée ; son nom, tracé sur un bout de papier que M. Pecksniff avait à la main, était Gamp ; elle résidait dans Kingsgate-Street, High Holborn. M. Pecksniff, emporté par son cabriolet de louage, roulait donc sur le pavé de Holborn, en quête de Mme Gamp.

Cette dame logeait dans la maison d’un marchand d’oiseaux, à deux portes de la célèbre taverne du Pâté de mouton, et juste en face de l’original restaurant du Civet de chat, établissement dont le renom était bien et dûment attesté par l’enseigne de la devanture. C’était une petite maison, ce qui n’en valait que mieux : car Mme Gamp étant, au plus haut degré de son art, une garde-malade ou, comme l’indiquait parfaitement son tableau, une « sage-femme, » et logeant au premier étage sur le devant, on pouvait aisément l’avertir la nuit en jetant dans sa croisée des cailloux, une canne ou des débris de pipe : moyens beaucoup plus efficaces que le marteau de la porte de la rue, lequel était fait de façon à éveiller aisément la rue entière et même à faire craindre au dehors que le feu ne fût dans Holborn, sans cependant produire la moindre impression dans l’intérieur du logis auquel s’adressait cet appel.

Il advint dans cette occasion que Mme Gamp avait été sur pied toute la nuit précédente dans l’attente d’une cérémonie, à laquelle l’usage des commères a donné le nom qui exprime en quelques syllabes la malédiction prononcée contre Adam. Il se trouva que Mme Gamp n’avait pas été régulièrement retenue d’avance, mais bien appelée au moment de la crise, vu la grande réputation dont elle jouissait, pour assister de ses conseils une autre dame de sa profession, et enfin que, toutes les choses étant parfaitement terminées, Mme Gamp était revenue chez elle, à la maison du marchand d’oiseaux, et s’était mise au lit. Ainsi, lorsque M. Pecksniff arriva dans son cabriolet, les rideaux de Mme Gamp étaient soigneusement tirés, et Mme Gamp n’avait pas tardé à s’endormir derrière ses rideaux.

Il n’y avait pas grand mal à ça, si le marchand d’oiseaux se fût trouvé chez lui, comme il aurait dû y être ; mais il était dehors, et sa boutique était close. Les volets cependant n’en étaient pas fermés, et derrière chaque carreau on pouvait voir un tout petit oiseau dans une toute petite cage, gazouillant et exécutant sa voltige désespérée, et se cognant la tête au haut des barreaux ; tandis qu’un malheureux chardonneret, qui habitait le sommet d’une villa peinte en rouge avec son nom inscrit sur la porte, tirait de l’eau pour son usage particulier et faisait un muet appel à quelque brave homme pour lui verser dans son eau ne fût-ce qu’un liard de poison. En attendant, la porte était fermée. M. Pecksniff tourna et retourna le loquet : il fit tinter sourdement à l’intérieur une sonnette fêlée ; mais personne ne se montra. Le marchand d’oiseaux avait, outre son état, la spécialité de barbier à la mode et de coiffeur fashionable ; peut-être l’avait-on envoyé quérir tout exprès du quartier de la cour à l’autre bout de la ville, pour accommoder un lord ou disposer la frisure d’une lady ; quoi qu’il en soit, notre homme n’était point chez lui, et tout ce que pouvaient voir de sa personne les gens qui avaient affaire à lui, c’était son enseigne professionnelle ou, si vous l’aimez mieux, l’emblème de sa vocation ; un joli tableau ma foi, dans son genre ! représentant un coiffeur élégant frisant une belle dame devant un grand piano droit tout ouvert, et breveté s. g. d. g.

Eu égard à ces circonstances, M. Pecksniff, dans la naïveté de son cœur, recourut au marteau de la porte. Mais à peine eut-il frappé deux coups, que chaque fenêtre de la rue commença à s’embellir de têtes de femmes ; et avant même qu’il eût pu répéter son manège, des troupes entières de femmes mariées (dont quelques-unes étaient en mesure de donner avant peu de l’occupation à Mme Gamp) vinrent se grouper autour du pas de la porte, criant toutes d’un commun accord et avec une rare ardeur : « Frappez à la fenêtre, monsieur, frappez à la fenêtre. Bonté du ciel ! il est inutile de perdre ainsi votre temps. Frappez à la fenêtre ! »

Docile à ce conseil et, pour le mettre à exécution, empruntant le fouet du cocher, M. Pecksniff opéra un remue-ménage parmi les pots de fleurs rangés au premier étage et éveilla Mme Gamp qu’on entendit crier, à la grande satisfaction des commères : « J’arrive ! »

« Il est pâle comme un linge, dit une de ces dames, faisant allusion à M. Pecksniff.

– Il ne fait que son devoir, pour peu qu’il ait des sentiments humains, » dit une autre.

Une troisième matrone, qui avait les bras croisés, dit qu’elle eût désiré que ce monsieur eût choisi un autre moment pour venir chercher Mme Gamp, mais que c’était toujours ce qui lui arrivait à elle-même.

Ces remarques causèrent beaucoup d’embarras à M. Pecksniff ; car il voyait bien qu’on supposait qu’il était venu chercher Mme Gamp non pour une sortie de la vie, mais pour une entrée en ce monde. Mme Gamp partageait cette erreur générale ; en effet, ayant ouvert la croisée, elle cria derrière les rideaux tout en s’habillant à la hâte :

« Est-ce pour mistress Perkins ?

– Non, répondit sèchement M. Pecksniff, vous en êtes à cent lieues.

– Alors c’est donc M. Whilks ! cria Mme Gamp. N’est-ce pas, monsieur Whilks, c’est vous ? et cette pauvre mistress Whilks qui n’a rien de prêt, pas même une pelote à épingles !… C’est vous, n’est-ce pas, monsieur Whilks ?

– Ce n’est pas M. Whilks, dit Pecksniff. Je ne connais point ce monsieur. Il n’y a rien de semblable. Un gentleman est mort, et, comme on a besoin de quelqu’un dans la maison, vous avez été recommandée par M. Mould, l’entrepreneur. »

Cependant Mme Gamp s’était mise en état de paraître. Comme elle avait des physionomies de rechange pour toute occasion, elle se montra à la fenêtre avec une expression de deuil sur le visage, et dit qu’elle allait descendre immédiatement. Mais les matrones furent très-mécontentes de ce que la mission de M. Pecksniff n’avait pas plus d’importance ; la dame aux bras croisés lui donna son compte de la bonne façon, laissant entendre qu’elle voudrait bien savoir de quel droit il se permettait de venir effrayer des femmes délicates « avec ses cadavres, » et exprimant l’opinion personnelle qu’il était déjà bien assez laid pour servir d’épouvantail par lui-même. Les autres dames ne restèrent pas en arrière pour exprimer des sentiments semblables, et les gamins, qui s’étaient amassés par vingtaines, se mirent à huer et à bafouer M. Pecksniff comme une bande de petits sauvages. Aussi, lorsque Mme Gamp parut, l’inoffensif gentleman fut-il heureux de la pousser sans cérémonie dans le cabriolet et de partir au grand trot, sous le feu de l’exécration populaire.

Mme Gamp avait un gros paquet, une paire de socques et une espèce de parapluie à calèche ; ce dernier article était de couleur feuille morte, sauf une pièce circulaire d’un bleu vif, qui avait été adroitement adaptée tout au bout. Encore ahurie par la précipitation qu’elle avait mise à faire ses préparatifs, la dame avait en ce moment de si fausses idées sur les cabriolets, qu’elle paraissait les confondre avec la malle-poste ou les diligences ; si bien que, durant le premier demi-mille, elle essayait constamment de faire passer de force son bagage à travers le petit carreau de devant, et criait au cocher de le mettre sous la bâche. Revenue enfin de son erreur, elle concentra toutes ses inquiétudes sur ses socques, qu’elle lança nombre de fois dans les quilles de M. Pecksniff, comme si elle jouait au jeu de siam. Ce fut seulement lorsqu’ils approchèrent de la maison mortuaire que Mme Gamp retrouva assez de force et de présence d’esprit pour dire :

« Ainsi donc ce gentleman est décédé, monsieur !… Ah ! c’est grand dommage !… »

Elle ne savait pas même le nom du mort.

« Mais, poursuivit-elle, voilà ce qui nous attend tous inévitablement. C’est aussi certain que notre naissance ; toute la différence, c’est que nous ne pouvons pas en préciser aussi exactement l’époque. Ah ! le pauvre cher homme !… »

Cette Mme Gamp, était une grosse vieille femme avec une voix de rogomme et l’œil humide ; elle possédait un talent remarquable pour tourner ses yeux et n’en montrer que le blanc. Comme elle avait le cou très-court, elle ne savait comment faire pour regarder, s’il est permis de parler ainsi, par-dessus sa tête, les personnes à qui elle parlait. Elle portait une robe noire toute crasseuse, et que l’usage du tabac rendait plus sale encore ; le châle et le chapeau étaient à l’avenant. Par principe et depuis un temps immémorial, elle s’affublait, en semblable occasion, de ces articles de toilette passablement avariés. Ce costume avait le double avantage qu’il témoignait d’une somme convenable de respect pour le mort et qu’il pouvait donner l’idée aux plus proches parents de faire cadeau à la garde de quelque vêtement plus frais ; et cet appel était si fréquemment entendu, qu’on pouvait voir à toute heure du jour et tournure et comme le spectre de Mme Gamp (chapeau et le reste) suspendu à une douzaine au moins de boutiques de revendeuses dans Holborn. Mme Gamp avait le visage (le nez surtout) rouge et bouffi, et il eût été difficile de jouir de sa société sans s’apercevoir d’un certain parfum de spiritueux. Comme bien des personnes qui sont arrivées dans leur profession à une grande supériorité, elle avait pris la sienne tout à fait à cœur ; si bien que, mettant de côté ses préférences naturelles comme femme, elle se rendait avec un zèle égal et un égal plaisir à un accouchement ou un enterrement.

« Ah ! mon Dieu ! répétait Mme Gamp (car dans les cas de deuil cette exclamation était toujours de mise) ; ah ! mon Dieu ! lorsque Gamp fut appelé à son éternelle demeure et que je le vis couché dans une des salles de l’hôpital de Guy avec une pièce de deux sous sur chaque œil et sa jambe de bois sous son bras gauche, je crus que j’allais tomber en défaillance. Cependant j’ai pris le dessus. »

Si certains bruits qui circulaient dans les cercles de Kingsgate-Street avaient quelque fondement, la dame avait en effet pris le dessus admirablement ; elle avait même déployé assez de force et d’héroïsme pour avoir disposé des restes de M. Gamp au profit de la science. Mais, en bonne justice, il convient d’ajouter que l’événement était arrivé il y avait une vingtaine d’années, et que M. et Mme Gamp avaient été longtemps séparés pour cause d’incompatibilité d’humeur déclarée sur la question des liquides.

« Vous vous êtes consolée depuis, je suppose ? dit M. Pecksniff. L’habitude est une seconde nature, madame Gamp.

– Vous avez raison, c’est une seconde nature, monsieur, répliqua la dame. Il arrive d’abord qu’on se trouve bien éprouvé par de semblables événements : c’est toujours comme ça. Si je ne me remontais les nerfs avec une petite goutte de liqueur (car je ne puis en prendre qu’une goutte), jamais je ne viendrais à bout de mon ouvrage. « Mistress Harris, disais-je la dernière fois que je fus appelée (c’était pour une jeune personne) ; mistress Harris, disais-je, laissez la bouteille sur la cheminée et ne me pressez pas d’en prendre ; je n’ai besoin que d’y toucher du bout des lèvres quand ça me sera nécessaire, pour remplir mes engagements de mon mieux. – Mistress Gamp, qu’elle me répondit, s’il y eut jamais une femme sobre qu’on puisse avoir moyennant dix-huit pence par jour pour les ouvriers et trois schellings six pence pour les bourgeois (sans compter la nuit, dit Mme Gamp avec énergie, qui se paye à part), vous êtes bien cette femme sans prix. – Mistress Harris, que je lui dis, ne parlez pas d’argent pour ma peine : car, si je pouvais ensevelir tous mes chers semblables sans demander un sou, je serais heureuse de le faire, tant je leur porte d’affection. Mais, au bout du compte, tout ce que je dis, mistress Harris, soit aux messieurs, soit aux dames… (ici, elle fixa son œil sur M. Pecksniff), c’est de ne pas me demander si je veux oui ou non prendre quelque chose, mais de laisser la bouteille sur la cheminée, pour que j’y puisse toucher seulement du bout des lèvres quand ça m’est nécessaire. »

Ils arrivèrent à la maison au moment où se terminait ce touchant récit. Dans le couloir ils rencontrèrent M. Mould, l’entrepreneur des pompes funèbres ; c’était un vieux petit gentleman, chauve et vêtu de noir ; il avait à la main un carnet ; une massive chaîne de montre en or sortait de son gousset ; sur son visage, une bizarre affectation de tristesse livrait combat au sourire de la satisfaction : en un mot, il avait l’air d’un homme qui, tout en se léchant les lèvres après avoir tâté de bon vin vieux, essayerait de vous faire croire qu’il vient de prendre là une médecine.

« Eh bien, mistress Gamp, comment ça va-t-il, mistress Gamp ? dit ce gentleman d’une voix aussi posée que l’était son pas.

– Très-bien, je vous remercie, monsieur, dit-elle, faisant un beau salut.

– Vous serez parfaitement ici, mistress Gamp. Il faut que tout soit fait avec soin et avec goût, mistress Gamp, dit l’entrepreneur, secouant la tête d’un air solennel.

– Soyez tranquille, monsieur, répondit-elle en saluant de nouveau. Vous me connaissez de longue date, monsieur, je m’en flatte.

– Je m’en flatte aussi, mistress Gamp ; dit l’entrepreneur et je suis tranquille sur votre compte. »

Mistress Gamp salua pour la troisième fois.

M. Mould ajouta en s’adressant à Pecksniff :

« C’est une des affaires les plus émouvantes que j’ai vues dans tout le cours de l’exercice de ma profession.

– Oh ! oui, monsieur Mould ! s’écria ce gentleman.

– Jamais, monsieur, je n’ai été témoin de tant d’affection, de tant de regret. Point de limites, c’est positif, il ne veut point de limites… (Et ici M. Mould ouvrit ses yeux tout grands et se dressa sur la pointe des pieds) point de limites dans la dépense. J’ai reçu des ordres, monsieur, pour convoquer tous mes muets21, et les muets coûtent cher, monsieur Pecksniff, sans parler de ce qu’ils boivent. J’ai reçu l’ordre de fournir des poignées plaquées en argent de la meilleure fabrique, ornées de têtes d’anges du modèle le plus cher ; de prodiguer les plumes à profusion ; en un mot, de faire quelque chose de véritablement magnifique.

– Mon ami, M. Jonas, est un excellent homme, dit M. Pecksniff.

– J’ai eu occasion, monsieur, dit Mould, d’apprécier des sentiments d’amour filial, de même que des cœurs dénaturés. C’est notre lot à nous autres. Nous pénétrons dans la connaissance de ces secrets-là. Mais jamais je n’ai observé rien d’aussi filial, rien d’aussi honorable pour l’humanité, rien d’aussi bien fait pour nous réconcilier avec le monde dans lequel nous vivons. Cela ne sert, monsieur, qu’à mieux prouver ce qui est si éloquemment démontré par le grand poëte dramatique, à jamais regrettable… enterré à… Stratford… savoir : qu’il y a du bon dans toute chose.

– J’aime beaucoup à vous entendre parler ainsi, monsieur Mould, observa Pecksniff.

– Vous être trop indulgent, monsieur. Et quel homme c’était que M. Chuzzlewit, monsieur ! ah ! quel homme c’était ! Vous pouvez parler tant que vous voudrez de vos lords-maires, de vos shérifs, de vos conseillers municipaux, de tous vos gens de clinquant et d’oripeaux ! ajouta Mould en agitant ses bras comme un défi à la cantonade ; mais montrez-moi dans cette ville un homme qui soit digne de marcher dans les chaussures de ce bon M. Chuzzlewit qui vient de décéder. Non, non, cria-t-il d’un ton d’amère raillerie, accrochez-les, ressemelez-les, réservez-les pour son fils jusqu’à ce qu’il soit assez vieux pour les porter ; mais ne les gardez pas pour votre usage ; elles ne sont pas faites à votre pied. Nous l’avons connu, dit encore Mould du même ton amer, tout en remettant son carnet dans sa poche ; nous l’avons connu, et nous ne nous laisserons pas attraper avec de la camelote. Bonjour, monsieur, monsieur Pecksniff.

M. Pecksniff lui rendit son salut ; et Mould, satisfait de s’être signalé, s’en allait avec un sourire vif sur les lèvres, quand heureusement il se rappela la circonstance. Rendant aussitôt à sa physionomie une expression de tristesse, il soupira, regarda la coiffe de son chapeau, comme pour y trouver un sujet de consolation ; puis, n’ayant rien trouvé dans son chapeau, le remit sur sa tête et s’éloigna lentement.

Alors Mme Gamp et M. Pecksniff montèrent l’escalier ; et la dame s’étant fait indiquer la chambre dans laquelle tout ce qui restait d’Anthony Chuzzlewit gisait sous la couverture, n’ayant auprès de lui pour le pleurer qu’un cœur dévoué, et encore le cœur d’un pauvre idiot, laissa M. Pecksniff entrer dans la sombre chambre située au-dessus et y rejoindre M. Jonas, de qui il était séparé depuis près de deux heures.

Ce modèle des fils en deuil de leurs pères, cet exemple de générosité si cher aux entrepreneurs de funérailles, M. Pecksniff le trouva à son bureau devant des papiers où il traçait des chiffres, la plume à la main. Le fauteuil du vieillard, son chapeau et sa canne, avaient été enlevés de leur place accoutumée pour ne point raviver le chagrin de sa perte ; les stores, aussi jaunes que les brouillards de novembre, étaient soigneusement tirés ; Jonas lui-même était tellement abattu, qu’à peine entendit-il Pecksniff lui parler et le vit-il s’avancer dans la chambre.

« Pecksniff, lui dit-il tout bas, vous voudrez bien régler tout ça ; entendez-vous, je veux que vous puissiez dire à quiconque vous en parlera qu’on a bien fait les choses. Y a-t-il quelqu’un de vos amis qu’il vous plaise d’inviter aux obsèques ?

– Non, monsieur Jonas, je ne pense pas.

– Parce que s’il y en a, vous savez, vous pouvez l’inviter. Nous n’avons pas de secret à garder.

– Non, répéta M. Pecksniff après un moment de réflexion. Je ne vous en suis pas moins obligé, monsieur Jonas, de pousser jusque-là votre généreuse hospitalité ; mais, réellement, je n’ai aucune invitation à faire.

– Très-bien, dit Jonas ; alors vous, moi, Chuffey et le docteur, nous remplirons juste une voiture. Nous emmènerons le docteur, parce qu’il sait quelle était la maladie et qu’il n’y avait pas de remède possible.

– Où est notre cher ami M. Chuffey ? » demanda Pecksniff, parcourant la chambre du regard et clignant des deux yeux à la fois, car l’émotion le dominait.

Mais il fut interrompu par mistress Gamp qui, sans chapeau ni châle, entra dans la chambre la tête haute, à pas inégaux, et qui, avec une certaine aigreur, demanda à M. Pecksniff un moment d’entretien particulier.

« Vous pouvez me parler librement ici, dit ce gentleman en secouant la tête avec une expression de tristesse.

– Ce que j’ai à dire n’est pas trop à sa place devant des personnes qui sont en train de pleurer des défunts ; car c’est tout bonnement par rapport à la bouteille, sauf votre respect. J’ai dans mon jeune temps vu le monde, messieurs, et j’espère connaître mes devoirs et savoir comment je dois m’en acquitter ; si je ne le savais pas, il serait fort étrange, il serait très-coupable même, de la part d’un gentleman tel que M. Mould, qui a entrepris l’enterrement des premières familles de ce pays, et donné toujours d’amples sujets de satisfaction, de m’avoir recommandée comme il l’a fait. J’ai éprouvé de grands chagrins par moi-même, ajouta mistress Gamp, appuyant de plus en plus sur ses paroles, et je sais compatir à la peine de ceux qui sont affligés ; mais je ne suis ni une Russe ni une Prussienne, et par conséquent je ne puis souffrir que des espions rôdent autour de moi. »

Avant qu’il fût possible de lui répondre, mistress Gamp devenue cramoisie, poursuivit en ces termes :

« Ce n’est pas chose aisée, messieurs, que de vivre quand on reste veuve ; surtout quand on est dominée par sa sensibilité, au point que souvent on se trouve dans la nécessité de travailler à des conditions où on ne peut que perdre sans pouvoir joindre les deux bouts. Mais, de quelque manière qu’on gagne son pain, on a à soi une règle et une manière de voir, et on y tient. Je n’empêche pas, continua Mme Gamp, se retranchant de nouveau derrière son premier raisonnement comme dans une forteresse inattaquable, je n’empêche pas, moi, qu’il y ait des Russes et des Prussiens, si ça leur fait plaisir ; mais ceux qui ne sont pas nés comme ça ne pensent pas de même.

– Si je comprends bien cette brave femme, dit M. Pecksniff se tournant vers Jonas, c’est M. Chuffey qui l’importune. Voulez-vous que je le fasse descendre ?

– Faites, dit Jonas. Au moment où cette dame est arrivée, j’allais vous avertir qu’il était en haut. J’irais bien le faire descendre si… si je ne préférais que vous y allassiez vous-même, dans le cas où cela vous serait égal. »

M. Pecksniff partit aussitôt, suivi de Mme Gamp qui le voyant prendre une bouteille et un verre sur le buffet et les emporter à la main, s’adoucit considérablement.

« J’affirme, dit-elle, que, si ce n’était dans l’intérêt de son propre repos, je ne m’occuperais pas plus de sa présence, le pauvre cher homme, que s’il n’était qu’une mouche. Mais les gens qui n’ont pas plus que lui l’habitude de ces sortes de choses, y puisent ensuite tellement, que c’est vraiment leur rendre un service que de ne pas les laisser se contenter là-dessus. Et même, ajouta Mme Gamp, par allusion sans doute à quelques fleurs de langage qu’elle avait déjà répandues sur M. Chuffey, si quelqu’un leur dit des injures, c’est seulement pour les ravigoter. »

Quelles que fussent les épithètes qu’elle avait octroyées au vieux commis, elles ne l’avaient nullement ravigoté. Il était assis à côté du lit, dans le fauteuil qu’il avait occupé toute la nuit précédente, avec ses mains croisées devant lui et la tête penchée, et, quand M. Pecksniff et Mme Gamp entrèrent, il n’eut pas l’air de les remarquer, jusqu’à ce que M. Pecksniff le prit par le bras. Alors il se leva avec humilité.

« Soixante et dix, dit Chuffey ; je pose zéro et retiens sept. Il y a quelques hommes qui sont assez forts pour vivre jusqu’à quatre-vingts ans… Quatre fois zéro font zéro, quatre fois deux font huit : quatre-vingts. Oh ! pourquoi, pourquoi, pourquoi n’a-t-il pas vécu quatre fois zéro font zéro et quatre fois deux font huit… quatre-vingts…

– Ah ! quelle vallée de deuil ! s’écria mistress Gamp en s’emparant de la bouteille et du verre.

– Pourquoi est-il mort avant son pauvre vieux et caduc serviteur ? dit Chuffey se tordant les mains et levant ses yeux pleins de douleur. Lui parti, que me reste-t-il ?

– M. Jonas, répondit Pecksniff ; il vous reste Jonas, mon bon ami.

– Je l’aimais, s’écria le vieillard en sanglotant. Il était bon pour moi. Nous avions appris ensemble le doit et avoir à la pension. Une fois je me rappelle que j’ai été de six places avant lui en arithmétique ; oui, Dieu me pardonne ! j’ai eu le cœur d’être avant lui !

– Venez, monsieur Chuffey, dit Pecksniff, suivez-moi. Rappelez à vous votre courage, monsieur Chuffey.

– Oui, je vous suis, répondit le vieux commis ; oui. Je reprendrai du courage. Oh ! Chuzzlewit et fils… C’est votre propre fils, monsieur Chuzzlewit, votre propre fils, monsieur ! »

Ayant repris son expression habituelle, il se confia à la main qui le guidait et se laissa emmener. Mme Gamp, la bouteille sur un genou et le verre sur l’autre, s’assit sur un tabouret, secouant la tête pendant longtemps, jusqu’à ce qu’enfin, profondément absorbée sans doute, elle se versa une goutte de spiritueux et porta le verre à ses lèvres. À cette première goutte en succéda une seconde, puis une troisième : alors (soit par suite de ses tristes réflexions sur la vie et sur la mort, soit par l’effet de sa sympathie pour la liqueur), Mme Gamp tourna les yeux au point de les rendre invisibles. Mais c’est égal, elle continuait de secouer la tête.

Le pauvre Chuffey fut reconduit à son coin accoutumé ; il y resta paisible et en silence, si ce n’est qu’à intervalles éloignés il se levait et faisait quelques pas dans la chambre en se tordant les mains, ou en poussant tout à coup un cri étrange.

Durant une semaine entière, tous trois restèrent assis autour du foyer, sans mettre le pied dehors. M. Pecksniff aurait bien voulu sortir le soir ; mais Jonas avait tellement peur de le voir s’éloigner, fût-ce une seule minute, que son ami renonça à cette idée : ainsi, du matin au soir, ils séjournaient dans la sombre chambre, sans s’occuper ni se distraire.

Le poids de ce qui était étendu roide et immobile dans cette sombre chambre de l’étage supérieur pesait si fortement et si cruellement sur Jonas, qu’il finit par fléchir sous ce fardeau. Sept longs jours et sept longues nuits, il fut constamment accablé par l’idée fixe et effrayante de la présence de ce cadavre dans la maison. Si la porte remuait, il la regardait tout pâle et les yeux effarés, comme s’il était persuadé que des doigts de spectre pressaient le bouton. Si un souffle d’air faisait vaciller derrière lui la flamme du foyer, il hasardait un coup d’œil par-dessus son épaule, comme s’il tremblait d’apercevoir quelque fantôme se servant de son linceul pour éventer le feu. Le moindre bruit le troublait ; et une fois, la nuit, en entendant un pas au-dessus de sa tête, il s’écria que c’était le mort qui faisait le tour de sa bière, une, deux, une, deux, etc.

Il avait pour tout lit un matelas étendu sur le parquet du salon, sa chambre ayant été assignée à Mme Gamp, et M. Pecksniff n’était pas mieux couché. Le hurlement d’un chien devant la maison le remplissait d’une terreur qu’il ne pouvait déguiser. Il évitait le reflet des réverbères qui brillaient dans la fenêtre de la maison d’en face, comme si c’eût été « le mauvais œil » qui fût fixé sur lui. Souvent, au milieu de la nuit, il s’éveillait en sursaut de son sommeil troublé, et sans pouvoir se rendormir il attendait impatiemment le jour ! Tous les soins d’intérieur, et jusqu’à la direction des repas, avaient été abandonnés à M. Pecksniff. Cet excellent gentleman, persuadé qu’il faut du confort pour soutenir le deuil, et qu’une bonne nourriture était indispensable à sa santé, fournissait abondamment la table de provisions exquises, de nature à faire passer plus agréablement cette époque de tristesse : c’étaient des ris de veau, des rognons à l’étuvée, des huîtres, et autres ragoûts délicats pour le souper de chaque soir ; tout cela sans oublier un appel répété aux verres de punch bien chaud, servis pour le dessert, inspirait à M. Pecksniff des réflexions morales et des consolations spirituelles qui eussent converti un païen, pour peu qu’il eût eu quelque connaissance de la langue anglaise.

M. Pecksniff n’était pas le seul, durant ces jours mélancoliques, à s’occuper des besoins physiques de l’humanité. Mme Gamp se montrait aussi très-délicate dans le choix de sa nourriture, et elle repoussait avec dédain le hachis de mouton. Pour la boisson, elle avait aussi des habitudes très-régulières, très-précises : il lui fallait, au lunch, une pinte de petit porter ; une pinte au dîner, une demi-pinte seulement, pour se soutenir et se donner du ton, entre le dîner et le thé ; et au souper, une pinte de l’excellente ale supérieure connue sous le nom de Real old Brighton Tipper ; tout cela indépendamment de la bouteille posée sur la cheminée, et de temps en temps une invitation occasionnelle à se rafraîchir avec quelques bonnes rasades de vin que lui prodiguait volontiers la politesse de ces deux messieurs. De leur côté, les employés de M. Mould jugèrent nécessaire de noyer leur chagrin, comme on noie un petit chat à l’aurore de son existence ; aussi se grisaient-ils généralement avant d’entreprendre aucune besogne, de peur que le chagrin ne prît le dessus et ne les rendît incapables de rien faire. En résumé, l’ensemble de cette semaine étrange offrit l’aspect d’une jovialité lugubre et d’un enjouement sinistre à la ronde. Tous, à l’exception du pauvre Chuffey, qui se tenait à l’ombre du tombeau d’Anthony Chuzzlewit, tous festoyaient comme autant de goules.

Enfin arriva le jour des funérailles, pieuse et fidèle cérémonie. M. Mould, tenant à la hauteur de son œil un verre de généreux porto, et dans l’autre main sa montre d’or, était adossé au bureau dans le petit cabinet vitré, et causait avec Mme Gamp. À la porte de la maison étaient deux muets, se donnait l’air aussi triste qu’on pouvait raisonnablement l’exiger de gens qui faisaient une si bonne affaire ; toutes les ressources de l’établissement de M. Mould avaient été mises en réquisition dans la maison comme au dehors ; les panaches flottaient, les chevaux hennissaient, la soie et le velours ondulaient ; en un mot, comme M. Mould le disait avec emphase : « Tout ce qu’il est possible de faire avec de l’argent, on l’a fait. »

« Et qui peut mieux faire les choses que l’argent, madame Gamp ? s’écria l’entrepreneur en vidant son verre et se léchant les lèvres.

– Rien au monde, monsieur.

– Rien au monde, répéta M. Mould. Vous avez raison, madame Gamp. Pourquoi, ajouta-t-il en remplissant de nouveau son verre, dépense-t-on plus d’argent, madame Gamp, pour un deuil que pour une naissance ? Ceci est de votre ressort ; vous devez vous y connaître. Comment expliquez-vous ce fait ?

– Peut-être parce que les charges d’entrepreneur coûtent plus cher que celles de garde, dit Mme Gamp avec un rire étouffé et en caressant de la main la robe noire toute neuve dont on venait de lui faire cadeau.

– Ah ! ah ! fit en riant M. Mould. Vous prenez le café à mes dépens ce matin, mistress Gamp. »

Mais s’apercevant, dans un petit miroir à barbe accroché en face de lui, qu’il avait l’air trop enjoué, il allongea aussitôt son visage et lui donna une expression de tristesse.

« Voilà bien longtemps, monsieur, dit Mme Gamp avec un salut courtois, que je n’ai pris mon café à mes frais, grâce à votre bonne recommandation, et j’espère bien qu’il en sera souvent de même dans l’avenir.

– Je l’espère également, s’il plaît à la Providence, repartit M. Mould. Mais, c’est égal, mistress Gamp, ce n’est pas ça ; voici le véritable motif : c’est qu’en dépensant largement vis-à-vis d’un établissement bien posé et où tout est organisé sur une grande échelle, on cicatrise les plaies des cœurs brisés et l’on verse du baume sur la douleur. Les cœurs ont besoin d’être consolés ; la douleur veut du baume quand il y a un décès, et non quand il survient une naissance. Regardez plutôt le gentleman d’aujourd’hui ; vous n’avez qu’à voir.

– Un gentleman très-généreux ! s’écria Mme Gamp avec enthousiasme.

– Non, non, dit l’entrepreneur, ce n’est pas du tout un gentleman très-généreux. Vous vous trompez à son égard. Mais c’est un gentleman affligé, un gentleman rempli de regrets ; il sait ce que l’argent a le pouvoir de faire pour lui procurer quelque consolation et pour témoigner de son amour et de sa vénération envers le défunt. L’argent, ajouta M. Mould, tournant lentement sa chaîne de montre autour de ses doigts et lui faisant décrire ainsi un cercle à chaque article de dépense, l’argent peut lui donner des ornements de velours ; il peut lui donner des cochers en manteaux de deuil et en grandes bottes ; il peut lui donner des plumes d’autruche teintes en noir ; il peut lui donner nombre de suivants à pied, vêtus dans le meilleur style des cérémonies funèbres et portant des bâtons garnis de cuivre ; il peut lui donner une tombe élégante ; il peut lui donner une place dans l’abbaye de Westminster, s’il veut faire cette grosse dépense. Et qu’on vienne nous dire après cela que l’or est un vil métal, quand il peut nous procurer de si belles choses, mistress Gamp !

– Mais quelle bénédiction du ciel, monsieur, dit Mme Gamp, qu’il y ait des gens comme vous pour les vendre ou les louer !

– Vous avez raison, mistress Gamp, répondit l’entrepreneur, nous remplissons nos fonctions avec honneur ; nous faisons le bien sans ostentation, et nous rougirions qu’il en fût question sur nos petits mémoires. Que de consolations n’ai-je pas répandues parmi mes semblables, grâce à mes quatre chevaux à longues queues pour lesquels, tout harnachés et tout attelés, je ne demande jamais plus de dix livres dix schellings !… »

Mme Gamp avait sur les lèvres une réponse convenable, quand elle fut interrompue par l’apparition d’un des hommes au service de M. Mould. C’était le maître des cérémonies en personne, un individu obèse : il portait un gilet descendant trop bas sur ses jambes pour ne pas choquer toutes les idées reçues en fait de grâce et d’élégance ; il était orné de ce trait qu’on appelle au figuré un nez en pied de marmite, et avait la face toute diaprée de boutons. C’était une plante délicate dans son jeune temps ; mais, à force de s’épanouir dans l’épaisse atmosphère des funérailles, la tendre fleur n’était plus que graine et bourgeons.

« Eh bien, Tacker, dit M. Mould, tout est-il prêt en bas ?

– C’est un beau spectacle, monsieur, répondit Tacker. Jamais je n’ai vu les chevaux plus fringants et plus frais ; ils agitent leurs têtes comme s’ils savaient combien coûtent les plumes qui les décorent. Un, deux, trois, quatre, ajouta M. Tacker, en prenant sur son bras gauche un nombre égal de manteaux de deuil.

– Tom est-il là avec le gâteau et le vin ? demanda M. Mould.

– Il est prêt à venir au premier appel, monsieur, répondit Tacker.

– Alors, dit M. Mould, remettant sa montre dans son gousset et se regardant au petit miroir à barbe, afin de s’assurer que son visage avait bien l’expression voulue ; alors je pense que nous pouvons procéder. Donnez-moi le paquet de gants, Tacker. Ah ! quel homme c’était ! Ah ! Tacker, Tacker, quel homme c’était ! »

M. Tacker, qui, vu sa haute expérience en fait d’obsèques, eût pu être un excellent acteur de pantomime, adressa un clignement d’œil à Mme Gamp sans rien perdre de la gravité de son maintien, et suivit son maître dans la chambre voisine.

Il était important pour M. Mould (et c’était même une des exigences de sa profession) de ne point paraître connaître le docteur, bien qu’en réalité ils fussent tout près voisins et que souvent, comme dans le cas actuel, ils travaillassent de compagnie. Ainsi il s’avança pour lui remettre ses gants de chevreau noirs, de l’air d’un homme qui ne l’aurait jamais vu de sa vie ; tandis que, de son côté, le docteur se tenait à distance, aussi indifférent, en apparence, que s’il n’eût jamais entendu parler d’entrepreneurs, ou comme s’il avait bien pu passer devant leurs magasins sans s’être jamais trouvé en rapport avec eux.

« Comment ? des gants ! dit le docteur. Après vous, M. Pecksniff.

– Je n’y consentirai pas, répliqua ce dernier.

– Vous êtes trop bon, dit le docteur en prenant une paire. Je disais, monsieur, que je fus appelé vers une heure et demie, pour donner mes soins au malade. Comment ? du gâteau et du vin !… Du porto ! Je vous remercie. »

M. Pecksniff prit sa part des rafraîchissements.

« Vers une heure et demie, monsieur, reprit le docteur, je fus appelé pour donner mes soins au malade. Au premier bruit de la sonnette de nuit, je me levai, j’ouvris la fenêtre et je passai la tête. Comment ! un manteau !… Ne le froissez pas trop. C’est cela. »

M. Pecksniff s’étant couvert également d’un vêtement semblable, le docteur continua ainsi :

« Et je passai la tête. Comment ? un chapeau !… Mon bon ami, celui-ci n’est pas le mien. Monsieur Pecksniff, je vous demande pardon, mais je crois pourtant que par mégarde nous avons fait un échange. Merci. Eh bien, monsieur, je vous disais donc…

– Tout est prêt, interrompit Mould à voix basse.

– Tout est prêt ? dit le docteur. Très-bien. Monsieur Pecksniff, je vous raconterai le reste dans la voiture. C’est fort curieux. Tout est prêt, n’est-ce pas ? Il n’y a pas lieu de craindre la pluie, j’espère ?

– Il fait très-beau, monsieur, répliqua Mould.

– J’avais peur que le pavé ne fût mouillé, dit le docteur ; car hier mon baromètre a descendu. Nous avons du bonheur. »

Mais voyant, sur ces entrefaites, que M. Jonas et Chuffey étaient à la porte, il appliqua sur son visage un mouchoir de poche blanc, comme s’il avait été saisi tout à coup d’un violent accès de douleur, et descendit côte à côte avec M. Pecksniff.

M. Mould et ses gens n’avaient pas exagéré la splendeur des préparatifs ; car ils étaient réellement magnifiques. Les quatre chevaux du corbillard surtout se cabraient et piaffaient et déployaient toute leur gymnastique funèbre ; on eût dit qu’ils savaient que c’était un homme qui était mort et qu’ils en fussent tout triomphants : « Ils nous domptent, ils nous attellent, ils nous montent, ils nous maltraitent, ils nous excèdent, ils nous mutilent pour leur satisfaction ; mais ils meurent ! hourra ! ils meurent ! »

C’est ainsi que le cortège funèbre d’Anthony Chuzzlewit passait à travers les rues étroites et les obscures ruelles de la ville. M. Jonas regardait à la dérobée, par la portière de la voiture, pour juger de l’effet que le convoi produisait sur le public ; chemin faisant, M. Mould écoutait avec modestie les exclamations des assistants ; le docteur continuait à débiter à demi-voix son histoire à M. Pecksniff, sans paraître approcher davantage de la conclusion ; et le pauvre vieux Chuffey sanglotait dans son coin sans que personne prît garde à lui. Mais il avait grandement scandalisé M. Mould, dès le début de la cérémonie, en fourrant son mouchoir au fond de son chapeau d’une façon incongrue et en s’essuyant les yeux du revers de sa main. Ainsi que M. Mould l’avait déclaré déjà, sa conduite était indécente, indigne de la circonstance, et l’on n’eût pas dû admettre M. Chuffey aux obsèques.

Cependant il y était, le pauvre homme ; et il vint jusqu’au cimetière où il n’agit pas avec moins d’inconvenance, s’appuyant sur Tacker qui lui dit tout net :

« Vous êtes bon tout au plus pour les enterrements à pied ! »

Mais Chuffey (Dieu le protège !) n’entendait rien que les échos lointains d’une voix à jamais silencieuse qui retentissait encore au fond de son cœur.

« Je l’aimais ! s’écria le vieillard, se précipitant sur la tombe quand tout fut achevé. Il était si bon pour moi !… Ô mon bien-aimé maître et ami !

– Allons, venez, monsieur Chuffey, dit le docteur ; cela ne vaut rien ; le sol est argileux, monsieur Chuffey. Il ne faut pas faire ça.

– Si nous n’avions eu qu’une cérémonie vulgaire, et que M. Chuffey eût été un simple porteur, messieurs, dit Mould, jetant vers Pecksniff et Jonas un regard suppliant pour les invoquer et les prier de faire lever Chuffey, il n’aurait pas pu se conduire d’une manière plus indécente.

– Conduisez-vous comme un homme, monsieur Chuffey, dit Pecksniff.

– Conduisez-vous comme un gentleman, monsieur Chuffey, dit Mould.

– Sur l’honneur, mon bon ami, murmura le docteur d’un ton de majestueux reproche en s’approchant du vieillard, ceci est pire que de la faiblesse. C’est mal ! c’est égoïste, c’est odieux, monsieur Chuffey. Vous devriez prendre exemple sur les autres, mon bon monsieur. Vous oubliez que vous n’étiez pas uni par les liens du sang à notre ami défunt, et qu’il avait un très-proche et très-cher parent, monsieur Chuffey.

– Oui, son propre fils !… s’écria le vieillard, qui joignit les mains avec une ardeur étrange. Son propre fils ! son fils unique !

– Il n’a pas la tête bien saine, dit Jonas, qui devint pâle. Ne prenez pas garde à ses paroles. Je ne m’étonnerais pas qu’il ne dît quelque bêtise abominable. Mais ne prenez pas garde à lui. Je ne m’en préoccupe guère. Mon père l’a laissé à ma charge, et cela suffit. Il peut dire et faire à présent tout ce qu’il voudra ; j’aurai soin de lui. »

À ce nouvel exemple de la magnanimité et de la bienveillance de Jonas, un murmure d’approbation s’éleva du sein des personnes du deuil (y compris M. Mould et ses joyeux assistants). Mais Chuffey ne mit pas davantage ses sentiments à l’épreuve. Il ne dit pas un mot de plus ; et, laissé un instant à lui-même, il regagna la voiture et y remonta.

Nous avons dit que M. Jonas avait pâli lorsque la conduite du vieux commis attira l’attention générale : son trouble ne fut toutefois que momentané, et bientôt il eut cessé. Mais ce ne fut pas là la seule métamorphose qu’on put observer en lui ce jour-là. Il n’avait pas échappé au regard observateur de M. Pecksniff qu’aussitôt qu’on eut quitté la maison pour la cérémonie funèbre, Jonas commença à se remettre ; qu’au fur et à mesure que la cérémonie avançait, Jonas reprenait graduellement, petit à petit, son maintien d’autrefois, son air habituel, son port accoutumé, ce cachet agréable qui marquait sa parole et ses façons, enfin qu’à tous égards il redevenait l’aimable personnage qu’il était jadis. Maintenant qu’ils étaient assis dans la voiture pour revenir au logis, et surtout lorsqu’en y arrivant ils trouvèrent que les fenêtres étaient ouvertes, que la lumière et l’air circulaient librement, et que toute trace du dernier événement avait disparu, M. Pecksniff resta tellement convaincu que Jonas était redevenu le Jonas de la semaine précédente et n’était plus le Jonas de l’époque intermédiaire, qu’il se démit volontairement, et sans le moindre effort pour la prolonger, de sa récente autorité, et rentra dans sa position première d’hôte soumis et plein de déférence.

Mme Gamp s’en retourna chez le marchand d’oiseaux, et dans la nuit même on vint heurter à sa porte et l’éveiller pour une naissance de deux jumeaux ; M. Mould dîna gaiement au sein de sa famille et alla passer non moins gaiement la soirée à son club ; l’attelage, après être resté longtemps à la porte d’un bruyant cabaret, regagna son écurie ; les panaches avaient été mis dans les coffres, et douze croque-morts au nez cramoisi étaient montés sur le haut de la voiture, accrochés chacun à ces patères de couleur lugubre, où, durant la cérémonie, se balançaient les plumes flottantes ; les divers ornements de deuil avaient été soigneusement pliés pour être mis à la disposition de la première personne qui viendrait les louer ; les fougueux chevaux étaient parfaitement calmes et paisibles dans leurs stalles ; le docteur buvait joyeusement à un dîner de noces, où il oubliait le milieu de l’histoire qui n’avait pas eu de fin ; et du spectacle pompeux de ces quelques dernières heures, il ne restait plus d’autre vestige que les notes inscrites dans les livres de l’entrepreneur.

Et dans le cimetière, n’en restait-il rien ? Non, rien même en ce lieu. Les portes étaient fermées ; la nuit était sombre et humide ; la pluie tombait en silence à travers les plantes rampantes et les ronces. Là s’élevait un nouveau tumulus qui la veille au soir n’y existait pas. Le temps, creusant la terre comme une taupe, avait laissé la trace de son passage en rejetant de côté une autre motte de terre.

Et c’était tout.

Chapitre XX. Qui sera un chapitre d’amour. §

« Pecksniff, dit Jonas, prenant son chapeau à la patère, pour voir si la bande de crêpe noir y était bien ajustée, et l’y remettant avec complaisance après avoir fait cette inspection, que comptez-vous donner en mariage à vos filles ?

– Mon cher monsieur Jonas, s’écria le tendre père avec un sourire ingénu, quelle singulière question !

– Ne vous inquiétez pas si ma question est quelque chose de singulier ou de pluriel, répliqua Jonas, dardant sur M. Pecksniff un regard farouche ; répondez-y seulement, ou bien n’en parlons plus. C’est l’un ou l’autre.

– Hum ! mon cher ami, dit M. Pecksniff, posant affectueusement sa main sur le genou de son compagnon, la question est enveloppée d’une foule de considérations. Ce que je leur donnerais ?

– Oui, que leur donneriez-vous ?

– Eh bien, cela dépendrait naturellement en grande partie de la qualité des maris qu’elles choisiraient, mon cher jeune ami. »

M. Jonas perdit contenance et se trouva hors d’état de continuer. La réponse était habile ; elle semblait profonde, tant il y a de sagesse dans la simplicité !

« Le mérite que je voudrais trouver dans un gendre est très-élevé, dit M. Pecksniff après quelques moments de silence. Pardonnez-moi, mon cher monsieur Jonas, ajouta-t-il, très-ému, de vous dire que vous m’avez gâté, que vous m’avez fait concevoir un idéal, un type coloré des teintes du prisme, s’il m’est permis de me servir de ces expressions.

– Qu’entendez-vous par ces mots ? grommela Jonas, dont le regard était devenu de plus en plus farouche.

– Vous avez le droit de le demander, mon cher ami. Le cœur n’est pas toujours comme les ateliers de la monnaie royale, avec machine privilégiée pour frapper son métal précieux au coin légal. Parfois il coule son or dans des moules étranges, dont l’empreinte n’est pas d’une valeur courante. Ce n’en est pas moins de l’or de première qualité, de l’or sterling ; il a toujours le mérite d’être de l’or pur et sans alliage.

– Vraiment ? grommela encore Jonas avec un mouvement de tête qui indiquait que la chose n’était pas claire dans son esprit.

– Oui ! s’écria M. Pecksniff, plein d’ardeur pour son sujet, de l’or pur. Pour m’expliquer mieux avec vous, monsieur Jonas, si je pouvais trouver deux gendres comme vous pourrez un jour en être un pour un homme délicat et capable d’apprécier une nature telle que la vôtre, je voudrais, m’oubliant moi-même, donner à mes filles des dots qui atteignissent les plus extrêmes limites de mes facultés. »

Cette déclaration était précise, et elle fut faite avec chaleur. Mais qui pourrait s’étonner qu’un homme tel que M. Pecksniff se montrât plein d’énergie et d’ardeur sur une semblable question, après tout ce qu’il avait vu et entendu dire de M. Jonas ; lorsque l’éloge de ce jeune homme distillait sur les lèvres mêmes des entrepreneurs de pompes funèbres le miel de l’éloquence !

M. Jonas demeura silencieux et contempla pensif le paysage, car ils étaient assis tous deux en arrière, sur l’impériale de la diligence qui traversait la campagne. M. Jonas accompagnait M. Pecksniff jusqu’à son village, où il allait pour changer d’air et de résidence après ses récentes épreuves.

« Eh bien, dit-il enfin avec une pétulance charmante, supposez que vous trouviez un gendre tel que moi ; après ? »

M. Pecksniff le regarda d’abord avec une surprise inexprimable ; puis par degrés s’abandonnant à une vivacité mêlée d’une certaine émotion, il dit :

« Alors je sais bien de qui il serait le mari.

– De qui ? demanda sèchement Jonas.

– De ma fille aînée, monsieur Jonas, répondit Pecksniff, les larmes aux yeux ; de ma chère Cherry, mon bâton de vieillesse, mon bien, mon trésor, monsieur Jonas. Rude combat pour un père, mais c’est dans l’ordre des choses. Il faudra qu’un jour je me sépare d’elle pour la remettre à un mari. Je sais cela, mon cher ami. Je suis préparé à ce sacrifice.

– Ma foi ! dit Jonas, il y a longtemps, je pense, que vous devez y être préparé.

– Beaucoup de prétendants ont voulu me l’enlever. Tous y ont échoué. « Jamais, me disait-elle, jamais, papa, je ne donnerai ma main si mon cœur n’est pris. » Dans ces derniers temps elle paraissait moins gaie qu’autrefois… J’ignore pourquoi. »

M. Jonas contempla de nouveau la campagne, puis le cocher, puis le bagage posé sur l’impériale, puis enfin M. Pecksniff ; et rencontrant le regard de ce gentleman :

« Je suppose, dit-il, que vous aurez à vous séparer aussi de l’autre, un de ces jours ?

– Probablement, dit le père. Les années dompteront l’humeur sauvage de mon oiseau folâtre, et alors l’oiseau sera mis en cage. Mais Cherry, monsieur Jonas, Cherry…

– Oh ! ah ! interrompit Jonas. Cet oiseau-là, les années l’ont suffisamment apprivoisé. Personne n’en doute. Mais vous n’avez pas répondu à ma question. Naturellement, vous n’êtes obligé à rien, si cela ne vous plaît point. Vous êtes là-dessus le meilleur juge. »

Il y avait dans cette façon de parler une sorte d’avertissement bourru donnant à entendre à M. Pecksniff que son cher ami n’était pas homme à se laisser amuser ou circonvenir, et que Pecksniff n’aurait rien de mieux à faire que de répondre positivement à sa question ou de l’avertir sans détour qu’il ne voulait pas l’éclairer sur le sujet qui l’intéressait. Se rappelant, en face de ce dilemme, la recommandation que le vieil Anthony lui avait faite presque avec son dernier souffle, il se décida à parler ouvertement ; il dit donc à M. Jonas (en appuyant sur cette communication, comme sur une preuve de son grand attachement et de sa confiance), que dans le cas dont il avait parlé, à savoir, si un homme tel que lui venait à lui demander la main de sa fille, il donnerait une dot de quatre mille livres sterling.

« Il faudrait, pour cela, me saigner aux quatre veines, dit ce bon père ; mais j’aurais rempli mon devoir, et ma conscience me récompenserait. Pour moi, la paix de la conscience est la meilleure banque. J’ai placé là-dessus ma fortune, une bagatelle, une simple bagatelle, monsieur Jonas ; mais je l’estime autant que le plus riche trésor, je vous l’assure. »

Les ennemis de l’homme vertueux n’eussent pas manqué de se diviser sur cette question. Les uns eussent affirmé sans scrupule que, si la conscience de M. Pecksniff était sa banque, et qu’il en inscrivît toutes les opérations sur son compte courant, les surcharges et les ratures devaient le rendre indéchiffrable ; les autres eussent nié le fait tout simplement, et déclaré que c’était une forme purement fictive, un feuillet parfaitement blanc, ou que, s’il y avait quelques articles inscrits à son compte, ce devait être avec une espèce particulière d’encre sympathique, qui ne pouvait se lire qu’au bout d’un temps indéfini, et que M. Pecksniff se gardait bien d’y regarder jamais.

« Oui, ce serait me saigner aux quatre veines, mon cher ami, répéta le digne architecte ; mais la Providence (peut-être m’est-il permis de dire une providence toute particulière) a béni mes efforts, et je puis garantir que je n’hésiterais pas à faire ce sacrifice. »

Ici s’élève une question de philosophie : à savoir si M. Pecksniff avait ou non raison de dire qu’il eût reçu de la Providence un patronage, un encouragement particulier dans ses efforts. Toute sa vie, il n’avait été occupé qu’à parcourir les ruelles et les tas d’ordures, un croc d’une main, un petit crochet de l’autre, pour ramasser quelques bons petits chiffons qu’il fourrait dans son sac. Or, comme un passereau ne peut tomber sans une permission spéciale de la Providence, il s’ensuit, et c’est sans doute là-dessus que M. Pecksniff fondait son raisonnement, que ce doit être aussi par une permission spéciale de la Providence que vole la pierre de la fronde ou le bâton lancé contre le passereau. Le croc ou le crochet de M. Pecksniff ayant toujours invariablement frappé le passereau à la tête, et l’ayant toujours abattu, ce gentleman pouvait se considérer comme autorisé par patente spéciale à fourrer les passereaux dans sa gibecière, et comme légitime possesseur de tous les oiseaux empochés par ce procédé. Combien d’entreprises, nationales et individuelles (mais surtout les premières), passent pour être dirigées spécialement vers un but glorieux et utile, qui seraient loin de mériter une opinion si favorable, si on voulait les approfondir, au lieu de se borner à les juger d’après l’étiquette du sac ! Les précédents sembleraient donc démontrer que M. Pecksniff appuyait ses paroles sur de bons arguments, et qu’il avait pu à juste titre s’exprimer ainsi, non par présomption, par orgueil ou par arrogance, mais dans un esprit de conviction solide et de sagesse incomparable.

M. Jonas, ayant peu l’habitude de se casser la tête sur des théories de cette nature, n’émit aucun avis au sujet de la question. Il n’accueillit pas même la nouvelle que venait de lui donner son compagnon de route, par un monosyllabe soit bon, soit mauvais, soit indifférent. Il garda, durant un quart d’heure au moins, un silence taciturne ; et, tout ce temps, il parut profondément occupé de soumettre un problème donné aux règles et aux calculs de l’arithmétique, ajoutant, retenant, multipliant, réduisant par division plus ou moins compliquée, procédant par la règle de trois simple et composée, échange ou trafic, parties aliquotes, intérêt simple, intérêt composé, et autres opérations mathématiques. Selon toute probabilité, le résultat de ce travail intérieur fut satisfaisant : car, lorsqu’il rompit le silence, ce fut de l’air d’un homme qui est arrivé à quelque résultat spécifique et qui se sent affranchi d’un état d’incertitude pénible.

« Allons, mon vieux Pecksniff (telle fut son interpellation joviale lorsqu’au relais il frappa sur le dos du gentleman), allons prendre quelque chose.

– De tout mon cœur !… dit M. Pecksniff.

– Si nous régalions aussi le conducteur ?…

– Certainement, répondit avec contrainte M. Pecksniff, si vous croyez que cela ne lui fasse pas de mal et ne le rende pas mécontent de sa position. »

Jonas se contenta de rire, et, s’élançant du haut de l’impériale avec une grande vivacité, il exécuta assez gauchement sur la route une espèce de cabriole. Après cet exploit, il entra dans l’auberge, où il commanda une telle profusion de liqueurs que M. Pecksniff se demandait avec quelque inquiétude s’il jouissait parfaitement de ses facultés intellectuelles, jusqu’au moment où Jonas le rassura à cet égard en lui disant, lorsqu’il fut temps pour la diligence de repartir :

« Durant une semaine et plus je vous ai traité, je vous ai fait jouir de toutes les primeurs de la saison. Aujourd’hui, Pecksniff, c’est à vous de payer. »

Ce n’était nullement une plaisanterie, comme M. Pecksniff l’avait supposé d’abord ; car Jonas s’éloigna sans autre cérémonie pour regagner la voiture, laissant sa victime acquitter la note.

Mais M. Pecksniff était un homme patient, et M. Jonas était son ami. En outre, ses égards pour ce gentleman étaient fondés, comme on sait, sur la plus pure estime et sur l’appréciation de l’excellence de son caractère. M. Pecksniff sortit donc de l’auberge avec un visage rayonnant, et même il poussa la gracieuseté jusqu’à répéter le régal à la taverne suivante, sur une échelle plus réduite, il est vrai. Il y avait dans les sentiments de M. Jonas une certaine âpreté (assez rare chez lui) que ces avances amicales ne parvinrent pas à adoucir ; et pendant le reste du voyage il montra tant d’entrain, nous devrions dire tant de turbulence, que M. Pecksniff eut quelque peine à ne pas se laisser distancer.

Ils n’étaient pas attendus, ô mon Dieu, non ! À Londres, M. Pecksniff avait proposé de faire à ses filles une surprise ; il avait dit qu’il n’écrirait pas un seul mot pour les préparer le moins du monde à son arrivée, afin de les prendre à l’improviste et de voir ce qu’elles seraient en train de faire, tandis qu’elles croiraient leur cher papa à cent lieues. Par suite de ce plan ingénieux, il n’y avait personne pour recevoir les voyageurs au poteau de relais ; mais le fait était sans importance, car ils étaient venus par la diligence de jour, et M. Pecksniff n’avait qu’un sac de tapisserie et M. Jonas un portemanteau. Ils prirent le portemanteau à eux deux, mirent le sac dessus et s’empressèrent d’enfiler la ruelle. Déjà M. Pecksniff marchait sur la pointe du pied, comme si, sans cette précaution, ses chères enfants, qu’un intervalle de deux milles environ séparait encore de lui, eussent par un pressentiment filial deviné son approche.

C’était par une belle soirée de printemps ; à la douce lueur du crépuscule, toute la nature était d’un calme et d’une harmonie admirables. La journée précédente avait été splendide et chaude ; mais, à l’approche de la nuit, l’air était devenu frais, et l’on voyait au loin la fumée s’élever gracieusement des cheminées du hameau. Des jeunes feuilles et des boutons nouveaux s’exhalaient mille parfums exquis ; toute la journée le coucou avait chanté, et il venait seulement de se taire. Dans l’atmosphère du soir on sentait la bonne odeur de la terre fraîchement retournée, ce premier souffle d’espérance pour le premier laboureur quand son Éden se fut flétri. C’était un de ces moments où bien des hommes aiment à former de sages résolutions et regrettent les fautes de leur passé ; un de ces moments où bien des hommes, à la vue des ombres qui les gagnent, pensent à ce soir qui terminera tout et qui n’aura point de lendemain.

« Il fait joliment noir, dit M. Jonas regardant autour de lui. Il y a de quoi rendre fou de tristesse.

– Bientôt, dit M. Pecksniff, nous aurons de la lumière et du feu.

– Nous en avons bien besoin par ce temps-ci, dit Jonas. Pourquoi diable ne parlez-vous pas ? À quoi donc pensez-vous ?

– Pour vous avouer la vérité, monsieur Jonas, dit très-solennellement Pecksniff, mon esprit invoquait en ce moment le souvenir de notre ancien ami, de votre cher père qui n’est plus. »

M. Jonas laissa aussitôt tomber son fardeau et il s’écria, en menaçant du geste son interlocuteur :

« En voilà assez, Pecksniff ! »

M. Pecksniff, ne sachant pas au juste si cela signifiait qu’il en avait assez de tenir le portemanteau, se mit à considérer son ami avec une stupéfaction qui n’avait rien de simulé.

« Assez ! dis-je, s’écria rudement Jonas. Entendez-vous ?… Laissez cela, maintenant et à jamais. Vous ferez bien, je vous en avertis !

– C’était par distraction, dit M. Pecksniff fort effrayé ; j’avoue que j’avais tort. J’eusse dû savoir que c’était pour vous une corde trop sensible.

– Ne parlez pas de corde sensible, dit Jonas, s’essuyant le front avec le parement de sa redingote. Je n’entends pas que vous veniez chanter victoire, parce que moi je n’aime point la compagnie des morts. »

M. Pecksniff avait déjà relevé ces mots : « Chanter victoire !… Monsieur Jonas ! » quand le jeune homme, avec une expression de dureté marquée dans l’air et dans le ton, l’interrompit tout net encore une fois.

« Songez-y bien ! dit-il. Je ne veux pas de ça. Je vous conseille de ne pas revenir sur ce sujet, ni avec moi ni avec qui que ce soit. Retenez bien ça : un bon averti en vaut deux. Mais en voilà assez là-dessus. En route ! »

En achevant ces paroles, il reprit sa part du fardeau et se mit à marcher d’un pas si précipité que M. Pecksniff, emporté à l’autre extrémité du portemanteau, se trouva tiré en avant de la manière la plus désagréable et la plus disgracieuse, au détriment de la première écorce de ses tibias, écorchés sans pitié par le choc répété des courroies et des boucles de fer contre lesquelles ils se cognaient à chaque pas. Cependant, au bout de quelques minutes, M. Jonas ralentit sa course et permit à son compagnon de marcher en ligne à côté de lui et de tenir le portemanteau presque sur un pied d’égalité.

Il était clair que Jonas regrettait son récent accès de colère et se méfiait de l’effet qu’il avait pu produire sur Pecksniff : car, toutes les fois que ce dernier le regardait, il rencontrait ses yeux fixés sur lui ; source nouvelle d’embarras pour l’un et pour l’autre. Toutefois, cet état de choses fut de courte durée, car Jonas se mit presque aussitôt à siffler : là-dessus, M. Pecksniff, prenant exemple sur son ami, commença à fredonner mélodieusement un air.

Au bout de quelque temps qu’avait duré ce manège, Jonas demanda :

« C’est près d’ici, n’est-ce pas ?

– Tout près, mon cher ami, dit Pecksniff.

– Que pensez-vous qu’elles peuvent faire en ce moment ? demanda Jonas.

– Impossible à savoir ! s’écria Pecksniff. Ces petites étourdies ! ces petites coureuses ! peut-être ne sont-elles pas à la maison. J’allais… hé ! hé ! hé !… j’allais vous proposer d’entrer par la porte de derrière et de tomber sur elles comme un coup de tonnerre, monsieur Jonas. »

Quelle était celle de leurs qualités diverses sous laquelle Jonas, M. Pecksniff, le sac de nuit et le portemanteau pouvaient être assimilés à un coup de tonnerre ? ce serait difficile à dire, mais n’importe. M. Jonas ayant donné son assentiment à la proposition, ils se glissèrent furtivement vers une cour de derrière et s’avancèrent à pas de loup jusqu’à la fenêtre de la cuisine, par laquelle une double clarté de feu et de chandelle se reflétait sur l’obscurité de la nuit.

En vérité, M. Pecksniff est béni dans ses enfants, au moins en l’un d’eux. La prudente Cherry, le bâton de vieillesse, l’honneur, le trésor de son père qui l’idolâtre, est assise devant le feu de la cuisine, à une petite table blanche comme la neige, et occupée à faire des comptes. Voyez cette jeune fille à la toilette simple et proprette. Voyez-la avec sa plume à la main ; elle lève vers le plafond ses yeux où se lit le calcul ; près d’elle est un trousseau de clefs dans un petit panier ; elle est en train d’inscrire les dépenses de la maison. Les fers à repasser, les cloches de plats, la bassinoire, la marmite et le chaudron, la servante22 de cuivre et le poêle noirci à la mine de plomb, la couvent du coin de l’œil avec amour et lui lancent un regard approbateur. Les oignons mêmes qui se dandinent suspendus à la poutre, avec leur couleur vermeille, ont l’air d’autant de petits chérubins qui viennent admirer la précieuse ménagère. M. Pecksniff, par sympathie, ne peut résister à l’influence de ce légume. Il fond en larmes.

Mais cette émotion ne dure qu’un moment ; il la dérobe (très-soigneusement) à l’attention de son ami en employant diligemment, à cet effet, son mouchoir de poche, car il ne voudrait pas laisser voir sa faiblesse.

« Douce chose, murmura-t-il, douce chose pour les sentiments d’un père ! Ma chère fille ! Faut-il lui dire que nous sommes ici, monsieur Jonas ?

– Parbleu ! je ne suppose pas que vous songiez à nous faire passer la nuit dans l’écurie ou la remise.

– Ce n’est pas là en effet l’hospitalité que je voudrais vous offrir, à vous surtout, mon ami, » s’écria M. Pecksniff en lui pressant la main.

Alors il aspira fortement son haleine, et, frappant à la fenêtre, il hurla avec une tendresse, une douceur de stentor :

« Boh !… »

Cherry laissa tomber sa plume et jeta un cri. Mais l’innocence ne craint jamais rien : ou, du moins, cela devrait être. En leur entendant ouvrir la porte, cette vaillante jeune fille cria d’une voix assurée, et avec une présence d’esprit qui même en ce moment critique ne l’avait pas abandonnée :

« Qui est là ?… Que voulez-vous ?… Parlez ! sinon j’appelle mon p’pa. »

M. Pecksniff tendit ses bras. Cherry le reconnut aussitôt et s’élança pour recevoir ses douces caresses.

« C’était bien imprudent de notre part, monsieur Jonas, bien imprudent ! dit Pecksniff en caressant les cheveux de sa fille. Ma chérie, vous voyez que je ne suis pas seul ! »

Elle n’avait rien vu. Jusqu’à présent elle n’avait vu que son père. Alors elle vit M. Jonas, et elle rougit, et elle pencha la tête en lui adressant une parole de bienvenue.

Mais où donc était Merry ? M. Pecksniff ne fit point cette question d’un ton de reproche, mais avec une teinte de douceur légèrement nuancée de chagrin. Elle était en haut, dans le salon, occupée à lire sur le canapé. Ah ! les soins domestiques étaient sans charme pour elle !

« Appelez-la, dit M. Pecksniff avec une sorte de résignation calme ; appelez-là, mon amour. »

On l’appela. Elle vint, toute rouge, tout étourdie encore du somme qu’elle venait de faire sur le canapé ; mais personne ne l’en blâma, personne, bien au contraire.

« Bonté du ciel ! s’écria la maligne enfant, se tournant vers son cousin quand elle eut baisé son père sur les deux joues, et que dans son espièglerie naturelle elle eut ajouté par-dessus le marché une pichenette sur le bout du nez paternel. Comment, c’est vous, vilain monstre !… Eh bien, j’espère que vous ne venez pas m’ennuyer pour longtemps !

– Eh quoi ! vous êtes donc toujours aussi vive ? dit Jonas. Oh ! que vous êtes méchante !

– Eh bien, allez-vous-en ! répliqua Merry en le poussant. Je ne sais pas ce que je suis capable de faire, s’il faut que je vous voie longtemps. Allez-vous-en, pour l’amour de Dieu ! »

M. Pecksniff intervint dans le débat en invitant M. Jonas à monter ; celui-ci s’empressa de profiter de l’invitation, au lieu d’écouter la jeune fille qui le conjurait de s’en aller. Mais, bien qu’il donnât le bras à la belle Cherry, il ne pouvait s’empêcher de se retourner vers sa sœur et d’échanger avec elle quelques traits piquants, de même nature, tandis que tous quatre ils montaient au parloir. Par une circonstance heureuse, les jeunes filles se trouvant ce soir-là en retard sur leur heure habituelle, le thé put être servi aussitôt.

M. Pinch n’était pas à la maison. Ainsi ils se trouvèrent entre eux tout à l’aise et fort en train de discourir. Jonas, assis entre les deux sœurs, déployait sa galanterie avec ces manières engageantes qui lui étaient particulières. Quand le thé eut été pris et le plateau enlevé :

« Il m’est pénible, dit M. Pecksniff, d’avoir à quitter une petite compagnie si agréable ; mais j’ai à examiner des papiers importants dans mon appartement, et je vous prie de m’excuser si je vous laisse pour une demi-heure. »

Il se retira ainsi, en chantant négligemment un refrain comme à son arrivée. Il n’y avait pas cinq minutes qu’il était parti, quand Merry, qui s’était assise dans l’embrasure de la croisée, à l’écart de Jonas et de sa sœur, partit d’un éclat de rire à demi étouffé et bondit vers la porte.

« Holà ! cria Jonas. Ne partez pas.

– Tiens !… répliqua Merry se tournant. Vous êtes donc bien désireux que je reste, vilain monstre ?…

– Oui, je le suis, dit Jonas. Sur l’honneur, je le suis. J’ai besoin de vous parler. »

Mais, comme malgré cela elle avait persisté à quitter la chambre, il courut dehors après elle et la ramena après une courte lutte dans le couloir, qui scandalisa extrêmement miss Cherry.

« Sur ma parole, Merry, dit vivement la jeune demoiselle, vous m’étonnez. Il y a des limites même à l’absurdité, ma chère.

– Je vous remercie, ma douce sœur, dit Merry en fronçant ses lèvres rosées. Je vous suis très-obligée de ce bon avis… Mais laissez-moi donc tranquille, monstre que vous êtes ! »

Cette prière lui fut arrachée par une nouvelle tentative de M. Jonas qui la fit tomber tout essoufflée sur le sofa, où il se trouva entre elle et miss Cherry.

« Maintenant, dit Jonas, prenant la taille à chacune d’elles, vous voyez que j’ai trouvé moyen d’occuper mes deux bras.

– Vous allez voir qu’il y en aura un des deux demain qui sera marqué de noir et de bleu, si vous ne me laissez aller ! s’écria cette espiègle de Merry.

– Ah ! je ne me soucie guère de vos pinçons, dit Jonas en riant ; essayez.

– Pincez-le pour moi, Cherry, je vous en prie, dit Merry. Jamais je n’ai haï personne comme je hais cette créature, je le déclare !

– Non, non, ne dites pas cela, et ne me pincez ni l’une ni l’autre, parce que j’ai à vous parler sérieusement. Je vous dirai donc… ma cousine Charity…

– Eh bien, quoi ? répondit-elle aigrement.

– Laissez-moi vous parler raisonnablement, dit Jonas ; j’ai besoin d’écarter tout malentendu, vous comprenez ? et de donner à chaque chose son véritable sens. C’est désirable et convenable, n’est-il pas vrai ? »

Aucune des deux sœurs ne prononça un mot. M. Jonas s’arrêta pour humecter son gosier, qui était extrêmement sec.

« Elle ne croira pas ce que je vais lui déclarer, n’est-ce pas, ma cousine ? dit Jonas, serrant timidement miss Charity.

– Franchement, monsieur Jonas, je l’ignore ; il faut que d’abord je sache de quoi il s’agit. Autrement, cela m’est impossible.

– Vous concevez, dit Jonas ; comme son habitude est de se moquer toujours du monde, je sais d’avance qu’elle va rire ou en faire semblant. Mais vous pouvez lui dire que je parle sérieusement, ma cousine ; vous le pouvez, n’est-il pas vrai ? Vous lui déclarerez que vous étiez instruite de la chose. Vous agirez d’une manière honorable, j’en suis sûr, » ajouta-t-il d’un ton persuasif.

Pas de réponse. Le gosier de Jonas semblait devenir de plus en plus brûlant et de plus en plus difficile à gouverner.

« Vous savez, cousine Charity, poursuivit Jonas, qu’il n’y a que vous qui puissiez lui dire toutes les peines que je me suis données pour jouir de sa société quand vous étiez à la pension bourgeoise de la Cité ; personne ne le sait mieux que vous. Nul autre ne peut lui dire tous les efforts que j’ai faits pour arriver à vous connaître davantage, afin de pouvoir la mieux connaître elle-même sans avoir l’air de le désirer. Je vous adressais toujours des questions à son sujet, je vous demandais où elle était allée, et quand elle viendrait, et comment elle se portait, et le reste ; n’est-il pas vrai, cousine ? Je sais que vous le lui direz, si vous ne le lui avez dit déjà, et… et… J’ose croire que vous le lui avez dit, parce