Émile Durkheim

1897

L’empirisme rationaliste de Taine et les sciences morales

Article de la Revue Blanche

2014
Source : Émile Durkheim, « L’empirisme rationaliste de Taine et les sciences morales », in Revue blanche, 1897, 13, n° 101, pp. 287 à 291. Réédité in Textes. 1. Éléments de théorie sociale, Paris, Éditions de Minuit, 1975, pp. 171 à 177.
Ont participé à cette édition électronique : Marine Riguet (Édition TEI).

« L’empirisme rationaliste de Taine et les sciences morales » §

Ce qui me paraît constituer l’œuvre propre de Taine, c’est qu’il a contribué plus que personne à introduire et à vulgariser en France une tradition philosophique qui, avant lui, ne comptait parmi nous que bien peu de représentants : c’est ce qu’on pourrait appeler l’empirisme rationaliste.

D’après l’empirisme, les choses ne sont pas intelligibles. Il n’y a pas entre elles de liens internes qui permettent de penser les unes à l’aide et en fonction des autres. Chaque fait particulier est comme étranger à ceux qui le précèdent comme à ceux qui le suivent et tout ce que l’esprit peut faire, c’est d’apercevoir et de retenir l’ordre extérieur dans lequel ils se succèdent le plus généralement. L’œuvre de la science consiste exclusivement à enregistrer le passé et à trouver des procédés mnémoniques qui permettent d’en garder plus facilement le souvenir. Tel est le rôle des idées générales, et des relations générales, purs artifices destinés à soulager la mémoire. L’esprit plierait sous le poids des connaissances infinies que suppose un monde infiniment divers si, par des simplifications méthodiques, il ne laissait de côté le détail pour s’en tenir aux aspects les plus généraux. Mais les schèmes qu’il construit ainsi ne correspondent à rien dans le réel ; ils ne peuvent même pas être pensés en tant que tels, mais seulement à l’aide des mots. Ils ne sont l’objet que d’une intelligence verbale.

La thèse des rationalistes est exactement l’opposée de la précédente. D’après eux, il y a entre les choses des relations logiques, des rapports de parenté que la science a pour fin de découvrir et cette logique des choses est identique à celle de l’esprit. Aussi l’esprit, en la découvrant, ne fait-il que se retrouver lui-même ; il a en lui les principes de toute intelligibilité.

D’où il suit que non seulement le réel est intelligible, mais encore que cela seul est réel qui est pleinement intelligible, c’est-à-dire de même nature que l’entendement. Or, ce qui est le plus homogène à l’esprit, c’est l’élément simple et général. L’idée générale, le concept, au lieu d’être regardé comme une simple construction, commode mais arbitraire, devient ainsi le fond même de l’être. Le monde n’est qu’un système de concepts logiquement liés. Mais alors, qu’est-ce que le particulier, le complexe ? En vertu de ses principes, l’École est obligée de lui dénier plus ou moins complètement toute réalité. Elle y voit et ne peut y voir qu’une apparence trompeuse, un non-être, un voile jeté sur le fond intelligible des choses et qu’il faut écarter. Entre la sensation, où est donné le concret, l’individuel, et l’idée, qui exprime le général, il y a une solution de continuité. La première n’est pas le germe de la seconde ; ce n’est pas un premier stade de la connaissance qui prépare les autres ; c’est le stade de l’erreur qu’il ne faut traverser que pour s’en affranchir. De là l’éloignement de ces penseurs pour le sensible, le fait particulier, et la médiocre estime où ils tiennent les procédés qui, seuls, permettent de l’atteindre : l’observation et l’expérimentation. Puisque le monde est une pensé, la pensée, par ses seules forces, doit pouvoir le reconstruire.

Taine occupe une situation intermédiaire entre ces deux extrêmes. Avec les rationalistes, il admet qu’il existe entre les phénomènes des relations logiques, que les choses sont intelligibles. Quoiqu’on l’ait souvent considéré comme un pur disciple des Anglais, il reproche vivement à Mill d’avoir voulu réduire la science à n’être qu’une constatation des faits. Elle n’est complète que quand elle en rend compte, c’est-à-dire quand elle les déduit les uns des autres. Les rapports qu’elle pose, s’ils sont objectifs, sont nécessaires ; c’est-à-dire que les termes dont ils sont formés s’impliquent logiquement, et la raison peut trouver le pourquoi de cette implication. Mais, en même temps, il a un sentiment très vif de la réalité du fait, du phénomène concret, de l’être individuel. Le sensible, avec son infinie diversité, n’est pas pour lui une apparence ; c’est le réel, tout le réel.

Il a conscience de l’écart qu’il y a entre le simplisme naturel à l’entendement et l’énorme complexité des choses, et il en conclut que des opérations purement mentales ne sauraient suffire à nous en faire pénétrer la nature. Si nous voulons les comprendre, il nous faut sortir de nous-mêmes, nous mettre à leur école, apprendre d’elles ce qu’elles sont, c’est-à-dire recourir à l’observation et à l’expérimentation. Par là, il se rattache à l’empirisme. Nul n’a plus que lui le goût et même le culte du fait. On nous a rapporté que ce qu’il admirait le plus dans Les premiers principes de M. Spencer, c’est la quantité de documents qui y sont accumulés ; il l’appelait le livre aux cent mille faits. Seulement cette méthode externe n’était, pour lui, que la première phase de la science ; celle-ci ne s’achève qu’en expliquant.

Ce qui fait l’importance de cette conception, c’est qu’elle seule permet d’assigner à la science sa véritable place.

Les empiristes, il est vrai, se sont généralement présentés comme les protagonistes de la science positive et leurs adversaires leur ont trop souvent laissé l’honneur et le bénéfice de ce rôle. En fait, comme ils ne séparent pas l’idée de la sensation, comme ils ne distinguent pas le sensible de l’intelligible, ils considèrent le monde tout entier comme soumis aux mêmes procédés d’investigation ; les méthodes qui ont réussi dans l’étude du monde matériel sont aussi celles qui doivent être employées à connaître l’esprit, car il n’en existe pas d’autres. Mais ils n’agrandissent ainsi le champ de la connaissance scienti­fique qu’en la rabaissant au niveau de la sensation ; car la science, telle qu’ils la conçoivent, est aveugle. Si elle s’étend à tout, elle n’éclaire rien. Sous couleur de positivisme, ils mettent partout le mystère. Suivant les rationalistes, au contraire, le mystère n’existe qu’à la surface et pour les sens ; tout l’effort de la réflexion doit tendre à le dissiper. Mais comme ils n’accordent au complexe qu’une demi-réalité, des moyens simples leur paraissent suffisants, pour arriver à leur but. Pour repenser le monde dans ce qu’il a d’explicable, c’est-à-dire et tant qu’il est semblable à l’esprit, c’est assez que l’esprit se replie sur lui-même et prenne conscience de sa nature. C’est de lui seul que peut venir la lumière. Une philosophie autonome, où le sujet s’exprime le plus adéquatement possible, sera la science véritable. Mais ces affirmations optimistes viennent se heurter à un sentiment très général et très fort et dont elles ne peuvent triompher : nous savons bien que les choses ne sont pas aussi claires, si transparentes, si faciles à pénétrer. Nous les sentons qui nous résistent au moment même où nous les pénétrons. L’humanité a trop conscience qu’il y a beaucoup de choses qu’elle ne comprend pas pour se tromper à ce point sur ses propres forces. Les progrès mêmes de la science ne peuvent que nous confirmer dans cette impression ; car ils sont infiniment lents et laborieux. Or il est inadmissible que, pour atteindre la surface de l’être, il faille tant de tours et de détours et que la route soit si courte pour aller au fond. Voilà pourquoi le rationalisme intempérant n’a jamais et ne peut avoir que des succès temporaires. Au moment précis où un peuple entreprend de se refaire un système d’idées, il peut bien, dans une crise d’enthousiasme et de confiance juvénile, croire que la tâche est aisée ; mais il ne tarde pas à en éprouver toutes les difficultés, et les illusions qu’il peut avoir eues ne font que rendre son désenchantement plus amer. L’empirisme rationaliste n’est exposé ni à l’un ni à l’autre de ces dangers. Tout en portant aussi loin que l’empirisme par le domaine de la science, tout en ouvrant le monde entier à la libre réflexion et en affirmant qu’il y a une explication possible des choses, il oppose une fin de non-recevoir aux explications sommaires et simples. Sans condamner la raison à abdiquer, sans même assigner de bornes à ses ambitions dans l’avenir, il la met en défiance contre elle-même. Il lui donne la sensation des ténèbres qui l’entou­rent, tout en lui reconnaissant le pouvoir d’y répandre peu à peu la clarté. Il donne ainsi satisfaction aux deux sentiments contraires qui peuvent être regardés comme les moteurs par excellence du développement intellectuel : le sentiment de l’obscur et la foi en l’efficacité de l’esprit humain.

Il s’en faut assurément que cette philosophie soit la création personnelle de Taine. Peut-être en pourrait-on trouver les premiers germes chez Aristote. En tout cas, dès le XVIIe siècle, Hobbes la constitua à l’état de système.

De lui, l’idée passa en partie à Spinoza et c’est de Spinoza que Taine paraît l’avoir reçue 1. Il n’y a même pas ajouté grand’chose. La théorie de l’abstraction et de la substitution se retrouve déjà chez Hobbes. Mais il lui a donné une forme populaire. Grâce au brillant exposé qu’il en a fait, elle s’est répandue et est ainsi devenue un des facteurs de notre vie philosophique. Enfin et surtout il a eu le très grand mérite d’appliquer ces idées générales à un ordre particulier de phénomènes, je veux dire aux phénomènes psychologiques. Car la psychologie expérimentale, dont il a été le principal initiateur en France, repose précisément sur cet axiome que la conscience n’est pas une réalité aussi simple et aussi facile à connaître que le supposait l’école introspectionniste ; qu’elle ne se réduit pas à un petit groupe d’idées claires et d’états distincts dont la formule est facile à trouver ; mais qu’elle a, au contraire, des dessous profonds et obscurs et où, pourtant, il n’est pas impossible de faire progressivement descendre la lumière de la raison.

Acceptant pour mon compte les principes fondamentaux de cette philosophie, tels que je viens de les exposer, je suis naturellement porté à apprécier favorablement l’œuvre de Taine. Ce n’est pas que la doctrine n’ait grand besoin d’être refondue et repensée à nouveau par un esprit plus vigoureux, plus apte aux vues d’ensemble et muni d’une culture scientifique beaucoup plus étendue. Taine avait d’ailleurs été trop étroitement en contact avec l’empirisme anglais pour n’en avoir pas fortement subi l’influence : de là des incertitudes et des contradictions dans la suite de ses idées. Esprit analytique, il avait l’ambition des synthèses plus qu’il n’en avait le génie. Même la forme littéraire sous laquelle il exprimait sa pensée ne lui permettait pas une élaboration très approfondie. Ainsi peut-on lui reprocher, non sans raison, d’avoir plutôt juxtaposé que logiquement uni les deux tendances qu’il entreprend de réconcilier, Mais, en dehors d’une doctrine qui les réconcilie, je ne vois pas pour l’esprit d’autre alternative que d’osciller sans fin du simplisme au mysticisme, et inversement. Si donc son entreprise demande à être reprise, il a eu l’honneur de montrer la route où il convient de s’engager.

Si pendant ces temps derniers, elle paraît avoir souffert d’un certain discrédit, c’est pour avoir été mal comprise. On a imputé au système certaines conséquences pratiques qui ne pouvaient pas ne pas alarmer l’opinion. On a dit qu’il aboutissait à une morale qui, sur des points essentiels, contredit celle des honnêtes gens. Mais, en réalité, on n’a pu lui faire tenir le langage qu’on lui a prêté qu’en faussant les principes sur lesquels il repose. jamais, je crois, Taine, n’eût accepté de regarder la morale comme la simple conclusion d’un syllogisme dont telle ou telle théorie psychologique ou philosophique aurait fourni les prémisses.

La morale est une réalité vivante et agissante ; c’est un système de faits donnés ; en faire l’étude du point de vue de la science *, ce n’est pas chercher à la mettre d’accord avec telle ou telle doctrine métaphysique, c’est l’observer telle qu’elle est et tenter de l’expliquer. C’est se demander quelles sont les causes qui ont donné naissance aux 12911 différentes maximes dont elle est faite et quelles en sont les raisons d’être, etc. ; puisqu’il s’agit de quelque chose qui est et qui a duré, on peut être certain par avance que ces causes et que ces raisons existent. La réflexion scientifique, si elle est méthodiquement employée, ne peut que les découvrir ; il n’y a donc rien à en redouter. Elle ne peut que nous faire mieux comprendre les préceptes que nous suivons machinalement ou nous aider à les modifier en connaissance de cause, quand il y a lieu, et que des changements sont devenus nécessaires. Cette science, il est vrai, n’est pas faite ; mais tout ce qu’il en faut conclure, c’est qu’il est urgent d’y travailler, non qu’il n’est pas de science qui puisse servir à éclairer la conduite de l’homme. Au lieu de spéculer sur cette lacune au profit du mystère et de l’obscurantisme, il faut chercher à la combler. Telle est la seule attitude qui convienne à des disciples conséquents de cette philosophie. Tant donc qu’on n’aura pas démontré que cette science est impossible – et elle est possible, puisqu’elle a déjà commencé à donner des résultats – la thèse de nos néo-mystiques sera sans fondement. Or, ils ne paraissent pas se douter des recherches qui sont faites dans ce sens. Ils n’ont donc de ce qu’ils attaquent qu’une notion bien confuse Le héros du Disciple, qui a ouvert la campagne il y a environ neuf ans, n’est pas seulement un triste caractère, c’est un médiocre esprit, un mauvais élève qui n’a pas compris son maître.