Montaigne, Michel de (1533-1592)

Les Essais (version avec les traductions)

Source : Michel de Montaigne, Les Essais [édition de 1595]

Au Lecteur §

C’est ici un livre de bonne foi, Lecteur. Il t’avertit dès l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée : je n’y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire : mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. Je l’ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive, la connaissance qu’ils ont eu de moi. Si c’eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautés empruntées. Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude et artifice : car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l’a permis. Que si j’eusse été parmi ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t’assure que je m’y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, Lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc. De Montaigne, ce 12. de Juin. 1580.

Livre premier §

Chapitre I. Par divers moyens on arrive à pareille fin §

La plus commune façon d’amollir les cœurs de ceux qu’on a offensés, lorsqu’ayant la vengeance en main, ils nous tiennent à leur merci, c’est de les émouvoir par soumission, à commisération et à pitié : Toutefois, la braverie, la constance, et la résolution, moyens tout contraires, ont quelquefois servi à ce même effet. Edouard Prince de Galles, celui qui régenta si longtemps notre Guienne : personnage duquel les conditions et la fortune ont beaucoup de notables parties de grandeur ; ayant été bien fort offensé par les Limosins, et prenant leur ville par force, ne put être arrêté par les cris du peuple, et des femmes, et enfants abandonnés à la boucherie, lui criant merci, et se jetant à ses pieds : jusqu’à ce que passant toujours outre dans la ville, il aperçut trois gentilshommes Français, qui d’une hardiesse incroyable soutenaient seuls l’effort de son armée victorieuse. La considération et le respect d’une si notable vertu, reboucha premièrement la pointe de sa colère : et commença par ces trois, à faire miséricorde à tous les autres habitants de la ville. Scanderberch, Prince de l’Épire, suivant un soldat des siens pour le tuer, et ce soldat ayant essayé par toute espèce d’humilité et de supplication de l’apaiser, se résolut à toute extrémité de l’attendre l’épée au poing : cette sienne résolution arrêta sus bout la furie de son maître, qui pour lui avoir vu prendre un si honorable parti, le reçut en grâce. Cet exemple pourra souffrir autre interprétation de ceux, qui n’auront lu la prodigieuse force et vaillance de ce Prince-là. L’Empereur Conrad troisième, ayant assiégé Guelphe Duc de Bavieres, ne voulut condescendre à plus douces conditions, quelques viles et lâches satisfactions qu’on lui offrît, que de permettre seulement aux gentilles-femmes qui étaient assiégées avec le Duc, de sortir leur honneur sauf, à pied, avec ce qu’elles pourraient emporter sur elles. Elles d’un cœur magnanime, s’avisèrent de charger sur leurs épaules leurs maris, leurs enfants, et le Duc même. L’Empereur prit si grand plaisir à voir la gentillesse de leur courage, qu’il en pleura d’aise, et amortit toute cette aigreur d’inimitié mortelle et capitale qu’il avait portée contre ce Duc : et dès lors en avant traita humainement lui et les siens. L’un et l’autre de ces deux moyens m’emporterait aisément : car j’ai une merveilleuse lâcheté vers la miséricorde et mansuétude : Tant y a, qu’à mon avis, je serais pour me rendre plus naturellement à la compassion, qu’à l’estimation. Si est la pitié passion vicieuse aux Stoïques : Ils veulent qu’on secoure les affligés, mais non pas qu’on fléchisse et compatisse avec eux. Or ces exemples me semblent plus à propos, d’autant qu’on voit ces âmes assaillies et essayées par ces deux moyens, en soutenir l’un sans s’ébranler, et courber sous l’autre. Il se peut dire, que de rompre son cœur à la commisération, c’est l’effet de la facilité, débonnaireté, et mollesse : d’où il advient que les natures plus faibles, comme celles des femmes, des enfants, et du vulgaire, y sont plus sujettes. Mais (ayant eu à dédain les larmes et les pleurs) de se rendre à la seule révérence de la sainte image de la vertu, que c’est l’effet d’une âme forte et imployable, ayant en affection et en honneur une vigueur mâle, et obstinée. Toutefois ès âmes moins généreuses, l’étonnement et l’admiration peuvent faire naître un pareil effet : Témoin le peuple Thébain, lequel ayant mis en Justice d’accusation capitale, ses capitaines, pour avoir continué leur charge outre le temps qui leur avait été prescrit et préordonné, absolut à toute peine Pelopidas, qui pliait sous le faix de telles objections, et n’employait à se garantir que requêtes et supplications : et au contraire Epaminondas, qui vint à raconter magnifiquement les choses par lui faites, et à les reprocher au peuple d’une façon fière et arrogante, il n’eut pas le cœur de prendre seulement les balotes en main, et se départit : l’assemblée louant grandement la hautesse du courage de ce personnage. Dionysius le vieil, après des longueurs et difficultés extrêmes, ayant pris la ville de Rege, et en icelle le Capitaine Phyton, grand homme de bien, qui l’avait si obstinément défendue, voulut en tirer un tragique exemple de vengeance. Il lui dit premièrement, comment le jour avant, il avait fait noyer son fils, et tous ceux de sa parenté. À quoi Phyton répondit seulement, qu’ils en étaient d’un jour plus heureux que lui. Après il le fit dépouiller, et saisir à des Bourreaux, et le traîner par la ville, en le fouettant très ignominieusement et cruellement : et en outre le chargeant de félonnes paroles et contumélieuses. Mais il eut le courage toujours constant, sans se perdre. Et d’un visage ferme, allait au contraire ramentevant à haute voix, l’honorable et glorieuse cause de sa mort, pour n’avoir voulu rendre son pays entre les mains d’un tyran : le menaçant d’une prochaine punition des dieux. Dionysius, lisant dans les yeux de la commune de son armée, qu’au lieu de s’animer des bravades de cet ennemi vaincu, au mépris de leur chef, et de son triomphe : elle allait s’amollissant par l’étonnement d’une si rare vertu, et marchandait de se mutiner, et même d’arracher Phyton d’entre les mains de ses sergents, fit cesser ce martyre : et à cachette l’envoya noyer en la mer. Certes c’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant, que l’homme : il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme. Voilà Pompeius qui pardonna à toute la ville des Mamertins, contre laquelle il était fort animé, en considération de la vertu et magnanimité du citoyen Zenon, qui se chargeait seul de la faute publique, et ne requérait autre grâce que d’en porter seul la peine. Et l’hôte de Sylla, ayant usé en la ville de Peruse de semblable vertu, n’y gagna rien, ni pour soi, ni pour les autres. Et directement contre mes premiers exemples, le plus hardi des hommes et si gracieux aux vaincus Alexandre, forçant après beaucoup de grandes difficultés la ville de Gaza, rencontra Betis qui y commandait, de la valeur duquel il avait, pendant ce siège, senti des preuves merveilleuses, lors seul, abandonné des siens, ses armes dépecées, tout couvert de sang et de plaies, combattant encore au milieu de plusieurs Macédoniens, qui le chamaillaient de toutes parts : et lui dit, tout piqué d’une si chère victoire (car entre autres dommages, il avait reçu deux fraîches blessures sur sa personne) Tu ne mourras pas comme tu as voulu, Betis : fais état qu’il te faut souffrir toutes les sortes de tourments qui se pourront inventer contre un captif. L’autre, d’une mine non seulement assurée, mais rogue et altière, se tint sans mot dire à ces menaces. Lors Alexandre voyant l’obstination à se taire : A-t-il fléchi un genou ? lui est-il échappé quelque voix suppliante ? Vraiment je vaincrai ce silence : et si je n’en puis arracher parole, j’en arracherai au moins du gémissement. Et tournant sa colère en rage, commanda qu’on lui perçât les talons, et le fit ainsi traîner tout vif, déchirer et démembrer au cul d’une charrette. Serait-ce que la force de courage lui fût si naturelle et commune, que pour ne l’admirer point, il la respectât moins ? ou qu’il l’estimât si proprement sienne qu’en cette hauteur il ne pût souffrir de la voir en un autre, sans le dépit d’une passion envieuse ? ou que l’impétuosité naturelle de sa colère fût incapable d’opposition ? De vrai, si elle eût reçu bride, il est à croire, qu’en la prise et désolation de la ville de Thèbes elle l’eût reçue : à voir cruellement mettre au fil de l’épée tant de vaillants hommes, perdus, et n’ayant plus moyen de défense publique. Car il en fut tué bien six mille, desquels nul ne fut vu ni fuyant, ni demandant merci. Au rebours cherchant, qui çà, qui là, par les rues, à affronter les ennemis victorieux : les provoquant à les faire mourir d’une mort honorable. Nul ne fut vu, qui n’essayât en son dernier soupir, de se venger encore : et à tout les armes du désespoir consoler sa mort en la mort de quelque ennemi. Si ne trouva l’affliction de leur vertu aucune pitié : et ne suffit la longueur d’un jour à assouvir sa vengeance. Ce carnage dura jusques à la dernière goutte de sang qui se trouva épandable : et ne s’arrêta qu’aux personnes désarmées, vieillards, femmes et enfants, pour en tirer trente mille esclaves.

Chapitre II. De la Tristesse §

Je suis des plus exempts de cette passion, et ne l’aime ni l’estime : quoique le monde ait entrepris, comme à prix fait, de l’honorer de faveur particulière. Ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience. Sot et vilain ornement. Les Italiens ont plus sortablement baptisé de son nom la malignité. Car c’est une qualité toujours nuisible, toujours folle : et comme toujours couarde et basse, les Stoïciens en défendent le sentiment à leurs sages. Mais le conte dit que Psammenitus Roi d’Ægypte, ayant été défait et pris par Cambysez Roi de Perse, voyant passer devant lui sa fille prisonnière habillée en servante, qu’on envoyait puiser de l’eau, tous ses amis pleurant et lamentant autour de lui, se tint coi sans mot dire, les yeux fichés en terre : et voyant encore tantôt qu’on menait son fils à la mort, se maintint en cette même contenance : mais qu’ayant aperçu un de ses domestiques conduit entre les captifs, il se mit à battre sa tête, et mener un deuil extrême. Ceci se pourrait apparier à ce qu’on vit dernièrement d’un Prince des nôtres, qui ayant ouï à Trente, où il était, nouvelles de la mort de son frère aîné, mais un frère en qui consistait l’appui et l’honneur de toute sa maison, et bientôt après d’un puîné, sa seconde espérance, et ayant soutenu ces deux charges d’une constance exemplaire, comme quelques jours après un de ses gens vint à mourir, il se laissa emporter à ce dernier accident ; et quittant sa résolution, s’abandonna au deuil et aux regrets ; en manière qu’aucuns en prirent argument, qu’il n’avait été touché au vif que de cette dernière secousse : mais à la vérité ce fut, qu’étant d’ailleurs plein et comblé de tristesse, la moindre surcharge brisa les barrières de la patience. Il s’en pourrait (dis-je) autant juger de notre histoire, n’était qu’elle ajoute, que Cambyses s’enquérant à Psammenitus, pourquoi ne s’étant ému au malheur de son fils et de sa fille, il portait si impatiemment celui de ses amis : C’est, répondit-il, que ce seul dernier déplaisir se peut signifier par larmes, les deux premiers surpassant de bien loin tout moyen de se pouvoir exprimer. À l’aventure reviendrait à ce propos l’invention de cet ancien peintre, lequel ayant à représenter au sacrifice de Iphigenia le deuil des assistants, selon les degrés de l’intérêt que chacun apportait à la mort de cette belle fille innocente : ayant épuisé les derniers efforts de son art, quand se vint au père de la vierge, il le peignit le visage couvert, comme si nulle contenance ne pouvait rapporter ce degré de deuil. Voilà pourquoi les Poètes feignent cette misérable mère Niobé, ayant perdu premièrement sept fils, et puis de suite autant de filles, surchargée de pertes, avoir été enfin transmuée en rocher,

diriguisse malis :

[avoir été figée par le malheur :]

Pour exprimer cette morne, muette et sourde stupidité, qui nous transit, lorsque les accidents nous accablent surpassant notre portée. De vrai, l’effort d’un déplaisir, pour être extrême, doit étonner toute l’âme, et lui empêcher la liberté de ses actions : Comme il nous advient à la chaude alarme d’une bien mauvaise nouvelle, de nous sentir saisis, transis, et comme perclus de tous mouvements : de façon que l’âme se relâchant après aux larmes et aux plaintes, semble se déprendre, se démêler, et se mettre plus au large, et à son aise.

Et via vix tandem voci laxata dolore est.

[Et à grand-peine la douleur rendit enfin le passage à sa voix.]

En la guerre que le Roi Ferdinand mena contre la veuve du Roi Jean de Hongrie, autour de Bude, un gendarme fut particulièrement remarqué de chacun, pour avoir excessivement bien fait de sa personne, en certaine mêlée : et inconnu, hautement loué, et plaint y étant demeuré. Mais de nul tant que de Raiscïac seigneur Allemand, épris d’une si rare vertu : le corps étant rapporté, celui-ci d’une commune curiosité, s’approcha pour voir qui c’était : et les armes ôtées au trépassé, il reconnut son fils. Cela augmenta la compassion aux assistants : lui seul, sans rien dire, sans ciller les yeux, se tint debout, contemplant fixement le corps de son fils : jusques à ce que la véhémence de la tristesse, ayant accablé ses esprits vitaux, le porta roide mort par terre.

Chi puo dir com’ egli arde è in picciol fuoco,

[Qui peut dire comme il brûle est dans un petit feu,]

disent les amoureux, qui veulent représenter une passion insupportable.

misero quod omnes

Eripit sensus mihi. Nam simul te

Lesbia aspexi, nihil est super mi

Quod loquar amens.

Lingua sed torpet, tenuis sub artus

Flamma dimanat, sonitu suopte

Tinniunt aures, gemina teguntur

Lumina nocte.

[Malheureux de moi ! ce bonheur ravit tous les sens. Car dès que je te vois, Lesbie, éperdu, je n’ai plus de mots. Ma langue est paralysée, dans mes membres se répand une flamme subtile, d’elles-mêmes mes oreilles bourdonnent et une nuit couvre mes deux yeux.]

Aussi n’est-ce pas en la vive, et plus cuisante chaleur de l’accès, que nous sommes propres à déployer nos plaintes et nos persuasions : l’âme est lors aggravée de profondes pensées, et le corps abattu et languissant d’amour : Et de là s’engendre parfois la défaillance fortuite, qui surprend les amoureux si hors de saison ; et cette glace qui les saisit par la force d’une ardeur extrême, au giron même de la jouissance. Toutes passions qui se laissent goûter, et digérer, ne sont que médiocres,

Curæ leves loquuntur, ingentes stupent.

[Les légers chagrins parlent, les grands sont sans voix.]

La surprise d’un plaisir inespéré nous étonne de même.

Ut me conspexit venientem, et Troia circum

Arma amens vidit, magnis exterrita monstris,

Diriguit visu in medio, calor ossa reliquit,

Labitur, et longo vix tandem tempore fatur.

[Quand elle me vit venir et, éperdue, aperçut autour de moi des armes troyennes, épouvantée par de si grands prodiges, elle se figea à ce spectacle, la chaleur délaissa ses os ; elle tombe, et ce n’est qu’après un long temps qu’à grand-peine elle prend enfin la parole.]

Outre la femme Romaine, qui mourut surprise d’aise de voir son fils revenu de la route de Cannes : Sophocles et Denis le Tyran, qui trépassèrent d’aise : et Talva qui mourut en Corsègue, lisant les nouvelles des honneurs que le Sénat de Rome lui avait décernés. Nous tenons en notre siècle, que le pape Léon dixième ayant été averti de la prise de Milan, qu’il avait extrêmement souhaitée, entra en tel excès de joie, que la fièvre l’en prit, et en mourut. Et pour un plus notable témoignage de l’imbécillité humaine, il a été remarqué par les anciens, que Diodorus le Dialecticien mourut sur-le-champ, épris d’une extrême passion de honte, pour en son école, et en public, ne se pouvoir développer d’un argument qu’on lui avait fait. Je suis peu en prise de ces violentes passions : J’ai l’appréhension naturellement dure ; et l’encroûte et épaissis tous les jours par discours

Chapitre III. Nos affections s’emportent au-delà de nous §

Ceux qui accusent les hommes d’aller toujours béant après les choses futures, et nous apprennent à nous saisir des biens présents, et nous rasseoir en ceux-là : comme n’ayant aucune prise sur ce qui est à venir, voire assez moins que nous n’avons sur ce qui est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs : s’ils osent appeler erreur, chose à quoi nature même nous achemine, pour le service de la continuation de son ouvrage, nous imprimant, comme assez d’autres, cette imagination fausse, plus jalouse de notre action, que de notre science. Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au-delà. La crainte, le désir, l’espérance, nous élancent vers l’avenir : et nous dérobent le sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. Calamitosus est animus futuri anxius [Le malheur accable l’esprit inquiet de l’avenir.] Ce grand précepte est souvent allégué en Platon, Fais ton fait, et te connais. Chacun de ces deux membres enveloppe généralement tout notre devoir : et semblablement enveloppe son compagnon. Qui aurait à faire son fait, verrait que sa première leçon, c’est connaître ce qu’il est, et ce qui lui est propre. Et qui se connaît, ne prend plus l’étranger fait pour le sien : s’aime, et se cultive avant toute autre chose : refuse les occupations superflues, et les pensées, et propositions inutiles. Comme la folie quand on lui octroiera ce qu’elle désire, ne sera pas contente : aussi est la sagesse contente de ce qui est présent, ne se déplaît jamais de soi. Epicurus dispense son sage de la prévoyance et souci de l’avenir. Entre les lois qui regardent les trépassés, celle ici me semble autant solide, qui oblige les actions des Princes à être examinées après leur mort : Ils sont compagnons, sinon maîtres des lois : ce que la Justice n’a pu sur leurs têtes, c’est raison qu’elle l’ait sur leur réputation, et biens de leurs successeurs : choses que souvent nous préférons à la vie. C’est une usance qui apporte des commodités singulières aux nations où elle est observée, et désirable à tous bons Princes : qui ont à se plaindre de ce, qu’on traite la mémoire des méchants comme la leur. Nous devons la sujétion et obéissance également à tous Rois : car elle regarde leur office : mais l’estimation, non plus que l’affection, nous ne la devons qu’à leur vertu. Donnons à l’ordre politique de les souffrir patiemment, indignes : de celer leurs vices : d’aider de notre recommandation leurs actions indifférentes, pendant que leur autorité a besoin de notre appui. Mais notre commerce fini, ce n’est pas raison de refuser à la justice, et à notre liberté, l’expression de nos vrais ressentiments. Et nommément de refuser aux bons sujets, la gloire d’avoir révéremment et fidèlement servi un maître, les imperfections duquel leur étaient si bien connues : frustrant la postérité d’un si utile exemple. Et ceux, qui, par respect de quelque obligation privée, épousent iniquement la mémoire d’un Prince mélouable, font justice particulière aux dépens de la justice publique. Titus Livius dit vrai, que le langage des hommes nourris sous la Royauté, est toujours plein de vaines ostentations et faux témoignages : chacun élevant indifféremment son Roi, à l’extrême ligne de valeur et grandeur souveraine. On peut réprouver la magnanimité de ces deux soldats, qui répondirent à Néron, à sa barbe, l’un enquis de lui, pourquoi il lui voulait du mal : Je t’aimais quand tu le valais : mais depuis que tu es devenu parricide, boutefeu, bateleur, cocher, je te hais, comme tu mérites. L’autre, pourquoi il le voulait tuer : Parce que je ne trouve autre remède à tes continuels maléfices. Mais les publics et universels témoignages, qui après sa mort ont été rendus, et le seront à tout jamais, à lui, et à tous méchants comme lui, de ses tyranniques et vilains déportements, qui de sain entendement les peut réprouver ? Il me déplaît, qu’en une si sainte police que la Lacédémonienne, se fût mêlée une si feinte cérémonie à la mort des Rois. Tous les confédérés et voisins, et tous les Ilotes, hommes, femmes, pêle-mêle, se découpaient le front, pour témoignage de deuil : et disaient en leurs cris et lamentations, que celui-là, quel qu’il eût été, était le meilleur Roi de tous les leurs : attribuant au rang, le los qui appartenait au mérite ; et, qui appartient au premier mérite, au postrême et dernier rang. Aristote, qui remue toutes choses, s’enquiert sur le mot de Solon, Que nul avant mourir ne peut être dit heureux, Si celui-là même qui a vécu, et qui est mort à souhait, peut être dit heureux, si sa renommée va mal, si sa postérité est misérable. Pendant que nous nous remuons, nous nous portons par préoccupation où il nous plaît : mais étant hors de l’être, nous n’avons aucune communication avec ce qui est. Et serait meilleur de dire à Solon, que jamais homme n’est donc heureux, puisqu’il ne l’est qu’après qu’il n’est plus.

Quisquam

Vix radicitus e vita se tollit, et eiicit :

Sed facit esse sui quiddam super inscius ipse,

Nec remouet satis a proiecto corpore sese, et

Vindicat.

[On a peine à se retrancher et à s’arracher radicalement de la vie ; on suppose inconsciemment qu’il subsiste quelque reste de soi, et l’on ne se détache pas bien du corps dont on s’est dépouillé, mais on le revendique.]

Bertrand du Glesquin mourut au siège du château de Rançon, près du Puy en Auvergne : les assiégés s’étant rendus après, furent obligés de porter les clefs de la place sur le corps du trépassé. Barthélémy d’Alviane, général de l’armée des Vénitiens, étant mort au service de leurs guerres en la Bresse, et son corps ayant à être rapporté à Venise par le Véronois, terre ennemie : la plupart de ceux de l’armée étaient d’avis, qu’on demandât sauf-conduit pour le passage à ceux de Vérone : mais Theodore Trivulce y contredit ; et choisit plutôt de le passer par vive force, au hasard du combat : n’étant convenable, disait-il, que celui qui en sa vie n’avait jamais eu peur de ses ennemis, étant mort fît démonstration de les craindre. De vrai, en chose voisine, par les lois Grecques, celui qui demandait à l’ennemi un corps pour l’inhumer, renonçait à la victoire, et ne lui était plus loisible d’en dresser trophée : à celui qui en était requis, c’était titre de gain. Ainsi perdit Nicias l’avantage qu’il avait nettement gagné sur les Corinthiens : et au rebours, Agesilaus assura celui qui lui était bien douteusement acquis sur les Bœotiens. Ces traits se pourraient trouver étranges, s’il n’était reçu de tout temps, non seulement d’étendre le soin de nous, au-delà cette vie, mais encore de croire, que bien souvent les faveurs célestes nous accompagnent au tombeau, et continuent à nos reliques. De quoi il y a tant d’exemples anciens, laissant à part les nôtres, qu’il n’est besoin que je m’y étende. Edouard premier Roi d’Angleterre, ayant essayé aux longues guerres d’entre lui et Robert Roi d’Escosse, combien sa présence donnait d’avantage à ses affaires, rapportant toujours la victoire de ce qu’il entreprenait en personne ; mourant, obligea son fils par solennel serment, à ce qu’étant trépassé, il fît bouillir son corps pour déprendre sa chair d’avec les os, laquelle il fit enterrer ; et quant aux os, qu’il les réservât pour les porter avec lui, et en son armée, toutes les fois qu’il lui adviendrait d’avoir guerre contre les Escossais : comme si la destinée avait fatalement attaché la victoire à ses membres. Jean Zischa, qui troubla la Bohême pour la défense des erreurs de Wiclef, voulut qu’on l’écorchât après sa mort, et de sa peau qu’on fît un tambourin à porter à la guerre contre ses ennemis : estimant que cela aiderait à continuer les avantages qu’il avait eus aux guerres, par lui conduites contre eux. Certains Indiens portaient ainsi au combat contre les Espagnols, les ossements de l’un de leurs Capitaines, en considération de l’heur qu’il avait eu en vivant. Et d’autres peuples en ce même monde, traînent à la guerre les corps des vaillants hommes, qui sont morts en leurs batailles, pour leur servir de bonne fortune et d’encouragement. Les premiers exemples ne réservent au tombeau, que la réputation acquise par leurs actions passées : mais ceux-ci y veulent encore mêler la puissance d’agir. Le fait du Capitaine Bayard est de meilleure composition, lequel se sentant blessé à mort d’une arquebusade dans le corps, conseillé de se retirer de la mêlée, répondit qu’il ne commencerait point sur sa fin à tourner le dos à l’ennemi : et ayant combattu autant qu’il eut de force, se sentant défaillir, et échapper du cheval, commanda à son maître d’hôtel, de le coucher au pied d’un arbre : mais que ce fût en façon qu’il mourût le visage tourné vers l’ennemi : comme il fît. Il me faut ajouter cet autre exemple aussi remarquable pour cette considération, que nul des précédents. L’Empereur Maximilian bisaïeul du Roi Philippes, qui est à présent, était Prince doué de tout plein de grandes qualités, et entre autres d’une beauté de corps singulière : mais parmi ses humeurs, il avait celle-ci bien contraire à celle des Princes, qui pour dépêcher les plus importantes affaires, font leur trône de leur chaire percée : c’est qu’il n’eut jamais valet de chambre, si privé, à qui il permît de le voir en sa garde-robe : Il se dérobait pour tomber de l’eau, aussi religieux qu’une pucelle à ne découvrir ni à Médecin ni à qui que ce fût les parties qu’on a accoutumé de tenir cachées. Moi, qui ai la bouche si effrontée, suis pourtant par complexion touché de cette honte : Si ce n’est à une grande suasion de la nécessité ou de la volupté, je ne communique guère aux yeux de personne, les membres et actions, que notre coutume ordonne être couvertes : J’y souffre plus de contrainte que je n’estime bienséant à un homme, et surtout à un homme de ma profession : Mais lui en vint à telle superstition, qu’il ordonna par paroles expresses de son testament, qu’on lui attachât des caleçons, quand il serait mort. Il devait ajouter par codicille, que celui qui les lui monterait eût les yeux bandés. L’ordonnance que Cyrus fait à ses enfants, que ni eux, ni autre, ne voie et touche son corps, après que l’âme en sera séparée : je l’attribue à quelque sienne dévotion : Car et son Historien et lui, entre leurs grandes qualités, ont semé par tout le cours de leur vie, un singulier soin et révérence à la religion. Ce conte me déplut, qu’un grand me fit d’un mien allié, homme assez connu et en paix et en guerre. C’est que mourant bien vieil en sa cour, tourmenté de douleurs extrêmes de la pierre, il amusa toutes ses heures dernières avec un soin véhément, à disposer l’honneur et la cérémonie de son enterrement : et somma toute la noblesse qui le visitait, de lui donner parole d’assister à son convoi. À ce Prince même, qui le vit sur ces derniers traits, il fit une instante supplication que sa maison fut commandée de s’y trouver ; employant plusieurs exemples et raisons, à prouver que c’était chose qui appartenait à un homme de sa sorte : et sembla expirer content ayant retiré cette promesse, et ordonné à son gré la distribution, et ordre de sa montre. Je n’ai guère vu de vanité si persévérante. Cette autre curiosité contraire, en laquelle je n’ai point aussi faute d’exemple domestique, me semble germaine à celle-ci : d’aller se soignant et passionnant à ce dernier point, à régler son convoi, à quelque particulière et inusitée parcimonie, à un serviteur et une lanterne. Je vois louer cette humeur, et l’ordonnance de Marcus Æmilius Lepidus, qui défendit à ses héritiers d’employer pour lui les cérémonies qu’on avait accoutumé en telles choses. Est-ce encore tempérance et frugalité, d’éviter la dépense et la volupté, desquelles l’usage et la connaissance nous est imperceptible ? Voilà une aisée réformation et de peu de coût. S’il était besoin d’en ordonner, je serais d’avis qu’en celle-là, comme en toutes actions de la vie, chacun en rapportât la règle, au degré de sa fortune. Et le Philosophe Lycon prescrit sagement à ses amis, de mettre son corps où ils aviseront pour le mieux : et quant aux funérailles, de les faire ni superflues ni mécaniques. Je laisserai purement la coutume ordonner de cette cérémonie : et m’en remettrai à la discrétion des premiers à qui je tomberai en charge. Totus hic locus est contemnendus in nobis, non negligendus in nostris. [C’est un point qui ne mérite que notre mépris en ce qui nous regarde, mais qui n’est pas à négliger en ce qui regarde les nôtres.] Et est saintement dit à un saint : Curatio funeris, conditio sepulturæ, pompa exequiarum, magis sunt viuorum solatia, quam subsidia mortuorum. [Le soin des funérailles, le choix de la sépulture, la pompe des obsèques regardent la consolation des vivants plus que le besoin des morts.] Pourtant Socrates à Criton, qui sur l’heure de sa fin lui demande, comment il veut être enterré : Comme vous voudrez, répond-il. Si j’avais à m’en empêcher plus avant, je trouverais plus galant, d’imiter ceux qui entreprennent vivant et respirant, jouir de l’ordre et honneur de leur sépulture : et qui se plaisent de voir en marbre leur morte contenance. Heureux qui sachent réjouir et gratifier leur sens par l’insensibilité, et vivre de leur mort ! À peu, que je n’entre en haine irréconciliable contre toute domination populaire : quoiqu’elle me semble la plus naturelle et équitable : quand il me souvient de cette inhumaine injustice du peuple Athénien : de faire mourir sans rémission, et sans les vouloir seulement ouïr en leurs défenses, ces braves capitaines, venant de gagner contre les Lacédémoniens la bataille navale près les Îles Arginenses : la plus contestée, la plus forte bataille, que les Grecs aient onques donnée en mer de leurs forces : parce qu’après la victoire, ils avaient suivi les occasions que la loi de la guerre leur présentait, plutôt que de s’arrêter à recueillir et inhumer leurs morts. Et rend cette exécution plus odieuse, le fait de Diomedon. Celui-ci est l’un des condamnés, homme de notable vertu, et militaire et politique : lequel se tirant avant pour parler, après avoir ouï l’arrêt de leur condamnation, et trouvant seulement lors temps de paisible audience, au lieu de s’en servir au bien de sa cause, et à découvrir l’évidente iniquité d’une si cruelle conclusion, ne représenta qu’un soin de la conservation de ses juges : priant les Dieux de tourner ce jugement à leur bien, et afin que, par faute de rendre les vœux que lui et ses compagnons avaient voué, en reconnaissance d’une si illustre fortune, ils n’attirassent l’ire des Dieux sur eux : les avertissant quels vœux c’étaient. Et sans dire autre chose, et sans marchander, s’achemina de ce pas courageusement au supplice. La fortune quelques années après les punit de même pain soupe. Car Chabrias capitaine général de leur armée de mer, ayant eu le dessus du combat contre Pollis Amiral de Sparte, en l’île de Naxe, perdit le fruit tout net et content de sa victoire, très important à leurs affaires, pour n’encourir le malheur de cet exemple, et pour ne perdre peu de corps morts de ses amis, qui flottaient en mer, laissa voguer en sauveté un monde d’ennemis vivants, qui depuis leur firent bien acheter cette importune superstition.

Quaeris, quo iaceas, post obitum, loco ?

Quo non nata iacent.

[Tu veux savoir où tu seras gisant, une fois mort ? Là où gît ce qui n’est pas né.]

Cet autre redonne le sentiment du repos à un corps sans âme,

Neque sepulchrum, quo recipiat, habeat portum corporis :

Vbi, remissa humana vita, corpus requiescat a malis.

[Et qu’il n’ait pas de tombeau dans lequel il donne un asile à son corps, où, déchargé de la vie humaine, son corps se repose loin des maux.]

Tout ainsi que nature nous fait voir, que plusieurs choses mortes ont encore des relations occultes à la vie. Le vin s’altère aux caves, selon aucunes mutations des saisons de sa vigne. Et la chair de venaison change d’état aux saloirs et de goût, selon les lois de la chair vive, à ce qu’on dit.

Chapitre IV. Comme l’âme décharge ses passions sur des objets faux, quand les vrais lui défaillent §

Un gentilhomme des nôtres merveilleusement sujet à la goutte, étant pressé par les médecins de laisser du tout l’usage des viandes salées, avait accoutumé de répondre fort plaisamment, que sur les efforts et tourments du mal, il voulait avoir à qui s’en prendre ; et que s’écriant et maudissant tantôt le cervelas, tantôt la langue de bœuf et le jambon, il s’en sentait d’autant allégé. Mais en bon escient, comme le bras étant haussé pour frapper, il nous deut si le coup ne rencontre, et qu’il aille au vent : aussi que pour rendre une vue plaisante, il ne faut pas qu’elle soit perdue et écartée dans le vague de l’air, ains qu’elle ait butte pour la soutenir à raisonnable distance,

Ventus ut amittit vires, nisi robore densæ

Occurrant siluæ spatio diffusus inani.

[de même que le vent perd ses forces, se dissipant dans le vide de l’espace, à moins que de denses forêts ne lui opposent leur résistance.]

De même il semble que l’âme ébranlée et émue se perde en soi-même, si on ne lui donne prise : et faut toujours lui fournir d’objet où elle s’abutte et agisse. Plutarque dit à propos de ceux qui s’affectionnent aux guenons et petits chiens, que la partie amoureuse qui est en nous, à faute de prise légitime, plutôt que de demeurer en vain, s’en forge ainsi une fausse et frivole. Et nous voyons que l’âme en ses passions se pipe plutôt elle-même, se dressant un faux sujet et fantastique, voire contre sa propre créance, que de n’agir contre quelque chose. Ainsi emporte les bêtes leur rage à s’attaquer à la pierre et au fer, qui les a blessées : et à se venger à belles dents sur soi-même du mal qu’elles sentent.

Pannonis haud aliter post ictum sæuior ursa

Cum iaculum parua Libys amentauit habena,

Se rotat in vulnus, telumque irata receptum Impetit, et secum fugientem circuit hastam.

[C’est ainsi que l’ourse de Pannonie, plus féroce d’avoir été frappée du javelot que, d’une courte lanière, lui a lancé le Libyen, se roule sur sa blessure et, furieuse, s’en prend au trait qu’elle a reçu et va tournant à l’entour de la hampe qui se dérobe avec elle.]

Quelles causes n’inventons-nous des malheurs qui nous adviennent ? à quoi ne nous prenons-nous à tort ou à droit, pour avoir où nous escrimer ? Ce ne sont pas ces tresses blondes, que tu déchires, ni la blancheur de cette poitrine, que dépitée tu bats si cruellement, qui ont perdu d’un malheureux plomb ce frère bien-aimé : prends-t’en ailleurs. Livius parlant de l’armée Romaine en Espaigne, après la perte des deux frères ses grands Capitaines, Flere omnes repente, et offensare capita [Et tous soudain de pleurer et de se frapper la tête] : C’est un usage commun. Et le Philosophe Bion, de ce Roi, qui de deuil s’arrachait les poils, fut plaisant, Celui-ci pense-t-il que la pelade soulage le deuil ? Qui n’a vu mâcher et engloutir les cartes, se gorger d’une balle de dés, pour avoir où se venger de la perte de son argent ? Xerxes fouetta la mer, et écrivit un cartel de défi au mont Athos : et Cyrus amusa toute une armée plusieurs jours à se venger de la rivière de Gyndus, pour la peur qu’il avait eu en la passant : et Caligula ruina une très belle maison, pour le plaisir que sa mère y avait eu. Le peuple disait en ma jeunesse, qu’un Roi de nos voisins, ayant reçu de Dieu une bastonnade, jura de s’en venger : ordonnant que de dix ans on ne le priât, ni parlât de lui, ni autant qu’il était en son autorité, qu’on ne crût en lui. Par où on voulait peindre non tant la sottise, que la gloire naturelle à la nation, de quoi était le conte. Ce sont vices toujours conjoints : mais telles actions tiennent, à la vérité, un peu plus encore d’outrecuidance, que de bêtise. Augustus Cesar ayant été battu de la tempête sur mer, se prit à défier le dieu Neptunus, et en la pompe des jeux Circenses fit ôter son image du rang où elle était parmi les autres dieux, pour se venger de lui. En quoi il est encore moins excusable, que les précédents, et moins qu’il ne fut depuis, lorsqu’ayant perdu une bataille sous Quintilius Varus en Allemaigne, il allait de colère et de désespoir, choquant sa tête contre la muraille, en s’écriant : Varus rends-moi mes soldats : car ceux-là surpassent toute folie, d’autant que l’impiété y est jointe, qui s’en adressent à Dieu même, ou à la fortune, comme si elle avait des oreilles sujettes à notre batterie. À l’exemple des Thraces, qui, quand il tonne ou éclaire, se mettent à tirer contre le ciel d’une vengeance Titanienne, pour ranger Dieu à raison, à coups de flèche. Or, comme dit cet ancien Poète chez Plutarque,

Point ne se faut courroucer aux affaires.

Il ne leur chaut de toutes nos colères.

Mais nous ne dirons jamais assez d’injures au dérèglement de notre esprit.

Chapitre V. Si le chef d’une place assiégée, doit sortir pour parlementer §

Lucius Marcius Légat des Romains, en la guerre contre Perseus Roi de Macédoine, voulant gagner le temps qu’il lui fallait encore à mettre en point son armée, sema des entrejets d’accord, desquels le Roi endormi accorda trêve pour quelques jours : fournissant par ce moyen son ennemi d’opportunité et loisir pour s’armer : d’où le Roi encourut sa dernière ruine. Si est-ce, que les vieux du Sénat, mémoratifs des mœurs de leurs pères, accusèrent cette pratique, comme ennemie de leur style ancien : qui fut, disaient-ils, combattre de vertu, non de finesse, ni par surprises et rencontres de nuit, ni par fuites apostées, et recharges inopinées : n’entreprenant guerre, qu’après l’avoir dénoncée, et souvent après avoir assigné l’heure et lieu de la bataille. De cette conscience ils renvoyèrent à Pyrrhus son traître Médecin, et aux Phalisques leur desloyal maître d’école. C’étaient les formes vraiment Romaines, non de la Grecque subtilité et astuce Punique, où le vaincre par force est moins glorieux que par fraude. Le tromper peut servir pour le coup : mais celui seul se tient pour surmonté, qui sait l’avoir été ni par ruse, ni de sort, mais par vaillance, de troupe à troupe, en une franche et juste guerre. Il appert bien par ce langage de ces bonnes gens, qu’ils n’avaient encore reçu cette belle sentence,

dolus an virtus quis in hoste requirat ?

[Ruse ou vaillance : à l’égard d’un ennemi, qui s’en inquiéterait ?]

Les Achaïens, dit Polybe, détestaient toute voie de tromperie en leurs guerres, n’estimant victoire, sinon où les courages des ennemis sont abattus. Eam vir sanctus et sapiens sciet veram esse victoriam, quæ salua fide, et integra dignitate parabitur [Un homme droit et sage saura que la vraie victoire est celle qu’on remportera sans faillir à la loyauté et sans attenter à l’honneur], dit un autre :

Vos ne velit, an me regnare hera : quidue ferat fors

Virtute experiamur.

[Est-ce à vous ou à moi que la fortune toute-puissante veut donner l’empire, et que nous réserve-t-elle ? Mettons notre vaillance à l’épreuve pour le savoir.]

Au Royaume de Ternate, parmi ces nations que si à pleine bouche nous appelons Barbares, la coutume porte, qu’ils n’entreprennent guerre sans l’avoir dénoncée : y ajoutant ample déclaration des moyens qu’ils ont à y employer, quels, combien d’hommes, quelles munitions, quelles armes, offensives et défensives. Mais aussi cela fait, ils se donnent loi de se servir à leur guerre, sans reproche, de tout ce qui aide à vaincre. Les anciens Florentins étaient si éloignés de vouloir gagner avantage sur leurs ennemis par surprise, qu’ils les avertissaient un mois avant que de mettre leur exercite aux champs, par le continuel son de la cloche qu’ils nommaient, Martinella. Quant à nous moins superstitieux, qui tenons celui avoir l’honneur de la guerre, qui en a le profit, et qui après Lysander, disons que, où la peau du Lion ne peut suffire, il y faut coudre un lopin de celle du Renard, les plus ordinaires occasions de surprise se tirent de cette pratique : et n’est heure, disons-nous, où un chef doive avoir plus l’œil au guet, que celle des parlements et traités d’accord. Et pour cette cause, c’est une règle en la bouche de tous les hommes de guerre de notre temps, Qu’il ne faut jamais que le gouverneur en une place assiégée sorte lui-même pour parlementer. Du temps de nos pères cela fut reproché aux seigneurs de Montmord et de l’Assigni, défendant Mouson contre le comte de Nansau. Mais aussi à ce compte, celui-là serait excusable, qui sortirait en telle façon, que la sûreté et l’avantage demeurât de son côté : Comme fit en la ville de Regge, le Comte Guy de Rangon (s’il en faut croire du Bellay, car Guicciardin dit que ce fut lui-même) lorsque le Seigneur de l’Escut s’en approcha pour parlementer : car il abandonna de si peu son fort, qu’un trouble s’étant ému pendant ce parlement, non seulement Monsieur de l’Escut et sa troupe, qui était approchée avec lui, se trouva le plus faible, de façon qu’Alexandre Trivulce y fut tué, mais lui-même fut contraint, pour le plus sûr, de suivre le Comte, et se jeter sur sa foi à l’abri des coups dans la ville. Eumenes en la ville de Nora pressé par Antigonus qui l’assiégeait, de sortir pour lui parler, alléguant que c’était raison qu’il vînt devers lui, attendu qu’il était le plus grand et le plus fort : après avoir fait cette noble réponse : Je n’estimerai jamais homme plus grand que moi, tant que j’aurai mon épée en ma puissance, n’y consentit, qu’Antigonus ne lui eût donné Ptolomæus son propre neveu otage, comme il demandait. Si est-ce qu’encore en y a-t-il, qui se sont très bien trouvés de sortir sur la parole de l’assaillant : Témoin Henry de Vaux, Chevalier Champenois, lequel étant assiégé dans le Château de Commercy par les Anglais, et Barthélémy de Bonnes, qui commandait au siège, ayant par dehors fait saper la plupart du Château, si qu’il ne restait que le feu pour accabler les assiégés sous les ruines, somma ledit Henry de sortir à parlementer pour son profit, comme il fit lui quatrième ; et son évidente ruine lui ayant été montrée à l’œil, il s’en sentit singulièrement obligé à l’ennemi : à la discrétion duquel, après qu’il se fut rendu et sa troupe, le feu étant mis à la mine, les étançons de bois venus à faillir, le Château fut emporté de fond en comble. Je me fie aisément à la foi d’autrui : mais malaisément le ferais-je lorsque je donnerais à juger l’avoir plutôt fait par désespoir et faute de cœur, que par franchise et fiance de sa loyauté.

Chapitre VI. L’heure des parlements dangereuse §

Toutefois je vis dernièrement en mon voisinage de Mussidan, que ceux qui en furent délogés à force par notre armée, et autres de leur parti, criaient comme de trahison, de ce que pendant les entremises d’accord, et le traité se continuant encore, on les avait surpris et mis en pièces. Chose qui eût eu à l’aventure apparence en un autre siècle ; mais, comme je viens de dire, nos façons sont entièrement éloignées de ces règles : et ne se doit attendre fiance des uns aux autres, que le dernier sceau d’obligation n’y soit passé : encore y a-t-il lors assez affaire. Et a toujours été conseil hasardeux, de fier à la licence d’une armée victorieuse l’observation de la foi, qu’on a donnée à une ville, qui vient de se rendre par douce et favorable composition, et d’en laisser sur la chaude, l’entrée libre aux soldats. L. Æmilius Regillus Préteur Romain, ayant perdu son temps à essayer de prendre la ville de Phocées à force, pour la singulière prouesse des habitants à se bien défendre, fit pacte avec eux, de les recevoir pour amis du peuple Romain, et d’y entrer comme en ville confédérée : leur ôtant toute crainte d’action hostile. Mais y ayant quant et lui introduit son armée, pour s’y faire voir en plus de pompe, il ne fut en sa puissance, quelque effort qu’il y employât, de tenir la bride à ses gens : et vit devant ses yeux fourrager bonne partie de la ville : les droits de l’avarice et de la vengeance, suppéditant ceux de son autorité et de la discipline militaire. Cleomenes disait, que quelque mal qu’on pût faire aux ennemis en guerre, cela était pardessus la justice, et non sujet à icelle, tant envers les dieux, qu’envers les hommes : et ayant fait trêve avec les Argiens pour sept jours, la troisième nuit après il les alla charger tout endormis, et les défit, alléguant qu’en sa trêve il n’avait pas été parlé des nuits : Mais les dieux vengèrent cette perfide subtilité. Pendant le Parlement, et qu’ils musaient sur leurs sûretés, la ville de Casilinum fut saisie par surprise. Et cela pourtant au siècle et des plus justes Capitaines et de la plus parfaite milice Romaine : Car il n’est pas dit, qu’en temps et lieu il ne soit permis de nous prévaloir de la sottise de nos ennemis, comme nous faisons de leur lâcheté. Et certes la guerre a naturellement beaucoup de privilèges raisonnables au préjudice de la raison. Et ici faut la règle, neminem, id agere, ut ex alterius prædetur inscitia [que personne n’agisse de façon à faire sa proie de l’ignorance d’autrui]. Mais je m’étonne de l’étendue que Xenophon leur donne, et par les propos, et par divers exploits de son parfait Empereur : auteur de merveilleux poids en telles choses, comme grand Capitaine et Philosophe des premiers disciples de Socrates, et ne consens pas à la mesure de sa dispense en tout et partout. Monsieur d’Aubigny assiégeant Cappoue, et après y avoir fait une furieuse batterie, le Seigneur Fabrice Colonne, Capitaine de la ville, ayant commencé à parlementer de dessus un bastion, et ses gens faisant plus molle garde, les nôtres s’en emparèrent, et mirent tout en pièces. Et de plus fraîche mémoire à Yvoy, le seigneur Julian Rommero, ayant fait ce pas de clerc de sortir pour parlementer avec Monsieur le Connétable, trouva au retour sa place saisie. Mais afin que nous ne nous en allions pas sans revanche, le Marquis de Pesquaire assiégeant Gênes, où le Duc Octavian Fregose commandait sous notre protection, et l’accord entre eux ayant été poussé si avant, qu’on le tenait pour fait, sur le point de la conclusion, les Espagnols s’étant coulés dedans, en usèrent comme en une victoire plénière : et depuis à Ligny en Barrois, où le Comte de Brienne commandait, l’Empereur l’ayant assiégé en personne, et Bertheuille Lieutenant dudit Comte étant sorti pour parlementer, pendant le parlement la ville se trouva saisie.

Fu il vincer sempre mai laudabil cosa,

Vincasi ò per fortuna ò per ingegno,

[Vaincre fut toujours chose louable, qu’on vainque par chance ou par habileté,]

disent-ils : Mais le Philosophe Chrysippus n’eût pas été de cet avis : et moi aussi peu. Car il disait que ceux qui courent à l’envi, doivent bien employer toutes leurs forces à la vitesse, mais il ne leur est pourtant aucunement loisible de mettre la main sur leur adversaire pour l’arrêter : ni de lui tendre la jambe, pour le faire choir. Et plus généreusement encore ce grand Alexandre, à Polypercon, qui lui suadait de se servir de l’avantage que l’obscurité de la nuit lui donnait pour assaillir Darius : Point, dit-il, ce n’est pas à moi de chercher des victoires dérobées : malo me fortunæ pæniteat, quam victoriæ pudeat [j’aime mieux avoir à me plaindre de la fortune qu’à rougir de la victoire].

Atque idem fugientem haud est dignatus Orodem

Sternere, nec iacta cæcum dare cuspide vulnus :

Obvius, adversoque occurrit, seque viro vir

Contulit, haud furto melior, sed fortibus armis.

[Il (Mézence) dédaigna d’abattre Orode dans sa fuite, et, décochant un trait, de lui porter un coup inopiné ; s’avançant en face, il l’attaqua de front et lui livra un combat d’homme à homme, — supérieur, non par la ruse, mais par la force des armes.]

Chapitre VIl. Que l’intention juge nos actions §

La mort, dit-on, nous acquitte de toutes nos obligations J’en sais qui l’ont pris en diverse façon. Henry septième Roi d’Angleterre fit composition avec Dom Philippe fils de l’Empereur Maximilian, ou pour le confronter plus honorablement, père de l’Empereur Charles cinquième, que ledit Philippe remettait entre ses mains le Duc de Suffolc de la Rose blanche, son ennemi, lequel s’en était fui et retiré au pays bas, moyennant qu’il promettait de n’attenter rien sur la vie dudit Duc : toutefois venant à mourir, il commanda par son testament à son fils, de le faire mourir, soudain après qu’il serait décédé. Dernièrement en cette tragédie que le Duc d’Albe nous fit voir à Bruxelles ès Comtes de Home et d’Aiguemond, il y eut tout plein de choses remarquables : et entre autres que ledit Comte d’Aiguemond, sous la foi et assurance duquel le Comte de Home s’était venu rendre au Duc d’Albe, requit avec grande instance, qu’on le fît mourir le premier : afin que sa mort l’affranchît de l’obligation qu’il avait audit Comte de Home. Il semble que la mort n’ait point déchargé le premier de sa foi donnée, et que le second en était quitte, même sans mourir. Nous ne pouvons être tenus au-delà de nos forces et de nos moyens. À cette cause, parce que les effets et exécutions ne sont aucunement en notre puissance, et qu’il n’y a rien en bon escient en notre puissance, que la volonté : en celle-là se fondent par nécessité et s’établissent toutes les règles du devoir de l’homme. Par ainsi le comte d’Aiguemond tenant son âme et volonté endettée à sa promesse, bien que la puissance de l’effectuer ne fût pas en ses mains, était sans doute absous de son devoir, quand il eût survécu le Comte de Home. Mais le Roi d’Angleterre faillant à sa parole par son intention, ne se peut excuser pour avoir retardé jusques après sa mort l’exécution de sa déloyauté : Non plus que le maçon de Herodote, lequel ayant loyalement conservé durant sa vie le secret des trésors du Roi d’Égypte son maître, mourant les découvrit à ses enfants. J’ai vu plusieurs de mon temps convaincus par leur conscience retenir de l’autrui, se disposer à y satisfaire par leur testament, et après leur décès. Ils ne font rien qui vaille. Ni de prendre terme à chose si pressante, ni de vouloir rétablir une injure avec si peu de leur ressentiment et intérêt. Ils doivent du plus leur. Et d’autant qu’ils payent plus pesamment, et incommodément : d’autant en est leur satisfaction plus juste et méritoire. La pénitence demande à charger. Ceux-là font encore pis, qui réservent la déclaration de quelque haineuse volonté envers le proche à leur dernière volonté, l’ayant cachée pendant la vie. Et montrent avoir peu de soin du propre honneur, irritant l’offensé à l’encontre de leur mémoire : et moins de leur conscience, n’ayant pour le respect de la mort même, su faire mourir leur maltalent : et en étendant la vie outre la leur. Iniques juges, qui remettent à juger alors qu’ils n’ont plus de connaissance de cause. Je me garderai, si je puis, que ma mort dise chose, que ma vie n’ait premièrement dit et apertement.

Chapitre VIII. De l’Oisiveté §

Comme nous voyons des terres oisives, si elles sont grasses et fertiles, foisonner en cent mille sortes d’herbes sauvages et inutiles, et que pour les tenir en office, il les faut assujettir et employer à certaines semences, pour notre service. Et comme nous voyons, que les femmes produisent bien toutes seules, des amas et pièces de chair informes, mais que pour faire une génération bonne et naturelle, il les faut embesogner d’une autre semence : ainsi est-il des esprits, si on ne les occupe à certain sujet, qui les bride et contraigne, ils se jettent déréglés, par-ci par-là, dans le vague champ des imaginations.

Sicut aquæ tremulum labris ubi lumen ahenis

Sole repercussum, aut radiantis imagine Lunce,

Omnia peruolitat late loca, iamque sub auras

Erigitur, summique ferit laquearia tecti.

[Ainsi, quand la lumière tremblante réverbérée dans l’eau d’un vase d’airain par le soleil ou l’image des rayons de la lune voltige çà et là en tous lieux, s’élève dans les airs et va frapper les lambris du plafond.]

Et n’est folie ni rêverie, qu’ils ne produisent en cette agitation,

velut ægri somnia, vanæ

Finguntur species.

[semblables aux songes d’un malade, se forgent de vaines images.]

L’âme qui n’a point de but établi, elle se perd : car comme on dit, c’est n’être en aucun lieu, que d’être partout.

Quisquis ubique habitat, Maxime, nusquam habitat.

[Qui habite partout, Maxime, n’habite nulle part.]

Dernièrement que je me retirai chez moi, délibéré autant que je pourrais, ne me mêler d’autre chose, que de passer en repos, et à part, ce peu qui me reste de vie : il me semblait ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oisiveté, s’entretenir soi-même, et s’arrêter et rasseoir en soi : Ce que j’espérais qu’il pût meshui faire plus aisément, devenu avec le temps, plus pesant, et plus mûr : Mais je trouve,

variam semper dant otia mentem,

[toujours l’oisiveté rend l’esprit inconstant,]

qu’au rebours faisant le cheval échappé, il se donne cent fois plus de carrière à soi-même, qu’il n’en prenait pour autrui : et m’enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre, et sans propos, que pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’étrangeté, j’ai commencé de les mettre en rôle : espérant avec le temps, lui en faire honte à lui-même.

Chapitre IX Des Menteurs §

Il n’est homme à qui siée si mal de se mêler de parler de mémoire. Car je n’en reconnais quasi trace en moi : et ne pense qu’il y en ait au monde, une autre si merveilleuse en défaillance. J’ai toutes mes autres parties viles et communes, mais en celle-là je pense être singulier et très rare, et digne de gagner nom et réputation. Outre l’inconvénient naturel que j’en souffre (car certes, vu sa nécessité, Platon a raison de la nommer une grande et puissante déesse) si en mon pays on veut dire qu’un homme n’a point de sens, ils disent, qu’il n’a point de mémoire : et quand je me plains du défaut de la mienne : ils me reprennent et mécroient, comme si je m’accusais d’être insensé : Ils ne voient pas de choix entre mémoire et entendement. C’est bien empirer mon marché : Mais ils me font tort : car il se voit par expérience plutôt au rebours, que les mémoires excellentes se joignent volontiers aux jugements débiles. Ils me font tort aussi en ceci, qui ne sais rien si bien faire qu’être ami, que les mêmes paroles qui accusent ma maladie, représentent l’ingratitude. On se prend de mon affection à ma mémoire, et d’un défaut naturel, on en fait un défaut de conscience. Il a oublié, dit-on, cette prière ou cette promesse : il ne se souvient point de ses amis : il ne s’est point souvenu de dire, ou faire, ou taire cela, pour l’amour de moi. Certes je puis aisément oublier : mais de mettre à nonchaloir la charge que mon ami m’a donnée, je ne le fais pas. Qu’on se contente de ma misère, sans en faire une espèce de malice : et de la malice autant ennemie de mon humeur. Je me console aucunement. Premièrement sur ce, que c’est un mal duquel principalement j’ai tiré la raison de corriger un mal pire, qui se fût facilement produit en moi : Savoir est l’ambition, car cette défaillance est insupportable à qui s’empêtre des négociations du monde. Que comme disent plusieurs pareils exemples du progrès de nature, elle a volontiers fortifié d’autres facultés en moi, à mesure que celle-ci s’est affaiblie, et irais facilement couchant et alanguissant mon esprit et mon jugement, sur les traces d’autrui, sans exercer leurs propres forces, si les inventions et opinions étrangères m’étaient présentes par le bénéfice de la mémoire. Que mon parler en est plus court : Car le magasin de la mémoire, est volontiers plus fourni de matière, que n’est celui de l’invention. Si elle m’eût tenu bon, j’eusse assourdi tous mes amis de babil : les sujets éveillant cette telle quelle faculté que j’ai de les manier et employer, échauffant et attirant mes discours. C’est pitié : je l’essaie par la preuve d’aucuns de mes privés amis : à mesure que la mémoire leur fournit la chose entière et présente, ils reculent si arrière leur narration, et la chargent de tant de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en étouffent la bonté : s’il ne l’est pas, vous êtes à maudire ou l’heur de leur mémoire, ou le malheur de leur jugement. Et c’est chose difficile, de fermer un propos, et de le couper depuis qu’on est arrouté. Et n’est rien, où la force d’un cheval se connaisse plus, qu’à faire un arrêt rond et net. Entre les pertinents même, j’en vois qui veulent et ne se peuvent défaire de leur course. Cependant qu’ils cherchent le point de clore le pas, ils s’en vont balivernant et traînant comme des hommes qui défaillent de faiblesse. Surtout les vieillards sont dangereux, à qui la souvenance des choses passées demeure, et ont perdu la souvenance de leurs redites. J’ai vu des récits bien plaisants, devenir très ennuyeux, en la bouche d’un seigneur, chacun de l’assistance en ayant été abreuvé cent fois. Secondement qu’il me souvient moins des offenses reçues, ainsi que disait cet ancien. Il me faudrait un protocole, comme Darius, pour n’oublier l’offense qu’il avait reçue des Athéniens, faisait qu’un page à tous les coups qu’il se mettait à table, lui vînt rechanter par trois fois à l’oreille, Sire, souvienne vous des Athéniens, et que les lieux et les livres que je revois, me rient toujours d’une fraîche nouveauté. Ce n’est pas sans raison qu’on dit, que qui ne se sent point assez ferme de mémoire, ne se doit pas mêler d’être menteur. Je sais bien que les grammairiens font différence, entre dire mensonge, et mentir : et disent que dire mensonge, c’est dire chose fausse, mais qu’on a pris pour vraie, et que la définition du mot de mentir en Latin, d’où notre Français est parti, porte autant comme aller contre sa conscience : et que par conséquent cela ne touche que ceux qui disent contre ce qu’ils savent, desquels je parle. Or ceux ici, ou ils inventent marc et tout, ou ils déguisent et altèrent un fonds véritable. Lorsqu’ils déguisent et changent, à les remettre souvent en ce même conte, il est malaisé qu’ils ne se déferrent : parce que la chose, comme elle est, s’étant logée la première dans la mémoire, et s’y étant empreinte, par la voie de la connaissance et de la science, il est malaisé qu’elle ne se représente à l’imagination, délogeant la fausseté, qui n’y peut avoir le pied si ferme, ni si rassis : et que les circonstances du premier apprentissage, se coulant à tous coups dans l’esprit, ne fassent perdre le souvenir des pièces rapportées fausses ou abâtardies. En ce qu’ils inventent tout à fait, d’autant qu’il n’y a nulle impression contraire, qui choque leur fausseté, ils semblent avoir d’autant moins à craindre de se mécompter. Toutefois encore ceci, parce que c’est un corps vain, et sans prise, échappe volontiers à la mémoire, si elle n’est bien assurée. De quoi j’ai souvent vu l’expérience, et plaisamment, aux dépens de ceux qui font profession de ne former autrement leur parole, que selon qu’il sert aux affaires qu’ils négocient, et qu’il plaît aux grands à qui ils parlent. Car ces circonstances à quoi ils veulent asservir leur foi et leur conscience, étant sujettes à plusieurs changements, il faut que leur parole se diversifie quand et quand : d’où il advient que de même chose, ils disent, tantôt gris, tantôt jaune : à tel homme d’une sorte, à tel d’une autre : et si par fortune ces hommes rapportent en butin leurs instructions si contraires, que devient ce bel art ? Outre ce qu’imprudemment ils se déferrent eux-mêmes si souvent : car quelle mémoire leur pourrait suffire à se souvenir de tant de diverses formes, qu’ils ont forgées en un même sujet ? J’ai vu plusieurs de mon temps, envier la réputation de cette belle sorte de prudence : qui ne voient pas, que si la réputation y est, l’effet n’y peut être. En vérité le mentir est un maudit vice. Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole. Si nous en connaissions l’horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu, plus justement que d’autres crimes. Je trouve qu’on s’amuse ordinairement à châtier aux enfants des erreurs innocentes, très mal à propos, et qu’on les tourmente pour des actions téméraires, qui n’ont ni impression ni suite. La menterie seule, et un peu au-dessous, l’opiniâtreté, me semblent être celles desquelles on devrait à toute instance combattre la naissance et le progrès, elles croissent quant et eux : et depuis qu’on a donné ce faux train à la langue, c’est merveille combien il est impossible de l’en retirer. Par où il advient, que nous voyons des honnêtes hommes d’ailleurs, y être sujets et asservis. J’ai un bon garçon de tailleur, à qui je n’ouïs jamais dire une vérité, non pas quand elle s’offre pour lui servir utilement : si comme la vérité, le mensonge n’avait qu’un visage, nous serions en meilleurs termes : car nous prendrions pour certain l’opposé de ce que dirait le menteur. Mais le revers de la vérité a cent mille figures, et un champ indéfini. Les Pythagoriens font le bien certain et fini, le mal infini et incertain. Mille routes dévoient du blanc : une y va. Certes je ne m’assure pas, que je pusse venir à bout de moi, à garantir un danger évident et extrême, par une effrontée et solennelle mensonge. Un ancien père dit, que nous sommes mieux en la compagnie d’un chien connu, qu’en celle d’un homme, duquel le langage nous est inconnu. Ut externus alieno non sit hominis vice. [Si bien qu’un étranger, pour un autre étranger, n’a pas rang d’homme.] Et de combien est le langage faux moins sociable que le silence ? Le Roi François premier, se vantait d’avoir mis au rouet par ce moyen, Francisque Taverna, ambassadeur de François Sforce Duc de Milan, homme très fameux en science de parlerie. Celui-ci avait été dépêché pour excuser son maître envers sa Majesté, d’un fait de grande conséquence, qui était tel. Le Roi pour maintenir toujours quelques intelligences en Italie, d’où il avait été dernièrement chassé, même au duché de Milan, avait avisé d’y tenir près du Duc un Gentilhomme de sa part, ambassadeur par effet, mais par apparence homme privé, qui fît la mine d’y être pour ses affaires particulières : d’autant que le Duc, qui dépendait beaucoup plus de l’Empereur (lors principalement qu’il était en traité de mariage avec sa nièce, fille du Roi de Dannemarc, qui est à présent douairière de Lorraine) ne pouvait découvrir avoir aucune pratique et conférence avec nous, sans son grand intérêt. À cette commission, se trouva propre un Gentilhomme Milannois, écuyer d’écurie chez le Roi, nommé Merveille. Celui-ci dépêché avec lettres secrètes de créance, et instructions d’ambassadeur ; et avec d’autres lettres de recommandation envers le Duc, en faveur de ses affaires particulières, pour le masque et la montre, fut si longtemps auprès du Duc, qu’il en vint quelque ressentiment à l’Empereur : qui donna cause à ce qui s’ensuivit après, comme nous pensons : Ce fut, que sous couleur de quelque meurtre, voilà le Duc qui lui fait trancher la tête de belle nuit, et son procès fait en deux jours. Messire Francisque étant venu prêt d’une longue déduction contrefaite de cette histoire ; car le Roi s’en était adressé, pour demander raison, à tous les Princes de Chrétienté, et au Duc même : fut ouï aux affaires du matin, et ayant établi pour le fondement de sa cause, et dressé à cette fin, plusieurs belles apparences du fait : Que son maître n’avait jamais pris notre homme, que pour gentilhomme privé, et sien sujet, qui était venu faire ses affaires à Milan, et qui n’avait jamais vécu là sous autre visage : désavouant même avoir su qu’il fût en état de la maison du Roi, ni connu de lui, tant s’en faut qu’il le prît pour ambassadeur. Le Roi à son tour le pressant de diverses objections et demandes, et le chargeant de toutes parts, l’accula enfin sur le point de l’exécution faite de nuit, et comme à la dérobée. À quoi le pauvre homme embarrassé, répondit, pour faire l’honnête, que pour le respect de sa Majesté, le Duc eût été bien marri, que telle exécution se fût faite de jour. Chacun peut penser, comme il fut relevé, s’étant si lourdement coupé, à l’endroit d’un tel nez que celui du Roi François. Le Pape Julie second, ayant envoyé un ambassadeur vers le Roi d’Angleterre, pour l’animer contre le Roi François, l’ambassadeur ayant été ouï sur sa charge, et le Roi d’Angleterre s’étant arrêté en sa réponse, aux difficultés qu’il trouvait à dresser les préparatifs qu’il faudrait pour combattre un Roi si puissant, et en alléguant quelques raisons : l’ambassadeur répliqua mal à propos, qu’il les avait aussi considérées de sa part, et les avait bien dites au Pape. De cette parole si éloignée de sa proposition, qui était de le pousser incontinent à la guerre, le Roi d’Angleterre prit le premier argument de ce qu’il trouva depuis par effet, que cet ambassadeur, de son intention particulière pendait du côté de France, et en ayant averti son maître, ses biens furent confisqués, et ne tint à guère qu’il n’en perdît la vie.

Chapitre X. Du parler prompt ou tardif §

Onc ne furent à tous toutes grâces données.

Aussi voyons-nous qu’au don d’éloquence, les uns ont la facilité et la promptitude, et ce qu’on dit, le boute-hors si aisé, qu’à chaque bout de champ ils sont prêts : les autres plus tardifs ne parlent jamais rien qu’élaboré et prémédité. Comme on donne des règles aux dames de prendre les jeux et les exercices du corps, selon l’avantage de ce qu’elles ont le plus beau. Si j’avais à conseiller de même, en ces deux divers avantages de l’éloquence, de laquelle il semble en notre siècle, que les prêcheurs et les avocats fassent principale profession, le tardif serait mieux prêcheur, ce me semble, et l’autre mieux avocat : Parce que la charge de celui-là lui donne autant qu’il lui plaît de loisir pour se préparer ; et puis sa carrière se passe d’un fil et d’une suite, sans interruption : là où les commodités de l’avocat le pressent à toute heure de se mettre en lice : et les réponses imprévues de sa partie adverse, le rejettent de son branle, où il lui faut sur-le-champ prendre nouveau parti. Si est-ce qu’à l’entrevue du Pape Clement et du Roi François à Marseille, il advint tout au rebours, que monsieur Poyet, homme toute sa vie nourri au barreau, en grande réputation, ayant charge de faire la harangue au Pape, et l’ayant de longue main pourpensée, voire, à ce qu’on dit, apportée de Paris toute prête, le jour même qu’elle devait être prononcée, le Pape se craignant qu’on lui tînt propos qui pût offenser les ambassadeurs des autres Princes qui étaient autour de lui, manda au Roi l’argument qui lui semblait être le plus propre au temps et au lieu, mais de fortune, tout autre que celui, sur lequel monsieur Poyet s’était travaillé : de façon que sa harangue demeurait inutile, et lui en fallait promptement refaire une autre. Mais s’en sentant incapable, il fallut que Monsieur le Cardinal du Bellay en prît la charge. La part de l’Avocat est plus difficile que celle du Prêcheur : et nous trouvons pourtant ce m’est avis plus de passables Avocats que Prêcheurs, au moins en France. Il semble que ce soit plus le propre de l’esprit, d’avoir son opération prompte et soudaine, et plus le propre du jugement, de l’avoir lente et posée. Mais qui demeure du tout muet, s’il n’a loisir de se préparer : et celui aussi, à qui le loisir ne donne avantage de mieux dire, ils sont en pareil degré d’étrangeté. On récite de Severus Cassius, qu’il disait mieux sans y avoir pensé : qu’il devait plus à la fortune qu’à sa diligence : qu’il lui venait à profit d’être troublé en parlant : et que ses adversaires craignaient de le piquer, de peur que la colère ne lui fît redoubler son éloquence. Je connais par expérience cette condition de nature, qui ne peut soutenir une véhémente préméditation et laborieuse : si elle ne va gaiement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d’aucuns ouvrages qu’ils puent à l’huile et à la lampe, pour certaine âpreté et rudesse, que le travail imprime en ceux où il a grande part. Mais outre cela, la sollicitude de bien faire, et cette contention de l’âme trop bandée et trop tendue à son entreprise, la rompt et l’empêche, ainsi qu’il advient à l’eau, qui par force de se presser de sa violence et abondance, ne peut trouver issue en un goulet ouvert. En cette condition de nature, de quoi je parle, il y a quant et quant aussi cela, qu’elle demande à être non pas ébranlée et piquée par ces passions fortes, comme la colère de Cassius, (car ce mouvement serait trop âpre) elle veut être non pas secouée, mais sollicitée : elle veut être échauffée et réveillée par les occasions étrangères, présentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que traîner et languir : l’agitation est sa vie et sa grâce. Je ne me tiens pas bien en ma possession et disposition : le hasard y a plus de droit que moi, l’occasion, la compagnie, le branle même de ma voix, tire plus de mon esprit, que je n’y trouve lorsque je le sonde et emploie à part moi. Ainsi les paroles en valent mieux que les écrits, s’il y peut avoir choix où il n’y a point de prix. Ceci m’advient aussi, que je ne me trouve pas où je me cherche : et me trouve plus par rencontre, que par l’inquisition de mon jugement. J’aurai élancé quelque subtilité en écrivant. J’entends bien, mornée pour un autre, affilée pour moi. Laissons toutes ces honnêtetés. Cela se dit par chacun selon sa force. Je l’ai si bien perdue que je ne sais ce que j’ai voulu dire : et l’a l’étranger découverte parfois avant moi. Si je portais le rasoir partout où cela m’advient, je me déferais tout. La rencontre m’en offrira le jour quelque autre fois, plus apparent que celui du midi : et me fera étonner de mon hésitation.

Chapitre XI. Des pronostications §

Quant aux oracles, il est certain que bonne pièce avant la venue de Jésus Christ, ils avaient commencé à perdre leur crédit : car nous voyons que Cicero se met en peine de trouver la cause de leur défaillance. Et ces mots sont à lui : Cur isto modo iam oracula Delphis non eduntur, non modo nostra ætate, sed iamdiu, ut nihil possit esse comptentius ? [Pourquoi ne se rend-il plus d’oracles de cette façon à Delphes, non seulement à présent, mais depuis longtemps, si bien que rien ne saurait être plus méprisé ?] Mais quant aux autres pronostics, qui se tiraient de l’anatomie des bêtes aux sacrifices auxquels Platon attribue en partie la constitution naturelle des membres internes d’icelles, du trépignement des poulets, du vol des oiseaux, Aues quasdam rerum augurandarum causa natas esse putamus [Nous pensons que certains oiseaux sont nés pour la prédiction augurale], des foudres, du tournoiement des rivières, Multa cernunt aruspices : multa augures prouident : multa oraculis declarantur : multa uaticinationibus : multa somniis : multa portentis [Il est beaucoup d’événements que discernent les haruspices, beaucoup que prévoient les augures, beaucoup qui sont indiqués par des oracles, beaucoup par des vaticinations, beaucoup par des songes, beaucoup par des prodiges], et autres sur lesquels l’ancienneté appuyait la plupart des entreprises, tant publiques que privées ; notre Religion les a abolies. Et encore qu’il reste entre nous quelques moyens de divination ès astres, ès esprits, ès figures du corps, ès songes, et ailleurs : notable exemple de la forcenée curiosité de notre nature, s’amusant à préoccuper les choses futures, comme si elle n’avait pas assez à faire à digérer les présentes,

cur hanc tibi, rector Olympi,

Sollicitis uisum mortalibus addere curam,

Noscant uenturas ut dira per omina clades ?

Sit subitum quodcunque paras, sit cæca futuri

Mens hominum fati, liceat sperare timenti

[Pourquoi, maître de l’Olympe, as-tu jugé bon d’ajouter aux tourments des mortels ce souci de connaître par de sinistres présages les malheurs futurs ? — Que tout ce que tu prépares survienne à l’improviste, que l’esprit des hommes reste aveugle au destin à venir, qu’il soit permis d’espérer à celui qui craint.]

Ne utile quidem est scire quid futurum sit : Miserum est enim nihil proficientem angi [Il n’est pas non plus utile de savoir l’avenir. C’est une misère, en effet, de se tourmenter sans profit] : Si est-ce qu’elle est de beaucoup moindre autorité. Voilà pourquoi l’exemple de François Marquis de Sallusse m’a semblé remarquable : car Lieutenant du Roi François en son armée delà les monts, infiniment favorisé de notre cour, et obligé au Roi du Marquisat même, qui avait été confisqué de son frère : au reste ne se présentant occasion de le faire, son affection même y contredisant, se laissa si fort épouvanter, comme il a été avéré, aux belles pronostications qu’on faisait lors courir de tous côtés à l’avantage de l’Empereur Charles cinquième, et à notre désavantage (même en Italie, où ces folles prophéties avaient trouvé tant de place, qu’à Rome fut baillée grande somme d’argent au change, pour cette opinion de notre ruine) qu’après s’être souvent condolu à ses privés, des maux qu’il voyait inévitablement préparés à la couronne de France, et aux amis qu’il y avait, se révolta, et changea de parti : à son grand dommage pourtant, quelque constellation qu’il y eût. Mais il s’y conduisit en homme combattu de diverses passions : car ayant et villes et forces en sa main, l’armée ennemie sous Antoine de Leve à trois pas de lui, et nous sans soupçon de son fait, il était en lui de faire pis qu’il ne fit. Car pour sa trahison nous ne perdîmes ni homme, ni ville que Fossan : encore après l’avoir longtemps contestée.

Prudens futuri temporis exitum

Caliginosa nocte premit Deus,

Ridetque si mortalis ultra

Fas trepidat.

Ille potens sui

Lætusque deget, cui licet in diem

Dixisse, uixi, cras uel atra

Nube polum pater occupato,

Vel sole puro.

Lætus in presens animus, quod ultra est,

Oderit curare.

[Dans sa sagesse le Dieu couvre d’une nuit épaisse les événements à venir, et se rit du mortel qui tremble plus qu’il ne doit. Celui-là passera son temps, maître de soi et dans la joie, qui jour après jour peut dire : J’ai vécu ; demain, libre à Jupiter d’envelopper le ciel de sombres nuages ou des rayons d’un beau soleil. — Satisfait du présent, l’esprit détestera de se soucier de l’avenir.]

Et ceux qui croient ce mot au contraire, le croient à tort : Ista sic reciprocantur, ut et si diuinatio sit, dii sint : et si dii sint, sit diuinatio. [Ces deux propositions sont réciproques : s’il y a une divination, il y a des dieux, et, s’il y a des dieux, il y a une divination.] Beaucoup plus sagement Pacuvius,

Nam istis qui linguam auium intelligunt,

Plusque ex alieno iecore sapiunt, quam ex suo,

Magis audiendum quam auscultandum censeo.

[Car ceux qui comprennent la langue des oiseaux et sont plus savants par le foie d’autres êtres que par le leur, il vaut mieux, à mon avis, les entendre que les écouter.]

Cette tant célébrée art de deviner des Toscans naquit ainsi. Un laboureur perçant de son coutre profondément la terre, en vit sourdre Tages demi-dieu, d’un visage enfantin, mais de sénile prudence. Chacun y accourut, et furent ses paroles et science recueillie et conservée à plusieurs siècles, contenant les principes et moyens de cette art. Naissance conforme à son progrès. J’aimerais bien mieux régler mes affaires par le sort des dés que par ces songes. Et de vrai en toutes républiques on a toujours laissé bonne part d’autorité au sort. Platon en la police qu’il forge à discrétion, lui attribue la décision de plusieurs effets d’importance, et veut entre autres choses, que les mariages se fassent par sort entre les bons. Et donne si grand poids à cette élection fortuite, que les enfants qui en naissent, il ordonne qu’ils soient nourris au pays : ceux qui naissent des mauvais, en soient mis hors : Toutefois si quelqu’un de ces bannis venait par cas d’aventure à montrer en croissant quelque bonne espérance de soi, qu’on le puisse rappeler, et exiler aussi celui d’entre les retenus, qui montrera peu d’espérance de son adolescence. J’en vois qui étudient et glosent leurs Almanachs, et nous en allèguent l’autorité aux choses qui se passent. À tant dire, il faut qu’ils disent et la vérité et le mensonge. Quis est enim, qui totum diem iaculans, non aliquando conliniet ? [Qui, en effet, à force de tirer toute une journée, ne toucherait pas quelquefois le but ?] Je ne les estime de rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre Ce serait plus de certitude s’il y avait règle et vérité à mentir toujours. Joint que personne ne tient registre de leurs mécomptes, d’autant qu’ils sont ordinaires et infinis : et fait-on valoir leurs divinations de ce qu’elles sont rares, incroyables, et prodigieuses. Ainsi répondit Diagoras, qui fut surnommé l’Athée, étant en la Samothrace, à celui qui en lui montrant au Temple force vœux et tableaux de ceux qui avaient échappé le naufrage, lui dit : Et bien vous, qui pensez que les Dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que dites-vous de tant d’hommes sauvés par leur grâce ? Il se fait ainsi, répondit-il : Ceux-là ne sont pas peints qui sont demeurés noyés, en bien plus grand nombre. Cicero dit, que le seul Xenophanes Colophonien entre tous les Philosophes, qui ont avoué les Dieux, a essayé de déraciner toutes sortes de divination. D’autant est-il moins de merveille, si nous avons vu parfois à leur dommage, aucunes de nos âmes principesques s’arrêter à ces vanités. Je voudrais bien avoir reconnu de mes yeux ces deux merveilles, du livre de Joachim Abbé Calabrois, qui prédisait tous les papes futurs : leurs noms et formes : Et celui de Léon l’Empereur qui prédisait les Empereurs et Patriarches de Grèce. Ceci ai-je reconnu de mes yeux, qu’ès confusions publiques, les hommes étonnés de leur fortune, se vont rejetant, comme à toute superstition, à rechercher au ciel les causes et menaces anciennes de leur malheur : et y sont si étrangement heureux de mon temps, qu’ils m’ont persuadé, qu’ainsi que c’est un amusement d’esprits aigus et oisifs, ceux qui sont duits à cette subtilité de les replier et dénouer, seraient en tous écrits capables de trouver tout ce qu’ils y demandent. Mais surtout leur prête beau jeu, le parler obscur, ambigu et fantastique du jargon prophétique, auquel leurs auteurs ne donnent aucun sens clair, afin que la postérité y en puisse appliquer de tel qu’il lui plaira. Le démon de Socrates était à l’aventure certaine impulsion de volonté, qui se présentait à lui sans le conseil de son discours. En une âme bien épurée, comme la sienne, et préparée par continu exercice de sagesse et de vertu, il est vraisemblable que ces inclinations, quoique téméraires et indigestes, étaient toujours importantes et dignes d’être suivies. Chacun sent en soi quelque image de telles agitations d’une opinion prompte, véhémente et fortuite. C’est à moi de leur donner quelque autorité, qui en donne si peu à notre prudence. Et en ai eu de pareillement faibles en raison, et violentes en persuasion, ou en dissuasion, qui était plus ordinaire à Socrates, auxquelles je me laissai emporter si utilement et heureusement, qu’elles pourraient être jugées tenir quelque chose d’inspiration divine.

Chapitre XII De la constance §

La loi de la résolution et de la constance ne porte pas que nous ne nous devions couvrir, autant qu’il est en notre puissance, des maux et inconvénients qui nous menacent, ni par conséquent d’avoir peur qu’ils nous surprennent. Au rebours, tous moyens honnêtes de se garantir des maux, sont non seulement permis, mais louables. Et le jeu de la constance se joue principalement à porter de pied ferme, les inconvénients où il n’y a point de remède. De manière qu’il n’y a souplesse de corps, ni mouvement aux armes de main, que nous trouvions mauvais, s’il sert à nous garantir du coup qu’on nous rue. Plusieurs nations très belliqueuses se servaient en leurs faits d’armes, de la fuite, pour avantage principal, et montraient le dos à l’ennemi plus dangereusement que leur visage. Les Turcs en retiennent quelque chose. Et Socrates en Platon se moquant de Laches, qui avait défini la fortitude, se tenir ferme en son rang contre les ennemis. Quoi, fit-il, serait-ce donc lâcheté de les battre en leur faisant place ? Et lui allègue Homere, qui loue en Æneas la science de fuir. Et parce que Laches se ravisant, avoue cet usage aux Scythes, et enfin généralement à tous gens de cheval : il lui allègue encore l’exemple des gens de pied Lacédémoniens (nation sur toutes duite à combattre de pied ferme) qui en la journée de Platées, ne pouvant ouvrir la phalange Persienne, s’avisèrent de s’écarter et scier arrière : pour, par l’opinion de leur fuite, faire rompre et dissoudre cette masse, en les poursuivant. Par où ils se donnèrent la victoire. Touchant les Scythes, on dit d’eux, quand Darius alla pour les subjuguer, qu’il manda à leur Roi force reproches, pour le voir toujours reculant devant lui, et gauchissant la mêlée. À quoi Indathyrsez (car ainsi se nommait-il) fit réponse, que ce n’était pour avoir peur de lui, ni d’homme vivant : mais que c’était la façon de marcher de sa nation : n’ayant ni terre cultivée, ni ville, ni maison à défendre, et à craindre que l’ennemi en pût faire profit. Mais s’il avait si grand’faim d’en manger, qu’il approchât pour voir le lieu de leurs anciennes sépultures, et que là il trouverait à qui parler tout son saoul. Toutefois aux canonnades, depuis qu’on leur est planté en butte, comme les occasions de la guerre portent souvent, il est messéant de s’ébranler pour la menace du coup : d’autant que par sa violence et vitesse nous le tenons inévitable : et en y a maint un qui pour avoir ou haussé la main, ou baissé la tête, en a pour le moins apprêté à rire à ses compagnons. Si est-ce qu’au voyage que l’Empereur Charles cinquième fit contre nous en Provence, le Marquis de Guast étant allé reconnaître la ville d’Arle, et s’étant jeté hors du couvert d’un moulin à vent, à la faveur duquel il s’était approché, fut aperçu par les Seigneurs de Bonneval et Sénéchal d’Agenois, qui se promenaient sur le théâtre aux arènes : lesquels l’ayant montré au Sieur de Villiers Commissaire de l’artillerie, il braqua si à propos une couleuvrine, que sans ce que ledit Marquis voyant mettre le feu se lança à quartier, il fut tenu qu’il en avait dans le corps. Et de même quelques années auparavant, Laurent de Medicis, Duc d’Urbin, père de la Reine mère du Roi, assiégeant Mondolphe, place d’Italie, aux terres qu’on nomme du Vicariat, voyant mettre le feu à une pièce qui le regardait, bien lui servit de faire la cane : car autrement le coup, qui ne lui rasa que le dessus de la tête, lui donnait sans doute dans l’estomac. Pour en dire le vrai, je ne crois pas que ces mouvements se fissent avec discours : car quel jugement pouvez-vous faire de la mire haute ou basse en chose si soudaine ? et est bien plus aisé à croire, que la fortune favorisa leur frayeur : et que ce serait moyen une autre fois aussi bien pour se jeter dans le coup, que pour l’éviter. Je ne me puis défendre si le bruit éclatant d’une arquebusade vient à me frapper les oreilles à l’imprévu, en lieu où je ne le dusse pas attendre, que je n’en tressaille : ce que j’ai vu encore advenir à d’autres qui valent mieux que moi. Ni n’entendent les Stoïciens, que l’âme de leur sage puisse résister aux premières visions et fantaisies qui lui surviennent : ains comme à une sujétion naturelle consentent qu’il cède au grand bruit du ciel, ou d’une ruine, pour exemple, jusques à la pâleur et contraction : Ainsi aux autres passions, pourvu que son opinion demeure sauve et entière, et que l’assiette de son discours n’en souffre atteinte ni altération quelconque, et qu’il ne prête nul consentement à son effroi et souffrance. De celui qui n’est pas sage, il en va de même en la première partie, mais tout autrement en la seconde. Car l’impression des passions ne demeure pas en lui superficielle : ains va pénétrant jusques au siège de sa raison, l’infectant et la corrompant. Il juge selon icelles, et s’y conforme. Voyez bien disertement et pleinement l’état du sage Stoïque :

Mens immota manet, lacrymae voluuntur inanes.

[L’esprit demeure inébranlé, et vainement roulent les larmes.]

Le sage Péripatéticien ne s’exempte pas des perturbations, mais il les modère.

Chapitre XIII. Cérémonie de l’entrevue des Rois §

Il n’est sujet si vain, qui ne mérite un rang en cette rhapsodie. À nos règles communes, ce serait une notable discourtoisie et à l’endroit d’un pareil, et plus à l’endroit d’un grand, de faillir à vous trouver chez vous, quand il vous aurait averti d’y voir venir : Voire ajoutait la Reine de Navarre Marguerite à ce propos, que c’était incivilité à un Gentilhomme de partir de sa maison, comme il se fait le plus souvent, pour aller au-devant de celui qui le vient trouver, pour grand qu’il soit : et qu’il est plus respectueux et civil de l’attendre, pour le recevoir, ne fut que de peur de faillir sa route : et qu’il suffit de l’accompagner à son parlement. Pour moi j’oublie souvent l’un et l’autre de ces vains offices : comme je retranche en ma maison autant que je puis de la cérémonie. Quelqu’un s’en offense : qu’y ferais-je ? Il vaut mieux que je l’offense pour une fois, que moi tous les jours : ce serait une sujétion continuelle. À quoi faire fuit-on la servitude des cours, si on l’entraîne jusques en sa tanière ? C’est aussi une règle commune en toutes assemblées, qu’il touche aux moindres de se trouver les premiers à l’assignation, d’autant qu’il est mieux dû aux plus apparents de se faire attendre. Toutefois à l’entrevue qui se dressa du Pape Clement, et du Roi François à Marseille, le Roi y ayant ordonné les apprêts nécessaires, s’éloigna de la ville, et donna loisir au Pape de deux ou trois jours pour son entrée et rafraîchissement, avant qu’il le vînt trouver. Et de même à l’entrée aussi du Pape et de l’Empereur à Bouloigne, l’Empereur donna moyen au Pape d’y être le premier et y survint après lui. C’est, disent-ils, une cérémonie ordinaire aux abouchements de tels Princes, que le plus grand soit avant les autres au lieu assigné, voire avant celui chez qui se fait l’assemblée : et le prennent de ce biais, que c’est afin que cette apparence témoigne, que c’est le plus grand que les moindres vont trouver, et le recherchent, non pas lui eux. Non seulement chaque pays, mais chaque cité et chaque vacation a sa civilité particulière : J’y ai été assez soigneusement dressé en mon enfance, et ai vécu en assez bonne compagnie, pour n’ignorer pas les lois de la nôtre Françoise : et en tiendrais école. J’aime à les ensuivre, mais non pas si couardement, que ma vie en demeure contrainte. Elles ont quelques formes pénibles, lesquelles pourvu qu’on oublie par discrétion, non par erreur, on n’en a pas moins de grâce. J’ai vu souvent des hommes incivils par trop de civilité, et importuns de courtoisie. C’est au demeurant une très utile science que la science de l’entregent. Elle est, comme la grâce et la beauté, conciliatrice des premiers abords de la société et familiarité : et par conséquent nous ouvre la porte à nous instruire par les exemples d’autrui, et à exploiter et produire notre exemple, s’il a quelque chose d’instruisant et communicable.

Chapitre XIV. On est puni pour s’opiniâtrer en une place sans raison §

La vaillance a ses limites, comme les autres vertus : lesquels franchis, on se trouve dans le train du vice : en manière que par chez elle on se peut rendre à la témérité, obstination et folie, qui n’en sait bien les bornes, malaisées en vérité à choisir sur leurs confins. De cette considération est née la coutume que nous avons aux guerres, de punir, voire de mort, ceux qui s’opiniâtrent à défendre une place, qui par les règles militaires ne peut être soutenue. Autrement sous l’espérance de l’impunité il n’y aurait poullier qui n’arrêtât une armée. Monsieur le Connétable de Mommorency au siège de Pavie, ayant été commis pour passer le Tesin, et se loger aux faubourgs S. Antoine, étant empêché d’une tour au bout du pont, qui s’opiniâtra jusques à se faire battre, fit pendre tout ce qui était dedans : Et encore depuis accompagnant Monsieur le Dauphin au voyage delà les monts, ayant pris par force le château de Villane, et tout ce qui était dedans ayant été mis en pièces par la furie des soldats, hormis le Capitaine et l’enseigne, il les fit pendre et étrangler pour cette même raison : Comme fit aussi le Capitaine Martin du Bellay lors gouverneur de Turin, en cette même contrée, le Capitaine de S. Bony : le reste de ses gens ayant été massacré à la prise de la place. Mais d’autant que le jugement de la valeur et faiblesse du lieu, se prend par l’estimation et contrepoids des forces qui l’assaillent (car tel s’opiniâtrerait justement contre deux couleuvrines, qui ferait l’enragé d’attendre trente canons) où se met encore en compte la grandeur du Prince conquérant, sa réputation, le respect qu’on lui doit : il y a danger qu’on presse un peu la balance de ce côté-là. Et en advient par ces mêmes termes, que tels ont si grande opinion d’eux et de leurs moyens, que ne leur semblant raisonnable qu’il y ait rien digne de leur faire tête, ils passent le couteau partout où ils trouvent résistance, autant que fortune leur dure : Comme il se voit par les formes de sommation et défi, que les Princes d’Orient et leurs successeurs, qui sont encore, ont en usage, fière, hautaine et pleine d’un commandement barbaresque. Et au quartier par où les Portugais écornèrent les Indes, ils trouvèrent des états avec cette loi universelle et inviolable, que tout ennemi vaincu par le Roi en présence, ou par son Lieutenant est hors de composition de rançon et de merci. Ainsi surtout il se faut garder qui peut, de tomber entre les mains d’un Juge ennemi, victorieux et armé.

Chapitre XV De la punition de la couardise §

J’ouïs autrefois tenir à un Prince, et très grand Capitaine, que pour lâcheté de cœur un soldat ne pouvait être condamné à mort : lui étant à table fait récit du procès du Seigneur de Vervins, qui fut condamné à mort pour avoir rendu Boulogne. À la vérité c’est raison qu’on fasse grande différence entre les fautes qui viennent de notre faiblesse, et celles qui viennent de notre malice. Car en celles ici nous nous sommes bandés à notre escient contre les règles de la raison, que nature a empreintes en nous : et en celles-là, il semble que nous puissions appeler à garant cette même nature pour nous avoir laissé en telle imperfection et défaillance. De manière que prou de gens ont pensé qu’on ne se pouvait prendre à nous, que de ce que nous faisons contre notre conscience : Et sur cette règle est en partie fondée l’opinion de ceux qui condamnent les punitions capitales aux hérétiques et mécréants : et celle qui établit qu’un Avocat et un Juge ne puissent être tenus de ce que par ignorance ils ont failli en leur charge. Mais quant à la couardise, il est certain que la plus commune façon est de la châtier par honte et ignominie. Et tient-on que cette règle a été premièrement mise en usage par le législateur Charondas : et qu’avant lui les lois de Grèce punissaient de mort ceux qui s’en étaient fuis d’une bataille : là où il ordonna seulement qu’ils fussent par trois jours assis emmi la place publique, vêtus de robe de femme : espérant encore s’en pouvoir servir, leur ayant fait revenir le courage par cette honte. Suffundere malis hominis sanguinem quam effundere. [<Mieux vaut> faire monter le sang aux joues d’un homme que de le répandre.] Il semble aussi que les lois Romaines punissaient anciennement de mort, ceux qui avaient fui. Car Ammianus Marcellinus dit que l’Empereur Julien condamna dix de ses soldats, qui avaient tourné le dos à une charge contre les Parthes, à être dégradés, et après à souffrir mort, suivant, dit-il, les lois anciennes. Toutefois ailleurs pour une pareille faute il en condamne d’autres, seulement à se tenir parmi les prisonniers sous l’enseigne du bagage. L’âpre châtiment du peuple Romain contre les soldats échappés de Cannes, et en cette même guerre, contre ceux qui accompagnèrent Cn. Fulvius en sa défaite, ne vint pas à la mort. Si est-il à craindre que la honte les désespère, et les rende non froids amis seulement, mais ennemis. Du temps de nos Pères le Seigneur de Franget jadis Lieutenant de la compagnie de Monsieur le Maréchal de Chastillon, ayant par Monsieur le Maréchal de Chabannes été mis Gouverneur de Fontarabie au lieu de Monsieur du Lude, et l’ayant rendue aux Espagnols, fut condamné à être dégradé de noblesse, et tant lui que sa postérité déclaré roturier, taillable et incapable de porter armes : et fut cette rude sentence exécutée à Lyon. Depuis souffrirent pareille punition tous les gentilshommes qui se trouvèrent dans Guyse, lorsque le Comte de Nansau y entra : et autres encore depuis. Toutefois quand il y aurait une si grossière et apparente ou ignorance ou couardise, qu’elle surpassât toutes les ordinaires, ce serait raison de la prendre pour suffisante preuve de méchanceté et de malice, et de la châtier pour telle.

Chapitre XVI. Un trait de quelques Ambassadeurs §

J’observe en mes voyages cette pratique, pour apprendre toujours quelque chose, par la communication d’autrui (qui est une des plus belles écoles qui puisse être) de ramener toujours ceux, avec qui je confère, aux propos des choses qu’ils savent le mieux.

Basti al nocchiero ragionar de’ vend,

Al bifolco dei tori, et le sue piaghe

Conti’l guerrier, conti’l pastor gli armenti.

[Que le nautonier se borne à parler des vents, le laboureur des taureaux, et le guerrier à compter ses blessures et le berger ses troupeaux.]

Car il advient le plus souvent au contraire, que chacun choisit plutôt à discourir du métier d’un autre que du sien : estimant que c’est autant de nouvelle réputation acquise : témoin le reproche qu’Archidamus fit à Periander, qu’il quittait la gloire d’un bon médecin, pour acquérir celle de mauvais poète. Voyez combien César se déploie largement à nous faire entendre ses inventions à bâtir ponts et engins : et combien au prix il va se serrant, où il parle des offices de sa profession, de sa vaillance, et conduite de sa milice. Ses exploits le vérifient assez capitaine excellent : il se veut faire connaître excellent ingénieur, qualité aucunement étrangère. Le vieil Dionysius était très grand chef de guerre, comme il convenait à sa fortune : mais il se travaillait à donner principale recommandation de soi, par la poésie : et si n’y savait guère. Un homme de vacation juridique, mené ces jours passés voir une étude fournie de toutes sortes de livres de son métier, et de tout autre métier, n’y trouva nulle occasion de s’entretenir : mais il s’arrêta à gloser rudement et magistralement une barricade logée sur la vis de l’étude, que cent capitaines et soldats reconnaissent tous les jours, sans remarque et sans offense.

Optat ephippia bos piger, optat arare caballus

[Le bœuf indolent aspire à la selle, le cheval aspire à labourer.]

Par ce train vous ne faites jamais rien qui vaille. Ainsi, il faut travailler de rejeter toujours l’architecte, le peintre, le cordonnier, et ainsi du reste chacun à son gibier. Et à ce propos, à la lecture des histoires, qui est le sujet de toutes gens, j’ai accoutumé de considérer qui en sont les écrivains : Si ce sont personnes, qui ne fassent autre profession que de lettres, j’en apprends principalement le style et le langage : si ce sont Médecins, je les crois plus volontiers en ce qu’ils nous disent de la température de l’air, de la santé et complexion des Princes, des blessures et maladies : si Jurisconsultes, il en faut prendre les controverses des droits, les lois, l’établissement des polices, et choses pareilles : si Théologiens, les affaires de l’Église, censures Ecclésiastiques, dispenses et mariages : si courtisans, les mœurs et les cérémonies : si gens de guerre, ce qui est de leur charge, et principalement les déductions des exploits où ils se sont trouvés en personne : si Ambassadeurs, les menées, intelligences, et pratiques, et manière de les conduire. À cette cause, ce que j’eusse passé à un autre, sans m’y arrêter, je l’ai pesé et remarqué en l’histoire du Seigneur de Langey, très entendu en telles choses. C’est qu’après avoir conté ces belles remontrances de l’Empereur Charles cinquième, faites au consistoire à Rome, présent l’Évêque de Mâcon, et le seigneur du Velly nos Ambassadeurs, où il avait mêlé plusieurs paroles outrageuses contre nous ; et entre autres, que si ses Capitaines et soldats n’étaient d’autre fidélité et suffisance en l’art militaire, que ceux du Roi, tout sur l’heure il s’attacherait la corde au cou, pour lui aller demander miséricorde. Et de ceci il semble qu’il en crût quelque chose : car deux ou trois fois en sa vie depuis il lui advint de redire ces mêmes mots. Aussi qu’il défia le Roi de le combattre en chemise avec l’épée et le poignard, dans un bateau. Ledit Seigneur de Langey suivant son histoire, ajoute que les dits Ambassadeurs faisant une dépêche au Roi de ces choses, lui en dissimulèrent la plus grande partie, même lui celèrent les deux articles précédents. Or j’ai trouvé bien étrange, qu’il fût en la puissance d’un Ambassadeur de dispenser sur les avertissements qu’il doit faire à son maître, même de telle conséquence, venant de telle personne, et dits en si grande assemblée. Et m’eût semblé l’office du serviteur être, de fidèlement représenter les choses en leur entier, comme elles sont advenues : afin que la liberté d’ordonner, juger, et choisir demeurât au maître. Car de lui altérer ou cacher la vérité, de peur qu’il ne la prenne autrement qu’il ne doit, et que cela ne le pousse à quelque mauvais parti, et cependant le laisser ignorant de ses affaires, cela m’eût semblé appartenir à celui, qui donne la loi, non à celui qui la reçoit, au curateur et maître d’école, non à celui qui se doit penser inférieur, comme en autorité, aussi en prudence et bon conseil. Quoi qu’il en soit, je ne voudrais pas être servi de cette façon en mon petit fait. Nous nous soustrayons si volontiers du commandement sous quelque prétexte, et usurpons sur la maîtrise : chacun aspire si naturellement à la liberté et autorité, qu’au supérieur nulle utilité ne doit être si chère, venant de ceux qui le servent, comme lui doit être chère leur simple et naïve obéissance. On corrompt l’office du commander, quand on y obéit par discrétion, non par sujétion. Et P. Crassus, celui que les Romains estimèrent cinq fois heureux, lorsqu’il était en Asie consul, ayant mandé à un Ingénieur Grec, de lui faire mener le plus grand des deux mâts de Navire, qu’il avait vu à Athènes, pour quelque engin de batterie, qu’il en voulait faire : celui-ci sous titre de sa science, se donna loi de choisir autrement, et mena le plus petit, et selon la raison de son art, le plus commode. Crassus, ayant patiemment ouï ses raisons, lui fit très bien donner le fouet : estimant l’intérêt de la discipline plus que l’intérêt de l’ouvrage. D’autre part pourtant on pourrait aussi considérer, que cette obéissance si contrainte, n’appartient qu’aux commandements précis et préfix. Les Ambassadeurs ont une charge plus libre, qui en plusieurs parties dépend souverainement de leur disposition. Ils n’exécutent pas simplement, mais forment aussi, et dressent par leur conseil, la volonté du maître. J’ai vu en mon temps des personnes de commandement, repris d’avoir plutôt obéi aux paroles des lettres du Roi, qu’à l’occasion des affaires qui étaient près d’eux. Les hommes d’entendement accusent encore aujourd’hui, l’usage des Rois de Perse, de tailler les morceaux si courts à leurs agents et lieutenants, qu’aux moindres choses ils eussent à recourir à leur ordonnance. Ce délai, en une si longue étendue de domination, ayant souvent apporté des notables dommages à leurs affaires. Et Crassus, écrivant à un homme du métier, et lui donnant avis de l’usage auquel il destinait ce mât, semblait-il pas entrer en conférence de sa délibération, et le convier à interposer son décret ?

Chapitre XVII. De la peur §

Obstupui, steteruntque comæ, et vox faucibus hæsit.

[Je demeurai stupide, mes cheveux se dressèrent et ma voix s’arrêta dans ma gorge.]

Je ne suis pas bon naturaliste (qu’ils disent) et ne sais guère par quels ressorts la peur agit en nous, mais tant y a que c’est une étrange passion : et disent les médecins qu’il n’en est aucune, qui emporte plus tôt notre jugement hors de sa due assiette. De vrai, j’ai vu beaucoup de gens devenus insensés de peur : et au plus rassis il est certain pendant que son accès dure, qu’elle engendre de terribles éblouissements. Je laisse à part le vulgaire, à qui elle représente tantôt les bisaïeux sortis du tombeau enveloppés en leur suaire, tantôt des Loups-garous, des Lutins, et des Chimères. Mais parmi les soldats même, où elle devrait trouver moins de place, combien de fois a-t-elle changé un troupeau de brebis en escadron de corselets ? des roseaux et des cannes en gens d’armes et lanciers ? nos amis en nos ennemis ? et la croix blanche à la rouge ? Lorsque Monsieur de Bourbon prit Rome, un porte-enseigne, qui était à la garde du bourg saint Pierre, fut saisi de tel effroi à la première alarme, que par le trou d’une ruine il se jeta, l’enseigne au poing, hors la ville droit aux ennemis, pensant tirer vers le dedans de la ville ; et à peine enfin voyant la troupe de Monsieur de Bourbon se ranger pour le soutenir, estimant que ce fut une sortie que ceux de la ville fissent, il se reconnut, et tournant tête rentra par ce même trou, par lequel il était sorti, plus de trois cents pas avant en la campagne. Il n’en advint pas du tout si heureusement à l’enseigne du Capitaine Julie, lorsque Saint Paul fut pris sur nous par le Comte de Bures et Monsieur du Reu. Car étant si fort éperdu de frayeur, que de se jeter à tout son enseigne hors de la ville, par une canonnière, il fut mis en pièces par les assaillants. Et au même siège, fut mémorable la peur qui serra, saisit, et glaça si fort le cœur d’un gentilhomme, qu’il en tomba raide mort par terre à la brèche, sans aucune blessure. Pareille rage pousse parfois toute une multitude. En l’une des rencontres de Germanicus contre les Allemands, deux grosses troupes prirent d’effroi deux routes opposites, l’une fuyait d’où l’autre partait. Tantôt elle nous donne des ailes aux talons, comme aux deux premiers : tantôt elle nous cloue les pieds, et les entrave : comme on lit de l’Empereur Théophile, lequel en une bataille qu’il perdit contre les Agarenes, devint si étonné et si transi, qu’il ne pouvait prendre parti de s’enfuir : adeo pauor etiam auxilia formidat [tant la peur redoute même les secours] : jusques à ce que Manuel l’un des principaux chefs de son armée, l’ayant tirassé et secoué, comme pour l’éveiller d’un profond somme, lui dit : Si vous ne me suivez je vous tuerai : car il vaut mieux que vous perdiez la vie, que si étant prisonnier vous veniez à perdre l’Empire. Lors exprime-t-elle sa dernière force, quand pour son service elle nous rejette à la vaillance, qu’elle a soustraite à notre devoir et à notre honneur. En la première juste bataille que les Romains perdirent contre Hannibal, sous le Consul Sempronius, une troupe de bien dix mille hommes de pied, qui prit l’épouvante, ne voyant ailleurs par où faire passage à sa lâcheté, s’alla jeter au travers le gros des ennemis : lequel elle perça d’un merveilleux effort, avec grand meurtre de Carthaginois : achetant une honteuse fuite, au même prix qu’elle eût eu une glorieuse victoire. C’est ce de quoi j’ai le plus de peur que la peur. Aussi surmonte-t-elle en aigreur tous autres accidents. Quelle affection peut être plus âpre et plus juste, que celle des amis de Pompeius, qui étaient en son navire, spectateurs de cet horrible massacre ? Si est-ce que la peur des voiles Égyptiennes, qui commençaient à les approcher, l’étouffa de manière, qu’on a remarqué, qu’ils ne s’amusèrent qu’à hâter les mariniers de diligenter, et de se sauver à coups d’aviron ; jusques à ce qu’arrivés à Tyr, libres de crainte, ils eurent loi de tourner leur pensée à la perte qu’ils venaient de faire, et lâcher la bride aux lamentations et aux larmes, que cette autre plus forte passion avait suspendues.

Tum pauor sapientiam omnem mihi ex animo expectorat.

[Alors la peur chasse de mon cœur toute sagesse.]

Ceux qui auront été bien frottés en quelque estour de guerre, tous blessés encore et ensanglantés, on les ramène bien le lendemain à la charge. Mais ceux qui ont conçu quelque bonne peur des ennemis, vous ne les leur feriez pas seulement regarder en face. Ceux qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d’être exilés, d’être subjugués, vivent en continuelle angoisse, en perdant le boire, le manger, et le repos. Là où les pauvres, les bannis, les serfs, vivent souvent aussi joyeusement que les autres. Et tant de gens, qui de l’impatience des pointures de la peur, se sont pendus, noyés, et précipités, nous ont bien appris qu’elle est encore plus importune et insupportable que la mort. Les Grecs en reconnaissent une autre espèce, qui est outre l’erreur de notre discours : venant, disent-ils, sans cause apparente, et d’une impulsion céleste. Des peuples entiers s’en voient souvent frappés, et des armées entières. Telle fut celle qui apporta à Carthage une merveilleuse désolation. On n’y oyait que cris et voix effrayées : on voyait les habitants sortir de leurs maisons, comme à l’alarme, et se charger, blesser et entretuer les uns les autres, comme si ce fussent ennemis, qui vinssent à occuper leur ville. Tout y était en désordre, et en fureur : jusques à ce que par oraisons et sacrifices, ils eussent apaisé l’ire des dieux. Ils nomment cela terreurs Paniques.

Chapitre XVIII. Qu’il ne faut juger de notre heur, qu’après la mort §

Scilicet ultima semper

Expectanda dies homini est, dicique beatus

Ante obitum nemo, supremaque funera debet.

[Certes il faut toujours qu’un homme attende son dernier jour ; et nul ne doit être dit heureux avant son trépas et l’ultime moment de ses funérailles.]

Les enfants savent le conte du roi Crœsus à ce propos : lequel, ayant été pris par Cyrus, et condamné à la mort, sur le point de l’exécution, il s’écria : Ô Solon, Solon : Cela rapporté à Cyrus, et s’étant enquis que c’était à dire, il lui fit entendre, qu’il vérifiait lors à ses dépens l’avertissement qu’autrefois lui avait donné Solon : que les hommes, quelque beau visage que fortune leur fasse, ne se peuvent appeler heureux, jusques à ce qu’on leur ait vu passer le dernier jour de leur vie, pour l’incertitude et variété des choses humaines, qui d’un bien léger mouvement se changent d’un état en autre tout divers. Et pourtant Agesilaus, à quelqu’un qui disait heureux le Roi de Perse, de ce qu’il était venu fort jeune à un si puissant état : Oui mais, dit-il, Priam en tel âge ne fut pas malheureux. Tantôt des Rois de Macédoine, successeurs de ce grand Alexandre, il s’en fait des menuisiers et greffiers à Rome : des tyrans de Sicile, des pédants à Corinthe : d’un conquérant de la moitié du monde, et Empereur de tant d’armées, il s’en fait un misérable suppliant des bélîtres officiers d’un Roi d’Égypte : tant coûta à ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou six mois de vie. Et, du temps de nos pères ce Ludovic Sforce dixième Duc de Milan, sous qui avait si longtemps branlé toute l’Italie, on l’a vu mourir prisonnier à Loches : mais après y avoir vécu dix ans, qui est le pis de son marché. La plus belle Reine, veuve du plus grand roi de la Chrétienté, vient-elle pas de mourir par la main d’un Bourreau ? indigne et barbare cruauté ! Et mille tels exemples. Car il semble que comme les orages et tempêtes se piquent contre l’orgueil et hautaineté de nos bâtiments, il y ait aussi là-haut des esprits envieux des grandeurs de çà bas.

Usque adeo res humanas vis abdita quædam

Obterit, et pulchros fasces sceuasque secures

Proculcare, ac ludibrio sibi habere videtur.

[Tant il est vrai qu’une force cachée broie les choses humaines et qu’elle semble piétiner la splendeur des faisceaux et la violence des haches et s’en jouer.]

Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier jour de notre vie, pour montrer sa puissance, de renverser en un moment ce qu’elle avait bâti en longues années ; et nous fait crier après Laberius, Nimirum hac die una plus vixi, mihi quam viuendum fuit [Vraiment j’ai vécu aujourd’hui un jour de plus que je n’aurais dû vivre]. Ainsi se peut prendre avec raison, ce bon avis de Solon. Mais d’autant que c’est un Philosophe, à l’endroit desquels les faveurs et disgrâces de la fortune ne tiennent rang, ni d’heur ni de malheur : et sont les grandeurs, et puissances, accidents de qualité à peu près indifférente, je trouve vraisemblable, qu’il ait regardé plus avant ; et voulu dire que ce même bonheur de notre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d’un esprit bien né, et de la résolution et assurance d’une âme réglée ne se doive jamais attribuer à l’homme, qu’on ne lui ait vu jouer le dernier acte de sa comédie : et sans doute le plus difficile. En tout le reste il y peut avoir du masque : Ou ces beaux discours de la Philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les accidents ne nous essayant pas jusques au vif, nous donnent loisir de maintenir toujours notre visage rassis. Mais à ce dernier rôle de la mort et de nous, il n’y a plus que feindre, il faut parler François ; il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot.

Nam veræ voces tum demum pectore ab imo

Eiiciuntur, et eripitur persona, manet res.

[Car alors des paroles de vérité jaillissent enfin du fond du cœur ; le masque est arraché, demeure la réalité.]

Voilà pourquoi se doivent à ce dernier trait toucher et éprouver toutes les autres actions de notre vie. C’est le maître jour, c’est le jour juge de tous les autres : c’est le jour, dit un ancien, qui doit juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort l’essai du fruit de mes études. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche, ou du cœur. J’ai vu plusieurs donner par leur mort réputation en bien ou en mal à toute leur vie. Scipion beau-père de Pompeius rhabilla en bien mourant la mauvaise opinion qu’on avait eu de lui jusques lors. Epaminondas interrogé lequel des trois il estimait le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates, ou soi-même : Il nous faut voir mourir, fit-il, avant que d’en pouvoir résoudre. De vrai on déroberait beaucoup à celui-là, qui le pèserait sans l’honneur et grandeur de sa fin. Dieu l’a voulu comme il lui a plu : mais en mon temps trois les plus exécrables personnes, que je connusse en toute abomination de vie, et les plus infâmes, ont eu des morts réglées, et en toute circonstance composées jusques à la perfection. Il est des morts braves et fortunées. Je lui ai vu trancher le fil d’un progrès de merveilleux avancement : et dans la fleur de son croist, à quelqu’un, d’une fin si pompeuse, qu’à mon avis ses ambitieux et courageux desseins, n’avaient rien de si haut que fut leur interruption. Il arriva sans y aller, où il prétendait, plus grandement et glorieusement, que ne portait son désir et espérance. Et devança par sa chute, le pouvoir et le nom, où il aspirait par sa course. Au jugement de la vie d’autrui, je regarde toujours comment s’en est porté le bout, et des principaux études de la mienne, c’est qu’il se porte bien, c’est-à-dire quiètement et sourdement.

Chapitre XIX. Que Philosopher, c’est apprendre à mourir §

Cicéron dit que Philosopher ce n’est autre chose que s’apprêter à la mort. C’est d’autant que l’étude et la contemplation retirent aucunement notre âme hors de nous, et l’embesognent à part de corps, qui est quelque apprentissage et ressemblance de la mort : Ou bien, c’est que toute la sagesse et discours du monde se résout enfin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vrai, ou la raison se moque, ou elle ne doit viser qu’à notre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre, et à notre aise, comme dit la Sainte Écriture. Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est notre but, quoiqu’elles en prennent divers moyens ; autrement on les chasserait d’arrivée. Car qui écouterait celui, qui pour sa fin établirait notre peine et mésaise ? Les dissensions des sectes Philosophiques en ce cas, sont verbales. Transcurramus solertissimas nugas. [Laissons ces fort ingénieuses fadaises.] Il y a plus d’opiniâtreté et de picoterie, qu’il n’appartient à une si sainte profession. Mais quelque personnage que l’homme entreprenne, il joue toujours le sien parmi. Quoi qu’ils disent, en la vertu même, le dernier but de notre visée, c’est la volupté. Il me plaît de battre leurs oreilles de ce mot, qui leur est si fort à contrecœur : Et s’il signifie quelque suprême plaisir, et excessif contentement, il est mieux dû à l’assistance de la vertu, qu’à nulle autre assistance. Cette volupté pour être plus gaillarde, nerveuse, robuste, virile, n’en est que plus sérieusement voluptueuse. Et lui devions donner le nom du plaisir, plus favorable, plus doux et naturel : non celui de la vigueur, duquel nous l’avons dénommée. Cette autre volupté plus basse, si elle méritait ce beau nom : ce devait être en concurrence, non par privilège. Je la trouve moins pure d’incommodités et de traverses, que n’est la vertu. Outre que son goût est plus momentané, fluide et caduque, elle a ses veilles, ses jeûnes, et ses travaux, et la sueur et le sang. Et en outre particulièrement, ses passions tranchantes de tant de sortes ; et à son côté une satiété si lourde, qu’elle équipolle à pénitence. Nous avons grand tort d’estimer que ses incommodités lui servent d’aiguillon et de condiment à sa douceur, comme en nature le contraire se vivifie par son contraire : et de dire, quand nous venons à la vertu, que pareilles suites et difficultés l’accablent, la rendent austère et inaccessible. Là où beaucoup plus proprement qu’à la volupté, elles anoblissent, aiguisent, et rehaussent le plaisir divin et parfait, qu’elle nous moyenne. Celui-là est certes bien indigne de son accointance, qui contrepèse son coût, à son fruit : et n’en connaît ni les grâces ni l’usage. Ceux qui nous vont instruisant, que sa quête est scabreuse et laborieuse, sa jouissance agréable : que nous disent-ils par là, sinon qu’elle est toujours désagréable ? Car quel moyen humain arriva jamais à sa jouissance ? Les plus parfaits se sont bien contentés d’y aspirer, et de l’approcher, sans la posséder. Mais ils se trompent ; vu que de tous les plaisirs que nous connaissons, la poursuite même en est plaisante. L’entreprise se sent de la qualité de la chose qu’elle regarde : car c’est une bonne portion de l’effet, et consubstantielle. L’heur et la béatitude qui reluit en la vertu, remplit toutes ses appartenances et avenues, jusques à la première entrée et extrême barrière. Or des principaux bienfaits de la vertu, c’est le mépris de la mort, moyen qui fournit notre vie d’une molle tranquillité, et nous en donne le goût pur et aimable : sans qui toute autre volupté est éteinte. Voilà pourquoi toutes les règles se rencontrent et conviennent à cet article. Et combien qu’elles nous conduisent aussi toutes d’un commun accord à mépriser la douleur, la pauvreté, et autres accidents, à quoi la vie humaine est sujette, ce n’est pas d’un pareil soin : tant parce que ces accidents ne sont pas de telle nécessité, la plupart des hommes passent leur vie sans goûter de la pauvreté, et tels encore sans sentiment de douleur et de maladie, comme Xenophilus le Musicien, qui vécut cent et six ans d’une entière santé : qu’aussi d’autant qu’au pis-aller, la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et couper broche à tous autres inconvénients. Mais quant à la mort, elle est inévitable.

Omnes eodem cogimur, omnium

Versatur urna, serius ocius

Sors exitura, et nos in æter

Num exitium impositura cymbæ.

[Tous, nous sommes poussés vers le même point, pour tous est agitée l’urne fatale, tôt ou tard en sortira notre billet, qui nous embarquera pour l’éternel exil.]

Et par conséquent, si elle nous fait peur, c’est un sujet continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n’est lieu d’où elle ne nous vienne. Nous pouvons tourner sans cesse la tête çà et là, comme en pays suspect : quæ quasi saxum Tantalo semper impendet [elle est toujours suspendue au-dessus de nous, comme le rocher au-dessus de Tantale]. Nos parlements renvoient souvent exécuter les criminels au lieu où le crime est commis : durant le chemin, promenez-les par de belles maisons, faites-leur tant de bonne chère, qu’il vous plaira,

non Siculæ dapes

Dulcem elaborabunt saporem,

Non auium, cytharæque cantus

Somnum reducent.

[Les festins siciliens ne leur ménageront pas leur douce saveur, les chants des oiseaux et de la cithare ne leur ramèneront pas le sommeil.]

Pensez-vous qu’ils s’en puissent réjouir ? et que la finale intention de leur voyage leur étant ordinairement devant les yeux, ne leur ait altéré et affadi le goût à toutes ces commodités ?

Audit iter, numeratque dies, spatioque viarum

Metitur vitam, torquetur peste futura.

[Il s’enquiert de la route, il compte les jours, il mesure sa vie à la longueur des chemins, il est torturé par le mal à venir.]

Le but de notre carrière c’est la mort, c’est l’objet nécessaire de notre visée : si elle nous effraie, comme est-il possible d’aller un pas avant, sans fièvre ? Le remède du vulgaire c’est de n’y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité lui peut venir un si grossier aveuglement ? Il lui faut faire brider l’âne par la queue,

Qui capite ipse suo instituit vestigia retro.

[Lui qui veut marcher la tête tournée en arrière.]

Ce n’est pas de merveille s’il est si souvent pris au piège. On fait peur à nos gens seulement de nommer la mort, et la plupart s’en signent, comme du nom du diable. Et parce qu’il s’en fait mention aux testaments, ne vous attendez pas qu’ils y mettent la main, que le médecin ne leur ait donné l’extrême sentence. Et Dieu sait lors entre la douleur et la frayeur, de quel bon jugement ils vous le pâtissent. Parce que cette syllabe frappait trop rudement leurs oreilles, et que cette voix leur semblait malencontreuse, les Romains avaient appris de l’amollir ou l’étendre en périphrases. Au lieu de dire, il est mort, il a cessé de vivre, disent-ils, il a vécu. Pourvu que ce soit vie, soit-elle passée, ils se consolent. Nous en avons emprunté, notre, feu Maître-Jehan. À l’aventure est-ce, que comme on dit, le terme vaut l’argent. Je naquis entre onze heures et midi le dernier jour de Février, mil cinq cent trente-trois : comme nous comptons à cette heure, commençant l’an en Janvier. Il n’y a justement que quinze jours que j’ai franchi. ans, il m’en faut pour le moins encore autant. Cependant s’empêcher du pensement de chose si éloignée, ce serait folie. Mais quoi ? les jeunes et les vieux laissent la vie de même condition. Nul n’en sort autrement que si tout présentement il y entrait, joint qu’il n’est homme si décrépit tant qu’il voit Mathusalem devant, qui ne pense avoir encore vingt ans dans le corps. D’avantage, pauvre fou que tu es, qui t’a établi les termes de ta vie ? Tu te fondes sur les comptes des Médecins. Regarde plutôt l’effet et l’expérience. Par le commun train des choses, tu vis piéça par faveur extraordinaire. Tu as passé les termes accoutumés de vivre : Et qu’il soit ainsi, compte de tes connaissants, combien il en est mort avant ton âge, plus qu’il n’en y a qui l’aient atteint : Et de ceux même qui ont ennobli leur vie par renommée, fais-en registre, et j’entrerai en gageure d’en trouver plus qui sont morts, avant, qu’après trente-cinq ans. Il est plein de raison, et de piété, de prendre exemple de l’humanité même de Jésus-Christ. Or il finit sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement homme, Alexandre, mourut aussi à ce terme. Combien a la mort de façons de surprise ?

Quid quisque vitet, nunquam homini satis

Cautum est in horas.

[Ce qu’on a à éviter, jamais on ne s’y est, heure après heure, assez préparé.]

Je laisse à part les fièvres et les pleurésies. Qui eût jamais pensé qu’un Duc de Bretaigne dût être étouffé de la presse, comme fut celui-là à l’entrée du Pape Clement mon voisin, à Lyon ? N’as-tu pas vu tuer un de nos Rois en se jouant ? et un de ses ancêtres mourut-il pas choqué par un pourceau ? Æschylus menacé de la chute d’une maison, a beau se tenir à l’erte, le voilà assommé d’un toit de tortue, qui échappa des pattes d’un Aigle en l’air : l’autre mourut d’un grain de raisin : un Empereur de l’égratignure d’un peigne en se testonnant : Æmylius Lepidus pour avoir heurté du pied contre le seuil de son huis : Et Aufidius pour avoir choqué en entrant contre la porte de la chambre du conseil. Et entre les cuisses des femmes Cornelius Gallus préteur, Tigillinus Capitaine du guet à Rome, Ludovic fils de Guy de Gonsague, Marquis de Mantoue. Et d’un encore pire exemple, Speusippus Philosophe Platonicien, et l’un de nos Papes. Le pauvre Bebius, Juge, cependant qu’il donne délai de huitaine à une partie, le voilà saisi, le sien de vivre étant expiré : Et Caius Julius médecin graissant les yeux d’un patient, voilà la mort qui clôt les siens. Et s’il m’y faut mêler, un mien frère le Capitaine S. Martin, âgé de vingt-trois ans, qui avait déjà fait assez bonne preuve de sa valeur, jouant à la paume, reçut un coup d’éteuf, qui l’asséna un peu au-dessus de l’oreille droite, sans aucune apparence de contusion, ni de blessure : il ne s’en assit, ni reposa : mais cinq ou six heures après il mourut d’une Apoplexie que ce coup lui causa. Ces exemples si fréquents et si ordinaires nous passant devant les yeux, comme est-il possible qu’on se puisse défaire du pensement de la mort, et qu’à chaque instant il ne nous semble qu’elle nous tienne au collet ? Qu’importe-t-il, me direz-vous, comment que ce soit, pourvu qu’on ne s’en donne point de peine ? Je suis de cet avis : et en quelque manière qu’on se puisse mettre à l’abri des coups, fût-ce sous la peau d’un veau, je ne suis pas homme qui y reculât : car il me suffit de passer à mon aise, et le meilleur jeu que je me puisse donner, je le prends, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez.

prætulerim delirus inersque videri,

Dum mea delectent mala me, vel denique fallant,

Quam sapere et ringi.

[J’aimerais mieux passer pour fou ou incapable, du moment que mes défauts me plaisent ou à tout le moins m’échappent, que d’être sage et d’enrager.]

Mais c’est folie d’y penser arriver par là. Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouvelles. Tout cela est beau : mais aussi quand elle arrive, ou à eux ou à leurs femmes, enfants et amis, les surprenant en dessoude et au découvert, quels tourments, quels cris, quelle rage et quel désespoir les accable ? Vîtes-vous jamais rien si rabaissé, si changé, si confus ? Il y faut pourvoir de meilleure heure : Et cette nonchalance bestiale, quand elle pourrait loger en la tête d’un homme d’entendement (ce que je trouve entièrement impossible) nous vend trop cher ses denrées. Si c’était ennemi qui se pût éviter, je conseillerais d’emprunter les armes de la couardise : mais puisqu’il ne se peut ; puisqu’il vous attrape fuyant et poltron aussi bien qu’honnête homme,

Nempe et fugacem persequitur virum,

Nec parcit imbellis iuuentæ

Poplitibus, timidoque tergo.

[Assurément il poursuit le fuyard sans épargner pour autant les jarrets et le dos apeuré d’une jeunesse non aguerrie.]

Et que nulle trempe de cuirasse vous couvre,

Ille licet ferro cautus se condat in ære,

Mors tamen inclusum protrahet inde caput.

[Il a beau, se défiant du fer, s’enfermer dans l’airain, la mort en extraira sa tête ainsi remparée.]

apprenons à le soutenir de pied ferme, et à le combattre : Et pour commencer à lui ôter son plus grand avantage contre nous, prenons voie toute contraire à la commune. Ôtons-lui l’étrangeté, pratiquons-le, accoutumons-le, n’ayons rien si souvent en la tête que la mort : à tous instants représentons-la à notre imagination et en tous visages. Au broncher d’un cheval, à la chute d’une tuile, à la moindre piqûre d’épingle, remâchons soudain, Et bien quand ce serait la mort même ? et là-dessus, raidissons-nous, et nous efforçons. Parmi les fêtes et la joie, ayons toujours ce refrain de la souvenance de notre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que parfois il ne nous repasse en la mémoire, en combien de sortes cette notre allégresse est en butte à la mort, et de combien de prises elle la menace. Ainsi faisaient les Égyptiens, qui au milieu de leurs festins et parmi leur meilleure chère, faisaient apporter l’Anatomie sèche d’un homme, pour servir d’avertissement aux conviés.

Omnem crede diem tibi diluxisse supremum,

Grata superueniet, quæ non sperabitur hora.

[Dis-toi, de chaque jour, qu’il est pour toi le dernier à luire. Bienvenue sera l’heure de surcroît sur laquelle tu ne compteras pas.]

Il est incertain où la mort nous attende, attendons-la partout. La préméditation de la mort, est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Il n’y a rien de mal en la vie, pour celui qui a bien compris, que la privation de la vie n’est pas mal. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. Paulus Æmylius répondit à celui, que ce misérable Roi de Macédoine son prisonnier lui envoyait, pour le prier de ne le mener pas en son triomphe, Qu’il en fasse la requête à soi-même. À la vérité en toutes choses si nature ne prête un peu, il est malaisé que l’art et l’industrie aillent guère avant. Je suis de moi-même non mélancolique, mais songe-creux : il n’est rien de quoi je me sois dès toujours plus entretenu que des imaginations de la mort ; voire en la saison la plus licencieuse de mon âge,

Iucundum cum ætas florida ver ageret.

[Lorsque ma vie en fleur passait son gai printemps.]

Parmi les dames et les jeux, tel me pensait empêché à digérer à part moi quelque jalousie, ou l’incertitude de quelque espérance, cependant que je m’entretenais de je ne sais qui surpris les jours précédents d’une fièvre chaude, et de sa fin au partir d’une fête pareille, et la tête pleine d’oisiveté, d’amour et de bon temps, comme moi : et qu’autant m’en pendait à l’oreille.

Iam fuerit, nec post unquam reuocare licebit.

[Bientôt ce temps sera passé, et plus jamais on ne pourra le rappeler.]

Je ne ridais non plus le front de ce pensement-là, que d’un autre. Il est impossible que d’arrivée nous ne sentions des piqûres de telles imaginations : mais en les maniant et repassant, au long aller, on les apprivoise sans doute : Autrement de ma part je fusse en continuelle frayeur et frénésie : Car jamais homme ne se défia tant de sa vie, jamais homme ne fit moins d’état de sa durée. Ni la santé, que j’ai joui jusques à présent très vigoureuse et peu souvent interrompue, ne m’en allonge l’espérance, ni les maladies ne me raccourcissent. À chaque minute il me semble que je m’échappe. Et me rechante sans cesse, Tout ce qui peut être fait un autre jour, le peut être aujourd’hui. De vrai les hasards et dangers nous approchent peu ou rien de notre fin : Et si nous pensons, combien il en reste, sans cet accident qui semble nous menacer le plus, de millions d’autres sur nos têtes, nous trouverons que gaillards et fiévreux, en la mer et en nos maisons, en la bataille et en repos elle nous est également près. Nemo altero fragilior est : nemo in crastinum sui certior. [Nul n’est plus fragile que l’autre ; nul n’est plus assuré de ce qu’il sera demain.] Ce que j’ai affaire avant mourir, pour l’achever tout loisir me semble court, fût-ce œuvre d’une heure. Quelqu’un feuilletant l’autre jour mes tablettes, trouva un mémoire de quelque chose, que je voulais être faite après ma mort : je lui dis, comme il était vrai, que n’étant qu’à une lieue de ma maison, et sain et gaillard, je m’étais hâté de l’écrire là, pour ne m’assurer point d’arriver jusque chez moi. Comme celui, qui continuellement me couve de mes pensées, et les couche en moi : je suis à toute heure préparé environ ce que je le puis être : et ne m’avertira de rien de nouveau la survenance de la mort. Il faut être toujours botté et prêt à partir, en tant qu’en nous est, et surtout se garder qu’on n’ait lors affaire qu’à soi.

Quid breui fortes iaculamur æuo

Multa ?

[Pourquoi, en cette courte vie, lancer hardiment mille projets ?]

Car nous y aurons assez de besogne, sans autre surcroît. L’un se plaint plus que de la mort, de quoi elle lui rompt le train d’une belle victoire : l’autre qu’il lui faut déloger avant qu’avoir marié sa fille, ou contrôlé l’institution de ses enfants : l’un plaint la compagnie de sa femme, l’autre de son fils, comme commodités principales de son être. Je suis pour cette heure en tel état, Dieu merci, que je puis déloger quand il lui plaira, sans regret de chose quelconque : Je me dénoue partout : mes adieux sont tantôt pris de chacun, sauf de moi. Jamais homme ne se prépara à quitter le monde plus purement et pleinement, et ne s’en déprit plus universellement que je m’attends de faire. Les plus mortes morts sont les plus saines.

miser o miser (aiunt) omnia ademit

Vna dies infesta mihi tot præmia vitæ :

[Malheureux, ah ! malheureux, disent-ils, un seul jour ennemi m’enlève tous ces bienfaits de la vie :]

et le bâtisseur,

manent (dit-il) opera interrupta, minæque

Murorum ingentes.

[Voilà que demeurent interrompus les travaux et les murailles de redoutable taille.]

Il ne faut rien dessiner de si longue haleine, ou au moins avec telle intention de se passionner pour en voir la fin. Nous sommes nés pour agir :

Cum moriar, medium soluar et inter opus.

[Quand je mourrai, puissé-je être détruit en pleine action.]

Je veux qu’on agisse, et qu’on allonge les offices de la vie, tant qu’on peut : et que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. J’en vis mourir un, qui étant à l’extrémité se plaignait incessamment, de quoi sa destinée coupait le fil de l’histoire qu’il avait en main, sur le quinzième ou seizième de nos Rois.

Illud in his rebus non addunt, nec tibi earum

Iam desiderium rerum super insidet una.

[En cette affaire, on n’ajoute pas cette réflexion : Et le regret de ces biens ne te demeurera pas davantage.]

Il faut se décharger de ces humeurs vulgaires et nuisibles. Tout ainsi qu’on a planté nos cimetières joignant les Églises, et aux lieux les plus fréquentés de la ville, pour accoutumer, disait Lycurgus, le bas populaire, les femmes et les enfants à ne s’effaroucher point de voir un homme mort : et afin que ce continuel spectacle d’ossements, de tombeaux, et de convois nous avertisse de notre condition.

Quin etiam exhilarare viris conuiuia cæde

Mos olim, et miscere epulis spectacula dira

Certantum ferro, sæpe et super ipsa cadentum

Pocula, respersis non parco sanguine mensis

[Bien plus, les hommes avaient jadis coutume d’égayer les banquets par des meurtres et de mêler aux repas les cruels spectacles de joutes à l’épée, dont les combattants souvent tombaient jusque sur les coupes, inondant sans mesure les tables de leur sang.]

Et comme les Égyptiens après leurs festins, faisaient présenter aux assistants une grande image de la mort, par un qui leur criait : Bois, et t’éjouis, car mort tu seras tel : Aussi ai-je pris en coutume, d’avoir non seulement en l’imagination, mais continuellement la mort en la bouche. Et n’est rien de quoi je m’informe si volontiers, que de la mort des hommes : quelle parole, quel visage, quelle contenance ils y ont eu : ni endroit des histoires, que je remarque si attentivement. Il y paraît, à la farcissure de mes exemples : et que j’ai en particulière affection cette matière. Si j’étais faiseur de livres, je ferais un registre commenté des morts diverses, qui apprendrait les hommes à mourir, leur apprendrait à vivre. Dicearchus en fît un de pareil titre, mais d’autre et moins utile fin. On me dira, que l’effet surmonte de si loin la pensée, qu’il n’y a si belle escrime, qui ne se perde, quand on en vient là : laissez-les dire ; le préméditer donne sans doute grand avantage : Et puis n’est-ce rien, d’aller au moins jusque-là sans altération et sans fièvre ? Il y a plus : nature même nous prête la main, et nous donne courage. Si c’est une mort courte et violente, nous n’avons pas loisir de la craindre : si elle est autre, je m’aperçois qu’à mesure que je m’engage dans la maladie, j’entre naturellement en quelque dédain de la vie. Je trouve que j’ai bien plus affaire à digérer cette résolution de mourir, quand je suis en santé, que je n’ai quand je suis en fièvre : d’autant que je ne tiens plus si fort aux commodités de la vie, à raison que je commence à en perdre l’usage et le plaisir, j’en vois la mort d’une vue beaucoup moins effrayée. Cela me fait espérer, que plus je m’éloignerai de celle-là, et approcherai de celle-ci, plus aisément j’entrerai en composition de leur échange. Tout ainsi que j’ai essayé en plusieurs autres occurrences, ce que dit César, que les choses nous paraissent souvent plus grandes de loin que de près : j’ai trouvé que sain j’avais eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lorsque je les ai senties. L’allégresse où je suis, le plaisir et la force, me font paraître l’autre état si disproportionné à celui-là, que par imagination je grossis ces incommodités de la moitié, et les conçois plus pesantes, que je ne les trouve, quand je les ai sur les épaules. J’espère qu’il m’en adviendra ainsi de la mort. Voyons à ces mutations et déclinaisons ordinaires que nous souffrons, comme nature nous dérobe la vue de notre perte et empirement. Que reste-t-il à un vieillard de la vigueur de sa jeunesse, et de sa vie passée ?

Heu senibus vitæ portio quanta manet !

[Hélas, quelle part de vie reste aux vieillards !]

César à un soldat de sa garde recru et cassé, qui vint en la rue, lui demander congé de se faire mourir : regardant son maintien décrépit, répondit plaisamment : Tu penses donc être en vie. Qui y tomberait tout à un coup, je ne crois pas que nous fussions capables de porter un tel changement : mais conduits par la main, d’une douce pente et comme insensible, peu à peu, de degré en degré, elle nous roule dans ce misérable état, et nous y apprivoise. Si que nous ne sentons aucune secousse, quand la jeunesse meurt en nous : qui est en essence et en vérité, une mort plus dure, que n’est la mort entière d’une vie languissante ; et que n’est la mort de la vieillesse : D’autant que le saut n’est pas si lourd du mal être au non être, comme il est d’un être doux et fleurissant, à un être pénible et douloureux. Le corps courbe et plié a moins de force à soutenir un faix, aussi a notre âme. Il la faut dresser et élever contre l’effort de cet adversaire. Car comme il est impossible, qu’elle se mette en repos pendant qu’elle le craint : si elle s’en assure aussi, elle se peut vanter (qui est chose comme surpassant l’humaine condition) qu’il est impossible que l’inquiétude, le tourment, et la peur, non le moindre déplaisir loge en elle.

Non vultus instantis tyranni

Mente quatit solida, neque

Auster Dux inquieti turbidus Adriæ,

Nec fulminantis magna Iouis manus.

[Ne l’ébranlent dans sa fermeté d’âme ni les regards d’un tyran menaçant, ni l’Autan roi des tempêtes qui agitent l’Adriatique, ni le bras puissant de Jupiter armé de son foudre.]

Elle est rendue maîtresse de ses passions et concupiscences ; maîtresse de l’indigence, de la honte, de la pauvreté, et de toutes autres injures de fortune. Gagnons cet avantage qui pourra : C’est ici la vraie et souveraine liberté, qui nous donne de quoi faire la figue à la force, et à l’injustice, et nous moquer des prisons et des fers.

in manicis, et

Compedibus, sæuo te sub custode tenebo.

Ipse Deus simul atque volam, me soluet : opinor,

Hoc sentit, moriar. Mors ultima linea rerum est.

[Je te tiendrai menotté et entravé sous la garde d’un cruel geôlier. — Quand je le voudrai, le dieu en personne me délivrera. — Je crois qu’il entend par là : je mourrai. La mort est l’universelle ligne d’arrivée.]

Notre religion n’a point eu de plus assuré fondement humain, que le mépris de la vie. Non seulement le discours de la raison nous y appelle ; car pourquoi craindrions-nous de perdre une chose, laquelle perdue ne peut être regrettée ? mais aussi puisque nous sommes menacés en tant de façons de mort, n’y a-t-il pas plus de mal à les craindre toutes, qu’à en soutenir une ? Que chaut-il, quand ce soit, puisqu’elle est inévitable ? À celui qui disait à Socrates ; Les trente tyrans t’ont condamné à la mort : Et nature, eux, répondit-il. Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du passage à l’exemption de toute peine ? Comme notre naissance nous apporta la naissance de toutes choses : aussi fera la mort de toutes choses, notre mort. Par quoi c’est pareille folie de pleurer de ce que d’ici à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas, il y a cent ans. La mort est origine d’une autre vie : ainsi pleurâmes-nous, et ainsi nous coûta-t-il d’entrer en celle-ci : ainsi nous dépouillâmes-nous de notre ancien voile, en y entrant. Rien ne peut être grief, qui n’est qu’une fois. Est-ce raison de craindre si longtemps, chose de si bref temps ? Le longtemps vivre, et le peu de temps vivre est rendu tout un par la mort. Car le long et le court n’est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dit, qu’il y a des petites bêtes sur la rivière Hypanis, qui ne vivent qu’un jour. Celle qui meurt à huit heures du matin, elle meurt en jeunesse : celle qui meurt à cinq heures du soir, meurt en sa décrépitude. Qui de nous ne se moque de voir mettre en considération d’heur ou de malheur, ce moment de durée ? Le plus et le moins en la nôtre, si nous la comparons à l’éternité, ou encore à la durée des montagnes, des rivières, des étoiles, des arbres, et même d’aucuns animaux, n’est pas moins ridicule. Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y êtes entrés. Le même passage que vous fîtes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites-le de la vie à la mort. Votre mort est une des pièces de l’ordre de l’univers, c’est une pièce de la vie du monde.

inter se mortales mutua viuunt,

Et quasi cursores vitai lampada tradunt.

[Les mortels s’échangent mutuellement la vie, et, comme des coureurs, s’en transmettent le flambeau.]

Changerai-je pas pour vous cette belle contexture des choses ? C’est la condition de votre création ; c’est une partie de vous que la mort : vous vous fuyez vous-même. Celui votre être, que vous jouissez, est également parti à la mort et à la vie. Le premier jour de votre naissance vous achemine à mourir comme à vivre.

Prima, quæ vitam dedit, hora, carpsit.

Nascentes morimur, finisque ab origine pendet.

[La première heure qui nous a donné la vie l’a entamée. — En naissant nous mourons, et la fin dépend de l’origine.]

Tout ce que vous vivez, vous le dérobez à la vie : c’est à ses dépens. Le continuel ouvrage de votre vie, c’est bâtir la mort. Vous êtes en la mort, pendant que vous êtes en vie : car vous êtes après la mort, quand vous n’êtes plus en vie. Ou, si vous l’aimez mieux ainsi, vous êtes mort après la vie : mais pendant la vie vous êtes mourant : et la mort touche bien plus rudement le mourant que le mort, et plus vivement et essentiellement. Si vous avez fait votre profit de la vie, vous en êtes repu, allez-vous-en satisfait.

Cur non ut plenus vitæ conuiua recedis ?

[Que ne te retires-tu en convive rassasié de la vie ?]

Si vous n’en avez su user, si elle vous était inutile, que vous chaut-il de l’avoir perdue ? à quoi faire la voulez-vous encore ?

cur amplius addere quæris

Rursum quod pereat male, et ingratum occidat omne ?

[Pourquoi chercher à lui ajouter encore un temps qui doit à son tour se perdre misérablement et s’évanouir tout entier sans plaisir ?]

La vie n’est de soi ni bien ni mal : c’est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faites. Et si vous avez vécu un jour, vous avez tout vu : un jour est égal à tous jours. Il n’y a point d’autre lumière, ni d’autre nuit. Ce Soleil, cette Lune, ces Etoiles, cette disposition, c’est celle même que vos aïeux ont jouie, et qui entretiendra vos arrière-neveux.

Non alium videre patres : aliumue nepotes

Aspicient.

[Vos pères n’en ont pas vu d’autre, et vos petits-enfants n’en apercevront pas d’autre.]

Et au pis-aller, la distribution et variété de tous les actes de ma comédie, se parfournit en un an. Si vous avez pris garde au branle de mes quatre saisons, elles embrassent l’enfance, l’adolescence, la virilité, et la vieillesse du monde. Il a joué son jeu : il n’y sait autre finesse, que de recommencer ; ce sera toujours cela même.

versamur ibidem, atque insumus usque,

Atque in se sua per vestigia voluitur annus.

[Nous tournons dans le même cercle où nous sommes à jamais enfermés. — Et l’an roule sur soi, repassant sur ses propres traces.]

Je ne suis pas délibérée de vous forger autres nouveaux passe-temps.

Nam tibi præterea quod machiner, inueniamque

Quod placeat, nihil est, eadem sunt omnia semper.

[Car il n’est rien que je puisse encore fabriquer et inventer pour te plaire ; tout est toujours pareil.]

Faites place aux autres, comme d’autres vous l’ont faite. L’équalité est la première pièce de l’équité. Qui se peut plaindre d’être compris où tous sont compris ? Aussi avez-vous beau vivre, vous n’en rabattrez rien du temps que vous avez à être mort : c’est pour néant ; aussi longtemps serez-vous en cet état-là, que vous craignez, comme si vous étiez mort en nourrice :

licet, quod vis, viuendo vincere secla,

Mors æterna tamen, nihilominus illa manebit.

[Tu peux bien vaincre les siècles en vivant ce que tu veux ; la mort pourtant, elle, n’en demeurera pas moins éternelle.]

Et si vous mettrai en tel point, auquel vous n’aurez aucun mécontentement.

In vera nescis nullum fore morte alium te,

Qui possit viuus tibi te lugere peremptum,

Stansque iacentem [?]

[Ne sais-tu pas que, dans la vraie mort, il n’y aura nul autre toi-même, qui puisse, vivant, te plaindre mort et, debout, te pleurer gisant ?]

Ni ne désirerez la vie que vous plaignez tant.

Nec sibi enim quisquam tum se vitamque requirit,

Nec desiderium nostri nos afficit ullum.

[Et en fait il n’est personne qui alors redemande son être et sa vie, et aucun regret de nous-même ne nous touche.]

La mort est moins à craindre que rien, s’il y avait quelque chose de moins, que rien.

multo mortem minus ad nos esse putandum,

Si minus esse potest quam quod nihil esse videmus.

[Il nous faut penser que la mort est bien moins encore pour nous, s’il peut y avoir moins que ce qui n’est rien à nos yeux.]

Elle ne vous concerne ni mort ni vif. Vif, parce que vous êtes : Mort, parce que vous n’êtes plus. Davantage nul ne meurt avant son heure. Ce que vous laissez de temps, n’était non plus vôtre, que celui qui s’est passé avant votre naissance : et ne vous touche non plus.

Respice enim quam nil ad nos ante acta vetustas

Temporis æterni fuerit.

[Regarde, en effet, combien ne nous est rien la durée infinie du temps qui nous a précédés.]

Où que votre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas en l’espace : elle est en l’usage. Tel a vécu longtemps, qui a peu vécu. Attendez-vous-y pendant que vous y êtes. Il gît en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu. Pensiez-vous jamais n’arriver là, où vous alliez sans cesse ? encore n’y a-t-il chemin qui n’ait son issue. Et si la compagnie vous peut soulager, le monde ne va-t-il pas même train que vous allez ?

omnia te vita perfuncta sequentur.

[Toutes choses te suivront dans le trépas.]

Tout ne branle-t-il pas votre branle ? y a-t-il chose qui ne vieillisse quant et vous ? Mille hommes, mille animaux et mille autres créatures meurent en ce même instant que vous mourez.

Nam nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est,

Quæ non audierit mistos vagitibus ægris

Ploratus mortis comites et funeris atri.

[Car nulle nuit n’a succédé au jour, nulle aurore à la nuit, sans entendre, mêlés aux douloureux vagissements, les pleurs compagnons de la mort et des noires funérailles.]

À quoi faire y reculez-vous, si vous ne pouvez tirer arrière ? Vous en avez assez vu qui se sont bien trouvés de mourir, eschevant par là des grandes misères. Mais quelqu’un qui s’en soit mal trouvé, en avez-vous vu ? Si est-ce grande simplesse, de condamner chose que vous n’avez éprouvée ni par vous ni par autre. Pourquoi te plains-tu de moi et de la destinée ? Te faisons-nous tort ? Est-ce à toi de nous gouverner, ou à nous toi ? Encore que ton âge ne soit pas achevé, ta vie l’est. Un petit homme est homme entier comme un grand. Ni les hommes ni leurs vies ne se mesurent à l’aune. Chiron refusa l’immortalité, informé des conditions d’icelle, par le Dieu même du temps, et de la durée, Saturne son père : Imaginez de vrai, combien serait une vie perdurable, moins supportable à l’homme, et plus pénible, que n’est la vie que je lui ai donnée. Si vous n’aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privé. J’y ai à escient mêlé quelque peu d’amertume, pour vous empêcher ; voyant la commodité de son usage, de l’embrasser trop avidement et indiscrètement : Pour vous loger en cette modération, ni de fuir la vie, ni de refuir à la mort, que je demande de vous ; j’ai tempéré l’une et l’autre entre la douceur et l’aigreur. J’appris à Thales le premier de vos sages, que le vivre et le mourir était indifférent : par où, à celui qui lui demanda, pourquoi donc il ne mourait : il répondit très sagement, Pour ce qu’il est indifférent. L’eau, la terre, l’air et le feu, et autres membres de ce mien bâtiment, ne sont non plus instruments de ta vie, qu’instruments de ta mort. Pourquoi crains-tu ton dernier jour ? Il ne confère non plus à ta mort que chacun des autres. Le dernier pas ne fait pas la lassitude : il la déclare. Tous les jours vont à la mort : le dernier y arrive. Voilà les bons avertissements de notre mère Nature. Or j’ai pensé souvent d’où venait cela, qu’aux guerres le visage de la mort, soit que nous la voyons en nous ou en autrui, nous semble sans comparaison moins effroyable qu’en nos maisons : autrement ce serait une armée de médecins et de pleurards : et elle étant toujours une, qu’il y ait toutefois beaucoup plus d’assurance parmi les gens de village et de basse condition qu’ès autres. Je crois à la vérité que ce sont ces mines et appareils effroyables, de quoi nous l’entournons, qui nous font plus de peur qu’elle : une toute nouvelle forme de vivre : les cris des mères, des femmes, et des enfants : la visitation de personnes étonnées, et transies : l’assistance d’un nombre de valets pâles et éplorés : une chambre sans jour : des cierges allumés : notre chevet assiégé de médecins et de prêcheurs : somme tout horreur et tout effroi autour de nous. Nous voilà déjà ensevelis et enterrés. Les enfants ont peur de leurs amis mêmes quand ils les voient masqués ; aussi avons-nous. Il faut ôter le masque aussi bien des choses, que des personnes. Ôté qu’il sera, nous ne trouverons au-dessous, que cette même mort, qu’un valet ou simple chambrière passèrent dernièrement sans peur. Heureuse la mort qui ôte le loisir aux apprêts de tel équipage !

Chapitre XX. De la force de l’imagination §

Fortis imaginatio generat casum [Une imagination forte produit l’événement], disent les clercs.

Je suis de ceux qui sentent très grand effort de l’imagination. Chacun en est heurté, mais aucuns en sont renversés. Son impression me perce ; et mon art est de lui échapper, par faute de force à lui résister. Je vivrais de la seule assistance de personnes saines et gaies. La vue des angoisses d’autrui m’angoisse matériellement : et a mon sentiment souvent usurpé le sentiment d’un tiers. Un tousseur continuel irrite mon poumon et mon gosier. Je visite plus mal volontiers les malades, auxquels le devoir m’intéresse, que ceux auxquels je m’attends moins, et que je considère moins. Je saisis le mal, que j’étudie, et le couche en moi. Je ne trouve pas étrange qu’elle donne et les fièvres, et la mort, à ceux qui la laissent faire, et qui lui applaudissent. Simon Thomas était un grand médecin de son temps. Il me souvient que me rencontrant un jour à Thoulouse chez un riche vieillard pulmonique, et traitant avec lui des moyens de sa guérison, il lui dit, que c’en était l’un, de me donner occasion de me plaire en sa compagnie : et que fichant ses yeux sur la fraîcheur de mon visage, et sa pensée sur cette allégresse et vigueur, qui regorgeait de mon adolescence : et remplissant tous ses sens de cet état florissant en quoi j’étais lors, son habitude s’en pourrait amender : Mais il oubliait à dire, que la mienne s’en pourrait empirer aussi. Gallus Vibius banda si bien son âme, à comprendre l’essence et les mouvements de la folie, qu’il emporta son jugement hors de son siège, si qu’onques puis il ne l’y put remettre : et se pouvait vanter d’être devenu fou par sagesse. Il y en a, qui de frayeur anticipent la main du bourreau : et celui qu’on débandait pour lui lire sa grâce, se trouva roide mort sur l’échafaud du seul coup de son imagination. Nous tressuons, nous tremblons, nous pâlissons, et rougissons aux secousses de nos imaginations ; et renversés dans la plume sentons notre corps agité à leur branle, quelquefois jusques à en expirer. Et la jeunesse bouillante s’échauffe si avant en son harnois toute endormie, qu’elle assouvit en songe ses amoureux désirs.

Ut quasi transactis sæpe omnibus rebus profundant

Fluminis ingentes fluctus, vestemque cruentent.

[Au point que souvent, comme s’ils avaient mené l’acte à son terme, ils répandent les longs flots d’un fleuve et en souillent leur vêtement.]

Et encore qu’il ne soit pas nouveau de voir croître la nuit des cornes à tel, qui ne les avait pas en se couchant : toutefois l’événement de Cyppus Roi d’Italie est mémorable, lequel pour avoir assisté le jour avec grande affection au combat des taureaux, et avoir eu en songe toute la nuit des cornes en la tête, les produisit en son front par la force de l’imagination. La passion donna au fils de Crœsus la voix, que nature lui avait refusée. Et Antiochus prit la fièvre, par la beauté de Stratonicé trop vivement empreinte en son âme. Pline dit avoir vu Lucius Cossitius, de femme changé en homme le jour de ses noces. Pontanus et d’autres racontent pareilles métamorphoses advenues en Italie ces siècles passés : Et par véhément désir de lui et de sa mère,

Vota puer soluit, quæ fæmina vouerat Iphis.

[Iphis accomplit, garçon, les vœux qu’il avait formés étant fille.]

Passant à Vitry le François je pus voir un homme que l’Évêque de Soissons avait nommé Germain en confirmation, lequel tous les habitants de là ont connu, et vu fille, jusques à l’âge de vingt-deux ans, nommée Marie. Il était à cette heure-là fort barbu, et vieux, et point marié. Faisant, dit-il, quelque effort en sautant, ses membres virils se produisirent : et est encore en usage entre les filles de là, une chanson, par laquelle elles s’entravertissent de ne faire point de grandes enjambées, de peur de devenir garçons, comme Marie Germain. Ce n’est pas tant de merveille que cette sorte d’accident se rencontre fréquent : car si l’imagination peut en telles choses, elle est si continuellement et si vigoureusement attachée à ce sujet, que pour n’avoir si souvent à rechoir en même pensée et âpreté de désir, elle a meilleur compte d’incorporer, une fois pour toutes, cette virile partie aux filles. Les uns attribuent à la force de l’imagination les cicatrices du Roi Dagobert et de Saint François. On dit que les corps s’en enlèvent telle fois de leur place. Et Celsus récite d’un Prêtre, qui ravissait son âme en telle extase, que le corps en demeurait longue espace sans respiration et sans sentiment. Saint Augustin en nomme un autre, à qui il ne fallait que faire ouïr des cris lamentables et plaintifs : soudain il défaillait, et s’emportait si vivement hors de soi, qu’on avait beau le tempêter, et hurler, et le pincer, et le griller, jusques à ce qu’il fut ressuscité : Lors il disait avoir ouï des voix, mais comme venant de loin : et s’apercevait de ses échaudures et meurtrissures. Et que ce ne fût une obstination apostée contre son sentiment, cela le montrait, qu’il n’avait cependant ni pouls ni haleine. Il est vraisemblable, que le principal crédit des visions, des enchantements, et de tels effets extraordinaires, vienne de la puissance de l’imagination, agissant principalement contre les âmes du vulgaire, plus molles. On leur a si fort saisi la créance, qu’ils pensent voir ce qu’ils ne voient pas. Je suis encore en ce doute, que ces plaisantes liaisons de quoi notre monde se voit si entravé qu’il ne se parle d’autre chose, ce sont volontiers des impressions de l’appréhension et de la crainte. Car je sais par expérience, que tel de qui je puis répondre, comme de moi-même, en qui il ne pouvait choir soupçon aucun de faiblesse, et aussi peu d’enchantement, ayant ouï faire le conte à un sien compagnon d’une défaillance extraordinaire, en quoi il était tombé sur le point qu’il en avait le moins de besoin, se trouvant en pareille occasion, l’horreur de ce conte lui vint à coup si rudement frapper l’imagination, qu’il encourut une fortune pareille. Et de là en hors fut sujet à y renchoir : ce vilain souvenir de son inconvénient le gourmandant et tyrannisant. Il trouva quelque remède à cette rêverie, par une autre rêverie. C’est qu’avouant lui-même, et prêchant avant la main, cette sienne sujétion, la contention de son âme se soulageait, sur ce, qu’apportant ce mal comme attendu, son obligation en amoindrissait, et lui en pesait moins. Quand il a eu loi, à son choix (sa pensée débrouillée et débandée, son corps se trouvant en son dû) de le faire lors premièrement tenter, saisir, et surprendre à la connaissance d’autrui : il s’est guéri tout net. À qui on a été une fois capable, on n’est plus incapable, sinon par juste faiblesse. Ce malheur n’est à craindre qu’aux entreprises, où notre âme se trouve outre mesure tendue de désir et de respect ; et notamment où les commodités se rencontrent imprévues et pressantes. On n’a pas moyen de se ravoir de ce trouble. J’en sais, à qui il a servi d’y apporter le corps même, demi-rassasié d’ailleurs, pour endormir l’ardeur de cette fureur, et qui par l’âge, se trouve moins impuissant, de ce qu’il est moins puissant : Et tel autre, à qui il a servi aussi qu’un ami l’ait assuré d’être fourni d’une contre-batterie d’enchantements certains, à le préserver. Il vaut mieux, que je dise comment ce fut. Un Comte de très bon lieu, de qui j’étais fort privé, se mariant avec une belle dame, qui avait été poursuivie de tel qui assistait à la fête, mettait en grande peine ses amis : et nommément une vieille dame sa parente, qui présidait à ces noces, et les faisait chez elle, craintive de ces sorcelleries : ce qu’elle me fit entendre. Je la priai s’en reposer sur moi. J’avais de fortune en mes coffres, certaine petite pièce d’or plate, où étaient gravées quelques figures célestes, contre le coup du Soleil, et pour ôter la douleur de tête, la logeant à point, sur la couture du test : et, pour l’y tenir, elle était cousue à un ruban propre à rattacher sous le menton. Rêverie germaine à celle de quoi nous parlons. Jacques Peletier, vivant chez moi, m’avait fait ce présent singulier. J’avisai d’en tirer quelque usage, et dis au Comte, qu’il pourrait courre fortune comme les autres, y ayant là des hommes pour lui en vouloir prêter une ; mais que hardiment il s’allât coucher : Que je lui ferais un tour d’ami : et n’épargnerais à son besoin, un miracle, qui était en ma puissance : pourvu que sur son honneur, il me promît de le tenir très fidèlement secret. Seulement, comme sur la nuit on irait lui porter le réveillon, s’il lui était mal allé, il me fît un tel signe. Il avait eu l’âme et les oreilles si battues, qu’il se trouva lié du trouble de son imagination : et me fit son signe à l’heure susdite. Je lui dis lors à l’oreille, qu’il se levât, sous couleur de nous chasser, et prît en se jouant la robe de nuit, que j’avais sur moi (nous étions de taille fort voisine) et s’en vêtît, tant qu’il aurait exécuté mon ordonnance, qui fut ; Quand nous serions sortis, qu’il se retirât à tomber de l’eau : dît trois fois telles paroles : et fît tels mouvements. Qu’à chacune de ces trois fois, il ceignît le ruban, que je lui mettais en main, et couchât bien soigneusement la médaille qui y était attachée, sur ses rognons : la figure en telle posture Cela fait, ayant à la dernière fois bien étreint ce ruban, pour qu’il ne se pût ni dénouer, ni mouvoir de sa place, qu’en toute assurance il s’en retournât à son prix fait : et n’oubliât de rejeter ma robe sur son lit, en manière qu’elle les abriât tous deux. Ces singeries sont le principal de l’effet. Notre pensée ne se pouvant démêler, que moyens si étranges ne viennent de quelque abstruse science. Leur inanité leur donne poids et révérence. Somme il fut certain, que mes caractères se trouvèrent plus Vénériens que Solaires, plus en action qu’en prohibition. Ce fut une humeur prompte et curieuse, qui me convia à tel effet, éloigné de ma nature. Je suis ennemi des actions subtiles et feintes : et hais la finesse, en mes mains, non seulement récréative, mais aussi profitable. Si l’action n’est vicieuse, la route l’est. Amasis Roi d’Ægypte, épousa Laodice très belle fille Grecque : et lui, qui se montrait gentil compagnon partout ailleurs, se trouva court à jouir d’elle : et menaça de la tuer, estimant que ce fût quelque sorcerie. Comme ès choses qui consistent en fantaisie, elle le rejeta à la dévotion : Et ayant fait ses vœux et promesses à Venus, il se trouva divinement remis, dès la première nuit, d’après ses oblations et sacrifices. Or elles ont tort de nous recueillir de ces contenances mineuses, querelleuses et fuyardes, qui nous éteignent en nous allumant. La bru de Pythagoras disait, que la femme qui se couche avec un homme, doit avec sa cotte laisser quant et quant la honte, et la reprendre avec sa cotte. L’âme de l’assaillant troublée de plusieurs diverses alarmes, se perd aisément : Et à qui l’imagination a fait une fois souffrir cette honte (et elle ne la fait souffrir qu’aux premières accointances, d’autant qu’elles sont plus ardentes et âpres ; et aussi qu’en cette première connaissance qu’on donne de soi, on craint beaucoup plus de faillir) ayant mal commencé, il entre en fièvre et dépit de cet accident, qui lui dure aux occasions suivantes. Les mariés, le temps étant tout leur, ne doivent ni presser ni tâter leur entreprise, s’ils ne sont prêts. Et vaut mieux faillir indécemment, à étrenner la couche nuptiale, pleine d’agitation et de fièvre, attendant une et une autre commodité plus privée et moins alarmée, que de tomber en une perpétuelle misère, pour s’être étonné et désespéré du premier refus. Avant la possession prise, le patient se doit à saillies et divers temps, légèrement essayer et offrir, sans se piquer et opiniâtrer, à se convaincre définitivement soi-même. Ceux qui savent leurs membres de nature dociles, qu’ils se soignent seulement de contrepiper leur fantaisie. On a raison de remarquer l’indocile liberté de ce membre, s’ingérant si importunément lorsque nous n’en avons que faire, et défaillant si importunément lorsque nous en avons le plus affaire : et contestant de l’autorité, si impérieusement, avec notre volonté, refusant avec tant de fierté et d’obstination nos sollicitations et mentales et manuelles. Si toutefois en ce qu’on gourmande sa rébellion, et qu’on en tire preuve de sa condamnation, il m’avait payé pour plaider sa cause : à l’aventure mettrais-je en soupçon nos autres membres ses compagnons, de lui être allé dresser par belle envie, de l’importance et douceur de son usage, cette querelle apostée, et avoir par complot, armé le monde à l’encontre de lui, le chargeant malignement seul de leur faute commune. Car je vous donne à penser, s’il y a une seule des parties de notre corps, qui ne refuse à notre volonté souvent son opération, et qui souvent ne s’exerce contre notre volonté. Elles ont chacune des passions propres, qui les éveillent et endorment, sans notre congé. À quant de fois témoignent les mouvements forcés de notre visage, les pensées que nous tenions secrètes, et nous trahissent aux assistants ? Cette même cause qui anime ce membre, anime aussi sans notre su, le cœur, le poumon, et le pouls. La vue d’un objet agréable, répandant imperceptiblement en nous la flamme d’une émotion fiévreuse. N’y a-t-il que ces muscles et ces veines, qui s’élèvent et se couchent, sans l’aveu non seulement de notre volonté, mais aussi de notre pensée ? Nous ne commandons pas à nos cheveux de se hérisser, et à notre peau de frémir de désir ou de crainte. La main se porte souvent où nous ne l’envoyons pas. La langue se transit, et la voix se fige à son heure. Lors même que n’ayant de quoi frire, nous le lui défendrions volontiers, l’appétit de manger et de boire ne laisse pas d’émouvoir les parties, qui lui sont sujettes, ni plus ni moins que cet autre appétit : et nous abandonne de même, hors de propos, quand bon lui semble. Les outils qui servent à décharger le ventre, ont leurs propres dilatations et compressions, outre et contre notre avis, comme ceux-ci destinés à décharger les rognons. Et ce que pour autoriser la puissance de notre volonté, Saint Augustin allègue avoir vu quelqu’un, qui commandait à son derrière autant de pets qu’il en voulait : et que Vives enchérit d’un autre exemple de son temps, de pets organisés, suivant le ton des voix qu’on leur prononçait, ne suppose non plus pure l’obéissance de ce membre. Car en est-il ordinairement de plus indiscret et tumultuaire ? Joint que j’en connais un, si turbulent et revêche, qu’il y a quarante ans, qu’il tient son maître à péter d’une haleine et d’une obligation constante et irrémittente, et le mène ainsi à la mort. Et plût à Dieu, que je ne le susse que par les histoires, combien de fois notre ventre par le refus d’un seul pet, nous mène jusques aux portes d’une mort très angoisseuse : et que l’Empereur qui nous donna liberté de péter partout, nous en eût donné le pouvoir. Mais notre volonté, pour les droits de qui nous mettons en avant ce reproche, combien plus vraisemblablement la pouvons-nous marquer de rébellion et sédition, par son dérèglement et désobéissance ? Veut-elle toujours ce que nous voudrions qu’elle voulût ? Ne veut-elle pas souvent ce que nous lui prohibons de vouloir ; et à notre évident dommage ? se laisse-t-elle non plus mener aux conclusions de notre raison ? Enfin, je dirais pour monsieur ma partie que plaise à considérer, qu’en ce fait sa cause étant inséparablement conjointe à un consort, et indistinctement, on ne s’adresse pourtant qu’à lui, et par les arguments et charges qui ne peuvent appartenir à son dit consort. Car l’effet d’icelui est bien de convier inopportunément parfois, mais refuser, jamais : et de convier encore tacitement et quiètement. Partant se voit l’animosité et illégalité manifeste des accusateurs. Quoi qu’il en soit, protestant, que les Avocats et Juges ont beau quereller et sentencier : nature tirera cependant son train : Qui n’aurait fait que raison, quand elle aurait doué ce membre de quelque particulier privilège. Auteur du seul ouvrage immortel, des mortels. Ouvrage divin selon Socrates : et Amour désir d’immortalité, et Démon immortel lui-même. Tel à l’aventure par cet effet de l’imagination, laisse ici les écrouelles, que son compagnon reporte en Espaigne. Voilà pourquoi en telles choses l’on a accoutumé de demander une âme préparée. Pourquoi pratiquent les médecins avant main, la créance de leur patient, avec tant de fausses promesses de sa guérison : si ce n’est afin que l’effet de l’imagination supplée l’imposture de leur aposème ? Ils savent qu’un des maîtres de ce métier leur a laissé par écrit, qu’il s’est trouvé des hommes à qui la seule vue de la Médecine faisait l’opération : Et tout ce caprice m’est tombé présentement en main, sur le conte que me faisait un domestique apothicaire de feu mon père, homme simple et Souysse, nation peu vaine et mensongère : d’avoir connu longtemps un marchand à Toulouse maladif et sujet à la pierre, qui avait souvent besoin de clystères, et se les faisait diversement ordonner aux médecins, selon l’occurrence de son mal ; apportés qu’ils étaient, il n’y avait rien omis des formes accoutumées : souvent il tâtait s’ils étaient trop chauds : le voilà couché, renversé, et toutes les approches faites, sauf qu’il ne s’y faisait aucune injection. L’apothicaire retiré après cette cérémonie, le patient accommodé, comme s’il avait véritablement pris le clystère, il en sentait pareil effet à ceux qui les prennent. Et si le médecin n’en trouvait l’opération suffisante, il lui en redonnait deux ou trois autres, de même forme. Mon témoin jure, que pour épargner la dépense (car il les payait, comme s’il les eût reçus) la femme de ce malade ayant quelquefois essayé d’y faire seulement mettre de l’eau tiède, l’effet en découvrit la fourbe ; et pour avoir trouvé ceux-là inutiles, qu’il fallut revenir à la première façon. Une femme pensant avoir avalé une épingle avec son pain, criait et se tourmentait comme ayant une douleur insupportable au gosier, où elle pensait la sentir arrêtée : mais, parce qu’il n’y avait ni enflure ni altération par le dehors, un habile homme ayant jugé que ce n’était que fantaisie et opinion, prise de quelque morceau de pain qui l’avait piquée en passant, la fit vomir, et jeta à la dérobée dans ce qu’elle rendit, une épingle tortue. Cette femme cuidant l’avoir rendue, se sentit soudain déchargée de sa douleur. Je sais qu’un gentilhomme ayant traité chez lui une bonne compagnie, se vanta trois ou quatre jours après par manière de jeu (car il n’en était rien) de leur avoir fait manger un chat en pâte : de quoi une demoiselle de la troupe prit telle horreur, qu’en étant tombée en un grand dévoiement d’estomac et fièvre, il fut impossible de la sauver. Les bêtes mêmes se voient comme nous, sujettes à la force de l’imagination : témoin les chiens, qui se laissent mourir de deuil de la perte de leurs maîtres : nous les voyons aussi japper et trémousser en songe, hennir les chevaux et se débattre : Mais tout ceci se peut rapporter à l’étroite couture de l’esprit et du corps s’entrecommuniquant leurs fortunes. C’est autre chose ; que l’imagination agisse quelquefois, non contre son corps seulement, mais contre le corps d’autrui. Et tout ainsi qu’un corps rejette son mal à son voisin, comme il se voit en la peste, en la vérole, et au mal des yeux, qui se chargent de l’un à l’autre :

Dum spectant oculi læsos, læduntur et ipsi :

Multaque corporibus transitione nocent.

[En regardant des blessés, les yeux sont blessés eux aussi et bien des maux atteignent les corps par contagion.]

Pareillement l’imagination ébranlée avec véhémence, élance des traits, qui puissent offenser l’objet étranger. L’ancienneté a tenu de certaines femmes en Scythie, qu’animées et courroucées contre quelqu’un, elles le tuaient du seul regard. Les tortues, et les autruches couvent leurs œufs de la seule vue, signe qu’ils y ont quelque vertu éjaculatrice. Et quant aux sorciers, on les dit avoir des yeux offensifs et nuisants.

Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.

[Je ne sais quel mauvais œil envoûte mes tendres agneaux.]

Ce sont pour moi mauvais répondants que magiciens. Tant y a que nous voyons par expérience, les femmes envoyer aux corps des enfants, qu’elles portent au ventre, des marques de leurs fantaisies : témoin celle qui engendra le More. Et il fut présenté à Charles Roi de Bohême et Empereur, une fille d’auprès de Pise toute velue et hérissée, que sa mère disait avoir été ainsi conçue, à cause d’une image de Saint Jean Baptiste pendue en son lit. Des animaux il en est de même : témoin les brebis de Jacob, et les perdrix et lièvres, que la neige blanchit aux montagnes. On vit dernièrement chez moi un chat guettant un oiseau au haut d’un arbre, et s’étant fiché la vue ferme l’un contre l’autre, quelque espace de temps, l’oiseau s’être laissé choir comme mort entre les pattes du chat, ou enivré par sa propre imagination, ou attiré par quelque force attractive du chat. Ceux qui aiment la volerie ont ouï faire le conte du fauconnier, qui arrêtant obstinément sa vue contre un milan en l’air, gageait, de la seule force de sa vue le ramener contrebas : et le faisait, à ce qu’on dit. Car les Histoires que j’emprunte, je les renvoie sur la conscience de ceux de qui je les prends. Les discours sont à moi, et se tiennent par la preuve de la raison, non de l’expérience ; chacun y peut joindre ses exemples : et qui n’en a point, qu’il ne laisse pas de croire qu’il en est assez, vu le nombre et variété des accidents. Si je ne comme bien, qu’un autre comme pour moi. Aussi en l’étude que je traite, de nos mœurs et mouvements, les témoignages fabuleux, pourvu qu’ils soient possibles, y servent comme les vrais. Advenu ou non advenu, à Rome ou à Paris, à Jean ou à Pierre, c’est toujours un tour de l’humaine capacité : duquel je suis utilement avisé par ce récit. Je le vois, et en fais mon profit, également en ombre qu’en corps. Et aux diverses leçons, qu’ont souvent les histoires, je prends à me servir de celle qui est la plus rare et mémorable. Il y a des auteurs, desquels la fin c’est dire les événements. La mienne, si j’y savais advenir, serait dire sur ce qui peut advenir. Il est justement permis aux Écoles, de supposer des similitudes, quand ils n’en ont point. Je n’en fais pas ainsi pourtant, et surpasse de ce côté-là, en religion superstitieuse, toute foi historiale. Aux exemples que je tire céans, de ce que j’ai lu, ouï, fait, ou dit, je me suis défendu d’oser altérer jusques aux plus légères et inutiles circonstances, ma conscience ne falsifie pas un iota, mon inscience je ne sais. Sur ce propos, j’entre parfois en pensée, qu’il puisse assez bien convenir à un Théologien, à un Philosophe, et telles gens d’exquise et exacte conscience et prudence, d’écrire l’histoire. Comment peuvent-ils engager leur foi sur une foi populaire ? comment répondre des pensées de personnes inconnues ; et donner pour argent comptant leurs conjectures ? Des actions à divers membres, qui se passent en leur présence, ils refuseraient d’en rendre témoignage, assermentés par un juge. Et n’ont homme si familier, des intentions duquel ils entreprennent de pleinement répondre. Je tiens moins hasardeux d’écrire les choses passées, que présentes : d’autant que l’écrivain n’a à rendre compte que d’une vérité empruntée. Aucuns me convient d’écrire les affaires de mon temps : estimant que je les vois d’une vue moins blessée de passion, qu’un autre, et de plus près, pour l’accès que fortune m’a donné aux chefs de divers partis. Mais ils ne disent pas, que pour la gloire de Salluste je n’en prendrais pas la peine : ennemi juré d’obligation, d’assiduité, de constance : qu’il n’est rien si contraire à mon style, qu’une narration étendue. Je me recoupe si souvent, à faute d’haleine. Je n’ai ni composition ni explication, qui vaille. Ignorant au-delà d’un enfant, des phrases et vocables, qui servent aux choses plus communes. Pourtant ai-je pris à dire ce que je sais dire : accommodant la matière à ma force. Si j’en prenais qui me guidât, ma mesure pourrait faillir à la sienne. Que ma liberté, étant si libre, j’eusse publié des jugements, à mon gré même, et selon raison, illégitimes et punissables. Plutarche nous dirait volontiers de ce qu’il en a fait, que c’est l’ouvrage d’autrui, que ses exemples soient en tout et partout véritables : qu’ils soient utiles à la postérité, et présentés d’un lustre, qui nous éclaire à la vertu, que c’est son ouvrage. Il n’est pas dangereux, comme en une drogue médicinale, en un conte ancien, qu’il soit ainsi ou ainsi.

Chapitre XXI. Le profit de l’un est dommage de l’autre §

Demades Athénien condamna un homme de sa ville, qui faisait métier de vendre les choses nécessaires aux enterrements, sous titre de ce qu’il en demandait trop de profit, et que ce profit ne lui pouvait venir sans la mort de beaucoup de gens. Ce jugement semble être mal pris ; d’autant qu’il ne se fait aucun profit qu’au dommage d’autrui, et qu’à ce compte il faudrait condamner toute sorte de gain. Le marchand ne fait bien ses affaires, qu’à la débauche de la jeunesse : le laboureur à la cherté des blés : l’architecte à la ruine des maisons : les officiers de la justice aux procès et querelles des hommes : l’honneur même et pratique des Ministres de la religion se tire de notre mort et de nos vices. Nul médecin ne prend plaisir à la santé de ses amis mêmes, dit l’ancien Comique Grec, ni soldat à la paix de sa ville : ainsi du reste. Et qui pis est, que chacun se sonde au-dedans, il trouvera que nos souhaits intérieurs pour la plupart naissent et se nourrissent aux dépens d’autrui. Ce que considérant, il m’est venu en fantaisie, comme nature ne se dément point en cela de sa générale police : car les Physiciens tiennent, que la naissance, nourrissement, et augmentation de chaque chose, est l’altération et corruption d’une autre.

Nam quodcunque suis mutatum finibus exit,

Continuo hoc mors est illius, quod fuit ante.

[Car tout ce qui en changeant excède ses limites est aussitôt la mort de ce qui l’a précédé.]

Chapitre XXII. De la coutume et de ne changer aisément une loi reçue §

Celui me semble avoir très bien conçu la force de la coutume, qui premier forgea ce conte, qu’une femme de village ayant appris de caresser et porter entre ses bras un veau dès l’heure de sa naissance, et continuant toujours à ce faire, gagna cela par l’accoutumance, que tout grand bœuf qu’il était, elle le portait encore. Car c’est à la vérité une violente et traîtresse maîtresse d’école, que la coutume. Elle établit en nous, peu à peu, à la dérobée, le pied de son autorité : mais par ce doux et humble commencement, l’ayant rassis et planté avec l’aide du temps, elle nous découvre tantôt un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n’avons plus la liberté de hausser seulement les yeux. Nous lui voyons forcer tous les coups les règles de nature : Usus efficacissimus rerum omnium magister [L’usage est en toutes choses le plus efficace des maîtres]. J’en crois l’antre de Platon en sa république, et les médecins, qui quittent si souvent à son autorité les raisons de leur art : et ce Roi qui par son moyen rangea son estomac à se nourrir de poison : et la fille qu’Albert récite s’être accoutumée à vivre d’araignées : et en ce monde des Indes nouvelles on trouva des grands peuples, et en fort divers climats, qui en vivaient, en faisaient provision, et les appâtaient : comme aussi des sauterelles, fourmis, lézards, chauves-souris, et fut un crapaud vendu six écus en une nécessité de vivres : ils les cuisent et apprêtent à diverses sauces. Il en fut trouvé d’autres auxquels nos chairs et nos viandes étaient mortelles et venimeuses. Consuetudinis magna vis est. Pernoctant venatores in niue : in montibus uri se patiuntur. Pugiles, cæstibus contusi, ne ingemiscunt quidem. [Grande est la force de l’habitude. Les chasseurs passent la nuit dans la neige ; en montagne, ils supportent les brûlures du soleil. Les pugilistes meurtris par les cestes ne poussent pas une plainte.] Ces exemples étrangers ne sont pas étranges, si nous considérons ce que nous essayons ordinairement ; combien l’accoutumance hébète nos sens. Il ne nous faut pas aller chercher ce qu’on dit des voisins des cataractes du Nil : et ce que les Philosophes estiment de la musique céleste ; que les corps de ces cercles, étant solides, polis, et venant à se lécher et frotter l’un à l’autre en roulant, ne peuvent faillir de produire une merveilleuse harmonie : aux coupures et muances de laquelle se manient les contours et changements des caroles des astres. Mais qu’universellement les ouïes des créatures de çà-bas, endormies, comme celles des Ægyptiens, par la continuation de ce son, ne le peuvent apercevoir, pour grand qu’il soit. Les maréchaux, meuniers, armuriers, ne sauraient durer au bruit, qui les frappe, s’il les perçait comme à nous. Mon collet de fleurs sert à mon nez : mais après que je m’en suis vêtu trois jours de suite, il ne sert qu’aux nez assistants. Ceci est plus étrange, que, nonobstant les longs intervalles et intermissions, l’accoutumance puisse joindre et établir l’effet de son impression sur nos sens : comme essayent les voisins des clochers. Je loge chez moi en une tour, où à la diane et à la retraite une fort grosse cloche sonne tous les jours l’Avé Maria. Ce tintamarre étonne ma tour même : et aux premiers jours me semblant insupportable, en peu de temps m’apprivoise de manière que je l’ois sans offense, et souvent sans m’en éveiller. Platon tança un enfant, qui jouait aux noix. Il lui répondit : Tu me tances de peu de chose. L’accoutumance, répliqua Platon, n’est pas chose de peu. Je trouve que nos plus grands vices prennent leur pli de notre plus tendre enfance, et que notre principal gouvernement est entre les mains des nourrices. C’est passe-temps aux mères de voir un enfant tordre le col à un poulet, et s’ébattre à blesser un chien et un chat. Et tel père est si sot, de prendre à bon augure d’une âme martiale, quand il voit son fils gourmer injurieusement un paysan, ou un laquais, qui ne se défend point : et à gentillesse, quand il le voit affiner son compagnon par quelque malicieuse déloyauté, et tromperie. Ce sont pourtant les vraies semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahison. Elles se germent là, et s’élèvent après gaillardement, et profitent à force entre les mains de la coutume. Et est une très dangereuse institution, d’excuser ces vilaines inclinations, par la faiblesse de l’âge, et légèreté du sujet. Premièrement c’est nature qui parle ; de qui la voix est lors plus pure et plus naïve, qu’elle est plus grêle et plus neuve. Secondement, la laideur de la piperie ne dépend pas de la différence des écus aux épingles : elle dépend de soi. Je trouve bien plus juste de conclure ainsi : Pourquoi ne tromperait-il aux écus, puisqu’il trompe aux épingles ? que, comme ils font ; Ce n’est qu’aux épingles, il n’aurait garde de le faire aux écus. Il faut apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur propre contexture, et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu’ils les fuient non en leur action seulement, mais surtout en leur cœur : que la pensée même leur en soit odieuse, quelque masque qu’ils portent. Je sais bien, que pour m’être duit en ma puérilité, de marcher toujours mon grand et plain chemin, et avoir eu à contrecœur de mêler ni tricotterie ni finesse à mes jeux enfantins, (comme de vrai il faut noter, que les jeux des enfants ne sont pas jeux : et les faut juger en eux, comme leurs plus sérieuses actions) il n’est passe-temps si léger, où je n’apporte du dedans, et d’une propension naturelle, et sans étude, une extrême contradiction à tromper. Je manie les cartes pour les doubles, et tiens compte, comme pour les doubles doublons, lorsque le gagner et le perdre, contre ma femme et ma fille, m’est indifférent, comme lorsqu’il va de bon. En tout et partout, il y a assez de mes yeux à me tenir en office : il n’y en a point, qui me veillent de si près, ni que je respecte plus. Je viens de voir chez moi un petit homme natif de Nantes, né sans bras, qui a si bien façonné ses pieds, au service que lui devaient les mains, qu’ils en ont à la vérité à demi oublié leur office naturel. Au demeurant il les nomme ses mains, il tranche, il charge un pistolet et le lâche, il enfile son aiguille, il coud, il écrit, il tire le bonnet, il se peigne, il joue aux cartes et aux dés, et les remue avec autant de dextérité que saurait faire quelque autre : l’argent que lui ai donné, il l’a emporté en son pied, comme nous faisons en notre main. J’en vis un autre étant enfant, qui maniait une épée à deux mains, et une hallebarde, du pli du col à faute de mains, les jetait en l’air et les reprenait, lançait une dague, et faisait craqueter un fouet aussi bien que charretier de France. Mais on découvre bien mieux ses effets aux étranges impressions, qu’elle fait en nos âmes, où elle ne trouve pas tant de résistance. Que ne peut-elle en nos jugements et en nos créances ? y a-t-il opinion si bizarre (je laisse à part la grossière imposture des religions, de quoi tant de grandes nations, et tant de suffisants personnages se sont vus enivrés : Car cette partie étant hors de nos raisons humaines, il est plus excusable de s’y perdre, à qui n’y est extraordinairement éclairé par faveur divine) mais d’autres opinions y en a-t-il de si étranges, qu’elle n’ait planté et établi par lois ès régions que bon lui a semblé ? Et est très juste cette ancienne exclamation : Non pudet physicum, id est speculatorem venatoremque naturæ, ab animis consuetudine imbutis quærere testimonium veritatis ? [N’y a-t-il pas de honte pour un physicien, c’est-à-dire un épieur et un chasseur de la nature, de demander à des esprits tout imprégnés de la coutume de témoigner de la vérité ?] J’estime qu’il ne tombe en l’imagination humaine aucune fantaisie si forcenée qui ne rencontre l’exemple de quelque usage public, et par conséquent que notre raison n’étaye et ne fonde. Il est des peuples où on tourne le dos à celui qu’on salue, et ne regarde-t-on jamais celui qu’on veut honorer. Il en est où quand le Roi crache, la plus favorite des dames de sa Cour tend la main : et en autre nation les plus apparents qui sont autour de lui se baissent à terre, pour amasser en du linge son ordure. Dérobons ici la place d’un conte. Un gentilhomme Français se mouchait toujours de sa main (chose très ennemie de notre usage) défendant là-dessus son fait : et était fameux en bonnes rencontres : Il me demanda, quel privilège avait ce sale excrément, que nous allassions lui apprêtant un beau linge délicat à le recevoir ; et puis, qui plus est, à l’empaqueter et serrer soigneusement sur nous. Que cela devait faire plus de mal au cœur, que de le voir verser où que ce fût : comme nous faisons toutes nos autres ordures. Je trouvai, qu’il ne parlait pas du tout sans raison : et m’avait la coutume ôté l’apercevance de cette étrangeté, laquelle pourtant nous trouvons si hideuse, quand elle est récitée d’un autre pays. Les miracles sont, selon l’ignorance en quoi nous sommes de la nature, non selon l’être de la nature. L’assuéfaction endort la vue de notre jugement. Les Barbares ne nous sont de rien plus merveilleux que nous sommes à eux : ni avec plus d’occasion, comme chacun avouerait, si chacun savait, après s’être promené par ces lointains exemples, se coucher sur les propres, et les conférer sainement. La raison humaine est une teinture infuse environ de pareil poids à toutes nos opinions et mœurs, de quelque forme qu’elles soient : infinie en matière, infinie en diversité. Je m’en retourne. Il est des peuples, où sauf sa femme et ses enfants aucun ne parle au Roi que par sarbacane. En une même nation et les vierges montrent à découvert leurs parties honteuses, et les mariées les couvrent et cachent soigneusement. À quoi cette autre coutume qui est ailleurs a quelque relation : la chasteté n’y est en prix que pour le service du mariage : car les filles se peuvent abandonner à leur poste, et engrossées se faire avorter par médicaments propres, au vu d’un chacun. Et ailleurs si c’est un marchand qui se marie, tous les marchands conviés à la noce, couchent avec l’épousée avant lui : et plus il y en a, plus a-t-elle d’honneur et de recommandation de fermeté et de capacité : si un officier se marie, il en va de même ; de même si c’est un noble ; et ainsi des autres : sauf si c’est un laboureur ou quelqu’un du bas peuple : car lors c’est au Seigneur à faire : et si on ne laisse pas d’y recommander étroitement la loyauté, pendant le mariage. Il en est, où il se voit des bordeaux publics de mâles, voire et des mariages : où les femmes vont à la guerre quand et leurs maris, et ont rang, non au combat seulement, mais aussi au commandement. Où non seulement les bagues se portent au nez, aux lèvres, aux joues, et aux orteils des pieds : mais des verges d’or bien pesantes au travers des tétins et des fesses. Où en mangeant on s’essuie les doigts aux cuisses, et à la bourse des génitoires, et à la plante des pieds. Où les enfants ne sont pas héritiers, ce sont les frères et neveux : et ailleurs les neveux seulement : sauf en la succession du Prince. Où pour régler la communauté des biens, qui s’y observe, certains Magistrats souverains ont charge universelle de la culture des terres, et de la distribution des fruits, selon le besoin d’un chacun. Où l’on pleure la mort des enfants, et festoie-t-on celle des vieillards. Où ils couchent en des lits dix ou douze ensemble avec leurs femmes. Où les femmes qui perdent leurs maris par mort violente, se peuvent remarier, les autres non. Où l’on estime si mal de la condition des femmes, qu’on y tue les femelles qui y naissent, et achète-t-on des voisins, des femmes pour le besoin. Où les maris peuvent répudier sans alléguer aucune cause, les femmes non pour cause quelconque. Où les maris ont loi de les vendre, si elles sont stériles. Où ils font cuire le corps du trépassé, et puis piler, jusques à ce qu’il se forme comme en bouillie, laquelle ils mêlent à leur vin, et la boivent. Où la plus désirable sépulture est d’être mangé des chiens : ailleurs des oiseaux. Où l’on croit que les âmes heureuses vivent en toute liberté, en des champs plaisants, fournis de toutes commodités : et que ce sont elles qui font cet écho que nous oyons. Où ils combattent en l’eau, et tirent sûrement de leurs arcs en nageant. Où pour signe de sujétion il faut hausser les épaules, et baisser la tête : et déchausser ses souliers quand on entre au logis du Roi. Où les Eunuques qui ont les femmes religieuses en garde, ont encore le nez et lèvres à dire, pour ne pouvoir être aimés : et les prêtres se crèvent les yeux pour accointer les démons, et prendre les oracles. Où chacun fait un Dieu de ce qu’il lui plaît, le chasseur d’un Lion ou d’un Renard, le pêcheur de certain poisson : et des Idoles de chaque action ou passion humaine : le soleil, la lune, et la terre, sont les dieux principaux : la forme de jurer, c’est toucher la terre regardant le soleil : et y mange-t-on la chair et le poisson cru. Où le grand serment, c’est jurer le nom de quelque homme trépassé, qui a été en bonne réputation au pays, touchant de la main sa tombe. Où les étrennes que le Roi envoie aux Princes ses vassaux, tous les ans, c’est du feu, lequel apporté, tout le vieil feu est éteint : et de ce nouveau sont tenus les peuples voisins venir puiser chacun pour soi, sur peine de crime de lèse-majesté. Où, quand le Roi pour s’adonner du tout à la dévotion, se retire de sa charge (ce qui advient souvent) son premier successeur est obligé d’en faire autant : et passe le droit du Royaume au troisième successeur. Où l’on diversifie la forme de la police, selon que les affaires semblent le requérir : on dépose le Roi quand il semble bon : et lui substitue-t-on des anciens à prendre le gouvernail de l’État : et le laisse-t-on parfois aussi ès mains de la commune. Où hommes et femmes sont circoncis, et pareillement baptisés. Où le soldat, qui en un ou divers combats, est arrivé à présenter à son Roi sept têtes d’ennemis, est fait noble. Où l’on vit sous cette opinion si rare et insociable de la mortalité des âmes. Où les femmes s’accouchent sans plainte et sans effroi. Où les femmes en l’une et l’autre jambe portent des grèves de cuivre : et si un pou les mord, sont tenues par devoir de magnanimité de le remordre : et n’osent épouser, qu’elles n’aient offert à leur Roi, s’il le veut, leur pucelage. Où l’on salue mettant le doigt à terre : et puis le haussant vers le ciel. Où les hommes portent les charges sur la tête, les femmes sur les épaules : elles pissent debout, les hommes, accroupis. Où ils envoient de leur sang en signe d’amitié, et encensent comme les dieux, les hommes qu’ils veulent honorer. Où non seulement jusques au quatrième degré, mais en aucun plus éloigné, la parenté n’est soufferte aux mariages. Où les enfants sont quatre ans à nourrice, et souvent douze : et là même il est estimé mortel de donner à l’enfant à téter tout le premier jour. Où les pères ont la charge du châtiment des mâles, et les mères à part, des femelles : et est le châtiment de les fumer pendus par les pieds. Où on fait circoncire les femmes. Où l’on mange toute sorte d’herbes sans autre discrétion, que de refuser celles qui leur semblent avoir mauvaise senteur. Où tout est ouvert : et les maisons pour belles et riches qu’elles soient sans porte, sans fenêtre, sans coffre qui ferme : et sont les larrons doublement punis qu’ailleurs. Où ils tuent les poux avec les dents comme les Magots, et trouvent horrible de les voir escacher sous les ongles. Où l’on ne coupe en toute la vie ni poil ni ongle : ailleurs où l’on ne coupe que les ongles de la droite, celles de la gauche se nourrissent par gentillesse. Où ils nourrissent tout le poil du côté droit, tant qu’il peut croître : et tiennent ras le poil de l’autre côté. Et en voisines provinces, celle-ci nourrit le poil de devant, celle-là le poil de derrière : et rasent l’opposite. Où les pères prêtent leurs enfants, les maris leurs femmes, à jouir aux hôtes, en payant. Où on peut honnêtement faire des enfants à sa mère, les pères se mêler à leurs filles, et à leurs fils. Où aux assemblées des festins ils s’entreprêtent sans distinction de parenté les enfants les uns aux autres. Ici on vit de chair humaine : là c’est office de piété de tuer son père en certain âge : ailleurs les pères ordonnent des enfants encore au ventre des mères, ceux qu’ils veulent être nourris et conservés, et ceux qu’ils veulent être abandonnés et tués : ailleurs les vieux maris prêtent leurs femmes à la jeunesse pour s’en servir : et ailleurs elles sont communes sans péché : voire en tel pays portent pour marque d’honneur autant de belles houppes frangées au bord de leurs robes, qu’elles ont accointé de mâles. N’a pas fait la coutume encore une chose publique de femmes à part ? leur a-t-elle pas mis les armes à la main ? fait dresser des armées, et livrer des batailles ? Et ce que toute la philosophie ne peut planter en la tête des plus sages, ne l’apprend-elle pas de sa seule ordonnance au plus grossier vulgaire ? car nous savons des nations entières, où non seulement la mort était méprisée, mais festoyée : où les enfants de sept ans souffraient à être fouettés jusques à la mort, sans changer de visage : où la richesse était en tel mépris, que le plus chétif citoyen de la ville n’eût daigné baisser le bras pour amasser une bourse d’écus. Et savons des régions très fertiles en toutes façons de vivre, où toutefois les plus ordinaires mets et les plus savoureux, c’étaient du pain, du nasitort et de l’eau. Fit-elle pas encore ce miracle en Chio, qu’il s’y passa sept cents ans, sans mémoire que femme ni fille y eût fait faute à son honneur ? Et somme, à ma fantaisie, il n’est rien qu’elle ne fasse, ou qu’elle ne puisse : et avec raison l’appelle Pindarus, à ce qu’on m’a dit, la Reine et Emperière du monde. Celui qu’on rencontra battant son père, répondit, que c’était la coutume de sa maison : que son père avait ainsi battu son aïeul, son aïeul son bisaïeul : et montrant son fils : Celui-ci me battra quand il sera venu au terme de l’âge où je suis. Et le père que le fils tirassait et saboulait emmi la rue, lui commanda de s’arrêter à certain huis ; car lui, n’avait traîné son père que jusque-là : que c’était la borne des injurieux traitements héréditaires, que les enfants avaient en usage faire aux pères en leur famille. Par coutume, dit Aristote, aussi souvent que par maladie, des femmes s’arrachent le poil, rongent leurs ongles, mangent des charbons et de la terre : et plus par coutume que par nature les mâles se mêlent aux mâles. Les lois de la conscience, que nous disons naître de nature, naissent de la coutume : chacun ayant en vénération interne les opinions et mœurs approuvées et reçues autour de lui, ne s’en peut déprendre sans remords, ni s’y appliquer sans applaudissement. Quand ceux de Crète voulaient au temps passé maudire quelqu’un, ils priaient les dieux de l’engager en quelque mauvaise coutume. Mais le principal effet de sa puissance, c’est de nous saisir et empiéter de telle sorte, qu’à peine soit-il en nous, de nous ravoir de sa prise, et de rentrer en nous, pour discourir et raisonner de ses ordonnances. De vrai, parce que nous les humons avec le lait de notre naissance, et que le visage du monde se présente en cet état à notre première vue, il semble que nous soyons nés à la condition de suivre ce train. Et les communes imaginations, que nous trouvons en crédit autour de nous, et infuses en notre âme par la semence de nos pères, il semble que ce soient les générales et naturelles. Par où il advient, que ce qui est hors les gonds de la coutume, on le croit hors les gonds de la raison : Dieu sait combien déraisonnablement le plus souvent. Si comme nous, qui nous étudions, avons appris de faire, chacun qui oit une juste sentence, regardait incontinent par où elle lui appartient en son propre : chacun trouverait, que celle-ci n’est pas tant un bon mot comme un bon coup de fouet à la bêtise ordinaire de son jugement. Mais on reçoit les avis de la vérité et ses préceptes, comme adressés au peuple, non jamais à soi : et au lieu de les coucher sur ses mœurs, chacun les couche en sa mémoire, très sottement et très inutilement. Revenons à l’Empire de la coutume. Les peuples nourris à la liberté et à se commander eux-mêmes, estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre nature : Ceux qui sont duits à la monarchie en font de même. Et quelque facilité que leur prête fortune au changement, lors même qu’ils se sont avec grandes difficultés défaits de l’importunité d’un maître, ils courent à en replanter un nouveau avec pareilles difficultés, pour ne se pouvoir résoudre de prendre en haine la maîtrise. C’est par l’entremise de la coutume que chacun est content du lieu où nature l’a planté : et les sauvages d’Escosse n’ont que faire de la Touraine, ni les Scythes de la Thessalie. Darius demandait à quelques Grecs, pour combien ils voudraient prendre la coutume des Indes, de manger leurs pères trépassés (car c’était leur forme, estimant ne leur pouvoir donner plus favorable sépulture, que dans eux-mêmes) ils lui répondirent que pour chose du monde ils ne le feraient : mais s’étant aussi essayé de persuader aux Indiens de laisser leur façon, et prendre celle de Grèce, qui était de brûler les corps de leurs pères, il leur fit encore plus d’horreur. Chacun en fait ainsi, d’autant que l’usage nous dérobe le vrai visage des choses.

Nil adeo magnum, nec tam mirabile quicquam

Principio, quod non minuant mirarier omnes

Paulatim.

[Il n’est rien de si grand ni de si étonnant au début, dont peu à peu tous ne s’étonnent moins.]

Autrefois ayant à faire valoir quelqu’une de nos observations, et reçue avec résolue autorité bien loin autour de nous : et ne voulant point, comme il se fait, l’établir seulement par la force des lois et des exemples, mais quêtant toujours jusques à son origine, j’y trouvai le fondement si faible, qu’à peine que je ne m’en dégoûtasse, moi, qui avais à la confirmer en autrui. C’est cette recette, par laquelle Platon entreprend de chasser les dénaturées et prépostères amours de son temps : qu’il estime souveraine et principale : À savoir, que l’opinion publique les condamne : que les Poètes, que chacun en fasse de mauvais contes. Recette, par le moyen de laquelle, les plus belles filles n’attirent plus l’amour des pères, ni les frères plus excellents en beauté, l’amour des sœurs. Les fables mêmes de Thyestes, d’Œdipus, de Macareus, ayant, avec le plaisir de leur chant, infus cette utile créance, en la tendre cervelle des enfants. De vrai, la pudicité est une belle vertu, et de laquelle l’utilité est assez connue : mais de la traiter et faire valoir selon nature, il est autant malaisé, comme il est aisé de la faire valoir selon l’usage, les lois, et les préceptes. Les premières et universelles raisons sont de difficile perscrutation. Et les passent nos maîtres en écumant, ou en ne les osant pas seulement tâter, se jettent d’abordée dans la franchise de la coutume : là ils s’enflent, et triomphent à bon compte. Ceux qui ne se veulent laisser tirer hors cette originelle source, faillent encore plus : et s’obligent à des opinions sauvages, témoin Chrysippus : qui sema en tant de lieux de ses écrits, le peu de compte en quoi il tenait les conjonctions incestueuses, quelles qu’elles fussent. Qui voudra se défaire de ce violent préjudice de la coutume, il trouvera plusieurs choses reçues d’une résolution indubitable, qui n’ont appui qu’en la barbe chenue et rides de l’usage, qui les accompagne : mais ce masque arraché, rapportant les choses à la vérité et à la raison, il sentira son jugement, comme tout bouleversé, et remis pourtant en bien plus sûr état. Pour exemple, je lui demanderai lors, quelle chose peut être plus étrange, que de voir un peuple obligé à suivre des lois qu’il n’entendit oncques : attaché en tous ses affaires domestiques, mariages, donations, testaments, ventes, et achats, à des règles qu’il ne peut savoir, n’étant écrites ni publiées en sa langue, et desquelles par nécessité il lui faille acheter l’interprétation et l’usage. Non selon l’ingénieuse opinion d’Isocrates qui conseille à son Roi de rendre les trafiques et négociations de ses sujets libres, franches, et lucratives ; et leurs débats et querelles, onéreuses, chargées de pesants subsides : mais selon une opinion prodigieuse, de mettre en trafique, la raison même, et donner aux lois cours de marchandise. Je sais bon gré à la fortune, de quoi (comme disent nos historiens) ce fut un gentilhomme Gascon et de mon pays, qui le premier s’opposa à Charlemaigne, nous voulant donner les lois Latines et Impériales. Qu’est-il plus farouche que de voir une nation, où par légitime coutume la charge de juger se vende ; et les jugements soient payés à purs deniers comptants ; et où légitimement la justice soit refusée à qui n’a de quoi la payer : et ait cette marchandise si grand crédit, qu’il se fasse en une police un quatrième état, de gens maniant les procès, pour le joindre aux trois anciens, de l’Église, de la Noblesse, et du Peuple : lequel état ayant la charge des lois et souveraine autorité des biens et des vies, fasse un corps à part de celui de la Noblesse : d’où il advienne qu’il y ait doubles lois, celles de l’honneur, et celles de la justice, en plusieurs choses fort contraires : aussi rigoureusement condamnent celles-là un démenti souffert, comme celles-ci un démenti revanché : par le devoir des armes, celui-là soit dégradé d’honneur et de noblesse qui souffre une injure, et par le devoir civil, celui qui s’en venge encoure une peine capitale ? qui s’adresse aux lois pour avoir raison d’une offense faite à son honneur, il se déshonore : et qui ne s’y adresse, il en est puni et châtié par les lois : Et de ces deux pièces si diverses, se rapportant toutefois à un seul chef, ceux-là aient la paix, ceux-ci la guerre en charge : ceux-là aient le gain, ceux-ci l’honneur : ceux-là le savoir, ceux-ci la vertu : ceux-là la parole, ceux-ci l’action : ceux-là la justice, ceux-ci la vaillance : ceux-là la raison, ceux-ci la force : ceux-là la robe longue, ceux-ci la courte en partage. Quant aux choses indifférentes, comme vêtements, qui les voudra ramener à leur vraie fin, qui est le service et commodité du corps, d’où dépend leur grâce et bienséance originelle, pour les plus fantastiques à mon gré qui se puissent imaginer, je lui donnerai entre autres nos bonnets carrés : cette longue queue de velours plissé, qui pend aux têtes de nos femmes, avec son attirail bigarré : et ce vain modèle et inutile, d’un membre que nous ne pouvons seulement honnêtement nommer, duquel toutefois nous faisons montre et parade en public. Ces considérations ne détournent pourtant pas un homme d’entendement de suivre le style commun : Ains au rebours, il me semble que toutes façons écartées et particulières partent plutôt de folie, ou d’affectation ambitieuse, que de vraie raison : et que le sage doit au-dedans retirer son âme de la presse, et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses : mais quant au dehors, qu’il doit suivre entièrement les façons et formes reçues. La société publique n’a que faire de nos pensées : mais le demeurant comme nos actions, notre travail, nos fortunes et notre vie, il la faut prêter et abandonner à son service et aux opinions communes : comme ce bon et grand Socrates refusa de sauver sa vie par la désobéissance du magistrat, voire d’un magistrat très injuste et très inique. Car c’est la règle des règles, et générale loi des lois, que chacun observe celles du lieu où il est. Νόμοις ἕπεσθαι τοῖσιν ἐγχώροις καλόν. [Il est beau d’obéir aux lois de sa patrie.] En voici d’une autre cuvée. Il y a grand doute, s’il se peut trouver si évident profit au changement d’une loi reçue telle qu’elle soit, qu’il y a de mal à la remuer : d’autant qu’une police, c’est comme un bâtiment de diverses pièces jointes ensemble d’une telle liaison, qu’il est impossible d’en ébranler une que tout le corps ne s’en sente. Le législateur des Thuriens ordonna, que quiconque voudrait ou abolir une des vieilles lois, ou en établir une nouvelle, se présenterait au peuple la corde au col : afin que si la nouveauté n’était approuvée d’un chacun, il fût incontinent étranglé. Et celui de Lacédémone employa sa vie pour tirer de ses citoyens une promesse assurée, de n’enfreindre aucune de ses ordonnances. L’Éphore qui coupa si rudement les deux cordes que Phrinys avait ajouté à la musique, ne s’esmaie pas, si elle en vaut mieux, ou si les accords en sont mieux remplis : il lui suffit pour les condamner, que ce soit une altération de la vieille façon. C’est ce que signifiait cette épée rouillée de la justice de Marseille. Je suis dégoûté de la nouveauté, quelque visage qu’elle porte ; et ai raison, car j’en ai vu des effets très dommageables. Celle qui nous presse depuis tant d’ans, elle n’a pas tout exploité : mais on peut dire avec apparence, que par accident, elle a tout produit et engendré ; voire et les maux et ruines, qui se font depuis sans elle, et contre elle : c’est à elle à s’en prendre au nez,

Heu patior telis vulnera facta meis /

[Hélas ! je souffre des blessures faites par mes propres traits !]

Ceux qui donnent le branle à un état, sont volontiers les premiers absorbés en sa ruine. Le fruit du trouble ne demeure guère à celui qui l’a ému ; il bat et brouille l’eau pour d’autres pêcheurs. La liaison et contexture de cette monarchie et ce grand bâtiment, ayant été démis et dissous, notamment sur ses vieux ans par elle, donne tant qu’on veut d’ouverture et d’entrée à pareilles injures. La majesté Royale s’avale plus difficilement du sommet au milieu, qu’elle ne se précipite du milieu à fond. Mais si les inventeurs sont plus dommageables, les imitateurs sont plus vicieux, de se jeter en des exemples, desquels ils ont senti et puni l’horreur et le mal. Et s’il y a quelque degré d’honneur, même au mal faire, ceux-ci doivent aux autres, la gloire de l’invention, et le courage du premier effort. Toutes sortes de nouvelle débauche puisent heureusement en cette première et féconde source, les images et patrons à troubler notre police. On lit en nos lois mêmes, faites pour le remède de ce premier mal, l’apprentissage et l’excuse de toutes sortes de mauvaises entreprises : Et nous advient ce que Thucydides dit des guerres civiles de son temps, qu’en faveur des vices publics, on les baptisait de mots nouveaux plus doux pour leur excuse, abâtardissant et amollissant leurs vrais titres. C’est pourtant, pour réformer nos consciences et nos créances, honesta oratio est [le prétexte est honnête]. Mais le meilleur prétexte de nouveauté est très dangereux.

Adeo nihil motum ex antiquo probabile est.

[Tant on ne saurait approuver le moindre changement à l’usage antique.]

Si me semble-t-il, à le dire franchement, qu’il y a grand amour de soi et présomption, d’estimer ses opinions jusque là, que pour les établir, il faille renverser une paix publique, et introduire tant de maux inévitables, et une si horrible corruption de mœurs que les guerres civiles apportent, et les mutations d’état, en chose de tel poids, et les introduire en son pays propre. Est-ce pas mal ménagé d’avancer tant de vices certains et connus, pour combattre des erreurs contestées et débattables ? Est-il quelque pire espèce de vices, que ceux qui choquent la propre conscience et naturelle connaissance ? Le Sénat osa donner en payement cette défaite, sur le différend d’entre lui et le peuple, pour le ministère de leur religion : Ad deos, id magis quant ad se pertinere, ipsos visuros, ne sacra sua polluantur [Que c’était l’affaire des dieux plus que la sienne, qu’ils empêcheraient eux-mêmes la profanation de leur culte] : conformément à ce que répondit l’oracle à ceux de Delphes, en la guerre Médoise, craignant l’invasion des Perses. Ils demandèrent au Dieu, ce qu’ils avaient à faire des trésors sacrés de son temple, ou les cacher ; ou les emporter : Il leur répondit, qu’ils ne bougeassent rien, qu’ils se souciassent d’eux : qu’il était suffisant pour pourvoir à ce qui lui était propre. La religion Chrétienne a toutes les marques d’extrême justice et utilité : mais nulle plus apparente, que l’exacte recommandation de l’obéissance du Magistrat, et manutention des polices. Quel merveilleux exemple nous en a laissé la sapience divine, qui pour établir le salut du genre humain, et conduire cette sienne glorieuse victoire contre la mort et le péché, ne l’a voulu faire qu’à la merci de notre ordre politique : et a soumis son progrès et la conduite d’un si haut effet et si salutaire, à l’aveuglement et injustice de nos observations et usances : y laissant courir le sang innocent de tant d’élus ses favoris, et souffrant une longue perte d’années à mûrir ce fruit inestimable ? Il y a grand à dire entre la cause de celui qui suit les formes et les lois de son pays, et celui qui entreprend de les régenter et changer. Celui-là allègue pour son excuse, la simplicité, l’obéissance et l’exemple : quoi qu’il fasse ce ne peut être malice, c’est pour le plus malheur. Quis est enim, quem non moueat clarissimis monimentis testata consignataque antiquitas ? [Qui en effet ne serait ému par une ancienneté attestée et certifiée par les plus éclatants témoignages ?] Outre ce que dit Isocrates, que la défectuosité, a plus de part à la modération, que n’a l’excès. L’autre est en bien plus rude parti. Car qui se mêle de choisir et de changer, usurpe l’autorité de juger : et se doit faire fort, de voir la faute de ce qu’il chasse, et le bien de ce qu’il introduit. Cette si vulgaire considération, m’a fermi en mon siège : et tenu ma jeunesse même, plus téméraire, en bride : de ne charger mes épaules d’un si lourd faix, que de me rendre répondant d’une science de telle importance. Et oser en celle-ci, ce qu’en sain jugement, je ne pourrais oser en la plus facile de celles auxquelles on m’avait instruit, et auxquelles la témérité de juger est de nul préjudice. Me semblant très inique, de vouloir soumettre les constitutions et observances publiques et immobiles, à l’instabilité d’une privée fantaisie (la raison privée n’a qu’une juridiction privée) et entreprendre sur les lois divines, ce que nulle police ne supporterait aux civiles. Auxquelles, encore que l’humaine raison ait beaucoup plus de commerce, si sont-elles souverainement juges de leurs juges : et l’extrême suffisance, sert à expliquer et étendre l’usage, qui en est reçu, non à le détourner et innover. Si quelquefois la providence divine a passé pardessus les règles, auxquelles elle nous a nécessairement astreints : ce n’est pas pour nous en dispenser. Ce sont coups de sa main divine : qu’il nous faut, non pas imiter, mais admirer : et exemples extraordinaires, marqués d’un exprès et particulier aveu : du genre des miracles, qu’elle nous offre, pour témoignage de sa toute-puissance, au-dessus de nos ordres et de nos forces : qu’il est folie et impiété d’essayer à représenter : et que nous ne devons pas suivre, mais contempler avec étonnement. Actes de son personnage, non pas du nôtre. Cotta proteste bien opportunément : Quum de religione agitur, T. Coruncanum, P. Scipionem, P. Scæuolam, pontifices maximos, non Zenonem, aut Cleanthem, aut Chrysippum, sequor [Quand il s’agit de religion, je suis T. Coruncanus, P. Scipion, P. Scævola, les grands pontifes, non Zénon, Cléanthe ou Chrysippe]. Dieu le sache en notre présente querelle, où il y a cent articles à ôter et remettre, grands et profonds articles, combien ils sont qui se puissent vanter d’avoir exactement reconnu les raisons et fondements de l’un et l’autre parti. C’est un nombre, si c’est nombre, qui n’aurait pas grand moyen de nous troubler. Mais toute cette autre presse où va-t-elle ? sous quelle enseigne se jette-t-elle à quartier ? Il advient de la leur, comme des autres médecines faibles et mal appliquées : les humeurs qu’elle voulait purger en nous, elle les a échauffées, exaspérées et aigries par le conflit, et si nous est demeurée dans les corps. Elle n’a su nous purger par sa faiblesse, et nous a cependant affaiblis : en manière que nous ne la pouvons vider non plus, et ne recevons de son opération que des douleurs longues et intestines. Si est-ce que la fortune réservant toujours son autorité au-dessus de nos discours, nous présente aucune fois la nécessité si urgente, qu’il est besoin que les lois lui fassent quelque place : Et quand on résiste à l’accroissance d’une innovation qui vient par violence à s’introduire, de se tenir en tout et partout en bride et en règle contre ceux qui ont la clef des champs, auxquels tout cela est loisible qui peut avancer leur dessein, qui n’ont ni loi ni ordre que de suivre leur avantage, c’est une dangereuse obligation et inéqualité.

Aditum nocendi perfido præstat fides.

[La bonne foi fournit au perfide un moyen de nuire.]

D’autant que la discipline ordinaire d’un état qui est en sa santé, ne pourvoit pas à ces accidents extraordinaires : elle présuppose un corps qui se tient en ses principaux membres et offices, et un commun consentement à son observation et obéissance. L’aller légitime, est un aller froid, pesant et contraint : et n’est pas pour tenir bon, à un aller licencieux et effréné. On sait qu’il est encore reproché à ces deux grands personnages, Octavius et Caton, aux guerres civiles, l’un de Sylla, l’autre de Cæsar, d’avoir plutôt laissé encourir toutes extrémités à leur patrie, que de la secourir aux dépens de ses lois, et que de rien remuer. Car à la vérité en ces dernières nécessités, où il n’y a plus que tenir, il serait à l’aventure plus sagement fait, de baisser la tête et prêter un peu au coup, que s’aheurtant outre la possibilité à ne rien relâcher, donner occasion à la violence de fouler tout aux pieds : et vaudrait mieux faire vouloir aux lois ce qu’elles peuvent, puisqu’elles ne peuvent ce qu’elles veulent. Ainsi fit celui qui ordonna qu’elles dormissent vingt et quatre heures : Et celui qui remua pour cette fois un jour du calendrier : Et cet autre qui du mois de Juin fit le second Mai. Les Lacédémoniens mêmes, tant religieux observateurs des ordonnances de leur pays, étant pressés de leur loi, qui défendait d’élire par deux fois Amiral un même personnage, et de l’autre part leurs affaires requérant de toute nécessité, que Lysander prît derechef cette charge, ils firent bien un Aracus Amiral, mais Lysander surintendant de la marine. Et de même subtilité, un de leurs Ambassadeurs étant envoyé vers les Athéniens, pour obtenir le changement de quelque ordonnance, et Pericles lui alléguant qu’il était défendu d’ôter le tableau, où une loi était une fois posée, lui conseilla de le tourner seulement, d’autant que cela n’était pas défendu. C’est ce de quoi Plutarque loue Philopoemen, qu’étant né pour commander, il savait non seulement commander selon les lois, mais aux lois mêmes, quand la nécessité publique le requérait.

Chapitre XXIII. Divers événements de même conseil §

Jaques Amiot, grand Aumônier de France, me récita un jour cette histoire à l’honneur d’un Prince des nôtres (et nôtre était-il à très bonnes enseignes encore que son origine fût étrangère) que durant nos premiers troubles au siège de Rouan, ce Prince ayant été averti par la Reine mère du Roi d’une entreprise qu’on faisait sur sa vie, et instruit particulièrement par ses lettres, de celui qui la devait conduire à chef, qui était un gentilhomme Angevin ou Manceau, fréquentant lors ordinairement pour cet effet, la maison de ce Prince : il ne communiqua à personne cet avertissement : mais, se promenant lendemain au mont sainte Catherine, d’où se faisait notre batterie à Rouan (car c’était au temps que nous la tenions assiégée) ayant à ses côtés ledit seigneur grand Aumônier et un autre Évêque, il aperçut ce gentilhomme, qui lui avait été remarqué, et le fit appeler. Comme il fut en sa présence, il lui dit ainsi, le voyant déjà pâlir et frémir des alarmes de sa conscience : Monsieur de tel lieu, vous vous doutez bien de ce que je vous veux, et votre visage le montre. Vous n’avez rien à me cacher : car je suis instruit de votre affaire si avant, que vous ne feriez qu’empirer votre marché, d’essayer à le couvrir. Vous savez bien telle chose et telle (qui étaient les tenants et aboutissants des plus secrètes pièces de cette menée) ne faillez sur votre vie à me confesser la vérité de tout ce dessein. Quand ce pauvre homme se trouva pris et convaincu (car le tout avait été découvert à la Reine par l’un des complices) il n’eut qu’à joindre les mains et requérir la grâce et miséricorde de ce Prince ; aux pieds duquel il se voulut jeter, mais il l’en garda, suivant ainsi son propos : Venez çà, vous ai-je autrefois fait déplaisir ? ai-je offensé quelqu’un des vôtres par haine particulière ? Il n’y a pas trois semaines que je vous connais, quelle raison vous a pu mouvoir à entreprendre ma mort ? Le gentilhomme répondit à cela d’une voix tremblante, que ce n’était aucune occasion particulière qu’il en eût, mais l’intérêt de la cause générale de son parti, et qu’aucuns lui avaient persuadé que ce serait une exécution pleine de piété, d’extirper en quelque manière que ce fût, un si puissant ennemi de leur religion. Or (suivit ce Prince) je vous veux montrer, combien la religion que je tiens est plus douce, que celle de quoi vous faites profession. La vôtre vous a conseillé de me tuer sans m’ouïr, n’ayant reçu de moi aucune offense ; et la mienne me commande que je vous pardonne, tout convaincu que vous êtes de m’avoir voulu tuer sans raison. Allez-vous-en, retirez-vous, que je ne vous voie plus ici : et si vous êtes sage, prenez dorénavant en vos entreprises des conseillers plus gens de bien que ceux-là. L’Empereur Auguste étant en la Gaule, reçut certain avertissement d’une conjuration que lui brassait L. Cinna, il délibéra de s’en venger ; et manda pour cet effet au lendemain le conseil de ses amis : mais la nuit d’entre-deux il la passa avec grande inquiétude, considérant qu’il avait à faire mourir un jeune homme de bonne maison, et neveu du grand Pompeius : et produisait en se plaignant plusieurs divers discours. Quoi donc, faisait-il, sera-t-il dit que je demeurerai en crainte et en alarme, et que je laisserai mon meurtrier se promener cependant à son aise ? S’en ira-t-il quitte, ayant assailli ma tête, que j’ai sauvée de tant de guerres civiles, de tant de batailles, par mer et par terre ? et après avoir établi la paix universelle du monde, sera-t-il absous, ayant délibéré non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier ? Car la conjuration était faite de le tuer, comme il ferait quelque sacrifice. Après cela, s’étant tenu coi quelque espace de temps, il recommençait d’une voix plus forte, et s’en prenait à soi-même : Pourquoi vis-tu, s’il importe à tant de gens que tu meures ? n’y aura-t-il point de fin à tes vengeances et à tes cruautés ? Ta vie vaut-elle que tant de dommage se fasse pour la conserver ? Livia sa femme le sentant en ces angoisses : Et les conseils des femmes y seront-ils reçus, lui dit-elle ? Fais ce que font les médecins, quand les recettes accoutumées ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par sévérité tu n’as jusques à cette heure rien profité : Lepidus a suivi Savidienus, Murena Lepidus, Cæpio Murena, Egnatius Cæpio. Commence à expérimenter comment te succéderont la douceur et la clémence. Cinna est convaincu, pardonne-lui ; de te nuire désormais, il ne pourra, et profitera à ta gloire. Auguste fut bien aise d’avoir trouvé un avocat de son humeur, et, ayant remercié sa femme et contremandé ses amis, qu’il avait assignés au Conseil, commanda qu’on fît venir à lui Cinna tout seul : Et ayant fait sortir tout le monde de sa chambre, et fait donner un siège à Cinna, il lui parla en cette manière : En premier lieu je te demande Cinna, paisible audience : n’interromps pas mon parler, je te donnerai temps et loisir d’y répondre. Tu sais Cinna que t’ayant pris au camp de mes ennemis, non seulement t’étant fait mon ennemi, mais étant né tel, je te sauvai ; je te mis entre mains tous tes biens, et t’ai enfin rendu si accommodé et si aisé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu : l’office du sacerdoce que tu me demandas, je te l’octroyai, l’ayant refusé à d’autres, desquels les pères avaient toujours combattu avec moi : t’ayant si fort obligé, tu as entrepris de me tuer. À quoi Cinna s’étant écrié qu’il était bien éloigné d’une si méchante pensée : Tu ne me tiens pas Cinna ce que tu m’avais promis, suivit Auguste : tu m’avais assuré que je ne serais pas interrompu : oui, tu as entrepris de me tuer, en tel lieu, tel jour, en telle compagnie, et de telle façon : et le voyant transi de ces nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience : Pourquoi, ajouta-t-il, le fais-tu ? Est-ce pour être Empereur ? Vraiment il va bien mal à la chose publique, s’il n’y a que moi, qui t’empêche d’arriver à l’Empire. Tu ne peux pas seulement défendre ta maison, et perdis dernièrement un procès par la faveur d’un simple libertin. Quoi ? n’as-tu moyen ni pouvoir en autre chose qu’à entreprendre Cæsar ? Je le quitte, s’il n’y a que moi qui empêche tes espérances. Penses-tu, que Paulus, que Fabius, que les Cosséens et Serviliens te souffrent ? et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honorent leur noblesse ? Après plusieurs autres propos (car il parla à lui plus de deux heures entières) Or va, lui dit-il, je te donne, Cinna, la vie à traître et à parricide, que je te donnai autrefois à ennemi : que l’amitié commence de ce jourd’hui entre nous : essayons qui de nous deux de meilleure foi, moi t’aie donné ta vie, ou tu l’aies reçue. Et se départit d’avec lui en cette manière. Quelque temps après il lui donna le consulat, se plaignant de quoi il ne le lui avait osé demander. Il l’eut depuis pour fort ami, et fut seul fait par lui héritier de ses biens. Or depuis cet accident, qui advint à Auguste au quarantième an de son âge, il n’y eut jamais de conjuration ni d’entreprise contre lui, et reçut une juste récompense de cette sienne clémence. Mais il n’en advint pas de même au nôtre : car sa douceur ne le sut garantir, qu’il ne chût depuis aux lacs de pareille trahison. Tant c’est chose vaine et frivole que l’humaine prudence : et au travers de tous nos projets, de nos conseils et précautions, la fortune maintient toujours la possession des événements. Nous appelons les médecins heureux, quand ils arrivent à quelque bonne fin : comme s’il n’y avait que leur art, qui ne se pût maintenir d’elle-même, et qui eût les fondements trop frêles, pour s’appuyer de sa propre force : et comme s’il n’y avait qu’elle, qui ait besoin que la fortune prête la main à ses opérations. Je crois d’elle tout le pis ou le mieux qu’on voudra : car nous n’avons, Dieu merci, nul commerce ensemble. Je suis au rebours des autres : car je la méprise bien toujours, mais quand je suis malade, au lieu d’entrer en composition, je commence encore à la haïr et à la craindre : et réponds à ceux qui me pressent de prendre médecine, qu’ils attendent au moins que je sois rendu à mes forces et à ma santé, pour avoir plus de moyen de soutenir l’effort et le hasard de leur breuvage. Je laisse faire nature, et présuppose qu’elle se soit pourvue de dents et de griffes, pour se défendre des assauts qui lui viennent, et pour maintenir cette contexture, de quoi elle fuit la dissolution. Je crains au lieu de l’aller secourir, ainsi comme elle est aux prises bien étroites et bien jointes avec la maladie, qu’on secoure son adversaire au lieu d’elle, et qu’on la recharge de nouveaux affaires. Or je dis que non en la médecine seulement, mais en plusieurs arts plus certaines, la fortune y a bonne part. Les saillies poétiques, qui emportent leur auteur, et le ravissent hors de soi, pourquoi ne les attribuerons-nous à son bon heur, puisqu’il confesse lui-même qu’elles surpassent sa suffisance et ses forces, et les reconnaît venir d’ailleurs que de soi, et ne les avoir aucunement en sa puissance : non plus que les orateurs ne disent avoir en la leur ces mouvements et agitations extraordinaires, qui les poussent au-delà de leur dessein ? Il en est de même en la peinture, qu’il échappe parfois des traits de la main du peintre surpassant sa conception et sa science, qui le tirent lui-même en admiration, et qui l’étonnent. Mais la fortune montre bien encore plus évidemment, la part qu’elle a en tous ces ouvrages, par les grâces et beautés qui s’y trouvent, non seulement sans l’intention, mais sans la connaissance même de l’ouvrier. Un suffisant lecteur découvre souvent ès écrits d’autrui, des perfections autres que celles que l’auteur y a mises et aperçues, et y prête des sens et des visages plus riches. Quant aux entreprises militaires, chacun voit comment la fortune y a bonne part : En nos conseils mêmes et en nos délibérations, il faut certes qu’il y ait du sort et du bonheur mêlé parmi : car tout ce que notre sagesse peut, ce n’est pas grand-chose : Plus elle est aiguë et vive, plus elle trouve en soi de faiblesse, et se défie d’autant plus d’elle-même. Je suis de l’avis de Sylla : et quand je me prends garde de près aux plus glorieux exploits de la guerre, je vois, ce me semble, que ceux qui les conduisent, n’y emploient la délibération et le conseil, que par acquit ; et que la meilleure part de l’entreprise, ils l’abandonnent à la fortune ; et sur la fiance qu’ils ont à son secours, passent à tous les coups au-delà des bornes de tout discours. Il survient des allégresses fortuites, et des fureurs étrangères parmi leurs délibérations, qui les poussent le plus souvent à prendre le parti le moins fondé en apparence, et qui grossissent leur courage au-dessus de la raison. D’où il est advenu à plusieurs grands Capitaines anciens, pour donner crédit à ces conseils téméraires, d’alléguer à leurs gens, qu’ils y étaient conviés par quelque inspiration, par quelque signe et pronostic. Voilà pourquoi en cette incertitude et perplexité, que nous apporte l’impuissance de voir et choisir ce qui est le plus commode, pour les difficultés que les divers accidents et circonstances de chaque chose tirent : le plus sûr, quand autre considération ne nous y convierait, est à mon avis de se rejeter au parti, où il y a plus d’honnêteté et de justice : et puisqu’on est en doute du plus court chemin, tenir toujours le droit. Comme en ces deux exemples, que je viens de proposer, il n’y a point de doute, qu’il ne fût plus beau et plus généreux à celui qui avait reçu l’offense, de la pardonner, que s’il eût fait autrement. S’il en est mésadvenu au premier, il ne s’en faut pas prendre à ce sien bon dessein : et ne sait-on, quand il eût pris le parti contraire, s’il eût échappé la fin, à laquelle son destin l’appelait ; et si eût perdu la gloire d’une telle humanité. Il se voit dans les histoires, force gens, en cette crainte ; d’où la plupart ont suivi le chemin de courir au-devant des conjurations, qu’on faisait contre eux, par vengeance et par supplices : mais j’en vois fort peu auxquels ce remède ait servi ; témoin tant d’Empereurs Romains. Celui qui se trouve en ce danger, ne doit pas beaucoup espérer ni de sa force, ni de sa vigilance. Car combien est-il malaisé de se garantir d’un ennemi, qui est couvert du visage du plus officieux ami que nous ayons ? et de connaître les volontés et pensements intérieurs de ceux qui nous assistent ? Il a beau employer des nations étrangères pour sa garde, et être toujours ceint d’une haie d’hommes armés : Quiconque aura sa vie à mépris, se rendra toujours maître de celle d’autrui. Et puis ce continuel soupçon, qui met le Prince en doute de tout le monde, lui doit servir d’un merveilleux tourment. Pourtant Dion étant averti que Callipus épiait les moyens de le faire mourir, n’eut jamais le cœur d’en informer, disant qu’il aimait mieux mourir que vivre en cette misère, d’avoir à se garder non de ses ennemis seulement, mais aussi de ses amis. Ce qu’Alexandre représenta bien plus vivement par effet, et plus roidement, quand ayant eu avis par une lettre de Parmenion, que Philippus son plus cher médecin était corrompu par l’argent de Darius pour l’empoisonner ; en même temps qu’il donnait à lire sa lettre à Philippus, il avala le breuvage qu’il lui avait présenté. Fût-ce pas exprimer cette résolution, que si ses amis le voulaient tuer, il consentait qu’ils le pussent faire ? Ce Prince est le souverain patron des actes hasardeux : mais je ne sais s’il y a trait en sa vie, qui ait plus de fermeté que celui-ci, ni une beauté illustre par tant de visages. Ceux qui prêchent aux princes la défiance si attentive, sous couleur de leur prêcher leur sûreté, leur prêchent leur ruine et leur honte. Rien de noble ne se fait sans hasard. J’en sais un de courage très martial de sa complexion et entreprenant, de qui tous les jours on corrompt la bonne fortune par telles persuasions : Qu’il se resserre entre les siens, qu’il n’entende à aucune réconciliation de ses anciens ennemis, se tienne à part, et ne se commette entre mains plus fortes, quelque promesse qu’on lui fasse, quelque utilité qu’il y voie. J’en sais un autre, qui a inespérément avancé sa fortune, pour avoir pris conseil tout contraire. La hardiesse de quoi ils cherchent si avidement la gloire, se représente, quand il est besoin, aussi magnifiquement en pourpoint qu’en armes : en un cabinet, qu’en un camp : le bras pendant, que le bras levé. La prudence si tendre et circonspecte, est mortelle ennemie de hautes exécutions. Scipion sut, pour pratiquer la volonté de Syphax, quittant son armée, et abandonnant l’Espaigne, douteuse encore sous sa nouvelle conquête, passer en Afrique, dans deux simples vaisseaux, pour se commettre en terre ennemie, à la puissance d’un Roi barbare, à une foi inconnue, sans obligation, sans otage, sous la seule sûreté de la grandeur de son propre courage, de son bon heur, et de la promesse de ses hautes espérances. Habita fides ipsam plerumque fidem obligat. [La confiance témoignée s’attache le plus souvent une confiance réciproque.] À une vie ambitieuse et fameuse, il faut au rebours, prêter peu, et porter la bride courte aux soupçons : La crainte et la défiance attirent l’offense et la convient. Le plus défiant de nos Rois établit ses affaires, principalement pour avoir volontairement abandonné et commis sa vie, et sa liberté, entre les mains de ses ennemis : montrant avoir entière fiance d’eux, afin qu’ils la prissent de lui. À ses légions mutinées et armées contre lui, Cæsar opposait seulement l’autorité de son visage, et la fierté de ses paroles ; et se fiait tant à soi et à sa fortune, qu’il ne craignait point de l’abandonner et commettre à une armée séditieuse et rebelle.

stetit aggere fulti

Cæspitis, intrepidus vultu, meruitque timeri

Nil metuens.

[Il se tint sur un tertre de gazon amoncelé, le visage intrépide, et mérita d’être craint, ne craignant rien.]

Mais il est bien vrai, que cette forte assurance ne se peut représenter bien entière, et naïve, que par ceux auxquels l’imagination de la mort, et du pis qui peut advenir après tout, ne donne point d’effroi : car de la présenter tremblante encore, douteuse et incertaine, pour le service d’une importante réconciliation, ce n’est rien faire qui vaille. C’est un excellent moyen de gagner le cœur et volonté d’autrui, de s’y aller soumettre et fier, pourvu que ce soit librement, et sans contrainte d’aucune nécessité, et que ce soit en condition, qu’on y porte une fiance pure et nette ; le front au moins déchargé de tout scrupule Je vis en mon enfance, un Gentilhomme commandant à une grande ville, empressé à l’émotion d’un peuple furieux : Pour éteindre ce commencement du trouble, il prit parti de sortir d’un lieu très assuré où il était, et se rendre à cette tourbe mutine : d’où mal lui prit, et y fut misérablement tué. Mais il ne me semble pas que sa faute fut tant d’être sorti, ainsi qu’ordinairement on le reproche à sa mémoire, comme ce fut d’avoir pris une voie de soumission et de mollesse : et d’avoir voulu endormir cette rage, plutôt en suivant qu’en guidant, et en requérant plutôt qu’en remontrant : et estime qu’une gracieuse sévérité, avec un commandement militaire, plein de sécurité, et de confiance, convenable à son rang, et à la dignité de sa charge, lui eût mieux succédé, au moins avec plus d’honneur, et de bienséance. Il n’est rien moins espérable de ce monstre ainsi agité, que l’humanité et la douceur ; il recevra bien plutôt la révérence et la crainte. Je lui reprocherais aussi, qu’ayant pris une résolution plutôt brave à mon gré, que téméraire, de se jeter faible et en pourpoint, emmi cette mer tempétueuse d’hommes insensés, il la devait avaler toute, et n’abandonner ce personnage. Là où il lui advint après avoir reconnu le danger de près, de saigner du nez : et d’altérer encore depuis cette contenance démise et flatteuse, qu’il avait entreprise, en une contenance effrayée : chargeant sa voix et ses yeux d’étonnement et de pénitence : cherchant à conniller et à se dérober, il les enflamma et appela sur soi. On délibérait de faire une montre générale de diverses troupes en armes, (c’est le lieu des vengeances secrètes ; et n’est point où en plus grande sûreté on les puisse exercer) il y avait publiques et notoires apparences, qu’il n’y faisait pas fort bon pour aucuns, auxquels touchait la principale et nécessaire charge de les reconnaître. Il s’y proposa divers conseils, comme en chose difficile, et qui avait beaucoup de poids et de suite : Le mien fut, qu’on évitât surtout de donner aucun témoignage de ce doute, et qu’on s’y trouvât et mêlât parmi les files, la tête droite, et le visage ouvert ; et qu’au lieu d’en retrancher aucune chose (à quoi les autres opinions visaient le plus) au contraire, l’on sollicitât les capitaines d’avertir les soldats de faire leurs salves belles et gaillardes en l’honneur des assistants, et n’épargner leur poudre. Cela servit de gratification envers ces troupes suspectes, et engendra dès lors en avant une mutuelle et utile confidence. La voie qu’y tint Julius Cæsar, je trouve que c’est la plus belle, qu’on y puisse prendre. Premièrement il essaya par clémence, à se faire aimer de ses ennemis mêmes, se contentant aux conjurations qui lui étaient découvertes, de déclarer simplement qu’il en était averti : Cela fait, il prit une très noble résolution, d’attendre sans effroi et sans sollicitude, ce qui lui en pourrait advenir, s’abandonnant et se remettant à la garde des dieux et de la fortune. Car certainement c’est l’état où il était quand il fut tué. Un étranger ayant dit et publié partout qu’il pourrait instruire Dionysius Tyran de Syracuse, d’un moyen de sentir et découvrir en toute certitude, les parties que ses sujets machineraient contre lui, s’il lui voulait donner une bonne pièce d’argent, Dionysius en étant averti, le fit appeler à soi, pour s’éclaircir d’un art si nécessaire à sa conservation : cet étranger lui dit, qu’il n’y avait pas d’autre art, sinon qu’il lui fît délivrer un talent, et se vantât d’avoir appris de lui un singulier secret. Dionysius trouva cette invention bonne, et lui fit compter six cents écus. Il n’était pas vraisemblable ; qu’il eût donné si grande somme à un homme inconnu, qu’en récompense d’un très utile apprentissage, et servait cette réputation à tenir ses ennemis en crainte. Pourtant les Princes sagement publient les avis qu’ils reçoivent des menées qu’on dresse contre leur vie ; pour faire croire qu’ils sont bien avertis, et qu’il ne se peut rien entreprendre de quoi ils ne sentent le vent. Le Duc d’Athènes fit plusieurs sottises en l’établissement de sa fraîche tyrannie sur Florence : mais celle-ci la plus notable, qu’ayant reçu le premier avis des monopoles que ce peuple dressait contre lui, par Mattheo di Morozo, complice d’icelles : il le fit mourir, pour supprimer cet avertissement, et ne faire sentir, qu’aucun en la ville s’ennuyât de sa domination. Il me souvient avoir lu autrefois l’histoire de quelque Romain, personnage de dignité, lequel fuyant la tyrannie du Triumvirat, avait échappé mille fois les mains de ceux qui le poursuivaient, par la subtilité de ses inventions : Il advint un jour, qu’une troupe de gens de cheval, qui avait charge de le prendre, passa tout joignant un hallier, où il s’était tapi, et faillit de le découvrir : Mais lui sur ce point-là, considérant la peine et les difficultés, auxquelles il avait déjà si longtemps duré, pour se sauver des continuelles et curieuses recherches, qu’on faisait de lui partout ; le peu de plaisir qu’il pouvait espérer d’une telle vie, et combien il lui valait mieux passer une fois le pas, que demeurer toujours en cette transe, lui-même les rappela, et leur trahit sa cachette, s’abandonnant volontairement à leur cruauté, pour ôter eux et lui d’une plus longue peine. D’appeler les mains ennemies, c’est un conseil un peu gaillard : si crois-je qu’encore vaudrait-il mieux le prendre que de demeurer en la fièvre continuelle d’un accident qui n’a point de remède. Mais, puisque les provisions qu’on y peut apporter sont pleines d’inquiétude et d’incertitude, il vaut mieux d’une belle assurance se préparer à tout ce qui en pourra advenir ; et tirer quelque consolation de ce qu’on n’est pas assuré qu’il advienne.

Chapitre XXIV. Du pédantisme §

Je me suis souvent dépité en mon enfance, de voir ès comédies Italiennes, toujours un pédant pour badin, et le surnom de magister, n’avoir guère plus honorable signification parmi nous. Car leur étant donné en gouvernement, que pouvais-je moins faire que d’être jaloux de leur réputation ? Je cherchais bien de les excuser par la disconvenance naturelle qu’il y a entre le vulgaire, et les personnes rares et excellentes en jugement, et en savoir : d’autant qu’ils vont un train entièrement contraire les uns des autres. Mais en ceci perdais-je mon latin : que les plus galants hommes c’étaient ceux qui les avaient le plus à mépris, témoin notre bon du Bellay :

Mais je hais par sur tout un savoir pédantesque.

Et est cette coutume ancienne : car Plutarque dit que Grec et Ecolier, étaient mots de reproche entre les Romains, et de mépris. Depuis avec l’âge j’ai trouvé qu’on avait une grandissime raison, et que magis magnos clericos, non sunt magis magnos sapientes [les plus grands clercs ne sont pas les plus grands sages]. Mais d’où il puisse advenir qu’une âme riche de la connaissance de tant de choses, n’en devienne pas plus vive, et plus éveillée, et qu’un esprit grossier et vulgaire puisse loger en soi, sans s’amender, les discours et les jugements des plus excellents esprits, que le monde ait porté, j’en suis encore en doute. À recevoir tant de cervelles étrangères, et si fortes, et si grandes, il est nécessaire (me disait une fille, la première de nos Princesses, parlant de quelqu’un), que la sienne se foule, se contraigne et rapetisse, pour faire place aux autres. Je dirais volontiers, que comme les plantes s’étouffent de trop d’humeur, et les lampes de trop d’huile, aussi fait l’action de l’esprit par trop d’étude et de matière : lequel occupé et embarrassé d’une grande diversité de choses, perde le moyen de se démêler. Et que cette charge le tienne courbe et croupi. Mais il en va autrement ; car notre âme s’élargit d’autant plus qu’elle se remplit. Et aux exemples des vieux temps, il se voit tout au rebours, des suffisants hommes aux maniements des choses publiques, des grands capitaines, et grands conseillers aux affaires d’état, avoir été ensemble très savants. Et quant aux Philosophes retirés de toute occupation publique, ils ont été aussi quelquefois à la vérité méprisés, par la liberté Comique de leur temps, leurs opinions et façons les rendant ridicules. Les voulez-vous faire juges des droits d’un procès, des actions d’un homme ? Ils en sont bien prêts ! Ils cherchent encore s’il y a vie, s’il y a mouvement, si l’homme est autre chose qu’un bœuf : que c’est qu’agir et souffrir, quelles bêtes ce sont, que lois et justice. Parlent-ils du magistrat, ou parlent-ils à lui ? c’est d’une liberté irrévérente et incivile. Oient-ils louer un Prince ou un Roi ? c’est un pâtre pour eux, oisif comme un pâtre, occupé à pressurer et tondre ses bêtes : mais bien plus rudement. En estimez-vous quelqu’un plus grand, pour posséder deux mille arpents de terre ? eux s’en moquent, accoutumés d’embrasser tout le monde, comme leur possession. Vous vantez-vous de votre noblesse, pour compter sept aïeux riches ? ils vous estiment de peu : ne concevant l’image universelle de nature, et combien chacun de nous a eu de prédécesseurs, riches, pauvres, Rois, valets, Grecs, Barbares. Et quand vous seriez cinquantième descendant de Hercules, ils vous trouvent vain, de faire valoir ce présent de la fortune. Ainsi les dédaignait le vulgaire, comme ignorant les premières choses et communes, et comme présomptueux et insolents. Mais cette peinture Platonique est bien éloignée de celle qu’il faut à nos hommes. On enviait ceux-là comme étant au-dessus de la commune façon, comme méprisant les actions publiques, comme ayant dressé une vie particulière et inimitable, réglée à certains discours hautains et hors d’usage : ceux-ci on les dédaigne, comme étant au-dessous de la commune façon, comme incapables des charges publiques, comme tramant une vie et des mœurs basses et viles après le vulgaire. Odi homines ignaua opera, philosopha sententia. [Je hais les hommes mous dans l’action, philosophes en paroles.] Quant à ces Philosophes, dis-je, comme ils étaient grands en science, ils étaient encore plus grands en toute action. Et tout ainsi qu’on dit de ce Géométrien de Syracuse, lequel ayant été détourné de sa contemplation, pour en mettre quelque chose en pratique, à la défense de son pays, qu’il mit soudain en train des engins épouvantables, et des effets surpassant toute créance humaine ; dédaignant toutefois lui-même toute cette sienne manufacture, et pensant en cela avoir corrompu la dignité de son art, de laquelle ses ouvrages n’étaient que l’apprentissage et le jouet. Aussi eux, si quelquefois on les a mis à la preuve de l’action, on les a vu voler d’une aile si haute, qu’il paraissait bien, leur cœur et leur âme s’être merveilleusement grossie et enrichie par l’intelligence des choses. Mais aucuns voyant la place du gouvernement politique saisie par hommes incapables, s’en sont reculés. Et celui qui demanda à Crates, jusques à quand il faudrait philosopher, en reçut cette réponse : Jusques à tant que ce ne soient plus des âniers, qui conduisent nos armées. Heraclitus résigna la Royauté à son frère. Et aux Éphésiens, qui lui reprochaient, qu’il passait son temps à jouer avec les enfants devant le temple : Vaut-il pas mieux faire ceci, que gouverner les affaires en votre compagnie ? D’autres ayant leur imagination logée au-dessus de la fortune et du monde, trouvèrent les sièges de la justice, et les trônes mêmes des Rois, bas et vils. Et refusa Empedocles la royauté, que les Agrigentins lui offrirent. Thales accusant quelquefois le soin du ménage et de s’enrichir, on lui reprocha que c’était à la mode du renard, pour n’y pouvoir advenir. Il lui prit envie par passe-temps d’en montrer l’expérience, et ayant pour ce coup ravalé son savoir au service du profit et du gain, dressa une trafique, qui dans un an rapporta telles richesses, qu’à peine en toute leur vie, les plus expérimentés de ce métier-là, en pouvaient faire de pareilles. Ce qu’Aristote récite d’aucuns, qui appelaient et celui-là, et Anaxagoras, et leurs semblables, sages et non prudents, pour n’avoir assez de soin des choses plus utiles : outre ce que je ne digère pas bien cette différence de mots, cela ne sert point d’excuse à mes gens, et à voir la basse et nécessiteuse fortune, de quoi ils se payent, nous aurions plutôt occasion de prononcer tous les deux, qu’ils sont, et non sages, et non prudents. Je quitte cette première raison, et crois qu’il vaut mieux dire, que ce mal vienne de leur mauvaise façon de se prendre aux sciences : et qu’à la mode de quoi nous sommes instruits, il n’est pas merveille, si ni les écoliers, ni les maîtres n’en deviennent pas plus habiles, quoiqu’ils s’y fassent plus doctes. De vrai le soin et la dépense de nos pères, ne vise qu’à nous meubler la tête de science : du jugement et de la vertu, peu de nouvelles. Criez d’un passant à notre peuple : Ô le savant homme ! Et d’un autre, Ô le bon homme ! Il ne faudra pas à détourner les yeux et son respect vers le premier. Il y faudrait un tiers crieur : Ô les lourdes têtes ! Nous nous enquérons volontiers, Sait-il du Grec ou du Latin ? écrit-il en vers ou en prose ? mais, s’il est devenu meilleur ou plus avisé, c’était le principal, et c’est ce qui demeure derrière. Il fallait s’enquérir qui est mieux savant, non qui est plus savant. Nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire, et laissons l’entendement et la conscience vide. Tout ainsi que les oiseaux vont quelquefois à la quête du grain, et le portent au bec sans le tâter, pour en faire becquée à leurs petits : ainsi nos pédants vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu’au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement, et mettre au vent. C’est merveille combien proprement la sottise se loge sur mon exemple. Est-ce pas faire de même, ce que je fais en la plupart de cette composition ? Je m’en vais écorniflant par-ci par-là, des livres, les sentences qui me plaisent ; non pour les garder (car je n’ai point de gardoire) mais pour les transporter en celui-ci ; où, à vrai dire, elles ne sont non plus miennes, qu’en leur première place. Nous ne sommes, ce crois-je, savants, que de la science présente : non de la passée, aussi peu que de la future. Mais qui pis est, leurs écoliers et leurs petits ne s’en nourrissent et alimentent non plus, ainsi elle passe de main en main, pour cette seule fin, d’en faire parade, d’en entretenir autrui, et d’en faire des contes, comme une vaine monnaie inutile à tout autre usage et emploi, qu’à compter et jeter. Apud alios loqui didicerunt, non ipsi secum. [Ils ont appris à parler aux autres, non pas à eux-mêmes.] Non est loquendum, sed gubernandum. [Il ne faut pas parler, mais tenir la barre.] Nature pour montrer, qu’il n’y a rien de sauvage en ce qu’elle conduit, fait naître souvent ès nations moins cultivées par art, des productions d’esprit, qui luttent les plus artistes productions. Comme sur mon propos, le proverbe Gascon tiré d’une chalemie, est-il délicat, Bouha prou bouha, mas à remuda lous dits qu’em. Souffler prou souffler, mais à remuer les doigts, nous en sommes là. Nous savons dire, Cicero dit ainsi, voilà les mœurs de Platon, ce sont les mots mêmes d’Aristote : mais nous que disons-nous nous-mêmes ? que faisons-nous ? que jugeons-nous ? Autant en dirait bien un perroquet. Cette façon me fait souvenir de ce riche Romain, qui avait été soigneux à fort grande dépense, de recouvrer des hommes suffisants en tout genre de science, qu’il tenait continuellement autour de lui, afin que quand il échéait entre ses amis, quelque occasion de parler d’une chose ou d’autre, ils suppléassent en sa place, et fussent tous prêts à lui fournir, qui d’un discours, qui d’un vers d’Homère, chacun selon son gibier : et pensait ce savoir être sien, parce qu’il était en la tête de ses gens. Et comme font aussi ceux, desquels la suffisance loge en leurs somptueuses librairies. J’en connais, à qui quand je demande ce qu’il sait, il me demande un livre pour le montrer : et n’oserait me dire, qu’il a le derrière galeux, s’il ne va sur-le-champ étudier en son lexicon que c’est que galeux, et que c’est que derrière. Nous prenons en garde les opinions et le savoir d’autrui, et puis c’est tout : il les faut faire nôtres. Nous semblons proprement celui, qui ayant besoin de feu, en irait quérir chez son voisin, et, y en ayant trouvé un beau et grand, s’arrêterait là à se chauffer, sans plus se souvenir d’en rapporter chez soi. Que nous sert-il d’avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digère, si elle ne se transforme en nous ? si elle ne nous augmente et fortifie ? Pensons-nous que Lucullus, que les lettres rendirent et formèrent si grand capitaine sans expérience, les eût prises à notre mode ? Nous nous laissons si fort aller sur les bras d’autrui, que nous anéantissons nos forces. Me veux-je armer contre la crainte de la mort ? c’est aux dépens de Seneca. Veux-je tirer de la consolation pour moi, ou pour un autre ? je l’emprunte de Cicero : je l’eusse prise en moi-même, si on m’y eût exercé. Je n’aime point cette suffisance relative et mendiée. Quand bien nous pourrions être savants du savoir d’autrui, au moins sages ne pouvons-nous être que de notre propre sagesse.

Μισῶ σοφιστὴν, ὅστις οὐχ αὑτῷ σοφός.

[Je hais le sage qui n’est pas sage pour soi-même.]

Ex quo Ennius : Nequidquam sapere sapientem, qui ipse sibi prodesse non quiret.

[D’où le mot d’Ennius : Le sage serait sage en vain, s’il ne savait être utile à lui-même.]

si cupidus, si

Vanus, et Euganea quantumuis vilior agna .

[S’il est cupide, s’il est vain, et de bien plus vil prix qu’une agnelle d’Euganée.]

Non enim paranda nobis solum, sed fruenda sapientia est. [Car il faut non seulement acquérir la sagesse, mais encore en tirer profit.] Dionysius se moquait des Grammairiens, qui ont soin de s’enquérir des maux d’Ulysses, et ignorent les propres : des musiciens, qui accordent leurs flûtes, et n’accordent pas leurs mœurs : des orateurs qui étudient à dire justice, non à la faire. Si notre âme n’en va un meilleur branle, si nous n’en avons le jugement plus sain, j’aimerais aussi cher que mon écolier eût passé le temps à jouer à la paume, au moins le corps en serait plus allègre. Voyez-le revenir de là, après quinze ou seize ans employés, il n’est rien si malpropre à mettre en besogne, tout ce que vous y reconnaissez d’avantage, c’est que son Latin et son Grec l’ont rendu plus sot et présomptueux qu’il n’était parti de la maison. Il en devait rapporter l’âme pleine, il ne l’en rapporte que bouffie : et l’a seulement enflée, au lieu de la grossir. Ces maîtres ici, comme Platon dit des Sophistes, leurs germains, sont de tous les hommes, ceux qui promettent d’être les plus utiles aux hommes, et seuls entre tous les hommes, qui non seulement n’amendent point ce qu’on leur commet, comme fait un charpentier et un maçon : mais l’empirent, et se font payer de l’avoir empiré. Si la loi que Protagoras proposait à ses disciples, était suivie : ou qu’ils le payassent selon son mot, ou qu’ils jurassent au temple, combien ils estimaient le profit qu’ils avaient reçu de sa discipline, et selon icelui satisfissent sa peine : mes pédagogues se trouveraient choués, s’étant remis au serment de mon expérience. Mon vulgaire Périgourdin appelle fort plaisamment Lettreferits, ces savanteaux, comme si vous disiez Lettre-férus, auxquels les lettres ont donné un coup de marteau, comme on dit. De vrai le plus souvent ils semblent être ravalés, même du sens commun. Car le paysan et le cordonnier vous leur voyez aller simplement et naïvement leur train, parlant de ce qu’ils savent : ceux-ci pour se vouloir élever et gendarmer de ce savoir, qui nage en la superficie de leur cervelle, vont s’embarrassant, et empêtrant sans cesse. Il leur échappe de belles paroles, mais qu’un autre les accommode : ils connaissent bien Galien, mais nullement le malade : ils vous ont déjà rempli la tête de lois, et si n’ont encore conçu le nœud de la cause : ils savent la Théorique de toutes choses, cherchez qui la mette en pratique. J’ai vu chez moi un mien ami, par manière de passe-temps, ayant affaire à un de ceux-ci, contrefaire un jargon de galimatias, propos sans suite, tissu de pièces rapportées, sauf qu’il était souvent entrelardé de mots propres à leur dispute, amuser ainsi tout un jour ce sot à débattre, pensant toujours répondre aux objections qu’on lui faisait. Et si était homme de lettres et de réputation, et qui avait une belle robe.

Vos ô patritius sanguis, quos viuere par est

Occipiti cæco, posticæ occurrite sannæ.

[Ô vous, de sang patricien, à qui il convient de vivre sans yeux derrière la tête, faites front à la grimace de derrière.]

Qui regardera de bien près à ce genre de gens, qui s’étend bien loin, il trouvera comme moi, que le plus souvent ils ne s’entendent, ni autrui, et qu’ils ont la souvenance assez pleine, mais le jugement entièrement creux : sinon que leur nature d’elle-même le leur ait autrement façonné. Comme j’ai vu Adrianus Turnebus, qui n’ayant fait autre profession que de lettres, en laquelle c’était, à mon opinion, le plus grand homme, qui fût il y a mille ans, n’ayant toutefois rien de pédantesque que le port de sa robe, et quelque façon externe, qui pouvait n’être pas civilisée à la courtisane : qui sont choses de néant. Et hais nos gens qui supportent plus malaisément une robe qu’une âme de travers : et regardent à sa révérence, à son maintien et à ses bottes, quel homme il est. Car au-dedans c’était l’âme la plus polie du monde. Je l’ai souvent à mon escient jeté en propos éloignés de son usage, il y voyait si clair, d’une appréhension si prompte, d’un jugement si sain, qu’il semblait, qu’il n’eût jamais fait autre métier que la guerre, et affaires d’État. Ce sont natures belles et fortes :

queis arte benigna

Et meliore luto finxit præcordia Titan,

[dont le Titan a façonné la poitrine d’un art bienveillant et d’une meilleure argile,]

qui se maintiennent au travers d’une mauvaise institution. Or ce n’est pas assez que notre institution ne nous gâte pas, il faut qu’elle nous change en mieux. Il y a aucuns de nos Parlements, quand ils ont à recevoir des officiers, qui les examinent seulement sur la science : les autres y ajoutent encore l’essai du sens, en leur présentant le jugement de quelque cause. Ceux-ci me semblent avoir un beaucoup meilleur style : Et encore que ces deux pièces soient nécessaires, et qu’il faille qu’elles s’y trouvent toutes deux : si est-ce qu’à la vérité celle du savoir est moins prisable, que celle du jugement ; celle-ci se peut passer de l’autre, et non l’autre de celle-ci. Car comme dit ce vers Grec,

ὡς οὐδὲν ἡ μάθησις, ἢν μὴ νοῦς παρῄ.

À quoi faire la science, si l’entendement n’y est ? Plût à Dieu que pour le bien de notre justice ces compagnies-là se trouvassent aussi bien fournies d’entendement et de conscience, comme elles sont encore de science. Non vitæ, sed scholæ discimus. [Nous apprenons, non pour la vie, mais pour l’école.] Or il ne faut pas attacher le savoir à l’âme, il l’y faut incorporer : il ne l’en faut pas arroser, il l’en faut teindre ; et s’il ne la change, et méliore son état imparfait, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là. C’est un dangereux glaive, et qui empêche et offense son maître s’il est en main faible, et qui n’en sache l’usage : ut fuerit melius non didicisse [comme il eût mieux valu ne rien apprendre]. À l’aventure est-ce la cause, que et nous, et la Théologie ne requérons pas beaucoup de science aux femmes, et que François Duc de Bretaigne fils de Jean V, comme on lui parla de son mariage avec Isabeau fille d’Escosse, et qu’on lui ajouta qu’elle avait été nourrie simplement et sans aucune instruction de lettres, répondit, qu’il l’en aimait mieux, et qu’une femme était assez savante, quand elle savait mettre différence entre la chemise et le pourpoint de son mari. Aussi ce n’est pas si grande merveille, comme on crie, que nos ancêtres n’aient pas fait grand état des lettres, et qu’encore aujourd’hui elles ne se trouvent que par rencontre aux principaux conseils de nos Rois : et si cette fin de s’en enrichir, qui seule nous est aujourd’hui proposée par le moyen de la Jurisprudence, de la Médecine, du pédantisme, et de la Théologie encore, ne les tenait en crédit, vous les verriez sans doute aussi marmiteuses qu’elles furent onques. Quel dommage, si elles ne nous apprennent ni à bien penser, ni à bien faire ? Postquam docti prodierunt, boni desunt. [Depuis que les doctes ont paru, on manque de gens de bien.] Toute autre science, est dommageable à celui qui n’a la science de la bonté. Mais la raison que je cherchais tantôt, serait-elle point aussi de là, que notre étude en France n’ayant quasi autre but que le profit, moins de ceux que nature a fait naître à plus généreux offices que lucratifs, s’adonnant aux lettres, ou si courtement (retirés avant que d’en avoir pris appétit, à une profession qui n’a rien de commun avec les livres) il ne reste plus ordinairement, pour s’engager tout à fait à l’étude, que les gens de basse fortune, qui y quêtent des moyens à vivre. Et de ces gens-là, les âmes étant et par nature, et par institution domestique et exemple, du plus bas aloi, rapportent faussement le fruit de la science. Car elle n’est pas pour donner jour à l’âme qui n’en a point : ni pour faire voir un aveugle. Son métier est, non de lui fournir de vue, mais de la lui dresser, de lui régler ses allures, pourvu qu’elle ait de soi les pieds, et les jambes droites et capables. C’est une bonne drogue que la science, mais nulle drogue n’est assez forte, pour se préserver sans altération et corruption, selon le vice du vase qui l’estuie. Tel a la vue claire, qui ne l’a pas droite : et par conséquent voit le bien, et ne le suit pas : et voit la science, et ne s’en sert pas. La principale ordonnance de Platon en sa république, c’est donner à ses citoyens selon leur nature, leur charge. Nature peut tout, et fait tout. Les boiteux sont mal propres aux exercices du corps, et aux exercices de l’esprit les âmes boiteuses. Les bâtardes et vulgaires sont indignes de la philosophie. Quand nous voyons un homme mal chaussé, nous disons que ce n’est pas merveille, s’il est chaussetier. De même il semble, que l’expérience nous offre souvent, un médecin plus mal médeciné, un Théologien moins réformé, et coutumièrement un savant moins suffisant qu’un autre. Aristo Chius avait anciennement raison de dire, que les philosophes nuisaient aux auditeurs : d’autant que la plupart des âmes ne se trouvent propres à faire leur profit de telle instruction : qui, si elle ne se met à bien, se met à mal : ἀσῴτους ex Aristippi, acerbos ex Zenonis schola exire [De l’école d’Aristippe sortent des débauchés, de celle de Zénon des fanatiques]. En cette belle institution que Xenophon prête aux Perses, nous trouvons qu’ils apprenaient la vertu à leurs enfants, comme les autres nations font les lettres. Platon dit que le fils aîné en leur succession royale, était ainsi nourri. Après sa naissance, on le donnait, non à des femmes, mais à des eunuques de la première autorité autour des Rois, à cause de leur vertu. Ceux-ci prenaient charge de lui rendre le corps beau et sain : et après sept ans le duisaient à monter à cheval, et aller à la chasse. Quand il était arrivé au quatorzième, ils le déposaient entre les mains de quatre : le plus sage, le plus juste, le plus tempérant, le plus vaillant de la nation. Le premier lui apprenait la religion : le second, à être toujours véritable : le tiers, à se rendre maître des cupidités : le quart, à ne rien craindre. C’est chose digne de très grande considération, qu’en cette excellente police de Lycurgus, et à la vérité monstrueuse par sa perfection, si soigneuse pourtant de la nourriture des enfants, comme de sa principale charge, et au gîte même des Muses, il s’y fasse si peu de mention de la doctrine : comme si cette généreuse jeunesse dédaignant tout autre joug que de la vertu, on lui ait dû fournir, au lieu de nos maîtres de science, seulement des maîtres de vaillance, prudence et justice. Exemple que Platon a suivi en ses lois. La façon de leur discipline, c’était leur faire des questions sur le jugement des hommes, et de leurs actions : et s’ils condamnaient et louaient, ou ce personnage, ou ce fait, il fallait raisonner leur dire, et par ce moyen ils aiguisaient ensemble leur entendement, et apprenaient le droit. Astyages en Xenophon, demande à Cyrus compte de sa dernière leçon ; C’est, dit-il, qu’en notre école un grand garçon ayant un petit saie, le donna à l’un de ses compagnons de plus petite taille, et lui ôta son saie, qui était plus grand : notre précepteur m’ayant fait juge de ce différend ; je jugeai qu’il fallait laisser les choses en cet état, et que l’un et l’autre semblait être mieux accommodé en ce point : sur quoi il me remontra que j’avais mal fait. Car je m’étais arrêté à considérer la bienséance, et il fallait premièrement avoir pourvu à la justice, qui voulait que nul ne fût forcé en ce qui lui appartenait. Et dit qu’il en fut fouetté, tout ainsi que nous sommes en nos villages, pour avoir oublié le premier Aoriste de τύπτω. Mon régent me ferait une belle harangue in genere demonstratiuo [dans le genre démonstratif], avant qu’il me persuadât que son école vaut celle-là. Ils ont voulu couper chemin : et puisqu’il est ainsi que les sciences, lors même qu’on les prend de droit fil, ne peuvent que nous enseigner la prudence, la prudhomie et la résolution, ils ont voulu d’arrivée mettre leurs enfants au propre des effets, et les instruire non par ouï-dire, mais par l’essai de l’action, en les formant et moulant vivement, non seulement de préceptes et paroles, mais principalement d’exemples et d’œuvres : afin que ce ne fût pas une science en leur âme, mais sa complexion et habitude : que ce ne fût pas un acquêt, mais une naturelle possession. À ce propos, on demandait à Agesilaus ce qu’il serait d’avis, que les enfants apprissent : Ce qu’ils doivent faire étant hommes, répondit-il. Ce n’est pas merveille, si une telle institution a produit des effets si admirables. On allait, dit-on, aux autres villes de Grèce chercher des Rhétoriciens, des peintres, et des Musiciens : mais en Lacédémone des législateurs, des magistrats, et Empereurs d’armée : à Athènes on apprenait à bien dire, et ici à bien faire : là à se démêler d’un argument sophistique, et à rabattre l’imposture des mots captieusement entrelacés ; ici à se démêler des appâts de la volupté, et à rabattre d’un grand courage les menaces de la fortune et de la mort : ceux-là s’embesognaient après les paroles, ceux-ci après les choses : là c’était une continuelle exercitation de la langue, ici une continuelle exercitation de l’âme. Par quoi il n’est pas étrange, si Antipater leur demandant cinquante enfants pour otages, ils répondirent tout au rebours de ce que nous ferions, qu’ils aimaient mieux donner deux fois autant d’hommes faits ; tant ils estimaient la perte de l’éducation de leur pays. Quand Agesilaus convie Xenophon d’envoyer nourrir ses enfants à Sparte, ce n’est pas pour y apprendre la Rhétorique, ou Dialectique : mais pour apprendre (ce dit-il) la plus belle science qui soit, à savoir la science d’obéir et de commander. Il est très plaisant, de voir Socrates, à sa mode se moquant de Hippias, qui lui récite, comment il a gagné, spécialement en certaines petites villettes de la Sicile, bonne somme d’argent, à régenter : et qu’à Sparte il n’a gagné pas un sol. Que ce sont gens idiots, qui ne savent ni mesurer ni compter : ne font état ni de grammaire ni de rythme : s’amusant seulement à savoir la suite des Rois, établissements et décadences des états, et tels fatras de contes. Et au bout de cela, Socrates lui faisant avouer par le menu, l’excellence de leur forme de gouvernement public, l’heur et vertu de leur vie privée, lui laisse deviner la conclusion de l’inutilité de ses arts. Les exemples nous apprennent, et en cette martiale police, et en toutes ses semblables, que l’étude des sciences amollit et effémine les courages, plus qu’il ne les fermit et aguerrit. Le plus fort état, qui paraisse pour le présent au monde, est celui des Turcs, peuples également duits à l’estimation des armes, et mépris des lettres. Je trouve Rome plus vaillante avant qu’elle fût savante. Les plus belliqueuses nations en nos jours, sont les plus grossières et ignorantes. Les Scythes, les Parthes, Tamburlan, nous servent à cette preuve. Quand les Gots ravagèrent la Grèce, ce qui sauva toutes les librairies d’être passées au feu, ce fut un d’entre eux, qui sema cette opinion, qu’il fallait laisser ce meuble entier aux ennemis : propre à les détourner de l’exercice militaire, et amuser à des occupations sédentaires et oisives. Quand notre Roi, Charles huitième, quasi sans tirer l’épée du fourreau, se vit maître du Royaume de Naples, et d’une bonne partie de la Toscane, les seigneurs de sa suite, attribuèrent cette inespérée facilité de conquête, à ce que les Princes et la noblesse d’Italie s’amusaient plus à se rendre ingénieux et savants, que vigoureux et guerriers.

Chapitre XXV. De l’institution des enfants, à Madame Diane de Foix, Comtesse de Gurson §

Je ne vis jamais père, pour bossé ou teigneux que fût son fils, qui laissât de l’avouer : non pourtant, s’il n’est du tout enivré de cette affection, qu’il ne s’aperçoive de sa défaillance : mais tant y a qu’il est sien. Aussi moi, je vois mieux que tout autre, que ce ne sont ici que rêveries d’homme, qui n’a goûté des sciences que la croûte première en son enfance, et n’en a retenu qu’un général et informe visage : un peu de chaque chose, et rien du tout, à la Française. Car en somme, je sais qu’il y a une Médecine, une Jurisprudence, quatre parties en la Mathématique, et grossièrement ce à quoi elles visent. Et à l’aventure encore sais-je la prétention des sciences en général, au service de notre vie : mais d’y enfoncer plus avant, de m’être rongé les ongles à l’étude d’Aristote monarque de la doctrine moderne, ou opiniâtré après quelque science, je ne l’ai jamais fait : ni n’est art de quoi je pusse peindre seulement les premiers linéaments. Et n’est enfant des classes moyennes, qui ne se puisse dire plus savant que moi : qui n’ai seulement pas de quoi l’examiner sur sa première leçon. Et si l’on m’y force, je suis contraint assez ineptement, d’en tirer quelque matière de propos universel, sur quoi j’examine son jugement naturel. Leçon, qui leur est autant inconnue, comme à moi la leur. Je n’ai dressé commerce avec aucun livre solide, sinon Plutarche et Seneque, où je puise comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. J’en attache quelque chose à ce papier, à moi, si peu que rien. L’Histoire c’est mon gibier en matière de livres, ou la poésie, que j’aime d’une particulière inclination : car, comme disait Cleanthes, tout ainsi que la voix contrainte dans l’étroit canal d’une trompette sort plus aiguë et plus forte : ainsi me semble-t-il que la sentence pressée aux pieds nombreux de la poésie, s’élance bien plus brusquement, et me fiert d’une plus vive secousse. Quant aux facultés naturelles qui sont en moi, de quoi c’est ici l’essai, je les sens fléchir sous la charge : mes conceptions et mon jugement ne marche qu’à tâtons, chancelant, bronchant et choppant : et quand je suis allé le plus avant que je puis, si ne me suis-je aucunement satisfait : Je vois encore du pays au-delà : mais d’une vue trouble, et en nuage, que je ne puis démêler : Et entreprenant de parler indifféremment de tout ce qui se présente à ma fantaisie, et n’y employant que mes propres et naturels moyens, s’il m’advient, comme il fait souvent, de rencontrer de fortune dans les bons auteurs ces mêmes lieux, que j’ai entrepris de traiter, comme je viens de faire chez Plutarque tout présentement, son discours de la force de l’imagination : à me reconnaître au prix de ces gens-là, si faible et si chétif, si pesant et si endormi, je me fais pitié, ou dédain à moi-même. Si me gratifié-je de ceci, que mes opinions ont cet honneur de rencontrer souvent aux leurs, et que je vais au moins de loin après, disant que voire. Aussi que j’ai cela, que chacun n’a pas, de connaître l’extrême différence d’entre eux et moi : Et laisse ce néanmoins courir mes inventions ainsi faibles et basses, comme je les ai produites, sans en replâtrer et recoudre les défauts que cette comparaison m’y a découvert : Il faut avoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front avec ces gens-là. Les écrivains indiscrets de notre siècle, qui parmi leurs ouvrages de néant, vont semant des lieux entiers des anciens auteurs pour se faire honneur, font le contraire. Car cette infinie dissemblance de lustres rend un visage si pâle, si terni, et si laid à ce qui est leur, qu’ils y perdent beaucoup plus qu’ils n’y gagnent. C’étaient deux contraires fantaisies. Le philosophe Chrysippus mêlait à ses livres, non les passages seulement, mais des ouvrages entiers d’autres auteurs : et en un la Medee d’Eurypides : et disait Apollodorus, que, qui en retrancherait ce qu’il y avait d’étranger, son papier demeurerait en blanc. Epicurus au rebours, en trois cents volumes qu’il laissa, n’avait pas mis une seule allégation. Il m’advint l’autre jour de tomber sur un tel passage : j’avais traîné languissant après des paroles Françaises, si exsangues, si décharnées, et si vides de matière et de sens, que ce n’étaient voirement que paroles Françaises : au bout d’un long et ennuyeux chemin, je vins à rencontrer une pièce haute, riche et élevée jusques aux nues : Si j’eusse trouvé la pente douce, et la montée un peu allongée, cela eût été excusable : c’était un précipice si droit et si coupé que des six premières paroles je connus que je m’envolais en l’autre monde : de là je découvris la fondrière d’où je venais, si basse et si profonde, que je n’eus oncques puis le cœur de m’y ravaler. Si j’étoffais l’un de mes discours de ces riches dépouilles, il éclairerait par trop la bêtise des autres. Reprendre en autrui mes propres fautes, ne me semble non plus incompatible, que de reprendre, comme je fais souvent, celles d’autrui en moi. Il les faut accuser partout, et leur ôter tout lieu de franchise. Si sais-je, combien audacieusement j’entreprends moi-même à tous coups, de m’égaler à mes larcins, d’aller pair à pair quant et eux : non sans une téméraire espérance, que je puisse tromper les yeux des juges à les discerner. Mais c’est autant par le bénéfice de mon application, que par le bénéfice de mon invention et de ma force. Et puis, je ne lutte point en gros ces vieux champions-là, et corps à corps : c’est par reprises, menues et légères atteintes. Je ne m’y aheurte pas : je ne fais que les tâter : et ne vais point tant, comme je marchande d’aller. Si je leur pouvais tenir pâlot, je serais honnête homme : car je ne les entreprends, que par où ils sont les plus roides. De faire ce que j’ai découvert d’aucuns, se couvrir des armes d’autrui, jusques à ne montrer pas seulement le bout de ses doigts : conduire son dessein (comme il est aisé aux savants en une matière commune) sous les inventions anciennes, rapiécées par-ci par-là : à ceux qui les veulent cacher et faire propres, c’est premièrement injustice et lâcheté, que n’ayant rien en leur vaillant, par où se produire, ils cherchent à se présenter par une valeur purement étrangère : et puis, grande sottise, se contentant par piperie de s’acquérir l’ignorante approbation du vulgaire, se décrier envers les gens d’entendement, qui hochent du nez cette incrustation empruntée : desquels seuls la louange a du poids. De ma part il n’est rien que je veuille moins faire. Je ne dis les autres, sinon pour d’autant plus me dire. Ceci ne touche pas les centons, qui se publient pour centons : et j’en ai vu de très ingénieux en mon temps : entre autres un, sous le nom de Capilupus : outre les anciens. Ce sont des esprits, qui se font voir, et par ailleurs, et par là, comme Lipsius en ce docte et laborieux tissu de ses Politiques. Quoi qu’il en soit, veux-je dire, et quelles que soient ces inepties, je n’ai pas délibéré de les cacher, non plus qu’un mien portrait chauve et grisonnant, où le peintre aurait mis non un visage parfait, mais le mien. Car aussi ce sont ici mes humeurs et opinions : Je les donne, pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire. Je ne vise ici qu’à découvrir moi-même, qui serai par aventure autre demain, si nouvel apprentissage me change. Je n’ai point l’autorité d’être cru, ni ne le désire, me sentant trop mal instruit pour instruire autrui. Quelqu’un donc ayant vu l’article précédent, me disait chez moi l’autre jour, que je me devais être un petit étendu sur le discours de l’institution des enfants. Or Madame si j’avais quelque suffisance en ce sujet, je ne pourrais la mieux employer que d’en faire un présent à ce petit homme, qui vous menace de faire tantôt une belle sortie de chez vous (vous êtes trop généreuse pour commencer autrement que par un mâle). Car ayant eu tant de part à la conduite de votre mariage, j’ai quelque droit et intérêt à la grandeur et prospérité de tout ce qui en viendra : outre ce que l’ancienne possession que vous avez sur ma servitude, m’oblige assez à désirer honneur, bien et avantage à tout ce qui vous touche : Mais à la vérité je n’y entends sinon cela, que la plus grande difficulté et importante de l’humaine science semble être en cet endroit, où il se traite de la nourriture et institution des enfants. Tout ainsi qu’en l’agriculture, les façons, qui vont devant le planter, sont certaines et aisées, et le planter même. Mais depuis que ce qui est planté, vient à prendre vie : à l’élever, il y a une grande variété de façons, et difficulté : pareillement aux hommes, il y a peu d’industrie à les planter : mais depuis qu’ils sont nés, on se charge d’un soin divers, plein d’embesognement et de crainte, à les dresser et nourrir. La montre de leurs inclinations est si tendre en ce bas âge, et si obscure, les promesses si incertaines et fausses, qu’il est malaisé d’y établir aucun solide jugement. Voyez Cimon, voyez Themistocles et mille autres, combien ils se sont disconvenus à eux-mêmes. Les petits des ours, et des chiens, montrent leur inclination naturelle ; mais les hommes se jetant incontinent en des accoutumances, en des opinions, en des lois, se changent ou se déguisent facilement. Si est-il difficile de forcer les propensions naturelles : D’où il advient que par faute d’avoir bien choisi leur route, pour néant se travaille-t-on souvent, et emploie-t-on beaucoup d’âge, à dresser des enfants aux choses, auxquelles ils ne peuvent prendre pied. Toutefois en cette difficulté mon opinion est, de les acheminer toujours aux meilleures choses et plus profitables ; et qu’on se doit peu appliquer à ces légères divinations et pronostics, que nous prenons des mouvements de leur enfance. Platon en sa république, me semble leur donner trop d’autorité. Madame c’est un grand ornement que la science, et un outil de merveilleux service, notamment aux personnes élevées en tel degré de fortune, comme vous êtes. À la vérité elle n’a point son vrai usage en mains viles et basses. Elle est bien plus fière de prêter ses moyens à conduire une guerre, à commander un peuple, à pratiquer l’amitié d’un prince, ou d’une nation étrangère, qu’à dresser un argument dialectique, ou à plaider un appel, ou ordonner une masse de pilules. Ainsi Madame, parce que je crois que vous n’oublierez pas cette partie en l’institution des vôtres, vous qui en avez savouré la douceur, et qui êtes d’une race lettrée (car nous avons encore les écrits de ces anciens Comtes de Foix, d’où monsieur le Comte votre mari et vous, êtes descendus : et François monsieur de Candale, votre oncle, en fait naître tous les jours d’autres, qui étendront la connaissance de cette qualité de votre famille, à plusieurs siècles) je vous veux dire là-dessus une seule fantaisie, que j’ai contraire au commun usage : C’est tout ce que je puis conférer à votre service en cela. La charge du gouverneur, que vous lui donnerez, du choix duquel dépend tout l’effet de son institution, elle a plusieurs autres grandes parties, mais je n’y touche point, pour n’y savoir rien apporter qui vaille : et de cet article, sur lequel je me mêle de lui donner avis, il m’en croira autant qu’il y verra d’apparence. À un enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le gain (car une fin si abjecte est indigne de la grâce et faveur des Muses, et puis elle regarde et dépend d’autrui) ni tant pour les commodités externes, que pour les siennes propres, et pour s’en enrichir et parer au-dedans, ayant plutôt envie d’en réussir habile homme, qu’homme savant, je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur, qui eût plutôt la tête bien faite, que bien pleine : et qu’on y requît tous les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science : et qu’il se conduisît en sa charge d’une nouvelle manière. On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir ; et notre charge ce n’est que redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais qu’il corrigeât cette partie ; et que de belle arrivée, selon la portée de l’âme, qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la montre, lui faisant goûter les choses, les choisir, et discerner d’elle-même. Quelquefois lui ouvrant le chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente, et parle seul : je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Socrates, et depuis Arcesilaus, faisaient premièrement parler leurs disciples, et puis ils parlaient à eux. Obest plerumque iis, qui discere volunt, auctoritas eorum, qui docent. [À ceux qui veulent apprendre nuit le plus souvent l’autorité de ceux qui enseignent.] Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui, pour juger de son train : et juger jusques à quel point il se doit ravaler, pour s’accommoder à sa force. À faute de cette proportion, nous gâtons tout. Et de la savoir choisir, et s’y conduire bien mesurément, c’est une des plus ardues besognes que je sache : Et est l’effet d’une haute âme et bien forte, savoir condescendre à ses allures puériles, et les guider. Je marche plus ferme et plus sûr, à mont qu’à val. Ceux qui, comme notre usage porte, entreprennent d’une même leçon et pareille mesure de conduite, régenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes : ce n’est pas merveille, si en tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois, qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline. Qu’il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance. Et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu’il viendra d’apprendre, il le lui fasse mettre en cent visages, et accommoder à autant de divers sujets, pour voir s’il l’a encore bien pris et bien fait sien, prenant l’instruction à son progrès, des pédagogismes de Platon. C’est témoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l’a avalée : l’estomac n’a pas fait son opération, s’il n’a fait changer la façon et la forme, à ce qu’on lui avait donné à cuire. Notre âme ne branle qu’à crédit, liée et contrainte à l’appétit des fantaisies d’autrui, serve et captivée sous l’autorité de leur leçon. On nous a tant assujettis aux cordes, que nous n’avons plus de franches allures : notre vigueur et liberté est éteinte.

Nunquam tutelæ suæ fiunt.

[Ils ne deviennent jamais leurs propres tuteurs.]

Je vis privément à Pise un honnête homme, mais si Aristotélicien, que le plus général de ses dogmes est : Que la touche et règle de toutes imaginations solides, et de toute vérité, c’est la conformité à la doctrine d’Aristote : que hors de là, ce ne sont que chimères et inanité : qu’il a tout vu et tout dit. Cette sienne proposition, pour avoir été un peu trop largement et iniquement interprétée, le mit autrefois et tint longtemps en grand accessoire à l’inquisition à Rome. Qu’il lui fasse tout passer par l’étamine, et ne loge rien en sa tête par simple autorité, et à crédit. Les principes d’Aristote ne lui soient principes, non plus que ceux des Stoïciens ou Épicuriens : Qu’on lui propose cette diversité de jugements, il choisira s’il peut : sinon il en demeurera en doute.

Che non men che saper dubbiar m’aggrada.

[Que, non moins que savoir, douter me plaît.]

Car s’il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon, par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit un autre, il ne suit rien : Il ne trouve rien : voire il ne cherche rien. Non sumus sub rege, sibi quisque se vindicet. [Nous ne dépendons pas d’un roi, que chacun se réclame pour soi.] Qu’il sache, qu’il sait, au moins. Il faut qu’il emboive leurs humeurs, non qu’il apprenne leurs préceptes : Et qu’il oublie hardiment s’il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sache approprier. La vérité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premièrement, qu’à qui les dit après. Ce n’est non plus selon Platon, que selon moi : puisque lui et moi l’entendons et voyons de même. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur ; ce n’est plus thym, ni marjolaine : Ainsi les pièces empruntées d’autrui, il les transformera et confondra, pour en faire un ouvrage tout sien : à savoir son jugement, son institution, son travail et étude ne vise qu’à le former. Qu’il cèle tout ce de quoi il a été secouru, et ne produise que ce qu’il en a fait. Les pilleurs, les emprunteurs, mettent en parade leurs bâtiments, leurs achats, non pas ce qu’ils tirent d’autrui. Vous ne voyez pas les épices d’un homme de parlement : vous voyez les alliances qu’il a gagnées, et honneurs à ses enfants. Nul ne met en compte public sa recette : chacun y met son acquêt. Le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage. C’est (disait Epicharmus) l’entendement qui voit et qui oit : c’est l’entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans âme. Certes nous le rendons servile et couard, pour ne lui laisser la liberté de rien faire de soi. Qui demanda jamais à son disciple ce qu’il lui semble de la Rhétorique et de la Grammaire, de telle ou telle sentence de Cicéron ? On nous les plaque en la mémoire toutes empennées, comme des oracles, où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Savoir par cœur n’est pas savoir : c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa mémoire. Ce qu’on sait droitement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son livre. Fâcheuse suffisance, qu’une suffisance pure livresque ! Je m’attends qu’elle serve d’ornement, non de fondement : suivant l’avis de Platon, qui dit, la fermeté, la foi, la sincérité, être la vraie philosophie : les autres sciences, et qui visent ailleurs, n’être que fard. Je voudrais que le Paluël ou Pompee, ces beaux danseurs de mon temps, apprissent des cabrioles à les voir seulement faire, sans nous bouger de nos places, comme ceux-ci veulent instruire notre entendement, sans l’ébranler : ou qu’on nous apprît à manier un cheval, ou une pique, ou un Luth, ou la voix, sans nous y exercer : comme ceux-ci nous veulent apprendre à bien juger, et à bien parler, sans nous exercer à parler ni à juger. Or à cet apprentissage tout ce qui se présente à nos yeux, sert de livre suffisant : la malice d’un page, la sottise d’un valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matières. À cette cause le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays étrangers : non pour en rapporter seulement, à la mode de notre noblesse Française, combien de pas a Santa rotonda, ou la richesse de caleçons de la Signora Livia, ou comme d’autres, combien le visage de Néron, de quelque vieille ruine de là, est plus long ou plus large, que celui de quelque pareille médaille. Mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons : et pour frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui, je voudrais qu’on commençât à le promener dès sa tendre enfance : et premièrement, pour faire d’une pierre deux coups, par les nations voisines, où le langage est plus éloigné du nôtre, et auquel si vous ne la formez de bonne heure, la langue ne se peut plier. Aussi bien est-ce une opinion reçue d’un chacun, que ce n’est pas raison de nourrir un enfant au giron de ses parents : Cette amour naturelle les attendrit trop, et relâche, voire les plus sages : ils ne sont capables ni de châtier ses fautes, ni de le voir nourri grossièrement comme il faut, et hasardeusement. Ils ne le sauraient souffrir revenir suant et poudreux de son exercice, boire chaud, boire froid, ni le voir sur un cheval rebours, ni contre un rude tireur le fleuret au poing, ou la première arquebuse. Car il n’y a remède, qui en veut faire un homme de bien, sans doute il ne le faut épargner en cette jeunesse : et faut souvent choquer les règles de la médecine :

vitamque sub dio et trepidis agat

in rebus.

[qu’il passe sa vie en plein air et dans les alarmes.]

Ce n’est pas assez de lui roidir l’âme, il lui faut aussi roidir les muscles ; elle est trop pressée, si elle n’est secondée : et a trop à faire, de seule fournir à deux offices. Je sais combien ahane la mienne en compagnie d’un corps si tendre, si sensible, qui se laisse si fort aller sur elle. Et aperçois souvent en ma leçon, qu’en leurs écrits, mes maîtres font valoir pour magnanimité et force de courage, des exemples, qui tiennent volontiers plus de l’épaississure de la peau et dureté des os. J’ai vu des hommes, des femmes et des enfants, ainsi nés, qu’une bastonnade leur est moins qu’à moi une chiquenaude ; qui ne remuent ni langue ni sourcil, aux coups qu’on leur donne. Quand les Athlètes contrefont les Philosophes en patience, c’est plutôt vigueur de nerfs que de cœur. Or l’accoutumance à porter le travail, est accoutumance à porter la douleur : labor callum obducit dolori [le travail oppose le cal à la douleur]. Il le faut rompre à la peine, et âpreté des exercices, pour le dresser à la peine, et âpreté de la dislocation, de la colique, du cautère : et de la geôle aussi, et de la torture. Car de ces derniers ici, encore peut-il être en prise, qui regardent les bons, selon le temps, comme les méchants. Nous en sommes à l’épreuve. Quiconque combat les lois, menace les gens de bien d’escourgées et de la corde. Et puis, l’autorité du gouverneur, qui doit être souveraine sur lui, s’interrompt et s’empêche par la présence des parents. Joint que ce respect que la famille lui porte, la connaissance des moyens et grandeurs de sa maison, ce ne sont à mon opinion pas légères incommodités en cet âge. En cette école du commerce des hommes, j’ai souvent remarqué ce vice, qu’au lieu de prendre connaissance d’autrui, nous ne travaillons qu’à la donner de nous : et sommes plus en peine d’emploiter notre marchandise, que d’en acquérir de nouvelle. Le silence et la modestie sont qualités très commodes à la conversation. On dressera cet enfant à être épargnant et ménager de sa suffisance, quand il l’aura acquise, à ne se formaliser point des sottises et fables qui se diront en sa présence : car c’est une incivile importunité de choquer tout ce qui n’est pas de notre appétit. Qu’il se contente de se corriger soi-même. Et ne semble pas reprocher à autrui, tout ce qu’il refuse à faire : ni contraster aux mœurs publiques. Licet sapere sine pompa, sine inuidia. [On peut être sage sans ostentation, sans arrogance.] Fuie ces images régenteuses du monde et inciviles : et cette puérile ambition, de vouloir paraître plus fin, pour être autre ; et comme si ce fut marchandise malaisée, que répréhensions et nouveautés, vouloir tirer de là, nom de quelque péculière valeur. Comme il n’affiert qu’aux grands Poètes, d’user des licences de l’art : aussi n’est-il supportable, qu’aux grandes âmes et illustres de se privilégier au-dessus de la coutume. Si quid Socrates et Aristippus contra morem et consuetudinem fecerunt, idem sibi ne arbitretur licere : Magnis enim illi et diuinis bonis hanc licentiam assequebantur. [Si Socrate et Aristippe ont agi contre l’usage et la coutume, qu’il ne croie pas que la même chose lui soit permise : car eux obtenaient cette licence pour leurs qualités éminentes et divines.] On lui apprendra de n’entrer en discours et contestation, que là où il verra un champion digne de sa lutte : et là même à n’employer pas tous les tours qui lui peuvent servir, mais ceux-là seulement qui lui peuvent le plus servir. Qu’on le rende délicat au choix et triage de ses raisons, et aimant la pertinence, et par conséquent la brièveté. Qu’on l’instruise surtout à se rendre, et à quitter les armes à la vérité, tout aussitôt qu’il l’apercevra : soit qu’elle naisse ès mains de son adversaire, soit qu’elle naisse en lui-même par quelque ravisement. Car il ne sera pas mis en chaise pour dire un rôle prescrit, il n’est engagé à aucune cause, que parce qu’il l’approuve. Ni ne sera du métier, où se vend à purs deniers comptants, la liberté de se pouvoir repentir et reconnaître. Neque, ut omnia, quæ præscripta et imperata sint, defendat, necessitate ulla cogitur. [Et il n’est contraint par aucune nécessité à défendre tout ce qui a été prescrit et ordonné.] Si son gouverneur tient de mon humeur, il lui formera la volonté à être très loyal serviteur de son Prince, et très affectionné, et très courageux : mais il lui refroidira l’envie de s’y attacher autrement que par un devoir public. Outre plusieurs autres inconvénients, qui blessent notre liberté, par ces obligations particulières, le jugement d’un homme gagé et acheté, ou il est moins entier et moins libre, ou il est taché et d’imprudence et d’ingratitude. Un pur Courtisan ne peut avoir ni loi ni volonté, de dire et penser que favorablement d’un maître, qui parmi tant de milliers d’autres sujets, l’a choisi pour le nourrir et élever de sa main. Cette faveur et utilité corrompent non sans quelque raison, sa franchise, et l’éblouissent. Pourtant voit-on coutumièrement, le langage de ces gens-là, divers à tout autre langage, en un état, et de peu de foi en telle matière. Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et n’aient que la raison pour conduite. Qu’on lui fasse entendre, que de confesser la faute qu’il découvrira en son propre discours, encore qu’elle ne soit aperçue que par lui, c’est un effet de jugement et de sincérité, qui sont les principales parties qu’il cherche. Que l’opiniâtrer et contester, sont qualités communes : plus apparentes aux plus basses âmes. Que se raviser et se corriger, abandonner un mauvais parti, sur le cours de son ardeur, ce sont qualités rares, fortes, et philosophiques. On l’avertira, étant en compagnie, d’avoir les yeux partout : car je trouve que les premiers sièges sont communément saisis par les hommes moins capables, et que les grandeurs de fortune ne se trouvent guère mêlées à la suffisance. J’ai vu cependant qu’on s’entretenait au haut bout d’une table, de la beauté d’une tapisserie, ou du goût de la malvoisie, se perdre beaucoup de beaux traits à l’autre bout. Il sondera la portée d’un chacun : un bouvier, un maçon, un passant, il faut tout mettre en besogne, et emprunter chacun selon sa marchandise : car tout sert en ménage : la sottise même, et faiblesse d’autrui lui sera instruction. À contrôler les grâces et façons d’un chacun, il s’engendrera envie des bonnes, et mépris des mauvaises. Qu’on lui mette en fantaisie une honnête curiosité de s’enquérir de toutes choses : tout ce qu’il y aura de singulier autour de lui, il le verra : un bâtiment, une fontaine, un homme, le lieu d’une bataille ancienne, le passage de Cæsar ou de Charlemaigne.

Quæ tellus sit lenta gelu, quæ putris ab cestu,

Ventus in Italiam quis bene vela ferat.

[Quelle terre est engourdie par les glaces, laquelle est désagrégée par la chaleur, quel vent pousse favorablement les voiles vers l’Italie.]

Il s’enquerra des mœurs, des moyens et des alliances de ce Prince, et de celui-là. Ce sont choses très plaisantes à apprendre, et très utiles à savoir. En cette pratique des hommes, j’entends y comprendre, et principalement, ceux qui ne vivent qu’en la mémoire des livres. Il pratiquera par le moyen des histoires, ces grandes âmes des meilleurs siècles. C’est un vain étude qui veut : mais qui veut aussi c’est un étude de fruit estimable : et le seul étude, comme dit Platon, que les Lacédémoniens eussent réservé à leur part. Quel profit ne fera-t-il en cette part-là, à la lecture des vies de notre Plutarque ? Mais que mon guide se souvienne où vise sa charge ; et qu’il n’imprime pas tant à son disciple, la date de la ruine de Carthage, que les mœurs de Hannibal et de Scipion : ni tant où mourut Marcellus, que pourquoi il fut indigne de son devoir, qu’il mourût là. Qu’il ne lui apprenne pas tant les histoires, qu’à en juger. C’est à mon gré, entre toutes, la matière à laquelle nos esprits s’appliquent de plus diverse mesure. J’ai lu en Tite Live cent choses que tel n’y a pas lu. Plutarche y en a lu cent ; outre ce que j’y ai su lire : et à l’aventure outre ce que l’auteur y avait mis. À d’aucuns c’est un pur étude grammairien : à d’autres, l’anatomie de la Philosophie, par laquelle les plus abstruses parties de notre nature se pénètrent. Il y a dans Plutarque beaucoup de discours étendus très dignes d’être sus : car à mon gré c’est le maître ouvrier de telle besogne : mais il y en a mille qu’il n’a que touché simplement : il guigne seulement du doigt par où nous irons, s’il nous plaît, et se contente quelquefois de ne donner qu’une atteinte dans le plus vif d’un propos. Il les faut arracher de là, et mettre en place marchande. Comme ce sien mot, Que les habitants d’Asie servaient à un seul, pour ne savoir prononcer une seule syllabe, qui est, Non, donna peut-être, la matière, et l’occasion à la Boetie, de sa Servitude volontaire. Cela même de lui voir trier une légère action en la vie d’un homme, ou un mot, qui semble ne porter pas cela, c’est un discours. C’est dommage que les gens d’entendement, aiment tant la brièveté : sans doute leur réputation en vaut mieux, mais nous en valons moins : Plutarque aime mieux que nous le vantions de son jugement, que de son savoir : il aime mieux nous laisser désir de soi, que satiété. Il savait qu’ès choses bonnes mêmes on peut trop dire, et que Alexandridas reprocha justement, à celui qui tenait aux Éphores des bons propos, mais trop longs : Ô étranger, tu dis ce qu’il faut, autrement qu’il ne faut. Ceux qui ont le corps grêle, le grossissent d’embourrures : ceux qui ont la matière exile, l’enflent de paroles. Il se tire une merveilleuse clarté pour le jugement humain, de la fréquentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncelés en nous, et avons la vue raccourcie à la longueur de notre nez. On demandait à Socrates d’où il était, il ne répondit pas, d’Athènes, mais, du monde. Lui qui avait l’imagination plus pleine et plus étendue, embrassait l’univers, comme sa ville, jetait ses connaissances, sa société et ses affections à tout le genre humain : non pas comme nous, qui ne regardons que sous nous. Quand les vignes gèlent en mon village, mon prêtre en argumente l’ire de Dieu sur la race humaine, et juge que la pépie en tienne déjà les Cannibales. À voir nos guerres civiles, qui ne crie que cette machine se bouleverse, et que le jour du jugement nous prend au collet : sans s’aviser que plusieurs pires choses se sont vues, et que les dix mille parts du monde ne laissent pas de galler le bon temps cependant ? Moi, selon leur licence et impunité, admire de les voir si douces et molles. À qui il grêle sur la tête, tout l’hémisphère semble être en tempête et orage : Et disait le Savoyard, que si ce sot de Roi de France, eut su bien conduire sa fortune, il était homme pour devenir maître d’hôtel de son Duc. Son imagination ne concevait autre plus élevée grandeur, que celle de son maître. Nous sommes insensiblement tous en cette erreur : erreur de grande suite et préjudice. Mais qui se présente comme dans un tableau, cette grande image de notre mère nature, en son entière majesté : qui lit en son visage, une si générale et constante variété : qui se remarque là-dedans, et non soi, mais tout un royaume, comme un trait d’une pointe très délicate, celui-là seul estime les choses selon leur juste grandeur. Ce grand monde, que les uns multiplient encore comme espèces sous un genre, c’est le miroir, où il nous faut regarder, pour nous connaître de bon biais. Somme je veux que ce soit le livre de mon écolier. Tant d’humeurs, de sectes, de jugements, d’opinions, de lois, et de coutumes, nous apprennent à juger sainement des nôtres, et apprennent notre jugement à reconnaître son imperfection et sa naturelle faiblesse : qui n’est pas un léger apprentissage. Tant de remuements d’état, et changements de fortune publique, nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nôtre. Tant de noms, tant de victoires et conquêtes ensevelies sous l’oubliance, rendent ridicule l’espérance d’éterniser notre nom par la prise de dix argolets, et d’un pouillier, qui n’est connu que de sa chute. L’orgueil et la fierté de tant de pompes étrangères, la majesté si enflée de tant de cours et de grandeurs, nous fermit et assure la vue, à soutenir l’éclat des nôtres, sans ciller les yeux. Tant de milliasses d’hommes enterrés avant nous, nous encouragent à ne craindre d’aller trouver si bonne compagnie en l’autre monde : ainsi du reste. Notre vie, disait Pythagoras, retire à la grande et populeuse assemblée des jeux Olympiques. Les uns exercent le corps, pour en acquérir la gloire des jeux : d’autres y portent des marchandises à vendre, pour le gain. Il en est (et qui ne sont pas les pires) lesquels n’y cherchent autre fruit, que de regarder comment et pourquoi chaque chose se fait : et être spectateurs de la vie des autres hommes, pour en juger et régler la leur. Aux exemples se pourront proprement assortir tous les plus profitables discours de la philosophie, à laquelle se doivent toucher les actions humaines, comme à leur règle. On lui dira,

quid fas optare, quid asper

Utile nummus habet, patriæ charisque propinquis

Quantum elargiri deceat, quem te Deus esse

Iussit, et humana qua parte locatus es in re,

Quid sumus, aut quidnam victuri gignimur :

[ce qu’il est permis de souhaiter, à quoi sert une pièce neuve, quelles largesses il convient de faire à sa patrie et à ses chers parents, ce que le dieu t’a ordonné d’être et à quelle place il t’a établi parmi les hommes, ce que nous sommes, ou pour quelle vie donc nous sommes mis au monde :]

Que c’est que savoir et ignorer, qui doit être le but de l’étude : que c’est que vaillance, tempérance, et justice : ce qu’il y a à dire entre l’ambition et l’avarice : la servitude et la sujétion, la licence et la liberté : à quelles marques on connaît le vrai et solide contentement : jusques où il faut craindre la mort, la douleur et la honte.

Et quo quemque modo fugiatque feratque laborem.

[Et de quelle façon fuir ou supporter chaque épreuve.]

Quels ressorts nous meuvent, et le moyen de tant divers branles en nous. Car il me semble que les premiers discours, de quoi on lui doit abreuver l’entendement, ce doivent être ceux, qui règlent ses mœurs et son sens, qui lui apprendront à se connaître, et à savoir bien mourir et bien vivre. Entre les arts libéraux, commençons par l’art qui nous fait libres. Elles servent toutes voirement en quelque manière à l’instruction de notre vie, et à son usage : comme toutes autres choses y servent en quelque manière aussi. Mais choisissons celle qui y sert directement et professoirement. Si nous savions restreindre les appartenances de notre vie à leurs justes et naturels limites, nous trouverions, que la meilleure part des sciences, qui sont en usage, est hors de notre usage. Et en celles mêmes qui le sont, qu’il y a des étendues et enfonçures très inutiles, que nous ferions mieux de laisser là : et suivant l’institution de Socrates, borner le cours de notre étude en icelles, où faut l’utilité.

sapere aude,

Incipe : Viuendi qui recte prorogat horam,

Rusticus expectat dum defluat amnis, at ille

Labitur, et labetur in omne volubilis æuum :

[ose être sage, commence ; qui diffère l’heure de mener une vie droite attend en rustaud que le fleuve suspende son cours ; mais il coule et coulera à tout jamais, roulant ses eaux :]

C’est une grande simplesse d’apprendre à nos enfants,

Quid moueant pisces, animosaque signa leonis,

Lotus et Hesperia quid capricornus aqua.

[Quelle est l’influence des Poissons et des signes ardents du Lion, quelle est celle du Capricorne qui se baigne dans les eaux de l’Hespérie.]

La science des astres et le mouvement de la huitième sphère, avant que les leurs propres.

Τί πλειάδεσσι κᾀμοί.

Τί δ’ἀστράσι βοώτεω.

[Que m’importent les Pléiades, les étoiles du Bouvier !]

Anaximenes écrivant à Pythagoras : De quel sens puis-je m’amuser aux secrets des étoiles, ayant la mort ou la servitude toujours présente aux yeux ? Car lors les Rois de Perse préparaient la guerre contre son pays. Chacun doit dire ainsi. Etant battu d’ambition, d’avarice, de témérité, de superstition : et ayant au-dedans tels autres ennemis de la vie : irai-je songer au branle du monde ? Après qu’on lui aura appris ce qui sert à le faire plus sage et meilleur, on l’entretiendra que c’est que Logique, Physique, Géométrie, Rhétorique : et la science qu’il choisira, ayant déjà le jugement formé, il en viendra bientôt à bout. Sa leçon se fera tantôt par devis, tantôt par livre : tantôt son gouverneur lui fournira de l’auteur même propre à cette fin de son institution : tantôt il lui en donnera la moelle, et la substance toute mâchée. Et si de soi-même il n’est assez familier des livres, pour y trouver tant de beaux discours qui y sont, pour l’effet de son dessein, on lui pourra joindre quelque homme de lettres, qui à chaque besoin fournisse les munitions qu’il faudra, pour les distribuer et dispenser à son nourrisson. Et que cette leçon ne soit plus aisée, et naturelle que celle de Gaza, qui y peut faire doute ? Ce sont là préceptes épineux et mal plaisants, et des mots vains et décharnés, où il n’y a point de prise, rien qui vous éveille l’esprit : en celle-ci l’âme trouve où mordre, où se paître. Ce fruit est plus grand sans comparaison, et si sera plus tôt mûri. C’est grand cas que les choses en soient là en notre siècle, que la philosophie soit jusques aux gens d’entendement, un nom vain et fantastique, qui se trouve de nul usage, et de nul prix par opinion et par effet. Je crois que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses avenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfants, et d’un visage renfrogné, sourcilleux et terrible : qui me l’a masquée de ce faux visage pâle et hideux ? Il n’est rien plus gai, plus gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne dise folâtre. Elle ne prêche que fête et bon temps : Une mine triste et transie, montre que ce n’est pas là son gîte. Demetrius le Grammairien rencontrant dans le temple de Delphes une troupe de philosophes assis ensemble, il leur dit : Ou je me trompe, ou à vous voir la contenance si paisible et si gaie, vous n’êtes pas en grand discours entre vous. À quoi l’un d’eux, Heracleon le Mégarien, répondit : C’est à faire à ceux qui cherchent si le futur du verbe βάλλω a double λ, ou qui cherchent la dérivation des comparatifs χεῖρον et βέλτιον, et des superlatifs χεῖριστον et βέλτιστον, qu’il faut rider le front s’entretenant de leur science : mais quant aux discours de la philosophie, ils ont accoutumé d’égayer et réjouir ceux qui les traitent, non les renfrogner et contrister.

Deprendas animi tormenta latentis in cegro

Corpore, deprendas et gaudia, sumit utrumque

Inde habitum facies.

[On peut surprendre les tourments secrets de l’âme dans un corps malade, on peut en surprendre aussi les joies : le visage prend de là l’une et l’autre expression.]

L’âme qui loge la philosophie, doit par sa santé rendre sain encore le corps : elle doit faire luire jusques au-dehors son repos, et son aise : doit former à son moule le port extérieur, et l’armer par conséquent d’une gracieuse fierté, d’un maintien actif, et allègre, et d’une contenance contente et débonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c’est une éjouissance constante : son état est comme des choses au-dessus de la lune, toujours serein. C’est Baroco et Baralipton, qui rendent leurs suppôts ainsi crottés et enfumés ; ce n’est pas elle, ils ne la connaissent que par ouï-dire. Comment ? elle fait état de sereiner les tempêtes de l’âme, et d’apprendre la faim et les fièvres à rire : non par quelques Épicycles imaginaires, mais par raisons naturelles et palpables. Elle a pour son but, la vertu : qui n’est pas, comme dit l’école, plantée à la tête d’un mont coupé, raboteux et inaccessible. Ceux qui l’ont approchée, la tiennent au rebours, logée dans une belle plaine fertile et fleurissante : d’où elle voit bien sous soi toutes choses ; mais si peut-on y arriver, qui en sait l’adresse, par des routes ombrageuses, gazonnées, et doux-fleurantes ; plaisamment, et d’une pente facile et polie, comme est celle des voûtes célestes. Pour n’avoir hanté cette vertu suprême, belle, triomphante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irréconciliable d’aigreur, de déplaisir, de crainte, et de contrainte, ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes : ils sont allés selon leur faiblesse, feindre cette sotte image, triste, querelleuse, dépite, menaceuse, mineuse, et la placer sur un rocher à l’écart, emmi des ronces : fantôme à étonner les gens. Mon gouverneur qui connaît devoir remplir la volonté de son disciple, autant ou plus d’affection, que de révérence envers la vertu, lui saura dire, que les poètes suivent les humeurs communes : et lui faire toucher au doigt, que les dieux ont mis plutôt la sueur aux avenues des cabinets de Venus que de Pallas. Et quand il commencera de se sentir, lui présentant Bradamant ou Angélique, pour maîtresse à jouir : et d’une beauté naïve, active, généreuse, non hommasse, mais virile, au prix d’une beauté molle, affétée, délicate, artificielle ; l’une travestie en garçon, coiffée d’un morion luisant : l’autre vêtue en garce, coiffée d’un attifet emperlé : il jugera mâle son amour même, s’il choisit tout diversement à cet efféminé pasteur de Phrygie. Il lui fera cette nouvelle leçon, que le prix et hauteur de la vraie vertu, est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice : si éloigné de difficulté, que les enfants y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtils. Le règlement c’est son outil, non pas la force. Socrates son premier mignon, quitte à escient sa force, pour glisser en la naïveté et aisance de son progrès. C’est la mère nourrice des plaisirs humains. En les rendant justes, elle les rend sûrs et purs. Les modérant, elle les tient en haleine et en appétit. Retranchant ceux qu’elle refuse, elle nous aiguise envers ceux qu’elle nous laisse : et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature : et jusques à la satiété, sinon jusques à la lasseté ; maternellement : si d’aventure nous ne voulons dire, que le régime, qui arrête le buveur avant l’ivresse, le mangeur avant la crudité, le paillard avant la pelade, soit ennemi de nos plaisirs. Si la fortune commune lui faut, elle lui échappe : ou elle s’en passe, et s’en forge une autre toute sienne : non plus flottante et roulante : elle sait être riche, et puissante, et savante, et coucher en des matelas musqués. Elle aime la vie, elle aime la beauté, la gloire, et la santé. Mais son office propre et particulier, c’est savoir user de ces biens-là réglément, et les savoir perdre constamment : office bien plus noble qu’âpre, sans lequel tout cours de vie est dénaturé, turbulent et difforme : et y peut-on justement attacher ces écueils, ces halliers, et ces monstres. Si ce disciple se rencontre de si diverse condition, qu’il aime mieux ouïr une fable que la narration d’un beau voyage, ou un sage propos, quand il l’entendra : Qui au son du tambourin, qui arme la jeune ardeur de ses compagnons, se détourne à un autre, qui l’appelle au jeu des bateleurs. Qui par souhait ne trouve plus plaisant et plus doux, revenir poudreux et victorieux d’un combat, que de la paume ou du bal, avec le prix de cet exercice : je n’y trouve autre remède, sinon qu’on le mette pâtissier dans quelque bonne ville : fût-il fils d’un Duc : suivant le précepte de Platon, qu’il faut colloquer les enfants, non selon les facultés de leur père, mais selon les facultés de leur âme. Puisque la Philosophie est celle qui nous instruit à vivre, et que l’enfance y a sa leçon, comme les autres âges, pourquoi ne la lui communique-t-on ?

Udum et molle lutum est, nunc nunc properandus, et acri,

Fingendus sine fine rota.

[Humide et molle est l’argile ; c’est maintenant, maintenant, qu’il faut se hâter et la façonner indéfiniment sur la roue agile.]

On nous apprend à vivre, quand la vie est passée. Cent écoliers ont pris la vérole avant que d’être arrivés à leur leçon d’Aristote de la tempérance. Cicero disait, que quand il vivrait la vie de deux hommes, il ne prendrait pas le loisir d’étudier les Poètes Lyriques. Et je trouve ces ergotistes plus tristement encore inutiles. Notre enfant est bien plus pressé : il ne doit au pédagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie : le demeurant est dû à l’action. Employons un temps si court aux instructions nécessaires. Ce sont abus, ôtez toutes ces subtilités épineuses de la Dialectique, de quoi notre vie ne se peut amender, prenez les simples discours de la philosophie, sachez les choisir et traiter à point, ils sont plus aisés à concevoir qu’un conte de Boccace. Un enfant en est capable au partir de la nourrice, beaucoup mieux que d’apprendre à lire ou écrire. La philosophie a des discours pour la naissance des hommes, comme pour la décrépitude. Je suis de l’avis de Plutarque, qu’Aristote n’amusa pas tant son grand disciple à l’artifice de composer syllogismes, ou aux principes de Géométrie, comme à l’instruire des bons préceptes, touchant la vaillance, prouesse, la magnanimité et tempérance, et l’assurance de ne rien craindre : et avec cette munition, il l’envoya encore enfant subjuguer l’Empire du monde à tout 30 000 hommes de pied, 4 000 chevaux, et quarante-deux mille écus seulement. Les autres arts et sciences, dit-il, Alexandre les honorait bien, et louait leur excellence et gentillesse, mais pour plaisir qu’il y prît, il n’était pas facile à se laisser surprendre à l’affection de les vouloir exercer.

petite hinc iuuenesque senesque

Finem animo certum, miserisque viatica canis.

[Tirez-en, jeunes gens et vieillards, un but assuré pour l’ardeur et un viatique pour les misères de l’âge chenu.]

C’est ce que disait Epicurus au commencement de sa lettre à Meniceus : Ni le plus jeune refuie à Philosopher, ni le plus vieil s’y lasse. Qui fait autrement, il semble dire, ou qu’il n’est pas encore saison d’heureusement vivre : ou qu’il n’en est plus saison. Pour tout ceci, je ne veux pas qu’on emprisonne ce garçon, je ne veux pas qu’on l’abandonne à la colère et humeur mélancolique d’un furieux maître d’école : je ne veux pas corrompre son esprit, à le tenir à la gêne et au travail, à la mode des autres, quatorze ou quinze heures par jour, comme un portefaix : Ni ne trouverais bon, quand par quelque complexion solitaire et mélancolique, on le verrait adonné d’une application trop indiscrète à l’étude des livres, qu’on la lui nourrît. Cela les rend ineptes à la conversation civile, et les détourne de meilleures occupations. Et combien ai-je vu de mon temps, d’hommes abêtis, par téméraire avidité de science ? Carneades s’en trouva si affolé, qu’il n’eut plus le loisir de se faire le poil et les ongles. Ni ne veux gâter ses mœurs généreuses par l’incivilité et barbarie d’autrui. La sagesse Française a été anciennement en proverbe, pour une sagesse qui prenait de bonne heure, et n’avait guère de tenue. À la vérité nous voyons encore qu’il n’est rien si gentil que les petits enfants en France : mais ordinairement ils trompent l’espérance qu’on en a conçue, et hommes faits, on n’y voit aucune excellence. J’ai ouï tenir à gens d’entendement, que ces collèges où on les envoie, de quoi ils ont foison, les abrutissent ainsi. Au nôtre, un cabinet, un jardin, la table, et le lit, la solitude, la compagnie, le matin et le vêpre, toutes heures lui seront unes : toutes places lui seront étude : car la philosophie, qui, comme formatrice des jugements et des mœurs, sera sa principale leçon, a ce privilège, de se mêler partout. Isocrates l’orateur étant prié en un festin de parler de son art, chacun trouve qu’il eut raison de répondre : Il n’est pas maintenant temps de ce que je sais faire, et ce de quoi il est maintenant temps, je ne le sais pas faire : Car de présenter des harangues ou des disputes de rhétorique, à une compagnie assemblée pour rire et faire bonne chère, ce serait un mélange de trop mauvais accord. Et autant en pourrait-on dire de toutes les autres sciences : Mais quant à la philosophie, en la partie où elle traite de l’homme et de ses devoirs et offices, ç’a été le jugement commun de tous les sages, que pour la douceur de sa conversation, elle ne devait être refusée, ni aux festins, ni aux jeux : Et Platon l’ayant invitée à son convive, nous voyons comme elle entretient l’assistance d’une façon molle, et accommodée au temps et au lieu, quoique ce soit de ses plus hauts discours et plus salutaires.

Æque pauperibus prodest, locupletibus æque,

Et neglecta æque pueris senibusque nocebit.

[Elle est utile également aux pauvres et aux riches, et si on la néglige, elle nuira également aux enfants et aux vieillards.]

Ainsi sans doute il chômera moins, que les autres : Mais comme les pas que nous employons à nous promener dans une galerie, quoiqu’il y en ait trois fois autant, ne nous lassent pas, comme ceux que nous mettons à quelque chemin desseigné : aussi notre leçon se passant comme par rencontre, sans obligation de temps et de lieu, et se mêlant à toutes nos actions, se coulera sans se faire sentir. Les jeux mêmes et les exercices seront une bonne partie de l’étude : la course, la lutte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes. Je veux que la bienséance extérieure, et l’entregent, et la disposition de la personne se façonne quant et quant l’âme. Ce n’est pas une âme, ce n’est pas un corps qu’on dresse, c’est un homme, il n’en faut pas faire à deux. Et comme dit Platon, il ne faut pas les dresser l’un sans l’autre, mais les conduire également, comme une couple de chevaux attelés à même timon. Et à l’ouïr semble-t-il pas prêter plus de temps et de sollicitude, aux exercices du corps : et estimer que l’esprit s’en exerce quant et quant, et non au contraire ? Au demeurant, cette institution se doit conduire par une sévère douceur, non comme il se fait. Au lieu de convier les enfants aux lettres, on ne leur présente à la vérité, qu’horreur et cruauté : Ôtez-moi la violence et la force, il n’est rien à mon avis qui abâtardisse et étourdisse si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu’il craigne la honte et le châtiment, ne l’y endurcissez pas : Endurcissez-le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hasards qu’il lui faut mépriser : Ôtez-lui toute mollesse et délicatesse au vêtir et coucher, au manger et au boire : accoutumez-le à tout : que ce ne soit pas un beau garçon et dameret, mais un garçon vert et vigoureux. Enfant, homme, vieux, j’ai toujours cru et jugé de même. Mais entre autres choses, cette police de la plupart de nos collèges, m’a toujours déplu. On eût failli à l’aventure moins dommageablement, s’inclinant vers l’indulgence. C’est une vraie geôle de jeunesse captive. On la rend débauchée, l’en punissant avant qu’elle le soit. Arrivez-y sur le point de leur office ; vous n’oyez que cris, et d’enfants suppliciés, et de maîtres enivrés en leur colère. Quelle manière, pour éveiller l’appétit envers leur leçon, à ces tendres âmes, et craintives, de les y guider d’une trogne effroyable, les mains armées de fouets ? Inique et pernicieuse forme. Joint ce que Quintilian en a très bien remarqué, que cette impérieuse autorité, tire des suites périlleuses : et nommément à notre façon de châtiment. Combien leurs classes seraient plus décemment jonchées de fleurs et de feuillées, que de tronçons d’osiers sanglants ? J’y ferais portraire la joie, l’allégresse, et Flora, et les Grâces : comme fit en son école le philosophe Speusippus. Où est leur profit, que là fut aussi leur ébat. On doit ensucrer les viandes salubres à l’enfant : et enfieller celles qui lui sont nuisibles. C’est merveille combien Platon se montre soigneux en ses lois, de la gaieté et passe-temps de la jeunesse de sa cité : et combien il s’arrête à leurs courses, jeux, chansons, sauts et danses : desquelles il dit, que l’antiquité a donné la conduite et le patronage aux dieux mêmes, Apollon, aux Muses et Minerve. Il s’étend à mille préceptes pour ses gymnases. Pour les sciences lettrées, il s’y amuse fort peu : et semble ne recommander particulièrement la poésie, que pour la musique. Toute étrangeté et particularité en nos mœurs et conditions est évitable, comme ennemie de société. Qui ne s’étonnerait de la complexion de Demophon, maître d’hôtel d’Alexandre, qui suait à l’ombre, et tremblait au Soleil ? J’en ai vu fuir la senteur des pommes, plus que les arquebusades ; d’autres s’effrayer pour une souris : d’autres rendre la gorge à voir de la crème : d’autres à voir brasser un lit de plume : comme Germanicus ne pouvait souffrir ni la vue ni le chant des coqs. Il y peut avoir à l’aventure à cela quelque propriété occulte, mais on l’éteindrait, à mon avis, qui s’y prendrait de bonne heure. L’institution a gagné cela sur moi, il est vrai que ce n’a point été sans quelque soin, que sauf la bière, mon appétit est accommodable indifféremment à toutes choses, de quoi on se paît. Le corps est encore souple, on le doit à cette cause plier à toutes façons et coutumes : et pourvu qu’on puisse tenir l’appétit et la volonté sous boucle, qu’on rende hardiment un jeune homme commode à toutes nations et compagnies, voire au dérèglement et aux excès, si besoin est. Son exercitation suive l’usage. Qu’il puisse faire toutes choses, et n’aime à faire que les bonnes. Les philosophes mêmes ne trouvent pas louable en Callisthenes, d’avoir perdu la bonne grâce du grand Alexandre son maître, pour n’avoir voulu boire d’autant à lui. Il rira, il folâtrera, il se débauchera avec son prince. Je veux qu’en la débauche même, il surpasse en vigueur et en fermeté ses compagnons, et qu’il ne laisse à faire le mal, ni à faute de force ni de science, mais à faute de volonté. Multum interest, utrum peccare quis nolit, aut nesciat. [La différence est grande entre ne pas vouloir et ne pas savoir faire le mal.] Je pensais faire honneur à un seigneur aussi éloigné de ces débordements, qu’il en soit en France, de m’enquérir à lui en bonne compagnie, combien de fois en sa vie il s’était enivré, pour la nécessité des affaires du Roi en Allemagne : il le prit de cette façon, et me répondit que c’était trois fois, lesquelles il récita. J’en sais, qui à faute de cette faculté, se sont mis en grand-peine, ayant à pratiquer cette nation. J’ai souvent remarqué avec grande admiration la merveilleuse nature d’Alcibiades, de se transformer si aisément à façons si diverses, sans intérêt de sa santé ; surpassant tantôt la somptuosité et pompe Persienne, tantôt l’austérité et frugalité Lacédémonienne ; autant réformé en Sparte, comme voluptueux en Ionie.

Omnis Aristippum decuit color, et status et res.

[Tout convenait à Aristippe : forme de vie, condition, fortune.]

Tel voudrais-je former mon disciple,

quem duplici panno patientia velat,

Mirabor, vitæ via si conuersa decebit,

Personamque feret non inconcinnus utramque.

[celui que l’endurance couvre d’un haillon plié en deux, je l’admirerai, si ce changement de vie lui convient et qu’il joue sans discordance les deux personnages.]

Voici mes leçons : Celui-là y a mieux profité, qui les fait, que qui les sait. Si vous le voyez, vous l’oyez : si vous l’oyez, vous le voyez. Jà à Dieu ne plaise, dit quelqu’un en Platon, que philosopher ce soit apprendre plusieurs choses, et traiter les arts. Hanc amplissimam omnium artium bene viuendi disciplinam, vita magis quam literis persequuti sunt. [Cet art le plus important de tous, de savoir bien vivre, ils l’ont acquis par leur vie davantage que par les livres.] Léon prince des Phliasiens, s’enquérant à Heraclides Ponticus, de quelle science, de quelle art il faisait profession : Je ne sais, dit-il, ni art, ni science : mais je suis Philosophe. On reprochait à Diogenes, comment, étant ignorant, il se mêlait de la Philosophie : Je m’en mêle, dit-il, d’autant mieux à propos. Hegesias le priait de lui lire quelque livre : Vous êtes plaisant, lui répondit-il : vous choisissez les figues vraies et naturelles, non peintes : que ne choisissez-vous aussi les exercitations naturelles vraies, et non écrites ? Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera. Il la répétera en ses actions. On verra s’il y a de la prudence en ses entreprises : s’il y a de la bonté, de la justice en ses déportements : s’il a du jugement et de la grâce en son parler : de la vigueur en ses maladies : de la modestie en ses jeux : de la tempérance en ses voluptés : de l’ordre en son économie : de l’indifférence en son goût, soit chair, poisson, vin ou eau. Qui disciplinam suam, non ostentationem scientiæ sed legem vitæ putet, quique obtemperet ipse sibi, et decretis pareat. [Qui considère son savoir, non comme l’étalage d’une science, mais comme une règle de vie, qui se soumette à lui-même et obéisse à ses principes.] Le vrai miroir de nos discours, est le cours de nos vies. Zeuxidamus répondit à un qui lui demanda pourquoi les Lacédémoniens ne rédigeaient par écrit les ordonnances de la prouesse, et ne les donnaient à lire à leurs jeunes gens ; que c’était parce qu’ils les voulaient accoutumer aux faits, non pas aux paroles. Comparez au bout de 15 ou 16 ans, à celui-ci, un de ces latineurs de collège, qui aura mis autant de temps à n’apprendre simplement qu’à parler. Le monde n’est que babil, et ne vis jamais homme, qui ne dise plutôt plus, que moins qu’il ne doit : toutefois la moitié de notre âge s’en va là. On nous tient quatre ou cinq ans à entendre les mots et les coudre en clauses, encore autant à en proportionner un grand corps étendu en quatre ou cinq parties, autres cinq pour le moins à les savoir brièvement mêler et entrelacer de quelque subtile façon. Laissons-le à ceux qui en font profession expresse. Allant un jour à Orléans, je trouvai dans cette plaine au-deçà de Cléry, deux régents qui venaient à Bourdeaux, environ à cinquante pas l’un de l’autre : plus loin derrière eux, je voyais une troupe, et un maître en tête, qui était feu Monsieur le Comte de la Rochefoucaut : un de mes gens s’enquit au premier de ces régents, qui était ce gentilhomme qui venait après lui : lui qui n’avait pas vu ce train qui le suivait, et qui pensait qu’on lui parlât de son compagnon, répondit plaisamment, Il n’est pas gentilhomme, c’est un grammairien, et je suis logicien. Or nous qui cherchons ici au rebours, de former non un grammairien ou logicien, mais un gentilhomme, laissons-les abuser de leur loisir : nous avons affaire ailleurs. Mais que notre disciple soit bien pourvu de choses, les paroles ne suivront que trop : il les traînera, si elles ne veulent suivre. J’en ois qui s’excusent de ne se pouvoir exprimer ; et font contenance d’avoir la tête pleine de plusieurs belles choses, mais à faute d’éloquence, ne les pouvoir mettre en évidence : c’est une baie. Savez-vous à mon avis que c’est que cela ? ce sont des ombrages, qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu’ils ne peuvent démêler et éclaircir au-dedans, ni par conséquent produire au-dehors : Ils ne s’entendent pas encore eux-mêmes : et voyez-les un peu bégayer sur le point de l’enfanter, vous jugez que leur travail n’est point à l’accouchement, mais à la conception, et qu’ils ne font que lécher encore cette matière imparfaite. De ma part, je tiens, et Socrates ordonne, que qui a dans l’esprit une vive imagination et claire, il la produira, soit en Bergamasque, soit par mines, s’il est muet :

Verbaque præuisam rem non inuita sequentur.

[Et une fois l’idée vue, les mots la suivront sans se faire prier.]

Et comme disait celui-là, aussi poétiquement en sa prose, cum res animum occupauere, verba ambiunt [quand le sujet s’est emparé de l’esprit, les mots se pressent]. Et cet autre : ipsæ res verba rapiunt [le sujet même tire à lui les mots]. Il ne sait pas ablatif, conjonctif, substantif, ni la grammaire ; ne fait pas son laquais, ou une harengère de Petit pont : et si vous entretiendront tout votre soûl, si vous en avez envie, et se déferreront aussi peu, à l’aventure, aux règles de leur langage, que le meilleur maître ès arts de France. Il ne sait pas la rhétorique, ni pour avant-jeu capter la bénévolence du candide lecteur, ni ne lui chaut de le savoir. De vrai, toute belle peinture s’efface aisément par le lustre d’une vérité simple et naïve : Ces gentillesses ne servent que pour amuser le vulgaire, incapable de prendre la viande plus massive et plus ferme ; comme Afer montre bien clairement chez Tacitus. Les Ambassadeurs de Samos étaient venus à Cleomenes Roi de Sparte, préparés d’une belle et longue oraison, pour l’émouvoir à la guerre contre le tyran Polycrates : après qu’il les eut bien laissés dire, il leur répondit : Quant à votre commencement, et exorde, il ne m’en souvient plus, ni par conséquent du milieu ; et quant à votre conclusion, je n’en veux rien faire. Voilà une belle réponse, ce me semble, et des harangueurs bien camus. Et quoi cet autre ? Les Athéniens étaient à choisir de deux architectes, à conduire une grande fabrique ; le premier plus affété, se présenta avec un beau discours prémédité sur le sujet de cette besogne, et tirait le jugement du peuple à sa faveur : mais l’autre en trois mots : Seigneurs Athéniens ce que celui-ci a dit, je le ferai. Au fort de l’éloquence de Cicero, plusieurs en entraient en admiration, mais Caton n’en faisant que rire : Nous avons, disait-il, un plaisant Consul. Aille devant ou après : une utile sentence, un beau trait est toujours de saison. S’il n’est pas bien à ce qui va devant, ni à ce qui vient après, il est bien en soi. Je ne suis pas de ceux qui pensent la bonne rime faire le bon poème : laissez-lui allonger une courte syllabe s’il veut, pour cela non force ; si les inventions y rient, si l’esprit et le jugement y ont bien fait leur office : voilà un bon poète, dirai-je, mais un mauvais versificateur,

Emunctæ naris, durus componere versus.

[Il a le nez fin, mais forge des vers raboteux.]

Qu’on fasse, dit Horace, perdre à son ouvrage toutes ses coutures et mesures,

Tempora certa modosque, et quod prius ordine verbum est,

Posterius facias, præponens ultima primis,

Inuenias etiam disiecti membra poetæ :

[Les mesures réglées et les rythmes, et les mots placés devant, qu’on les fasse passer derrière, antéposant les derniers aux premiers, on peut encore retrouver les membres disjoints du poète :] il ne se démentira point pour cela : les pièces mêmes en seront belles. C’est ce que répondit Menander, comme on le tançât, approchant le jour, auquel il avait promis une comédie, de quoi il n’y avait encore mis la main : Elle est composée et prête, il ne reste qu’à y ajouter les vers. Ayant les choses et la matière disposée en l’âme, il mettait en peu de compte le demeurant. Depuis que Ronsard et du Bellay ont donné crédit à notre poésie Française, je ne vois si petit apprenti, qui n’enfle des mots, qui ne range les cadences à peu près, comme eux. Plus sonat quam valet. [Plus de son que de sens.] Pour le vulgaire, il ne fut jamais tant de poètes : Mais comme il leur a été bien aisé de représenter leurs rimes, ils demeurent bien aussi court à imiter les riches descriptions de l’un, et les délicates inventions de l’autre. Voire mais que fera-t-il, si on le presse de la subtilité sophistique de quelque syllogisme ? Le jambon fait boire, le boire désaltère, par quoi le jambon désaltère. Qu’il s’en moque. Il est plus subtil de s’en moquer, que d’y répondre. Qu’il emprunte d’Aristippus cette plaisante contre-finesse : Pourquoi le délierai-je, puisque tout lié il m’empêche ? Quelqu’un proposait contre Cleanthes des finesses dialectiques : à qui Chrysippus dit, Joue-toi de ces batelages avec les enfants, et ne détourne à cela les pensées sérieuses d’un homme d’âge. Si ces sottes arguties, contorta et aculeata sophismata [sophismes contournés et épineux], lui doivent persuader une mensonge, cela est dangereux : mais si elles demeurent sans effet, et ne l’émeuvent qu’à rire, je ne vois pas pourquoi il s’en doive donner garde. Il en est de si sots, qu’ils se détournent de leur voie un quart de lieue, pour courir après un beau mot : aut qui non verba rebus aptant, sed res extrinsecus arcessunt, quibus verba conueniant [ou bien qui n’adaptent pas les mots aux idées, mais vont chercher au-dehors des idées auxquelles les mots puissent convenir]. Et l’autre : Qui alicuius verbi decore placentis vocentur ad id quod non proposuerant scribere. [(Il en est) qui, pour un joli mot qui fait bien, se laissent entraîner vers ce qu’ils n’avaient pas prévu d’écrire.] Je tords bien plus volontiers une belle sentence, pour la coudre sur moi, que je ne détords mon fil, pour l’aller quérir. Au rebours, c’est aux paroles à servir et à suivre, et que le Gascon y arrive, si le Français n’y peut aller. Je veux que les choses surmontent, et qu’elles remplissent de façon l’imagination de celui qui écoute, qu’il n’ait aucune souvenance des mots. Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche : un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné, comme véhément et brusque.

Hæc demum sapiet dictio, quæ feriet.

[Seul vaudra le style qui frappera.]

Plutôt difficile qu’ennuyeux, éloigné d’affectation : déréglé, décousu, et hardi : chaque lopin y fasse son corps : non pédantesque, non fratesque, non plaideresque, mais plutôt soldatesque, comme Suetone appelle celui de Julius Cæsar. Et si ne sens pas bien, pourquoi il l’en appelle. J’ai volontiers imité cette débauche qui se voit en notre jeunesse, au port de leurs vêtements. Un manteau en écharpe, la cape sur une épaule, un bas mal tendu, qui représente une fierté dédaigneuse de ces parements étrangers, et nonchalante de l’art : mais je la trouve encore mieux employée en la forme du parler. Toute affectation, nommément en la gaieté et liberté Française, est mésadvenante au courtisan. Et en une Monarchie, tout gentilhomme doit être dressé au port d’un courtisan. Par quoi nous faisons bien de gauchir un peu sur le naïf et méprisant. Je n’aime point de tissure, où les liaisons et les coutures paraissent : tout ainsi qu’en un beau corps, il ne faut qu’on y puisse compter les os et les veines. Quæ veritati operam dat oratio, incomposita sit et simplex [Le discours qui s’attache à la vérité doit être sans apprêt et tout simple.] Quis accurate loquitur, nisi qui vult putide loqui ? [Qui parle avec soin, sinon celui qui veut parler avec affectation ?] L’éloquence fait injure aux choses, qui nous détourne à soi. Comme aux accoutrements, c’est pusillanimité, de se vouloir marquer par quelque façon particulière et inusitée. De même au langage, la recherche des phrases nouvelles, et des mots peu connus, vient d’une ambition scolastique et puérile. Puissé-je ne me servir que de ceux qui servent aux halles à Paris ! Aristophanes le Grammairien n’y entendait rien, de reprendre en Epicurus la simplicité de ses mots : et la fin de son art oratoire, qui était, perspicuité de langage seulement. L’imitation du parler, par sa facilité, suit incontinent tout un peuple. L’imitation du juger, de l’inventer, ne va pas si vite. La plupart des lecteurs, pour avoir trouvé une pareille robe, pensent très faussement tenir un pareil corps. La force et les nerfs, ne s’empruntent point : les atours et le manteau s’empruntent. La plupart de ceux qui me hantent, parlent de même les Essais ; mais je ne sais, s’ils pensent de même. Les Athéniens (dit Platon) ont pour leur part, le soin de l’abondance et élégance du parler, les Lacédémoniens de la brièveté, et ceux de Crète, de la fécondité des conceptions, plus que du langage : ceux-ci sont les meilleurs. Zenon disait qu’il avait deux sortes de disciples : les uns qu’il nommait φιλολόγους, curieux d’apprendre les choses, qui étaient ses mignons : les autres λογοφίλους, qui n’avaient soin que du langage. Ce n’est pas à dire que ce ne soit une belle et bonne chose que le bien dire : mais non pas si bonne qu’on la fait, et suis dépit de quoi notre vie s’embesogne toute à cela. Je voudrais premièrement bien savoir ma langue, et celle de mes voisins, où j’ai plus ordinaire commerce : C’est un bel et grand agencement sans doute, que le Grec et Latin, mais on l’achète trop cher. Je dirai ici une façon d’en avoir meilleur marché que de coutume, qui a été essayée en moi-même ; s’en servira qui voudra. Feu mon père, ayant fait toutes les recherches qu’homme peut faire, parmi les gens savants et d’entendement, d’une forme d’institution exquise ; fut avisé de cet inconvénient, qui était en usage : et lui disait-on que cette longueur que nous mettions à apprendre les langues qui ne leur coûtaient rien, est la seule cause, pourquoi nous ne pouvions arriver à la grandeur d’âme et de connaissance des anciens Grecs et Romains : Je ne crois pas que c’en soit la seule cause. Tant y a que l’expédient que mon père y trouva, ce fut qu’en nourrice, et avant le premier dénouement de ma langue, il me donna en charge à un Allemand, qui depuis est mort fameux médecin en France, du tout ignorant de notre langue, et très bien versé en la Latine. Celui-ci, qu’il avait fait venir exprès, et qui était bien chèrement gagé, m’avait continuellement entre les bras. Il en eut aussi avec lui deux autres moindres en savoir, pour me suivre, et soulager le premier : ceux-ci ne m’entretenaient d’autre langue que Latine. Quant au reste de sa maison, c’était une règle inviolable, que ni lui-même, ni ma mère, ni valet, ni chambrière, ne parlaient en ma compagnie, qu’autant de mots de Latin, que chacun avait appris pour jargonner avec moi. C’est merveille du fruit que chacun y fit : mon père et ma mère y apprirent assez de Latin pour l’entendre, et en acquirent à suffisance, pour s’en servir à la nécessité, comme firent aussi les autres domestiques, qui étaient plus attachés à mon service. Somme, nous nous latinisâmes tant, qu’il en regorgea jusques à nos villages tout autour, où il y a encore, et ont pris pied par l’usage, plusieurs appellations Latines d’artisans et d’outils. Quant à moi, j’avais plus de six ans, avant que j’entendisse non plus de Français ou de Périgourdin, que d’Arabesque : et sans art, sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet, et sans larmes, j’avais appris du Latin, tout aussi pur que mon maître d’école le savait : car je ne le pouvais avoir mêlé ni altéré. Si par essai on me voulait donner un thème, à la mode des collèges ; on le donne aux autres en Français, mais à moi il me le fallait donner en mauvais Latin, pour le tourner en bon. Et Nicolas Grouchi, qui a écrit de comitiis Romanorum, Guillaume Guerente, qui a commenté Aristote, George Bucanan, ce grand poète Escossais, Marc Antoine Muret (que la France et l’Italie reconnaît pour le meilleur orateur du temps) mes précepteurs domestiques, m’ont dit souvent, que j’avais ce langage en mon enfance, si prêt et si à main, qu’ils craignaient à m’accoster. Bucanan, que je vis depuis à la suite de feu Monsieur le Maréchal de Brissac, me dit, qu’il était après à écrire de l’institution des enfants : et qu’il prenait l’exemplaire de la mienne : car il avait lors en charge ce Comte de Brissac, que nous avons vu depuis si valeureux et si brave. Quant au Grec, duquel je n’ai quasi du tout point d’intelligence, mon père desseigna me le faire apprendre par art. Mais d’une voie nouvelle, par forme d’ébat et d’exercice : nous pelotions nos déclinaisons, à la manière de ceux qui par certains jeux de tablier apprennent l’Arithmétique et la Géométrie. Car entre autres choses, il avait été conseillé de me faire goûter la science et le devoir, par une volonté non forcée, et de mon propre désir ; et d’élever mon âme en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte. Je dis jusques à telle superstition, que parce qu’aucuns tiennent, que cela trouble la cervelle tendre des enfants, de les éveiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongés beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup, et par violence, il me faisait éveiller par le son de quelque instrument, et ne fus jamais sans homme qui m’en servît. Cet exemple suffira pour en juger le reste, et pour recommander aussi et la prudence et l’affection d’un si bon père : Auquel il ne se faut prendre, s’il n’a recueilli aucuns fruits répondant à une si exquise culture. Deux choses en furent cause : en premier, le champ stérile et incommode. Car quoique j’eusse la santé ferme et entière, et quant et quant un naturel doux et traitable, j’étais parmi cela si pesant, mou et endormi, qu’on ne me pouvait arracher de l’oisiveté, non pas pour me faire jouer. Ce que je voyais, je le voyais bien ; et sous cette complexion lourde, nourrissais des imaginations hardies, et des opinions au-dessus de mon âge. L’esprit, je l’avais lent, et qui n’allait qu’autant qu’on le menait : l’appréhension tardive, l’invention lâche, et après tout un incroyable défaut de mémoire. De tout cela il n’est pas merveille, s’il ne sut rien tirer qui vaille. Secondement, comme ceux que presse un furieux désir de guérison, se laissent aller à toute sorte de conseil, le bon homme, ayant extrême peur de faillir en chose qu’il avait tant à cœur, se laissa enfin emporter à l’opinion commune, qui suit toujours ceux qui vont devant, comme les grues ; et se rangea à la coutume, n’ayant plus autour de lui ceux qui lui avaient donné ces premières institutions, qu’il avait apportées d’Italie : et m’envoya environ mes six ans au collège de Guienne, très florissant pour lors, et le meilleur de France. Et là, il n’est possible de rien ajouter au soin qu’il eut, et à me choisir des précepteurs de chambre suffisants, et à toutes les autres circonstances de ma nourriture ; en laquelle il réserva plusieurs façons particulières, contre l’usage des collèges : mais tant y a que c’était toujours collège. Mon Latin s’abâtardit incontinent, duquel depuis par désaccoutumance j’ai perdu tout usage. Et ne me servit cette mienne inaccoutumée institution, que de me faire enjamber d’arrivée aux premières classes : Car à treize ans, que je sortis du collège, j’avais achevé mon cours (qu’ils appellent) et à la vérité sans aucun fruit, que je pusse à présent mettre en compte. Le premier goût que j’eus aux livres, il me vint du plaisir des fables de la Métamorphose d’Ovide. Car environ l’âge de. ou. ans, je me dérobais de tout autre plaisir, pour les lire : d’autant que cette langue était la mienne maternelle ; et que c’était le plus aisé livre, que je connusse, et le plus accommodé à la faiblesse de mon âge, à cause de la matière : Car des Lancelots du Lac, des Amadis, des Huons de Bordeaux, et tels fatras de livres, à quoi l’enfance s’amuse, je n’en connaissais pas seulement le nom, ni ne fais encore le corps : tant exacte était ma discipline. Je m’en rendais plus nonchalant à l’étude de mes autres leçons prescrites. Là il me vint singulièrement à propos, d’avoir affaire à un homme d’entendement de précepteur, qui sut dextrement conniver à cette mienne débauche, et autres pareilles. Car par là, j’enfilai tout d’un train Vergile en l’Æneide, et puis Terence, et puis Plaute, et des comédies Italiennes, leurré toujours par la douceur du sujet. S’il eût été si fou de rompre ce train, j’estime que je n’eusse rapporté du collège que la haine des livres, comme fait quasi toute notre noblesse. Il s’y gouverna ingénieusement, faisant semblant de n’en voir rien : Il aiguisait ma faim, ne me laissant qu’à la dérobée gourmander ces livres, et me tenant doucement en office pour les autres études de la règle. Car les principales parties que mon père cherchait à ceux à qui il donnait charge de moi, c’était la débonnaireté et facilité de complexion : Aussi n’avait la mienne autre vice, que langueur et paresse. Le danger n’était pas que je fisse mal, mais que je ne fisse rien. Nul ne pronostiquait que je dusse devenir mauvais, mais inutile : on y prévoyait de la fainéantise, non pas de la malice. Je sens qu’il en est advenu comme cela. Les plaintes qui me cornent aux oreilles, sont telles : Il est oisif, froid aux offices d’amitié, et de parenté : et aux offices publics, trop particulier, trop dédaigneux. Les plus injurieux ne disent pas, Pourquoi a-t-il pris, pourquoi n’a-t-il payé ? mais, Pourquoi ne quitte-t-il, pourquoi ne donne-t-il ? Je recevrais à faveur, qu’on ne désirât en moi que tels effets de superérogation. Mais ils sont injustes, d’exiger ce que je ne dois pas, plus rigoureusement beaucoup, qu’ils n’exigent d’eux ce qu’ils doivent. En m’y condamnant, ils effacent la gratification de l’action, et la gratitude qui m’en serait due. Là où le bien faire actif, devrait plus peser de ma main, en considération de ce que je n’en ai de passif nul qui soit. Je puis d’autant plus librement disposer de ma fortune, qu’elle est plus mienne : et de moi, que je suis plus mien. Toutefois si j’étais grand enlumineur de mes actions, à l’aventure rembarrerais-je bien ces reproches ; et à quelques-uns apprendrais, qu’ils ne sont pas si offensés que je ne fasse pas assez : que de quoi je puisse faire assez plus que je ne fais. Mon âme ne laissait pourtant en même temps d’avoir à part soi des remuements fermes : et des jugements sûrs et ouverts autour des objets qu’elle connaissait : et les digérait seule, sans aucune communication. Et entre autres choses je crois à la vérité qu’elle eût été du tout incapable de se rendre à la force et violence. Mettrai-je en compte cette faculté de mon enfance, une assurance de visage, et souplesse de voix et de geste, à m’appliquer aux rôles que j’entreprenais ? Car avant l’âge,

Alter ab undecimo tum me vix ceperat annus :

[À peine avais-je alors atteint ma douzième année :]

j’ai soutenu les premiers personnages, ès tragédies latines de Bucanan, de Guerente, et de Muret, qui se représentèrent en notre collège de Guienne avec dignité. En cela, Andréas Goveanus notre principal, comme en toutes autres parties de sa charge, fut sans comparaison le plus grand principal de France ; et m’en tenait-on maître ouvrier. C’est un exercice, que je ne méloue point aux jeunes enfants de maison ; et ai vu nos Princes s’y adonner depuis, en personne, à l’exemple d’aucuns des anciens, honnêtement et louablement. Il était loisible, même d’en faire métier, aux gens d’honneur et en Grèce, Aristoni tragico actori rem aperit : huic et genus et fortuna honesta erant : nec ars quia nihil tale apud Græcos pudori est, ea deformabat [il s’en ouvre à l’acteur tragique Ariston ; celui-ci était de naissance et de fortune honorables ; et son métier, parce qu’il n’a chez les Grecs rien de déshonorant, ne les dégradait pas]. Car j’ai toujours accusé d’impertinence, ceux qui condamnent ces ébattements : et d’injustice, ceux qui refusent l’entrée de nos bonnes villes aux comédiens qui le valent, et envient au peuple ces plaisirs publics. Les bonnes polices prennent soin d’assembler les citoyens, et les rallier, comme aux offices sérieux de la dévotion, aussi aux exercices et jeux : La société et amitié s’en augmente, et puis on ne leur saurait concéder des passe-temps plus réglés, que ceux qui se font en présence d’un chacun, et à la vue même du magistrat : et trouverais raisonnable que le prince à ses dépens en gratifiât quelquefois la commune, d’une affection et bonté comme paternelle : et qu’aux villes populeuses il y eût des lieux destinés et disposés pour ces spectacles : quelque divertissement de pires actions et occultes. Pour revenir à mon propos, il n’y a tel, que d’allécher l’appétit et l’affection, autrement on ne fait que des ânes chargés de livres : on leur donne à coups de fouet en garde leur pochette pleine de science. Laquelle pour bien faire, il ne faut pas seulement loger chez soi, il la faut épouser.

Chapitre XXVI. C’est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance §

Ce n’est pas à l’aventure sans raison, que nous attribuons à simplesse et ignorance, la facilité de croire et de se laisser persuader : Car il me semble avoir appris autrefois, que la créance était comme une impression, qui se faisait en notre âme ; et à mesure qu’elle se trouvait plus molle et de moindre résistance, il était plus aisé à y empreindre quelque chose. Ut necesse est lancem in libra ponderibus impositis deprimi : sic animum perspicuis cedere. [De même que le plateau penche forcément quand on a placé des poids sur la balance, de même l’esprit cède forcément aux évidences.] D’autant que l’âme est plus vide, et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement sous la charge de la première persuasion. Voilà pourquoi les enfants, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus sujets à être menés par les oreilles. Mais aussi de l’autre part, c’est une sotte présomption, d’aller dédaignant et condamnant pour faux, ce qui ne nous semble pas vraisemblable : qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance, outre la commune. J’en faisais ainsi autrefois, et si j’oyais parler ou des esprits qui reviennent, ou du pronostic des choses futures, des enchantements, des sorcelleries, ou faire quelque autre conte, où je ne pusse pas mordre,

Somnia, terrores magicos, miracula, sagas,

Nocturnos lemures, portentaque Thessala :

[Songes, terreurs de la magie, merveilles, sorcières, spectres nocturnes et prodiges de Thessalie :]

il me venait compassion du pauvre peuple abusé de ces folies. Et à présent je trouve, que j’étais pour le moins autant à plaindre moi-même : Non que l’expérience m’ait depuis rien fait voir, au-dessus de mes premières créances ; et si n’a pas tenu à ma curiosité : mais la raison m’a instruit, que de condamner ainsi résolument une chose pour fausse, et impossible, c’est se donner l’avantage d’avoir dans la tête, les bornes et limites de la volonté de Dieu, et de la puissance de notre mère nature : Et qu’il n’y a point de plus notable folie au monde, que de les ramener à la mesure de notre capacité et suffisance. Si nous appelons monstres ou miracles, ce où notre raison ne peut aller, combien s’en présente-t-il continuellement à notre vue ? Considérons au travers de quels nuages, et comment à tâtons on nous mène à la connaissance de la plupart des choses qui nous sont entre mains : certes nous trouverons que c’est plutôt accoutumance, que science, qui nous en ôte l’étrangeté :

iam nemo, fessus saturusque videndi,

Suspicere in cœli dignatur lucida templa.

[Maintenant, lassé et blasé du spectacle, personne ne daigne plus lever les yeux vers les espaces lumineux du ciel.]

et que ces choses-là, si elles nous étaient présentées de nouveau, nous les trouverions autant ou plus incroyables qu’aucunes autres :

si nunc primum mortalibus adsint

Ex improuiso, ceu sint obiecta repente,

Nil magis his rebus poterat mirabile dici,

Aut minus ante quod auderent fore credere gentes.

[si ces objets surgissaient aujourd’hui pour la première fois devant les mortels, s’ils leur apparaissaient soudain, on ne pourrait rien dire de plus merveilleux ou dont les hommes eussent moins osé imaginer l’existence.]

Celui qui n’avait jamais vu de rivière, à la première qu’il rencontra, il pensa que ce fut l’Océan : et les choses qui sont à notre connaissance les plus grandes, nous les jugeons être les extrêmes que nature fasse en ce genre.

Scilicet et fluuius qui non maximus, ei est

Qui non ante aliquem maiorem vidit, et ingens

Arbor homoque videtur, et omnia de genere omni

Maxima quæ vidit quisque, hæc ingentia fingit.

[À l’évidence, un fleuve qui n’est pas très grand l’est pour qui n’en a pas vu de plus grand auparavant, de même un arbre, un homme semblent immenses, et en tout genre, toutes les très grandes choses que l’on voit, on se figure qu’elles sont immenses.]

Consuetudine oculorum assuescunt animi, neque admirantur, neque requirunt rationes earum rerum, quas semper vident. [C’est par l’accoutumance des yeux que les esprits s’accoutument et ils ne s’étonnent ni ne cherchent les raisons des choses qu’ils voient toujours.] La nouveauté des choses nous incite plus que leur grandeur, à en rechercher les causes. Il faut juger avec plus de révérence de cette infinie puissance de nature, et plus de reconnaissance de notre ignorance et faiblesse. Combien y a-t-il de choses peu vraisemblables, témoignées par gens dignes de foi, desquelles si nous ne pouvons être persuadés, au moins les faut-il laisser en suspens : car de les condamner impossibles, c’est se faire fort, par une téméraire présomption, de savoir jusques où va la possibilité. Si l’on entendait bien la différence qu’il y a entre l’impossible et l’inusité ; et entre ce qui est contre l’ordre du cours de la nature, et contre la commune opinion des hommes, en ne croyant pas témérairement, ni aussi ne décroyant pas facilement : on observerait la règle de Rien trop, commandée par Chilon. Quand on trouve dans Froissard, que le comte de Foix sut en Béarn la défaite du Roi Jean de Castille à Juberoth, le lendemain qu’elle fut advenue, et les moyens qu’il en allègue, on s’en peut moquer : et de ce même que nos Annales disent, que le Pape Honorius le propre jour que le Roi Philippe Auguste mourut à Mante, fit faire ses funérailles publiques, et les manda faire par toute l’Italie. Car l’autorité de ces témoins n’a pas à l’aventure assez de rang pour nous tenir en bride. Mais quoi ? si Plutarque outre plusieurs exemples, qu’il allègue de l’antiquité, dit savoir de certaine science, que du temps de Domitian, la nouvelle de la bataille perdue par Antonius en Allemaigne à plusieurs journées de là, fut publiée à Rome, et semée par tout le monde le même jour qu’elle avait été perdue : et si Cæsar tient, qu’il est souvent advenu que la renommée a devancé l’accident : dirons-nous pas que ces simples gens-là, se sont laissés piper après le vulgaire, pour n’être pas clairvoyants comme nous ? Est-il rien plus délicat, plus net, et plus vif, que le jugement de Pline, quand il lui plaît de le mettre en jeu ? rien plus éloigné de vanité ? je laisse à part l’excellence de son savoir, duquel je fais moins de compte : en quelle partie de ces deux-là le surpassons-nous ? toutefois il n’est si petit écolier, qui ne le convainque de mensonge, et qui ne lui veuille faire leçon sur le progrès des ouvrages de nature. Quand nous lisons dans Bouchet les miracles des reliques de Saint Hilaire : passe : son crédit n’est pas assez grand pour nous ôter la licence d’y contredire : mais de condamner d’un train toutes pareilles histoires, me semble singulière impudence. Ce grand Saint Augustin témoigne avoir vu sur les reliques Saint Gervais et Protaise à Milan, un enfant aveugle recouvrer la vue : une femme à Carthage être guérie d’un cancer par le signe de la croix, qu’une femme nouvellement baptisée lui fit : Hesperius, un sien familier avoir chassé les esprits qui infestaient sa maison, avec un peu de terre du Sépulcre de notre Seigneur : et cette terre depuis transportée à l’Église, un Paralytique en avoir été soudain guéri : une femme en une procession ayant touché à la châsse S. Etienne, d’un bouquet, et de ce bouquet s’étant frottée les yeux, avoir recouvré la vue piéça perdue : et plusieurs autres miracles, où il dit lui-même avoir assisté. De quoi accuserons-nous et lui et deux S. Évêques Aurelius et Maximinus, qu’il appelle pour ses recors ? sera-ce d’ignorance, simplesse, facilité, ou de malice et imposture ? Est-il homme en notre siècle si impudent, qui pense leur être comparable, soit en vertu et piété, soit en savoir, jugement et suffisance ? Qui ut rationem nullam afferent, ipsa auctoritate me frangerent. [Ce sont des personnages tels que, quand ils n’apporteraient aucun argument, ils me dompteraient par leur seule autorité.] C’est une hardiesse dangereuse et de conséquence, outre l’absurde témérité qu’elle traîne quant et soi, de mépriser ce que nous ne concevons pas. Car après que selon votre bel entendement, vous avez établi les limites de la vérité et de la mensonge, et qu’il se trouve que vous avez nécessairement à croire des choses où il y a encore plus d’étrangeté qu’en ce que vous niez, vous vous êtes déjà obligé de les abandonner. Or ce qui me semble apporter autant de désordre en nos consciences en ces troubles où nous sommes, de la Religion, c’est cette dispensation que les Catholiques font de leur créance. Il leur semble faire bien les modérés et les entendus, quand ils quittent aux adversaires aucuns articles de ceux qui sont en débat. Mais outre ce, qu’ils ne voient pas quel avantage c’est à celui qui vous charge, de commencer à lui céder, et vous tirer arrière, et combien cela l’anime à poursuivre sa pointe : ces articles-là qu’ils choisissent pour les plus légers, sont aucunefois très importants. Ou il faut se soumettre du tout à l’autorité de notre police ecclésiastique, ou du tout s’en dispenser : Ce n’est pas à nous à établir la part que nous lui devons d’obéissance. Et davantage, je le puis dire pour l’avoir essayé, ayant autrefois usé de cette liberté de mon choix et triage particulier, mettant à nonchaloir certains points de l’observance de notre Église, qui semblent avoir un visage ou plus vain, ou plus étrange, venant à en communiquer aux hommes savants, j’ai trouvé que ces choses-là ont un fondement massif et très solide : et que ce n’est que bêtise et ignorance, qui nous fait les recevoir avec moindre révérence que le reste. Que ne nous souvient-il combien nous sentons de contradiction en notre jugement même ? combien de choses nous servaient hier d’articles de foi, qui nous sont fables aujourd’hui ? La gloire et la curiosité, sont les deux fléaux de notre âme. Celle-ci nous conduit à mettre le nez partout, et celle-là nous défend de rien laisser irrésolu et indécis.

Chapitre XXVII. De l’Amitié §

Considérant la conduite de la besogne d’un peintre que j’ai, il m’a pris envie de l’ensuivre. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroi, pour y loger un tableau élaboré de toute sa suffisance ; et le vide tout autour, il le remplit de grotesques : qui sont peintures fantasques, n’ayant grâce qu’en la variété et étrangeté. Que sont-ce ici aussi à la vérité que grotesques et corps monstrueux, rapiécés de divers membres, sans certaine figure, n’ayant ordre, suite, ni proportion que fortuite ?

Desinit in piscem mulier formosa superne.

[Le corps d’une belle femme se termine en poisson.]

Je vais bien jusques à ce second point, avec mon peintre : mais je demeure court en l’autre, et meilleure partie : car ma suffisance ne va pas si avant, que d’oser entreprendre un tableau riche, poli et formé selon l’art. Je me suis avisé d’en emprunter un d’Estienne de la Boitie, qui honorera tout le reste de cette besogne. C’est un discours auquel il donna nom : La Servitude volontaire : mais ceux qui l’ont ignoré, l’ont bien proprement depuis rebaptisé, Le Contre-un. Il l’écrivit par manière d’essai, en sa première jeunesse, à l’honneur de la liberté contre les tyrans. Il court piéça ès mains des gens d’entendement, non sans bien grande et méritée recommandation : car il est gentil, et plein ce qu’il est possible. Si y a-t-il bien à dire, que ce ne soit le mieux qu’il pût faire : et si en l’âge que je l’ai connu plus avancé, il eût pris un tel dessein que le mien, de mettre par écrit ses fantaisies, nous verrions plusieurs choses rares, et qui nous approcheraient bien près de l’honneur de l’antiquité : car notamment en cette partie des dons de nature, je n’en connais point qui lui soit comparable. Mais il n’est demeuré de lui que ce discours, encore par rencontre, et crois qu’il ne le vit onc depuis qu’il lui échappa : et quelques mémoires sur cet édit de Janvier fameux par nos guerres civiles, qui trouveront encore ailleurs peut-être leur place. C’est tout ce que j’ai pu recouvrer de ses reliques (moi qu’il laissa d’une si amoureuse recommandation, la mort entre les dents, par son testament, héritier de sa Bibliothèque et de ses papiers) outre le livret de ses œuvres que j’ai fait mettre en lumière : Et si suis obligé particulièrement à cette pièce, d’autant qu’elle a servi de moyen à notre première accointance. Car elle me fut montrée longue espace avant que je l’eusse vu, et me donna la première connaissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié, que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entière et si parfaite, que certainement il ne s’en lit guère de pareilles : et entre nos hommes il ne s’en voit aucune trace en usage. Il faut tant de rencontre à la bâtir, que c’est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles. Il n’est rien à quoi il semble que nature nous ait plus acheminés qu’à la société. Et dit Aristote, que les bons législateurs ont eu plus de soin de l’amitié, que de la justice. Or le dernier point de sa perfection est celui-ci. Car en général toutes celles que la volupté, ou le profit, le besoin public ou privé, forge et nourrit, en sont d’autant moins belles et généreuses, et d’autant moins amitiés, qu’elles mêlent autre cause et but et fruit en l’amitié qu’elle-même. Ni ces quatre espèces anciennes, naturelle, sociale, hospitalière, vénérienne, particulièrement n’y conviennent, ni conjointement. Des enfants aux pères, c’est plutôt respect. L’amitié se nourrit de communication, qui ne peut se trouver entre eux, pour la trop grande disparité, et offenserait à l’aventure les devoirs de nature : car ni toutes les secrètes pensées des pères ne se peuvent communiquer aux enfants, pour n’y engendrer une messéante privauté : ni les avertissements et corrections, qui est un des premiers offices d’amitié, ne se pourraient exercer des enfants aux pères. Il s’est trouvé des nations, où par usage les enfants tuaient leurs pères : et d’autres, où les pères tuaient leurs enfants, pour éviter l’empêchement qu’ils se peuvent quelquefois entreporter : et naturellement l’un dépend de la ruine de l’autre : Il s’est trouvé des philosophes dédaignant cette couture naturelle, témoin Aristippus qui quand on le pressait de l’affection qu’il devait à ses enfants pour être sortis de lui, il se mit à cracher, disant, que cela en était aussi bien sorti : que nous engendrions bien des poux et des vers. Et cet autre que Plutarque voulait induire à s’accorder avec son frère : Je n’en fais pas, dit-il, plus grand état, pour être sorti de même trou. C’est à la vérité un beau nom, et plein de dilection que le nom de frère, et à cette cause en fîmes-nous lui et moi notre alliance : mais ce mélange de biens, ces partages, et que la richesse de l’un soit la pauvreté de l’autre, cela détrempe merveilleusement et relâche cette soudure fraternelle : Les frères ayant à conduire le progrès de leur avancement, en même sentier et même train, il est force qu’ils se heurtent et choquent souvent. Davantage, la correspondance et relation qui engendre ces vraies et parfaites amitiés, pourquoi se trouvera-t-elle en ceux-ci ? Le père et le fils peuvent être de complexion entièrement éloignée, et les frères aussi : C’est mon fils, c’est mon parent : mais c’est un homme farouche, un méchant, ou un sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiés que la loi et l’obligation naturelle nous commandent, il y a d’autant moins de notre choix et liberté volontaire : Et notre liberté volontaire n’a point de production qui soit plus proprement sienne, que celle de l’affection et amitié. Ce n’est pas que je n’aie essayé de ce côté-là, tout ce qui en peut être, ayant eu le meilleur père qui fut onc, et le plus indulgent, jusques à son extrême vieillesse : et étant d’une famille fameuse de père en fils, et exemplaire en cette partie de la concorde fraternelle :

et ipse

Notus in fratres animi paterni.

[et moi-même, connu pour les sentiments paternels que je porte à mes frères.]

D’y comparer l’affection envers les femmes, quoiqu’elle naisse de notre choix, on ne peut : ni la loger en ce rôle. Son feu, je le confesse,

(neque enim est dea nescia nostri

Quæ dulcem curis miscet amaritiem),

[car elle ne nous est pas inconnue, la déesse qui mêle aux soucis de l’amour une douce amertume,]

est plus actif, plus cuisant, et plus âpre. Mais c’est un feu téméraire et volage, ondoyant et divers, feu de fièvre, sujet à accès et remises, et qui ne nous tient qu’à un coin. En l’amitié, c’est une chaleur générale et universelle, tempérée au demeurant et égale, une chaleur constante et rassise, toute douceur et polissure, qui n’a rien d’âpre et de poignant. Qui plus est en l’amour ce n’est qu’un désir forcené après ce qui nous fuit,

Corne segue la lepre il cacciatore

Al freddo, al caldo, alla montagna, al lito,

Ne più l’estima poi, che presa vede,

Et sol dietro a chi fugge affreta il piede.

[Comme le chasseur poursuit le lièvre dans le froid, dans la chaleur, sur la montagne, sur le rivage, ne fait plus cas de lui une fois qu’il le voit pris, et ne désire l’atteindre qu’autant qu’il le fuit.]

Aussitôt qu’il entre aux termes de l’amitié, c’est-à-dire en la convenance des volontés, il s’évanouit et s’alanguit : la jouissance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujette à satiété. L’amitié au rebours, est jouie à mesure qu’elle est désirée, ne s’élève, se nourrit, ni ne prend accroissance qu’en la jouissance, comme étant spirituelle, et l’âme s’affinant par l’usage. Sous cette parfaite amitié, ces affections volages ont autrefois trouvé place chez moi, afin que je ne parle de lui, qui n’en confesse que trop par ses vers. Ainsi ces deux passions sont entrées chez moi en connaissance l’une de l’autre, mais en comparaison jamais : la première maintenant sa route d’un vol hautain et superbe, et regardant dédaigneusement celle-ci passer ses pointes bien loin au-dessous d’elle. Quant au mariage, outre ce que c’est un marché qui n’a que l’entrée libre, sa durée étant contrainte et forcée, dépendant d’ailleurs que de notre vouloir : et marché, qui ordinairement se fait à autres fins : il y survient mille fusées étrangères à démêler parmi, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d’une vive affection : là où en l’amitié, il n’y a affaire ni commerce que d’elle-même. Joint qu’à dire vrai, la suffisance ordinaire des femmes, n’est pas pour répondre à cette conférence et communication, nourrice de cette sainte couture : ni leur âme ne semble assez ferme pour soutenir l’étreinte d’un nœud si pressé, et si durable. Et certes sans cela, s’il se pouvait dresser une telle accointance libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent cette entière jouissance, mais encore où les corps eussent part à l’alliance, où l’homme fut engagé tout entier : il est certain que l’amitié en serait plus pleine et plus comble : mais ce sexe par nul exemple n’y est encore pu arriver, et par les écoles anciennes en est rejeté. Et cette autre licence Grecque est justement abhorrée par nos mœurs. Laquelle pourtant, pour avoir selon leur usage, une si nécessaire disparité d’âges, et différence d’offices entre les amants, ne répondait non plus assez à la parfaite union et convenance qu’ici nous demandons. Quis est enim iste amor amicitiæ ? cur neque deformem adolescentem quisquam amat, neque formosum senem ? [Qu’est-ce en effet que cet amour d’amitié ? Comment se fait-il que personne n’aime un adolescent laid, ou un beau vieillard ?] Car la peinture même qu’en fait l’Académie ne me désavouera pas, comme je pense, de dire ainsi de sa part : Que cette première fureur, inspirée par le fils de Vénus au cœur de l’amant, sur l’objet de la fleur d’une tendre jeunesse, à laquelle ils permettent tous les insolents et passionnés efforts, que peut produire une ardeur immodérée, était simplement fondée en une beauté externe : fausse image de la génération corporelle : Car en l’esprit elle ne pouvait, duquel la montre était encore cachée : qui n’était qu’en sa naissance, et avant l’âge de germer. Que si cette fureur saisissait un bas courage, les moyens de sa poursuite c’étaient richesses, présents, faveur à l’avancement des dignités : et telle autre basse marchandise, qu’ils réprouvent. Si elle tombait en un courage plus généreux, les entremises étaient généreuses de même : Instructions philosophiques, enseignements à révérer la religion, obéir aux lois, mourir pour le bien de son pays : exemples de vaillance, prudence, justice. S’étudiant l’amant de se rendre acceptable par la bonne grâce et beauté de son âme, celle de son corps étant piéça fanée : et espérant par cette société mentale, établir un marché plus ferme et durable. Quand cette poursuite arrivait à l’effet, en sa saison (car ce qu’ils ne requièrent point en l’amant, qu’il apportât loisir et discrétion en son entreprise ; ils requièrent exactement en l’aimé : d’autant qu’il lui fallait juger d’une beauté interne, de difficile connaissance, et abstruse découverte) lors naissait en l’aimé le désir d’une conception spirituelle, par l’entremise d’une spirituelle beauté. Celle-ci était ici principale : la corporelle, accidentelle et seconde : tout le rebours de l’amant. À cette cause préfèrent-ils l’aimé : et vérifient, que les Dieux aussi le préfèrent : et tancent grandement le poète Aischylus, d’avoir en l’amour d’Achilles et de Patroclus, donné la part de l’amant à Achilles, qui était en la première et imberbe verdeur de son adolescence, et le plus beau des Grecs. Après cette communauté générale, la maîtresse et plus digne partie d’icelle, exerçant ses offices, et prédominant : ils disent, qu’il en provenait des fruits très utiles au privé et au public. Que c’était la force des pays, qui en recevaient l’usage : et la principale défense de l’équité et de la liberté. Témoin les salutaires amours de Hermodius et d’Aristogiton. Pourtant la nomment-ils sacrée et divine, et n’est à leur compte, que la violence des tyrans, et lâcheté des peuples, qui lui soit adversaire : enfin, tout ce qu’on peut donner à la faveur de l’Académie, c’est dire, que c’était un amour se terminant en amitié : chose qui ne se rapporte pas mal à la définition Stoïque de l’amour : Amorem conatum esse amicitiæ faciendæ ex pulchritudinis specie. [L’amour est un effort pour construire une amitié à partir de la vue de la beauté.] Je reviens à ma description, de façon plus équitable et plus équable : Omnino amicitiæ, corroboratis iam, confirmatisque ingeniis et ætatibus, iudicandæ sunt. [En dernière analyse, on ne peut juger des amitiés que lorsque les caractères et les âges se sont affirmés et ont acquis de la maturité.] Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent, et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi. Il y a au-delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l’un de l’autre : qui faisaient en notre affection plus d’effort, que ne porte la raison des rapports : je crois par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche, que l’un à l’autre. Il écrivit une Satire Latine excellente, qui est publiée : par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous étions tous deux hommes faits : et lui plus de quelque année) elle n’avait point à perdre temps. Et n’avait à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi. Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne, qui ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne : d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien ou mien. Quand Lælius en présence des Consuls Romains, lesquels après la condamnation de Tiberius Gracchus, poursuivaient tous ceux qui avaient été de son intelligence, vint à s’enquérir de Caius Blosius (qui était le principal de ses amis) combien il eût voulu faire pour lui, et qu’il eût répondu : Toutes choses. Comment toutes choses ? suivit-il, et quoi, s’il t’eût commandé de mettre le feu en nos temples ? Il ne me l’eût jamais commandé, répliqua Blosius. Mais s’il l’eût fait ? ajouta Lælius : J’y eusse obéi, répondit-il. S’il était si parfaitement ami de Gracchus, comme disent les histoires, il n’avait que faire d’offenser les Consuls par cette dernière et hardie confession : et ne se devait départir de l’assurance qu’il avait de la volonté de Gracchus. Mais toutefois ceux qui accusent cette réponse comme séditieuse, n’entendent pas bien ce mystère : et ne présupposent pas comme il est, qu’il tenait la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par connaissance. Ils étaient plus amis que citoyens, plus amis qu’amis ou qu’ennemis de leur pays, qu’amis d’ambition et de trouble. S’étant parfaitement commis, l’un à l’autre, ils tenaient parfaitement les rênes de l’inclination l’un de l’autre : et faites guider ce harnois, par la vertu et conduite de la raison (comme aussi est-il du tout impossible de l’atteler sans cela) la réponse de Blosius est telle, qu’elle devait être. Si leurs actions se démanchèrent, ils n’étaient ni amis, selon ma mesure, l’un de l’autre, ni amis à eux-mêmes. Au demeurant cette réponse ne sonne non plus que ferait la mienne, à qui s’enquerrait à moi de cette façon : Si votre volonté vous commandait de tuer votre fille, la tueriez-vous ? et que je l’accordasse : car cela ne porte aucun témoignage de consentement à ce faire : parce que je ne suis point en doute de ma volonté, et tout aussi peu de celle d’un tel ami. Il n’est pas en la puissance de tous les discours du monde, de me déloger de la certitude, que j’ai des intentions et jugements du mien : aucune de ses actions ne me saurait être présentée, quelque visage qu’elle eût, que je n’en trouvasse incontinent le ressort. Nos âmes ont charrié si uniment ensemble : elles se sont considérées d’une si ardente affection, et de pareille affection découvertes jusques au fin fond des entrailles l’une à l’autre : que non seulement je connaissais la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à lui de moi, qu’à moi. Qu’on ne me mette pas en ce rang ces autres amitiés communes : j’en ai autant de connaissance qu’un autre, et des plus parfaites de leur genre : Mais je ne conseille pas qu’on confonde leurs règles, on s’y tromperait. Il faut marcher en ces autres amitiés, la bride à la main, avec prudence et précaution : la liaison n’est pas nouée en manière, qu’on n’ait aucunement à s’en défier. Aimez-le (disait Chilon) comme ayant quelque jour à le haïr : haïssez-le, comme ayant à l’aimer. Ce précepte qui est si abominable en cette souveraine et maîtresse amitié, il est salubre en l’usage des amitiés ordinaires et coutumières : À l’endroit desquelles il faut employer le mot qu’Aristote avait très familier : Ô mes amis, il n’y a nul ami. En ce noble commerce, les offices et les bienfaits nourriciers des autres amitiés, ne méritent pas seulement d’être mis en compte : cette confusion si pleine de nos volontés en est cause : car tout ainsi que l’amitié que je me porte, ne reçoit point augmentation, pour le secours que je me donne au besoin, quoi que disent les Stoïciens : et comme je ne me sais aucun gré du service que je me fais : aussi l’union de tels amis étant véritablement parfaite, elle leur fait perdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d’entre eux, ces mots de division et de différence, bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciement, et leurs pareils. Tout étant par effet commun entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, femmes, enfants, honneur et vie : et leur convenance n’étant qu’une âme en deux corps, selon la très propre définition d’Aristote, ils ne se peuvent ni prêter ni donner rien. Voilà pourquoi les faiseurs de lois, pour honorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de cette divine liaison, défendent les donations entre le mari et la femme. Voulant inférer par là, que tout doit être à chacun d’eux, et qu’ils n’ont rien à diviser et partir ensemble. Si en l’amitié de quoi je parle, l’un pouvait donner à l’autre, ce serait celui qui recevrait le bienfait, qui obligerait son compagnon. Car cherchant l’un et l’autre, plus que toute autre chose, de s’entre-bienfaire, celui qui en prête la matière et l’occasion, est celui-là qui fait le libéral, donnant ce contentement à son ami, d’effectuer en son endroit ce qu’il désire le plus. Quand le Philosophe Diogenes avait faute d’argent, il disait, qu’il le redemandait à ses amis, non qu’il le demandait. Et pour montrer comment cela se pratique par effet, j’en réciterai un ancien exemple singulier. Eudamidas Corinthien avait deux amis, Charixenus Sycionien, et Aretheus Corinthien : venant à mourir étant pauvre, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament : Je lègue à Aretheus de nourrir ma mère, et l’entretenir en sa vieillesse : à Charixenus, de marier ma fille, et lui donner le douaire le plus grand qu’il pourra : et au cas que l’un d’eux vienne à défaillir, je substitue en sa part celui, qui survivra. Ceux qui premiers virent ce testament, s’en moquèrent : mais ses héritiers en ayant été avertis, l’acceptèrent avec un singulier contentement. Et l’un d’eux, Charixenus, étant trépassé cinq jours après, la substitution étant ouverte en faveur d’Aretheus, il nourrit curieusement cette mère, et de cinq talents qu’il avait en ses biens, il en donna les deux et demi en mariage à une sienne fille unique, et deux et demi pour le mariage de la fille d’Eudamidas, desquelles il fit les noces en même jour. Cet exemple est bien plein : si une condition en était à dire, qui est la multitude d’amis : Car cette parfaite amitié, de quoi je parle, est indivisible : chacun se donne si entier à son ami, qu’il ne lui reste rien à départir ailleurs : au rebours il est marri qu’il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu’il n’ait plusieurs âmes et plusieurs volontés, pour les conférer toutes à ce sujet. Les amitiés communes on les peut départir, on peut aimer en celui-ci la beauté, en cet autre la facilité de ses mœurs, en l’autre la libéralité, en celui-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste : mais cette amitié, qui possède l’âme, et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu’elle soit double. Si deux en même temps demandaient à être secourus, auquel courriez-vous ? S’ils requéraient de vous des offices contraires, quel ordre y trouveriez-vous ? Si l’un commettait à votre silence chose qui fût utile à l’autre de savoir, comment vous en démêleriez-vous ? L’unique et principale amitié découd toutes autres obligations. Le secret que j’ai juré ne déceler à nul autre, je le puis sans parjure, communiquer à celui, qui n’est pas autre, c’est moi. C’est un assez grand miracle de se doubler : et n’en connaissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler. Rien n’est extrême, qui a son pareil. Et qui présupposera que de deux j’en aime autant l’un que l’autre, et qu’ils s’entr’aiment, et m’aiment autant que je les aime : il multiplie en confrérie, la chose la plus une et unie, et de quoi une seule est encore la plus rare à trouver au monde. Le demeurant de cette histoire convient très bien à ce que je disais : car Eudamidas donne pour grâce et pour faveur à ses amis de les employer à son besoin : il les laisse héritiers de cette sienne libéralité, qui consiste à leur mettre en main les moyens de lui bien faire. Et sans doute, la force de l’amitié se montre bien plus richement en son fait, qu’en celui d’Aretheus. Somme, ce sont effets inimaginables, à qui n’en a goûté : et qui me font honorer à merveille la réponse de ce jeune soldat, à Cyrus, s’enquérant à lui, pour combien il voudrait donner un cheval, par le moyen duquel il venait de gagner le prix de la course : et s’il le voudrait échanger à un royaume : Non certes, Sire : mais bien le laisserais-je volontiers, pour en acquérir un ami, si je trouvais homme digne de telle alliance. Il ne disait pas mal, si je trouvais. Car on trouve facilement des hommes propres à une superficielle accointance : mais en celle-ci, en laquelle on négocie du fin fond de son courage, qui ne fait rien de reste : il est besoin, que tous les ressorts soient nets et sûrs parfaitement. Aux confédérations, qui ne tiennent que par un bout, on n’a à pourvoir qu’aux imperfections, qui particulièrement intéressent ce bout-là. Il ne peut chaloir de quelle religion soit mon médecin, et mon avocat ; cette considération n’a rien de commun avec les offices de l’amitié, qu’ils me doivent. Et en l’accointance domestique, que dressent avec moi ceux qui me servent, j’en fais de même : et m’enquiers peu d’un laquais, s’il est chaste, je cherche s’il est diligent : et ne crains pas tant un muletier joueur qu’imbécile : ni un cuisinier jureur, qu’ignorant. (Je ne me mêle pas de dire ce qu’il faut faire au monde : d’autres assez s’en mêlent : mais ce que j’y fais,

Mihi sic usus est : Tibi, ut opus est facto, face

[Moi, j’en ai usé ainsi ; fais, toi, comme il te convient].)

À la familiarité de la table, j’associe le plaisant, non le prudent : Au lit, la beauté avant la bonté : et en la société du discours, la suffisance, voire sans la prud’homie, pareillement ailleurs. Tout ainsi que celui qui fut rencontré à chevauchons sur un bâton, se jouant avec ses enfants, pria l’homme qui l’y surprit, de n’en rien dire, jusques à ce qu’il fût père lui-même, estimant que la passion qui lui naîtrait lors en l’âme, le rendrait juge équitable d’une telle action. Je souhaiterais aussi parler à des gens qui eussent essayé ce que je dis : mais sachant combien c’est chose éloignée du commun usage qu’une telle amitié, et combien elle est rare, je ne m’attends pas d’en trouver aucun bon juge. Car les discours même que l’antiquité nous a laissé sur ce sujet, me semblent lâches au prix du sentiment que j’en ai : Et en ce point les effets surpassent les préceptes mêmes de la philosophie.

Nil ego contulerim iucundo sanus amico.

[En homme sensé, je ne comparerais rien à un doux ami.]

L’ancien Menander disait celui-là heureux, qui avait pu rencontrer seulement l’ombre d’un ami : il avait certes raison de le dire, même s’il en avait tâté : Car à la vérité si je compare tout le reste de ma vie, quoiqu’avec la grâce de Dieu je l’aie passée douce, aisée, et sauf la perte d’un tel ami, exempte d’affliction pesante, pleine de tranquillité d’esprit, ayant pris en paiement mes commodités naturelles et originelles, sans en rechercher d’autres : si je la compare, dis-je, toute, aux quatre années, qu’il m’a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n’est que fumée, ce n’est qu’une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdis,

quem semper acerbum,

Semper honoratum (sic Dii voluistis) habebo,

[que toujours je considérerai (vous l’avez voulu, ô Dieux) comme un jour d’amertume, comme un jour sacré,]

je ne fais que traîner languissant : et les plaisirs mêmes qui s’offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous étions à moitié de tout : il me semble que je lui dérobe sa part,

Nec fas esse ulla me voluptate hic frui

Decreui, tantisper dum ille abest meus particeps.

[et j’ai décidé que je n’ai le droit de prendre aucun plaisir tant qu’il n’est pas là pour y prendre part.]

J’étais déjà si fait et accoutumé à être deuxième partout, qu’il me semble n’être plus qu’à demi.

Illam meæ si partem animæ tulit

Maturior vis, quid moror altera,

Nec charus æque nec superstes

Integer ? Ille dies utramque

Duxit ruinam.

[Puisqu’un coup prématuré m’a arraché cette partie de mon âme, pourquoi m’attardé-je, moi, l’autre moitié, qui ne suis pas autant aimée et qui survis amputée ? Ce jour-là a détruit l’une et l’autre moitié.]

Il n’est action ou imagination, où je ne le trouve à dire, comme si eût-il bien fait à moi : car de même qu’il me surpassait d’une distance infinie en toute autre suffisance et vertu, aussi faisait-il au devoir de l’amitié.

Quis desiderio sit pudor aut modus

Tam chari capitis ?

O misero frater adempte mihi !

Omnia tecum una perierunt gaudia nostra,

Quæ tuus in vita dulcis alebat amor.

Tu mea, tu moriens fregisti commoda frater,

Tecum una tota est nostra sepulta anima,

Cuius ego interitu tota de mente fugaui

Hæc studia, atque omnes delicias animi.

Alloquar ? audiero nunquam tua verba loquentem ?

Nunquam ego te vita frater amabilior,

Aspiciam posthac ? at certe semper amabo.

[Dans le regret d’une tête si chère, y aurait-il de la honte, y faudrait-il de la modération ? — Ô mon frère, qui m’as été malheureusement enlevé ! Avec toi ont péri en même temps toutes nos joies que nourrissait ton doux amour pendant ta vie. Toi, mon frère, tu as, en mourant, brisé tout mon bonheur, avec toi notre âme tout entière a été ensevelie ; à ta mort, j’ai chassé de mon esprit toutes les études auxquelles je tenais, et tous les plaisirs de la pensée. — M’adresserai-je à toi ? T’entendrai-je jamais prononcer des paroles ? Ne te reverrai-je désormais plus jamais, toi, mon frère, qui m’étais plus cher que la vie ? Du moins, je t’aimerai toujours.]

Mais oyons un peu parler ce garçon de seize ans.

Parce que j’ai trouvé que cet ouvrage a été depuis mis en lumière, et à mauvaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et changer l’état de notre police, sans se soucier s’ils l’amenderont, qu’ils ont mêlé à d’autres écrits de leur farine, je me suis dédit de le loger ici. Et afin que la mémoire de l’auteur n’en soit intéressée en l’endroit de ceux qui n’ont pu connaître de près ses opinions et ses actions : je les avise que ce sujet fut traité par lui en son enfance, par manière d’exercitation seulement, comme sujet vulgaire et tracassé en mille endroits des livres. Je ne fais nul doute qu’il ne crût ce qu’il écrivait : car il était assez consciencieux, pour ne mentir pas même en se jouant : et sais davantage que s’il eût eu à choisir, il eût mieux aimé être né à Venise qu’à Sarlat ; et avec raison : Mais il avait une autre maxime souverainement empreinte en son âme, d’obéir et de se soumettre très religieusement aux lois, sous lesquelles il était né. Il ne fut jamais un meilleur citoyen, ni plus affectionné au repos de son pays, ni plus ennemi des remuements et nouveautés de son temps : il eût bien plutôt employé sa suffisance à les éteindre, qu’à leur fournir de quoi les émouvoir davantage : il avait son esprit moulé au patron d’autres siècles que ceux-ci. Or en échange de cet ouvrage sérieux j’en substituerai un autre, produit en cette même saison de son âge, plus gaillard et plus enjoué.

Chapitre XXVIII. Vingt-et-neuf Sonnets d’Estienne de la Boetie, à Madame de Grammont Comtesse de Guissen §

Madame je ne vous offre rien du mien, ou parce qu’il est déjà vôtre, ou pour ce que je n’y trouve rien digne de vous. Mais j’ai voulu que ces vers en quelque lieu qu’ils se vissent, portassent votre nom en tête, pour l’honneur que ce leur sera d’avoir pour guide cette grande Corisande d’Andoins. Ce présent m’a semblé vous être propre, d’autant qu’il est peu de dames en France, qui jugent mieux, et se servent plus à propos que vous, de la poésie : et puisqu’il n’en est point qui la puissent rendre vive et animée, comme vous faites par ces beaux et riches accords, de quoi parmi un million d’autres beautés, nature vous a étrennée : Madame ces vers méritent que vous les chérissiez : car vous serez de mon avis, qu’il n’en est point sorti de Gascongne, qui eussent plus d’invention et de gentillesse, et qui témoignent être sortis d’une plus riche main. Et n’entrez pas en jalousie, de quoi vous n’avez que le reste de ce que piéça j’en ai fait imprimer sous le nom de monsieur de Foix, votre bon parent : car certes ceux-ci ont je ne sais quoi de plus vif et de plus bouillant : comme il les fit en sa plus verte jeunesse, et échauffé d’une belle et noble ardeur que je vous dirai, Madame, un jour à l’oreille. Les autres furent faits depuis, comme il était à la poursuite de son mariage, en faveur de sa femme, et sentent déjà je ne sais quelle froideur maritale. Et moi je suis de ceux qui tiennent, que la poésie ne rit point ailleurs, comme elle fait en un sujet folâtre et déréglé.

Ces vingt neuf sonnets d’Estienne de La Boëtie qui étaient mis en ce lieu ont été depuis imprimés avec ses œuvres.

Chapitre XXIX. De la Modération §

Comme si nous avions l’attouchement infect, nous corrompons par notre maniement les choses qui d’elles-mêmes sont belles et bonnes. Nous pouvons saisir la vertu, de façon qu’elle en deviendra vicieuse : si nous l’embrassons d’un désir trop âpre et violent. Ceux qui disent qu’il n’y a jamais d’excès en la vertu, d’autant que ce n’est plus vertu, si l’excès y est, se jouent des paroles.

Insani sapiens nomen ferai, æquus iniqui,

Ultra quam satis est, virtutem si petat ipsam.

[Que le sage porte le nom d’insensé, le juste celui d’injuste, s’ils cherchent à atteindre la vertu même au-delà de la mesure.]

C’est une subtile considération de la philosophie. On peut et trop aimer la vertu, et se porter excessivement en une action juste. À ce biais s’accommode la voix divine, Ne soyez pas plus sages qu’il ne faut, mais soyez sobrement sages. J’ai vu tel grand, blesser la réputation de sa religion, pour se montrer religieux outre tout exemple des hommes de sa sorte. J’aime des natures tempérées et moyennes. L’immodération vers le bien même, si elle ne m’offense, elle m’étonne, et me met en peine de la baptiser. Ni la mère de Pausanias, qui donna la première instruction, et porta la première pierre à la mort de son fils : Ni le dictateur Posthumius, qui fit mourir le sien, que l’ardeur de jeunesse avait heureusement poussé sur les ennemis, un peu avant son rang, ne me semble si juste, comme étrange. Et n’aime ni à conseiller, ni à suivre une vertu si sauvage et si chère : L’archer qui outrepasse le blanc, faut comme celui, qui n’y arrive pas. Et les yeux me troublent à monter à coup, vers une grande lumière également comme à dévaler à l’ombre. Calliclez en Platon dit, l’extrémité de la philosophie être dommageable : et conseille de ne s’y enfoncer outre les bornes du profit : Que prise avec modération, elle est plaisante et commode : mais qu’enfin elle rend un homme sauvage et vicieux : dédaigneux des religions, et lois communes : ennemi de la conversation civile : ennemi des voluptés humaines : incapable de toute administration politique, et de secourir autrui, et de se secourir soi-même : propre à être impunément souffleté. Il dit vrai : car en son excès, elle esclave notre naturelle franchise : et nous dévoie par une importune subtilité, du beau et plain chemin, que nature nous trace. L’amitié que nous portons à nos femmes, elle est très légitime : la Théologie ne laisse pas de la brider pourtant, et de la restreindre. Il me semble avoir lu autrefois chez S. Thomas, en un endroit où il condamne les mariages des parents ès degrés défendus, cette raison parmi les autres : Qu’il y a danger que l’amitié qu’on porte à une telle femme soit immodérée : car si l’affection maritale s’y trouve entière et parfaite, comme elle doit ; et qu’on la surcharge encore de celle qu’on doit à la parentèle, il n’y a point de doute, que ce surcroît n’emporte un tel mari hors les barrières de la raison. Les sciences qui règlent les mœurs des hommes, comme la Théologie et la Philosophie, elles se mêlent de tout. Il n’est d’action si privée et secrète, qui se dérobe de leur connaissance et juridiction. Bien apprentis sont ceux qui syndiquent leur liberté. Ce sont les femmes qui communiquent tant qu’on veut leurs pièces à garçonner : à médeciner, la honte le défend. Je veux donc de leur part apprendre ceci aux maris, s’il s’en trouve encore qui y soient trop acharnés : c’est que les plaisirs mêmes qu’ils ont à l’accointance de leurs femmes, sont réprouvés, si la modération n’y est observée : et qu’il y a de quoi faillir en licence et débordement en ce sujet-là, comme en un sujet illégitime. Ces enchériments déhontés, que la chaleur première nous suggère en ce jeu, sont non indécemment seulement, mais dommageablement employés envers nos femmes. Qu’elles apprennent l’impudence au moins d’une autre main. Elles sont toujours assez éveillées pour notre besoin. Je ne m’y suis servi que de l’instruction naturelle et simple. C’est une religieuse liaison et dévote que le mariage : voilà pourquoi le plaisir qu’on en tire, ce doit être un plaisir retenu, sérieux et mêlé à quelque sévérité : ce doit être une volupté aucunement prudente et consciencieuse. Et parce que sa principale fin c’est la génération, il y en a qui mettent en doute, si lorsque nous sommes sans l’espérance de ce fruit, comme quand elles sont hors d’âge, ou enceintes, il est permis d’en rechercher l’embrassement. C’est un homicide, à la mode de Platon. Certaines nations (et entre autres la Mahométane) abominent la conjonction avec les femmes enceintes. Plusieurs aussi avec celles qui ont leurs flueurs. Zenobia ne recevait son mari que pour une charge ; et cela fait elle le laissait courir tout le temps de sa conception, lui donnant lors seulement loi de recommencer : brave et généreux exemple de mariage. C’est de quelque poète disetteux et affamé de ce déduit, que Platon emprunta cette narration : Que Jupiter fit à sa femme une si chaleureuse charge un jour ; que ne pouvant avoir patience qu’elle eût gagné son lit, il la versa sur le plancher : et par la véhémence du plaisir, oublia les résolutions grandes et importantes, qu’il venait de prendre avec les autres dieux en sa cour céleste : se vantant qu’il l’avait trouvé aussi bon ce coup-là, que lorsque premièrement il la dépucela à cachette de leurs parents. Les Rois de Perse appelaient leurs femmes à la compagnie de leurs festins, mais quand le vin venait à les échauffer en bon escient, et qu’il fallait tout à fait, lâcher la bride à la volupté, ils les renvoyaient en leur privé ; pour ne les faire participantes de leurs appétits immodérés ; et faisaient venir en leur lieu, des femmes, auxquelles ils n’eussent point cette obligation de respect. Tous plaisirs et toutes gratifications ne sont pas bien logées en toutes gens : Epaminondas avait fait emprisonner un garçon débauché ; Pelopidas le pria de le mettre en liberté en sa faveur, il l’en refusa, et l’accorda à une sienne garce, qui aussi l’en pria : disant, que c’était une gratification due à une amie, non à un capitaine. Sophocles, étant compagnon en la Préture avec Pericles, voyant de cas de fortune passer un beau garçon : Ô le beau garçon que voilà ! fit-il à Pericles. Cela serait bon à un autre qu’à un Préteur, lui dit Pericles ; qui doit avoir non les mains seulement, mais aussi les yeux chastes. Ælius Verus l’Empereur répondit à sa femme comme elle se plaignait, de quoi il se laissait aller à l’amour d’autres femmes ; qu’il le faisait par occasion consciencieuse, d’autant que le mariage était un nom d’honneur et dignité, non de folâtre et lascive concupiscence. Et notre histoire Ecclésiastique a conservé avec honneur la mémoire de cette femme, qui répudia son mari, pour ne vouloir seconder et soutenir ses attouchements trop insolents et débordés. Il n’est en somme aucune si juste volupté, en laquelle l’excès et l’intempérance ne nous soit reprochable. Mais à parler à bon escient, est-ce pas un misérable animal que l’homme ? À peine est-il en son pouvoir par sa condition naturelle, de goûter un seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher par discours : il n’est pas assez chétif, si par art et par étude il n’augmente sa misère,

Fortunæ miseras auximus arte vias.

[Par l’art, nous avons élargi les misérables voies de la Fortune.]

La sagesse humaine fait bien sottement l’ingénieuse, de s’exercer à rabattre le nombre et la douceur des voluptés, qui nous appartiennent : comme elle fait favorablement et industrieusement, d’employer ses artifices à nous peigner et farder les maux, et en alléger le sentiment. Si j’eusse été chef de part, j’eusse pris autre voie plus naturelle : qui est à dire, vraie, commode et sainte : et me fusse peut-être rendu assez fort pour la borner. Quoi que nos médecins spirituels et corporels, comme par complot fait entre eux, ne trouvent aucune voie à la guérison, ni remède aux maladies du corps et de l’âme, que par le tourment, la douleur et la peine. Les veilles, les jeûnes, les haires, les exils lointains et solitaires, les prisons perpétuelles, les verges et autres afflictions, ont été introduites pour cela : Mais en telle condition, que ce soient véritablement afflictions, et qu’il y ait de l’aigreur poignante : Et qu’il n’en advienne point comme à un Gallio lequel ayant été envoyé en exil en l’île de Lesbos, on fut averti à Rome qu’il s’y donnait du bon temps, et que ce qu’on lui avait enjoint pour peine, lui tournait à commodité : Par quoi ils se ravisèrent de le rappeler près de sa femme, et en sa maison ; et lui ordonnèrent de s’y tenir, pour accommoder leur punition à son ressentiment. Car à qui le jeûne aiguiserait la santé et l’allégresse, à qui le poisson serait plus appétissant que la chair, ce ne serait plus recette salutaire : non plus qu’en l’autre médecine, les drogues n’ont point d’effet à l’endroit de celui qui les prend avec appétit et plaisir. L’amertume et la difficulté sont circonstances servant à leur opération. Le naturel qui accepterait la rhubarbe comme familière, en corromprait l’usage : il faut que ce soit chose qui blesse notre estomac pour le guérir : et ici faut la règle commune, que les choses se guérissent par leurs contraires : car le mal y guérit le mal. Cette impression se rapporte aucunement à cette autre si ancienne, de penser gratifier au Ciel et à la nature par notre massacre et homicide, qui fut universellement embrassée en toutes religions. Encore du temps de nos pères, Amurat en la prise de l’Isthme, immola six cents jeunes hommes Grecs à l’âme de son père : afin que ce sang servît de propitiation à l’expiation des péchés du trépassé. Et en ces nouvelles terres découvertes en notre âge, pures encore et vierges au prix des nôtres, l’usage en est aucunement reçu partout. Toutes leurs Idoles s’abreuvent de sang humain, non sans divers exemples d’horrible cruauté. On les brûle vifs, et demi-rôtis on les retire du brasier, pour leur arracher le cœur et les entrailles. À d’autres, voire aux femmes, on les écorche vives, et de leur peau ainsi sanglante en revêt-on et masque d’autres. Et non moins d’exemples de constance et résolution. Car ces pauvres gens sacrifiables, vieillards, femmes, enfants, vont quelques jours avant, quêtant eux-mêmes les aumônes pour l’offrande de leur sacrifice, et se présentent à la boucherie chantant et dansant avec les assistants. Les ambassadeurs du Roi de Mexico faisant entendre à Fernand Cortez la grandeur de leur maître ; après lui avoir dit, qu’il avait trente vassaux, desquels chacun pouvait assembler cent mille combattants, et qu’il se tenait en la plus belle et forte ville qui fût sous le Ciel, lui ajoutèrent, qu’il avait à sacrifier aux Dieux cinquante mille hommes par an. De vrai, ils disent qu’il nourrissait la guerre avec certains grands peuples voisins, non seulement pour l’exercice de la jeunesse du pays, mais principalement pour avoir de quoi fournir à ses sacrifices, par des prisonniers de guerre. Ailleurs, en certain bourg, pour la bienvenue du dit Cortez, ils sacrifièrent cinquante hommes tout à la fois. Je dirai encore ce conte : Aucuns de ces peuples ayant été battus par lui, envoyèrent le reconnaître et rechercher d’amitié : les messagers lui présentèrent trois sortes de présents, en cette manière : Seigneur, voilà cinq esclaves : si tu es un Dieu fier, qui te paisses de chair et de sang, mange-les, et nous t’en amènerons davantage : si tu es un Dieu débonnaire, voilà de l’encens et des plumes : si tu es homme, prends les oiseaux et les fruits que voici.

Chapitre XXX. Des Cannibales §

Quand le roi Pyrrhus passa en Italie, après qu’il eut reconnu l’ordonnance de l’armée que les Romains lui envoyaient au-devant ; Je ne sais, dit-il, quels barbares sont ceux-ci (car les Grecs appelaient ainsi toutes les nations étrangères) mais la disposition de cette armée que je vois, n’est aucunement barbare. Autant en dirent les Grecs de celle que Flaminius fit passer en leur pays : et Philippus voyant d’un tertre, l’ordre et distribution du camp Romain, en son Royaume, sous Publius Sulpicius Galba. Voilà comment il se faut garder de s’attacher aux opinions vulgaires, et les faut juger par la voie de la raison, non par la voix commune. J’ai eu longtemps avec moi un homme qui avait demeuré dix ou douze ans en cet autre monde, qui a été découvert en notre siècle, en l’endroit où Vilegaignon prit terre, qu’il surnomma la France Antartique. Cette découverte d’un pays infini, semble de grande considération. Je ne sais si je me puis répondre qu’il ne s’en fasse à l’avenir quelqu’autre, tant de personnages plus grands que nous ayant été trompés en celle-ci. J’ai peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité, que nous n’avons de capacité : Nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent. Platon introduit Solon racontant avoir appris des Prêtres de la ville de Sais en Ægypte, que jadis et avant le déluge, il y avait une grande île nommée Atlantide, droit à la bouche du détroit de Gibaltar, qui tenait plus de pays que l’Afrique et l’Asie toutes deux ensemble : et que les Rois de cette contrée-là, qui ne possédaient pas seulement cette île, mais s’étaient étendus dans la terre ferme si avant, qu’ils tenaient de la largeur d’Afrique, jusques en Ægypte, et de la longueur de l’Europe, jusques en la Toscane, entreprirent d’enjamber jusques sur l’Asie, et subjuguer toutes les nations qui bordent la mer Méditerranée, jusques au golfe de la mer Maiour : et pour cet effet, traversèrent les Espaignes, la Gaule, l’Italie jusques en la Grèce, où les Athéniens les soutinrent : mais que quelque temps après, et les Athéniens et eux et leur île furent engloutis par le déluge. Il est bien vraisemblable, que cet extrême ravage d’eau ait fait des changements étranges aux habitations de la terre : comme on tient que la mer a retranché la Sicile d’avec l’Italie :

Hæc loca vi quondam, et vasta conuulsa ruina

Dissiluisse ferunt, cum protinus utraque tellus

Una foret.

[On dit que ces terres, jadis violemment ébranlées en un gigantesque écroulement, ont été séparées alors qu’elles ne formaient qu’un seul continent auparavant.]

Chypre d’avec la Syrie ; l’île de Nègrepont, de la terre ferme de la Béoce : et joint ailleurs les terres qui étaient divisées, comblant de limon et de sable les fosses d’entre deux.

sterilisque diu palus aptaque remis

Vicinas urbes alit, et graue sentit aratrum.

[Et un marais longtemps stérile et fait pour les rames nourrit les villes voisines et porte le poids de la charme.]

Mais il n’y a pas grande apparence, que cette île soit ce monde nouveau, que nous venons de découvrir : car elle touchait quasi l’Espaigne, et ce serait un effet incroyable d’inondation, de l’en avoir reculée comme elle est, de plus de douze cents lieues : Outre ce que les navigations des modernes ont déjà presque découvert, que ce n’est point une île, ains terre ferme, et continente avec l’Inde orientale d’un côté, et avec les terres, qui sont sous les deux pôles d’autre part : ou si elle en est séparée, que c’est d’un si petit détroit et intervalle, qu’elle ne mérite pas d’être nommée île, pour cela. Il semble qu’il y ait des mouvements naturels les uns, les autres fiévreux en ces grands corps, comme aux nôtres. Quand je considère l’impression que ma rivière de Dordoigne fait de mon temps, vers la rive droite de sa descente ; et qu’en vingt ans elle a tant gagné, et dérobé le fondement à plusieurs bâtiments, je vois bien que c’est une agitation extraordinaire : car si elle fût toujours allée à ce train, ou dût aller à l’avenir, la figure du monde serait renversée : Mais il leur prend des changements : Tantôt elles s’épandent d’un côté, tantôt d’un autre, tantôt elles se contiennent. Je ne parle pas des soudaines inondations de quoi nous manions les causes. En Médoc, le long de la mer, mon frère Sieur d’Arsac, voit une sienne terre, ensevelie sous les sables, que la mer vomit devant elle : le faîte d’aucuns bâtiments paraît encore : ses rentes et domaines se sont échangés en pacages bien maigres. Les habitants disent que depuis quelque temps, la mer se pousse si fort vers eux, qu’ils ont perdu quatre lieues de terre : Ces sables sont ses fourriers. Et voyons des grandes mont-joies d’arènes mouvantes, qui marchent une demi-lieue devant elle, et gagnent pays. L’autre témoignage de l’antiquité, auquel on veut rapporter cette découverte, est dans Aristote, au moins si ce petit livret des merveilles inouïes est à lui. Il raconte là, que certains Carthaginois s’étant jetés au travers de la mer Atlantique, hors le détroit de Gibaltar, et navigué longtemps, avaient découvert enfin une grande île fertile, toute revêtue de bois, et arrosée de grandes et profondes rivières, fort éloignée de toutes terres fermes : et qu’eux, et autres depuis, attirés par la bonté et fertilité du terroir, s’y en allèrent avec leurs femmes et enfants, et commencèrent à s’y habituer. Les Seigneurs de Carthage, voyant que leur pays se dépeuplait peu à peu, firent défense expresse sur peine de mort, que nul n’eût plus à aller là, et en chassèrent ces nouveaux habitants, craignant, à ce qu’on dit, que par succession de temps ils ne vinssent à multiplier tellement qu’ils les supplantassent eux-mêmes, et ruinassent leur état. Cette narration d’Aristote n’a non plus d’accord avec nos terres neuves. Cet homme que j’avais, était homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre véritable témoignage : Car les fines gens remarquent bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent : et pour faire valoir leur interprétation, et la persuader, ils ne se peuvent garder d’altérer un peu l’Histoire : Ils ne vous représentent jamais les choses pures ; ils les inclinent et masquent selon le visage qu’ils leur ont vu : et pour donner crédit à leur jugement, et vous y attirer, prêtent volontiers de ce côté-là à la matière, l’allongent et l’amplifient. Ou il faut un homme très fidèle, ou si simple, qu’il n’ait pas de quoi bâtir et donner de la vraisemblance à des inventions fausses ; et qui n’ait rien épousé. Le mien était tel : et outre cela il m’a fait voir à diverses fois plusieurs matelots et marchands, qu’il avait connus en ce voyage. Ainsi je me contente de cette information, sans m’enquérir de ce que les Cosmographes en disent. Il nous faudrait des topographes, qui nous fissent narration particulière des endroits où ils ont été. Mais, pour avoir cet avantage sur nous, d’avoir vu la Palestine, ils veulent jouir de ce privilège de nous conter nouvelles de tout le demeurant du monde. Je voudrais que chacun écrivît ce qu’il sait, et autant qu’il en sait : non en cela seulement, mais en tous autres sujets : Car tel peut avoir quelque particulière science ou expérience de la nature d’une rivière, ou d’une fontaine, qui ne sait au reste, que ce que chacun sait : Il entreprendra toutefois, pour faire courir ce petit lopin, d’écrire toute la Physique. De ce vice sourdent plusieurs grandes incommodités. Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté : sinon que chacun appelle barbarie, ce qui n’est pas de son usage. Comme de vrai nous n’avons autre mire de la vérité, et de la raison, que l’exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages de même, que nous appelons sauvages les fruits, que nature de soi et de son progrès ordinaire a produits : là où à la vérité ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice, et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. En ceux-là sont vives et vigoureuses, les vraies, et plus utiles et naturelles, vertus et propriétés ; lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, les accommodant au plaisir de notre goût corrompu. Et si pourtant la saveur même et délicatesse se trouve à notre goût excellente à l’envi des nôtres, en divers fruits de ces contrées-là, sans culture : ce n’est pas raison que l’art gagne le point d’honneur sur notre grande et puissante mère nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions, que nous l’avons du tout étouffée. Si est-ce que partout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises.

Et veniunt ederæ sponte sua melius,

Surgit et in solis formosior arbutus antris,

Et volucres nulla dulcius arte canunt.

[Le lierre croît mieux spontanément, l’arbousier pousse plus beau dans les antres solitaires, et sans art, les oiseaux ont un chant plus mélodieux.]

Tous nos efforts ne peuvent seulement arriver à représenter le nid du moindre oiselet, sa contexture, sa beauté, et l’utilité de son usage : non pas la tissure de la chétive araignée. Toutes choses, dit Platon, sont produites ou par la nature, ou par la fortune, ou par l’art. Les plus grandes et plus belles par l’une ou l’autre des deux premières : les moindres et imparfaites par la dernière. Ces nations me semblent donc ainsi barbares, pour avoir reçu fort peu de façon de l’esprit humain, et être encore fort voisines de leur naïveté originelle. Les lois naturelles leur commandent encore, fort peu abâtardies par les nôtres : Mais c’est en telle pureté, qu’il me prend quelquefois déplaisir, de quoi la connaissance n’en soit venue plus tôt, du temps qu’il y avait des hommes qui en eussent su mieux juger que nous. Il me déplaît que Lycurgus et Platon ne l’aient eue : car il me semble que ce que nous voyons par expérience en ces nations-là, surpasse non seulement toutes les peintures de quoi la poésie a embelli l’âge doré, et toutes ses inventions à feindre une heureuse condition d’hommes : mais encore la conception et le désir même de la philosophie. Ils n’ont pu imaginer une naïveté si pure et simple, comme nous la voyons par expérience : ni n’ont pu croire que notre société se pût maintenir avec si peu d’artifice, et de soudure humaine. C’est une nation, dirais-je à Platon, en laquelle il n’y a aucune espèce de trafic ; nulle connaissance de lettres ; nulle science de nombres ; nul nom de magistrat, ni de supériorité politique ; nul usage de service, de richesse, ou de pauvreté ; nuls contrats ; nulles successions ; nuls partages ; nulles occupations, qu’oisives ; nul respect de parenté, que commun ; nuls vêtements ; nulle agriculture ; nul métal ; nul usage de vin ou de blé. Les paroles mêmes, qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, l’avarice, l’envie, la détraction, le pardon, inouïes. Combien trouverait-il la république qu’il a imaginée, éloignée de cette perfection ?

Hos natura modos primum dedit.

[Tels sont les moyens que nature a donnés à l’origine.]

Au demeurant, ils vivent en une contrée de pays très plaisante, et bien tempérée : de façon qu’à ce que m’ont dit mes témoins, il est rare d’y voir un homme malade : et m’ont assuré, n’en y avoir vu aucun tremblant, chassieux, édenté, ou courbé de vieillesse. Ils sont assis le long de la mer, et fermés du côté de la terre, de grandes et hautes montagnes, ayant entre-deux, cent lieues ou environ d’étendue en large. Ils ont grande abondance de poisson et de chairs, qui n’ont aucune ressemblance aux nôtres ; et les mangent sans autre artifice, que de les cuire. Le premier qui y mena un cheval, quoiqu’il les eût pratiqués à plusieurs autres voyages, leur fit tant d’horreur en cette assiette, qu’ils le tuèrent à coups de trait, avant que le pouvoir reconnaître. Leurs bâtiments sont fort longs, et capables de deux ou trois cents âmes, étoffés d’écorce de grands arbres, tenant à terre par un bout, et se soutenant et appuyant l’un contre l’autre par le faîte, à la mode d’aucunes de nos granges, desquelles la couverture pend jusques à terre, et sert de flanc. Ils ont du bois si dur qu’ils en coupent et en font leurs épées, et des grils à cuire leur viande. Leurs lits sont d’un tissu de coton, suspendus contre le toit, comme ceux de nos navires, à chacun le sien : car les femmes couchent à part des maris. Ils se lèvent avec le Soleil, et mangent soudain après s’être levés, pour toute la journée : car ils ne font autre repas que celui-là. Ils ne boivent pas lors, comme Suidas dit, de quelques autres peuples d’Orient, qui buvaient hors du manger : ils boivent à plusieurs fois sur jour, et d’autant. Leur breuvage est fait de quelque racine, et est de la couleur de nos vins clairets. Ils ne le boivent que tiède : Ce breuvage ne se conserve que deux ou trois jours : il a le goût un peu piquant, nullement fumeux, salutaire à l’estomac, et laxatif à ceux qui ne l’ont accoutumé : c’est une boisson très agréable à qui y est duit. Au lieu du pain ils usent d’une certaine matière blanche, comme du coriandre confit. J’en ai tâté, le goût en est doux et un peu fade. Toute la journée se passe à danser. Les plus jeunes vont à la chasse des bêtes, à tout des arcs. Une partie des femmes s’amusent cependant à chauffer leur breuvage, qui est leur principal office. Il y a quelqu’un des vieillards, qui le matin avant qu’ils se mettent à manger, prêche en commun toute la grangée, en se promenant d’un bout à l’autre, et redisant une même clause à plusieurs fois, jusques à ce qu’il ait achevé le tour (car ce sont bâtiments qui ont bien cent pas de longueur) il ne leur recommande que deux choses, la vaillance contre les ennemis, et l’amitié à leurs femmes. Et ne faillent jamais de remarquer cette obligation, pour leur refrain, que ce sont elles qui leur maintiennent leur boisson tiède et assaisonnée. Il se voit en plusieurs lieux, et entre autres chez moi, la forme de leurs lits, de leurs cordons, de leurs épées, et bracelets de bois, de quoi ils couvrent leurs poignets aux combats, et des grandes cannes ouvertes par un bout, par le son desquelles ils soutiennent la cadence en leur danse. Ils sont ras partout, et se font le poil beaucoup plus nettement que nous, sans autre rasoir que de bois, ou de pierre. Ils croient les âmes éternelles ; et celles qui ont bien mérité des dieux, être logées à l’endroit du ciel où le Soleil se lève : les maudites, du côté de l’Occident. Ils ont je ne sais quels Prêtres et Prophètes, qui se présentent bien rarement au peuple, ayant leur demeure aux montagnes. À leur arrivée, il se fait une grande fête et assemblée solennelle de plusieurs villages (chaque grange, comme je l’ai décrite, fait un village, et sont environ à une lieue Française l’une de l’autre). Ce Prophète parle à eux en public, les exhortant à la vertu et à leur devoir : mais toute leur science éthique ne contient que ces deux articles de la résolution à la guerre, et affection à leurs femmes. Celui-ci leur pronostique les choses à venir, et les événements qu’ils doivent espérer de leurs entreprises : les achemine ou détourne de la guerre : mais c’est par tel si que où il faut à bien deviner, et s’il leur advient autrement qu’il ne leur a prédit, il est haché en mille pièces, s’ils l’attrapent, et condamné pour faux Prophète. À cette cause celui qui s’est une fois mécompté, on ne le voit plus. C’est don de Dieu, que la divination : voilà pourquoi ce devrait être une imposture punissable d’en abuser. Entre les Scythes, quand les devins avaient failli de rencontre, on les couchait enforgés de pieds et de mains, sur des chariotes pleines de bruyère, tirées par des bœufs, en quoi on les faisait brûler. Ceux qui manient les choses sujettes à la conduite de l’humaine suffisance, sont excusables d’y faire ce qu’ils peuvent. Mais ces autres, qui nous viennent pipant des assurances d’une faculté extraordinaire, qui est hors de notre connaissance : faut-il pas les punir, de ce qu’ils ne maintiennent l’effet de leur promesse, et de la témérité de leur imposture ? Ils ont leurs guerres contre les nations, qui sont au-delà de leurs montagnes, plus avant en la terre ferme, auxquelles ils vont tout nus, n’ayant autres armes que des arcs ou des épées de bois, appointées par un bout, à la mode des langues de nos épieux. C’est chose émerveillable que de la fermeté de leurs combats, qui ne finissent jamais que par meurtre et effusion de sang : car de routes et d’effroi, ils ne savent que c’est. Chacun rapporte pour son trophée la tête de l’ennemi qu’il a tué, et l’attache à l’entrée de son logis. Après avoir longtemps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commodités, dont ils se peuvent aviser, celui qui en est le maître, fait une grande assemblée de ses connaissants. Il attache une corde à l’un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient, éloigné de quelques pas, de peur d’en être offensé, et donne au plus cher de ses amis, l’autre bras à tenir de même ; et eux deux en présence de toute l’assemblée l’assomment à coups d’épée. Cela fait ils le rôtissent, et en mangent en commun, et en envoient des lopins à ceux de leurs amis, qui sont absents. Ce n’est pas comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes, c’est pour représenter une extrême vengeance. Et qu’il soit ainsi, ayant aperçu que les Portugais, qui s’étaient ralliés à leurs adversaires, usaient d’une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenaient ; qui était, de les enterrer jusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de trait, et les pendre après : ils pensèrent que ces gens ici de l’autre monde (comme ceux qui avaient semé la connaissance de beaucoup de vices parmi leur voisinage, et qui étaient beaucoup plus grands maîtres qu’eux en toute sorte de malice) ne prenaient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu’elle devait être plus aigre que la leur, dont ils commencèrent de quitter leur façon ancienne, pour suivre celle-ci. Je ne suis pas marri que nous remarquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais oui bien de quoi jugeant à point de leurs fautes, nous soyons si aveuglés aux nôtres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant, qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par gênes, un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens, et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et qui pis est, sous prétexte de piété et de religion) que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé. Chrysippus et Zenon chefs de la secte Stoïque, ont bien pensé qu’il n’y avait aucun mal de se servir de notre charogne, à quoi que ce fut, pour notre besoin, et d’en tirer de la nourriture : comme nos ancêtres étant assiégés par Cæsar en la ville d’Alexia, se résolurent de soutenir la faim de ce siège par les corps des vieillards, des femmes et autres personnes inutiles au combat.

Vascones (fama est) alimentis talibus vsi

Produxere animas.

[Les Gascons sont réputés avoir prolongé leur vie en usant de tels aliments.]

Et les médecins ne craignent pas de s’en servir à toute sorte d’usage, pour notre santé ; soit pour l’appliquer au-dedans, ou au-dehors : Mais il ne se trouva jamais aucune opinion si déréglée, qui excusât la trahison, la déloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont nos fautes ordinaires. Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant d’excuse et de beauté que cette maladie humaine en peut recevoir : elle n’a autre fondement parmi eux, que la seule jalousie de la vertu. Ils ne sont pas en débat de la conquête de nouvelles terres : car ils jouissent encore de cette uberté naturelle, qui les fournit sans travail et sans peine, de toutes choses nécessaires, en telle abondance, qu’ils n’ont que faire d’agrandir leurs limites. Ils sont encore en cet heureux point, de ne désirer qu’autant que leurs nécessités naturelles leur ordonnent : tout ce qui est au-delà, est superflu pour eux. Ils s’entr’appellent généralement ceux de même âge frères : enfants, ceux qui sont au-dessous ; et les vieillards sont pères à tous les autres. Ceux-ci laissent à leurs héritiers en commun, cette pleine possession de biens par indivis, sans autre titre, que celui tout pur, que nature donne à ses créatures, les produisant au monde. Si leurs voisins passent les montagnes pour les venir assaillir, et qu’ils emportent la victoire sur eux, l’acquêt du victorieux, c’est la gloire, et l’avantage d’être demeuré maître en valeur et en vertu : car autrement ils n’ont que faire des biens des vaincus, et s’en retournent à leur pays, où ils n’ont faute d’aucune chose nécessaire ; ni faute encore de cette grande partie, de savoir heureusement jouir de leur condition, et s’en contenter. Autant en font ceux-ci à leur tour. Ils ne demandent à leurs prisonniers, autre rançon que la confession et reconnaissance d’être vaincus : Mais il ne s’en trouve pas un en tout un siècle, qui n’aime mieux la mort, que de relâcher, ni par contenance, ni de parole, un seul point d’une grandeur de courage invincible. Il ne s’en voit aucun, qui n’aime mieux être tué et mangé, que de requérir seulement de ne l’être pas. Ils les traitent en toute liberté, afin que la vie leur soit d’autant plus chère : et les entretiennent communément des menaces de leur mort future, des tourments qu’ils y auront à souffrir, des apprêts qu’on dresse pour cet effet, du détranchement de leurs membres, et du festin qui se fera à leurs dépens. Tout cela se fait pour cette seule fin, d’arracher de leur bouche quelque parole molle ou rabaissée, ou de leur donner envie de s’enfuir ; pour gagner cet avantage de les avoir épouvantés, et d’avoir fait force à leur constance. Car aussi à le bien prendre, c’est en ce seul point que consiste la vraie victoire :

victoria nulla est

Quam quæ confessos animo quoque subiugat hostes.

[Il n’y a de victoire que celle qui, avouée par les ennemis, les soumet aussi moralement.]

Les Hongres très belliqueux combattants, ne poursuivaient jadis leur pointe outre avoir rendu l’ennemi à leur merci. Car en ayant arraché cette confession, ils le laissaient aller sans offense, sans rançon ; sauf pour le plus d’en tirer parole de ne s’armer dès lors en avant contre eux. Assez d’avantages gagnons-nous sur nos ennemis, qui sont avantages empruntés, non pas nôtres : C’est la qualité d’un portefaix, non de la vertu, d’avoir les bras et les jambes plus roides : c’est une qualité morte et corporelle, que la disposition : c’est un coup de la fortune, de faire broncher notre ennemi, et de lui éblouir les yeux par la lumière du Soleil : c’est un tour d’art et de science, et qui peut tomber en une personne lâche et de néant, d’être suffisant à l’escrime. L’estimation et le prix d’un homme consiste au cœur et en la volonté : c’est là où gît son vrai honneur : la vaillance c’est la fermeté, non pas des jambes et des bras, mais du courage et de l’âme : elle ne consiste pas en la valeur de notre cheval, ni de nos armes, mais en la nôtre. Celui qui tombe obstiné en son courage, si succiderit, de genu pugnat [s’il est tombé, il combat à genoux]. Qui pour quelque danger de la mort voisine, ne relâche aucun point de son assurance, qui regarde encores en rendant l’âme, son ennemi d’une vue ferme et dédaigneuse, il est battu, non pas de nous, mais de la fortune : il est tué, non pas vaincu : les plus vaillants sont parfois les plus infortunés. Aussi y a-t-il des pertes triomphantes à l’envi des victoires. Ni ces quatre victoires sœurs, les plus belles que le Soleil ait onc vu de ses yeux, de Salamine, de Platées, de Mycale, de Sicile, osèrent onc opposer toute leur gloire ensemble, à la gloire de la déconfiture du Roi Leonidas et des siens, au pas de Thermopyles. Qui courut jamais d’une plus glorieuse envie, et plus ambitieuse au gain du combat, que le capitaine Ischolas à la perte ? Qui plus ingénieusement et curieusement s’est assuré de son salut, que lui de sa ruine ? Il était commis à défendre certain passage du Péloponnèse, contre les Arcadiens ; pour quoi faire, se trouvant du tout incapable, vu la nature du lieu, et inégalité des forces : et se résolvant que tout ce qui se présenterait aux ennemis, aurait de nécessité à y demeurer : D’autre part, estimant indigne et de sa propre vertu et magnanimité, et du nom Lacédémonien, de faillir à sa charge : il prit entre ces deux extrémités, un moyen parti, de telle sorte : Les plus jeunes et dispos de sa troupe, il les conserva à la tuition et service de leur pays, et les y renvoya : et avec ceux desquels le défaut était moindre, il délibéra de soutenir ce pas : et par leur mort, en faire acheter aux ennemis l’entrée la plus chère, qu’il lui serait possible : comme il advint. Car étant tantôt environné de toutes parts par les Arcadiens : après en avoir fait une grande boucherie, lui et les siens furent tous mis au fil de l’épée. Est-il quelque trophée assigné pour les vainqueurs, qui ne soit mieux dû à ces vaincus ? Le vrai vaincre a pour son rôle l’estour, non pas le salut : et consiste l’honneur de la vertu, à combattre, non à battre. Pour revenir à notre histoire, il s’en faut tant que ces prisonniers se rendent, pour tout ce qu’on leur fait, qu’au rebours pendant ces deux ou trois mois qu’on les garde, ils portent une contenance gaie, ils pressent leurs maîtres de se hâter de les mettre en cette épreuve, ils les défient, les injurient, leur reprochent leur lâcheté et le nombre des batailles perdues contre les leurs. J’ai une chanson faite par un prisonnier, où il y a ce trait : Qu’ils viennent hardiment trétous, et s’assemblent pour dîner de lui, car ils mangeront quant et quant leurs pères et leurs aïeux, qui ont servi d’aliment et de nourriture à son corps : ces muscles, dit-il, cette chair et ces veines, ce sont les vôtres, pauvres fous que vous êtes : vous ne reconnaissez pas que la substance des membres de vos ancêtres s’y tient encore : savourez-les bien, vous y trouverez le goût de votre propre chair : invention, qui ne sent aucunement la barbarie. Ceux qui les peignent mourants, et qui représentent cette action quand on les assomme, ils peignent le prisonnier, crachant au visage de ceux qui le tuent, et leur faisant la moue. De vrai ils ne cessent jusques au dernier soupir, de les braver et défier de parole et de contenance. Sans mentir, au prix de nous, voilà des hommes bien sauvages : car ou il faut qu’ils le soient bien à bon escient, ou que nous le soyons : il y a une merveilleuse distance entre leur forme et la nôtre. Les hommes y ont plusieurs femmes, et en ont d’autant plus grand nombre, qu’ils sont en meilleure réputation de vaillance : C’est une beauté remarquable en leurs mariages, que la même jalousie que nos femmes ont pour nous empêcher de l’amitié et bienveillance d’autres femmes, les leurs l’ont toute pareille pour la leur acquérir. Étant plus soigneuses de l’honneur de leurs maris, que de toute autre chose, elles cherchent et mettent leur sollicitude à avoir le plus de compagnes qu’elles peuvent, d’autant que c’est un témoignage de la vertu du mari. Les nôtres crieront au miracle : ce ne l’est pas. C’est une vertu proprement matrimoniale : mais du plus haut étage. Et en la Bible, Lea, Rachel, Sara et les femmes de Jacob fournirent leurs belles servantes à leurs maris, et Livia seconda les appétits d’Auguste, à son intérêt : et la femme du Roi Deiotarus Stratonique, prêta non seulement à l’usage de son mari, une fort belle jeune fille de chambre, qui la servait, mais en nourrit soigneusement les enfants : et leur fit épaule à succéder aux états de leur père. Et afin qu’on ne pense point que tout ceci se fasse par une simple et servile obligation à leur usance, et par l’impression de l’autorité de leur ancienne coutume, sans discours et sans jugement, et pour avoir l’âme si stupide, que de ne pouvoir prendre autre parti, il faut alléguer quelques traits de leur suffisance. Outre celui que je viens de réciter de l’une de leurs chansons guerrières, j’en ai une autre amoureuse, qui commence en ce sens : Couleuvre arrête-toi, arrête-toi couleuvre, afin que ma sœur tire sur le patron de ta peinture, la façon et l’ouvrage d’un riche cordon, que je puisse donner à m’amie : ainsi soit en tout temps ta beauté et ta disposition préférée à tous les autres serpents : Ce premier couplet, c’est le refrain de la chanson. Or j’ai assez de commerce avec la poésie pour juger ceci, que non seulement il n’y a rien de barbarie en cette imagination, mais qu’elle est tout à fait Anacréontique. Leur langage au demeurant, c’est un langage doux, et qui a le son agréable, retirant aux terminaisons Grecques. Trois d’entre eux, ignorant combien coûtera un jour à leur repos, et à leur bonheur, la connaissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naîtra leur ruine, comme je présuppose qu’elle soit déjà avancée (bien misérables de s’être laissés piper au désir de la nouveauté, et avoir quitté la douceur de leur ciel, pour venir voir le nôtre) furent à Rouen, du temps que le feu Roi Charles neuvième y était : le Roi parla à eux longtemps, on leur fit voir notre façon, notre pompe, la forme d’une belle ville : après cela, quelqu’un en demanda leur avis, et voulut savoir d’eux, ce qu’ils y avaient trouvé de plus admirable ; ils répondirent trois choses, dont j’ai perdu la troisième, et en suis bien marri ; mais j’en ai encore deux en mémoire. Ils dirent qu’ils trouvaient en premier lieu fort étrange, que tant de grands hommes portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du Roi (il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde) se soumissent à obéir à un enfant, et qu’on ne choisissait plutôt quelqu’un d’entre eux pour commander : Secondement (ils ont une façon de leur langage telle qu’ils nomment les hommes, moitié les uns des autres) qu’ils avaient aperçu qu’il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses, pouvaient souffrir une telle injustice, qu’ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. Je parlai à l’un d’eux fort longtemps, mais j’avais un truchement qui me suivait si mal, et qui était si empêché à recevoir mes imaginations par sa bêtise, que je n’en pus tirer rien qui vaille. Sur ce que je lui demandai quel fruit il recevait de la supériorité qu’il avait parmi les siens (car c’était un Capitaine, et nos matelots le nommaient Roi) il me dit, que c’était, marcher le premier à la guerre : De combien d’hommes il était suivi ; il me montra une espace de lieu, pour signifier que c’était autant qu’il en pourrait en une telle espace, ce pouvait être quatre ou cinq mille hommes : Si hors la guerre toute son autorité était expirée ; il dit qu’il lui en restait cela, que quand il visitait les villages qui dépendaient de lui, on lui dressait des sentiers au travers des haies de leurs bois, par où il pût passer bien à l’aise. Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi ? ils ne portent point de hauts-de-chausses.

Chapitre XXXI. Qu’il faut sobrement se mêler de juger les observances divines §

Le vrai champ et sujet de l’imposture, sont les choses inconnues : d’autant qu’en premier lieu l’étrangeté même donne crédit, et puis n’étant point sujettes à nos discours ordinaires, elles nous ôtent le moyen de les combattre. À cette cause, dit Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des Dieux, que de la nature des hommes : parce que l’ignorance des auditeurs prête une belle et large carrière, et toute liberté, au maniement d’une matière cachée. Il advient de là, qu’il n’est rien cru si fermement, que ce qu’on sait le moins, ni gens si assurés, que ceux qui nous content des fables, comme Alchimistes, Pronostiqueurs, Judiciaires, Chiromanciens, Médecins, id genus omne [toute cette espèce de gens]. Auxquels je joindrais volontiers, si j’osais, un tas de gens, interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de voir dans les secrets de la volonté divine, les motifs incompréhensibles de ses œuvres. Et quoique la variété et discordance continuelle des événements, les rejette de coin en coin, et d’Orient en Occident, ils ne laissent de suivre pourtant leur éteuf, et de même crayon peindre le blanc et le noir. En une nation Indienne il y a cette louable observance, quand il leur mésadvient en quelque rencontre ou bataille, ils en demandent publiquement pardon au Soleil, qui est leur Dieu, comme d’une action injuste : rapportant leur heur ou malheur à la raison divine, et lui soumettant leur jugement et discours. Suffit à un Chrétien croire toutes choses venir de Dieu : les recevoir avec reconnaissance de sa divine et inscrutable sapience : pourtant les prendre en bonne part, en quelque visage qu’elles lui soient envoyées. Mais je trouve mauvais ce que je vois en usage, de chercher à fermir et appuyer notre religion par la prospérité de nos entreprises. Notre créance a assez d’autres fondements, sans l’autoriser par les événements : Car le peuple accoutumé à ces arguments plausibles, et proprement de son goût, il est danger, quand les événements viennent à leur tour contraires et désavantageux, qu’il en ébranle sa foi : Comme aux guerres où nous sommes pour la Religion, ceux qui eurent l’avantage au rencontre de La RochelAbeille, faisant grand fête de cet accident, et se servant de cette fortune, pour certaine approbation de leur parti : quand ils viennent après à excuser leurs défortunes de Mont-contour et de Jarnac, sur ce que ce sont verges et châtiments paternels, s’ils n’ont un peuple du tout à leur merci, ils lui font assez aisément sentir que c’est prendre d’un sac deux moutures, et de même bouche souffler le chaud et le froid. Il vaudrait mieux l’entretenir des vrais fondements de la vérité. C’est une belle bataille navale qui s’est gagnée ces mois passés contre les Turcs, sous la conduite de don Juan d’Austria : mais il a bien plu à Dieu en faire autrefois voir d’autres telles à nos dépens. Somme, il est malaisé de ramener les choses divines à notre balance, qu’elles n’y souffrent du déchet. Et qui voudrait rendre raison de ce que Arrius et Léon son Pape, chefs principaux de cette hérésie, moururent en divers temps, de morts si pareilles et si étranges (car retirés de la dispute par douleur de ventre à la garde-robe, tous deux y rendirent subitement l’âme) et exagérer cette vengeance divine par la circonstance du lieu, y pourrait bien encore ajouter la mort de Heliogabalus, qui fut aussi tué en un retrait. Mais quoi ? Irenee se trouve engagé en même fortune : Dieu nous voulant apprendre, que les bons ont autre chose à espérer : et les mauvais autre chose à craindre, que les fortunes ou infortunes de ce monde : il les manie et applique selon sa disposition occulte : et nous ôte le moyen d’en faire sottement notre profit. Et se moquent ceux qui s’en veulent prévaloir selon l’humaine raison. Ils n’en donnent jamais une touche, qu’ils n’en reçoivent deux. Saint Augustin en fait une belle preuve sur ses adversaires. C’est un conflit, qui se décide par les armes de la mémoire, plus que par celles de la raison. Il se faut contenter de la lumière qu’il plaît au Soleil nous communiquer par ses rayons, et qui élèvera ses yeux pour en prendre une plus grande dans son corps même, qu’il ne trouve pas étrange, si pour la peine de son outrecuidance il y perd la vue. Quis hominum potest scire consilium Dei ? aut quis poterit cogitare, quid velit Dominus ? [Qui parmi les hommes peut connaître le dessein de Dieu ? ou qui pourra concevoir ce que veut le Seigneur ?]

Chapitre XXXII. De fuir les voluptés au prix de la vie §

J’avais bien vu convenir en ceci la plupart des anciennes opinions : Qu’il est l’heure de mourir lorsqu’il y a plus de mal que de bien à vivre : et que de conserver notre vie à notre tourment et incommodité, c’est choquer les lois mêmes de nature, comme disent ces vieilles règles,

ἢ ζῇν ἀλύπως, ἢ θάνειν εὐδαιμόνως,

Καλὸν θνήσκειν οἷς ὕβριν τὸ ζῇν φέρει :

Κρεῖσσον τὸ μὴ ζῇν ἐστίν, ἢ ζῇν ἀθλίως.

[Ou une vie sans chagrin, ou une mort heureuse.

Il est beau de mourir quand vivre est pénible.

Mieux vaut ne pas vivre que de vivre dans la peine.]

Mais de pousser le mépris de la mort jusques à tel degré, que de l’employer pour se distraire des honneurs, richesses, grandeurs, et autres faveurs et biens que nous appelons de la fortune : comme si la raison n’avait pas assez affaire à nous persuader de les abandonner, sans y ajouter cette nouvelle recharge, je ne l’avais vu ni commander, ni pratiquer : jusques lorsque ce passage de Seneca me tomba entre mains, auquel conseillant à Lucilius, personnage puissant et de grande autorité autour de l’Empereur, de changer cette vie voluptueuse et pompeuse, et de se retirer de cette ambition du monde, à quelque vie solitaire, tranquille et philosophique : sur quoi Lucilius alléguait quelques difficultés : Je suis d’avis (dit-il) que tu quittes cette vie-là, ou la vie tout à fait : bien te conseillé-je de suivre la plus douce voie, et de détacher plutôt que de rompre ce que tu as mal noué ; pourvu que s’il ne se peut autrement détacher, tu le rompes. Il n’y a homme si couard qui n’aime mieux tomber une fois, que de demeurer toujours en branle. J’eusse trouvé ce conseil sortable à la rudesse Stoïque : mais il est plus étrange qu’il soit emprunté d’Epicurus, qui écrit à ce propos, choses toutes pareilles à Idomeneus. Si est-ce que je pense avoir remarqué quelque trait semblable parmi nos gens, mais avec la modération Chrétienne. Saint Hilaire Évêque de Poitiers, ce fameux ennemi de l’hérésie Arienne, étant en Syrie fut averti qu’Abra sa fille unique, qu’il avait laissée par-deçà avec sa mère, était poursuivie en mariage par les plus apparents Seigneurs du pays, comme fille très bien nourrie, belle, riche, et en la fleur de son âge : il lui écrivit (comme nous voyons) qu’elle ôtât son affection de tous ces plaisirs et avantages qu’on lui présentait : qu’il lui avait trouvé en son voyage un parti bien plus grand et plus digne, d’un mari de bien autre pouvoir et magnificence, qui lui ferait présent de robes et de joyaux, de prix inestimable. Son dessein était de lui faire perdre l’appétit et l’usage des plaisirs mondains, pour la joindre toute à Dieu : Mais à cela, le plus court et plus certain moyen lui semblant être la mort de sa fille, il ne cessa par vœux, prières, et oraisons, de faire requête à Dieu de l’ôter de ce monde, et de l’appeler à soi : comme il advint : car bientôt après son retour, elle lui mourut, de quoi il montra une singulière joie. Celui-ci semble enchérir sur les autres, de ce qu’il s’adresse à ce moyen de prime face, lequel ils ne prennent que subsidiairement, et puis que c’est à l’endroit de sa fille unique. Mais je ne veux omettre le bout de cette histoire, encore qu’il ne soit pas de mon propos. La femme de Saint Hilaire ayant entendu par lui, comme la mort de leur fille s’était conduite par son dessein et volonté, et combien elle avait plus d’heur d’être délogée de ce monde, que d’y être, prit une si vive appréhension de la béatitude éternelle et céleste, qu’elle sollicita son mari avec extrême instance, d’en faire autant pour elle. Et Dieu à leurs prières communes, l’ayant retirée à soi, bientôt après, ce fut une mort embrassée avec singulier contentement commun.

Chapitre XXXIII. La fortune se rencontre souvent au train de la raison §

L’inconstance du branle divers de la fortune, fait qu’elle nous doive présenter toute espèce de visages. Y a-t-il action de justice plus expresse que celle-ci ? Le Duc de Valentinois ayant résolu d’empoisonner Adrian Cardinal de Cornete, chez qui le Pape Alexandre sixième son père, et lui allaient souper au Vatican : envoya devant, quelque bouteille de vin empoisonné, et commanda au sommelier qu’il la gardât bien soigneusement : le Pape y étant arrivé avant le fils, et ayant demandé à boire, ce sommelier, qui pensait ce vin ne lui avoir été recommandé que pour sa bonté, en servit au Pape, et le Duc même y arrivant sur le point de la collation, et se fiant qu’on n’aurait pas touché à sa bouteille, en prit à son tour ; en manière que le Père en mourut soudain, et le fils après avoir été longuement tourmenté de maladie, fut réservé à une autre pire fortune. Quelquefois il semble à point nommé qu’elle se joue à nous : Le Seigneur d’Estrée, lors guidon de Monsieur de Vandôme, et le Seigneur de Liques, Lieutenant de la compagnie du Duc d’Ascot, étant tous deux serviteurs de la sœur du Sieur de Foungueselles, quoique de divers partis (comme il advient aux voisins de la frontière) le Sieur de Licques l’emporta : mais le même jour des noces, et qui pis est, avant le coucher, le marié ayant envie de rompre un bois en faveur de sa nouvelle épouse, sortit à l’escarmouche près de S. Orner, où le sieur d’Estrée se trouvant le plus fort, le fit son prisonnier : et pour faire valoir son avantage, encore fallut-il que la Demoiselle,

Coniugis ante coacta noui dimittere collum,

Quam veniens una atque altera rursus hyems

Noctibus in longis auidum saturasset amorem,

[contrainte de se détacher du cou de son nouvel époux, avant qu’un hiver succédant à un autre hiver n’eût rassasié dans de longues nuits son amour avide,]

lui fît elle-même requête par courtoisie de lui rendre son prisonnier : comme il fit, la noblesse Française, ne refusant jamais rien aux Dames. Semble-t-il pas que ce soit un sort artiste ? Constantin fils d’Helene fonda l’Empire de Constantinople : et tant de siècles après Constantin fils d’Helene le finit. Quelquefois il lui plaît envier sur nos miracles : Nous tenons que le Roi Clovis assiégeant Angoulesme, les murailles churent d’elles-mêmes par faveur divine : Et Bouchet emprunte de quelque auteur, que le Roi Robert assiégeant une ville, et s’étant dérobé du siège, pour aller à Orléans solenniser la fête Saint Aignan, comme il était en dévotion, sur certain point de la Messe, les murailles de la ville assiégée, s’en allèrent sans aucun effort en ruine. Elle fit tout à contrepoil en nos guerres de Milan : car le Capitaine Rense assiégeant pour nous la ville d’Eronne, et ayant fait mettre la mine sous un grand pan de mur, et le mur en étant brusquement enlevé hors de terre, rechut toutefois tout empanné, si droit dans son fondement, que les assiégés n’en valurent pas moins. Quelquefois elle fait la médecine. Jason Phereus étant abandonné des médecins, pour une apostume, qu’il avait dans la poitrine, ayant envie de s’en défaire, au moins par la mort, se jeta en une bataille à corps perdu dans la presse des ennemis, où il fut blessé à travers le corps, si à point, que son apostume en creva, et guérit. Surpassa-t-elle pas le peintre Protogenes en la science de son art ? Celui-ci ayant parfait l’image d’un chien las, et recru à son contentement en toutes les autres parties, mais ne pouvant représenter à son gré l’écume et la bave, dépité contre sa besogne, prit son éponge, et comme elle était abreuvée de diverses peintures, la jeta contre, pour tout effacer : la fortune porta tout à propos le coup à l’endroit de la bouche du chien, et y parfournit ce à quoi l’art n’avait pu atteindre. N’adresse-t-elle pas quelquefois nos conseils, et les corrige ? Isabel Reine d’Angleterre, ayant à repasser de Zélande en son Royaume, avec une armée, en faveur de son fils contre son mari, était perdue, si elle fut arrivée au port qu’elle avait projeté, y étant attendue par ses ennemis : mais la fortune la jeta contre son vouloir ailleurs, où elle prit terre en toute sûreté. Et cet ancien qui ruant la pierre à un chien, en assena et tua sa marâtre, eut-il pas raison de prononcer ce vers :

Ταὐτόματον ἡμῶν καλλίω βουλεύεται ;

[Le produit du hasard surpasse nos propres efforts ;]

La fortune a meilleur avis que nous. Icetes avait pratiqué deux soldats, pour tuer Timoleon, séjournant à Adrane en la Sicile. Ils prirent heure, sur le point qu’il ferait quelque sacrifice. Et se mêlant parmi la multitude, comme ils se guignaient l’un l’autre, que l’occasion était propre à leur besogne : voici un tiers, qui d’un grand coup d’épée, en assène l’un par la tête, et le rue mort par terre, et s’enfuit. Le compagnon se tenant pour découvert et perdu, recourut à l’autel, requérant franchise, avec promesse de dire toute la vérité. Ainsi qu’il faisait le conte de la conjuration, voici le tiers qui avait été attrapé, lequel comme meurtrier, le peuple pousse et saboule au travers la presse, vers Timoleon, et les plus apparents de l’assemblée. Là il crie merci : et dit avoir justement tué l’assassin de son père : vérifiant sur-le-champ, par des témoins que son bon sort lui fournit, tout à propos, qu’en la ville des Léontins son père, de vrai, avait été tué par celui sur lequel il s’était vengé. On lui ordonna dix mines Attiques, pour avoir eu cet heur, prenant raison de la mort de son père, de retirer de mort le père commun des Siciliens. Cette fortune surpasse en règlement, les règles de l’humaine prudence. Pour la fin : En ce fait ici, se découvre-t-il pas une bien expresse application de sa faveur, de bonté et piété singulière ? Ignatius Père et fils, proscrits par les Triumvirs à Rome, se résolurent à ce généreux office, de rendre leurs vies, entre les mains l’un de l’autre, et en frustrer la cruauté des Tyrans : ils se coururent sus, l’épée au poing : elle en dressa les pointes, et en fit deux coups également mortels : et donna à l’honneur d’une si belle amitié, qu’ils eussent justement la force de retirer encore des plaies leurs bras sanglants et armés, pour s’entrembrasser en cet état, d’une si forte étreinte, que les bourreaux coupèrent ensemble leurs deux têtes, laissant les corps toujours pris en ce noble nœud ; et les plaies jointes, humant amoureusement, le sang et les restes de la vie, l’une de l’autre.

Chapitre XXXIV. D’un défaut de nos polices §

Feu mon père, homme pour n’être aidé que de l’expérience et du naturel, d’un jugement bien net m’a dit autrefois, qu’il avait désiré mettre en train, qu’il y eût ès villes certain lieu désigné, auquel ceux qui auraient besoin de quelque chose, se pussent rendre, et faire enregistrer leur affaire à un officier établi pour cet effet : comme, je cherche à vendre des perles : je cherche des perles à vendre, tel veut compagnie pour aller à Paris ; tel s’enquiert d’un serviteur de telle qualité, tel d’un maître ; tel demande un ouvrier : qui ceci, qui cela, chacun selon son besoin. Et semble que ce moyen de nous entr’avertir, apporterait non légère commodité au commerce public : Car à tous coups, il y a des conditions, qui s’entrecherchent, et pour ne s’entr’entendre, laissent les hommes en extrême nécessité. J’entends avec une grande honte de notre siècle, qu’à notre vue, deux très excellents personnages en savoir, sont morts en état de n’avoir pas leur soûl à manger : Lilius Gregorius Giraldus en Italie, et Sebastianus Castalio en Allemagne : Et crois qu’il y a mille hommes qui les eussent appelés avec très avantageuses conditions, ou secourus où ils étaient s’ils l’eussent su. Le monde n’est pas si généralement corrompu, que je ne sache tel homme, qui souhaiterait de bien grande affection, que les moyens que les siens lui ont mis en main, se pussent employer tant qu’il plaira à la fortune qu’il en jouisse, à mettre à l’abri de la nécessité, les personnages rares et remarquables en quelque espèce de valeur, que le malheur combat quelquefois jusques à l’extrémité : et qui les mettrait pour le moins en tel état, qu’il ne tiendrait qu’à faute de bon discours, s’ils n’étaient contents. En la police économique mon père avait cet ordre, que je sais louer, mais nullement ensuivre. C’est qu’outre le registre des négoces du ménage, où se logent les menus comptes, paiements, marchés, qui ne requièrent la main du Notaire, lequel registre, un Receveur a en charge : il ordonnait à celui de ses gens, qui lui servait à écrire, un papier journal, à insérer toutes les survenances de quelque remarque, et jour par jour les mémoires de l’histoire de sa maison : très plaisante à voir, quand le temps commence à en effacer la souvenance, et très à propos pour nous ôter souvent de peine : Quand fût entamée telle besogne, quand achevée : quels trains y ont passé, combien arrêté : nos voyages, nos absences, mariages, morts : la réception des heureuses ou malencontreuses nouvelles : changement des serviteurs principaux : telles matières. Usage ancien, que je trouve bon à rafraîchir, chacun en sa chacunière : et me trouve un sot d’y avoir failli.

Chapitre XXXV. De l’usage de se vêtir §

Où que je veuille donner, il me faut forcer quelque barrière de la coutume, tant elle a soigneusement bridé toutes nos avenues. Je devisais en cette saison frileuse, si la façon d’aller tout nu de ces nations dernièrement trouvées, est une façon forcée par la chaude température de l’air, comme nous disons des Indiens, et des Mores, ou si c’est l’originelle des hommes. Les gens d’entendement, d’autant que tout ce qui est sous le ciel, comme dit la sainte Parole, est sujet à mêmes lois, ont accoutumé en pareilles considérations à celles ici, où il faut distinguer les lois naturelles des controuvées, de recourir à la générale police du monde, où il n’y peut avoir rien de contrefait. Or tout étant exactement fourni ailleurs de filet et d’aiguille, pour maintenir son être, il est mécréable, que nous soyons seuls produits en état défectueux et indigent, et en état qui ne se puisse maintenir sans secours étranger. Ainsi je tiens que comme les plantes, arbres, animaux, et tout ce qui vit, se trouve naturellement équipé de suffisante couverture, pour se défendre de l’injure du temps,

Proptereaque fere res omnes, aut corio sunt,

Aut seta, aut conchis, aut callo, aut cortice tectæ,

[Et c’est la raison pour laquelle presque toutes choses sont recouvertes de cuir, de soie, de coquille, de callosité ou d’écorce,]

aussi étions-nous : mais comme ceux qui éteignent par artificielle lumière celle du jour, nous avons éteint nos propres moyens, par les moyens empruntés. Et est aisé à voir que c’est la coutume qui nous fait impossible ce qui ne l’est pas : Car de ces nations qui n’ont aucune connaissance de vêtements, il s’en trouve d’assises environ sous même ciel, que le nôtre, et sous bien plus rude ciel que le nôtre : Et puis la plus délicate partie de nous est celle qui se tient toujours découverte : les yeux, la bouche, le nez, les oreilles : à nos contadins, comme à nos aïeux, la partie pectorale et le ventre. Si nous fussions nés avec condition de cotillons et de gréguesques, il ne faut faire doute, que nature n’eût armé d’une peau plus épaisse ce qu’elle eût abandonné à la batterie des saisons, comme elle a fait le bout des doigts et plante des pieds. Pourquoi semble-t-il difficile à croire ? entre ma façon d’être vêtu, et celle du paysan de mon pays, je trouve bien plus de distance, qu’il n’y a de sa façon, à celle d’un homme, qui n’est vêtu que de sa peau. Combien d’hommes, et en Turchie surtout, vont nus par dévotion ? Je ne sais qui demandait à un de nos gueux, qu’il voyait en chemise en plein hiver, aussi scarrebillat que tel qui se tient emmitonné dans les martes jusques aux oreilles, comme il pouvait avoir patience : Et vous monsieur, répondit-il, vous avez bien la face découverte : or moi je suis tout face. Les Italiens content du fou du Duc de Florence, ce me semble, que son maître s’enquérant comment ainsi mal vêtu, il pouvait porter le froid, à quoi il était bien empêché lui-même : Suivez, dit-il, ma recette de charger sur vous tous vos accoutrements, comme je fais les miens, vous n’en souffrirez non plus que moi. Le Roi Massinissa jusques à l’extrême vieillesse, ne put être induit à aller la tête couverte par froid, orage, et pluie qu’il fît, ce qu’on dit aussi de l’Empereur Severus. Aux batailles données entre les Égyptiens et les Perses, Herodote dit avoir été remarqué et par d’autres, et par lui, que de ceux qui y demeuraient morts, le test était sans comparaison plus dur aux Égyptiens qu’aux Perses : à raison que ceux-ci portent toujours leurs têtes couvertes de béguins, et puis de turbans : ceux-là rases dès l’enfance et découvertes. Et le Roi Agesilaus observa jusques à sa décrépitude, de porter pareille vêture en hiver qu’en été. Cæsar, dit Suetone, marchait toujours devant sa troupe, et le plus souvent à pied, la tête découverte, soit qu’il fît Soleil, ou qu’il plût, et autant en dit-on d’Hannibal,

tum vertice nudo

Excipere insanos imbres, cœlique ruinam.

[Tantôt il recevait, tête nue, les pluies diluviennes et l’écroulement du ciel.]

Un Vénitien, qui s’y est tenu longtemps, et qui ne fait que d’en venir, écrit qu’au Royaume du Pégu, les autres parties du corps vêtues, les hommes et les femmes vont toujours les pieds nus, même à cheval. Et Platon conseille merveilleusement pour la santé de tout le corps, de ne donner aux pieds et à la tête autre couverture, que celle que nature y a mise. Celui que les Polonais ont choisi pour leur Roi, après le nôtre, qui est à la vérité l’un des plus grands Princes de notre siècle, ne porte jamais gants, ni ne change pour hiver et temps qu’il fasse, le même bonnet qu’il porte au couvert. Comme je ne puis souffrir d’aller déboutonné et détaché, les laboureurs de mon voisinage se sentiraient entravés de l’être. Varro tient, que quand on ordonna que nous tinssions la tête découverte, en présence des Dieux ou du Magistrat, on le fit plus pour notre santé, et nous fermir contre les injures du temps, que pour compte de la révérence. Et puisque nous sommes sur le froid, et Français accoutumés à nous bigarrer, (non pas moi, car je ne m’habille guère que de noir ou de blanc, à l’imitation de mon père,) ajoutons d’une autre pièce, que le Capitaine Martin du Bellay récite, au voyage de Luxembourg, avoir vu les gelées si âpres, que le vin de la munition se coupait à coups de hache et de cognée, se débitait aux soldats par poids, et qu’ils l’emportaient dans des paniers : et Ovide,

Nudaque consistunt formam seruantia testæ

Vina, nec hausta meri, sed data frusta bibunt.

[Hors du récipient, les vins en gardent la forme, et ils ne se boivent pas purs, après avoir été puisés, mais donnés en morceaux.]

Les gelées sont si âpres en l’embouchure des Palus Mæotides, qu’en la même place où le Lieutenant de Mithridates avait livré bataille aux ennemis à pied sec, et les y avait défaits, l’été venu, il y gagna contre eux encore une bataille navale. Les Romains souffrirent grand désavantage au combat qu’ils eurent contre les Carthaginois près de Plaisance, de ce qu’ils allèrent à la charge, le sang figé, et les membres contraints de froid : là où Hannibal avait fait épandre du feu par tout son ost, pour échauffer ses soldats : et distribuer de l’huile par les bandes, afin que s’oignant, ils rendissent leurs nerfs plus souples et dégourdis, et encroûtassent les pores contre les coups de l’air et du vent gelé, qui courait lors. La retraite des Grecs, de Babylone en leur pays, est fameuse des difficultés et mésaises, qu’ils eurent à surmonter. Celle-ci en fut, qu’accueillis aux montagnes d’Arménie d’un horrible ravage de neiges, ils en perdirent la connaissance du pays et des chemins : et en étant assiégés tout court, furent un jour et une nuit, sans boire et sans manger, la plupart de leurs bêtes mortes : d’entre eux plusieurs morts, plusieurs aveugles du coup du grésil, et lueur de la neige : plusieurs estropiés par les extrémités : plusieurs roides transis immobiles de froid, ayant encore le sens entier. Alexandre vit une nation en laquelle on enterre les arbres fruitiers en hiver pour les défendre de la gelée : et nous en pouvons aussi voir. Sur le sujet de vêtir, le Roi du Mexique changeait quatre fois par jour d’accoutrements, jamais ne les réitérait, employant sa déferre à ses continuelles libéralités et récompenses : comme aussi ni pot, ni plat, ni ustensile de sa cuisine, et de sa table, ne lui étaient servis à deux fois.

Chapitre XXXVI. Du jeune Caton §

Je n’ai point cette erreur commune, de juger d’un autre selon que je suis. J’en crois aisément des choses diverses à moi. Pour me sentir engagé à une forme, je n’y oblige pas le monde, comme chacun fait, et crois, et conçois mille contraires façons de vie : et au rebours du commun reçois plus facilement la différence, que la ressemblance en nous. Je décharge tant qu’on veut, un autre être, de mes conditions et principes : et le considère simplement en lui-même, sans relation, l’étoffant sur son propre modèle. Pour n’être continent, je ne laisse d’avouer sincèrement, la continence des Feuillants et des Capucins, et de bien trouver l’air de leur train. Je m’insinue par imagination fort bien en leur place : et les aime et les honore d’autant plus, qu’ils sont autres que moi. Je désire singulièrement, qu’on nous juge chacun à part soi : et qu’on ne me tire en conséquence des communs exemples. Ma faiblesse n’altère aucunement les opinions que je dois avoir de la force et vigueur de ceux qui le méritent. Sunt, qui nihil suadent, quam quod se imitari posse confidunt. [Il y a des gens qui ne louent rien que ce qu’ils croient pouvoir imiter.] Rampant au limon de la terre, je ne laisse pas de remarquer jusques dans les nues la hauteur inimitable d’aucunes âmes héroïques : C’est beaucoup pour moi d’avoir le jugement réglé, si les effets ne le peuvent être, et maintenir au moins cette maîtresse partie, exempte de corruption : C’est quelque chose d’avoir la volonté bonne, quand les jambes me faillent. Ce siècle, auquel nous vivons, au moins pour notre climat, est si plombé, que je ne dis pas l’exécution, mais l’imagination même de la vertu en est à dire : et semble que ce ne soit autre chose qu’un jargon de collège.

virtutem verba putant, ut

Lucum ligna :

[Ils pensent que la vertu n’est qu’un mot, comme un bois sacré ne serait que du bois :]

quam vereri deberent, etiam si percipere non passent [elle, qu’ils devraient vénérer, même s’ils sont incapables de la comprendre]. C’est un affiquet à pendre en un cabinet, ou au bout de la langue, comme au bout de l’oreille, pour parement. Il ne se reconnaît plus d’action vertueuse : celles qui en portent le visage, elles n’en ont pas pourtant l’essence : car le profit, la gloire, la crainte, l’accoutumance, et autres telles causes étrangères nous acheminent à les produire. La justice, la vaillance, la débonnaireté, que nous exerçons lors, elles peuvent être ainsi nommées, pour la considération d’autrui, et du visage qu’elles portent en public : mais chez l’ouvrier, ce n’est aucunement vertu. Il y a une autre fin proposée, autre cause mouvante. Or la vertu n’avoue rien, que ce qui se fait par elle, et pour elle seule. En cette grande bataille de Potidée, que les Grecs sous Pausanias gagnèrent contre Mardonius, et les Perses : les victorieux suivant leur coutume, venant à partir entre eux la gloire de l’exploit, attribuèrent à la nation Spartiate la précellence de valeur en ce combat. Les Spartiates excellents juges de la vertu, quand ils vinrent à décider, à quel particulier devait demeurer l’honneur d’avoir le mieux fait en cette journée, trouvèrent qu’Aristodemus s’était le plus courageusement hasardé : mais pourtant ils ne lui en donnèrent point de prix, parce que sa vertu avait été incitée du désir de se purger du reproche, qu’il avait encouru au fait des Thermopyles : et d’un appétit de mourir courageusement, pour garantir sa honte passée. Nos jugements sont encore malades, et suivent la dépravation de nos mœurs : Je vois la plupart des esprits de mon temps faire les ingénieux à obscurcir la gloire des belles et généreuses actions anciennes, leur donnant quelque interprétation vile, et leur controuvant des occasions et des causes vaines : Grande subtilité : Qu’on me donne l’action la plus excellente et pure, je m’en vais y fournir vraisemblablement cinquante vicieuses intentions. Dieu sait, à qui les veut étendre, quelle diversité d’images ne souffre notre interne volonté : Ils ne font pas tant malicieusement, que lourdement et grossièrement, les ingénieux, à tout leur médisance. La même peine, qu’on prend à détracter de ces grands noms, et la même licence, je la prendrais volontiers à leur prêter quelque tour d’épaule pour les hausser. Ces rares figures, et triées pour l’exemple du monde, par le consentement des sages, je ne me feindrais pas de les recharger d’honneur, autant que mon invention pourrait, en interprétation et favorable circonstance. Et il faut croire, que les efforts de notre invention sont loin au-dessous de leur mérite. C’est l’office des gens de bien, de peindre la vertu la plus belle qui se puisse. Et ne messiérait pas, quand la passion nous transporterait à la faveur de si saintes formes. Ce que ceux-ci font au contraire, ils le font ou par malice, ou par ce vice de ramener leur créance à leur portée, de quoi je viens de parler : ou comme je pense plutôt, pour n’avoir pas la vue assez forte et assez nette ni dressée à concevoir la splendeur de la vertu en sa pureté naïve : Comme Plutarque dit, que de son temps, aucuns attribuaient la cause de la mort du jeune Caton, à la crainte qu’il avait eu de Cæsar : de quoi il se pique avec raison : Et peut-on juger par là, combien il se fût encore plus offensé de ceux qui l’ont attribuée à l’ambition. Sottes gens. Il eût bien fait une belle action, généreuse et juste plutôt avec ignominie, que pour la gloire. Ce personnage-là fut véritablement un patron, que nature choisit, pour montrer jusques où l’humaine vertu et fermeté pouvait atteindre : Mais je ne suis pas ici à même pour traiter ce riche argument : Je veux seulement faire lutter ensemble, les traits de cinq poètes Latins, sur la louange de Caton, et pour l’intérêt de Caton : et par incident, pour le leur aussi. Or devra l’enfant bien nourri, trouver au prix des autres, les deux premiers traînants. Le troisième, plus vert : mais qui s’est abattu par l’extravagance de sa force. Il estimera que là il y aurait place à un ou deux degrés d’invention encore, pour arriver au quatrième, sur le point duquel il joindra ses mains par admiration. Au dernier, premier de quelque espace : mais laquelle espace, il jurera ne pouvoir être remplie par nul esprit humain, il s’étonnera, il se transira. Voici merveilles. Nous avons bien plus de poètes, que de juges et interprètes de poésie. Il est plus aisé de la faire, que de la connaître. À certaine mesure basse, on la peut juger par les préceptes et par art. Mais la bonne, la suprême, la divine, est au-dessus des règles et de la raison. Quiconque en discerne la beauté, d’une vue ferme et rassise, il ne la voit pas : non plus que la splendeur d’un éclair. Elle ne pratique point notre jugement : elle le ravit et ravage. La fureur, qui époinçonne celui qui la sait pénétrer, fiert encore un tiers, à la lui ouïr traiter et réciter. Comme l’aimant attire non seulement une aiguille, mais infond encore en icelle, sa faculté d’en attirer d’autres : et il se voit plus clairement aux théâtres, que l’inspiration sacrée des muses, ayant premièrement agité le poète à la colère, au deuil, à la haine, et hors de soi, où elles veulent, frappe encore par le poète, l’acteur, et par l’acteur, consécutivement tout un peuple. C’est l’enfilure de nos aiguilles, suspendues l’une de l’autre. Dès ma première enfance, la poésie a eu cela, de me transpercer et transporter. Mais ce ressentiment bien vif, qui est naturellement en moi, a été diversement manié, par diversité de formes, non tant, plus hautes et plus basses (car c’étaient toujours des plus hautes en chaque espèce) comme différentes en couleur. Premièrement, une fluidité gaie et ingénieuse : depuis une subtilité aiguë et relevée. Enfin, une force mûre et constante. L’exemple le dira mieux. Ovide, Lucain, Virgile. Mais voilà nos gens sur la carrière.

Sit Cato dum viidt sane vel Cœsare maior,

[Que Caton, pendant sa vie, soit plus grand que César lui-même,]

dit l’un :

Et inuictum, deuicta morte Catonem,

[Et Caton, invaincu, ayant vaincu la mort,]

dit l’autre. Et l’autre, parlant des guerres civiles d’entre Cæsar et Pompeius,

Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.

[La cause victorieuse plut aux dieux, la cause vaincue à Caton.]

Et le quatrième sur les louanges de Cæsar :

Et cuncta terrarum subacta,

Præter atrocem animum Catonis.

[Et la terre entière soumise, excepté l’âme inexorable de Caton.]

Et le maître du chœur, après avoir étalé les noms des plus grands Romains en sa peinture, finit en cette manière :

bis dantem jura Catonem.

[Caton leur prescrivant des lois.]

Chapitre XXXVII. Comme nous pleurons et rions d’une même chose §

Quand nous rencontrons dans les histoires, qu’Antigonus sut très mauvais gré à son fils de lui avoir présenté la tête du Roi Pyrrhus son ennemi, qui venait sur l’heure même d’être tué combattant contre lui : et que l’ayant vue il se prit bien fort à pleurer : Et que le Duc René de Lorraine, plaignit aussi la mort du Duc Charles de Bourgoigne, qu’il venait de défaire, et en porta le deuil en son enterrement : Et qu’en la bataille d’Auroy (que le comte de Montfort gagna contre Charles de Blois sa partie, pour le Duché de Bretaigne) le victorieux rencontrant le corps de son ennemi trépassé, en mena grand deuil, il ne faut pas s’écrier soudain,

Et cosi aven che l’animo ciascuna

Sua passion sotto el contrario manto

Ricopre, con la vista hor’ chiara, hor bruna.

[Et il arrive ainsi que l’âme cache chacune de ses émotions sous une apparence contraire, affichant le visage tantôt clair, tantôt sombre.]

Quand on présenta à Cæsar la tête de Pompeius, les histoires disent qu’il en détourna sa vue, comme d’un vilain et mal plaisant spectacle. Il y avait eu entre eux une si longue intelligence, et société au maniement des affaires publiques, tant de communauté de fortunes, tant d’offices réciproques et d’alliance, qu’il ne faut pas croire que cette contenance fut toute fausse et contrefaite, comme estime cet autre :

tutumque putauit

Iam bonus esse socer, lacrymas non sponte cadentes

Effudit, gemitusque expressit pectore læto.

[Il pensa pouvoir en toute sécurité se montrer désormais un beau-père plein de bonté, il versa des larmes forcées, et arracha des gémissements à son cœur joyeux.]

Car bien qu’à la vérité la plupart de nos actions ne soient que masque et fard, et qu’il puisse quelquefois être vrai,

Heredis fletus sub persona risus est :

[(que) sous le masque les larmes d’un héritier sont un rire :]

si est-ce qu’au jugement de ces accidents, il faut considérer, comme nos âmes se trouvent souvent agitées de diverses passions. Et tout ainsi qu’en nos corps ils disent qu’il y a une assemblée de diverses humeurs, desquelles celle-là est maîtresse, qui commande le plus ordinairement en nous, selon nos complexions : aussi en notre âme, bien qu’il y ait divers mouvements, qui l’agitent, si faut-il qu’il y en ait un à qui le champ demeure. Mais ce n’est pas avec si entier avantage, que pour la volubilité et souplesse de notre âme, les plus faibles par occasion ne regagnent encore la place, et ne fassent une courte charge à leur tour. D’où nous voyons non seulement les enfants, qui vont tout naïvement après la nature, pleurer et rire souvent de même chose : mais nul d’entre nous ne se peut vanter, quelque voyage qu’il fasse à son souhait, qu’encore au départir de sa famille, et de ses amis, il ne se sente frissonner le courage : et si les larmes ne lui en échappent tout à fait, au moins met-il le pied à l’étrier d’un visage morne et contristé. Et quelque gentille flamme qui échauffe le cœur des filles bien nées, encore les dépend-on à force du cou de leurs mères, pour les rendre à leur époux : quoique dise ce bon compagnon,

Est ne nouis nuptis odio Venus, anne parentum

Frustrantur falsis gaudia lacrymulis,

Vbertim thalami quas intra limina fundunt ?

Non, ita me diui, vera gemunt, iuuerint.

[Vénus est-elle odieuse aux nouvelles mariées, ou bien troublent-elles la joie de leurs parents par de fausses larmes qu’elles versent abondamment sur le seuil de la chambre nuptiale ? Que les Dieux me protègent, ces gémissements ne sont pas sincères.]

Ainsi il n’est pas étrange de plaindre celui-là mort, qu’on ne voudrait aucunement être en vie. Quand je tance avec mon valet, je tance du meilleur courage que j’aie : ce sont vraies et non feintes imprécations : mais cette fumée passée, qu’il ait besoin de moi, je lui bien ferai volontiers, je tourne à l’instant le feuillet. Quand je l’appelle un badin, un veau : je n’entreprends pas de lui coudre à jamais ces titres : ni ne pense me dédire, pour le nommer honnête homme tantôt après. Nulle qualité nous embrasse purement et universellement. Si ce n’était la contenance d’un fou, de parler seul, il n’est jour ni heure à peine, en laquelle on ne m’ouît gronder en moi-même, et contre moi, Bren du fat : et si n’entends pas, que ce soit ma définition. Qui pour me voir une mine tantôt froide, tantôt amoureuse envers ma femme, estime que l’une ou l’autre soit feinte, il est un sot. Néron prenant congé de sa mère, qu’il envoyait noyer, sentit toutefois l’émotion de cet adieu maternel : et en eut horreur et pitié. On dit que la lumière du Soleil, n’est pas d’une pièce continue : mais qu’il nous élance si dru sans cesse nouveaux rayons les uns sur les autres, que nous n’en pouvons apercevoir l’entre-deux.

Largus enim liquidi fons luminis ætherius sol

Inrigat assidue cælum candore recenti,

Suppeditatque nouo confestim lumine lumen :

[Source abondante de lumière liquide, le soleil dans l’éther inonde le ciel d’un éclat toujours frais, et à tout instant fournit la lumière à la lumière nouvelle :]

ainsi élance notre âme ses pointes diversement et imperceptiblement. Artabane surprit Xerxes son neveu, et le tança de la mutation soudaine de sa contenance. Il était à considérer la grandeur démesurée de ses forces, au passage de l’Hellespont, pour l’entreprise de la Grèce. Il lui prit premièrement un tressaillement d’aise, à voir tant de milliers d’hommes à son service, et le témoigna par l’allégresse et fête de son visage : Et tout soudain en même instant, sa pensée lui suggérant, comme tant de vies avaient à défaillir au plus loin, dans un siècle, il refrogna son front, et s’attrista jusques aux larmes. Nous avons poursuivi avec résolue volonté la vengeance d’une injure, et ressenti un singulier contentement de la victoire ; nous en pleurons pourtant : ce n’est pas de cela que nous pleurons : il n’y a rien de changé ; mais notre âme regarde la chose d’un autre œil, et se la représente par un autre visage : car chaque chose a plusieurs biais et plusieurs lustres. La parenté, les anciennes accointances et amitiés, saisissent notre imagination, et la passionnent pour l’heure, selon leur condition ; mais le contour en est si brusque, qu’il nous échappe.

Nil adeo fieri celeri ratione videtur,

Quam sibi mens fieri proponit et inchoat ipsa.

Ocius ergo animus quam res se perciet ulla,

Ante oculos quarum in promptu natura videtur.

[On le voit : rien ne s’accomplit aussi rapidement que la pensée qui se propose un acte et commence à l’entreprendre. L’esprit est donc plus prompt dans son mouvement qu’aucune des choses visibles que la nature a placées sous nos yeux.]

Et à cette cause, voulant de toute cette suite continuer un corps, nous nous trompons. Quand Timoleon pleure le meurtre qu’il avait commis d’une si mûre et généreuse délibération, il ne pleure pas la liberté rendue à sa patrie, il ne pleure pas le Tyran, mais il pleure son frère. L’une partie de son devoir est jouée, laissons-lui en jouer l’autre.

Chapitre XXXVIII. De la Solitude §

Laissons à part cette longue comparaison de la vie solitaire à l’active : Et quant à ce beau mot, de quoi se couvre l’ambition et l’avarice, Que nous ne sommes pas nés pour notre particulier, ains pour le public ; rapportons-nous-en hardiment à ceux qui sont en la danse ; et qu’ils se battent la conscience, si au contraire, les états, les charges, et cette tracasserie du monde, ne se recherche plutôt, pour tirer du public son profit particulier. Les mauvais moyens par où on s’y pousse en notre siècle, montrent bien que la fin n’en vaut guère. Répondons à l’ambition que c’est elle-même qui nous donne goût de la solitude. Car que fuit-elle tant que la société ? que cherche-t-elle tant que ses coudées franches ? Il y a de quoi bien et mal faire partout : Toutefois si le mot de Bias est vrai, que la pire part c’est la plus grande, ou ce que dit l’Ecclésiastique, que de mille il n’en est pas un bon :

Rari quippe boni numero vix sunt totidem, quot

Thebarum portæ vel diuitis ostia Nili :

[Rares sont de fait les hommes bons : ils sont à peine autant que les portes de Thèbes ou que les embouchures du Nil fertile :]

la contagion est très dangereuse en la presse. Il faut ou imiter les vicieux, ou les haïr : Tous les deux sont dangereux ; et de leur ressembler, par ce qu’ils sont beaucoup, et d’en haïr beaucoup parce qu’ils sont dissemblables.

Et les marchands, qui vont en mer, ont raison de regarder, que ceux qui se mettent en même vaisseau, ne soient dissolus, blasphémateurs, méchants : estimant telle société infortunée. Par quoi Bias plaisamment, à ceux qui passaient avec lui le danger d’une grande tourmente, et appelaient le secours des Dieux : Taisez-vous, fit-il, qu’ils ne sentent point que vous soyez ici avec moi. Et d’un plus pressant exemple : Albuquerque Vice-Roi en l’Inde, pour Emanuel Roi de Portugal, en un extrême péril de fortune de mer, prit sur ses épaules un jeune garçon pour cette seule fin, qu’en la société de leur péril, son innocence lui servît de garant, et de recommandation envers la faveur divine, pour le mettre à bord. Ce n’est pas que le sage ne puisse partout vivre content, voire et seul, en la foule d’un palais : mais s’il est à choisir, il en fuira, dit-il, même la vue : Il portera s’il est besoin cela, mais s’il est en lui, il élira ceci. Il ne lui semble point suffisamment s’être défait des vices, s’il faut encore qu’il conteste avec ceux d’autrui. Charondas châtiait pour mauvais ceux qui étaient convaincus de hanter mauvaise compagnie. Il n’est rien si dissociable et sociable que l’homme : l’un par son vice, l’autre par sa nature. Et Antisthenes ne me semble avoir satisfait à celui, qui lui reprochait sa conversation avec les méchants, en disant, que les médecins vivent bien entre les malades. Car s’ils servent à la santé des malades, ils détériorent la leur, par la contagion, la vue continuelle, et pratique des maladies. Or la fin, ce crois-je, en est tout une, d’en vivre plus à loisir et à son aise. Mais on n’en cherche pas toujours bien le chemin : Souvent on pense avoir quitté les affaires, on ne les a que changés. Il n’y a guère moins de tourment au gouvernement d’une famille que d’un état entier : Où que l’âme soit empêchée, elle y est toute : Et pour être les occupations domestiques moins importantes, elles n’en sont pas moins importunes. Davantage, pour nous être défaits de la Cour et du marché, nous ne sommes pas défaits des principaux tourments de notre vie.

ratio et prudentia curas,

Non locus effusi late maris arbiter aufert.

[C’est la raison et la sagesse qui emportent les soucis, non un site surplombant la vaste étendue de la mer.]

L’ambition, l’avarice, l’irrésolution, la peur et les concupiscences, ne nous abandonnent point pour changer de contrée :

Et post equitem sedet atra cura

[Et derrière le cavalier monte en selle le noir chagrin.]

Elles nous suivent souvent jusques dans les cloîtres, et dans les écoles de Philosophie. Ni les déserts, ni les rochers creusés, ni la haire, ni les jeûnes, ne nous en démêlent :

hæret lateri lethalis arundo.

[la flèche mortelle est enfoncée dans le flanc.]

On disait à Socrates, que quelqu’un ne s’était aucunement amendé en son voyage : Je crois bien, dit-il, il s’était emporté avec soi.

Quid terras alio calentes

Sole mutamus ? patria quis exul

Se quoque fugit ?

[Pourquoi changeons-nous pour des terres chauffées par un autre soleil ? Celui qui s’exile se fuit-il lui-même ?]

Si on ne se décharge premièrement et son âme, du faix qui la presse, le remuement la fera fouler davantage ; comme en un navire, les charges empêchent moins, quand elles sont rassises : Vous faites plus de mal que de bien au malade de lui faire changer de place. Vous ensachez le mal en le remuant : comme les pals s’enfoncent plus avant, et s’affermissent en les branlant et secouant. Par quoi ce n’est pas assez de s’être écarté du peuple ; ce n’est pas assez de changer de place, il se faut écarter des conditions populaires, qui sont en nous : il se faut séquestrer et ravoir de soi.

rupi iam vincula, dicas,

Nam luctata canis nodum arripit, attamen illi,

Cum fugit, a collo trahitur pars longa catenæ.

[J’ai déjà rompu mes chaînes, diras-tu : après maints efforts, le chien a défait le nœud, mais en fuyant, il traîne à son cou une bonne longueur de chaîne.]

Nous emportons nos fers quand et nous : Ce n’est pas une entière liberté, nous tournons encore la vue vers ce que nous avons laissé ; nous en avons la fantaisie pleine.

nisi purgatum est pectus, quæ prœlia nobis

Atque pericula tunc ingratis insinuandum ?

Quantæ conscindunt hominem cuppedinis acres

Sollicitum curæ, quantique perinde timores ?

Quidue superbia, spurcitia, ac petulantia, quantas

Efficiunt clades, quid luxus desidiesque ?

[Et si notre cœur n’est pas purifié, quels combats, quels dangers ne devrons-nous pas affronter malgré nous ? Combien de soucis douloureux tiraillent l’homme sans cesse agité par des passions, et combien aussi de craintes ? Et l’orgueil, la débauche, l’impudence, combien de désastres n’entraînent-ils pas ? Et la dissipation, et la paresse ?]

Notre mal nous tient en l’âme : or elle ne se peut échapper à elle-même,

In culpa est animus, qui se non effugit unquam.

Ainsi il la faut ramener et retirer en soi : C’est la vraie solitude, et qui se peut jouir au milieu des villes et des cours des Rois ; mais elle se jouit plus commodément à part. Or puisque nous entreprenons de vivre seuls, et de nous passer de compagnie, faisons que notre contentement dépende de nous : Déprenons-nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autrui : Gagnons sur nous, de pouvoir à bon escient vivre seuls, et y vivre à notre aise. Stilpon étant échappé de l’embrasement de sa ville, où il avait perdu femme, enfants, et chevance ; Demetrius Poliorcetes, le voyant en une si grande ruine de sa patrie, le visage non effrayé, lui demanda, s’il n’avait pas eu du dommage ; il répondit que non, et qu’il n’y avait Dieu merci rien perdu de sien. C’est ce que le Philosophe Antisthenes disait plaisamment, Que l’homme se devait pourvoir de munitions, qui flottassent sur l’eau, et pussent à nage avec lui échapper du naufrage. Certes l’homme d’entendement n’a rien perdu, s’il a soi-même. Quand la ville de Nole fut ruinée par les Barbares, Paulinus qui en était Évêque, y ayant tout perdu, et leur prisonnier, priait ainsi Dieu ; Seigneur garde-moi de sentir cette perte : car tu sais qu’ils n’ont encore rien touché de ce qui est à moi. Les richesses qui le faisaient riche, et les biens qui le faisaient bon, étaient encores en leur entier. Voilà que c’est de bien choisir les trésors qui se puissent affranchir de l’injure : et de les cacher en lieu, où personne n’aille, et lequel ne puisse être trahi que par nous-mêmes. Il faut avoir femmes, enfants, biens, et surtout de la santé, qui peut, mais non pas s’y attacher en manière que notre heur en dépende. Il se faut réserver une arrière-boutique, toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissions notre vraie liberté et principale retraite et solitude. En celle-ci faut-il prendre notre ordinaire entretien, de nous à nous-mêmes, et si privé, que nulle accointance ou communication de chose étrangère y trouve place : Discourir et y rire, comme sans femme, sans enfants, et sans biens, sans train, et sans valets : afin que quand l’occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer. Nous avons une âme contournable en soi-même ; elle se peut faire compagnie, elle a de quoi assaillir et de quoi défendre, de quoi recevoir, et de quoi donner : ne craignons pas en cette solitude, nous croupir d’oisiveté ennuyeuse,

In solis sis tibi turba locis.

[Qu’en ces lieux solitaires tu sois un monde pour toi-même.]

La vertu se contente de soi : sans disciplines, sans paroles, sans effets. En nos actions accoutumées, de mille il n’en est pas une qui nous regarde. Celui que tu vois grimpant contremont les ruines de ce mur, furieux et hors de soi, en butte de tant d’arquebusades : et cet autre tout cicatricé, transi et pâle de faim, délibéré de crever plutôt que de lui ouvrir la porte ; penses-tu qu’ils y soient pour eux ? pour tel à l’aventure, qu’ils ne virent onc, et qui ne se donne aucune peine de leur fait, plongé cependant en l’oisiveté et aux délices. Celui-ci tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir après minuit d’un étude, penses-tu qu’il cherche parmi les livres, comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage ? nulles nouvelles. Il y mourra, ou il apprendra à la postérité la mesure des vers de Plaute, et la vraie orthographe d’un mot Latin. Qui ne contrechange volontiers la santé, le repos, et la vie, à la réputation et à la gloire ? la plus inutile, vaine et fausse monnaie, qui soit en notre usage : Notre mort ne nous faisait pas assez de peur, chargeons-nous encore de celle de nos femmes, de nos enfants, et de nos gens. Nos affaires ne nous donnaient pas assez de peine, prenons encore à nous tourmenter, et rompre la tête, de ceux de nos voisins et amis.

Vah quemquamne hominem in animum instituere, aut

Parare, quod sit charius quam ipse est sibi ?

[Comment ! Un homme se mettrait dans l’esprit ou accueillerait quelque chose qui lui soit plus cher que lui-même ?]

La solitude me semble avoir plus d’apparence, et de raison, à ceux qui ont donné au monde leur âge plus actif et fleurissant, à l’exemple de Thales. C’est assez vécu pour autrui, vivons pour nous au moins ce bout de vie : ramenons à nous, et à notre aise nos pensées et nos intentions. Ce n’est pas une légère partie que de faire sûrement sa retraite ; elle nous empêche assez sans y mêler d’autres entreprises. Puisque Dieu nous donne loisir de disposer de notre délogement ; préparons-nous-y ; plions bagage ; prenons de bonne heure congé de la compagnie ; dépêtrons-nous de ces violentes prises, qui nous engagent ailleurs, et éloignent de nous. Il faut dénouer ces obligations si fortes : et méshui aimer ceci et cela, mais n’épouser rien que soi : C’est à dire, le reste soit à nous : mais non pas joint et collé en façon, qu’on ne le puisse déprendre sans nous écorcher, et arracher ensemble quelque pièce du nôtre. La plus grande chose du monde c’est de savoir être à soi. Il est temps de nous dénouer de la société, puisque nous n’y pouvons rien apporter. Et qui ne peut prêter, qu’il se défende d’emprunter. Nos forces nous faillent : retirons-les, et resserrons en nous. Qui peut renverser et confondre en soi les offices de tant d’amitiés, et de la compagnie, qu’il le fasse. En cette chute, qui le rend inutile, pesant, et importun aux autres, qu’il se garde d’être importun à soi-même, et pesant et inutile. Qu’il se flatte et caresse, et surtout se régente, respectant et craignant sa raison et sa conscience : si qu’il ne puisse sans honte, broncher en leur présence. Rarum est enim, ut satis se quisque vereatur. [Il est rare en effet que l’on s’en impose suffisamment à soi-même.] Socrates dit, que les jeunes se doivent faire instruire ; les hommes s’exercer à bien faire : les vieux se retirer de toute occupation civile et militaire, vivant à leur discrétion, sans obligation à certain office. Il y a des complexions plus propres à ces préceptes de la retraite les unes que les autres. Celles qui ont l’appréhension molle et lâche, et une affection et volonté délicate, et qui ne s’asservit et ne s’emploie pas aisément, desquels je suis, et par naturelle condition et par discours, ils se plieront mieux à ce conseil, que les âmes actives et occupées, qui embrassent tout, et s’engagent partout, qui se passionnent de toutes choses : qui s’offrent, qui se présentent, et qui se donnent à toutes occasions. Il se faut servir de ces commodités accidentelles et hors de nous, en tant qu’elles nous sont plaisantes ; mais sans en faire notre principal fondement : Ce ne l’est pas ; ni la raison, ni la nature ne le veulent : Pourquoi contre ses lois asservirons-nous notre contentement à la puissance d’autrui ? D’anticiper aussi les accidents de fortune, se priver des commodités qui nous sont en main, comme plusieurs ont fait par dévotion, et quelques Philosophes par discours, se servir soi-même, coucher sur la dure, se crever les yeux, jeter ses richesses emmi la rivière, rechercher la douleur (ceux-là pour par le tourment de cette vie, en acquérir la béatitude d’une autre : ceux-ci pour s’étant logés en la plus basse marche, se mettre en sûreté de nouvelle chute) c’est l’action d’une vertu excessive. Les natures plus roides et plus fortes fassent leur cachette même, glorieuse et exemplaire.

tuta et paruula laudo,

Cum res deficiunt, satis inter vilia fortis :

Verum ubi quid melius contingit et unctius, idem

Hos sapere, et solos aio bene viuere, quorum

Conspicitur nitidis fundata pecunia villis.

[Je loue des ressources sûres et modestes, quand la fortune me fait défaut, assez courageux au milieu de choses de peu de valeur. Mais quand le hasard se trouve être meilleur et plus prospère, je dis que seuls sont sages et vivent heureux ceux dont on voit que la fortune se fonde sur des propriétés opulentes.]

Il y a pour moi assez affaire sans aller si avant. Il me suffit sous la faveur de la fortune, me préparer à sa défaveur ; et me représenter étant à mon aise, le mal advenir, autant que l’imagination y peut atteindre : tout ainsi que nous nous accoutumons aux joutes et tournois, et contrefaisons la guerre en pleine paix. Je n’estime point Arcesilaus le Philosophe moins réformé, pour le savoir avoir usé d’ustensiles d’or et d’argent, selon que la condition de sa fortune le lui permettait : et l’estime mieux, que s’il s’en fût démis, de ce qu’il en usait modérément et libéralement. Je vois jusques à quels limites va la nécessité naturelle : et considérant le pauvre mendiant à ma porte, souvent plus enjoué et plus sain que moi, je me plante en sa place : j’essaie de chausser mon âme à son biais. Et courant ainsi par les autres exemples, quoique je pense la mort, la pauvreté, le mépris, et la maladie à mes talons, je me résous aisément de n’entrer en effroi, de ce qu’un moindre que moi prend avec telle patience : Et ne veux croire que la bassesse de l’entendement, puisse plus que la vigueur, ou que les effets du discours, ne puissent arriver aux effets de l’accoutumance. Et connaissant combien ces commodités accessoires tiennent à peu, je ne laisse pas en pleine jouissance, de supplier Dieu pour ma souveraine requête, qu’il me rende content de moi-même, et des biens qui naissent de moi. Je vois des jeunes hommes gaillards, qui portent nonobstant dans leurs coffres une masse de pilules, pour s’en servir quand le rhume les pressera ; lequel ils craignent d’autant moins, qu’ils en pensent avoir le remède en main. Ainsi faut-il faire : Et encore si on se sent sujet à quelque maladie plus forte, se garnir de ces médicaments qui assoupissent et endorment la partie. L’occupation qu’il faut choisir à une telle vie, ce doit être une occupation non pénible ni ennuyeuse ; autrement pour néant ferions-nous état d’y être venus chercher le séjour. Cela dépend du goût particulier d’un chacun : Le mien ne s’accommode aucunement au ménage. Ceux qui l’aiment, ils s’y doivent adonner avec modération,

Conentur sibi res, non se submittere rebus.

[Qu’ils tâchent de maîtriser les affaires, au lieu de s’y assujettir.]

C’est autrement un office servile que la ménagerie, comme le nomme Salluste : Elle a des parties plus excusables, comme le soin des jardinages que Xenophon attribue à Cyrus : Et se peut trouver un moyen, entre ce bas et vil soin, tendu et plein de sollicitude, qu’on voit aux hommes qui s’y plongent du tout ; et cette profonde et extrême nonchalance laissant tout aller à l’abandon, qu’on voit en d’autres :

Democriti pecus edit agellos velox.

Cultaque, dum peregre est animus sine corpore

[Les troupeaux broutent les champs et les cultures de Démocrite, tandis que, rapide et libéré du corps, son esprit vagabonde.]

Mais oyons le conseil que donne le jeune Pline à Cornelius Rufus son ami, sur ce propos de la solitude : Je te conseille en cette pleine et grasse retraite, où tu es, de quitter à tes gens ce bas et abject soin du ménage, et t’adonner à l’étude des lettres, pour en tirer quelque chose qui soit toute tienne. Il entend la réputation : d’une pareille humeur à celle de Cicero, qui dit vouloir employer sa solitude et séjour des affaires publiques, à s’en acquérir par ses écrits une vie immortelle.

usque adeo ne

Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sciat alter ?

[En es-tu à ce point que savoir ce qui t’appartient n’est rien si quelqu’un d’autre ne sait pas que tu sais cela ?]

Il semble, que ce soit raison, puisqu’on parle de se retirer du monde, qu’on regarde hors de lui. Ceux-ci ne le font qu’à demi. Ils dressent bien leur partie, pour quand ils n’y seront plus : mais le fruit de leur dessein, ils prétendent le tirer encore lors, du monde, absents, par une ridicule contradiction. L’imagination de ceux qui par dévotion, cherchent la solitude ; remplissant leur courage, de la certitude des promesses divines, en l’autre vie, est bien plus sainement assortie. Ils se proposent Dieu, objet infini et en bonté et en puissance. L’âme a de quoi y rassasier ses désirs, en toute liberté. Les afflictions, les douleurs, leur viennent à profit, employées à l’acquêt d’une santé et réjouissance éternelle. La mort, à souhait : passage à un si parfait état. L’âpreté de leurs règles est incontinent aplanie par l’accoutumance : et les appétits charnels, rebutés et endormis par leur refus : car rien ne les entretient que l’usage et l’exercice. Cette seule fin, d’une autre vie heureusement immortelle, mérite loyalement que nous abandonnions les commodités et douceurs de cette vie nôtre. Et qui peut embraser son âme de l’ardeur de cette vive foi et espérance, réellement et constamment, il se bâtit en la solitude, une vie voluptueuse et délicieuse, au-delà de toute autre sorte de vie. Ni la fin donc ni le moyen de ce conseil ne me contente : nous retombons toujours de fièvre en chaud mal. Cette occupation des livres, est aussi pénible que toute autre ; et autant ennemie de la santé, qui doit être principalement considérée. Et ne se faut point laisser endormir au plaisir qu’on y prend : c’est ce même plaisir qui perd le ménager, l’avaricieux, le voluptueux, et l’ambitieux. Les sages nous apprennent assez, à nous garder de la trahison de nos appétits ; et à discerner les vrais plaisirs et entiers, des plaisirs mêlés et bigarrés de plus de peine. Car la plupart des plaisirs, disent-ils, nous chatouillent et embrassent pour nous étrangler, comme faisaient les larrons que les Ægyptiens appelaient Philistas : et si la douleur de tête nous venait avant l’ivresse, nous nous garderions de trop boire ; mais la volupté, pour nous tromper, marche devant, et nous cache sa suite. Les livres sont plaisants : mais si de leur fréquentation nous en perdons enfin la gaieté et la santé, nos meilleures pièces, quittons-les : Je suis de ceux qui pensent leur fruit ne pouvoir contrepeser cette perte. Comme les hommes qui se sentent de longtemps affaiblis par quelque indisposition, se rangent à la fin à la merci de la médecine ; et se font desseigner par art certaines règles de vivre, pour ne les plus outrepasser : aussi celui qui se retire ennuyé et dégoûté de la vie commune, doit former celle-ci, aux règles de la raison ; l’ordonner et ranger par préméditation et discours. Il doit avoir pris congé de toute espèce de travail, quelque visage qu’il porte ; et fuir en général les passions, qui empêchent la tranquillité du corps et de l’âme ; et choisir la route qui est plus selon son humeur :

Unusquisque sua nouerit ire via.

[Que chacun connaisse et suive sa propre voie.]

Au ménage, à l’étude, à la chasse, et tout autre exercice, il faut donner jusques aux derniers limites du plaisir ; et garder de s’engager plus avant, où la peine commence à se mêler parmi. Il faut réserver d’embesognement et d’occupation, autant seulement, qu’il en est besoin, pour nous tenir en haleine, et pour nous garantir des incommodités que tire après soi l’autre extrémité d’une lâche oisiveté et assoupie. Il y a des sciences stériles et épineuses, et la plupart forgées pour la presse : il les faut laisser à ceux qui sont au service du monde. Je n’aime pour moi, que des livres ou plaisants et faciles ; qui me chatouillent ; ou ceux qui me consolent, et conseillent à régler ma vie et ma mort.

tacitum syluas inter reptare salubres,

Curantem quidquid dignum sapiente bonoque est.

[Flâner sans parler au bon air des forêts, en m’occupant de tout ce qui est digne d’un sage et d’un homme de bien.]

Les gens plus sages peuvent se forger un repos tout spirituel, ayant l’âme forte et vigoureuse : Moi qui l’ai commune, il faut que j’aide à me soutenir par les commodités corporelles : Et l’âge m’ayant tantôt dérobé celles qui étaient plus à ma fantaisie, j’instruis et aiguise mon appétit à celles qui restent plus sortables à cette autre saison. Il faut retenir à tout nos dents et nos griffes, l’usage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings, les uns après les autres :

carpamus dulcia, nostrum est

Quod viuis, cinis et manes et fabula fies.

[Cueillons les plaisirs, le temps de la vie est nôtre ; tu deviendras cendre, esprit, simple mot.]

Or quant à la fin que Pline et Cicero nous proposent, de la gloire, c’est bien loin de mon compte : La plus contraire humeur à la retraite, c’est l’ambition : La gloire et le repos sont choses qui ne peuvent loger en même gîte : à ce que je vois, ceux-ci n’ont que les bras et les jambes hors de la presse ; leur âme, leur intention y demeure engagée plus que jamais.

Tun’ vetule auriculis alienis colligis escas ?

[Alors, vieux bonhomme, tu amasses afin de repaître les oreilles des autres ?]

Ils se sont seulement reculés pour mieux sauter, et pour d’un plus fort mouvement faire une plus vive faucée dans la troupe. Vous plaît-il voir comme ils tirent court d’un grain ? Mettons au contrepoids, l’avis de deux philosophes ; et de deux sectes très différentes, écrivant l’un à Idomeneus, l’autre à Lucilius leurs amis, pour du maniement des affaires et des grandeurs, les retirer à la solitude. Vous avez (disent-ils) vécu nageant et flottant jusques à présent, venez-vous-en mourir au port : Vous avez donné le reste de votre vie à la lumière, donnez ceci à l’ombre : Il est impossible de quitter les occupations, si vous n’en quittez le fruit ; à cette cause défaites-vous de tout soin de nom et de gloire. Il est danger que la lueur de vos actions passées, ne vous éclaire que trop, et vous suive jusques dans votre tanière : Quittez avec les autres voluptés, celle qui vient de l’approbation d’autrui : Et quant à votre science et suffisance, ne vous chaille, elle ne perdra pas son effet, si vous en valez mieux vous-même. Souvienne-vous de celui, à qui comme on demandât, à quoi faire il se peinait si fort en un art, qui ne pouvait venir à la connaissance de guère de gens : J’en ai assez de peu, répondit-il, j’en ai assez d’un, j’en ai assez de pas un. Il disait vrai : vous et un compagnon êtes assez suffisant théâtre l’un à l’autre, ou vous à vous-même. Que le peuple vous soit un, et un vous soit tout le peuple : C’est une lâche ambition de vouloir tirer gloire de son oisiveté, et de sa cachette : Il faut faire comme les animaux, qui effacent la trace, à la porte de leur tanière. Ce n’est plus ce qu’il vous faut chercher, que le monde parle de vous, mais comme il faut que vous parliez à vous-même : Retirez-vous en vous, mais préparez-vous premièrement de vous y recevoir : ce serait folie de vous fier à vous-même, si vous ne vous savez gouverner. Il y a moyen de faillir en la solitude, comme en la compagnie : jusques à ce que vous vous soyez rendu tel, devant qui vous n’osiez clocher, et jusques à ce que vous ayez honte et respect de vous-même, obuersentur species honestæ animo [que se présentent à votre esprit des images nobles] : présentez-vous toujours en l’imagination Caton, Phocion, et Aristides, en la présence desquels les fous mêmes cacheraient leurs fautes, et établissez-les contrôleurs de toutes vos intentions : Si elles se détraquent, leur révérence vous remettra en train : ils vous contiendront en cette voie, de vous contenter de vous-même, de n’emprunter rien que de vous, d’arrêter et fermir votre âme en certaines et limitées cogitations, où elle se puisse plaire : et ayant entendu les vrais biens, desquels on jouit à mesure qu’on les entend, s’en contenter, sans désir de prolongement de vie ni de nom. Voilà le conseil de la vraie et naïve philosophie, non d’une philosophie ostentatrice et parlière, comme est celle des deux premiers.

Chapitre XXXIX. Considération sur Cicéron §

Encore un trait à la comparaison de ces couples : Il se tire des écrits de Cicero, et de ce Pline peu retirant, à mon avis, aux humeurs de son oncle, infinis témoignages de nature outre mesure ambitieuse : Entre autres qu’ils sollicitent au su de tout le monde, les historiens de leur temps, de ne les oublier en leurs registres : et la fortune comme par dépit, a fait durer jusques à nous la vanité de ces requêtes, et piéça fait perdre ces histoires. Mais ceci surpasse toute bassesse de cœur, en personnes de tel rang, d’avoir voulu tirer quelque principale gloire du caquet, et de la parlerie, jusques à y employer les lettres privées écrites à leurs amis : en manière, qu’aucunes ayant failli leur saison pour être envoyées, ils les font ce néanmoins publier avec cette digne excuse, qu’ils n’ont pas voulu perdre leur travail et veillées. Sied-il pas bien à deux consuls Romains, souverains magistrats de la chose publique emperière du monde, d’employer leur loisir, à ordonner et fagoter gentiment une belle missive, pour en tirer la réputation, de bien entendre le langage de leur nourrice ? Que ferait pis un simple maître d’école qui en gagnât sa vie ? Si les gestes de Xenophon et de Cæsar, n’eussent de bien loin surpassé leur éloquence, je ne crois pas qu’ils les eussent jamais écrits. Ils ont cherché à recommander non leur dire, mais leur faire. Et si la perfection du bien parler pouvait apporter quelque gloire sortable à un grand personnage, certainement Scipion et Lælius n’eussent pas résigné l’honneur de leurs comédies, et toutes les mignardises et délices du langage Latin, à un serf Africain : Car que cet ouvrage soit leur, sa beauté et son excellence le maintient assez, et Terence l’avoue lui-même : et me ferait-on déplaisir de me déloger de cette créance. C’est une espèce de moquerie et d’injure, de vouloir faire valoir un homme, par des qualités mésavenantes à son rang ; quoiqu’elles soient autrement louables ; et par les qualités aussi qui ne doivent pas être les siennes principales : Comme qui louerait un Roi d’être bon peintre, ou bon architecte, ou encore bon arquebusier, ou bon coureur de bague : Ces louanges ne font honneur, si elles ne sont présentées en foule, et à la suite de celles qui lui sont propres : à savoir de la justice, et de la science de conduire son peuple en paix et en guerre : De cette façon fait honneur à Cyrus l’agriculture, et à Charlemaigne l’éloquence, et connaissance des bonnes lettres. J’ai vu de mon temps, en plus forts termes, des personnages, qui tiraient d’écrire, et leurs titres, et leur vocation, désavouer leur apprentissage, corrompre leur plume, et affecter l’ignorance de qualité si vulgaire, et que notre peuple tient, ne se rencontrer guère en mains savantes : et prendre souci, de se recommander par meilleures qualités. Les compagnons de Démosthenes en l’ambassade vers Philippus, louaient ce Prince d’être beau, éloquent, et bon buveur : Demosthenes disait que c’étaient louanges qui appartenaient mieux à une femme, à un Avocat, à une éponge, qu’à un Roi.

Imperet bellante prior, iacentem

Lenis in hostem.

[Qu’il commande, vainqueur de l’adversaire qui se bat, doux envers l’ennemi gisant.]

Ce n’est pas sa profession de savoir, ou bien chasser, ou bien danser,

Orabunt causas alii, cælique meatus

Describent radio, et fulgentia sidera dicent,

Hic regere imperio populos sciat.

[Les uns plaideront ; d’autres traceront au compas les mouvements du ciel et décriront les astres éclatants. Lui, qu’il sache soumettre les peuples à la loi de son pouvoir.]

Plutarque dit davantage, que de paraître si excellent en ces parties moins nécessaires, c’est produire contre soi le témoignage d’avoir mal dispensé son loisir, et l’étude, qui devait être employé à choses plus nécessaires et utiles. De façon que Philippus Roi de Macédoine, ayant ouï ce grand Alexandre son fils, chanter en un festin, à l’envi des meilleurs musiciens ; N’as-tu pas honte, lui dit-il, de chanter si bien ? Et à ce même Philippus, un musicien contre lequel il débattait de son art ; Jà à Dieu ne plaise Sire, dit-il, qu’il t’advienne jamais tant de mal, que tu entendes ces choses-là, mieux que moi. Un Roi doit pouvoir répondre, comme Iphicrates répondit à l’orateur qui le pressait en son invective de cette manière : Et bien qu’es-tu, pour faire tant le brave ? es-tu homme d’armes ? es-tu archer, es-tu piquier ? Je ne suis rien de tout cela, mais je suis celui qui sait commander à tous ceux-là. Et Antisthenes prit pour argument de peu de valeur en Ismenias, de quoi on le vantait d’être excellent joueur de flûtes. Je sais bien, quand j’ois quelqu’un, qui s’arrête au langage des Essais, que j’aimerais mieux, qu’il s’en tût. Ce n’est pas tant élever les mots, comme déprimer le sens : d’autant plus piquamment, que plus obliquement. Si suis-je trompé si guère d’autres donnent plus à prendre en la matière : et comment que ce soit, mal ou bien, si nul écrivain l’a semée, ni guère plus matérielle, ni au moins plus drue, en son papier. Pour en ranger davantage, je n’en entasse que les têtes. Que j’y attache leur suite, je multiplierai plusieurs fois ce volume. Et combien y ai-je épandu d’histoires, qui ne disent mot, lesquelles qui voudra éplucher un peu curieusement, en produira infinis Essais ? Ni elles, ni mes allégations, ne servent pas toujours simplement d’exemple, d’autorité ou d’ornement. Je ne les regarde pas seulement par l’usage, que j’en tire. Elles portent souvent, hors de mon propos, la semence d’une matière plus riche et plus hardie : et souvent à gauche, un ton plus délicat, et pour moi, qui n’en veux en ce lieu exprimer davantage, et pour ceux qui rencontreront mon air. Retournant à la vertu parlière, je ne trouve pas grand choix, entre ne savoir dire que mal, ou ne savoir rien que bien dire. Non est ornamentum virile concinnitas. [L’ajustement recherché n’est pas un ornement digne d’un homme.] Les Sages disent, que pour le regard du savoir, il n’est que la philosophie, et pour le regard des effets, que la vertu, qui généralement soit propre à tous degrés, et à tous ordres. Il y a quelque chose de pareil en ces deux autres philosophes : car ils promettent aussi éternité aux lettres qu’ils écrivent à leurs amis. Mais c’est d’autre façon, et s’accommodant pour une bonne fin, à la vanité d’autrui : Car ils leur mandent, que si le soin de se faire connaître aux siècles à venir, et de la renommée les arrête encore au maniement des affaires, et leur fait craindre la solitude et la retraite, où ils les veulent appeler ; qu’ils ne s’en donnent plus de peine : d’autant qu’ils ont assez de crédit avec la postérité, pour leur répondre, que ne fût que par les lettres qu’ils leur écrivent, ils rendront leur nom aussi connu et fameux que pourraient faire leurs actions publiques. Et outre cette différence ; encore ne sont-ce pas lettres vides et décharnées, qui ne se soutiennent que par un délicat choix de mots, entassés et rangés à une juste cadence ; ains farcies et pleines de beaux discours de sapience, par lesquelles on se rend non plus éloquent, mais plus sage, et qui nous apprennent non à bien dire, mais à bien faire. Fi de l’éloquence qui nous laisse envie de soi, non des choses : Si ce n’est qu’on dise que celle de Cicero, étant en si extrême perfection, se donne corps elle-même. J’ajouterai encore un conte que nous lisons de lui, à ce propos, pour nous faire toucher au doigt son naturel. Il avait à orer en public, et était un peu pressé du temps, pour se préparer à son aise : Eros, l’un de ses serfs, le vint avertir, que l’audience était remise au lendemain : il en fut si aise, qu’il lui donna liberté pour cette bonne nouvelle. Sur ce sujet de lettres, je veux dire ce mot ; que c’est un ouvrage, auquel mes amis tiennent, que je puis quelque chose : Et eusse pris plus volontiers cette forme à publier mes verves, si j’eusse eu à qui parler. Il me fallait, comme je l’ai eu autrefois, un certain commerce, qui m’attirât, qui me soutînt, et soulevât. Car de négocier au vent, comme d’autres, je ne saurais, que de songe : ni forger des vains noms à entretenir, en chose sérieuse : ennemi juré de toute espèce de falsification. J’eusse été plus attentif, et plus sûr, ayant une adresse forte et amie, que regardant les divers visages d’un peuple : et suis déçu, s’il ne m’eût mieux succédé. J’ai naturellement un style comique et privé : Mais c’est d’une forme mienne, inepte aux négociations publiques, comme en toutes façons est mon langage, trop serré, désordonné, coupé, particulier : Et ne m’entends pas en lettres cérémonieuses, qui n’ont autre substance, que d’une belle enfilure de paroles courtoises : Je n’ai ni la faculté, ni le goût de ces longues offres d’affection et de service : Je n’en crois pas tant ; et me déplaît d’en dire guère, outre ce que j’en crois. C’est bien loin de l’usage présent : car il ne fut jamais si abjecte et servile prostitution de présentations : la vie, l’âme, dévotion, adoration, serf, esclave, tous ces mots y courent si vulgairement, que quand ils veulent faire sentir une plus expresse volonté et plus respectueuse, ils n’ont plus de manière pour l’exprimer. Je hais à mort de sentir au flatteur. Qui fait que je me jette naturellement à un parler sec, rond et cru, qui tire à qui ne me connaît d’ailleurs, un peu vers le dédaigneux. J’honore le plus ceux que j’honore le moins : et où mon âme marche d’une grande allégresse, j’oublie les pas de la contenance : et m’offre maigrement et fièrement, à ceux à qui je suis : et me présente moins, à qui je me suis le plus donné. Il me semble qu’ils le doivent lire en mon cœur, et que l’expression de mes paroles, fait tort à ma conception. À bienvienner, à prendre congé, à remercier, à saluer, à présenter mon service, et tels compliments verbeux des lois cérémonieuses de notre civilité, je ne connais personne si sottement stérile de langage que moi. Et n’ai jamais été employé à faire des lettres de faveur et recommandation, que celui pour qui c’était, n’ait trouvées sèches et lâches. Ce sont grands imprimeurs de lettres, que les Italiens, j’en ai, ce crois-je, cent divers volumes : Celles d’Annibale Caro me semblent les meilleures. Si tout le papier que j’ai autrefois barbouillé pour les dames, était en nature, lorsque ma main était véritablemenent emportée par ma passion, il s’en trouverait à l’aventure quelque page digne d’être communiquée à la jeunesse oisive, embabouinée de cette fureur. J’écris mes lettres toujours en poste, et si précipiteusement, que quoique je peigne insupportablement mal, j’aime mieux écrire de ma main, que d’y en employer une autre, car je n’en trouve point qui me puisse suivre, et ne les transcris jamais : J’ai accoutumé les grands, qui me connaissent, à y supporter des litures et des trassures, et un papier sans pliure et sans marge. Celles qui me coûtent le plus, sont celles qui valent le moins : Depuis que je les traîne, c’est signe que je n’y suis pas. Je commence volontiers sans projet ; le premier trait produit le second. Les lettres de ce temps, sont plus en bordures et préfaces, qu’en matière : Comme j’aime mieux composer deux lettres, que d’en clore et plier une ; et résigne toujours cette commission à quelque autre : de même quand la matière est achevée, je donnerais volontiers à quelqu’un la charge d’y ajouter ces longues harangues, offres, et prières, que nous logeons sur la fin, et désire que quelque nouvel usage nous en décharge : Comme aussi de les inscrire d’une légende de qualités et titres, pour auxquels ne broncher, j’ai maintes fois laissé d’écrire, et notamment à gens de justice et de finance. Tant d’innovations d’offices, une si difficile dispensation et ordonnance de divers noms d’honneur ; lesquels étant si chèrement achetés, ne peuvent être échangés, ou oubliés sans offense. Je trouve pareillement de mauvaise grâce, d’en charger le front et inscription des livres, que nous faisons imprimer.

Chapitre XL. Que le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de l’opinion que nous en avons §

Les hommes (dit une sentence Grecque ancienne) sont tourmentés par les opinions qu’ils ont des choses, non par les choses mêmes. Il y aurait un grand point gagné pour le soulagement de notre misérable condition humaine, qui pourrait établir cette proposition vraie tout partout. Car si les maux n’ont entrée en nous, que par notre jugement, il semble qu’il soit en notre pouvoir de les mépriser ou contourner à bien. Si les choses se rendent à notre merci, pourquoi n’en chevirons-nous, ou ne les accommoderons-nous à notre avantage ? Si ce que nous appelons mal et tourment, n’est ni mal ni tourment de soi, ains seulement que notre fantaisie lui donne cette qualité, il est en nous de la changer : et en ayant le choix, si nul ne nous force, nous sommes étrangement fous de nous bander pour le parti qui nous est le plus ennuyeux : et de donner aux maladies, à l’indigence et au mépris un aigre et mauvais goût, si nous le leur pouvons donner bon : et si la fortune fournissant simplement de matière, c’est à nous de lui donner la forme. Or que ce que nous appelons mal, ne le soit pas de soi, ou au moins tel qu’il soit, qu’il dépende de nous de lui donner autre saveur, et autre visage (car tout revient à un) voyons s’il se peut maintenir. Si l’être originel de ces choses que nous craignons, avait crédit de se loger en nous de son autorité, il logerait pareil et semblable en tous : car les hommes sont tous d’une espèce : et sauf le plus et le moins, se trouvent garnis de pareils outils et instruments pour concevoir et juger : Mais la diversité des opinions, que nous avons de ces choses-là, montre clairement qu’elles n’entrent en nous que par composition : Tel à l’aventure les loge chez soi en leur vrai être, mais mille autres leur donnent un être nouveau et contraire chez eux. Nous tenons la mort, la pauvreté et la douleur pour nos principales parties. Or cette mort que les uns appellent des choses horribles la plus horrible, qui ne sait que d’autres la nomment l’unique port des tourments de cette vie ? le souverain bien de nature ? seul appui de notre liberté ? et commune et prompte recette à tous maux ? Et comme les uns l’attendent tremblants et effrayés, d’autres la supportent plus aisément que la vie. Celui-là se plaint de sa facilité :

Mors utinam pauidos vitæ subducere nolles,

Sed virtus te sola daret !

[Ah ! si seulement, mort, tu refusais de soustraire les couards à la vie, et que seule la vertu te conférât !]

Or laissons ces glorieux courages : Theodorus répondit à Lysimachus menaçant de le tuer : Tu feras un grand coup d’arriver à la force d’une cantharide. La plupart des Philosophes se trouvent avoir ou prévenu par dessein, ou hâté et secouru leur mort. Combien voit-on de personnes populaires, conduites à la mort, et non à une mort simple, mais mêlée de honte, et quelquefois de griefs tourments, y apporter une telle assurance, qui par opiniâtreté, qui par simplesse naturelle, qu’on n’y aperçoit rien de changé de leur état ordinaire : établissant leurs affaires domestiques, se recommandant à leurs amis, chantant, prêchant et entretenant le peuple : voire y mêlant quelquefois des mots pour rire, et buvant à leurs connaissants, aussi bien que Socrates ? Un qu’on menait au gibet, disait que ce ne fût pas par telle rue, car il y avait danger qu’un marchand lui fît mettre la main sur le collet, à cause d’un vieux dette. Un autre disait au bourreau qu’il ne le touchât pas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il était chatouilleux : l’autre répondit à son confesseur, qui lui promettait qu’il souperait ce jour-là avec notre Seigneur, Allez-vous-y-en vous, car de ma part je jeûne. Un autre ayant demandé à boire, et le bourreau ayant bu le premier, dit ne vouloir boire après lui, de peur de prendre la vérole. Chacun a ouï faire le conte du Picard, auquel étant à l’échelle on présente une garce, et que (comme notre justice permet quelquefois) s’il la voulait épouser, on lui sauverait la vie : lui l’ayant un peu contemplée, et aperçu qu’elle boitait : Attache, attache, dit-il, elle cloche. Et on dit de même qu’en Dannemarc un homme condamné à avoir la tête tranchée, étant sur l’échafaud, comme on lui présenta une pareille condition, la refusa, parce que la fille qu’on lui offrit, avait les joues avalées, et le nez trop pointu. Un valet à Thoulouse accusé d’hérésie, pour toute raison de sa créance, se rapportait à celle de son maître, jeune écolier prisonnier avec lui, et aima mieux mourir, que se laisser persuader que son maître pût errer. Nous lisons de ceux de la ville d’Arras, lorsque le Roi Loys onzième la prit, qu’il s’en trouva bon nombre parmi le peuple qui se laissèrent pendre, plutôt que de dire, Vive le Roi. Et de ces viles âmes de bouffons, il s’en est trouvé qui n’ont voulu abandonner leur gaudisserie en la mort même. Celui à qui le bourreau donnait le branle, s’écria, Vogue la galée, qui était son refrain ordinaire. Et l’autre qu’on avait couché sur le point de rendre sa vie le long du foyer sur une paillasse, à qui le médecin demandant où le mal le tenait ; Entre le banc et le feu, répondit-il. Et le prêtre, pour lui donner l’extrême-onction, cherchant ses pieds, qu’il avait resserrés et contraints par la maladie : Vous les trouverez, dit-il, au bout de mes jambes. À l’homme qui l’exhortait de se recommander à Dieu, Qui y va ? demanda-t-il : et l’autre répondant, Ce sera tantôt vous-même, s’il lui plaît : Y fussé-je bien demain au soir, répliqua-t-il : Recommandez-vous seulement à lui, suivit l’autre, vous y serez bientôt : Il vaut donc mieux, ajouta-t-il, que je lui porte mes recommandations moi-même. Au royaume de Narsingue encore aujourd’hui, les femmes de leurs prêtres sont vives ensevelies avec le corps de leurs maris. Toutes autres femmes sont brûlées aux funérailles des leurs : non constamment seulement, mais gaiement. À la mort du Roi, ses femmes et concubines, ses mignons et tous ses officiers et serviteurs, qui font un peuple, se présentent si allègrement au feu où son corps est brûlé, qu’ils montrent prendre à grand honneur d’y accompagner leur maître. Pendant nos dernières guerres de Milan, et tant de prises et rescousses, le peuple impatient de si divers changements de fortune, prit telle résolution à la mort, que j’ai ouï dire à mon père, qu’il y vit tenir compte de bien vingt et cinq maîtres de maison, qui s’étaient défaits eux-mêmes en une semaine : Accident approchant à celui des Xanthiens, lesquels assiégés par Brutus se précipitèrent pêle-mêle hommes, femmes, et enfants à un si furieux appétit de mourir, qu’on ne fait rien pour fuir la mort, que ceux-ci ne fissent pour fuir la vie : en manière qu’à peine put Brutus en sauver un bien petit nombre. Toute opinion est assez forte, pour se faire épouser au prix de la vie. Le premier article de ce courageux serment, que la Grèce jura, et maintint, en la guerre Médoise, ce fut, que chacun changerait plutôt la mort à la vie, que les lois Persiennes aux leurs. Combien voit-on de monde en la guerre des Turcs et des Grecs, accepter plutôt la mort très âpre, que de se décirconcire pour se baptiser ? Exemple de quoi nulle sorte de religion est incapable. Les Rois de Castille ayant banni de leurs terres, les Juifs, le Roi Jehan de Portugal leur vendit à huit écus pour tête, la retraite aux siennes pour un certain temps : à condition, que icelui venu, ils auraient à les vider : et leur promettait fournir de vaisseaux à les trajeter en Afrique. Le jour arrive, lequel passé il était dit, que ceux qui n’auraient obéi, demeureraient esclaves : les vaisseaux leur furent fournis écharsement : et ceux qui s’y embarquèrent, rudement et vilainement traités par les passagers : qui outre plusieurs autres indignités les amusèrent sur mer, tantôt avant, tantôt arrière, jusques à ce qu’ils eussent consommé leurs victuailles, et contraints d’en acheter d’eux si chèrement et si longuement, qu’on ne les mit à bord, qu’ils ne fussent du tout en chemise. La nouvelle de cette inhumanité, rapportée à ceux qui étaient en terre, la plupart se résolurent à la servitude : aucuns firent contenance de changer de religion. Emmanuel successeur de Jehan, venu à la couronne, les mit premièrement en liberté, et changeant d’avis depuis, leur ordonna de sortir de ses pays, assignant trois ports à leur passage. Il espérait, dit l’Évêque Osorius, non méprisable historien Latin, de nos siècles : que la faveur de la liberté, qu’il leur avait rendue, ayant failli de les convertir au Christianisme, la difficulté de se commettre à la volerie des mariniers, d’abandonner un pays, où ils étaient habitués, avec grandes richesses, pour s’aller jeter en région inconnue et étrangère, les y ramènerait. Mais se voyant déchu de son espérance, et eux tous délibérés au passage : il retrancha deux des ports, qu’il leur avait promis : afin que la longueur et incommodité du trajet en réduisît aucuns : ou qu’il eût moyen de les amonceler tous à un lieu, pour une plus grande commodité de l’exécution qu’il avait destinée. Ce fut, qu’il ordonna qu’on arrachât d’entre les mains des pères et des mères, tous les enfants au-dessous de quatorze ans, pour les transporter hors de leur vue et conversation, en lieu où ils fussent instruits à notre religion. Il dit que cet effet produisit un horrible spectacle : la naturelle affection d’entre les pères et enfants, et de plus, le zèle à leur ancienne créance, combattant à l’encontre de cette violente ordonnance. Il fut vu communément des pères et mères se défaisant eux-mêmes : et d’un plus rude exemple encore, précipitant par amour et compassion, leurs jeunes enfants dans des puits, pour fuir à la loi. Au demeurant le terme qu’il leur avait préfix expiré, par faute de moyens, ils se remirent en servitude. Quelques-uns se firent Chrétiens : de la foi desquels, ou de leur race, encore aujourd’hui, cent ans après, peu de Portugais s’assurent : quoique la coutume et la longueur du temps, soient bien plus fortes conseillères à telles mutations, que toute autre contrainte. En la ville de Castelnau Darry, cinquante Albigeois hérétiques, souffrirent à la fois, d’un courage déterminé, d’être brûlés vifs en un feu, avant désavouer leurs opinions. Quoties non modo ductores nostri, dit Cicero, sed uniuersi etiam exercitus, ad non dubiam mortem concurrerunt ? [Combien de fois non seulement nos chefs, mais aussi nos armées entières ont couru à une mort qui n’était pas douteuse !] J’ai vu quelqu’un de mes intimes amis courir la mort à force, d’une vraie affection, et enracinée en son cœur par divers visages de discours, que je ne lui sus rabattre : et à la première qui s’offrit coiffée d’un lustre d’honneur, s’y précipiter hors de toute apparence, d’une faim âpre et ardente. Nous avons plusieurs exemples en notre temps de ceux, jusques aux enfants, qui de crainte de quelque légère incommodité, se sont donnés à la mort. Et à ce propos, que ne craindrons-nous, dit un ancien, si nous craignons ce que la couardise même a choisi pour sa retraite ? D’enfiler ici un grand rôle de ceux de tous sexes et conditions, et de toutes sectes, ès siècles plus heureux, qui ont ou attendu la mort constamment, ou recherchée volontairement : et recherchée non seulement pour fuir les maux de cette vie, mais aucuns pour fuir simplement la satiété de vivre : et d’autres pour l’espérance d’une meilleure condition ailleurs, je n’aurais jamais fait. Et en est le nombre si infini, qu’à la vérité j’aurais meilleur marché de mettre en compte ceux qui l’ont crainte. Ceci seulement. Pyrrho le Philosophe se trouvant un jour de grande tourmente dans un bateau, montrait à ceux qu’il voyait les plus effrayés autour de lui, et les encourageait par l’exemple d’un pourceau, qui y était, nullement soucieux de cet orage. Oserons-nous donc dire que cet avantage de la raison, de quoi nous faisons tant de fête, et pour le respect duquel nous nous tenons maîtres et Empereurs du reste des créatures, ait été mis en nous, pour notre tourment ? À quoi faire la connaissance des choses, si nous en devenons plus lâches ? si nous en perdons le repos et la tranquillité, où nous serions sans cela ? et si elle nous rend de pire condition que le pourceau de Pyrrho ? L’intelligence qui nous a été donnée pour notre plus grand bien, l’emploierons-nous à notre ruine ; combattant le dessein de nature, et l’universel ordre des choses, qui porte que chacun use de ses outils et moyens pour sa commodité ? Bien, me dira l’on, votre règle serve à la mort ; mais que direz-vous de l’indigence ? que direz-vous encore de la douleur, qu’Aristippus, Hieronymus et la plupart des sages, ont estimé le dernier mal : et ceux qui le niaient de parole, le confessaient par effet ? Possidonius étant extrêmement tourmenté d’une maladie aiguë et douloureuse, Pompeius le fut voir, et s’excusa d’avoir pris heure si importune pour l’ouïr deviser de la Philosophie : Jà à Dieu ne plaise, lui dit Possidonius, que la douleur gagne tant sur moi, qu’elle m’empêche d’en discourir : et se jeta sur ce même propos du mépris de la douleur. Mais cependant elle jouait son rôle, et le pressait incessamment : À quoi il s’écriait : Tu as beau faire douleur, si ne dirai-je pas, que tu sois mal. Ce conte qu’ils font tant valoir, que porte-t-il pour le mépris de la douleur ? il ne débat que du mot. Et cependant si ces pointures ne l’émeuvent, pourquoi en rompt-il son propos ? Pourquoi pense-t-il faire beaucoup de ne l’appeler pas mal ? Ici tout ne consiste pas en l’imagination. Nous opinons du reste ; c’est ici la certaine science, qui joue son rôle, nos sens même en sont juges :

Qui nisi sunt veri, ratio quoque falsa sit omnis.

[S’ils ne sont pas véridiques, la raison aussi serait toute fausse.]

Ferons-nous accroire à notre peau, que les coups d’étrivière la chatouillent ? et à notre goût que l’aloès soit du vin de Graves ? Le pourceau de Pyrrho est ici de notre écot. Il est bien sans effroi à la mort : mais si on le bat, il crie et se tourmente : Forcerons-nous la générale loi de nature, qui se voit en tout ce qui est vivant sous le ciel, de trembler sous la douleur ? Les arbres mêmes semblent gémir aux offenses La mort ne se sent que par le discours, d’autant que c’est le mouvement d’un instant.

Aut fuit, aut veniet, nihil est præsentis in illa,

Morsque minus pœnæ, quam mora mortis habet.

[Ou elle a été, ou elle viendra, il n’est rien de présent en elle. — Et la mort comporte moins de peine que l’attente de la mort.]

Mille bêtes, mille hommes sont plus tôt morts, que menacés. Aussi ce que nous disons craindre principalement en la mort, c’est la douleur son avant-coureuse coutumière. Toutefois, s’il en faut croire un saint père, malam mortem non facit, nisi quod sequitur mortem [ce qui fait un mal de la mort n’est que ce qui suit la mort]. Et je dirais encore plus vraisemblablement, que ni ce qui va devant, ni ce qui vient après, n’est des appartenances de la mort. Nous nous excusons faussement. Et je trouve par expérience, que c’est plutôt l’impatience de l’imagination de la mort, qui nous rend impatients de la douleur : et que nous la sentons doublement griève, de ce qu’elle nous menace de mourir. Mais la raison accusant notre lâcheté, de craindre chose si soudaine, si inévitable, si insensible, nous prenons cet autre prétexte plus excusable. Tous les maux qui n’ont autre danger que du mal, nous les disons sans danger. Celui des dents, ou de la goutte, pour grief qu’il soit, d’autant qu’il n’est pas homicide, qui le met en compte de maladie ? Or bien présupposons-le, qu’en la mort nous regardons principalement la douleur. Comme aussi la pauvreté n’a rien à craindre, que cela, qu’elle nous jette entre ses bras par la soif, la faim, le froid, le chaud, les veilles, qu’elle nous fait souffrir. Ainsi n’ayons affaire qu’à la douleur. Je leur donne que ce soit le pire accident de notre être : et volontiers. Car je suis l’homme du monde qui lui veux autant de mal, et qui la fuis autant, pour jusques à présent n’avoir pas eu, Dieu merci, grand commerce avec elle ; mais il est en nous, sinon de l’anéantir, au moins de l’amoindrir par patience : et quand bien le corps s’en émouvrait, de maintenir ce néanmoins l’âme et la raison en bonne trempe. Et s’il ne l’était, qui aurait mis en crédit, la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la résolution ? où joueraient-elles leur rôle, s’il n’y a plus de douleur à défier ? Avida est periculi virtus. [Le courage est avide du danger.] S’il ne faut coucher sur la dure, soutenir armé de toutes pièces la chaleur du midi, se paître d’un cheval, et d’un âne, se voir détailler en pièces, et arracher une balle d’entre les os, se souffrir recoudre, cautériser et sonder, par où s’acquerra l’avantage que nous voulons avoir sur le vulgaire ? C’est bien loin de fuir le mal et la douleur, ce que disent les Sages, que des actions également bonnes, celle-là est plus souhaitable à faire, où il y a plus de peine. Non enim hilaritate nec lasciuia, nec risu aut ioco comite leuitatis, sed sæpe etiam tristes firmitate et constantia sunt beati. [Car ce n’est pas par la gaieté ni la folâtrerie, ni par le rire et le badinage, compagnons de la légèreté, mais souvent aussi, dans la tristesse, par la fermeté et la constance, qu’ils sont heureux.] Et à cette cause il a été impossible de persuader à nos pères, que les conquêtes faites par vive force, au hasard de la guerre, ne fussent plus avantageuses, que celles qu’on fait en toute sûreté par pratiques et menées.

Lætius est, quoties magno sibi constat honestum.

[Quand le bien coûte cher, il donne plus de joie.]

Davantage cela doit nous consoler, que naturellement, si la douleur est violente, elle est courte : si elle est longue, elle est légère : si grauis, breuis : si longus, leuis [si elle est vive, elle est courte ; si longue, légère]. Tu ne la sentiras guère longtemps, si tu la sens trop : elle mettra fin à soi, ou à toi : l’un et l’autre revient à un. Si tu ne la portes, elle t’emportera. Memineris maximos morte finiri ; paruos multa habere interualla requietis : mediocrium nos esse dominos : ut si tolerabiles sint, feramus : sin minus, e vita, quum ea non placeat, tanquam e theatro exeamus. [Souviens-toi que les très grandes douleurs se terminent par la mort, que les petites connaissent des moments de répit, que, des moyennes, nous sommes maîtres, de sorte que, si elles sont tolérables, nous les supportions, et, sinon, que nous sortions, comme d’un théâtre, de la vie, puisqu’elle nous déplaît.] Ce qui nous fait souffrir avec tant d’impatience la douleur, c’est de n’être pas accoutumés de prendre notre principal contentement en l’âme, de ne nous attendre point assez à elle, qui est seule et souveraine maîtresse de notre condition. Le corps n’a, sauf le plus et le moins, qu’un train et qu’un pli. Elle est variable en toute sorte de formes, et range à soi, et à son état, quel qu’il soit, les sentiments du corps, et tous autres accidents. Pourtant la faut-il étudier, et enquérir : et éveiller en elle ses ressorts tout-puissants. Il n’y a raison, ni prescription, ni force, qui vaille contre son inclination et son choix. De tant de milliers de biais, qu’elle a en sa disposition, donnons-lui-en un, propre à notre repos et conservation : nous voilà non couverts seulement de toute offense, mais gratifiés même et flattés, si bon lui semble, des offenses et des maux. Elle fait son profit indifféremment de tout. L’erreur, les songes, lui servent utilement, comme une loyale matière, à nous mettre à garant, et en contentement. Il est aisé à voir, que ce qui aiguise en nous la douleur et la volupté, c’est la pointe de notre esprit. Les bêtes, qui le tiennent sous boucle, laissent aux corps leurs sentiments libres et naïfs : et par conséquent uns, à peu près, en chaque espèce, ainsi qu’elles montrent par la semblable application de leurs mouvements. Si nous ne troublions en nos membres, la juridiction qui leur appartient en cela : il est à croire, que nous en serions mieux, et que nature leur a donné un juste et modéré tempérament, envers la volupté et envers la douleur. Et ne peut faillir d’être juste, étant égal et commun. Mais puisque nous nous sommes émancipés de ses règles, pour nous abandonner à la vagabonde liberté de nos fantaisies : au moins aidons-nous à les plier du côté le plus agréable. Platon craint notre engagement âpre à la douleur et à la volupté, d’autant qu’il oblige et attache par trop l’âme au corps : moi plutôt au rebours, d’autant qu’il l’en déprend et décloue. Tout ainsi que l’ennemi se rend plus âpre à notre fuite, aussi s’enorgueillit la douleur, à nous voir trembler sous elle. Elle se rendra de bien meilleure composition, à qui lui fera tête : il se faut opposer et bander contre. En nous acculant et tirant arrière, nous appelons à nous et attirons la ruine, qui nous menace. Comme le corps est plus ferme à la charge en le raidissant : ainsi est l’âme. Mais venons aux exemples, qui sont proprement du gibier des gens faibles de reins, comme moi : où nous trouverons qu’il va de la douleur, comme des pierres qui prennent couleur, ou plus haute, ou plus morne, selon la feuille où l’on les couche, et qu’elle ne tient qu’autant de place en nous, que nous lui en faisons. Tantum doluerunt, quantum doloribus se inseruerunt. [Ils n’ont souffert qu’autant qu’ils ont donné prise à la souffrance.] Nous sentons plus un coup de rasoir du Chirurgien, que dix coups d’épée en la chaleur du combat. Les douleurs de l’enfantement, par les Médecins, et par Dieu même estimées grandes, et que nous passons avec tant de cérémonies, il y a des nations entières, qui n’en font nul compte. Je laisse à part les femmes Lacédémoniennes : mais aux Souisses parmi nos gens de pied, quel changement y trouvez-vous ? sinon que trottant après leurs maris, vous leur voyez aujourd’hui porter au cou l’enfant, qu’elles avaient hier au ventre : et ces Ægyptiennes contrefaites ramassées d’entre nous, vont elles-mêmes laver les leurs, qui viennent de naître, et prennent leur bain en la plus prochaine rivière. Outre tant de garces qui dérobent tous les jours leurs enfants en la génération comme en la conception, cette belle et noble femme de Sabinus Patricien Romain, pour l’intérêt d’autrui porta seule et sans secours et sans voix et gémissements l’enfantement de deux jumeaux. Un simple garçonnet de Lacédémone, ayant dérobé un renard (car ils craignaient encore plus la honte de leur sottise au larcin, que nous ne craignons la peine de notre malice) et l’ayant mis sous sa cape, endura plutôt qu’il lui eût rongé le ventre, que de se découvrir. Et un autre, donnant de l’encens à un sacrifice, se laissa brûler jusques à l’os, par un charbon tombé dans sa manche, pour ne troubler le mystère. Et s’en est vu un grand nombre pour le seul essai de vertu, suivant leur institution, qui ont souffert en l’âge de sept ans, d’être fouettés jusques à la mort, sans altérer leur visage. Et Cicero les a vus se battre à troupes : de poings, de pieds, et de dents, jusques à s’évanouir avant que d’avouer être vaincus. Nunquam naturam mos vinceret : est enim ea semper inuicta ; sed nos umbris, delitiis, otio, languore, desidia, animum infecimus : opinionibus maloque more delinitum molliuimus. [Jamais la coutume ne vaincrait la nature, qui reste toujours invaincue ; mais, quant à nous, par une vie protégée, délicieuse, oisive, indolente, paresseuse, nous avons corrompu notre âme, et par la séduction des préjugés et des mauvaises habitudes nous l’avons amollie.] Chacun sait l’histoire de Scevola, qui s’étant coulé dans le camp ennemi, pour en tuer le chef, et ayant failli d’atteinte, pour reprendre son effet d’une plus étrange invention, et décharger sa patrie, confessa à Porsenna, qui était le Roi qu’il voulait tuer, non seulement son dessein, mais ajouta qu’il y avait en son camp un grand nombre de Romains complices de son entreprise tels que lui. Et pour montrer quel il était, s’étant fait apporter un brasier, vit et souffrit griller et rôtir son bras, jusques à ce que l’ennemi même en ayant horreur, commanda ôter le brasier. Quoi, celui qui ne daigna interrompre la lecture de son livre pendant qu’on l’incisait ? Et celui, qui s’obstina à se moquer et à rire à l’envi des maux, qu’on lui faisait : de façon que la cruauté irritée des bourreaux qui le tenaient, et toutes les inventions des tourments redoublés les uns sur les autres lui donnèrent gagné ? Mais c’était un Philosophe. Quoi ? un gladiateur de Cæsar, endura toujours riant qu’on lui sondât et détaillât ses plaies. Quis mediocris gladiator ingemuit ? quis vultum mutauit unquam ? Quis non modo stetit, verum etiam decubuit turpiter ? Quis cum decubuisset, ferrum recipere jussus, collum contraxit ? [Est-il un gladiateur de valeur moyenne qui ait gémi ? qui ait jamais changé de visage ? En est-il un qui, non seulement debout, mais même mis à terre, se soit honteusement conduit ? qui, mis à terre, et tenu de recevoir le coup mortel, ait rentré la tête ?] Mêlons-y les femmes. Qui n’a ouï parler à Paris de celle, qui se fit écorcher pour seulement en acquérir le teint plus frais d’une nouvelle peau ? Il y en a qui se sont fait arracher des dents vives et saines, pour en former la voix plus molle, et plus grasse, ou pour les ranger en meilleur ordre. Combien d’exemples du mépris de la douleur avons-nous en ce genre ? Que ne peuvent-elles ? Que craignent-elles, pour peu qu’il y ait d’agencement à espérer en leur beauté ?

Vellere queis cura est albos a stirpe capillos,

Et faciem dempta pelle referre nouam.

[Elles qui ont soin de s’arracher à la racine leurs cheveux blancs, de s’enlever la peau pour se refaire un nouveau visage.]

J’en ai vu engloutir du sable, de la cendre, et se travailler à point nommé de ruiner leur estomac, pour acquérir les pâles couleurs. Pour faire un corps bien espagnolé, quelle gêne ne souffrent-elles guindées et sanglées, avec de grosses coches sur les côtés, jusques à la chair vive ? oui quelquefois à en mourir. Il est ordinaire à beaucoup de nations de notre temps, de se blesser à escient, pour donner foi à leur parole : et notre Roi en récite des notables exemples, de ce qu’il en a vu en Poloigne, et en l’endroit de lui-même Mais outre ce que je sais en avoir été imité en France par aucuns, quand je vins de ces fameux États de Blois, j’avais vu peu auparavant une fille en Picardie, pour témoigner l’ardeur de ses promesses, et aussi sa constance, se donner du poinçon, qu’elle portait en son poil, quatre ou cinq bons coups dans le bras, qui lui faisaient craqueter la peau, et la saignaient bien en bon escient. Les Turcs se font des grandes escarres pour leurs dames : et afin que la marque y demeure, ils portent soudain du feu sur la plaie, et l’y tiennent un temps incroyable, pour arrêter le sang, et former la cicatrice. Gens qui l’ont vu, l’ont écrit, et me l’ont juré. Mais pour dix aspres, il se trouve tous les jours entre eux qui se donnera une bien profonde taillade dans le bras, ou dans les cuisses. Je suis bien aise que les témoins nous sont plus à main, où nous en avons plus affaire. Car la Chrétienté nous en fournit à suffisance. Et après l’exemple de notre saint guide, il y en a eu force, qui par dévotion ont voulu porter la croix. Nous apprenons par témoin très digne de foi, que le Roi S. Loys porta la haire jusques à ce que sur sa vieillesse, son confesseur l’en dispensa ; et que tous les Vendredis, il se faisait battre les épaules par son prêtre, de cinq chaînettes de fer, que pour cet effet on portait emmi ses besognes de nuit. Guillaume notre dernier Duc de Guyenne, père de cette Alienor, qui transmit ce Duché aux maisons de France et d’Angleterre, porta les dix ou douze derniers ans de sa vie, continuellement un corps de cuirasse, sous un habit de religieux, par pénitence. Foulques Comte d’Anjou alla jusques en Jérusalem, pour là se faire fouetter à deux de ses valets, la corde au cou, devant le sépulcre de notre Seigneur. Mais ne voit-on encore tous les jours le Vendredi S. en divers lieux un grand nombre d’hommes et femmes se battre jusques à se déchirer la chair et percer jusques aux os ? Cela ai-je vu souvent et sans enchantement. Et disait-on (car ils vont masqués) qu’il y en avait, qui pour de l’argent entreprenaient en cela de garantir la religion d’autrui ; par un mépris de la douleur, d’autant plus grand, que plus peuvent les aiguillons de la dévotion, que de l’avarice. Q. Maximus enterra son fils Consulaire : M. Cato le sien Préteur désigné : et L. Paulus les siens deux en peu de jours, d’un visage rassis, et ne portant nul témoignage de deuil. Je disais en mes jours, de quelqu’un en gaussant, qu’il avait choué la divine justice. Car la mort violente de trois grands enfants, lui ayant été envoyée en un jour, pour un âpre coup de verge, comme il est à croire : peu s’en fallut qu’il ne la prît à faveur et gratification singulière du ciel. Je n’ensuis pas ces humeurs monstrueuses : mais j’en ai perdu en nourrice, deux ou trois, sinon sans regret, au moins sans fâcherie. Si n’est-il guère accident, qui touche plus au vif les hommes. Je vois assez d’autres communes occasions d’affliction, qu’à peine sentirais-je, si elles me venaient. Et en ai méprisé quand elles me sont venues, de celles auxquelles le monde donne une si atroce figure, que je n’oserais m’en vanter au peuple sans rougir. Ex quo intelligitur, non in natura, sed in opinione esse ægritudinem. [Cela fait voir que le chagrin n’est pas le fait de la nature, mais de l’opinion.] L’opinion est une puissante partie, hardie, et sans mesure. Qui rechercha jamais de telle faim la sûreté et le repos, qu’Alexandre et Cæsar ont fait l’inquiétude et les difficultés ? Terez le Père de Sitalcez soulait dire que quand il ne faisait point la guerre, il lui était avis qu’il n’y avait point différence entre lui et son palefrenier. Caton Consul, pour s’assurer d’aucunes villes en Espaigne, ayant seulement interdit aux habitants d’icelles, de porter les armes : grand nombre se tuèrent : Ferox gens, nullam vitam rati sine armis esse. [Nation farouche qui pensait qu’on ne pouvait vivre sans armes.] Combien en savons-nous qui ont fui la douceur d’une vie tranquille, en leurs maisons parmi leurs connaissants, pour suivre l’horreur des déserts inhabitables ; et qui se sont jetés à l’abjection, vileté, et mépris du monde, et s’y sont plus jusques à l’affectation ? Le Cardinal Borrome, qui mourut dernièrement à Milan, au milieu de la débauche, à quoi le conviait et sa noblesse, et ses grandes richesses, et l’air de l’Italie, et sa jeunesse, se maintint en une forme de vie si austère, que la même robe qui lui servait en été, lui servait en hiver : n’avait pour son coucher que la paille : et les heures qui lui restaient des occupations de sa charge, il les passait étudiant continuellement, planté sur ses genoux, ayant un peu d’eau et de pain à côté de son livre : qui était toute la provision de ses repas, et tout le temps qu’il y employait. J’en sais qui à leur escient ont tiré et profit et avancement du Cocuage, de quoi le seul nom effraie tant de gens. Si la vue n’est le plus nécessaire de nos sens, il est au moins le plus plaisant : mais les plus plaisants et utiles de nos membres, semblent être ceux qui servent à nous engendrer : toutefois assez de gens les ont pris en haine mortelle, pour cela seulement, qu’ils étaient trop aimables ; et les ont rejetés à cause de leur prix. Autant en opina des yeux, celui qui se les creva. La plus commune et plus saine part des hommes, tient à grand heur l’abondance des enfants : moi et quelques autres, à pareil heur le défaut. Et quand on demande à Thales pourquoi il ne se marie point : il répond, qu’il n’aime point à laisser lignée de soi. Que notre opinion donne prix aux choses, il se voit par celles en grand nombre, auxquelles nous ne regardons pas seulement, pour les estimer : ains à nous. Et ne considérons ni leurs qualités, ni leurs utilités, mais seulement notre coût à les recouvrer : comme si c’était quelque pièce de leur substance : et appelons valeur en elles, non ce qu’elles apportent, mais ce que nous y apportons. Sur quoi je m’avise, que nous sommes grands ménagers de notre mise. Selon qu’elle pèse, elle sert, de ce même qu’elle pèse. Notre opinion ne la laisse jamais courir à faux fret. L’achat donne titre au diamant, et la difficulté à la vertu, et la douleur à la dévotion, et l’âpreté à la médecine. Tel pour arriver à la pauvreté jeta ses écus en cette même mer, que tant d’autres fouillent de toutes parts pour y pêcher des richesses. Epicurus dit que l’être riche n’est pas soulagement, mais changement d’affaires. De vrai, ce n’est pas la disette, c’est plutôt l’abondance qui produit l’avarice. Je veux dire mon expérience autour de ce sujet. J’ai vécu en trois sortes de condition, depuis être sorti de l’enfance. Le premier temps, qui a duré près de vingt années, je le passai, n’ayant autres moyens, que fortuits, et dépendant de l’ordonnance et secours d’autrui, sans état certain et sans prescription. Ma dépense se faisait d’autant plus allègrement et avec moins de soin, qu’elle était toute en la témérité de la fortune. Je ne fus jamais mieux. Il ne m’est oncques advenu de trouver la bourse de mes amis close : m’étant enjoint au-delà de toute autre nécessité, la nécessité de ne faillir au terme que j’avais pris à m’acquitter, lequel ils m’ont mille fois allongé, voyant l’effort que je me faisais pour leur satisfaire : en manière que j’en rendais une loyauté ménagère, et aucunement piperesse. Je sens naturellement quelque volupté à payer ; comme si je déchargeais mes épaules d’un ennuyeux poids, et de cette image de servitude. Aussi qu’il y a quelque contentement qui me chatouille à faire une action juste, et contenter autrui. J’excepte les paiements où il faut venir à marchander et compter ; car si je ne trouve à qui en commettre la charge, je les éloigne honteusement et injurieusement tant que je puis, de peur de cette altercation, à laquelle et mon humeur et ma forme de parler est du tout incompatible. Il n’est rien que je haïsse comme à marchander : c’est un pur commerce de trichoterie et d’impudence. Après une heure de débat et de barguignage, l’un et l’autre abandonne sa parole et ses serments pour cinq sous d’amendement. Et si empruntais avec désavantage. Car n’ayant point le cœur de requérir en présence, j’en renvoyais le hasard sur le papier, qui ne fait guère d’effort, et qui prête grandement la main au refuser. Je me remettais de la conduite de mon besoin plus gaiement aux astres, et plus librement, que je n’ai fait depuis à ma providence et à mon sens. La plupart des ménagers estiment horrible de vivre ainsi en incertitude ; et ne s’avisent pas, premièrement, que la plupart du monde vit ainsi. Combien d’honnêtes hommes ont rejeté tout leur certain à l’abandon, et le font tous les jours, pour chercher le vent de la faveur des Rois et de la fortune ? Cæsar s’endetta d’un million d’or outre son vaillant, pour devenir Cæsar. Et combien de marchands commencent leur trafic par la vente de leur métairie, qu’ils envoient aux Indes,

Tot per impotentia freta ?

[à travers tant de mers déchaînées ?]

En une si grande siccité de dévotion, nous avons mille et mille Collèges, qui la passent commodément, attendant tous les jours de la libéralité du Ciel, ce qu’il faut à eux dîner. Secondement, ils ne s’avisent pas, que cette certitude, sur laquelle ils se fondent, n’est guère moins incertaine et hasardeuse que le hasard même. Je vois d’aussi près la misère au-delà de deux mille écus de rente, que si elle était tout contre moi. Car outre ce que le sort a de quoi ouvrir cent brèches à la pauvreté au travers de nos richesses, n’y ayant souvent nul moyen entre la suprême et infime fortune.

Fortuna vitrea est : tum, quum splendet, frangitur.

[La fortune est de verre : c’est au moment où elle brille qu’elle se casse.]

Et envoyer cul sur pointe toutes nos défenses et levées ; je trouve que par diverses causes, l’indigence se voit autant ordinairement logée chez ceux qui ont des biens, que chez ceux qui n’en ont point : et qu’à l’aventure estelle aucunement moins incommode, quand elle est seule, que quand elle se rencontre en compagnie des richesses : Elles viennent plus de l’ordre, que de la recette : Faber est suæ quisque fortunæ. [Chacun est l’artisan de sa propre fortune.] Et me semble plus misérable un riche malaisé, nécessiteux, affaireux, que celui qui est simplement pauvre. In divitiis inopes, quod genus egestatis grauissimum est. [Des indigents au milieu des richesses, espèce de pauvreté de toutes la plus pesante.] Les plus grands princes et plus riches, sont par pauvreté et disette poussés ordinairement à l’extrême nécessité. Car en est-il de plus extrême, que d’en devenir tyrans, et injustes usurpateurs des biens de leurs sujets ? Ma seconde forme, ç’a été d’avoir de l’argent. À quoi m’étant pris, j’en fis bientôt des réserves notables selon ma condition : n’estimant que ce fût avoir, sinon autant qu’on possède outre sa dépense ordinaire : ni qu’on se puisse fier du bien, qui est encore en espérance de recette, pour claire qu’elle soit. Car, quoi, disais-je, si j’étais surpris d’un tel, ou d’un tel accident ? Et à la suite de ces vaines et vicieuses imaginations, j’allais faisant l’ingénieux à pourvoir par cette superflue réserve à tous inconvénients : Et savais encore répondre à celui qui m’alléguait que le nombre des inconvénients était trop infini ; que si ce n’était à tous, c’était à aucuns et plusieurs. Cela ne se passait pas sans pénible sollicitude. J’en faisais un secret : et moi, qui ose tant dire de moi, ne parlais de mon argent, qu’en mensonge : comme font les autres, qui s’appauvrissent riches, s’enrichissent pauvres : et dispensent leur conscience de ne témoigner jamais sincèrement de ce qu’ils ont. Ridicule et honteuse prudence. Allais-je en voyage ? il ne me semblait être jamais suffisamment pourvu : et plus je m’étais chargé de monnaie, plus aussi je m’étais chargé de crainte : Tantôt de la sûreté des chemins, tantôt de la fidélité de ceux qui conduisaient mon bagage : duquel, comme d’autres que je connais, je ne m’assurais jamais assez, si je ne l’avais devant mes yeux. Laissais-je ma boîte chez moi ? combien de soupçons et pensements épineux, et qui pis est incommunicables ? J’avais toujours l’esprit de ce côté. Tout compté, il y a plus de peine à garder l’argent qu’à l’acquérir. Si je n’en faisais du tout tant que j’en dis, au moins il me coûtait à m’empêcher de le faire. De commodité, j’en tirais peu ou rien : Pour avoir plus de moyen de dépense, elle ne m’en pesait pas moins. Car (comme disait Bion) autant se fâche le chevelu comme le chauve, qu’on lui arrache le poil : Et depuis que vous êtes accoutumé, et avez planté votre fantaisie sur certain monceau, il n’est plus à votre service : vous n’oseriez l’écorner. C’est un bâtiment qui, comme il vous semble, croulera tout, si vous y touchez : il faut que la nécessité vous prenne à la gorge pour l’entamer : Et auparavant j’engageais mes hardes, et vendais un cheval, avec bien moins de contrainte et moins envis, que lors je ne faisais brèche à cette bourse favorite, que je tenais à part. Mais le danger était, que mal aisément peut-on établir bornes certaines à ce désir (elles sont difficiles à trouver, ès choses qu’on croit bonnes) et arrêter un point à l’épargne : on va toujours grossissant cet amas, et l’augmentant d’un nombre à autre, jusques à se priver vilainement de la jouissance de ses propres biens : et l’établir toute en la garde, et n’en user point. Selon cette espèce d’usage, ce sont les plus riches gens du monde, ceux qui ont charge de la garde des portes et murs d’une bonne ville. Tout homme pécunieux est avaricieux à mon gré. Platon range ainsi les biens corporels ou humains : la santé, la beauté, la force, la richesse : Et la richesse, dit-il, n’est pas aveugle, mais très clairvoyante, quand elle est illuminée par la prudence. Dionysius le fils, eut bonne grâce. On l’avertit que l’un de ses Syracusains avait caché dans terre un trésor ; il lui manda de le lui apporter ; ce qu’il fit, s’en réservant à la dérobée quelque partie ; avec laquelle il s’en alla en une autre ville, où ayant perdu cet appétit de thésauriser, il se mit à vivre plus libéralement. Ce qu’entendant Dionysius, lui fit rendre le demeurant de son trésor ; disant que puisqu’il avait appris à en savoir user, il le lui rendait volontiers. Je fus quelques années en ce point : Je ne sais quel bon démon m’en jeta hors très utilement, comme le Syracusain ; et m’envoya toute cette conserve à l’abandon : le plaisir de certain voyage de grande dépense, ayant mis au pied cette sotte imagination : Par où je suis retombé à une tierce sorte de vie (je dis ce que j’en sens) certes plus plaisante beaucoup et plus réglée. C’est que je fais courir ma dépense quant et quant ma recette ; tantôt l’une devance, tantôt l’autre : mais c’est de peu qu’elles s’abandonnent. Je vis du jour à la journée, et me contente d’avoir de quoi suffire aux besoins présents et ordinaires : aux extraordinaires toutes les provisions du monde n’y sauraient suffire. Et est folie de s’attendre que fortune elle-même nous arme jamais suffisamment contre soi. C’est de nos armes qu’il la faut combattre. Les fortuites nous trahiront au bon du fait. Si j’amasse, ce n’est que pour l’espérance de quelque voisine emplette ; et non pour acheter des terres, de quoi je n’ai que faire, mais pour acheter du plaisir. Non esse cupidum, pecunia est : non esse emacem, vectigal est. [N’être pas avide de posséder, c’est une fortune ; n’être pas avide d’acheter, c’est un revenu.] Je n’ai ni guère peur que bien me faille, ni nul désir qu’il m’augmente. Diuitiarum fructus est in copia : copiam declarat satietas. [Le fruit de la richesse est l’abondance, et c’est l’abondance que signifie la satiété.] Et me gratifie singulièrement que cette correction me soit arrivée en un âge naturellement enclin à l’avarice, et que je me vois défait de cette folie si commune aux vieux, et la plus ridicule de toutes les humaines folies. Feraulez, qui avait passé par les deux fortunes, et trouvé que l’accroît de chevance, n’était pas accroît d’appétit, au boire, manger, dormir, et embrasser sa femme : et qui d’autre part, sentait peser sur ses épaules l’importunité de l’économie, ainsi qu’elle fait à moi ; délibéra de contenter un jeune homme pauvre, son fidèle ami, aboyant après les richesses ; et lui fit présent de toutes les siennes, grandes et excessives, et de celles encore qu’il était en train d’accumuler tous les jours par la libéralité de Cyrus son bon maître, et par la guerre : moyennant qu’il prît la charge de l’entretenir et nourrir honnêtement, comme son hôte et son ami. Ils vécurent ainsi depuis très heureusement : et également contents du changement de leur condition. Voilà un tour que j’imiterais de grand courage. Et loue grandement la fortune d’un vieux Prélat, que je vois s’être si purement démis de sa bourse, et de sa recette, et de sa mise, tantôt à un serviteur choisi, tantôt à un autre, qu’il a coulé un long espace d’années, autant ignorant cette sorte d’affaires de son ménage, comme un étranger. La fiance de la bonté d’autrui, est un non léger témoignage de la bonté propre : partant la favorise Dieu volontiers. Et pour son regard, je ne vois point d’ordre de maison, ni plus dignement ni plus constamment conduit que le sien. Heureux, qui ait réglé à si juste mesure son besoin, que ses richesses y puissent suffire sans son soin et empêchement : et sans que leur dispensation ou assemblage, interrompe d’autres occupations, qu’il suit, plus convenables, plus tranquilles, et selon son cœur. L’aisance donc et l’indigence dépendent de l’opinion d’un chacun, et non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n’ont qu’autant de beauté et de plaisir, que leur en prête celui qui les possède. Chacun est bien ou mal, selon qu’il s’en trouve. Non de qui on le croit, mais qui le croit de soi, est content : et en cela seul la créance se donne essence et vérité. La fortune ne nous fait ni bien ni mal : elle nous en offre seulement la matière et la semence : laquelle notre âme, plus puissante qu’elle, tourne et applique comme il lui plaît : seule cause et maîtresse de sa condition heureuse ou malheureuse. Les accessions externes prennent saveur et couleur de l’interne constitution : comme les accoutrements nous échauffent non de leur chaleur, mais de la nôtre, laquelle ils sont propres à couver et nourrir : qui en abriterait un corps froid, il en tirerait même service pour la froideur : ainsi se conserve la neige et la glace. Certes tout en la manière qu’à un fainéant l’étude sert de tourment, à un ivrogne l’abstinence du vin, la frugalité est supplice au luxurieux, et l’exercice gêne à un homme délicat et oisif : ainsi en est-il du reste. Les choses ne sont pas si douloureuses, ni difficiles d’elles-mêmes : mais notre faiblesse et lâcheté les fait telles. Pour juger des choses grandes et hautes, il faut une âme de même, autrement nous leur attribuons le vice, qui est le nôtre. Un aviron droit semble courbe en l’eau. Il n’importe pas seulement qu’on voie la chose, mais comment on la voie. Or sus, pourquoi de tant de discours, qui persuadent diversement les hommes de mépriser la mort, et de porter la douleur, n’en trouvons-nous quelqu’un qui fasse pour nous ? Et de tant d’espèces d’imaginations qui l’ont persuadé à autrui, que chacun n’en applique-t-il à soi une le plus selon son humeur ? S’il ne peut digérer la drogue forte et abstersive, pour déraciner le mal, au moins qu’il la prenne lénitive pour le soulager. Opinio est quædam effeminata ac leuis : nec in dolore magis, quam eadem in voluptate : qua, quum liquescimus fluimusque mollitia, apis aculeum sine clamore ferre non possumus. Totum in eo est, ut tibi imperes. [Il existe un préjugé efféminé et futile (et qui agit dans la douleur tout autant que dans le plaisir) qui fait que, dissous et fondus de mollesse, nous ne pouvons sans crier souffrir la piqûre d’une abeille. Le tout est que tu te commandes à toi-même.] Au demeurant on n’échappe pas à la philosophie, pour faire valoir outre mesure l’âpreté des douleurs, et humaine faiblesse. Car on la contraint de se rejeter à ces invincibles répliques : S’il est mauvais de vivre en nécessité, au moins de vivre en nécessité, il n’est aucune nécessité. Nul n’est mal longtemps qu’à sa faute. Qui n’a le cœur de souffrir ni la mort ni la vie, qui ne veut ni résister ni fuir, que lui ferait-on ?

Chapitre XLI. De ne communiquer sa gloire §

De toutes les rêveries du monde, la plus reçue et plus universelle, est le soin de la réputation et de la gloire, que nous épousons jusques à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont biens effectuels et substantiaux, pour suivre cette vaine image, et cette simple voix, qui n’a ni corps ni prise :

La fama ch’invaghisce a un dolce suono

Gli superbi mortali, et par’ si bella,

E un echo, un sogno, anzi d’un sogno un’ ombra

Ch’ad ogni vento si dilegua et sgombra.

[La renommée, qui charme de sa douce voix les mortels orgueilleux et qui paraît si belle, est un écho, un songe, ou plutôt l’ombre d’un songe qui, au moindre vent, se dissipe et s’évanouit.]

Et des humeurs déraisonnables des hommes, il semble que les philosophes mêmes se défassent plus tard et plus envis de celle-ci que de nulle autre : c’est la plus revêche et opiniâtre. Quia etiam bene proficientes animos tentare non cessat. [Parce qu’elle ne cesse de tenter les esprits, même ceux qui progressent dans le bien.] Il n’en est guère de laquelle la raison accuse si clairement la vanité : mais elle a ses racines si vives en nous, que je ne sais si jamais aucun s’en est pu nettement décharger. Après que vous avez tout dit et tout cru, pour la désavouer, elle produit contre votre discours une inclination si intestine, que vous avez peu que tenir à l’encontre : Car comme dit Cicero, ceux mêmes qui la combattent, encore veulent-ils, que les livres, qu’ils en écrivent, portent au front leur nom, et se veulent rendre glorieux de ce qu’ils ont méprisé la gloire. Toutes autres choses tombent en commerce : Nous prêtons nos biens et nos vies au besoin de nos amis : mais de communiquer son honneur, et d’étrenner autrui de sa gloire, il ne se voit guéres. Catulus Luctatius en la guerre contre les Cymbres, ayant fait tous efforts pour arrêter ses soldats qui fuyaient devant les ennemis, se mit lui-même entre les fuyards, et contrefit le couard, afin qu’ils semblassent plutôt suivre leur Capitaine, que fuir l’ennemi : c’était abandonner sa réputation, pour couvrir la honte d’autrui. Quand Charles cinquième passa en Provence, l’an mil cinq cent trente-sept, on tient que Antoine de Leve voyant l’Empereur résolu de ce voyage, et l’estimant lui être merveilleusement glorieux, opinait toutefois le contraire, et le déconseillait, à cette fin que toute la gloire et honneur de ce conseil, en fût attribué à son maître : et qu’il fût dit, son bon avis et sa prévoyance avoir été telle, que contre l’opinion de tous, il eût mis à fin une si belle entreprise : qui était l’honorer à ses dépens. Les Ambassadeurs Thraciens, consolant Archileonide mère de Brasidas, de la mort de son fils, et le haut-louant, jusques à dire, qu’il n’avait point laissé son pareil : elle refusa cette louange privée et particulière, pour la rendre au public : Ne me dites pas cela, fit-elle, je sais que la ville de Sparte a plusieurs Citoyens plus grands et plus vaillants qu’il n’était. En la bataille de Crecy, le Prince de Gales, encores fort jeune, avait l’avant-garde à conduire : le principal effort du rencontre, fut en cet endroit : les seigneurs qui l’accompagnaient se trouvant en dur parti d’armes, mandèrent au Roi Edouard de s’approcher, pour les secourir : il s’enquit de l’état de son fils, et lui ayant été répondu, qu’il était vivant et à cheval : Je lui ferais, dit-il, tort de lui aller maintenant dérober l’honneur de la victoire de ce combat, qu’il a si longtemps soutenu : quelque hasard qu’il y ait, elle sera toute sienne : et n’y voulut aller ni envoyer ; sachant s’il y fût allé, qu’on eût dit que tout était perdu sans son secours, et qu’on lui eût attribué l’avantage de cet exploit. Semper enim quod postremum adiectum est, id rem totam videtur traxisse. [C’est toujours en effet le renfort final qui semble avoir décidé de l’ensemble de l’affaire.] Plusieurs estimaient à Rome, et se disait communément que les principaux beaux-faits de Scipion étaient en partie dus à Lælius, qui toutefois alla toujours promouvant et secondant la grandeur et gloire de Scipion, sans aucun soin de la sienne. Et Theopompus Roi de Sparte à celui qui lui disait que la chose publique demeurait sur ses pieds, pour autant qu’il savait bien commander : C’est plutôt, dit-il, parce que le peuple sait bien obéir. Comme les femmes, qui succédaient aux pairies, avaient, nonobstant leur sexe, droit d’assister et opiner aux causes, qui appartiennent à la juridiction des pairs : aussi les pairs ecclésiastiques, nonobstant leur profession, étaient tenus d’assister nos Rois en leurs guerres, non seulement de leurs amis et serviteurs, mais de leur personne. Aussi l’Évêque de Beauvais, se trouvant avec Philippe Auguste en la bataille de Bouvines, participait bien fort courageusement à l’effet : mais il lui semblait, ne devoir toucher au fruit et gloire de cet exercice sanglant et violent. Il mena de sa main plusieurs des ennemis à raison, ce jour-là, et les donnait au premier gentilhomme qu’il trouvait, à égosiller, ou prendre prisonniers, lui en résignant toute l’exécution. Et le fit ainsi de Guillaume comte de Salsberi à messire Jean de Nesle. D’une pareille subtilité de conscience, à cet autre : il voulait bien assommer, mais non pas blesser : et pourtant ne combattait que de masse. Quelqu’un en mes jours, étant reproché par le Roi d’avoir mis les mains sur un prêtre, le niait fort et ferme : c’était qu’il l’avait battu et foulé aux pieds.

Chapitre XLII. De l’inégalité qui est entre nous §

Plutarque dit en quelque lieu, qu’il ne trouve point si grande distance de bête à bête, comme il trouve d’homme à homme. Il parle de la suffisance de l’âme et qualités internes. À la vérité je trouve si loin d’Epaminondas, comme je l’imagine, jusques à tel que je connais, je dis capable de sens commun, que j’enchérirais volontiers sur Plutarque : et dirais qu’il y a plus de distance de tel à tel homme, qu’il n’y a de tel homme à telle bête :

Hem vir viro quid præstat !

[Ah ! quelle supériorité d’un homme sur un autre !]

Et qu’il y a autant de degrés d’esprits, qu’il y a d’ici au ciel de brasses, et autant innumérables. Mais à propos de l’estimation des hommes, c’est merveille que sauf nous, aucune chose ne s’estime que par ses propres qualités. Nous louons un cheval de ce qu’il est vigoureux et adroit.

volucrem

Sic laudamus equum, facili cui plurima palma

Fervet, et exultat rauco victoria circo,

[Ainsi louons-nous un cheval rapide qui obtient sans effort d’unanimes applaudissements fervents et une victoire qui exulte dans le cirque enroué,]

non de son harnais : un lévrier, de sa vitesse, non de son collier : un oiseau, de son aile, non de ses longes et sonnettes.

Pourquoi de même n’estimons-nous un homme par ce qui est sien ? Il a un grand train, un beau palais, tant de crédit, tant de rente : tout cela est autour de lui, non en lui. Vous n’achetez pas un chat en poche : si vous marchandez un cheval, vous lui ôtez ses bardes, vous le voyez nu et à découvert : Ou s’il est couvert, comme on les présentait anciennement aux Princes à vendre, c’est par les parties moins nécessaires, afin que vous ne vous amusiez pas à la beauté de son poil, ou largeur de sa croupe, et que vous vous arrêtiez principalement à considérer les jambes, les yeux, et le pied, qui sont les membres les plus utiles,

Regibus hic mos est, ubi equos mercantur, opertos

Inspiciunt, ne si facies, ut sæpe, decora

Molli fulta pede est, emptorem inducat hiantem,

Quod pulchræ clunes, breue quod caput, ardua ceruix.

[C’est la coutume des rois, quand ils achètent des chevaux, de les examiner couverts, de peur que si, comme il arrive souvent, un bel aspect repose sur un pied faible, l’acheteur ne soit entraîné par son admiration pour une belle croupe, une tête petite, une haute encolure.]

Pourquoi estimant un homme l’estimez-vous tout enveloppé et empaqueté ? Il ne nous fait montre que des parties, qui ne sont aucunement siennes : et nous cache celles, par lesquelles seules on peut vraiment juger de son estimation. C’est le prix de l’épée que vous cherchez, non de la gaine : vous n’en donnerez à l’aventure pas un quatrain, si vous l’avez dépouillée. Il le faut juger par lui-même, non par ses atours. Et comme dit très plaisamment un ancien : Savez-vous pourquoi vous l’estimez grand ? Vous y comptez la hauteur de ses patins : La base n’est pas de la statue. Mesurez-le sans ses échasses : Qu’il mette à part ses richesses et honneurs, qu’il se présente en chemise : A-t-il le corps propre à ses fonctions, sain et allègre ? Quelle âme a-t-il ? Est-elle belle, capable, et heureusement pourvue de toutes ses pièces ? Est-elle riche du sien, ou de l’autrui ? la fortune n’y a-t-elle que voir ? Si les yeux ouverts elle attend les épées traites : s’il ne lui chaut par où lui sorte la vie, par la bouche, ou par le gosier : si elle est rassise, équable et contente : c’est ce qu’il faut voir, et juger par là les extrêmes différences qui sont entre nous. Est-il :

sapiens, sibique imperiosus,

Quem neque pauperies, neque mors, neque vincula terrent,

Responsare cupidinibus, contemnere honores

Fortis, et in seipso totus teres atque rotundus,

Externi ne quid valeat per læue morari,

In quem manca ruit semper fortuna ?

[un sage, maître de lui-même, que ni la pauvreté, ni la mort, ni la prison n’effraient, ferme pour résister aux désirs et mépriser les honneurs, tout en soi rond et poli pour que rien d’extérieur n’ait le pouvoir de le freiner, que la fortune assaille toujours sans succès ?]

Un tel homme est cinq cents brasses au-dessus des Royaumes et des duchés : il est lui-même à soi son empire.

Sapiens pol ipse fingit fortunam sibi.

[Le sage, par Pollux, se forge lui-même sa fortune.]

Que lui reste-t-il à désirer ?

nonne videmus

Nil aliud sibi naturam latrare, nisi ut qui

Corpore seiunctus dolor absit, mente fruatur,

Iucundo sensu cura semotus metuque ?

[Ne voyons-nous pas que la nature ne réclame rien d’autre que l’absence de douleur physique, la jouissance de la raison, le plaisir d’être sans souci et sans crainte ?]

Comparez-lui la tourbe de nos hommes, stupide, basse, servile, instable, et continuellement flottante en l’orage des passions diverses, qui la poussent et repoussent, pendant toute d’autrui : il y a plus d’éloignement que du ciel à la terre : et toutefois l’aveuglement de notre usage est tel, que nous en faisons peu ou point d’état. Là où, si nous considérons un paysan et un Roi, un noble et un vilain, un magistrat et un homme privé, un riche et un pauvre, il se présente soudain à nos yeux une extrême disparité, qui ne sont différents par manière de dire qu’en leurs chausses. En Thrace, le Roi était distingué de son peuple d’une plaisante manière, et bien renchérie. Il avait une religion à part : un Dieu tout à lui, qu’il n’appartenait à ses sujets d’adorer : c’était Mercure : Et lui, dédaignait les leurs, Mars, Bacchus, Diane. Ce ne sont pourtant que peintures, qui ne font aucune dissemblance essentielle. Car comme les joueurs de comédie, vous les voyez sur l’échafaud faire une mine de Duc et d’Empereur, mais tantôt après, les voilà devenus valets et crocheteurs misérables, qui est leur naïve et originelle condition : aussi l’Empereur, duquel la pompe vous éblouit en public :

Scilicet et grandes viridi cum luce smaragdi

Auro includuntur, teriturque Thalassina vestis

Assidue, et Veneris sudorem exercita potat,

[de grosses émeraudes à l’éclat vert sont serties dans l’or, et les vêtements de pourpre se froissent sans cesse et boivent la sueur de Vénus,]

voyez-le derrière le rideau, ce n’est rien qu’un homme commun, et à l’aventure plus vil que le moindre de ses sujets. Ille beatus introrsum est : istius bracteata felicitas est. [Celui-là trouve en lui-même son bonheur, celui-ci a une félicité qui brille en surface.] La couardise, l’irrésolution, l’ambition, le dépit et l’envie l’agitent comme un autre :

Non enim gazæ, neque consularis

Summouet lictor, miseros tumultus

Mentis et curas laqueata circum

Tecta volantes :

[Ni les trésors, ni les licteurs consulaires ne chassent les pénibles troubles de l’esprit et les soucis qui volettent sous les plafonds lambrissés :]

et le soin et la crainte le tiennent à la gorge au milieu de ses armées.

Re veraque metus hominum, curœque sequaces,

Nec metuunt sonitus armorum, nec fera tela,

Audacterque inter reges, rerumque potentes

Versantur, neque fulgorem reuerentur ab auro.

[En vérité, les craintes des hommes et les soucis qui les poursuivent ne craignent ni le fracas des armes, ni les armes cruelles ; ils fréquentent impudemment les rois et les puissants et ne sont pas impressionnés par l’éclat donné par l’or.]

La fièvre, la migraine et la goutte l’épargnent-elles non plus que nous ? Quand la vieillesse lui sera sur les épaules, les archers de sa garde l’en déchargeront-ils ? Quand la frayeur de la mort le transira, se rassurera-t-il par l’assistance des gentilshommes de sa chambre ? Quand il sera en jalousie et caprice, nos bonnetades le remettront-elles ? Ce ciel de lit tout enflé d’or et de perles, n’a aucune vertu à rapaiser les tranchées d’une verte colique.

Nec calidæ citius decedunt corpore febres,

Textilibus si in picturis ostroque rubenti

lacteris, quam si plebeia in veste cubandum est.

[Et les fièvres brûlantes ne quittent pas plus tôt le corps si l’on s’agite dans des tissus brodés et dans la pourpre que s’il faut coucher dans des draps grossiers.]

Les flatteurs du grand Alexandre, lui faisaient à croire qu’il était fils de Jupiter : un jour étant blessé, regardant écouler le sang de sa plaie : Et bien qu’en dites-vous ? fit-il : est-ce pas ici un sang vermeil, et purement humain ? il n’est pas de la trempe de celui qu’Homere fait écouler de la plaie des dieux. Hermodorus le poète avait fait des vers en l’honneur d’Antigonus, où il l’appelait fils du Soleil : et lui au contraire : Celui, dit-il, qui vide ma chaise percée, sait bien qu’il n’en est rien. C’est un homme pour tous potages : Et si de soi-même c’est un homme mal né, l’empire de l’univers ne le saurait rhabiller :

puellæ

Hunc rapiant, quidquid calcauerit hic, rosa fiat.

[que les jeunes filles se l’arrachent, qu’une rose naisse sous chacun de ses pas.]

Quoi pour cela, si c’est une âme grossière et stupide ? la volupté même et le bonheur, ne s’aperçoivent point sans vigueur et sans esprit.

hæc perinde sunt, ut illius animus qui ea possidet,

Qui uti scit, ei bona, illi qui non utitur recte, mala.

[Ils valent autant que l’âme de qui les possède ; ils sont bons à qui sait en user, mauvais à qui ne s’en sert pas bien.]

Les biens de la fortune tous tels qu’ils sont, encore faut-il avoir le sentiment propre à les savourer : C’est le jouir, non le posséder, qui nous rend heureux.

Non domus et fundus, non æris aceruus et auri,

Ægroto domini deduxit corpore febres,

Non animo curas, valeat possessor oportet,

Qui comportatis rebus bene cogitat uti.

Qui cupit, aut metuit, juvat illum sic domus aut res,

Ut lippum pictæ tabulæ, fomenta podagram.

[Une maison et des terres, un monceau de monnaie et d’or ne sauraient chasser la fièvre du corps malade du maître, ni les soucis de son âme ; il faut que le possesseur soit en bonne santé pour songer à profiter des biens amassés. À qui éprouve désir ou crainte, sa maison et son bien donnent autant de plaisir qu’un tableau à un chassieux ou des baumes à un goutteux.]

Il est un sot, son goût est mousse et hébété ; il n’en jouit non plus qu’un morfondu de la douceur du vin Grec, ou qu’un cheval de la richesse du harnais, duquel on l’a paré. Tout ainsi comme Platon dit, que la santé, la beauté, la force, les richesses, et tout ce qui s’appelle bien, est également mal à l’injuste, comme bien au juste, et le mal au rebours. Et puis, où le corps et l’âme sont en mauvais état, à quoi faire ces commodités externes ? vu que la moindre piqûre d’épingle, et passion de l’âme, est suffisante à nous ôter le plaisir de la monarchie du monde : À la première strette que lui donne la goutte, il a beau être Sire et Majesté,

Totus et argento conflatus, totus et auro,

[tout forgé d’or et d’argent,]

perd-il pas le souvenir de ses palais et de ses grandeurs ? S’il est en colère, sa principauté le garde-t-elle de rougir, de pâlir, de grincer les dents comme un fou ? Or si c’est un habile homme et bien né, la royauté ajoute peu à son bonheur :

Si ventri bene, si lateri est pedibusque tuis, nil

Divitiæ poterunt regales addere maius.

[si ton ventre, tes poumons et tes pieds vont bien, les richesses d’un roi n’y pourront rien ajouter.]

il voit que ce n’est que biffe et piperie. Oui à l’aventure il sera de l’avis du Roi Seleucus, Que qui saurait le poids d’un sceptre, ne daignerait l’amasser quand il le trouverait à terre : il le disait pour les grandes et pénibles charges, qui touchent un bon Roi. Certes ce n’est pas peu de chose que d’avoir à régler autrui, puisqu’à régler nous-mêmes, il se présente tant de difficultés. Quant au commander, qui semble être si doux ; considérant l’imbécillité du jugement humain, et la difficulté du choix ès choses nouvelles et douteuses, je suis fort de cet avis, qu’il est bien plus aisé et plus plaisant de suivre, que de guider : et que c’est un grand séjour d’esprit de n’avoir à tenir qu’une voie tracée, et à répondre que de soi :

Ut satius multo iam sit, parere quietum,

Quam regere imperio res velle.

[Aussi vaut-il beaucoup mieux obéir tranquillement que vouloir régir l’État.]

Joint que Cyrus disait, qu’il n’appartenait de commander à l’homme, qui ne vaille mieux que ceux à qui il commande. Mais le Roi Hieron en Xenophon dit davantage, qu’à la jouissance des voluptés mêmes, ils sont de pire condition que les privés : d’autant que l’aisance et la facilité, leur ôte l’aigre-douce pointe que nous y trouvons.

Pinguis amor nimiumque potens, in tædia nobis

Vertitur, et stomacho dulcis ut esca nocet.

[Un amour comblé et trop assouvi nous mène à l’ennui et fait mal au cœur comme la douceur du sucre.]

Pensons-nous que les enfants de chœur prennent grand plaisir à la musique ? La satiété la leur rend plutôt ennuyeuse. Les festins, les danses, les mascarades, les tournois réjouissent ceux qui ne les voient pas souvent, et qui ont désiré de les voir : mais à qui en fait ordinaire, le goût en devient fade et mal plaisant : ni les dames ne chatouillent celui qui en jouit à cœur saoul. Qui ne se donne loisir d’avoir soif, ne saurait prendre plaisir à boire. Les farces des bateleurs nous réjouissent, mais aux joueurs elles servent de corvée. Et qu’il soit ainsi, ce sont délices aux Princes, c’est leur fête, de se pouvoir quelquefois travestir, et démettre à la façon de vivre basse et populaire.

Plerumque gratæ principibus vices,

Mundæque paruo sub lare pauperum

Cenæ sine aulæis et ostro,

Sollicitam explicuere frontem.

[Souvent le changement plaît aux princes, et des repas simples, sous le toit modeste des pauvres, sans tentures ni pourpres, ont déridé leur front soucieux.]

Il n’est rien si empêchant si dégoûté que l’abondance. Quel appétit ne se rebuterait, à voir trois cents femmes à sa merci, comme les a le grand Seigneur en son sérail ? Et quel appétit et visage de chasse, s’était réservé celui de ses ancêtres, qui n’allait jamais aux champs, à moins de sept mille fauconniers ? Et outre cela, je crois, que ce lustre de grandeur, apporte non légères incommodités à la jouissance des plaisirs plus doux : ils sont trop éclairés et trop en butte : Et je ne sais comment on requiert plus d’eux de cacher et couvrir leur faute : Car ce qui est à nous indiscrétion, à eux le peuple juge que ce soit tyrannie, mépris et dédain des lois : Et outre l’inclination au vice, il semble qu’ils y ajoutent encore le plaisir de gourmander, et soumettre à leurs pieds les observances publiques. De vrai, Platon en son Gorgias, définit tyran celui qui a licence en une cité d’y faire tout ce qui lui plaît. Et souvent, à cette cause, la montre et publication de leur vice, blesse plus que le vice même. Chacun craint à être épié et contrôlé : ils le sont jusques à leurs contenances et à leurs pensées ; tout le peuple estimant avoir droit et intérêt d’en juger. Outre ce que les taches s’agrandissent selon l’éminence et clarté du lieu, où elles sont assises : et qu’un seing et une verrue au front, paraissent plus que ne fait ailleurs une balafre. Voilà pourquoi les poètes feignent les amours de Jupiter conduites sous autre visage que le sien : et de tant de pratiques amoureuses qu’ils lui attribuent, il n’en est qu’une seule, ce me semble, où il se trouve en sa grandeur et Majesté. Mais revenons à Hieron : il récite aussi combien il sent d’incommodités en sa royauté, pour ne pouvoir aller et voyager en liberté, étant comme prisonnier dans les limites de son pays : et qu’en toutes ses actions il se trouve enveloppé d’une fâcheuse presse. De vrai, à voir les nôtres tous seuls à table, assiégés de tant de parleurs et regardants inconnus, j’en ai eu souvent plus de pitié que d’envie. Le Roi Alphonse disait que les ânes étaient en cela de meilleure condition que les Rois : leurs maîtres les laissent paître à leur aise, là où les Rois ne peuvent pas obtenir cela de leurs serviteurs. Et ne m’est jamais tombé en fantaisie que ce fût quelque notable commodité à la vie d’un homme d’entendement, d’avoir une vingtaine de contrôleurs à sa chaise percée : ni que les services d’un homme qui a dix mille livres de rente, ou qui a pris Casai, ou défendu Sienne, lui soient plus commodes et acceptables, que d’un bon valet et bien expérimenté. Les avantages principesques sont quasi avantages imaginaires : Chaque degré de fortune a quelque image de principauté. Cæsar appelle Roitelets, tous les Seigneurs ayant justice en France de son temps. De vrai, sauf le nom de Sire, on va bien avant avec nos Rois. Et voyez aux Provinces éloignées de la Cour, nommons Bretagne pour exemple, le train, les sujets, les officiers, les occupations, le service et cérémonie d’un Seigneur retiré et casanier, nourri entre ses valets ; et voyez aussi le vol de son imagination, il n’est rien plus royal : il ouït parler de son maître une fois l’an, comme du Roi de Perse : et ne le reconnaît, que par quelque vieux cousinage, que son secrétaire tient en registre. À la vérité nos lois sont libres assez ; et le poids de la souveraineté ne touche un gentilhomme Français, à peine deux fois en sa vie : La sujétion essentielle et effectuelle, ne regarde d’entre nous, que ceux qui s’y convient, et qui aiment à s’honorer et enrichir par tel service : car qui se veut tapir en son foyer, et sait conduire sa maison sans querelle, et sans procès, il est aussi libre que le Duc de Venise. Paucos seruitus, plures seruitutem tenent. [La servitude retient peu d’hommes, plus nombreux sont ceux qui retiennent la servitude.] Mais surtout Hieron fait cas, de quoi il se voit privé de toute amitié et société mutuelle : en laquelle consiste le plus parfait et doux fruit de la vie humaine. Car quel témoignage d’affection et de bonne volonté, puis-je tirer de celui, qui me doit, veuille-t-il ou non, tout ce qu’il peut ? Puis-je faire état de son humble parler et courtoise révérence, vu qu’il n’est pas en lui de me la refuser ? L’honneur que nous recevons de ceux qui nous craignent, ce n’est pas honneur : ces respects se doivent à la royauté, non à moi.

maximum hoc regni bonum est,

Quod facta domini cogitur populus sui

Quam ferre, tam laudare.

[Le plus grand avantage de la royauté, c’est que le peuple est obligé tant de supporter que de louer les actes de son maître.]

Vois-je pas que le méchant, le bon Roi, celui qu’on hait, celui qu’on aime, autant en a l’un que l’autre : de mêmes apparences, de même cérémonie, était servi mon prédécesseur, et le sera mon successeur : Si mes sujets ne m’offensent pas, ce n’est témoignage d’aucune bonne affection : pourquoi le prendrais-je en cette part-là, puisqu’ils ne pourraient quand ils voudraient ? Nul ne me suit pour l’amitié, qui soit entre lui et moi : car il ne s’y saurait coudre amitié, où il y a si peu de relation et de correspondance. Ma hauteur m’a mis hors du commerce des hommes : il y a trop de disparité et de disproportion : Ils me suivent par contenance et par coutume, ou plutôt que moi ma fortune, pour en accroître la leur : Tout ce qu’ils me disent, et font, ce n’est que fard, leur liberté étant bridée de toutes parts par la grande puissance que j’ai sur eux : je ne vois rien autour de moi que couvert et masqué. Ses courtisans louaient un jour Julien l’Empereur de faire bonne justice : Je m’enorgueillirais volontiers, dit-il, de ces louanges, si elles venaient de personnes, qui osassent accuser ou mélouer mes actions contraires, quand elles y seraient. Toutes les vraies commodités qu’ont les Princes, leur sont communes avec les hommes de moyenne fortune : C’est affaire aux Dieux, de monter des chevaux ailés, et se paître d’Ambroisie : ils n’ont point d’autre sommeil et d’autre appétit que le nôtre : leur acier n’est pas de meilleure trempe, que celui de quoi nous nous armons ; leur couronne ne les couvre ni du soleil, ni de la pluie. Diocletian qui en portait une si révérée et si fortunée, la résigna pour se retirer au plaisir d’une vie privée : et quelque temps après, la nécessité des affaires publiques, requérant qu’il revînt en prendre la charge, il répondit à ceux qui l’en priaient : Vous n’entreprendriez pas de me persuader cela, si vous aviez vu le bel ordre des arbres, que j’ai moi-même plantés chez moi, et les beaux melons que j’y ai semés. À l’avis d’Anacharsis le plus heureux état d’une police, serait où toutes autres choses étant égales, la préséance se mesurerait à la vertu, et le rebut au vice. Quand le Roi Pyrrhus entreprenait de passer en Italie, Cyneas son sage conseiller lui voulant faire sentir la vanité de son ambition : Et bien Sire, lui demanda-t-il, à quelle fin dressez-vous cette grande entreprise ? Pour me faire maître de l’Italie, répondit-il soudain : Et puis, suivit Cyneas, cela fait ? Je passerai, dit l’autre, en Gaule et en Espagne : Et après ? Je m’en irai subjuguer l’Afrique, et enfin, quand j’aurai mis le monde en ma sujétion, je me reposerai et vivrai content et à mon aise. Pour Dieu, Sire, rechargea lors Cineas, dites-moi, à quoi il tient que vous ne soyez dès à présent, si vous voulez, en cet état ? Pourquoi ne vous logez-vous dès cette heure, où vous dites aspirer, et vous épargnez tant de travail et de hasard, que vous jetez entre deux ?

Nimirum quia non bene norat quæ esset habendi

Finis, et omnino quoad crescat vera voluptas.

[Parce que apparemment il ne savait pas bien quelle était la limite de la possession et jusqu’où, au total, peut monter le vrai plaisir.]

Je m’en vais clore ce pas par un verset ancien, que je trouve singulièrement beau à ce propos :

Mores cuique sui fingunt fortunam.

[Chacun forge sa fortune par son caractère.]

Chapitre XLIII. Des lois somptuaires §

La façon de quoi nos lois essayent à régler les folles et vaines dépenses des tables, et vêtements, semble être contraire à sa fin. Le vrai moyen, ce serait d’engendrer aux hommes le mépris de l’or et de la soie, comme de choses vaines et inutiles ; et nous leur augmentons l’honneur et le prix, qui est une bien inepte façon pour en dégoûter les hommes. Car dire ainsi, Qu’il n’y aura que les Princes qui mangent du turbot, qui puissent porter du velours et de la tresse d’or, et l’interdire au peuple, qu’est-ce autre chose que mettre en crédit ces choses-là, et faire croître l’envie à chacun d’en user ? Que les Rois quittent hardiment ces marques de grandeur, ils en ont assez d’autres ; tels excès sont plus excusables à tout autre qu’à un prince. Par l’exemple de plusieurs nations, nous pouvons apprendre assez de meilleures façons de nous distinguer extérieurement, et nos degrés (ce que j’estime à la vérité, être bien requis en un état) sans nourrir pour cet effet, cette corruption et incommodité si apparente : C’est merveille comme la coutume en ces choses indifférentes plante aisément et soudain le pied de son autorité. À peine fûmes-nous un an, pour le deuil du roi Henry second, à porter du drap à la cour, il est certain que déjà à l’opinion d’un chacun, les soies étaient venues à telle vilité, que si vous en voyiez quelqu’un vêtu, vous en faisiez incontinent quelque homme de ville. Elles étaient demeurées en partage aux médecins et aux chirurgiens : et quoiqu’un chacun fût à peu près vêtu de même, si y avait-il d’ailleurs assez de distinctions apparentes, des qualités des hommes. Combien soudainement viennent en honneur parmi nos armées, les pourpoints crasseux de chamois et de toile ; et la polissure et richesse des vêtements à reproche et à mépris ? Que les Rois commencent à quitter ces dépenses, ce sera fait en un mois sans édit, et sans ordonnance ; nous irons tous après. La Loi devrait dire au rebours, Que le cramoisi et l’orfèvrerie est défendue à toute espèce de gens, sauf aux bateleurs et aux courtisanes. De pareille invention corrigea Zeleucus, les mœurs corrompues des Locriens : Ses ordonnances étaient telles : Que la femme de condition libre, ne puisse mener après elle plus d’une chambrière, sinon lorsqu’elle sera ivre : ni ne puisse sortir hors la ville de nuit, ni porter joyaux d’or à l’entour de sa personne, ni robe enrichie de pierrerie, si elle n’est publique et putain : que sauf les ruffians, à homme ne loise porter en son doigt anneau d’or, ni robe délicate, comme sont celles des draps tissus en la ville de Milet. Et ainsi par ces exceptions honteuses, il divertissait ingénieusement ses citoyens des superfluités et délices pernicieuses. C’était une très utile manière d’attirer par honneur et ambition, les hommes à leur devoir et à l’obéissance. Nos Rois peuvent tout en telles réformations externes : leur inclination y sert de loi. Quicquid principes faciunt, præcipere videntur. [Tout ce que font les princes, il semble qu’ils le prescrivent.] Le reste de la France prend pour règle la règle de la Cour. Qu’ils se déplaisent de cette vilaine chaussure, qui montre si à découvert nos membres occultes : ce lourd grossissement de pourpoints, qui nous fait tous autres que nous ne sommes, si incommode à s’armer : ces longues tresses de poil efféminées : cet usage de baiser ce que nous présentons à nos compagnons, et nos mains en les saluant : cérémonie due autrefois aux seuls Princes : et qu’un gentilhomme se trouve en lieu de respect, sans épée à son côté, tout ébraillé, et détaché, comme s’il venait de la garde-robe : et que contre la forme de nos pères, et la particulière liberté de la noblesse de ce Royaume, nous nous tenons découverts bien loin autour d’eux, en quelque lieu qu’ils soient : et comme autour d’eux, autour de cent autres ; tant nous avons de tiercelets et quartelets de Rois : et ainsi d’autres pareilles introductions nouvelles et vicieuses : elles se verront incontinent évanouies et décriées. Ce sont erreurs superficielles, mais pourtant de mauvais pronostic : et sommes avertis que le massif se dément, quand nous voyons fendiller l’enduit, et la croûte de nos parois. Platon, en ces lois, n’estime peste au monde plus dommageable à sa cité, que de laisser prendre liberté à la jeunesse, de changer en accoutrements, en gestes, en danses, en exercices et en chansons, d’une forme à une autre : remuant son jugement, tantôt en cette assiette, tantôt en celle-là : courant après les nouveautés, honorant leurs inventeurs : par où les mœurs se corrompent, et les anciennes institutions, viennent à dédain et à mépris. En toutes choses, sauf simplement aux mauvaises, la mutation est à craindre : la mutation des saisons, des vents, des vivres, des humeurs. Et nulles lois ne sont en leur vrai crédit, que celles auxquelles Dieu a donné quelque ancienne durée : de mode, que personne ne sache leur naissance, ni qu’elles aient jamais été autres.

Chapitre XLIV. Du dormir §

La raison nous ordonne bien d’aller toujours même chemin, mais non toutefois même train : Et ores que le sage ne doive donner aux passions humaines, de se fourvoyer de la droite carrière, il peut bien sans intérêt de son devoir, leur quitter aussi, d’en hâter ou retarder son pas, et ne se planter comme un Colosse immobile et impassible. Quand la vertu même serait incarnée, je crois que le pouls lui battrait plus fort allant à l’assaut, qu’allant dîner : voire il est nécessaire qu’elle s’échauffe et s’émeuve. À cette cause j’ai remarqué pour chose rare, de voir quelquefois les grands personnages, aux plus hautes entreprises et importants affaires, se tenir si entiers en leur assiette, que de n’en accourcir pas seulement leur sommeil. Alexandre le grand, le jour assigné à cette furieuse bataille contre Darius, dormit si profondément, et si haute matinée, que Parmenion fut contraint d’entrer en sa chambre, et approchant de son lit, l’appeler deux ou trois fois par son nom, pour l’éveiller, le temps d’aller au combat le pressant. L’Empereur Othon ayant résolu de se tuer, cette même nuit, après avoir mis ordre à ses affaires domestiques, partagé son argent à ses serviteurs, et affilé le tranchant d’une épée de quoi il se voulait donner, n’attendant plus qu’à savoir si chacun de ses amis s’était retiré en sûreté, se prit si profondément à dormir, que ses valets de chambre l’entendaient ronfler. La mort de cet Empereur a beaucoup de choses pareilles à celle du grand Caton, et même ceci : car Caton étant prêt à se défaire, cependant qu’il attendait qu’on lui rapportât nouvelles si les sénateurs qu’il faisait retirer, s’étaient élargis du port d’Utique, se mit si fort à dormir, qu’on l’oyait souffler de la chambre voisine : et celui qu’il avait envoyé vers le port, l’ayant éveillé, pour lui dire que la tourmente empêchait les sénateurs de faire voile à leur aise, il y en renvoya encore un autre, et se renfonçant dans le lit, se remit encore à sommeiller, jusques à ce que ce dernier l’assurât de leur partement. Encore avons-nous de quoi le comparer au fait d’Alexandre, en ce grand et dangereux orage, qui le menaçait, par la sédition du Tribun Metellus, voulant publier le décret du rappel de Pompeius dans la ville avec son armée, lors de l’émotion de Catilina : auquel décret Caton seul insistait, et en avaient eu Metellus et lui, de grosses paroles et grandes menaces au Sénat : mais c’était au lendemain en la place, qu’il fallait venir à l’exécution ; où Metellus, outre la faveur du peuple et de Cæsar conspirant lors aux avantages de Pompeius, se devait trouver, accompagné de force esclaves étrangers, et escrimeurs à outrance, et Caton fortifié de sa seule constance : de sorte que ses parents, ses domestiques, et beaucoup de gens de bien, en étaient en grand souci : et en y eut qui passèrent la nuit ensemble, sans vouloir reposer, ni boire, ni manger, pour le danger qu’ils lui voyaient préparé : même sa femme, et ses sœurs ne faisaient que pleurer et se tourmenter en sa maison : là où lui au contraire, réconfortait tout le monde : et après avoir soupé comme de coutume, s’en alla coucher et dormir de fort profond sommeil, jusques au matin, que l’un de ses compagnons au Tribunat, le vint éveiller pour aller à l’escarmouche. La connaissance, que nous avons de la grandeur de courage de cet homme, par le reste de sa vie, nous peut faire juger en toute sûreté, que ceci lui partait d’une âme si loin élevée au-dessus de tels accidents, qu’il n’en daignait entrer en cervelle, non plus que d’accidents ordinaires. En la bataille navale qu’Augustus gagna contre Sextus Pompeius en Sicile, sur le point d’aller au combat, il se trouva pressé d’un si profond sommeil, qu’il fallut que ses amis l’éveillassent, pour donner le signe de la bataille. Cela donna occasion à M. Antonius de lui reprocher depuis, qu’il n’avait pas eu le cœur, seulement de regarder les yeux ouverts, l’ordonnance de son armée ; et de n’avoir osé se présenter aux soldats, jusques à ce qu’Agrippa lui vînt annoncer la nouvelle de la victoire, qu’il avait eue sur ses ennemis. Mais quant au jeune Marius, qui fit encore pis (car le jour de sa dernière journée contre Sylla, après avoir ordonné son armée, et donné le mot et signe de la bataille, il se coucha dessous un arbre à l’ombre, pour se reposer, et s’endormit si serré, qu’à peine se put-il éveiller de la route et fuite de ses gens, n’ayant rien vu du combat) ils disent que ce fut pour être si extrêmement aggravé de travail, et de faute de dormir, que nature n’en pourrait plus. Et à ce propos les médecins aviseront si le dormir est si nécessaire, que notre vie en dépende, car nous trouvons bien, qu’on fit mourir le Roi Perseus de Macédoine prisonnier à Rome, lui empêchant le sommeil, mais Pline en allègue, qui ont vécu longtemps sans dormir. Chez Herodote, il y a des nations, auxquelles les hommes dorment et veillent par demi-années. Et ceux qui écrivent la vie du sage Epimenides, disent, qu’il dormit cinquante-sept ans de suite.

Chapitre XLV. De la bataille de Dreux §

Il y eut tout plein de rares accidents en notre bataille de Dreux : mais ceux qui ne favorisent pas fort la réputation de monsieur de Guise, mettent volontiers en avant, qu’il ne se peut excuser d’avoir fait halte, et temporisé avec les forces qu’il commandait, cependant qu’on enfonçait monsieur le Connétable chef de l’armée, avec l’artillerie : et qu’il valait mieux se hasarder, prenant l’ennemi par flanc, qu’attendant l’avantage de le voir en queue, souffrir une si lourde perte. Mais outre ce, que l’issue en témoigna, qui en débattra sans passion, me confessera aisément, à mon avis, que le but et la visée, non seulement d’un capitaine, mais de chaque soldat, doit regarder la victoire en gros ; et que nulles occurrences particulières, quelque intérêt qu’il y ait, ne le doivent divertir de ce point-là. Philopœmen en une rencontre de Machanidas, ayant envoyé devant pour attaquer l’escarmouche, bonne troupe d’archers et gens de trait : et l’ennemi après les avoir renversés, s’amusant à les poursuivre à toute bride, et coulant après sa victoire le long de la bataille où était Philopœmen, quoique ses soldats s’en émussent, il ne fut d’avis de bouger de sa place, ni de se présenter à l’ennemi, pour secourir ses gens : ains les ayant laissé chasser et mettre en pièces à sa vue, commença la charge sur les ennemis au bataillon de leurs gens de pied, lorsqu’il les vit tout à fait abandonnés de leurs gens de cheval : et bien que ce fussent Lacédémoniens, d’autant qu’il les prit à heure, que pour tenir tout gagné, ils commençaient à se désordonner, il en vint aisément à bout, et cela fait se mit à poursuivre Machanidas. Ce cas est germain à celui de monsieur de Guise. En cette âpre bataille d’Agesilaus contre les Béotiens, que Xénophon qui y était, dit être la plus rude qu’il eût onques vu, Agesilaus refusa l’avantage que fortune lui présentait, de laisser passer le bataillon des Béotiens, et les charger en queue, quelque certaine victoire qu’il en prévît, estimant qu’il y avait plus d’art que de vaillance ; et pour montrer sa prouesse d’une merveilleuse ardeur de courage, choisit plutôt de leur donner en tête : mais aussi fut-il bien battu et blessé, et contraint en fin se démêler, et prendre le parti qu’il avait refusé au commencement, faisant ouvrir ses gens, pour donner passage à ce torrent de Béotiens : puis quand ils furent passés, prenant garde qu’ils marchaient en désordre, comme ceux qui cuidaient bien être hors de tout danger, il les fit suivre, et charger par les flancs : mais pour cela ne les put-il tourner en fuite à val de route ; ains se retirèrent le petit pas, montrant toujours les dents, jusques à ce qu’ils se fussent rendus à sauveté.

Chapitre XLVI. Des noms §

Quelque diversité d’herbes qu’il y ait, tout s’enveloppe sous le nom de salade. De même, sous la considération des noms, je m’en vais faire ici une galimafrée de divers articles. Chaque nation a quelques noms qui se prennent, je ne sais comment, en mauvaise part : et à nous Jehan, Guillaume, Benoist. Item, il semble y avoir en la généalogie des Princes, certains noms fatalement affectés : comme des Ptolemées à ceux d’Égypte, des Henrys en Angleterre, Charles en France, Baudoins en Flandre, et en notre ancienne Aquitaine des Guillaumes, d’où l’on dit que le nom de Guyenne est venu : par un froid rencontre, s’il n’en y avait d’aussi crus dans Platon même. Item, c’est une chose légère, mais toutefois digne de mémoire pour son étrangeté, et écrite par témoin oculaire, que Henry Duc de Normandie, fils de Henry second Roi d’Angleterre, faisant un festin en France, l’assemblée de la noblesse y fut si grande, que pour passe-temps, s’étant divisée en bandes par la ressemblance des noms : en la première troupe qui fut des Guillaumes, il se trouva cent dix Chevaliers assis à table portant ce nom, sans mettre en compte les simples gentilshommes et serviteurs. Il est autant plaisant de distribuer les tables par les noms des assistants, comme il était à l’Empereur Geta, de faire distribuer le service de ses mets, par la considération des premières lettres du nom des viandes : on servait celles qui se commençaient par M : mouton, marcassin, merlus, marsouin, ainsi des autres. Item, il se dit qu’il fait bon avoir bon nom, c’est-à-dire crédit et réputation : mais encore à la vérité, est-il commode, d’avoir un nom qui aisément se puisse prononcer et mettre en mémoire : car les Rois et les grands nous en connaissent plus aisément, et oublient plus mal volontiers ; et de ceux mêmes qui nous servent, nous commandons plus ordinairement et employons ceux, desquels les noms se présentent le plus facilement à la langue. J’ai vu le Roi Henry second, ne pouvoir nommer à droit un gentilhomme de ce quartier de Gascongne ; et à une fille de la Reine, il fut lui-même d’avis de donner le nom général de la race, parce que celui de la maison paternelle lui sembla trop revers. Et Socrates estime digne du soin paternel, de donner un beau nom aux enfants. Item, on dit que la fondation de Notre Dame la Grande à Poitiers, prit origine de ce qu’un jeune homme débauché, logé en cet endroit, ayant recouvré une garce, et lui ayant d’arrivée demandé son nom, qui était Marie, se sentit si vivement épris de religion et de respect de ce nom Sacro-saint de la Vierge mère de notre Sauveur, que non seulement il la chassa soudain, mais en amenda tout le reste de sa vie : et qu’en considération de ce miracle, il fut bâti en la place, où était la maison de ce jeune homme, une chapelle au nom de Notre Dame, et depuis l’Église que nous y voyons. Cette correction voyelle et auriculaire, dévotieuse, tira droit à l’âme : cette autre suivante, de même genre, s’insinua par les sens corporels. Pythagoras étant en compagnie de jeunes hommes, lesquels il sentit comploter, échauffés de la fête, d’aller violer une maison pudique, commanda à la menestrière, de changer de ton : et par une musique pesante, sévère, et spondaïque, enchanta tout doucement leur ardeur, et l’endormit. Item, ne dira pas la postérité, que notre réformation d’aujourd’hui ait été délicate et exacte, de n’avoir pas seulement combattu les erreurs, et les vices, et rempli le monde de dévotion, d’humilité, d’obéissance, de paix, et de toute espèce de vertu ; mais d’avoir passé jusques à combattre ces anciens noms de nos baptêmes, Charles, Loys, François, pour peupler le monde de Mathusalem, Ezechiel, Malachie, beaucoup mieux sentants de la foi ? Un gentilhomme mien voisin, estimant les commodités du vieux temps au prix du nôtre, n’oubliait pas de mettre en compte, la fierté et magnificence des noms de la noblesse de ce temps-là, Dom Grumedan, Quedragan, Agesilan, et qu’à les ouïr seulement sonner, il se sentait qu’ils avaient été bien autres gens, que Pierre, Guillot, et Michel. Item, je sais bon gré à Jacques Amiot d’avoir laissé dans le cours d’une oraison Française, les noms Latins tous entiers, sans les bigarrer et changer, pour leur donner une cadence Française. Cela semblait un peu rude au commencement : mais déjà l’usage par le crédit de son Plutarque, nous en a ôté toute l’étrangeté. J’ai souhaité souvent, que ceux qui écrivent les histoires en Latin, nous laissassent nos noms tous tels qu’ils sont : car en faisant de Vaudemont, Vallemontanus, et les métamorphosant, pour les garber à la Grecque ou à la Romaine, nous ne savons où nous en sommes, et en perdons la connaissance. Pour clore notre compte ; c’est un vilain usage et de très mauvaise conséquence en notre France, d’appeler chacun par le nom de sa terre et Seigneurie, et la chose du monde, qui fait plus mêler et méconnaître les races. Un cadet de bonne maison, ayant eu pour son apanage une terre, sous le nom de laquelle il a été connu et honoré, ne peut honnêtement l’abandonner : dix ans après sa mort, la terre s’en va à un étranger, qui en fait de même : devinez où nous sommes, de la connaissance de ces hommes. Il ne faut pas aller quérir d’autres exemples, que de notre maison Royale, où autant de partages, autant de surnoms : cependant l’originel de la tige nous est échappé. Il y a tant de liberté en ces mutations, que de mon temps je n’ai vu personne élevé par la fortune à quelque grandeur extraordinaire, à qui on n’ait attaché incontinent des titres généalogiques, nouveaux et ignorés à son père, et qu’on n’ait enté en quelque illustre tige ; Et de bonne fortune les plus obscures familles, sont plus idoines à falsification. Combien avons-nous de gentilshommes en France, qui sont de Royale race selon leurs comptes ? plus ce crois-je que d’autres. Fut-il pas dit de bonne grâce par un de mes amis ? Ils étaient plusieurs assemblés pour la querelle d’un Seigneur, contre un autre ; lequel autre, avait à la vérité quelque prérogative de titres et d’alliances, élevées au-dessus de la commune noblesse. Sur le propos de cette prérogative, chacun cherchant à s’égaler à lui, alléguait, qui une origine, qui une autre, qui la ressemblance du nom, qui des armes, qui une vieille pancarte domestique ; et le moindre se trouvait arrière-fils de quelque Roi d’outre-mer. Comme ce fut à dîner, celui-ci, au lieu de prendre sa place, se recula en profondes révérences, suppliant l’assistance de l’excuser, de ce que par témérité il avait jusque lors vécu avec eux en compagnon : mais qu’ayant été nouvellement informé de leurs vieilles qualités, il commençait à les honorer selon leurs degrés, et qu’il ne lui appartenait pas de se seoir parmi tant de Princes. Après sa farce, il leur dit mille injures : Contentez-vous de par Dieu, de ce de quoi nos pères se sont contentés : et de ce que nous sommes, nous sommes assez si nous le savons bien maintenir : ne désavouons pas la fortune et condition de nos aïeux, et ôtons ces sottes imaginations, qui ne peuvent faillir à quiconque a l’impudence de les alléguer. Les armoiries n’ont de sûreté, non plus que les surnoms. Je porte d’azur semé de trèfles d’or, à une patte de Lion de même, armée de gueules, mise en fasce. Quel privilège a cette figure, pour demeurer particulièrement en ma maison ? Un gendre la transportera en une autre famille ; quelque chétif acheteur en fera ses premières armes : il n’est chose où il se rencontre plus de mutation et de confusion. Mais cette considération me tire par force à un autre champ. Sondons un peu de près, et pour Dieu regardons, à quel fondement nous attachons cette gloire et réputation, pour laquelle se bouleverse le monde : où asseyons-nous cette renommée, que nous allons quêtant avec si grand peine ? C’est en somme Pierre ou Guillaume, qui la porte, prend en garde, et à qui elle touche. Ô la courageuse faculté que l’espérance : qui en un sujet mortel, et en un moment, va usurpant l’infinité, l’immensité, et remplissant l’indigence de son maître, de la possession de toutes les choses qu’il peut imaginer et désirer, autant qu’elle veut ! Nature nous a là donné, un plaisant jouet. Et ce Pierre ou Guillaume, qu’est-ce qu’une voix pour tous potages ? ou trois ou quatre traits de plume, premièrement si aisés à varier, que je demanderais volontiers à qui touche l’honneur de tant de victoires, à Guesquin, à Glesquin, ou à Gueaquin ? Il y aurait bien plus d’apparence ici qu’en Lucien, que Σ mît T en procès, car

non leuia aut ludicra petuntur

Prœmia :

[Ce ne sont pas des prix dérisoires ou futiles qu’on cherche à gagner :]

Il y va de bon ; il est question laquelle de ces lettres doit être payée de tant de sièges, batailles, blessures, prisons et services faits à la couronne de France, par ce sien fameux Connétable. Nicolas Denisot n’a eu soin que des lettres de son nom, et en a changé toute la contexture, pour en bâtir le Comte d’Alsinois qu’il a étrenné de la gloire de sa poésie et peinture. Et l’Historien Suetone n’a aimé que le sens du sien, et en ayant privé Lénis, qui était le surnom de son père, a laissé Tranquillus successeur de la réputation de ses écrits. Qui croirait que le Capitaine Bayard n’eut honneur, que celui qu’il a emprunté des faits de Pierre Terrail ? et qu’Antoine Escalin se laisse voler à sa vue tant de navigations et charges par mer et par terre au Capitaine Poulin, et au Baron de la Garde ? Secondement ce sont traits de plumes communs à mille hommes. Combien y a-t-il en toutes les races, des personnes de même nom et surnom ? Et en diverses races, siècles et pays, combien ? L’histoire a connu trois Socrates, cinq Platons, huit Aristotes, sept Xenophons, vingt Demetrius, vingt Theodores : et pensez combien elle n’en a pas connu. Qui empêche mon palefrenier de s’appeler Pompée le grand ? Mais après tout, quels moyens, quels ressorts y a-t-il qui attachent à mon palefrenier trépassé, ou à cet autre homme qui eut la tête tranchée en Égypte, et qui joignent à eux, cette voix glorifiée, et ces traits de plume, ainsi honorés, afin qu’ils s’en avantagent ?

Id cinerem et manes credis curare sepultos ?

[Crois-tu que les cendres et les mânes s’en soucient dans les tombeaux ?]

Quel ressentiment ont les deux compagnons en principale valeur entre les hommes : Epaminondas de ce glorieux vers, qui court tant de siècles pour lui en nos bouches,

Consiliis nostris laus est attonsa Laconum :

[Grâce à mes avis, la gloire de Sparte a été entamée :]

et Africanus de cet autre ;

A sole exoriente, supra Mæotis paludes

Nemo est, qui factis me æquiparare queat ?

[Du levant jusque au-delà du Palus-Méotide, il n’est personne qui puisse m’égaler par ses exploits.]

Les survivants se chatouillent de la douceur de ces voix : et par icelles sollicités de jalousie et désir, transmettent inconsidérément par fantaisie aux trépassés celui leur propre ressentiment : et d’une pipeuse espérance se donnent à croire d’en être capables à leur tour. Dieu le sait.

Toutefois,

ad hæc se

Romanus Graiusque et Barbarus Induperator

Erexit, causas discriminis atque laboris

Inde habuit, tanto major famæ sitis est quam Virtutis.

[c’est vers ce but que s’est tendu un chef romain, grec, barbare ; il a tiré de là le mobile de ses combats et de ses travaux, tant la soif de gloire surpasse celle de la vertu.]

Chapitre XLVII. De l’incertitude de notre jugement §

C’est bien ce que dit ce vers,

Έπέων δὲ πολὺς νόμος ἔνθα καὶ ἔνθα.

il y a prou de loi de parler partout, et pour et contre. Pour exemple :

Vince Hannibal, et non seppe usar’ poi

Ben la vittoriosa sua ventura.

[Hannibal fut vainqueur, mais ne sut pas ensuite exploiter sa victoire.]

Qui voudra être de ce parti, et faire valoir avec nos gens, la faute de n’avoir dernièrement poursuivi notre pointe à Moncontour ; ou qui voudra accuser le Roi d’Espagne, de n’avoir su se servir de l’avantage qu’il eut contre nous à Saint-Quentin ; il pourra dire cette faute partir d’une âme enivrée de sa bonne fortune, et d’un courage, lequel plein et gorgé de ce commencement de bonheur, perd le goût de l’accroître, déjà par trop empêché à digérer ce qu’il en a : il en a sa brassée toute comble, il n’en peut saisir davantage : indigne que la fortune lui ait mis un tel bien entre mains : car quel profit en sent-il, si néanmoins il donne à son ennemi moyen de se remettre sus ? Quelle espérance peut-on avoir qu’il ose une autre fois attaquer ceux-ci ralliés et remis, et de nouveau armés de dépit et de vengeance, qui ne les a osé ou su poursuivre tous rompus et effrayés ?

Dum fortuna calet, dum conficit omnia terror.

[Quand la fortune est au plus haut, quand la terreur emporte tout.]

Mais enfin, que peut-il attendre de mieux, que ce qu’il vient de perdre ? Ce n’est pas comme à l’escrime, où le nombre des touches donne gain : tant que l’ennemi est en pieds, c’est à recommencer de plus belle : ce n’est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre. En cette escarmouche où Cæsar eut du pire près la ville d’Oricum, il reprochait aux soldats de Pompeius, qu’il eût été perdu, si leur Capitaine eût su vaincre : et lui chaussa bien autrement les éperons, quand ce fut à son tour. Mais pourquoi ne dira-t-on aussi au contraire ? que c’est l’effet d’un esprit précipiteux et insatiable, de ne savoir mettre fin à sa convoitise : que c’est abuser des faveurs de Dieu, de leur vouloir faire perdre la mesure qu’il leur a prescrite : et que de se rejeter au danger après la victoire, c’est la remettre encore un coup à la merci de la fortune : que l’une des plus grandes sagesses en l’art militaire, c’est de ne pousser son ennemi au désespoir. Sylla et Marius en la guerre sociale ayant défait les Marses, en voyant encore une troupe de reste, qui par désespoir se revenaient jeter à eux, comme bêtes furieuses, ne furent pas d’avis de les attendre. Si l’ardeur de Monsieur de Foix ne l’eût emporté à poursuivre trop âprement les restes de la victoire de Ravenne, il ne l’eût pas souillée de sa mort. Toutefois encore servit la récente mémoire de son exemple, à conserver Monsieur d’Anguien de pareil inconvénient, à Serisoles. Il fait dangereux assaillir un homme, à qui vous avez ôté tout autre moyen d’échapper que par les armes : car c’est une violente maîtresse d’école que la nécessité : grauissimi sunt morsus irritatæ necessitatis [terribles sont les morsures sous l’aiguillon de la nécessité].

Vincitur haud gratis jugulo qui prouocat hostem.

[Il vend chèrement sa défaite, celui qui provoque son ennemi en tendant sa gorge.]

Voilà pourquoi Pharax empêcha le Roi de Lacédémone, qui venait de gagner la journée contre les Mantinéens, de n’aller affronter mille Argiens, qui étaient échappés entiers de la déconfiture : ains les laisser couler en liberté, pour ne venir à essayer la vertu piquée et dépitée par le malheur. Clodomire Roi d’Aquitaine, après sa victoire, poursuivant Gondemar Roi de Bourgongne vaincu et fuyant, le força de tourner tête, mais son opiniâtreté lui ôta le fruit de sa victoire, car il y mourut. Pareillement qui aurait à choisir ou de tenir ses soldats richement et somptueusement armés, ou armés seulement pour la nécessité : il se présenterait en faveur du premier parti, duquel était Sertorius, Philopœmen, Brutus, Cæsar, et autres, que c’est toujours un aiguillon d’honneur et de gloire au soldat de se voir paré, et une occasion de se rendre plus obstiné au combat, ayant à sauver ses armes, comme ses biens et héritages. Raison, dit Xenophon, pourquoi les Asiatiques menaient en leurs guerres, femmes, concubines, avec leurs joyaux et richesses plus chères. Mais il s’offrirait aussi de l’autre part, qu’on doit plutôt ôter au soldat le soin de se conserver, que de le lui accroître : qu’il craindra par ce moyen doublement à se hasarder : joint que c’est augmenter à l’ennemi l’envie de la victoire, par ces riches dépouilles : et a l’on remarqué que d’autres fois cela encouragea merveilleusement les Romains à l’encontre des Samnites Antiochus montrant à Hannibal l’armée qu’il préparait contre eux pompeuse et magnifique en toute sorte d’équipage, et lui demandant : Les Romains se contenteront-ils de cette armée ? S’ils s’en contenteront ? répondit-il, vraiment oui, pour avares qu’ils soient. Lycurgus défendait aux siens non seulement la somptuosité de leur équipage, mais encore de dépouiller leurs ennemis vaincus, voulant, disait-il, que la pauvreté et frugalité reluisît avec le reste de la bataille. Aux sièges et ailleurs, où l’occasion nous approche de l’ennemi, nous donnons volontiers licence aux soldats de le braver, dédaigner, et injurier de toutes façons de reproches : et non sans apparence de raison. Car ce n’est pas faire peu, de leur ôter toute espérance de grâce et de composition, en leur représentant qu’il n’y a plus ordre de l’attendre de celui, qu’ils ont si fort outragé, et qu’il ne reste remède que de la victoire. Si est-ce qu’il en méprit à Vitellius : car ayant affaire à Othon, plus faible en valeur de soldats, désaccoutumés de longue main du fait de la guerre, et amollis par les délices de la ville, il les agaça tant enfin, par ses paroles piquantes, leur reprochant leur pusillanimité, et le regret des Dames et fêtes, qu’ils venaient de laisser à Rome, qu’il leur remit par ce moyen le cœur au ventre, ce que nuls enhortements n’avaient su faire : et les attira lui-même sur ses bras, où l’on ne les pouvait pousser. Et de vrai, quand ce sont injures qui touchent au vif, elles peuvent faire aisément, que celui qui allait lâchement à la besogne pour la querelle de son Roi, y aille d’une autre affection pour la sienne propre. À considérer de combien d’importance est la conservation d’un chef en une armée, et que la visée de l’ennemi regarde principalement cette tête, à laquelle tiennent toutes les autres, et en dépendent : il semble qu’on ne puisse mettre en doute ce conseil, que nous voyons avoir été pris par plusieurs grands chefs, de se travestir et déguiser sur le point de la mêlée. Toutefois l’inconvénient qu’on encourt par ce moyen, n’est pas moindre que celui qu’on pense fuir : car le capitaine venant à être méconnu des siens, le courage qu’ils prennent de son exemple et de sa présence, vient aussi quant et quant à leur faillir ; et perdant la vue de ses marques et enseignes accoutumées, ils le jugent ou mort, ou s’être dérobé désespérant de l’affaire. Et quant à l’expérience, nous lui voyons favoriser tantôt l’un tantôt l’autre parti. L’accident de Pyrrhus en la bataille qu’il eut contre le consul Levinus en Italie, nous sert à l’un et l’autre visage : car pour s’être voulu cacher sous les armes de Demogacles, et lui avoir donné les siennes, il sauva bien sans doute sa vie, mais aussi il en cuida encourir l’autre inconvénient de perdre la journée. Alexandre, Cæsar, Lucullus, aimaient à se marquer au combat par des accoutrements et armes riches, de couleur reluisante et particulière : Agis, Agesilaus, et ce grand Gilippus au rebours, allaient à la guerre obscurément couverts, et sans atour impérial. À la bataille de Pharsale entre autres reproches qu’on donne à Pompeius, c’est d’avoir arrêté son armée pied coi attendant l’ennemi : pour autant que cela (je déroberai ici les mots mêmes de Plutarque, qui valent mieux que les miens) affaiblit la violence, que le courir donne aux premiers coups, et quant à quant ôte l’élancement des combattants les uns contre les autres, qui a accoutumé de les remplir d’impétuosité, et de fureur, plus qu’autre chose, quand ils viennent à s’entrechoquer de roideur, leur augmentant le courage par le cri et la course : et rend la chaleur des soldats en manière de dire refroidie et figée. Voilà ce qu’il dit pour ce rôle. Mais si Cæsar eût perdu, qui n’eût pu aussi bien dire, qu’au contraire, la plus forte et roide assiette, est celle en laquelle on se tient planté sans bouger, et que qui est en sa marche arrêté, resserrant et épargnant pour le besoin, sa force en soi-même, a grand avantage contre celui qui est ébranlé, et qui a déjà consommé à la course la moitié de son haleine ? outre ce que l’armée étant un corps de tant de diverses pièces, il est impossible qu’elle s’émeuve en cette furie, d’un mouvement si juste, qu’elle n’en altère ou rompe son ordonnance : et que le plus dispos ne soit aux prises, avant que son compagnon le secoure. En cette vilaine bataille des deux frères Perses, Clearchus Lacédémonien, qui commandait les Grecs du parti de Cyrus, les mena tout bellement à la charge, sans se hâter : mais à cinquante pas près, il les mit à la course : espérant par la brièveté de l’espace, ménager et leur ordre, et leur haleine : leur donnant cependant l’avantage de l’impétuosité, pour leurs personnes, et pour leurs armes à trait. D’autres ont réglé ce doute en leur armée de cette manière : Si les ennemis vous courent sus, attendez-les de pied coi : s’ils vous attendent de pied coi, courez-leur sus. Au passage que l’Empereur Charles cinquième fit en Provence, le Roi François fut au propre d’élire, ou de lui aller au devant en Italie, ou de l’attendre en ses terres : et bien qu’il considérât combien c’est d’avantage, de conserver sa maison pure et nette des troubles de la guerre, afin qu’entière en ses forces, elle puisse continuellement fournir deniers, et secours au besoin : que la nécessité des guerres porte à tous les coups, de faire le gast, ce qui ne se peut faire bonnement en nos biens propres, et si le paysan ne porte pas si doucement ce ravage de ceux de son parti, que de l’ennemi, en manière qu’il s’en peut aisément allumer des séditions, et des troubles parmi nous : que la licence de dérober et piller, qui ne peut être permise en son pays, est un grand support aux ennuis de la guerre : et qui n’a autre espérance de gain que sa solde, il est mal aisé qu’il soit tenu en office, étant à deux pas de sa femme et de sa retraite : que celui qui met la nappe, tombe toujours des dépens : qu’il y a plus d’allégresse à assaillir qu’à défendre : et que la secousse de la perte d’une bataille dans nos entrailles, est si violente, qu’il est malaisé qu’elle ne croule tout le corps, attendu qu’il n’est passion contagieuse, comme celle de la peur, ni qui se prenne si aisément à crédit, et qui s’épande plus brusquement : et que les villes qui auront ouï l’éclat de cette tempête à leurs portes, qui auront recueilli leurs Capitaines et soldats tremblants encore, et hors d’haleine, il est dangereux sur la chaude, qu’ils ne se jettent à quelque mauvais parti : Si est-ce qu’il choisit de rappeler les forces qu’il avait delà les monts, et de voir venir l’ennemi. Car il put imaginer au contraire, qu’étant chez lui et entre ses amis, il ne pouvait faillir d’avoir plenté de toutes commodités, les rivières, les passages à sa dévotion, lui conduiraient et vivres et deniers, en toute sûreté et sans besoin d’escorte : qu’il aurait ses sujets d’autant plus affectionnés, qu’ils auraient le danger plus près : qu’ayant tant de villes et de barrières pour sa sûreté, ce serait à lui de donner loi au combat, selon son opportunité et avantage : et s’il lui plaisait de temporiser, qu’à l’abri et à son aise, il pourrait voir morfondre son ennemi, et se défaire soi-même, par les difficultés qui le combattraient engagé en une terre contraire, où il n’aurait devant ni derrière lui, ni à côté, rien qui ne lui fit guerre : nul moyen de rafraîchir ou d’élargir son armée, si les maladies s’y mettaient, ni de loger à couvert ses blessés ; nuls deniers, nuls vivres, qu’à pointe de lance ; nul loisir de se reposer et prendre haleine ; nulle science de lieux, ni de pays, qui le sût défendre d’embûches et surprises : et s’il venait à la perte d’une bataille, aucun moyen d’en sauver les reliques. Et n’avait pas faute d’exemples pour l’un et pour l’autre parti. Scipion trouva bien meilleur d’aller assaillir les terres de son ennemi en Afrique, que de défendre les siennes, et le combattre en Italie où il était ; d’où bien lui prit : Mais au rebours Hannibal en cette même guerre, se ruina, d’avoir abandonné la conquête d’un pays étranger, pour aller défendre le sien. Les Athéniens ayant laissé l’ennemi en leurs terres, pour passer en la Sicile, eurent la fortune contraire : mais Agathocles Roi de Syracuse l’eut favorable, ayant passé en Afrique, et laissé la guerre chez soi. Ainsi nous avons bien accoutumé de dire avec raison, que les événements et issues dépendent, notamment en la guerre, pour la plupart, de la fortune : laquelle ne se veut pas ranger et assujettir à notre discours et prudence, comme disent ces vers,

Et male consultis pretium est, prudentia fallax,

Nec fortuna probat causas sequiturque merentes :

Sed vaga per cunctos nullo discrimine fertur.

Scilicet est aliud quod nos cogatque regatque

Maius, et in proprias ducat mortalia leges.

[les mauvaises décisions aussi remportent le succès, la prévoyance est trompeuse, et la fortune n’approuve ni n’assiste les causes qui le méritent ; mais elle se promène chez tout le monde, sans aucun discernement. C’est qu’il y a une puissance plus grande qui nous contraint, nous gouverne, et mène les êtres mortels sous ses lois propres.]

Mais à le bien prendre, il semble que nos conseils et délibérations en dépendent bien autant ; et que la fortune engage en son trouble et incertitude, aussi nos discours. Nous raisonnons hasardeusement et inconsidérément, dit Timæus en Platon, parce que, comme nous, nos discours ont grande participation à la témérité du hasard.

Chapitre XLVIII. Des destriers §

Me voici devenu Grammairien, moi qui n’appris jamais langue, que par routine ; et qui ne sais encore que c’est d’adjectif, conjonctif, et d’ablatif : Il me semble avoir ouï dire que les Romains avaient des chevaux qu’ils appelaient funales, ou dextrarios, qui se menaient à dextre ou à relais, pour les prendre tout frais au besoin : et de là vient que nous appelons destriers les chevaux de service. Et nos Romans disent ordinairement, adestrer, pour accompagner. Ils appelaient aussi desultorios equos, des chevaux qui étaient dressés de façon que courant de toute leur roideur, accouplés côte à côte l’un de l’autre, sans bride, sans selle, les gentilshommes Romains, voire tous armés, au milieu de la course se jetaient et rejetaient de l’un à l’autre. Les Numides gendarmes menaient en main un second cheval, pour changer au plus chaud de la mêlée : quibus, desultorum in modum, binos trahentibus equos, inter acerrimam sæpe pugnam in recentem equum ex fesso armatis transsultare mos erat. Tanta velocitas ipsis, tamque docile equorum genus [eux qui avaient l’habitude, à la manière des voltigeurs, de mener deux chevaux et de sauter, tout armés, au plus fort du combat, du cheval fatigué sur le cheval frais, tant était grande leur agilité et si docile la race de leurs chevaux] ! Il se trouve plusieurs chevaux dressés à secourir leur maître, courir sus à qui leur présente une épée nue ; se jeter des pieds et des dents sur ceux qui les attaquent et affrontent : mais il leur advient plus souvent de nuire aux amis, qu’aux ennemis. Joint que vous ne les déprenez pas à votre poste quand ils sont une fois harpés ; et demeurés à la miséricorde de leur combat. Il méprit lourdement à Artibius général de l’armée de Perse combattant contre Onesilus Roi de Salamine, de personne à personne ; d’être monté sur un cheval façonné en cette école : car il fut cause de sa mort, le coustillier d’Onesilus l’ayant accueilli d’une faux, entre les deux épaules, comme il s’était cabré sur son maître. Et ce que les Italiens disent, qu’en la bataille de Fornuove, le cheval du Roi Charles se déchargea à ruades et pennades des ennemis qui le pressaient, qu’il était perdu sans cela : ce fut un grand coup de hasard, s’il est vrai. Les Mammelus se vantent, d’avoir les plus adroits chevaux, des gendarmes du monde. Que par nature, et par coutume, ils sont faits à connaître et distinguer l’ennemi, sur qui il faut qu’ils se ruent de dents et de pieds, selon la voix ou signe qu’on leur fait. Et pareillement, à relever de la bouche les lances et dards emmy la place, et les offrir au maître, selon qu’il le commande. On dit de Cæsar, et aussi du grand Pompeius, que parmi leurs autres excellentes qualités, ils étaient fort bons hommes de cheval : et de Cæsar, qu’en sa jeunesse monté à dos sur un cheval, et sans bride, il lui faisait prendre carrière les mains tournées derrière le dos. Comme nature a voulu faire de ce personnage, et d’Alexandre deux miracles en l’art militaire, vous diriez qu’elle s’est aussi efforcée à les armer extraordinairement : car chacun sait, du cheval d’Alexandre Bucefal, qu’il avait la tête retirant à celle d’un taureau, qu’il ne se souffrait monter à personne qu’à son maître, ne put être dressé que par lui-même, fut honoré après sa mort, et une ville bâtie en son nom. Cæsar en avait aussi un autre qui avait les pieds de devant comme un homme, ayant l’ongle coupée en forme de doigts, lequel ne put être monté ni dressé que par Cæsar, qui dédia son image après sa mort à la déesse Venus. Je ne démonte pas volontiers quand je suis à cheval : car c’est l’assiette, en laquelle je me trouve le mieux et sain et malade. Platon la recommande pour la santé : aussi dit Pline qu’elle est salutaire à l’estomac et aux jointures. Poursuivons donc, puisque nous y sommes. On lit en Xenophon la loi défendant de voyager à pied à homme qui eût cheval. Trogus et Justinus disent que les Parthes avaient accoutumé de faire à cheval, non seulement la guerre, mais aussi toutes leurs affaires publiques et privées, marchander, parlementer, s’entretenir, et se promener : et que la plus notable différence des libres, et des serfs parmi eux, c’est que les uns vont à cheval, les autres à pied : Institution née du Roi Cyrus. Il y a plusieurs exemples en l’histoire Romaine (et Suetone le remarque plus particulièrement de Cæsar) des Capitaines qui commandaient à leurs gens de cheval de mettre pied à terre, quand ils se trouvaient pressés de l’occasion, pour ôter aux soldats toute espérance de fuite, et pour l’avantage qu’ils espéraient en cette sorte de combat : Quo haud dubie superat Romanus [où sans aucun doute le Romain est supérieur], dit Tite Live. Si est-il, que la première provision, de quoi ils se servaient à brider la rébellion des peuples de nouvelle conquête, c’était leur ôter armes et chevaux. Pourtant voyons-nous si souvent en Cæsar : arma proferri, jumenta produci, obsides dari jubet [il ordonne qu’on livre les armes, qu’on amène les chevaux, qu’on donne des otages]. Le grand Seigneur ne permet aujourd’hui ni à Chrétien, ni à Juif, d’avoir cheval à soi, sous son empire. Nos ancêtres, et notamment du temps de la guerre des Anglais, ès combats solennels et journées assignées, se mettaient la plupart du temps tous à pied, pour ne se fier à autre chose qu’à leur force propre, et vigueur de leur courage, et de leurs membres, de chose si chère que l’honneur et la vie. Vous engagez, quoi qu’en dise Chrysanthes en Xenophon, votre valeur et votre fortune, à celle de votre cheval, ses plaies et sa mort tirent la vôtre en conséquence, son effroi ou sa fougue vous rendent ou téméraire ou lâche : s’il a faute de bouche ou d’éperon, c’est à votre honneur à en répondre. À cette cause je ne trouve pas étrange, que ces combats-là fussent plus fermes, et plus furieux que ceux qui se font à cheval,

cedebant pariter, pariterque ruebant

Victores victique, neque his fuga nota, neque illis.

[vainqueurs et vaincus, ils reculaient ensemble, ensemble ils se ruaient en avant, ni les uns ni les autres ne savaient ce qu’était la fuite.]

Leurs batailles se voient bien mieux contestées : ce ne sont à cette heure que routes : primus clamor atque impetus rem decernit [la première clameur, le premier assaut décident du combat]. Et chose que nous appelons à la société d’un si grand hasard, doit être en notre puissance le plus qu’il se peut : Comme je conseillerais de choisir les armes les plus courtes, et celles de quoi nous nous pouvons le mieux répondre. Il est bien plus apparent de s’assurer d’une épée que nous tenons au poing, que du boulet qui échappe de notre pistole, en laquelle il y a plusieurs pièces, la poudre, la pierre, le rouet, desquelles la moindre qui vienne à faillir, vous fera faillir votre fortune. On assène peu sûrement le coup, que l’air vous conduit,

Et quo ferre velint permittere vulnera ventis,

Ensis habet vires, et gens quæcumque virorum est,

Bella gerit gladiis.

[permettant aux vents de porter les coups où ils veulent ; l’épée tient en elle-même sa force, et toutes les nations viriles font la guerre par le glaive.]

Mais quant à cette arme-là, j’en parlerai plus amplement, où je ferai comparaison des armes anciennes aux nôtres : et sauf l’étonnement des oreilles, à quoi désormais chacun est apprivoisé, je crois que c’est une arme de fort peu d’effet, et espère que nous en quitterons un jour l’usage. Celle de quoi les Italiens se servaient de jet, et à feu, était plus effroyable. Ils nommaient Phalarica, une certaine espèce de javeline, armée par le bout, d’un fer de trois pieds, afin qu’il pût percer d’outre en outre un homme armé : et se lançait tantôt de la main, en la campagne, tantôt à tout des engins pour défendre les lieux assiégés ; la hante revêtue d’étoupe empoissée et huilée, s’enflammait de sa course : et s’attachant au corps, ou au bouclier, ôtait tout usage d’armes et de membres. Toutefois il me semble que pour venir au joindre, elle portât aussi empêchement à l’assaillant, et que le champ jonché de ces tronçons brûlants, produisît en la mêlée une commune incommodité.

magnum stridens contorta Phalarica venit

Fulminis acta modo.

[décochée avec un grand bruit strident, la phalarique tombe comme la foudre.]

Ils avaient d’autres moyens, à quoi l’usage les dressait, et qui nous semblent incroyables par inexpérience : par où ils suppléaient au défaut de notre poudre et de nos boulets. Ils dardaient leurs piles, de telle roideur, que souvent ils en enfilaient deux boucliers et deux hommes armés, et les cousaient. Les coups de leurs frondes n’étaient pas moins certains et lointains : saxis globosis funda, mare apertum incessentes : coronas modici circuli magno ex interuallo loci assueti traiicere : non capita modo hostium vulnerabant, sed quem locum destinassent. [exercés à lancer avec leur fronde des galets vers la haute mer et à faire passer, à grande distance, leurs projectiles à travers d’étroites couronnes, ils ne touchaient pas seulement les ennemis à la tête, mais à l’endroit qu’ils avaient choisi.] Leurs pièces de batterie représentaient, comme l’effet, aussi le tintamarre des nôtres : ad ictus mœnium cum terribili sonitu editos, pauor et trepidatio cepit, [aux coups portés avec un grand fracas sur la muraille la terreur et l’effroi les saisissent.] Les Gaulois nos cousins en Asie, haïssaient ces armes traîtresses, et volantes : duits à combattre main à main avec plus de courage. Non tam patentibus plagis mouentur, ubi latior quam altior plaga est, etiam gloriosius se pugnare putant : Udem cum aculeus sagittæ aut glandis abditæ introrsus tenui vulnere in speciem urit : tum in rabiem et pudorem tam paruæ perimentis pestis versi, prosternunt corpora humi : [ils ne s’émeuvent pas de plaies si étendues : quand la plaie est plus large que profonde, ils estiment que le combat leur apporte d’autant plus de gloire ; et quand les brûle la pointe d’une flèche ou d’une balle de fronde cachée en eux, avec une légère blessure apparente, les mêmes, saisis de rage et de honte pour la petitesse du mal qui leur donne la mort, se jettent par terre] Peinture bien voisine d’une arquebusade. Les dix mille Grecs, en leur longue et fameuse retraite, rencontrèrent une nation, qui les endommagea merveilleusement à coups de grands arcs et forts, et des sagettes si longues, qu’à les reprendre à la main on les pouvait rejeter à la mode d’un dard, et perçaient de part en part un bouclier et un homme armé. Les engins que Dionysius inventa à Syracuse, à tirer des gros traits massifs, et des pierres d’horrible grandeur, d’une si longue volée et impétuosité, représentaient de bien près nos inventions. Encore ne faut-il pas oublier la plaisante assiette qu’avait sur sa mule un maître Pierre Pol Docteur en Théologie, que Monstrelet récite avoir accoutumé se promener par la ville de Paris, assis de côté comme les femmes. Il dit aussi ailleurs, que les Gascons avaient des chevaux terribles, accoutumés de virer en courant, de quoi les Français, Picards, Flamands, et Brabançons, faisaient grand miracle, pour n’avoir accoutumé de les voir : ce sont ses mots. Cæsar parlant de ceux de Suède : Aux rencontres qui se font à cheval, dit-il, ils se jettent souvent à terre pour combattre à pied, ayant accoutumé leurs chevaux de ne bouger cependant de la place, auxquels ils recourent promptement, s’il en est besoin, et selon leur coutume, il n’est rien si vilain et si lâche que d’user de selles et bardelles, et méprisent ceux qui en usent : de manière que fort peu en nombre, ils ne craignent pas d’en assaillir plusieurs. Ce que j’ai admiré autrefois, de voir un cheval dressé à se manier à toutes mains, avec une baguette, la bride avallée sur ses oreilles, était ordinaire aux Massiliens, qui se servaient de leurs chevaux sans selle et sans bride.

Et gens quæ nudo residens Massilia dorso,

Ora leui flectit, frænorum nescia, virga

[Et le peuple qui habite Massilia, montant à cru et ignorant le mors, dirige ses chevaux avec une légère baguette.]

Et Numidæ infræni cingunt :

[Et les Numides montent sans mors :]

Equi sine frænis, deformis ipse cursus, rigida ceruice et extenso capite currentium. [d’un cheval monté sans mors, l’allure manque d’élégance, avec une encolure raide et une tête tendue en avant dans la course.] Le roi Alphonce, celui qui dressa en Espagne l’ordre des chevaliers de la Bande, ou de l’Écharpe, leur donna entre autres règles, de ne monter ni mule ni mulet, sur peine d’un marc d’argent d’amende : comme je viens d’apprendre dans les lettres de Guevara, desquelles ceux qui les ont appelées Dorées, faisaient jugement bien autre que celui que j’en fais. Le Courtisan dit, qu’avant son temps c’était reproche à un gentilhomme d’en chevaucher. Les Abyssins au rebours : à mesure qu’ils sont les plus avancés près le Prettejan leur prince, affectent pour la dignité et pompe, de monter des grandes mules. Xenophon récite que les Assyriens tenaient toujours leurs chevaux entravés au logis, tant ils étaient fâcheux et farouches : Et qu’il fallait tant de temps à les détacher et harnacher, que, pour que cette longueur ne leur apportât dommage s’ils venaient à être en dessoude surpris par les ennemis, ils ne logeaient jamais en camp, qui ne fût fossoyé et remparé. Son Cyrus, si grand maître au fait de chevalerie, mettait les chevaux de son écot : et ne leur faisait bailler à manger, qu’ils ne l’eussent gagné par la sueur de quelque exercice. Les Scythes, où la nécessité les pressait en la guerre, tiraient du sang de leurs chevaux, et s’en abreuvaient et nourrissaient,

Venit et epoto Sarmata pastus equo.

[Vient aussi le Sarmate nourri de sang de cheval.]

Ceux de Crotte assiégés par Metellus, se trouvèrent en telle disette de tout autre breuvage, qu’ils eurent à se servir de l’urine de leurs chevaux. Pour vérifier, combien les armées Turquesques se conduisent et maintiennent à meilleure raison, que les nôtres : ils disent, qu’outre ce que les soldats ne boivent que de l’eau, et ne mangent que riz et de la chair salée mise en poudre, (de quoi chacun porte aisément sur soi provision pour un mois) ils savent aussi vivre du sang de leurs chevaux, comme les Tartares et Moscovites, et le salent. Ces nouveaux peuples des Indes, quand les Espagnols y arrivèrent, estimèrent tant des hommes que des chevaux, que ce fussent, ou Dieux ou animaux, en noblesse au-dessus de leur nature : Aucuns après avoir été vaincus, venant demander paix et pardon aux hommes, et leur apporter de l’or et des viandes, ne faillirent d’en aller autant offrir aux chevaux, avec une toute pareille harangue à celle des hommes, prenant leur hennissement, pour langage de composition et de trêve. Aux Indes de deçà, c’était anciennement le principal et royal honneur de chevaucher un éléphant, le second d’aller en coche, traîné à quatre chevaux, le tiers de monter un chameau, le dernier et plus vil degré, d’être porté ou charrié par un cheval seul. Quelqu’un de notre temps, écrit avoir vu en ce climat-là, des pays, où l’on chevauche les bœufs, avec bastines, étriers et brides, et s’être bien trouvé de leur porture. Quintus Fabius Maximus Rutilianus, contre les Samnites, voyant que ses gens de cheval à trois ou quatre charges avaient failli d’enfoncer le bataillon des ennemis, prit ce conseil : qu’ils débridassent leurs chevaux, et brochassent à toute force des éperons : si que rien ne les pouvant arrêter, au travers des armes et des hommes renversés, ils ouvrirent le pas à leurs gens de pied, qui parfirent une très sanglante défaite. Autant en commanda Quintus Fulvius Flaccus, contre les Celtibériens : Id cum maiore vi equorum facietis, si effrænatos in hostes equos immittitis : quod sæpe Romanos equites cum laude fecisse memoriæ proditum est. Detractisque frænis bis ultro citroque cum magna strage hostium, infractis omnibus hastis, transcurrerunt. [Vous réussirez en renforçant la charge offensive des chevaux, si vous les jetez contre l’ennemi sans les brider : ce que les cavaliers romains ont souvent fait pour leur gloire, selon les annales. Ayant ôté les brides, ils passèrent deux fois à travers l’ennemi, en avant et en arrière, faisant un grand carnage et brisant toutes les lances]. Le Duc de Moscovie devait anciennement cette révérence aux Tartares, quand ils envoyaient vers lui des Ambassadeurs, qu’il leur allait au-devant à pied, et leur présentait un gobeau de lait de jument (breuvage qui leur est en délices) et si en buvant quelque goutte en tombait sur le crin de leurs chevaux, il était tenu de la lécher avec la langue. En Russie, l’armée que l’Empereur Bajazet y avait envoyée, fut accablée d’un si horrible ravage de neiges, que pour s’en mettre à couvert, et sauver du froid, plusieurs s’avisèrent de tuer et éventrer leurs chevaux, pour se jeter dedans, et jouir de cette chaleur vitale. Bajazet après cet âpre estour où il fut rompu par Tamburlan, se sauvait belle erre sur une jument Arabesque, s’il n’eût été contraint de la laisser boire son saoul, au passage d’un ruisseau : ce qui la rendit si flacque et refroidie, qu’il fut bien aisément après acconsuivi par ceux qui le poursuivaient. On dit bien qu’on les lâche, les laissant pisser : mais le boire, j’eusse plutôt estimé qu’il l’eût renforcée. Crœsus passant le long de la ville de Sardis, y trouva des pâtis, où il y avait grande quantité de serpents, desquels les chevaux de son armée mangeaient de bon appétit : qui fut un mauvais prodige à ses affaires, dit Herodote. Nous appelons un cheval entier qui a crin et oreille, et ne passent les autres à la montre. Les Lacédémoniens ayant défait les Athéniens, en la Sicile, retournant de la victoire en pompe en la ville de Syracuse, entre autres bravades, firent tondre les chevaux vaincus, et les menèrent ainsi en triomphe. Alexandre combattit une nation, Dahas, ils allaient deux à deux armés à cheval à la guerre, mais en la mêlée l’un descendait à terre, et combattaient ores à pied, ores à cheval, l’un après l’autre. Je n’estime point, qu’en suffisance, et en grâce à cheval, nulle nation nous emporte. Bon homme de cheval, à l’usage de notre parler, semble plus regarder au courage qu’à l’adresse. Le plus savant, le plus sûr, le mieux avenant à mener un cheval à raison, que j’aie connu, fut à mon gré monsieur de Carnevalet, qui en servait notre Roi Henry second. J’ai vu homme donner carrière à deux pieds sur sa selle, démonter sa selle, et au retour la relever, réaccommoder, et s’y rasseoir, fuyant toujours à bride avalée : Ayant passé par-dessus un bonnet, y tirer par derrière de bons coups de son arc : Amasser ce qu’il voulait, se jetant d’un pied à terre, tenant l’autre en l’étrier ; et autres pareilles singeries, de quoi il vivait. On a vu de mon temps à Constantinople, deux hommes sur un cheval, lesquels en sa plus roide course, se rejetaient à tours, à terre, et puis sur la selle : Et un, qui seulement des dents, bridait et harnachait son cheval. Un autre, qui entre deux chevaux, un pied sur une selle, l’autre sur l’autre, portant un second sur ses bras, piquait à toute bride : ce second tout debout, sur lui, tirant en la course, des coups bien certains de son arc. Plusieurs, qui les jambes contremont, donnaient carrière, la tête plantée sur leurs selles, entre les pointes des cimeterres attachés au harnais. En mon enfance le Prince de Sulmone à Naples, maniant un rude cheval, de toute sorte de maniements, tenait sous ses genoux et sous ses orteils des reales : comme si elles y eussent été clouées, pour montrer la fermeté de son assiette.

Chapitre XLIX. Des coutumes anciennes §

J’excuserais volontiers en notre peuple de n’avoir autre patron et règle de perfection, que ses propres mœurs et usances : car c’est un commun vice, non du vulgaire seulement, mais quasi de tous hommes, d’avoir leur visée et leur arrêt, sur le train auquel ils sont nés. Je suis content, quand il verra Fabricius ou Lælius, qu’il leur trouve la contenance et le port barbare, puisqu’ils ne sont ni vêtus ni façonnés à notre mode. Mais je me plains de sa particulière indiscrétion, de se laisser si fort piper et aveugler à l’autorité de l’usage présent, qu’il soit capable de changer d’opinion et d’avis tous les mois, s’il plaît à la coutume : et qu’il juge si diversement de soi-même. Quand il portait le buse de son pourpoint entre les mamelles, il maintenait par vives raisons qu’il était en son vrai lieu : quelques années après le voilà avalé jusques entre les cuisses, il se moque de son autre usage, le trouve inepte et insupportable. La façon de se vêtir présente, lui fait incontinent condamner l’ancienne, d’une résolution si grande, et d’un consentement si universel, que vous diriez que c’est une espèce de manie, qui lui tourneboule ainsi l’entendement. Parce que notre changement est si subit et si prompt en cela, que l’invention de tous les tailleurs du monde ne saurait fournir assez de nouveautés, il est force que bien souvent les formes méprisées reviennent en crédit, et celles-là mêmes tombent en mépris tantôt après ; et qu’un même jugement prenne en l’espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois, non diverses seulement, mais contraires opinions, d’une inconstance et légèreté incroyable. Il n’y a si fin entre nous, qui ne se laisse embabouiner de cette contradiction, et éblouir tant les yeux internes, que les externes insensiblement. Je veux ici entasser aucunes façons anciennes, que j’ai en mémoire : les unes de même les nôtres, les autres différentes : afin qu’ayant en l’imagination cette continuelle variation des choses humaines, nous en ayons le jugement plus éclairci et plus ferme. Ce que nous disons de combattre à l’épée et la cape, il s’usait encore entre les Romains, ce dit Cæsar, sinistris sagos inuoluunt, gladiosque distringunt [ils roulent leur manteau autour de leur bras gauche et tirent l’épée]. Et remarque dès lors en notre nation ce vice, qui y est encore d’arrêter les passants que nous rencontrons en chemin, et de les forcer de nous dire qui ils sont, et de recevoir à injure et occasion de querelle, s’ils refusent de nous répondre. Aux bains que les anciens prenaient tous les jours avant le repas, et les prenaient aussi ordinairement que nous faisons de l’eau à laver les mains, ils ne se lavaient du commencement que les bras et les jambes, mais depuis, et d’une coutume qui a duré plusieurs siècles et en la plupart des nations du monde, ils se lavaient tout nus, d’eau mixtionnée et parfumée : de manière, qu’ils tenaient pour témoignage de grande simplicité de se laver d’eau simple. Les plus affétés et délicats se parfumaient tout le corps bien trois ou quatre fois par jour. Ils se faisaient souvent pinceter tout le poil, comme les femmes Françaises ont pris en usage depuis quelque temps, de faire leur front,

Quod pectus, quod crura tibi, quod brachia vellis

[tu t’épiles la poitrine, les jambes, les bras]

quoiqu’ils eussent des oignements propres à cela.

Psilotro nitet, aut arida latet abdita creta

[Sa peau brille de pâte épilatoire, ou se cache sous la craie sèche.]

Ils aimaient à se coucher mollement, et allèguent pour preuve de patience, de coucher sur le matelas. Ils mangeaient couchés sur des lits, à peu près en même assiette que les Turcs de notre temps.

Inde thoro pater Æneas sic orsus ab alto.

[De son lit élevé, le divin Énée commença ainsi son discours.]

Et dit-on du jeune Caton que depuis la bataille de Pharsale, étant entré en deuil du mauvais état des affaires publiques, il mangea toujours assis, prenant un train de vie austère. Ils baisaient les mains aux grands pour les honorer et caresser. Et entre les amis, ils s’entrebaisaient en se saluant, comme font les Vénitiens.

Gratatusque darem cum dulcibus oscula verbis.

[En te félicitant, je t’embrasserais, avec de douces paroles.]

Et touchaient aux genoux, pour requérir ou saluer un grand. Pasiclez le Philosophe, frère de Crates, au lieu de porter la main au genou, la porta aux génitoires. Celui à qui il s’adressait, l’ayant rudement repoussé, Comment, dit-il, cette partie n’est-elle pas vôtre, aussi bien que l’autre ? Ils mangeaient comme nous, le fruit à l’issue de la table. Ils se torchaient le cul (il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des paroles) avec une éponge : voilà pourquoi spongia est un mot obscène en Latin : et était cette éponge attachée au bout d’un bâton : comme témoigne l’histoire de celui qu’on menait pour être présenté aux bêtes, devant le peuple, qui demanda congé d’aller à ses affaires, et n’ayant autre moyen de se tuer, il se fourra ce bâton et éponge dans le gosier, et s’en étouffa. Ils s’essuyaient le catze de laine parfumée, quand ils en avaient fait,

At tibi nil faciam, sed lota mentula lana.

[or je ne te ferai rien, mais le membre nettoyé avec de la laine.]

Il y avait aux carrefours à Rome, des vaisseaux et demi-cuves, pour y apprêter à pisser aux passants :

Pusi sæpe lacum propter, se ac dolia curta

Somno deuincti credunt extollere vestem.

[souvent les enfants, pris par le sommeil, croient qu’ils relèvent leurs tuniques devant un bassin ou des jarres tronquées.]

Ils faisaient collation entre les repas. Et y avait en été, des vendeurs de neige pour rafraîchir le vin : et en y avait qui se servaient de neige en hiver, ne trouvant pas le vin encore lors assez froid. Les grands avaient leurs échansons et tranchants, et leurs fols, pour leur donner du plaisir. On leur servait en hiver la viande sur les foyers qui se portaient sur la table : et avaient des cuisines portatives, comme j’en ai vu, dans lesquelles tout leur service se traînait après eux.

Has vobis epulas habete lauti,

Nos offendimur ambulante cœna.

[Gens raffinés, gardez pour vous ces festins ; nous, un repas ambulant nous importune.]

Et en été ils faisaient souvent en leurs salles basses, couler de l’eau fraîche et claire, dans des canaux au-dessous d’eux, où il y avait force poisson en vie, que les assistants choisissaient et prenaient en la main, pour le faire apprêter, chacun à sa poste Le poisson a toujours eu ce privilège, comme il a encore, que les grands se mêlent de le savoir apprêter ; aussi en est le goût beaucoup plus exquis, que de la chair, au moins pour moi. Mais en toute sorte de magnificence, débauche, et d’inventions voluptueuses, de mollesse et de somptuosité, nous faisons à la vérité ce que nous pouvons pour les égaler : car notre volonté est bien aussi gâtée que la leur, mais notre suffisance n’y peut arriver : nos forces ne sont non plus capables de les joindre, en ces parties-là vicieuses, qu’aux vertueuses : car les unes et les autres partent d’une vigueur d’esprit, qui était sans comparaison plus grande en eux qu’en nous : Et les âmes à mesure qu’elles sont moins fortes, elles ont d’autant moins de moyen de faire ni fort bien, ni fort mal. Le haut bout d’entre eux, c’était le milieu. Le devant et derrière n’avaient en écrivant et parlant aucune signification de grandeur, comme il se voit évidemment par leurs écrits : ils diront Oppius et Cæsar, aussi volontiers que Cæsar et Oppius ; et diront moi et toi indifféremment, comme toi et moi. Voilà pourquoi j’ai autrefois remarqué en la vie de Flaminius de Plutarque Français, un endroit, où il semble que l’auteur parlant de la jalousie de gloire, qui était entre les Étoliens et les Romains, pour le gain d’une bataille qu’ils avaient obtenu en commun, fasse quelque poids de ce qu’aux chansons Grecques, on nommait les Étoliens avant les Romains, s’il n’y a de l’Amphibologie aux mots Français. Les Dames étant aux étuves, y recevaient quant et quant des hommes, et se servaient là-même de leurs valets à les frotter et oindre.

Inguina succinctus nigra tibi servus aluta

Stat, quoties calidis nuda foueris aquis.

[Un esclave, ceint d’un tablier de cuir noir, est debout près de toi, chaque fois que, nue, tu te prélasses dans un bain chaud.]

Elles se saupoudraient de quelque poudre, pour réprimer les sueurs. Les anciens Gaulois, dit Sidonius Apollinaris, portaient le poil long par le devant, et le derrière de la tête tondu, qui est cette façon qui vient à être renouvelée par l’usage efféminé et lâche de ce siècle. Les Romains payaient ce qui était dû aux bateliers, pour leur naulage dès l’entrée du bateau, ce que nous faisons après être rendus à port.

dum as exigitur, dum mula ligatur,

Tota abit hora.

[à faire payer, à attacher la mule, toute une heure se passe.]

Les femmes couchaient au lit du côté de la ruelle : voilà pourquoi on appelait Cæsar, spondam Regis Nicomedis [la ruelle du roi Nicomède], Ils prenaient haleine en buvant. Ils baptisaient le vin,

quis puer ocius

Restinguet ardentis falerni Pocula prætereunte lympha ?

[quel petit esclave se hâtera d’éteindre le feu de nos coupes de Falerne avec cette eau courante ?]

Et ces champisses contenances de nos laquais y étaient aussi.

O Iane, a tergo quem nulla ciconia pinsit,

Nec manus auriculas imitata est mobilis albas,

Nec linguæ quantum sitiet canis Apula tantum.

[Ô Janus, on ne peut faire dans ton dos la cigogne qui donne des coups de bec, ni imiter de blanches oreilles d’une main agile, ni tirer une langue aussi longue qu’un chien d’Apulie assoiffé.]

Les Dames Argiennes et Romaines portaient le deuil blanc, comme les nôtres avaient accoutumé, et devraient continuer de faire, si j’en étais cru. Mais il y a des livres entiers faits sur cet argument.

Chapitre L. De Democritus et Heraclitus §

Le jugement est un outil à tous sujets, et se mêle partout. À cette cause aux Essais que j’en fais ici, j’y emploie toute sorte d’occasion. Si c’est un sujet que je n’entende point, à cela même je l’essaie, sondant le gué de bien loin, et puis le trouvant trop profond pour ma taille, je me tiens à la rive. Et cette reconnaissance de ne pouvoir passer outre, c’est un trait de son effet, oui de ceux, dont il se vante le plus. Tantôt à un sujet vain et de néant, j’essaie voir s’il trouvera de quoi lui donner corps, et de quoi l’appuyer et l’étançonner. Tantôt je le promène à un sujet noble et tracassé, auquel il n’a rien à trouver de soi, le chemin en étant si frayé, qu’il ne peut marcher que sur la piste d’autrui. Là il fait son jeu à élire la route qui lui semble la meilleure : et de mille sentiers, il dit que celui-ci, ou celui-là, a été le mieux choisi. Je prends de la fortune le premier argument : ils me sont également bons : et ne desseigne jamais de les traiter entiers. Car je ne vois le tout de rien : Ne font pas, ceux qui nous promettent de nous le faire voir. De cent membres et visages, qu’a chaque chose j’en prends un, tantôt à lécher seulement, tantôt à effleurer : et parfois à pincer jusqu’à l’os. J’y donne une pointe, non pas le plus largement, mais le plus profondément que je sais. Et aime plus souvent à les saisir par quelque lustre inusité. Je me hasarderais de traiter à fond quelque matière, si je me connaissais moins, et me trompais en mon impuissance. Semant ici un mot, ici un autre, échantillons dépris de leur pièce, écartés, sans dessein, sans promesse : je ne suis pas tenu d’en faire bon, ni de m’y tenir moi-même, sans varier, quand il me plaît, et me rendre au doute et incertitude, et à ma maîtresse forme, qui est l’ignorance. Tout mouvement nous découvre. Cette même âme de Cæsar, qui se fait voir à ordonner et dresser la bataille de Pharsale, elle se fait aussi voir à dresser des parties oisives et amoureuses. On juge un cheval, non seulement à le voir manier sur une carrière, mais encore à lui voir aller le pas, voire et à le voir en repos à l’étable. Entre les fonctions de l’âme, il en est de basses : Qui ne la voit encore par là, n’achève pas de la connaître. Et à l’aventure la remarque-t-on mieux où elle va son pas simple. Les vents des passions la prennent plus en ses hautes assiettes, joint qu’elle se couche entière sur chaque matière et s’y exerce entière ; et n’en traite jamais plus d’une à la fois : et la traite non selon elle, mais selon soi. Les choses à part elles, ont peut-être leurs poids et mesures, et conditions : mais au-dedans, en nous, elle les leur taille comme elle l’entend. La mort est effroyable à Cicero, désirable à Caton, indifférente à Socrates. La santé, la conscience, l’autorité, la science, la richesse, la beauté, et leurs contraires, se dépouillent à l’entrée, et reçoivent de l’âme nouvelle vêture, et de la teinture qu’il lui plaît : brune, claire, verte, obscure : aigre, douce, profonde, superficielle : et qu’il plaît à chacune d’elles. Car elles n’ont pas vérifié en commun leurs styles, règles et formes : chacune est Reine en son état. Par quoi ne prenons plus excuse des externes qualités des choses : c’est à nous, à nous en rendre compte Notre bien et notre mal ne tient qu’à nous. Offrons-y nos offrandes et nos vœux, non pas à la fortune : elle ne peut rien sur nos mœurs : Au rebours, elles l’entraînent à leur suite, et la moulent à leur forme. Pourquoi ne jugerais-je d’Alexandre à table devisant et buvant d’autant ? Ou s’il maniait des échecs, quelle corde de son esprit, ne touche et n’emploie ce niais et puéril jeu ? Je le hais et fuis, de ce qu’il n’est pas assez jeu, et qu’il nous ébat trop sérieusement ; ayant honte d’y fournir l’attention qui suffirait à quelque bonne chose. Il ne fut pas plus embesogné à dresser son glorieux passage aux Indes : ni cet autre à dénouer un passage, duquel dépend le salut du genre humain. Voyez combien notre âme trouble cet amusement ridicule, si tous ses nerfs ne bandent. Combien amplement elle donne loi à chacun en cela, de se connaître, et juger droitement de soi. Je ne me vois et retâte, plus universellement, en nulle autre posture. Quelle passion ne nous y exerce ? la colère, le dépit, la haine, l’impatience : et une véhémente ambition de vaincre, en chose, en laquelle il serait plus excusable d’être ambitieux d’être vaincu. Car la précellence rare et au-dessus du commun, messied à un homme d’honneur, en chose frivole. Ce que je dis en cet exemple, se peut dire en tous autres. Chaque parcelle, chaque occupation de l’homme, l’accuse, et le montre également qu’une autre. Democritus et Heraclitus ont été deux philosophes, desquels le premier trouvant vaine et ridicule l’humaine condition, ne sortait en public, qu’avec un visage moqueur et riant : Heraclitus, ayant pitié et compassion de cette même condition nôtre, en portait le visage continuellement triste, et les yeux chargés de larmes.

alter

Ridebat quoties a limine mouerat unum

Protuleratque pedem, flebat contrarius alter.

[l’un riait, dès qu’il avait mis un pied hors de chez lui, l’autre au contraire pleurait.]

J’aime mieux la première humeur, non parce qu’il est plus plaisant de rire que de pleurer : mais parce qu’elle est plus dédaigneuse, et qu’elle nous condamne plus que l’autre : et il me semble, que nous ne pouvons jamais être assez méprisés selon notre mérite. La plainte et la commisération sont mêlées à quelque estimation de la chose qu’on plaint : les choses de quoi on se moque, on les estime sans prix. Je ne pense point qu’il y ait tant de malheur en nous, comme il y a de vanité, ni tant de malice comme de sottise : nous ne sommes pas si pleins de mal, comme d’inanité : nous ne sommes pas si misérables, comme nous sommes vils. Ainsi Diogenes, qui baguenaudait à part soi, roulant son tonneau, et hochant du nez le grand Alexandre, nous estimant des mouches, ou des vessies pleines de vent, était bien juge plus aigre et plus poignant, et par conséquent, plus juste à mon humeur que Timon, celui qui fut surnommé le haïsseur des hommes. Car ce qu’on hait, on le prend à cœur. Celui-ci nous souhaitait du mal, était passionné du désir de notre ruine, fuyait notre conversation comme dangereuse, de méchants, et de nature dépravée : l’autre nous estimait si peu, que nous ne pourrions ni le troubler, ni l’altérer par notre contagion, nous laissait de compagnie, non pour la crainte, mais pour le dédain de notre commerce : il ne nous estimait capables ni de bien, ni de mal faire. De même marque fut la réponse de Statilius, auquel Brutus parla pour le joindre à la conspiration contre Cæsar : il trouva l’entreprise juste, mais il ne trouva pas les hommes dignes pour lesquels on se mit aucunement en peine : conformément à la discipline de Hegesias, qui disait, le sage ne devoir rien faire que pour soi : d’autant que, seul il est digne, pour qui on fasse. Et à celle de Theodorus, que c’est injustice, que le sage se hasarde pour le bien de son pays, et qu’il mette en péril la sagesse pour des fols. Notre propre condition est autant ridicule, que risible.

Chapitre LI. De la vanité des paroles §

Un Rhétoricien du temps passé, disait que son métier était, de choses petites les faire paraître et trouver grandes. C’est un cordonnier qui sait faire de grands souliers à un petit pied. On lui eût fait donner le fouet en Sparte, de faire profession d’une art piperesse et mensongère : Et crois qu’Archidamus qui en était Roi, n’ouït pas sans étonnement la réponse de Thucydides, auquel il s’enquérait, qui était plus fort à la lutte, ou Pericles ou lui : Cela, fit-il, serait malaisé à vérifier : car quand je l’ai porté par terre en luttant, il persuade à ceux qui l’ont vu, qu’il n’est pas tombé, et le gagne. Ceux qui masquent et fardent les femmes, font moins de mal : car c’est chose de peu de perte de ne les voir pas en leur naturel : là où ceux-ci font état de tromper, non pas nos yeux, mais notre jugement, et d’abâtardir et corrompre l’essence des choses. Les républiques qui se sont maintenues en un état réglé et bien policé, comme la Crétense ou Lacédémonienne, elles n’ont pas fait grand compte d’orateurs. Ariston définit sagement la Rhétorique, science à persuader le peuple : Socrates, Platon, art de tromper et de flatter. Et ceux qui le nient en la générale description, le vérifient partout, en leurs préceptes. Les Mahométans en défendent l’instruction à leurs enfants, pour son inutilité. Et les Athéniens, s’apercevant combien son usage, qui avait tout crédit en leur ville, était pernicieux, ordonnèrent, que sa principale partie, qui est, émouvoir les affections, fût ôtée, ensemble les exordes et péroraisons. C’est un outil inventé pour manier et agiter une tourbe, et une commune déréglée : et est outil qui ne s’emploie qu’aux états malades, comme la médecine : En ceux où le vulgaire, où les ignorants, où tous ont tout pu, comme celui d’Athènes, de Rhodes, et de Rome, et où les choses ont été en perpétuelle tempête, là ont afflué les orateurs. Et à la vérité, il se voit peu de personnages en ces républiques-là, qui se soient poussés en grand crédit sans le secours de l’éloquence : Pompeius, Cæsar, Crassus, Lucullus, Lentulus, Metellus, ont pris de là, leur grand appui à se monter à cette grandeur d’autorité, où ils sont enfin arrivés : et s’en sont aidés plus que des armes, contre l’opinion des meilleurs temps. Car L. Volumnius parlant en public en faveur de l’élection au Consulat, faite des personnes de Q. Fabius et P. Decius : Ce sont gens nés à la guerre, grands aux effets : au combat du babil, rudes : esprits vraiment consulaires. Les subtils, éloquents et savants, sont bons pour la ville, Préteurs à faire justice, dit-il. L’éloquence a fleuri le plus à Rome lorsque les affaires ont été en plus mauvais état, et que l’orage des guerres civiles les agitait ; comme un champ libre et indompté porte les herbes plus gaillardes. Il semble par là que les polices, qui dépendent d’un monarque, en ont moins de besoin que les autres : car la bêtise et facilité, qui se trouve en la commune, et qui la rend sujette à être maniée et contournée par les oreilles, au doux son de cette harmonie, sans venir à peser et connaître la vérité des choses par la force de raison ; cette facilité dis-je ne se trouve pas si aisément en un seul, et est plus aisé de le garantir par bonne institution et bon conseil, de l’impression de cette poison. On n’a pas vu sortir de Macédoine ni de Perse, aucun orateur de renom. J’en ai dit ce mot sur le sujet d’un Italien, que je viens d’entretenir, qui a servi le feu Cardinal Caraffe de maître d’hôtel jusques à sa mort. Je lui faisais conter de sa charge. Il m’a fait un discours de cette science de gueule, avec une gravité et contenance magistrale, comme s’il m’eût parlé de quelque grand point de Théologie. Il m’a déchiffré une différence d’appétits : celui qu’on a à jeun, qu’on a après le second et tiers service : les moyens tantôt de lui plaire simplement, tantôt de l’éveiller et piquer : la police de ses sauces ; premièrement en général, et puis particularisant les qualités des ingrédients, et leurs effets : les différences des salades selon leur saison, celle qui doit être réchauffée, celle qui veut être servie froide, la façon de les orner et embellir, pour les rendre encore plaisantes à la vue. Après cela il est entré sur l’ordre du service, plein de belles et importantes considérations.

nec minimo sane discrimine refert

Quo gestu lepores, et quo gallina secetur.

[et il n’est certes pas sans importance de distinguer la manière de découper un lièvre et une poule.]

Et tout cela enflé de riches et magnifiques paroles : et celles mêmes qu’on emploie à traiter du gouvernement d’un Empire. Il m’est souvenu de mon homme,

Hoc salsum est, hoc adustum est, hoc lautum est parum,

Illud recte, iterum sic memento, sedulo

Moneo quæ possum pro mea sapientia.

Postremo tanquam in speculum, in patinas, Demea,

Inspicere iubeo, et moneo quid facto usus sit.

[ceci est trop salé, ceci brûlé, ceci pas assez cuisiné ; cela va bien : souviens-toi de faire pareil la prochaine fois ; je leur dis avec soin ce que je peux, autant que j’en sais. Ensuite, Demea, je leur ordonne de se regarder dans les plats comme dans un miroir et je leur dis ce qu’il faut faire.]

Si est-ce que les Grecs mêmes louèrent grandement l’ordre et la disposition que Paulus Æmilius observa au festin, qu’il leur fit au retour de Macédoine : mais je ne parle point ici des effets, je parle des mots. Je ne sais s’il en advient aux autres comme à moi : mais je ne me puis garder quand j’ouïs nos architectes, s’enfler de ces gros mots de pilastres, architraves, corniches d’ouvrage Corinthien, et Dorique, et semblables de leur jargon, que mon imagination ne se saisisse incontinent du palais d’Apolidon, et par effet je trouve que ce sont les chétives pièces de la porte de ma cuisine. Oyez dire métonomie, métaphore, allégorie, et autres tels noms de la grammaire, semble-t-il pas qu’on signifie quelque forme de langage rare et pellegrin ? Ce sont titres qui touchent le babil de votre chambrière. C’est une piperie voisine à celle-ci, d’appeler les offices de notre état, par les titres superbes des Romains, encore qu’ils n’aient aucune ressemblance de charge, et encore moins d’autorité et de puissance. Et celle-ci aussi, qui servira (à mon avis) un jour de reproche à notre siècle, d’employer indignement à qui bon nous semble les surnoms les plus glorieux, de quoi l’ancienneté ait honoré un ou deux personnages en plusieurs siècles. Platon a emporté ce surnom de divin, par un consentement universel, qu’aucun n’a essayé lui envier : et les Italiens qui se vantent, et avec raison, d’avoir communément l’esprit plus éveillé, et le discours plus sain que les autres nations de leur temps, en viennent d’étrenner l’Arétin : auquel, sauf une façon de parler bouffie et bouillonnée de pointes, ingénieuses à la vérité, mais recherchées de loin, et fantastiques : et outre l’éloquence enfin, telle qu’elle puisse être, je ne vois pas qu’il y ait rien au-dessus des communs auteurs de son siècle : tant s’en faut qu’il approche de cette divinité ancienne. Et le surnom de Grand, nous l’attachons à des Princes, qui n’ont rien au-dessus de la grandeur populaire.

Chapitre LII. De la parcimonie des Anciens §

Attilius Regulus, général de l’armée Romaine en Afrique, au milieu de sa gloire et de ses victoires contre les Carthaginois, écrivit à la chose publique, qu’un valet de labourage, qu’il avait laissé seul au gouvernement de son bien, qui était en tout sept arpents de terre, s’en était enfui, ayant dérobé ses outils de labourage, et demandait congé pour s’en retourner et y pourvoir, de peur que sa femme et ses enfants n’en eussent à souffrir : Le Sénat pourvut à commettre un autre à la conduite de ses biens, et lui fit rétablir ce qui lui avait été dérobé, et ordonna que sa femme et enfants seraient nourris au dépens du public. Le vieux Caton revenant d’Espagne Consul, vendit son cheval de service pour épargner l’argent qu’il eût coûté à le ramener par mer en Italie : et étant au gouvernement de Sardaigne, faisait ses visitations à pied, n’ayant avec lui autre suite qu’un officier de la chose publique, qui lui portait sa robe, et un vase à faire des sacrifices : et le plus souvent il portait sa malle lui-même. Il se vantait de n’avoir jamais eu robe qui eût coûté plus de dix écus ; ni avoir envoyé au marché plus de dix sols pour un jour : et de ses maisons aux champs, qu’il n’en avait aucune qui fût crépie et enduite par-dehors. Scipion Æmylianus après deux triomphes et deux Consulats, alla en légation avec sept serviteurs seulement. On tient qu’Homere n’en eut jamais qu’un, Platon trois ; Zenon le chef de la secte stoïque, pas un. Il ne fut taxé que cinq sols et demi pour un jour, à Tyberius Gracchus, allant en commission pour la chose publique, étant lors le premier homme des Romains.

Chapitre LIII. D’un mot de Cæsar §

Si nous nous amusions parfois à nous considérer, et le temps que nous mettons à contrôler autrui, et à connaître les choses qui sont hors de nous, que nous l’employions à nous sonder nous-mêmes, nous sentirions aisément combien toute cette notre contexture est bâtie de pièces faibles et défaillantes. N’est-ce pas un singulier témoignage d’imperfection, ne pouvoir rasseoir notre contentement en aucune chose, et que par désir même et imagination il soit hors de notre puissance de choisir ce qu’il nous faut ? De quoi porte bon témoignage cette grande dispute, qui a toujours été entre les Philosophes, pour trouver le souverain bien de l’homme, et qui dure encore et durera éternellement, sans résolution et sans accord.

dum abest quod auemus, id exuperare videtur

Cætera, post aliud cum contigit illud auemus,

Et sitis æqua tenet.

[Tant qu’il est absent, l’objet de notre désir semble surpasser tous les autres ; quand il est là, nous en désirons un autre après lui, et une soif égale nous tient.]

Quoi que ce soit qui tombe en notre connaissance et jouissance, nous sentons qu’il ne nous satisfait pas, et allons béant après les choses à venir et inconnues, d’autant que les présentes ne nous soûlent point. Non pas à mon avis qu’elles n’aient assez de quoi nous soûler, mais c’est que nous les saisissons d’une prise malade et déréglée.

Nam cum vidit hic ad usum quæ flagitat usus,

Omnia jam ferme mortalibus esse parata,

Diuitiis homines et honore et laude potentes

Affluere, atque bona natorum excellere fama,

Nec minus esse domi, cuiquam tamen anxia corda,

Atque animum infestis cogi seruire querelis :

Intellexit ibi vitium vas facere ipsum,

Omniaque illius vitio corrumpier intus

Quæ collata foris et commoda quæque venirent.

[Car quand il vit que les mortels disposaient déjà de presque tout ce que réclame le besoin, que les puissants regorgeaient de richesses, d’honneur et de gloire, et s’enorgueillissaient de la bonne renommée de leurs fils, mais qu’à l’intérieur, chacun n’en avait pas moins un cœur rempli d’angoisse, une âme forcée de se soumettre à l’assaut des récriminations, il comprit qu’ici le mal venait du vase lui-même et qu’était corrompu par son mal tout ce qui, pris à l’extérieur, était mis dedans, même les choses agréables.]

Notre appétit est irrésolu et incertain : il ne sait rien tenir, ni rien jouir de bonne façon. L’homme estimant que ce soit le vice de ces choses qu’il tient, se remplit et se paît d’autres choses qu’il ne sait point, et qu’il ne connaît point, où il applique ses désirs et ses espérances, les prend en honneur et révérence : comme dit Cæsar, Communi fit vitio naturæ, ut inuisis, latitantibus atque incognitis rebus magis confidamus, vehementiusque exterreamur. [Il se fait, par un vice ordinaire de nature, que nous ayons et plus de fiance, et plus de crainte des choses que nous n’avons pas vues, et qui sont cachées et inconnues.]

Chapitre LIV. Des vaines subtilités §

Il est de ces subtilités frivoles et vaines, par le moyen desquelles les hommes cherchent quelquefois de la recommandation : comme les poètes, qui font des ouvrages entiers de vers commençant par une même lettre : nous voyons des œufs, des boules, des ailes, des haches façonnées anciennement par les Grecs, avec la mesure de leurs vers, en les allongeant ou accourcissant, en manière qu’ils viennent à représenter telle, ou telle figure. Telle était la science de celui qui s’amusa à compter en combien de sortes se pouvaient ranger les lettres de l’alphabet, et y en trouva ce nombre incroyable, qui se voit dans Plutarque. Je trouve bonne l’opinion de celui, à qui on présenta un homme, appris à jeter de la main un grain de mil, avec telle industrie, que sans faillir, il le passait toujours dans le trou d’une aiguille, et lui demanda-t-on après quelque présent pour loyer d’une si rare suffisance : sur quoi il ordonna bien plaisamment et justement à mon avis, qu’on fît donner à cet ouvrier deux ou trois minots de mil, afin qu’un si bel art ne demeurât sans exercice. C’est un témoignage merveilleux de la faiblesse de notre jugement, qu’il recommande les choses par la rareté ou nouveauté, ou encore par la difficulté, si la bonté et utilité n’y sont jointes. Nous venons présentement de nous jouer chez moi, à qui pourrait trouver plus de choses qui se tinssent par les deux bouts extrêmes, comme, Sire, c’est un titre qui se donne à la plus élevée personne de notre état, qui est le Roi, et se donne aussi au vulgaire, comme aux marchands, et ne touche point ceux d’entre-deux. Les femmes de qualité, on les nomme Dames, les moyennes Damoiselles, et Dames encore celles de la plus basse marche Les dais qu’on étend sur les tables, ne sont permis qu’aux maisons des princes et aux tavernes. Democritus disait, que les dieux et les bêtes avaient les sentiments plus aigus que les hommes, qui sont au moyen étage. Les Romains portaient même accoutrement les jours de deuil et les jours de fête. Il est certain que la peur extrême, et l’extrême ardeur de courage troublent également le ventre, et le lâchent. Le sobriquet de Tremblant, duquel le XII. Roy de Navarre Sancho fut surnommé, apprend que la hardiesse aussi bien que la peur engendrent du trémoussement aux membres. Ceux qui armaient ou lui ou quelque autre de pareille nature, à qui la peau frissonnait, essayèrent à le rassurer ; appetissant le danger auquel il s’allait jeter : Vous me connaissez mal, leur dit-il : Si ma chair savait jusques où mon courage la portera tantôt, elle se transirait tout à plat. La faiblesse qui nous vient de froideur, et dégoûtement aux exercices de Vénus, elle nous vient aussi d’un appétit trop véhément, et d’une chaleur déréglée. L’extrême froideur et l’extrême chaleur cuisent et rôtissent. Aristote dit que les cueux de plomb se fondent, et coulent de froid, et de la rigueur de l’hiver, comme d’une chaleur véhémente. Le désir et la satiété remplissent de douleur les sièges au-dessus et au-dessous de la volupté. La bêtise et la sagesse se rencontrent en même point de sentiment et de résolution à la souffrance des accidents humains : les sages gourmander et commandent le mal, et les autres l’ignorent : ceux-ci sont, par manière de dire, au-deçà des accidents, les autres au-delà : lesquels après en avoir bien pesé et considéré les qualités, les avoir mesurés et jugés tels qu’ils sont, s’élancent au-dessus, par la force d’un vigoureux courage : Ils les dédaignent et foulent aux pieds, ayant une âme forte et solide, contre laquelle les traits de la fortune venant à donner, il est force qu’ils rejaillissent et s’émoussent, trouvant un corps dans lequel ils ne peuvent faire impression : l’ordinaire et moyenne condition des hommes, loge entre ces deux extrémités : qui est de ceux qui aperçoivent les maux, les sentent, et ne les peuvent supporter. L’enfance et la décrépitude se rencontrent en imbécillité de cerveau. L’avarice et la profusion en pareil désir d’attirer et d’acquérir. Il se peut dire avec apparence, qu’il y a ignorance abécédaire, qui va devant la science : une autre doctorale, qui vient après la science : ignorance que la science fait et engendre, tout ainsi comme elle défait et détruit la première. Des esprits simples, moins curieux et moins instruits, il s’en fait de bons Chrétiens, qui par révérence et obéissance, croient simplement, et se maintiennent sous les lois. En la moyenne vigueur des esprits, et moyenne capacité, s’engendre l’erreur des opinions : ils suivent l’apparence du premier sens : et ont quelque titre d’interpréter à niaiserie et bêtise que nous soyons arrêtés en l’ancien train, regardant à nous qui n’y sommes pas instruits par étude. Les grands esprits plus rassis et clairvoyants, font un autre genre de bien croyants : lesquels par longue et religieuse investigation, pénètrent une plus profonde et abstruse lumière, ès écritures, et sentent le mystérieux et divin secret de notre police Ecclésiastique. Pourtant en voyons-nous aucuns être arrivés à ce dernier étage, par le second, avec merveilleux fruit, et confirmation : comme à l’extrême limite de la Chrétienne intelligence : et jouir de leur victoire avec consolation, action de grâces, réformation de mœurs, et grande modestie. Et en ce rang n’entends-je pas loger ces autres, qui pour se purger du soupçon de leur erreur passé, et pour nous assurer d’eux, se rendent extrêmes, indiscrets, et injustes, à la conduite de notre cause, et la tachent d’infinis reproches de violence. Les paysans simples, sont honnêtes gens : et honnêtes gens les Philosophes : ou, selon que notre temps les nomme, des natures fortes et claires, enrichies d’une large instruction de sciences utiles. Les métis, qui ont dédaigné le premier siège de l’ignorance de lettres, et n’ont pu joindre l’autre (le cul entre deux selles : desquels je suis, et tant d’autres) sont dangereux, ineptes, importuns : ceux-ci troublent le monde. Pourtant de ma part, je me recule tant que je puis, dans le premier et naturel siège, d’où je me suis pour néant essayé de partir. La poésie populaire et purement naturelle, a des naïvetés et grâces, par où elle se compare à la principale beauté de la poésie parfaite selon l’art : comme il se voit ès villanelles de Gascongne et aux chansons, qu’on nous rapporte des nations qui n’ont connaissance d’aucune science, ni même d’écriture. La poésie médiocre, qui s’arrête entre deux, est dédaignée, sans honneur, et sans prix. Mais parce qu’après que le pas a été ouvert à l’esprit, j’ai trouvé, comme il advient ordinairement, que nous avions pris pour un exercice malaisé et d’un rare sujet, ce qui ne l’est aucunement : et qu’après que notre invention a été échauffée, elle découvre un nombre infini de pareils exemples, je n’en ajouterai que celui-ci : que si ces Essais étaient dignes, qu’on en jugeât, il en pourrait advenir à mon avis, qu’ils ne plairaient guère aux esprits communs et vulgaires, ni guère aux singuliers et excellents : ceux-là n’y entendraient pas assez, ceux-ci y entendraient trop : ils pourraient vivoter en la moyenne région.

Chapitre LV. Des Senteurs §

Il se dit d’aucuns, comme d’Alexandre le grand, que leur sueur épandait une odeur suave, par quelque rare et extraordinaire complexion : de quoi Plutarque et autres recherchent la cause Mais la commune façon des corps est au contraire : et la meilleure condition qu’ils aient, c’est d’être exempts de senteur. La douceur même des haleines plus pures, n’a rien de plus parfait, que d’être sans aucune odeur, qui nous offense : comme sont celles des enfants bien sains. Voilà pourquoi dit Plaute,

Mulier tum bene olet, ubi nihil olet.

La plus exquise senteur d’une femme, c’est ne sentir rien ; Et les bonnes senteurs étrangères, on a raison de les tenir pour suspectes, à ceux qui s’en servent, et d’estimer qu’elles soient employées pour couvrir quelque défaut naturel de ce côté-là. D’où naissent ces rencontres des Poètes anciens, c’est puïr, que sentir bon.

Rides nos Coracine nil olentes.

Malo quam bene olere, nil olere.

[Tu ris de nous, Coracinus, car nous ne sentons rien. J’aime mieux ne rien sentir que sentir bon.]

Et ailleurs,

Posthume non bene olet, qui bene semper olet.

[Posthumus, il ne sent pas bon, celui qui sent toujours bon.]

J’aime pourtant bien fort à être entretenu de bonnes senteurs, et hais outre mesure les mauvaises, que je tire de plus loin que toute autre :

Namque sagacius unus odoror,

Polypus, an grauis hirsutis cubet hircus in alis,

Quam canis acer ubi lateat sus.

[car j’ai un odorat unique pour détecter si un polype ou un bouc nauséabond repose sous des aisselles hirsutes, avec plus de sagacité qu’un chien éveillé ne flaire où se cache un sanglier.]

Les senteurs plus simples et naturelles, me semblent plus agréables. Et touche ce soin principalement les dames. En la plus épaisse Barbarie, les femmes Scythes, après s’être lavées, se saupoudrent et encroûtent tout le corps et le visage, de certaine drogue, qui naît en leur terroir, odoriférante. Et pour approcher les hommes, ayant ôté ce fard, elles s’en trouvent et polies et parfumées. Quelque odeur que ce soit, c’est merveille combien elle s’attache à moi, et combien j’ai la peau propre à s’en abreuver. Celui qui se plaint de nature de quoi elle a laissé l’homme sans instrument à porter les senteurs au nez, a tort : car elles se portent elles-mêmes. Mais à moi particulièrement, les moustaches que j’ai pleines, m’en servent : si j’en approche mes gants, ou mon mouchoir, l’odeur y tiendra tout un jour : elles accusent le lieu d’où je viens. Les étroits baisers de la jeunesse, savoureux, gloutons et gluants, s’y collaient autrefois, et s’y tenaient plusieurs heures après. Et si pourtant je me trouve peu sujet aux maladies populaires, qui se chargent par la conversation, et qui naissent de la contagion de l’air ; et me suis sauvé de celles de mon temps, de quoi il y en a eu plusieurs sortes en nos villes, et en nos armées. On lit de Socrates, que n’étant jamais parti d’Athènes pendant plusieurs rechutes de peste, qui la tourmentèrent tant de fois, lui seul ne s’en trouva jamais plus mal. Les médecins pourraient (ce crois-je) tirer des odeurs, plus d’usage qu’ils ne font : car j’ai souvent aperçu qu’elles me changent, et agissent en mes esprits, selon qu’elles sont : Qui me fait approuver ce qu’on dit, que l’invention des encens et parfums aux Églises, si ancienne et épandue en toutes nations et religions, regarde à cela, de nous réjouir, éveiller et purifier le sens, pour nous rendre plus propres à la contemplation. Je voudrais bien pour en juger, avoir eu ma part de l’ouvrage de ces cuisiniers, qui savent assaisonner les odeurs étrangères, avec la saveur des viandes. Comme on remarqua singulièrement au service du roi de Thunes, qui de notre âge prit terre à Naples, pour s’aboucher avec l’Empereur Charles. On farcissait ses viandes de drogues odoriférantes, en telle somptuosité, qu’un Paon, et deux Faisans, se trouvèrent sur ses parties, revenir à cent ducats, pour les apprêter selon leur manière. Et quand on les dépeçait, non la salle seulement, mais toutes les chambres de son Palais, et les rues d’autour, étaient remplies d’une très suave vapeur, qui ne s’évanouissait pas si soudain. Le principal soin que j’aie à me loger, c’est de fuir l’air puant et pesant. Ces belles villes, Venise et Paris, altèrent la faveur que je leur porte, par l’aigre senteur, l’une de son marais, l’autre de sa boue.

Chapitre LVI. Des prières §

Je propose des fantaisies informes et irrésolues, comme font ceux qui publient des questions douteuses, à débattre aux écoles : non pour établir la vérité, mais pour la chercher : Et les soumets au jugement de ceux, à qui il touche de régler non seulement mes actions et mes écrits, mais encore mes pensées. Egalement m’en sera acceptable et utile la condamnation, comme l’approbation, tenant pour absurde et impie, si rien se rencontre ignoramment ou inadvertamment couché en cette rhapsodie contraire aux saintes résolutions et prescriptions de l’Église Catholique Apostolique et Romaine, en laquelle je meurs, et en laquelle je suis né. Et pourtant me remettant toujours à l’autorité de leur censure, qui peut tout sur moi, je me mêle ainsi témérairement à toute sorte de propos : comme ici. Je ne sais si je me trompe : mais puisque par une faveur particulière de la bonté divine, certaine façon de prière nous a été prescrite et dictée mot à mot par la bouche de Dieu, il m’a toujours semblé que nous en devions avoir l’usage plus ordinaire, que nous n’avons : Et, si j’en étais cru, à l’entrée et à l’issue de nos tables, à notre lever et coucher, et à toutes actions particulières, auxquelles on a accoutumé de mêler des prières, je voudrais que ce fut le patenôtre, que les Chrétiens y employassent, sinon seulement, au moins toujours. L’Église peut étendre et diversifier les prières selon le besoin de notre instruction : car je sais bien que c’est toujours même substance, et même chose : Mais on devait donner à celle-là ce privilège, que le peuple l’eût continuellement en la bouche : car il est certain qu’elle dit tout ce qu’il faut, et qu’elle est très propre à toutes occasions. C’est l’unique prière, de quoi je me sers partout, et la répète au lieu d’en changer. D’où il advient, que je n’en ai aussi bien en mémoire, que celle-là. J’avais présentement en la pensée, d’où nous venait cette erreur, de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises, et l’appeler à toute sorte de besoin, et en quelque lieu que notre faiblesse veut de l’aide, sans considérer si l’occasion est juste ou injuste ; et d’écrier son nom, et sa puissance, en quelque état, et action que nous soyons, pour vicieuse qu’elle soit. Il est bien notre seul et unique protecteur, et peut toutes choses à nous aider : mais encore qu’il daigne nous honorer de cette douce alliance paternelle, il est pourtant autant juste, comme il est bon, et comme il est puissant : mais il use bien plus souvent de sa justice, que de son pouvoir, et nous favorise selon la raison d’icelle, non selon nos demandes. Platon en ses lois fait trois sortes d’injurieuse créance des Dieux, Qu’il n’y en ait point, Qu’ils ne se mêlent pas de nos affaires, Qu’ils ne refusent rien à nos vœux, offrandes et sacrifices. La première erreur, selon son avis, ne dura jamais immuable en homme, depuis son enfance, jusques à sa vieillesse. Les deux suivantes peuvent souffrir de la constance Sa justice et sa puissance sont inséparables : Pour néant implorons-nous sa force en une mauvaise cause : Il faut avoir l’âme nette, au moins en ce moment, auquel nous le prions, et déchargée de passions vicieuses : autrement nous lui présentons nous-mêmes les verges, de quoi nous châtier. Au lieu de rhabiller notre faute, nous la redoublons ; présentant à celui, à qui nous avons à demander pardon, une affection pleine d’irrévérence et de haine. Voilà pourquoi je ne loue pas volontiers ceux, que je vois prier Dieu plus souvent et plus ordinairement, si les actions voisines de la prière, ne me témoignent quelque amendement et réformation.

si nocturnus adulter Tempora sanctonico velas adoperta cucullo.

[si, la nuit, pour commettre l’adultère, tu te caches le visage sous un capuchon de saint homme.]

Et l’assiette d’un homme mêlant à une vie exécrable la dévotion, semble être aucunement plus condamnable, que celle d’un homme conforme à soi, et dissolu partout. Pourtant refuse notre Église tous les jours, la faveur de son entrée et société, aux mœurs obstinées à quelque insigne malice. Nous prions par usage et par coutume : ou pour mieux dire, nous lisons ou prononçons nos prières : ce n’est enfin que mine : Et me déplaît de voir faire trois signes de croix au Benedicite, autant à Grâces (et plus m’en déplaît-il de ce que c’est un signe que j’ai en révérence et continuel usage, mêmement quand je bâille) et cependant toutes les autres heures du jour, les voir occupées à la haine, l’avarice, l’injustice. Aux vices leur heure, son heure à Dieu, comme par compensation et composition. C’est miracle, de voir continuer des actions si diverses d’une si pareille teneur, qu’il ne s’y sente point d’interruption et d’altération aux confins mêmes, et passage de l’une à l’autre. Quelle prodigieuse conscience se peut donner repos, nourrissant en même gîte, d’une société si accordante et si paisible, le crime et le juge ? Un homme, de qui la paillardise, sans cesse régente la tête, et qui la juge très odieuse à la vue divine, que dit-il à Dieu, quand il lui en parle ? Il se ramène, mais soudain il rechoit. Si l’objet de la divine justice, et sa présence frappaient, comme il dit, et châtiaient son âme, pour courte qu’en fût la pénitence, la crainte même y rejetterait si souvent sa pensée, qu’incontinent il se verrait maître de ces vices, qui sont habitués et acharnés en lui. Mais quoi ! ceux qui couchent une vie entière, sur le fruit et émolument du péché, qu’ils savent mortel ? Combien avons-nous de métiers et vacations reçues, de quoi l’essence est vicieuse ? Et celui qui se confessant à moi, me récitait, avoir tout un âge fait profession et les effets d’une religion damnable selon lui, et contradictoire à celle qu’il avait en son cœur, pour ne perdre son crédit et l’honneur de ses charges ; comment pâtissait-il ce discours en son courage ? De quel langage entretiennent-ils sur ce sujet, la justice divine ? Leur repentance consistant en visible et maniable réparation, ils perdent et envers Dieu, et envers nous, le moyen de l’alléguer. Sont-ils si hardis de demander pardon, sans satisfaction et sans repentance ? Je tiens que de ces premiers il en va, comme de ceux-ci : mais l’obstination n’y est pas si aisée à convaincre. Cette contrariété et volubilité d’opinion si soudaine, si violente, qu’ils nous feignent, sent pour moi son miracle. Ils nous représentent l’état d’une indigestible agonie. Que l’imagination me semblait fantastique, de ceux qui ces années passées, avaient en usage de reprocher tout chacun, en qui il reluisait quelque clarté d’esprit, professant la religion Catholique, que c’était à feinte : et tenaient même, pour lui faire honneur, quoi qu’il dît par apparence, qu’il ne pouvait faillir au-dedans, d’avoir sa créance réformée à leur pied. Fâcheuse maladie, de se croire si fort, qu’on se persuade, qu’il ne se puisse croire au contraire : Et plus fâcheuse encore, qu’on se persuade d’un tel esprit, qu’il préfère je ne sais quelle disparité de fortune présente, aux espérances et menaces de la vie éternelle ! Ils m’en peuvent croire : Si rien eût dû tenter ma jeunesse, l’ambition du hasard et difficulté, qui suivaient cette récente entreprise, y eût eu bonne part. Ce n’est pas sans grande raison, ce me semble, que l’Église défend l’usage promiscue, téméraire et indiscret des saintes et divines chansons, que le Saint-Esprit a dicté en David. Il ne faut mêler Dieu en nos actions qu’avec révérence et attention pleine d’honneur et de respect. Cette voix est trop divine, pour n’avoir autre usage que d’exercer les poumons, et plaire à nos oreilles. C’est de la conscience qu’elle doit être produite, et non pas de la langue. Ce n’est pas raison qu’on permette qu’un garçon de boutique parmi ces vains et frivoles pensements, s’en entretienne et s’en joue. Ni n’est certes raison de voir tracasser par une salle, et par une cuisine, le Saint livre des sacrés mystères de notre créance. C’étaient autrefois mystères, ce sont à présent déduits et ébats. Ce n’est pas en passant, et tumultuairement, qu’il faut manier un étude si sérieux et vénérable. Ce doit être une action destinée, et rassise, à laquelle on doit toujours ajouter cette préface de notre office, sursum corda [élevons nos cœurs], et y apporter le corps même disposé en contenance, qui témoigne une particulière attention et révérence. Ce n’est pas l’étude de tout le monde : c’est l’étude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle : Les méchants, les ignorants s’y empirent. Ce n’est pas une histoire à conter : c’est une histoire à révérer, craindre et adorer. Plaisantes gens, qui pensent l’avoir rendue maniable au peuple, pour l’avoir mise en langage populaire. Ne tient-il qu’aux mots, qu’ils n’entendent tout ce qu’ils trouvent par écrit ? Dirai-je plus ? Pour l’en approcher de ce peu, ils l’en reculent. L’ignorance pure, et remise toute en autrui, était bien plus salutaire et plus savante, que n’est cette science verbale, et vaine, nourrice de présomption et de témérité. Je crois aussi que la liberté à chacun de dissiper une parole si religieuse et importante, à tant de sortes d’idiomes, a beaucoup plus de danger que d’utilité. Les Juifs, les Mahométans, et quasi tous autres, ont épousé et révèrent le langage, auquel originellement leurs mystères avaient été conçus, et en est défendue l’altération et changement, non sans apparence. Savons-nous bien qu’en Basque, et en Bretaigne, il y ait des Juges assez, pour établir cette traduction faite en leur langue ? l’Église universelle n’a point de jugement plus ardu à faire, et plus solemne : En prêchant et parlant, l’interprétation est vague, libre, muable, et d’une parcelle : ainsi ce n’est pas de même. L’un de nos historiens Grecs accuse justement son siècle, de ce que les secrets de la religion Chrétienne, étaient épandus emmi la place, ès mains des moindres artisans : que chacun en pouvait débattre et dire selon son sens. Et que ce nous devait être grande honte, nous qui par la grâce de Dieu, jouissons des purs mystères de la piété, de les laisser profaner en la bouche de personnes ignorantes et populaires, vu que les Gentils interdisaient à Socrates, à Platon, et aux plus sages, de s’enquérir et parler des choses commises aux Prêtres de Delphes. Dit aussi, que les factions des Princes, sur le sujet de la Théologie, sont armées non de zèle, mais de colère. Que le zèle tient de la divine raison et justice, se conduisant ordonnément et modérément : mais qu’il se change en haine et envie : et produit au lieu du froment et du raisin, de l’ivraie et des orties, quand il est conduit d’une passion humaine. Et justement aussi, cet autre, conseillant l’Empereur Théodose, disait, les disputes n’endormir pas tant les schismes de l’Église, que les éveiller, et animer les hérésies. Que pourtant il fallait fuir toutes contentions et argumentations Dialectiques, et se rapporter nuement aux prescriptions et formules de la foi, établies par les anciens. Et l’Empereur Andronicus, ayant rencontré en son palais, des principaux hommes, aux prises de parole, contre Lopadius, sur un de nos points de grande importance, les tança, jusques à menacer de les jeter en la rivière, s’ils continuaient. Les enfants et les femmes, en nos jours, régentent les hommes plus vieux et expérimentés, sur les lois Ecclésiastiques : Là où la première de celles de Platon leur défend de s’enquérir seulement de la raison des lois civiles, qui doivent tenir lieu d’ordonnances divines. Et permettant aux vieux, d’en communiquer entre eux, et avec le Magistrat : il ajoute, pourvu que ce ne soit pas en présence des jeunes, et personnes profanes Un Évêque a laissé par écrit, qu’en l’autre bout du monde, il y a une Ile, que les anciens nommaient Dioscoride : commode en fertilité de toutes sortes d’arbres et fruits, et salubrité d’air : de laquelle le peuple est Chrétien, ayant des Églises et des Autels, qui ne sont parés que de croix, sans autres images : grand observateur de jeûnes et de fêtes : exact payeur de dîmes aux Prêtres : et si chaste, que nul d’eux ne peut connaître qu’une femme en sa vie. Au demeurant, si content de sa fortune, qu’au milieu de la mer, il ignore l’usage des navires : et si simple, que de la religion qu’il observe si soigneusement, il n’en entend un seul mot. Chose incroyable, à qui ne saurait, les Païens si dévots idolâtres, ne connaître de leurs Dieux, que simplement le nom et la statue. L’ancien commencement de Menalippe, tragédie d’Euridipes, portait ainsi.

Ô Jupiter, car de toi rien sinon

Je ne connais seulement que le nom.

J’ai vu aussi de mon temps, faire plainte d’aucuns écrits, de ce qu’ils sont purement humains et philosophiques, sans mélange de Théologie. Qui dirait au contraire, ce ne serait pourtant sans quelque raison ; Que la doctrine divine tient mieux son rang à part, comme Reine et dominatrice : Qu’elle doit être principale partout, point suffragante et subsidiaire : Et qu’à l’aventure se prendraient les exemples à la Grammaire, Rhétorique, Logique, plus sortablement d’ailleurs que d’une si sainte matière ; comme aussi les arguments des Théâtres, jeux et spectacles publics. Que les raisons divines se considèrent plus vénérablement et révéremment seules, et en leur style, qu’appariées aux discours humains. Qu’il se voit plus souvent cette faute, que les Théologiens écrivent trop humainement, que cette autre, que les humanistes écrivent trop peu théologalement : La Philosophie, dit Saint Chrysostome, est piéça bannie de l’école sainte, comme servante inutile, et estimée indigne de voir seulement en passant de l’entrée, le sacraire des saints Trésors de la doctrine céleste. Que le dire humain a ses formes plus basses, et ne se doit servir de la dignité, majesté, régence, du parler divin. Je lui laisse pour moi, dire, verbis indisciplinatis [en termes indisciplinés], fortune, destinée, accident, heur, et malheur, et les Dieux, et autres phrases selon sa mode. Je propose les fantaisies humaines et miennes, simplement comme humaines fantaisies, et séparément considérées : non comme arrêtées et réglées par l’ordonnance céleste, incapable de doute et d’altercation. Matière d’opinion, non matière de foi. Ce que je discours selon moi, non ce que je crois selon Dieu, d’une façon laïque, non cléricale : mais toujours très religieuse. Comme les enfants proposent leurs essais, instruisables, non instruisants. Et ne dirait-on pas aussi sans apparence, que l’ordonnance de ne s’entremettre que bien réservément d’écrire de la Religion, à tous autres qu’à ceux qui en font expresse profession, n’aurait pas faute de quelque image d’utilité et de justice, et à moi avec, peut-être de m’en taire. On m’a dit que ceux mêmes, qui ne sont pas des nôtres, défendent pourtant entre eux l’usage du nom de Dieu, en leurs propos communs : Ils ne veulent pas qu’on s’en serve par une manière d’interjection, ou d’exclamation, ni pour témoignage, ni pour comparaison : en quoi je trouve qu’ils ont raison. Et en quelque manière que ce soit, que nous appelons Dieu à notre commerce et société, il faut que ce soit sérieusement, et religieusement. Il y a, ce me semble, en Xenophon un tel discours, où il montre que nous devons plus rarement prier Dieu : d’autant qu’il n’est pas aisé, que nous puissions si souvent remettre notre âme, en cette assiette réglée, réformée, et dévotieuse, où il faut qu’elle soit pour ce faire : autrement nos prières ne sont pas seulement vaines et inutiles, mais vicieuses. Pardonne-nous, disons-nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Que disons-nous par là, sinon que nous lui offrons notre âme exempte de vengeance et de rancune ? Toutefois nous invoquons Dieu et son aide, au complot de nos fautes, et le convions à l’injustice.

Quæ nisi seductis nequeas committere diuis.

[ce que tu ne saurais confier aux dieux, sinon en les prenant à part.]

L’avaricieux le prie pour la conservation vaine et superflue de ses trésors : l’ambitieux pour ses victoires, et conduite de sa fortune : le voleur l’emploie à son aide, pour franchir le hasard et les difficultés, qui s’opposent à l’exécution de ses méchantes entreprises : ou le remercie de l’aisance qu’il a trouvée à dégosiller un passant. Au pied de la maison, qu’ils vont écheller ou pétarder, ils font leurs prières, l’intention et l’espérance pleine de cruauté, de luxure, et d’avarice.

Hoc ipsum quo tu Iovis aurem impellere tentas,

Dic agedum, Staio, proh Iupiter, o bone clamet,

Iupiter, at sese non clamet Iupiter ipse.

[Ces paroles mêmes par lesquelles tu essaies de faire impression sur l’oreille de Jupiter, dis-les donc à Staius : O Jupiter, ô bon Jupiter ! invoquera-t-il. Mais Jupiter ne s’invoquera-t-il pas lui-même ?]

La Reine de Navarre Marguerite, récite d’un jeune Prince, et encore qu’elle ne le nomme pas, sa grandeur l’a rendu connaissable assez, qu’allant à une assignation amoureuse, et coucher avec la femme d’un Avocat de Paris, son chemin s’adonnant au travers d’une Église, il ne passait jamais en ce lieu saint, allant ou retournant de son entreprise, qu’il ne fît ses prières et oraisons. Je vous laisse à juger, l’âme pleine de ce beau pensement, à quoi il employait la faveur divine : Toutefois elle allègue cela pour un témoignage de singulière dévotion. Mais ce n’est pas par cette preuve seulement qu’on pourrait vérifier que les femmes ne sont guère propres à traiter les matières de la Théologie. Une vraie prière, et une religieuse réconciliation de nous à Dieu, elle ne peut tomber en une âme impure et soumise, lors même, à la domination de Satan. Celui qui appelle Dieu à son assistance, pendant qu’il est dans le train du vice, il fait comme le coupeur de bourse, qui appellerait la justice à son aide ; ou comme ceux qui produisent le nom de Dieu en témoignage de mensonge.

tacito mala vota susurro,

Concipimus.

[Nous faisons des vœux criminels, en les susurrant tout bas.]

Il est peu d’hommes qui osassent mettre en évidence les requêtes secrètes qu’ils font à Dieu,

Haud cuiuis promptum est, murmurque humilesque susurros

Tollere de templis, et aperto viuere voto.

[tout le monde ne peut pas chasser des temples les murmures et les chuchotements honteux, et vivre à vœux découverts.]

Voilà pourquoi les Pythagoriciens voulaient qu’elles fussent publiques, et ouïes d’un chacun ; afin qu’on ne le requît de chose indécente et injuste, comme celui-là :

clare cum dixit Apollo,

Labra mouet metuens audiri : pulchra Lauerna

Da mihi fallere, da justum sanctumque videri.

Noctem peccatis, et fraudibus objice nubem.

[quand il a dit à haute voix : « Apollon ! », il remue les lèvres, craignant d’être entendu : « Belle Laverna, accorde-moi de tromper, accorde-moi de paraître juste et bon, couvre d’une nuit mes fautes, et mes fraudes d’un nuage. »]

Les Dieux punirent grièvement les iniques vœux d’Œdipus en les lui octroyant. Il avait prié, que ses enfants vidassent entre eux par armes la succession de son état, il fut si misérable, de se voir pris au mot. Il ne faut pas demander, que toutes choses suivent notre volonté, mais qu’elle suive la prudence. Il semble, à la vérité, que nous nous servons de nos prières, comme d’un jargon, et comme ceux qui emploient les paroles saintes et divines à des sorcelleries et effets magiciens : et que nous fassions notre compte que ce soit de la contexture, ou son, ou suite des mots, ou de notre contenance, que dépende leur effet. Car ayant l’âme pleine de concupiscence, non touchée de repentance, ni d’aucune nouvelle réconciliation envers Dieu, nous lui allons présenter ces paroles que la mémoire prête à notre langue : et espérons en tirer une expiation de nos fautes. Il n’est rien si aisé, si doux, et si favorable que la loi divine : elle nous appelle à soi, ainsi fautiers et détestables comme nous sommes : elle nous tend les bras, et nous reçoit en son giron, pour vilains, ords, et bourbeux, que nous soyons, et que nous ayons à être à l’avenir. Mais encore en récompense, la faut-il regarder de bon œil : encore faut-il recevoir ce pardon avec action de grâces : et au moins pour cet instant que nous nous adressons à elle, avoir l’âme déplaisante de ses fautes, et ennemie des passions qui nous ont poussé à l’offenser : Ni les Dieux, ni les gens de bien, dit Platon, n’acceptent le présent d’un méchant.

Immunis aram si tetigit manus,

Non sumptuosa blandior hostia

Molliuit auersos Penates,

Farre pio et saliente mica.

[Si une main innocente a touché l’autel, un sacrifice fastueux n’aurait pas plus de charme pour apaiser des Lares hostiles qu’un gâteau sacré et du sel crépitant.]

Chapitre LVII. De l’âge §

Je ne puis recevoir la façon, de quoi nous établissons la durée de notre vie. Je vois que les sages raccourcissent bien fort au prix de la commune opinion. Comment, dit le jeune Caton, à ceux qui le voulaient empêcher de se tuer, suis-je à cette heure en âge, où l’on me puisse reprocher d’abandonner trop tôt la vie ? Si n’avait-il que quarante et huit ans. Il estimait cet âge-là bien mûr et bien avancé, considérant combien peu d’hommes y arrivent : Et ceux qui s’entretiennent de ce que je ne sais quel cours qu’ils nomment naturel, promet quelques années au-delà, ils le pourraient faire, s’ils avaient privilège qui les exemptât d’un si grand nombre d’accidents, auxquels chacun de nous est en butte par une naturelle sujétion, qui peuvent interrompre ce cours qu’ils se promettent. Quelle rêverie est-ce de s’attendre de mourir d’une défaillance de forces, que l’extrême vieillesse apporte, et de se proposer ce but à notre durée : vu que c’est l’espèce de mort la plus rare de toutes, et la moins en usage ? Nous l’appelons seule naturelle, comme si c’était contre nature, de voir un homme se rompre le col d’une chute, s’étouffer d’un naufrage, se laisser surprendre à la peste ou à une pleurésie, et comme si notre condition ordinaire ne nous présentait à tous ces inconvénients. Ne nous flattons pas de ces beaux mots : on doit à l’aventure appeler plutôt naturel, ce qui est général, commun, et universel. Mourir de vieillesse, c’est une mort rare, singulière, et extraordinaire, et d’autant moins naturelle que les autres : c’est la dernière et extrême sorte de mourir : plus elle est éloignée de nous, d’autant est-elle moins espérable : c’est bien la borne, au-delà de laquelle nous n’irons pas, et que la loi de nature a prescrite, pour n’être point outrepassée : mais c’est un bien rare privilège de nous faire durer jusque-là. C’est une exemption qu’elle donne par faveur particulière, à un seul, en l’espace de deux ou trois siècles, le déchargeant des traverses et difficultés qu’elle a jetées entre deux, en cette longue carrière. Par ainsi mon opinion est, de regarder que l’âge auquel nous sommes arrivés, c’est un âge auquel peu de gens arrivent. Puisque d’un train ordinaire les hommes ne viennent pas jusque-là, c’est signe que nous sommes bien avant. Et puisque nous avons passé les limites accoutumées, qui est la vraie mesure de notre vie, nous ne devons espérer d’aller guère outre : Ayant échappé tant d’occasions de mourir, où nous voyons trébucher le monde, nous devons reconnaître qu’une fortune extraordinaire, comme celle-là qui nous maintient, et hors de l’usage commun, ne nous doit guère durer. C’est un vice des lois mêmes, d’avoir cette fausse imagination : elles ne veulent pas qu’un homme soit capable du maniement de ses biens, qu’il n’ait vingt et cinq ans, et à peine conservera-t-il jusque lors le maniement de sa vie. Auguste retrancha cinq ans des anciennes ordonnances Romaines, et déclara qu’il suffisait à ceux qui prenaient charge de judicature, d’avoir trente ans. Servius Tullius dispensa les chevaliers qui avaient passé quarante-sept ans des corvées de la guerre : Auguste les remit à quarante et cinq. De renvoyer les hommes au séjour avant cinquante-cinq ou soixante ans, il me semble n’y avoir pas grande apparence. Je serais d’avis qu’on étendît notre vacation et occupation autant qu’on pourrait, pour la commodité publique : mais je trouve la faute en l’autre côté, de ne nous y embesogner pas assez tôt. Celui-ci avait été juge universel du monde à dix et neuf ans, et veut que pour juger de la place d’une gouttière on en ait trente. Quant à moi j’estime que nos âmes sont dénouées à vingt ans, ce qu’elles doivent être, et qu’elles promettent tout ce qu’elles pourront. Jamais âme qui n’ait donné en cet âge-là, arrhe bien évidente de sa force, n’en donna depuis la preuve. Les qualités et vertus naturelles produisent dans ce terme-là, ou jamais, ce qu’elles ont de vigoureux et de beau.

Si l’espine nou picque quand nai,

A pene que pique jamai,

[Si l’épine ne pique quand elle naît, sans doute elle ne piquera jamais,]

disent-ils en Dauphiné. De toutes les belles actions humaines, qui sont venues à ma connaissance, de quelque sorte qu’elles soient, je penserais en avoir plus grande part, à nombrer celles qui ont été produites et aux siècles anciens et au nôtre, avant l’âge de trente ans, qu’après. Oui, en la vie de mêmes hommes souvent. Ne le puis-je pas dire en toute sûreté, de celles de Hannibal et de Scipion son grand adversaire ? La belle moitié de leur vie, ils la vécurent de la gloire acquise en leur jeunesse : grands hommes depuis au prix de tous autres, mais nullement au prix d’eux-mêmes. Quant à moi je tiens pour certain que depuis cet âge, et mon esprit et mon corps ont plus diminué, qu’augmenté, et plus reculé, qu’avancé. Il est possible qu’à ceux qui emploient bien le temps, la science, et l’expérience croissent avec la vie : mais la vivacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nôtres, plus importantes et essentielles, se fanissent et s’alanguissent.

ubi jam validis quassatum est viribus æui

Corpus, et obtusis ceciderunt viribus artus,

Claudicat ingenium, delirat linguaque mens que.

[Quand le corps est désormais ébranlé par les rudes assauts du temps, que les membres ne se soutiennent plus, ayant perdu leur force, l’esprit boite, la langue et l’intelligence divaguent.]

Tantôt c’est le corps qui se rend le premier à la vieillesse : parfois aussi c’est l’âme : et en ai assez vu, qui ont eu la cervelle affaiblie, avant l’estomac et les jambes : Et d’autant que c’est un mal peu sensible à qui le souffre, et d’une obscure montre, d’autant est-il plus dangereux. Pour ce coup, je me plains des lois, non pas de quoi elles nous laissent trop tard à la besogne, mais de quoi elles nous y emploient trop tard. Il me semble que considérant la faiblesse de notre vie, et à combien d’écueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n’en devrait pas faire si grande part à la naissance, à l’oisiveté et à l’apprentissage.

FIN DU PREMIER LIVRE

Livre second §

Chapitre I. De l’inconstance de nos actions §

Ceux qui s’exercent à contrôler les actions humaines, ne se trouvent en aucune partie si empêchés, qu’à les rapiécer et mettre à même lustre : car elles se contredisent communément de si étrange façon, qu’il semble impossible qu’elles soient parties de même boutique. Le jeune Marius se trouve tantôt fils de Mars, tantôt fils de Venus. Le Pape Boniface huitième, entra, dit-on, en sa charge comme un renard, s’y porta comme un lion, et mourut comme un chien. Et qui croirait que ce fut Néron, cette vraie image de la cruauté, comme on lui présentât à signer, suivant le style, la sentence d’un criminel condamné, qui eût répondu : Plût à Dieu que je n’eusse jamais su écrire : tant le cœur lui serrait de condamner un homme à mort. Tout est si plein de tels exemples, voire chacun en peut tant fournir à soi-même, que je trouve étrange, de voir quelquefois des gens d’entendement, se mettre en peine d’assortir ces pièces : vu que l’irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de notre nature ; témoin ce fameux verset de Publius le farceur,

Malum consilium est, quod mutari non potest.

[C’est un mauvais projet que celui qu’on ne peut pas changer.]

Il y a quelque apparence de faire jugement d’un homme, par les plus communs traits de sa vie ; mais vu la naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m’a semblé souvent que les bons auteurs mêmes ont tort de s’opiniâtrer à former de nous une constante et solide contexture. Ils choisissent un air universel, et suivant cette image, vont rangeant et interprétant toutes les actions d’un personnage, et s’ils ne les peuvent assez tordre, les renvoient à la dissimulation. Auguste leur est échappé : car il se trouve en cet homme une variété d’actions si apparente, soudaine, et continuelle, tout le cours de sa vie, qu’il s’est fait lâcher entier et indécis, aux plus hardis juges. Je crois des hommes plus malaisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l’inconstance. Qui en jugerait en détail et distinctement, pièce à pièce, rencontrerait plus souvent à dire vrai. En toute l’ancienneté il est malaisé de choisir une douzaine d’hommes, qui aient dressé leur vie à un certain et assuré train, qui est le principal but de la sagesse : Car pour la comprendre tout en un mot, dit un ancien, et pour embrasser en une toutes les règles de notre vie, c’est vouloir, et ne vouloir pas toujours même chose : Je ne daignerais, dit-il, ajouter, pourvu que la volonté soit juste : car si elle n’est juste, il est impossible qu’elle soit toujours une. De vrai, j’ai autrefois appris, que le vice, n’est que dérèglement et faute de mesure ; et par conséquent, il est impossible d’y attacher la constance. C’est un mot de Demosthenes, dit-on, que le commencement de toute vertu, c’est consultation et délibération, et la fin et perfection, constance. Si par discours nous entreprenions certaine voie, nous la prendrions la plus belle, mais nul n’y a pensé,

Quod petiit, spernit, repetit quod nuper omisit,

Æstuat, et vitæ disconuenit ordine toto.

[Ce qu’il a recherché, il le dédaigne, il cherche à nouveau ce qu’il vient de laisser, il s’agite et contrevient à l’ordre entier de sa vie.]

Notre façon ordinaire c’est d’aller après les inclinations de notre appétit, à gauche, à dextre, contremont, contrebas, selon que le vent des occasions nous emporte : Nous ne pensons ce que nous voulons, qu’à l’instant que nous le voulons : et changeons comme cet animal, qui prend la couleur du lieu, où on le couche. Ce que nous avons à cette heure proposé, nous le changeons tantôt, et tantôt encore retournons sur nos pas : ce n’est que branle et inconstance :

Ducimur ut neruis alienis mobile lignum.

[Nous sommes tirés comme une marionnette de bois par les ficelles d’autrui.]

Nous n’allons pas, on nous emporte : comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avec violence, selon que l’eau est ireuse ou bonasse.

nonne videmus

Quid sibi quisque velit nescire, et quærere semper,

Commutare locum quasi onus deponere possit ?

[Ne voyons-nous pas que chacun ignore ce qu’il veut, qu’il est toujours en quête, qu’il change de place pour une autre comme s’il pouvait jeter bas sa charge ?]

Chaque jour nouvelle fantaisie, et se meuvent nos humeurs avec les mouvements du temps.

Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse

Iuppiter auctifero lustrauit lumine terras.

[Les pensées des hommes sont pareilles à la lumière fécondante que le Père lui-même, Jupiter, a répandue sur terre.]

Nous flottons entre divers avis : nous ne voulons rien librement, rien absolument, rien constamment. À qui aurait prescrit et établi certaines lois et certaine police en sa tête, nous verrions tout partout en sa vie reluire une équalité de mœurs, un ordre, et une relation infaillible des unes choses aux autres. (Empedocles remarquait cette difformité aux Agrigentins, qu’ils s’abandonnaient aux délices, comme s’ils avaient l’endemain à mourir : et bâtissaient, comme si jamais ils ne devaient mourir.) Le discours en serait bien aisé à faire. Comme il se voit du jeune Caton : qui en a touché une marche, a tout touché : c’est une harmonie de sons très accordants, qui ne se peut démentir. À nous au rebours, autant d’actions, autant faut-il de jugements particuliers : Le plus sûr, à mon opinion, serait de les rapporter aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche, et sans en conclure autre conséquence. Pendant les débauches de notre pauvre état, on me rapporta, qu’une fille de bien près de là où j’étais, s’était précipitée du haut d’une fenêtre, pour éviter la force d’un bélître de soldat son hôte : elle ne s’était pas tuée à la chute, et pour redoubler son entreprise, s’était voulu donner d’un couteau par la gorge, mais on l’en avait empêchée : toutefois après s’y être bien fort blessée, elle-même confessait que le soldat ne l’avait encore pressée que de requêtes, sollicitations, et présents, mais qu’elle avait eu peur, qu’enfin il en vînt à la contrainte : et là-dessus les paroles, la contenance, et ce sang témoin de sa vertu, à la vraie façon d’une autre Lucrèce. Or j’ai su à la vérité, qu’avant et depuis elle avait été garce de non si difficile composition. Comme dit le conte, tout beau et honnête que vous êtes, quand vous aurez failli votre pointe, n’en concluez pas incontinent une chasteté inviolable en votre maîtresse : ce n’est pas à dire que le muletier n’y trouve son heure. Antigonus ayant pris en affection un de ses soldats, pour sa vertu et vaillance, commanda à ses médecins de le panser d’une maladie longue et intérieure, qui l’avait tourmenté longtemps : et s’apercevant après sa guérison, qu’il allait beaucoup plus froidement aux affaires, lui demanda qui l’avait ainsi changé et encouardi : Vous-même, Sire, lui répondit-il, m’ayant déchargé des maux, pour lesquels je ne tenais compte de ma vie. Le soldat de Lucullus ayant été dévalisé par les ennemis, fit sur eux pour se revancher une belle entreprise : quand il se fut remplumé de sa perte, Lucullus l’ayant pris en bonne opinion, l’employait à quelque exploit hasardeux, par toutes les plus belles remontrances, de quoi il se pouvait aviser :

Verbis quæ timido quoque possent addere mentem :

[Par des mots propres à donner du cœur même à un poltron :]

Employez-y, répondit-il, quelque misérable soldat dévalisé :

(quantumuis rusticus : ibit,

Ibit eo, quo vis, qui zonam perdidit, inquit.)

[tout rustre qu’il était : il ira, dit-il, il ira où tu veux, celui qui a perdu sa bourse.]

et refusa résolument d’y aller. Quand nous lisons, que Mahomet ayant outrageusement rudoyé Chasan chef de ses Janissaires, de ce qu’il voyait sa troupe enfoncée par les Hongres, et lui se porter lâchement au combat, Chasan alla pour toute réponse se ruer furieusement seul en l’état qu’il était, les armes au poing, dans le premier corps des ennemis qui se présenta, où il fut soudain englouti : ce n’est à l’aventure pas tant justification, que ravisement : ni tant prouesse naturelle, qu’un nouveau dépit. Celui que vous vîtes hier si aventureux, ne trouvez pas étrange de le voir aussi poltron le lendemain : ou la colère, ou la nécessité, ou la compagnie, ou le vin, ou le son d’une trompette, lui avait mis le cœur au ventre, ce n’est pas un cœur ainsi formé par discours : ces circonstances le lui ont fermi : ce n’est pas merveille, si le voilà devenu autre par autres circonstances contraires. Cette variation et contradiction qui se voit en nous, si souple, a fait qu’aucuns nous songent deux âmes, d’autres deux puissances, qui nous accompagnent et agitent chacune à sa mode, vers le bien l’une, l’autre vers le mal : une si brusque diversité ne se pouvant bien assortir à un sujet simple. Non seulement le vent des accidents me remue selon son inclination : mais en outre, je me remue et trouble moi-même par l’instabilité de ma posture ; et qui y regarde primement, ne se trouve guère deux fois en même état. Je donne à mon âme tantôt un visage, tantôt un autre, selon le côté où je la couche. Si je parle diversement de moi, c’est que je me regarde diversement. Toutes les contrariétés s’y trouvent, selon quelque tour, et en quelque façon : Honteux, insolent, chaste, luxurieux, bavard, taciturne, laborieux, délicat, ingénieux, hébété, chagrin, débonnaire, menteur, véritable, savant, ignorant, et libéral et avare et prodigue : tout cela je le vois en moi aucunement, selon que je me vire : et quiconque s’étudie bien attentivement, trouve en soi, voire et en son jugement même, cette volubilité et discordance. Je n’ai rien à dire de moi, entièrement, simplement, et solidement, sans confusion et sans mélange, ni en un mot. Distinguo, est le plus universel membre de ma Logique. Encore que je sois toujours d’avis de dire du bien le bien, et d’interpréter plutôt en bonne part les choses qui le peuvent être, si est-ce que l’étrangeté de notre condition, porte que nous soyons souvent par le vice même poussés à bien faire, si le bien faire ne se jugeait par la seule intention. Par quoi un fait courageux ne doit pas conclure un homme vaillant : celui qui le serait bien à point, il le serait toujours, et à toutes occasions : Si c’était une habitude de vertu, et non une saillie elle rendrait un homme pareillement résolu à tous accidents : tel seul, qu’en compagnie : tel en camp clos, qu’en une bataille : car quoi qu’on dise, il n’y a pas autre vaillance sur le pavé et autre au camp. Aussi courageusement porterait-il une maladie en son lit, qu’une blessure au camp : et ne craindrait non plus la mort en sa maison qu’en un assaut. Nous ne verrions pas un même homme, donner dans la brèche d’une brave assurance, et se tourmenter après, comme une femme, de la perte d’un procès ou d’un fils. Quand étant lâche à l’infamie, il est ferme à la pauvreté : quand étant mou contre les rasoirs des barbiers, il se trouve roide contre les épées des adversaires : l’action est louable, non pas l’homme. Plusieurs Grecs, dit Cicero, ne peuvent voir les ennemis, et se trouvent constants aux maladies. Les Cimbres et Celtibériens tout au rebours. Nihil enim potest esse æquabile, quod non a certa ratione proficiscatur. [Rien en effet ne peut être constant, qui ne parte d’un principe ferme.] Il n’est point de vaillance plus extrême en son espèce, que celle d’Alexandre : mais elle n’est qu’en espèce, ni assez pleine partout, et universelle. Toute incomparable qu’elle est, si a-t-elle encore ses taches. Qui fait que nous le voyons se troubler si éperdument aux plus légers soupçons qu’il prend des machinations des siens contre sa vie : et se porter en cette recherche, d’une si véhémente et indiscrète injustice, et d’une crainte qui subvertit sa raison naturelle : La superstition aussi de quoi il était si fort atteint, porte quelque image de pusillanimité. Et l’excès de la pénitence, qu’il fit, du meurtre de Clytus, est aussi témoignage de l’inégalité de son courage. Notre fait ce ne sont que pièces rapportées, et voulons acquérir un honneur à fausses enseignes. La vertu ne veut être suivie que pour elle-même ; et si on emprunte parfois son masque pour autre occasion, elle nous l’arrache aussitôt du visage. C’est une vive et forte teinture, quand l’âme en est une fois abreuvée, et qui ne s’en va qu’elle n’emporte la pièce. Voilà pourquoi pour juger d’un homme, il faut suivre longuement et curieusement sa trace : si la constance ne s’y maintient de son seul fondement, Cui viuendi via considerata atque prouisa est [Chez qui a examiné et prévu le chemin de sa vie], si la variété des occurrences lui fait changer de pas, (je dis de voie : car le pas s’en peut ou hâter, ou appesantir) laissez-le courre : celui-là s’en va à vau le vent, comme dit la devise de notre Talebot. Ce n’est pas merveille, dit un ancien, que le hasard puisse tant sur nous, puisque nous vivons par hasard. À qui n’a dressé en gros sa vie à une certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulières. Il est impossible de ranger les pièces, à qui n’a une forme du total en sa tête. À quoi faire la provision des couleurs, à qui ne sait ce qu’il a à peindre ? Aucun ne fait certain dessein de sa vie, et n’en délibérons qu’à parcelles. L’archer doit premièrement savoir où il vise, et puis y accommoder la main, l’arc, la corde, la flèche, et les mouvements. Nos conseils fourvoient, parce qu’ils n’ont pas d’adresse et de but. Nul vent fait pour celui qui n’a point de port destiné. Je ne suis pas d’avis de ce jugement qu’on fit pour Sophocles, de l’avoir argumenté suffisant au maniement des choses domestiques, contre l’accusation de son fils, pour avoir vu l’une de ses tragédies. Ni ne trouve la conjecture des Pariens envoyés pour réformer les Milésiens, suffisante à la conséquence qu’ils en tirèrent. Visitant l’île, ils remarquaient les terres mieux cultivées, et maisons champêtres mieux gouvernées : Et ayant enregistré le nom des maîtres d’icelles, comme ils eurent fait l’assemblée des citoyens en la ville, ils nommèrent ces maîtres-là, pour nouveaux gouverneurs et magistrats : jugeant que soigneux de leurs affaires privées, ils le seraient des publiques. Nous sommes tous de lopins, et d’une contexture si informe et diverse, que chaque pièce, chaque moment, fait son jeu. Et se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes, que de nous à autrui. Magnam rem puta, unum hominem agere. [Pense que c’est une grande chose de jouer un seul personnage.] Puisque l’ambition peut apprendre aux hommes, et la vaillance, et la tempérance, et la libéralité, voire et la justice : puisque l’avance peut planter au courage d’un garçon de boutique, nourri à l’ombre et à l’oisiveté, l’assurance de se jeter si loin du foyer domestique, à la merci des vagues et de Neptune courroucé dans un frêle bateau, et qu’elle apprend encore la discrétion et la prudence : et que Venus même fournit de résolution et de hardiesse la jeunesse encore sous la discipline et la verge ; et gendarme le tendre cœur des pucelles au giron de leurs mères :

Hac duce custodes furtim transgressa iacentes

Ad iuuenem tenebris sola puella venit.

[Sous sa conduite, la jeune fille passe furtivement parmi ses gardiens endormis, et seule dans les ténèbres s’en va trouver un jeune homme.]

Ce n’est pas tour de rassis entendement, de nous juger simplement par nos actions de dehors : il faut sonder jusqu’au dedans, et voir par quels ressorts se donne le branle. Mais d’autant que c’est une hasardeuse et haute entreprise, je voudrais que moins de gens s’en mêlassent.

Chapitre II. De l’ivrognerie §

Le monde n’est que variété et dissemblance. Les vices sont tous pareils en ce qu’ils sont tous vices : et de cette façon l’entendent à l’aventure les Stoïciens : mais encore qu’ils soient également vices, ils ne sont pas égaux vices : Et que celui qui a franchi de cent pas les limites,

Quos ultra citraque nequit consistere rectum,

[Au-delà et en deçà desquelles ne peut se trouver le bien,]

ne soit de pire condition, que celui qui n’en est qu’à dix pas, il n’est pas croyable : et que le sacrilège ne soit pire que le larcin d’un chou de notre jardin :

Nec vincet ratio, tantumdem ut peccet, idemque,

Qui teneros caules alieni fregerit horti,

Et qui nocturnus diuum sacra legerit.

[Et la raison ne convaincra pas que la faute soit de même gravité et de même nature, de celui qui piétine des choux encore tendres dans le jardin d’autrui, et de celui qui dérobe de nuit les objets sacrés des dieux.]

Il y a autant en cela de diversité qu’en aucune autre chose. La confusion de l’ordre et mesure des péchés, est dangereuse. Les meurtriers, les traîtres, les tyrans, y ont trop d’acquêt : ce n’est pas raison que leur conscience se soulage, sur ce que tel autre ou est oisif, ou est lascif, ou moins assidu à la dévotion : Chacun pèse sur le péché de son compagnon, et élève le sien. Les instructeurs mêmes les rangent souvent mal à mon gré. Comme Socrates disait, que le principal office de la sagesse était, distinguer les biens et les maux : Nous autres, à qui le meilleur est toujours en vice, devons dire de même de la science de distinguer les vices : sans laquelle, bien exacte, le vertueux et le méchant demeurent mêlés et inconnus. Or l’ivrognerie entre les autres, me semble un vice grossier et brutal. L’esprit a plus de part ailleurs : et il y a des vices, qui ont je ne sais quoi de généreux, s’il le faut ainsi dire. Il y en a où la science se mêle, la diligence, la vaillance, la prudence, l’adresse et la finesse : celui-ci est tout corporel et terrestre. Aussi la plus grossière nation de celles qui sont aujourd’hui, c’est celle-là seule qui le tient en crédit. Les autres vices altèrent l’entendement, celui-ci le renverse, et étonne le corps.

cum vini vis penetrauit,

Consequitur grauitas membrorum, præpediuntur

Crura vacillanti, tardescit lingua, madet mens,

Nant oculi, clamor, singultus, iurgia gliscunt :

[Quand la force du vin l’a pénétré, il s’ensuit une lourdeur des membres, les jambes sont embarrassées et chancelantes, la langue s’engourdit, l’intelligence est noyée, le regard flottant ; les cris, les hoquets, les querelles vont croissant :]

Le pire état de l’homme, c’est où il perd la connaissance et gouvernement de soi. Et en dit-on entre autres choses, que comme le moût bouillant dans un vaisseau, pousse à mont tout ce qu’il y a dans le fond, aussi le vin fait débonder les plus intimes secrets, à ceux qui en ont pris outre mesure.

tu sapientium

Curas, et arcanum iocoso

Consilium retegis Liæo.

[C’est toi qui dévoiles les soucis des sages et le secret des pensées dans les ébats de Bacchus.]

Josephe récite qu’il tira le ver du nez à un certain ambassadeur que les ennemis lui avaient envoyé, l’ayant fait boire d’autant. Toutefois Auguste s’étant fié à Lucius Piso, qui conquit la Thrace, des plus privés affaires qu’il eût, ne s’en trouva jamais mécompté : ni Tyberius de Cossus, à qui il se déchargeait de tous ses conseils : quoique nous les sachions avoir été si fort sujets au vin, qu’il en a fallu rapporter souvent du Sénat, et l’un et l’autre ivre,

Hesterno inflatum venas de more Lyæo.

[Les veines enflées, comme de coutume, du vin de la veille.]

Et commit-on aussi fidèlement qu’à Cassius buveur d’eau, à Cimber le dessein de tuer César : quoiqu’il s’enivrât souvent : D’où il répondit plaisamment, Que je portasse un tyran, moi, qui ne puis porter le vin ! Nous voyons nos Allemands noyés dans le vin, se souvenir de leur quartier, du mot, et de leur rang.

nec facilis victoria de madidis, et

Blæsis, atque mero titubantibus.

[Et il n’est pas facile de l’emporter sur des gens ivres, bégayant et titubant sous l’effet du vin.]

Je n’eusse pas cru d’ivresse si profonde, étouffée, et ensevelie, si je n’eusse lu ceci dans les histoires : Qu’Attalus ayant convié à souper pour lui faire une notable indignité, ce Pausanias, qui sur ce même sujet, tua depuis Philippus Roi de Macédoine (Roi portant par ses belles qualités témoignage de la nourriture, qu’il avait prise en la maison et compagnie d’Epaminondas) il le fit tant boire, qu’il put abandonner sa beauté, insensiblement, comme le corps d’une putain buissonnière, aux muletiers et nombre d’abjects serviteurs de sa maison. Et ce que m’apprit une dame que j’honore et prise fort, que près de Bordeaux, vers Castres, où est sa maison, une femme de village, veuve, de chaste réputation, sentant des premiers ombrages de grossesse, disait à ses voisines, qu’elle penserait être enceinte si elle avait un mari : Mais du jour à la journée, croissant l’occasion de ce soupçon, et enfin jusques à l’évidence, elle en vint là, de faire déclarer au prône de son Église, que qui serait consent de ce fait, en l’avouant, elle promettait de le lui pardonner, et s’il le trouvait bon, de l’épouser. Un sien jeune valet de labourage, enhardi de cette proclamation, déclara l’avoir trouvée un jour de fête, ayant bien largement pris son vin, endormie en son foyer si profondément et si indécemment, qu’il s’en put servir sans l’éveiller. Ils vivent encore mariés ensemble. Il est certain que l’antiquité n’a pas fort décrié ce vice : les écrits mêmes de plusieurs Philosophes en parlent bien mollement : et jusques aux Stoïciens il y en a qui conseillent de se dispenser quelquefois à boire d’autant, et de s’enivrer pour relâcher l’âme.

Hoc quoque virtutum quondam certamine magnum

Socratem palmam promeruisse ferunt.

[Dans cet assaut de vertus aussi le grand Socrate remporta jadis la palme, à ce qu’on dit.]

Ce censeur et correcteur des autres Caton, a été reproché de bien boire.

Narratur et prisci Catonis

Sæpe mero caluisse virtus.

[On raconte que Caton l’Ancien, lui aussi, réchauffait souvent dans le vin sa vertu.]

Cyrus Roi tant renommé, allègue entre ses autres louanges, pour se préférer à son frère Artaxerxes, qu’il savait beaucoup mieux boire que lui. Et ès nations les mieux réglées, et policées, cet essai de boire d’autant, était fort en usage. J’ai ouï dire à Silvius excellent médecin de Paris, que pour garder que les forces de notre estomac ne s’apparessent, il est bon une fois le mois, les éveiller par cet excès, et les piquer pour les garder de s’engourdir. Et écrit-on que les Perses après le vin consultaient de leurs principaux affaires. Mon goût et ma complexion est plus ennemie de ce vice, que mon discours : Car outre ce que je captive aisément mes créances sous l’autorité des opinions anciennes, je le trouve bien un vice lâche et stupide, mais moins malicieux et dommageable que les autres, qui choquent quasi tous de plus droit fil la société publique. Et si nous ne nous pouvons donner du plaisir, qu’il ne nous coûte quelque chose, comme ils tiennent, je trouve que ce vice coûte moins à notre conscience que les autres : outre ce qu’il n’est point de difficile apprêt, ni malaisé à trouver : considération non méprisable. Un homme avancé en dignité et en âge, entre trois principales commodités, qu’il me disait lui rester, en la vie, comptait celle-ci, et où les veut-on trouver plus justement qu’entre les naturelles ? Mais il la prenait mal. La délicatesse y est à fuir, et le soigneux triage du vin. Si vous fondez votre volupté à le boire friand, vous vous obligez à la douleur de le boire autre. Il faut avoir le goût plus lâche et plus libre. Pour être bon buveur, il ne faut le palais si tendre. Les Allemands boivent quasi également de tout vin avec plaisir : Leur fin c’est l’avaler, plus que le goûter. Ils en ont bien meilleur marché. Leur volupté est bien plus plantureuse et plus en main. Secondement, boire à la Française à deux repas, et modérément, c’est trop restreindre les faveurs de ce Dieu. Il y faut plus de temps et de constance. Les anciens franchissaient des nuits entières à cet exercice, et y attachaient souvent les jours. Et si faut dresser son ordinaire plus large et plus ferme. J’ai vu un grand seigneur de mon temps, personnage de hautes entreprises, et fameux succès, qui sans effort, et au train de ses repas communs, ne buvait guère moins de cinq lots de vin : et ne se montrait au partir de là, que trop sage et avisé aux dépens de nos affaires. Le plaisir, duquel nous voulons tenir compte au cours de notre vie, doit en employer plus d’espace. Il faudrait, comme des garçons de boutique ; et gens de travail, ne refuser nulle occasion de boire, et avoir ce désir toujours en tête. Il semble que tous les jours nous raccourcissons l’usage de celui-ci : et qu’en nos maisons, comme j’ai vu en mon enfance, les déjeuners, les ressiners, et les collations fussent plus fréquentes et ordinaires, qu’à présent. Serait-ce qu’en quelque chose nous allassions vers l’amendement ? Vraiment non. Mais ce peut être que nous nous sommes beaucoup plus jetés à la paillardise, que nos pères. Ce sont deux occupations, qui s’entr’empêchent en leur vigueur. Elle a affaibli notre estomac d’une part : et d’autre part la sobriété sert à nous rendre plus coints, plus damerets pour l’exercice de l’amour. C’est merveille des contes que j’ai ouï faire à mon père de la chasteté de son siècle. C’était à lui d’en dire, étant très avenant et par art et par nature à l’usage des dames. Il parlait peu et bien, et si mêlait son langage de quelque ornement des livres vulgaires, surtout Espaignols : et, entre les Espaignols, lui était ordinaire celui qu’ils nomment Marc Aurele. Le port, il l’avait d’une gravité douce, humble, et très modeste. Singulier soin de l’honnêteté et décence de sa personne, et de ses habits, soit à pied, soit à cheval. Monstrueuse foi en ses paroles : et une conscience et religion en général, penchant plutôt vers la superstition que vers l’autre bout. Pour un homme de petite taille, plein de vigueur, et d’une stature droite et bien proportionnée, d’un visage agréable, tirant sur le brun : adroit et exquis en tous nobles exercices. J’ai vu encore des cannes farcies de plomb, desquelles on dit qu’il s’exerçait les bras pour se préparer à ruer la barre, ou la pierre, ou à l’escrime : Et des souliers aux semelles plombées, pour s’alléger au courir et à sauter. Du primesaut il a laissé en mémoire des petits miracles. Je l’ai vu par-delà soixante ans se moquer de nos allégresses : se jeter avec sa robe fourrée sur un cheval ; faire le tour de la table sur son pouce, ne monter guère en sa chambre, sans s’élancer trois ou quatre degrés à la fois. Sur mon propos il disait, qu’en toute une province à peine y avait-il une femme de qualité, qui fut mal nommée. Récitait des étranges privautés, nommément siennes, avec des honnêtes femmes, sans soupçon quelconque. Et de soi, jurait saintement être venu vierge à son mariage, et si c’était après avoir eu longue part aux guerres delà les monts : desquelles il nous a laissé un papier journal de sa main suivant point par point ce qui s’y passa, et pour le public et pour son privé. Aussi se maria-t-il bien avant en âge, l’an m.d.xxviii, qui était son trente et troisième, sur le chemin de son retour d’Italie. Revenons à nos bouteilles. Les incommodités de la vieillesse, qui ont besoin de quelque appui et rafraîchissement, pourraient m’engendrer avec raison désir de cette faculté : car c’est quasi le dernier plaisir que le cours des ans nous dérobe. La chaleur naturelle, disent les bons compagnons, se prend premièrement aux pieds : celle-là touche l’enfance. De là elle monte à la moyenne région, où elle se plante longtemps, et y produit, selon moi, les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle : Les autres voluptés dorment au prix. Sur la fin, à la mode d’une vapeur qui va montant et s’exhalant, elle arrive au gosier, où elle fait sa dernière pause. Je ne puis pourtant entendre comment on vienne à allonger le plaisir de boire outre la soif, et se forger en l’imagination un appétit artificiel, et contre nature. Mon estomac n’irait pas jusque-là : il est assez empêché à venir à bout de ce qu’il prend pour son besoin : Ma constitution est, ne faire cas du boire que pour la suite du manger : et bois à cette cause le dernier coup toujours le plus grand. Et parce qu’en la vieillesse, nous apportons le palais encrassé de rhume, ou altéré par quelque autre mauvaise constitution, le vin nous semble meilleur, à même que nous avons ouvert et lavé nos pores. Au moins il ne m’advient guère, que pour la première fois j’en prenne bien le goût. Anacharsis s’étonnait que les Grecs bussent sur la fin du repas en plus grands verres qu’au commencement. C’était, comme je pense, pour la même raison que les Allemands le font, qui commencent lors le combat à boire d’autant. Platon défend aux enfants de boire vin avant dix-huit ans, et avant quarante de s’enivrer. Mais à ceux qui ont passé les quarante, il pardonne de s’y plaire, et de mêler un peu largement en leurs convives l’influence de Dionysus : ce bon Dieu, qui redonne aux hommes la gaieté, et la jeunesse aux vieillards, qui adoucit et amollit les passions de l’âme, comme le fer s’amollit par le feu, et en ses lois, trouve telles assemblées à boire (pourvu qu’il y ait un chef de bande, à les contenir et régler) utiles : l’ivresse étant une bonne épreuve et certaine de la nature d’un chacun : et quant et quant propre à donner aux personnes d’âge le courage de s’ébaudir en danses, et en la musique : choses utiles, et qu’ils n’osent entreprendre en sens rassis. Que le vin est capable de fournir à l’âme de la tempérance, au corps de la santé. Toutefois ces restrictions, en partie empruntées des Carthaginois, lui plaisent. Qu’on s’en épargne en expédition de guerre. Que tout magistrat et tout juge s’en abstienne sur le point d’exécuter sa charge, et de consulter des affaires publiques. Qu’on n’y emploie le jour, temps dû à d’autres occupations : ni celle nuit, qu’on destine à faire des enfants. Ils disent, que le Philosophe Stilpon aggravé de vieillesse, hâta sa fin à escient, par le breuvage de vin pur. Pareille cause, mais non du propre dessein, suffoqua aussi les forces abattues par l’âge du Philosophe Arcesilaüs. Mais c’est une vieille et plaisante question, si l’âme du sage serait pour se rendre à la force du vin,

Si munitæ adhibet vim sapientiæ

[S’il fait violence à une sagesse fortifiée.]

À combien de vanité nous pousse cette bonne opinion, que nous avons de nous ? la plus réglée âme du monde, et la plus parfaite, n’a que trop affaire à se tenir en pieds, et à se garder de s’emporter par terre de sa propre faiblesse. De mille il n’en est pas une qui soit droite et rassise un instant de sa vie : et se pourrait mettre en doute, si selon sa naturelle condition elle y peut jamais être. Mais d’y joindre la constance, c’est sa dernière perfection : je dis quand rien ne la choquerait : ce que mille accidents peuvent faire. Lucrèce, ce grand poète, a beau philosopher et se bander, le voilà rendu insensé par un breuvage amoureux. Pensent-ils qu’une Apoplexie n’étourdisse aussi bien Socrates, qu’un portefaix ? Les uns ont oublié leur nom même par la force d’une maladie, et une légère blessure a renversé le jugement à d’autres. Tant sage qu’il voudra, mais enfin c’est un homme : qu’est-il plus caduc, plus misérable, et plus de néant ? La sagesse ne force pas nos conditions naturelles.

Sudores itaque et pallorem existere toto

Corpore, et infringi linguam, vocemque aboriri,

Caligare oculos, sonere aures, succidere artus,

Denique concidere ex animi terrore videmus.

[C’est pourquoi nous voyons les suées et la pâleur se répandre sur tout le corps, la langue se rompre, la voix s’éteindre, la vue s’obscurcir, les oreilles tinter, les membres défaillir, enfin l’homme succomber à cette terreur de l’esprit.]

Il faut qu’il cille les yeux au coup qui le menace : il faut qu’il frémisse planté au bord d’un précipice, comme un enfant : Nature ayant voulu se réserver ces légères marques de son autorité, inexpugnables à notre raison, et à la vertu Stoïque : pour lui apprendre sa mortalité et notre fadaise. Il pâlit à la peur, il rougit à la honte, il se plaint à la colique, sinon d’une voix désespérée et éclatante, au moins d’une voix cassée et enrouée.

Humani a se nihil alienum putet.

[Qu’il pense que rien d’humain ne lui est étranger.]

Les poètes qui feignent tout à leur poste, n’osent pas décharger seulement des larmes, leurs Héros :

Sic fatur lachrymans, classique immittit habenas.

[Ainsi parle-t-il tout en larmes, et il lâche les rênes à sa flotte.]

Lui suffise de brider et modérer ses inclinations : car de les emporter, il n’est pas en lui. Celui même nôtre Plutarque, si parfait et excellent juge des actions humaines, à voir Brutus et Torquatus tuer leurs enfants, est entré en doute, si la vertu pouvait donner jusque-là : et si ces personnages n’avaient pas été plutôt agités par quelque autre passion. Toutes actions hors les bornes ordinaires sont sujettes à sinistre interprétation : d’autant que notre goût n’advient non plus à ce qui est au-dessus de lui, qu’à ce qui est au-dessous. Laissons cette autre secte, faisant expresse profession de fierté. Mais quand en la secte même estimée la plus molle, nous oyons ces van-tances de Metrodorus : Occupaui te, Fortuna, atque cepi : omnesque aditus tuos interclusi, ut ad me aspirare non posses. [Je t’ai devancée, Fortune, et t’ai surprise ; j’ai fermé toutes tes voies d’accès, en sorte que tu ne saurais approcher de moi.] Quand Anaxarchus, par l’ordonnance de Nicocreon tyran de Cypre, couché dans un vaisseau de pierre, et assommé à coups de mail de fer, ne cesse de dire, Frappez, rompez, ce n’est pas Anaxarchus : c’est son étui que vous pilez. Quand nous oyons nos martyrs, crier au Tyran au milieu de la flamme, C’est assez rôti de ce côté-là, hache-le, mange-le, il est cuit, recommence de l’autre. Quand nous oyons en Josephe cet enfant tout déchiré de tenailles mordantes, et percé des alênes d’Antiochus, le défier encore, criant d’une voix ferme et assurée : Tyran, tu perds temps, me voici toujours à mon aise ; où est cette douleur, où sont ces tourments, de quoi tu me menaçais ? n’y sais-tu que ceci ? ma constance te donne plus de peine, que je n’en sens de ta cruauté : ô lâche bélître tu te rends, et je me renforce : fais-moi plaindre, fais-moi fléchir, fais-moi rendre si tu peux : donne courage à tes satellites et à tes bourreaux ; les voilà défaillis de cœur, ils n’en peuvent plus : arme-les, acharne-les. Certes il faut confesser qu’en ces âmes-là, il y a quelque altération, et quelque fureur, tant sainte soit-elle. Quand nous arrivons à ces saillies Stoïques, j’aime mieux être furieux que voluptueux : mot d’Antisthenez. Μανείειν μᾶλλον ἢ ἡσθείειν. Quand Sextius nous dit, qu’il aime mieux être enferré de la douleur que de la volupté : Quand Epicurus entreprend de se faire mignarder à la goutte, et refusant le repos et la santé, que de gaieté de cœur il défie les maux : et méprisant les douleurs moins âpres, dédaignant les lutter, et les combattre, qu’il en appelle et désire des fortes, poignantes, et dignes de lui :

Spumantemque dari pecora inter inertia votis

Optat aprum, aut fuluum descendere monte leonem :

[Il souhaite que parmi ce placide bétail lui soit donné un sanglier écumant ou qu’un lion fauve descende de la montagne :]

qui ne juge que ce sont boutées d’un courage élancé hors de son gîte ? Notre âme ne saurait de son siège atteindre si haut : il faut qu’elle le quitte, et s’élève, et prenant le frein aux dents, qu’elle emporte, et ravisse son homme, si loin, qu’après il s’étonne lui-même de son fait. Comme aux exploits de la guerre, la chaleur du combat pousse les soldats généreux souvent à franchir des pas si hasardeux, qu’étant revenus à eux, ils en transissent d’étonnement les premiers. Comme aussi les poètes sont épris souvent d’admiration de leurs propres ouvrages, et ne reconnaissaient plus la trace, par où ils ont passé une si belle carrière : C’est ce qu’on appelle aussi en eux ardeur et manie : Et comme Platon dit, que pour néant heurte à la porte de la poésie, un homme rassis : aussi dit Aristote qu’aucune âme excellente, n’est exempte de mélange de folie : Et a raison d’appeler folie tout élancement, tant louable soit-il, qui surpasse notre propre jugement et discours : D’autant que la sagesse est un maniement réglé de notre âme, et qu’elle conduit avec mesure et proportion, et s’en répond. Platon argumente ainsi, que la faculté de prophétiser est au-dessus de nous : qu’il nous faut être hors de nous, quand nous la traitons : il faut que notre prudence soit offusquée ou par le sommeil, ou par quelque maladie, ou enlevée de sa place par un ravissement céleste.

Chapitre III. Coutume de l’Île de Cea §

Si Philosopher c’est douter, comme ils disent, à plus forte raison niaiser et fantastiquer, comme je fais, doit être douter : car c’est aux apprentis à enquérir et à débattre, et au cathédrant de résoudre. Mon cathédrant, c’est l’autorité de la volonté divine, qui nous règle sans contredit, et qui a son rang au-dessus de ces humaines et vaines contestations. Philippus étant entré à main armée au Péloponnèse, quelqu’un disait à Damidas, que les Lacédémoniens auraient beaucoup à souffrir, s’ils ne se remettaient en sa grâce : Et poltron, répondit-il, que peuvent souffrir ceux qui ne craignent point la mort ? On demandait aussi à Agis, comment un homme pourrait vivre libre, Méprisant, dit-il, le mourir. Ces propositions et mille pareilles qui se rencontrent à ce propos, sonnent évidemment quelque chose au-delà d’attendre patiemment la mort, quand elle nous vient : car il y a en la vie plusieurs accidents pires à souffrir que la mort même : témoin cet enfant Lacédémoniens pris par Antigonus, et vendu pour serf, lequel pressé par son maître de s’employer à quelque service abject, Tu verras, dit-il, qui tu as acheté, ce me serait honte de servir, ayant la liberté si à main : et ce disant, se précipita du haut de la maison. Antipater menaçant âprement les Lacédémoniens, pour les ranger à certaine sienne demande : Si tu nous menaces de pis que la mort, répondirent-ils, nous mourrons plus volontiers. Et à Philippus leur ayant écrit, qu’il empêcherait toutes leurs entreprises, Quoi ? nous empêcheras-tu aussi de mourir ? C’est ce qu’on dit, que le sage vit tant qu’il doit, non pas tant qu’il peut ; et que le présent que nature nous ait fait le plus favorable, et qui nous ôte tout moyen de nous plaindre de notre condition, c’est de nous avoir laissé la clef des champs. Elle n’a ordonné qu’une entrée à la vie, et cent mille issues. Nous pouvons avoir faute de terre pour y vivre, mais de terre pour y mourir, nous n’en pouvons avoir faute, comme répondit Boiocatus aux Romains. Pourquoi te plains-tu de ce monde ? il ne te tient pas : si tu vis en peine, ta lâcheté en est cause : À mourir il ne reste que le vouloir.

Ubique mors est : optime hoc cauit Deus,

Eripere vitam nemo non homini potest :

At nemo mortem : mille ad hanc aditus patent.

[La mort est partout. La divinité y a pourvu pour le mieux : il n’est personne qui ne puisse ôter la vie à un homme, mais personne qui lui puisse ôter sa mort ; mille chemins s’ouvrent vers elle.]

Et ce n’est pas la recette à une seule maladie, la mort est la recette à tous maux : C’est un port très assuré, qui n’est jamais à craindre, et souvent à rechercher : tout revient à un, que l’homme se donne sa fin, ou qu’il la souffre, qu’il coure au-devant de son jour, ou qu’il l’attende : D’où qu’il vienne c’est toujours le sien : En quelque lieu que le filet se rompe, il y est tout, c’est le bout de la fusée. La plus volontaire mort, c’est la plus belle. La vie dépend de la volonté d’autrui, la mort de la nôtre. En aucune chose nous ne devons tant nous accommoder à nos humeurs, qu’en celle-là. La réputation ne touche pas une telle entreprise, c’est folie d’en avoir respect. Le vivre, c’est servir, si la liberté de mourir en est à dire. Le commun train de la guérison se conduit aux dépens de la vie : on nous incise, on nous cautérise, on nous détranche les membres, on nous soustrait l’aliment, et le sang : un pas plus outre, nous voilà guéris tout à fait. Pourquoi n’est la veine du gosier autant à notre commandement que la médiane ? Aux plus fortes maladies les plus forts remèdes. Servius le Grammairien ayant la goutte, n’y trouva meilleur conseil, que de s’appliquer du poison à tuer ses jambes : Qu’elles fussent podagres à leur poste, pourvu qu’elles fussent insensibles. Dieu nous donne assez de congé, quand il nous met en tel état, que le vivre nous est pire que le mourir. C’est faiblesse de céder aux maux, mais c’est folie de les nourrir. Les Stoïciens disent, que c’est vivre convenablement à nature, pour le sage, de se départir de la vie, encore qu’il soit en plein heur, s’il le fait opportunément : Et au fou de maintenir sa vie, encore qu’il soit misérable, pourvu qu’il soit en la plus grande part des choses, qu’ils disent être selon nature. Comme je n’offense les lois, qui sont faites contre les larrons, quand j’emporte le mien, et que je coupe ma bourse : ni des boutefeux, quand je brûle mon bois : Aussi ne suis-je tenu aux lois faites contre les meurtriers, pour m’avoir ôté ma vie. Hegesias disait, que comme la condition de la vie, aussi la condition de la mort devait dépendre de notre élection. Et Diogenes rencontrant le Philosophe Speusippus affligé de longue hydropisie, se faisant porter en litière : qui lui écria, Le bon salut, Diogenes : À toi, point de salut, répondit-il, qui souffres le vivre étant en tel état. De vrai, quelque temps après Speusippus se fit mourir, ennuyé d’une si pénible condition de vie. Mais ceci ne s’en va pas sans contraste : Car plusieurs tiennent, que nous ne pouvons abandonner cette garnison du monde, sans le commandement exprès de celui, qui nous y a mis ; et que c’est à Dieu, qui nous a ici envoyés, non pour nous seulement, ains pour sa gloire et service d’autrui, de nous donner congé, quand il lui plaira, non à nous de le prendre : Que nous ne sommes pas nés pour nous, ains aussi pour notre pays : les lois nous redemandent compte de nous, pour leur intérêt, et ont action d’homicide contre nous. Autrement comme déserteurs de notre charge, nous sommes punis en l’autre monde,

Proxima deinde tenent mæsti loca, qui sibi lethum

Insontes peperere manu, lucemque perosi

Proiecere animas.

[Puis les lieux les plus proches sont occupés par des ombres accablées : ceux qui, innocents, se sont donné la mort de leur propre main et, par haine de la lumière, ont rejeté le souffle de la vie.]

Il y a bien plus de constance à user la chaîne qui nous tient, qu’à la rompre : et plus d’épreuve de fermeté en Regulus qu’en Caton. C’est l’indiscrétion et l’impatience, qui nous hâte le pas. Nuls accidents ne font tourner le dos à la vive vertu : elle cherche les maux et la douleur, comme son aliment. Les menaces des tyrans, les gênes, et les bourreaux, l’animent et la vivifient.

Duris ut ilex tonsa bipennibus

Nigræ feraci frondis in Algido

Per damna, per cædes, ab ipso

Ducit opes animumque ferro.

[Telle l’yeuse émondée par les doubles haches tranchantes sur l’Algide fécond en sombre feuillage, au milieu des dommages, au milieu des blessures, elle tire du fer même sa force et sa vie.]

Et comme dit l’autre :

Non est ut putas virtus, pater,

Timere vitam, sed malis ingentibus

Obstare, nec se vertere ac retro dare.

[La vertu ne consiste pas comme tu le crois, mon père, à craindre la vie, mais à faire front aux pires maux, sans tourner le dos ni reculer.]

Rebus in aduersis facile est contemnere mortem.

Fortius ille facit, qui miser esse potest.

[Dans l’adversité il est facile de mépriser la mort ; il fait preuve d’un plus grand courage, celui qui peut supporter le malheur.]

C’est le rôle de la couardise, non de la vertu, de s’aller tapir dans un creux, sous une tombe massive, pour éviter les coups de la fortune. Elle ne rompt son chemin et son train, pour orage qu’il fasse :

Si fractus illabatur orbis,

Impauidam ferient ruinæ.

[Que le monde se brise et s’écroule, ses ruines la frapperont sans l’effrayer.]

Le plus communément, la fuite d’autres inconvénients, nous pousse à celui-ci : Voire quelquefois la fuite de la mort, fait que nous y courons :

Hic, rogo, non furor est, ne moriare, mori ?

[N’est-ce pas folie, dites-moi, que de mourir par peur de mourir ?]

Comme ceux qui de peur du précipice s’y lancent eux-mêmes.

multos in summa pericula misit

Venturi timor ipse mali : fortissimus ille est,

Qui promptus metuenda pati, si cominus instent,

Et differre potest.

[Beaucoup ont été jetés dans les plus grands dangers par la crainte même du malheur à venir ; l’homme vraiment courageux est celui qui, prêt à affronter les périls s’ils le talonnent, sait aussi différer.]

usque adeo mortis formidine, vitæ

Percipit humanos odium, lucisque videndæ,

Ut sibi consciscant mærenti pectore lethum,

Obliti fontem curarum hunc esse timorem.

[L’effroi de la mort inspire aux hommes un tel dégoût de la vie et de la lumière du jour, que dans leur désespoir ils se donnent la mort, oubliant que tous leurs maux viennent précisément de cette peur.]

Platon en ses lois ordonne sépulture ignominieuse à celui qui a privé son plus proche et plus ami, savoir est soi-même, de la vie, et du cours des destinées, non contraint par jugement public, ni par quelque triste et inévitable accident de la fortune, ni par une honte insupportable, mais par lâcheté et faiblesse d’une âme craintive. Et l’opinion qui dédaigne notre vie, elle est ridicule : Car enfin c’est notre être, c’est notre tout. Les choses qui ont un être plus noble et plus riche, peuvent accuser le nôtre : mais c’est contre nature, que nous nous méprisons et mettons nous-mêmes à nonchaloir ; c’est une maladie particulière, et qui ne se voit en aucune autre créature, de se haïr et dédaigner. C’est de pareille vanité, que nous désirons être autre chose, que ce que nous sommes. Le fruit d’un tel désir ne nous touche pas, d’autant qu’il se contredit et s’empêche en soi : celui qui désire d’être fait d’un homme ange, il ne fait rien pour lui : Il n’en vaudrait de rien mieux, car n’étant plus, qui se réjouira et ressentira de cet amendement pour lui ?

Debet enim misere cui forte ægreque futurum est,

Ipse quoque esse in eo tum tempore, cum male possit

Accidere.

[Il faut en effet que celui qui doit connaître dans l’avenir des malheurs et des souffrances existe encore lui-même au moment où ces maux pourraient le frapper.]

La sécurité, l’indolence, l’impassibilité, la privation des maux de cette vie, que nous achetons au prix de la mort, ne nous apporte aucune commodité. Pour néant évite la guerre, celui qui ne peut jouir de la paix, et pour néant fuit la peine qui n’a de quoi savourer le repos. Entre ceux du premier avis, il y a eu grand doute sur ce, quelles occasions sont assez justes, pour faire entrer un homme en ce parti de se tuer : ils appellent cela, εὔλογον ἐξαγωγὴν [sortie raisonnable]. Car quoiqu’ils disent, qu’il faut souvent mourir pour causes légères, puisque celles qui nous tiennent en vie, ne sont guère fortes, si y faut-il quelque mesure. Il y a des humeurs fantastiques et sans discours, qui ont poussé, non des hommes particuliers seulement, mais des peuples à se défaire. J’en ai allégué par ci-devant des exemples ; et nous lisons en outre, des vierges Milésiennes, que par une conspiration furieuse, elles se pendaient les unes après les autres, jusques à ce que le magistrat y pourvût, ordonnant que celles qui se trouveraient ainsi pendues, fussent traînées du même licol toutes nues par la ville. Quand Threicion prêche Cleomenes de se tuer, pour le mauvais état de ses affaires, et ayant fui la mort plus honorable en la bataille qu’il venait de perdre, d’accepter cette autre, qui lui est seconde en honneur, et ne donner point loisir au victorieux de lui faire souffrir ou une mort, ou une vie honteuse : Cleomenes d’un courage Lacédémonien et Stoïque, refuse ce conseil comme lâche et efféminé : C’est une recette, dit-il, qui ne me peut jamais manquer, et de laquelle il ne se faut servir tant qu’il y a un doigt d’espérance de reste : que le vivre est quelquefois constance et vaillance : qu’il veut que sa mort même serve à son pays, et en veut faire un acte d’honneur et de vertu. Threicion se crut dès lors, et se tua. Cleomenes en fit aussi autant depuis, mais ce fut après avoir essayé le dernier point de la fortune. Tous les inconvénients ne valent pas qu’on veuille mourir pour les éviter. Et puis y ayant tant de soudains changements aux choses humaines, il est malaisé à juger, à quel point nous sommes justement au bout de notre espérance :

Sperat et in sæua victus gladiator arena,

Sit licet infesto pollice turba minax.

[Il espère encore, le gladiateur vaincu dans l’arène cruelle, bien que la foule le condamne de son pouce hostile.]

Toutes choses, disait un mot ancien, sont espérables à un homme pendant qu’il vit. Oui mais, répond Seneca, pourquoi aurais-je plutôt en la tête cela, que la fortune peut toutes choses pour celui qui est vivant, que ceci, que fortune ne peut rien sur celui qui sait mourir ? On voit Josephe engagé en un si apparent danger et si prochain, tout un peuple s’étant élevé contre lui, que par discours il n’y pouvait avoir aucune ressource : toutefois étant, comme il dit, conseillé sur ce point, par un de ses amis de se défaire, bien lui servit de s’opiniâtrer encore en l’espérance : car la fortune contourna outre toute raison humaine cet accident, si qu’il s’en vit délivré sans aucun inconvénient. Et Cassius et Brutus au contraire, achevèrent de perdre les reliques de la Romaine liberté, de laquelle ils étaient protecteurs, par la précipitation et témérité, de quoi ils se tuèrent avant le temps et l’occasion. À la journée de Serisolles Monsieur d’Anguien essaya deux fois de se donner de l’épée dans la gorge, désespéré de la fortune du combat, qui se porta mal en l’endroit où il était : et cuida par précipitation se priver de la jouissance d’une si belle victoire. J’ai vu cent lièvres se sauver sous les dents des lévriers : Aliquis carnifici suo superstes fuit. [Tel a survécu à son bourreau.]

Multa dies variusque labor mutabilis æui

Rettulit in melius, multos alterna reuisens

Lusit, et in solido rursus fortuna locauit.

[Le jour qui passe et le travail capricieux du temps inconstant ont amélioré beaucoup de choses ; la fortune s’est jouée de beaucoup d’hommes en revenant sur ses pas, avant de les remettre en lieu sûr.]

Pline dit qu’il n’y a que trois sortes de maladie, pour lesquelles éviter on ait droit de se tuer : La plus âpre de toutes, c’est la pierre à la vessie, quand l’urine en est retenue. Seneque, celles seulement, qui ébranlent pour longtemps les offices de l’âme. Pour éviter une pire mort, il y en a qui sont d’avis de la prendre à leur poste Damocritus chef des Étoliens mené prisonnier à Rome, trouva moyen de nuit d’échapper. Mais suivi par ses gardes, avant que se laisser reprendre, il se donna de l’épée au travers le corps. Antinoüs et Theodotus, leur ville d’Épire réduite à l’extrémité par les Romains, furent d’avis au peuple de se tuer tous. Mais le conseil de se rendre plutôt, ayant gagné, ils allèrent chercher la mort, se ruant sur les ennemis, en intention de frapper, non de se couvrir. L’île de Goze forcée par les Turcs, il y a quelques années, un Sicilien qui avait deux belles filles prêtes à marier, les tua de sa main, et leur mère après, qui accourut à leur mort. Cela fait, sortant en rue avec une arbalète et une arquebuse, de deux coups il en tua les deux premiers Turcs, qui s’approchèrent de sa porte : et puis mettant l’épée au poing, s’alla mêler furieusement, où il fut soudain enveloppé et mis en pièces : se sauvant ainsi du servage, après en avoir délivré les siens. Les femmes Juives, après avoir fait circoncire leurs enfants, s’allaient précipiter quant et eux, fuyant la cruauté d’Antiochus. On m’a conté qu’un prisonnier de qualité, étant en nos conciergeries, ses parents avertis qu’il serait certainement condamné, pour éviter la honte de telle mort, apostèrent un Prêtre pour lui dire, que le souverain remède de sa délivrance, était qu’il se recommandât à tel saint, avec tel et tel vœu, et qu’il fut huit jours sans prendre aucun aliment, quelque défaillance et faiblesse qu’il sentît en soi. Il l’en crut, et par ce moyen se défit sans y penser de sa vie et du danger. Scribonia conseillant Libo son neveu de se tuer, plutôt que d’attendre la main de la justice, lui disait que c’était proprement faire l’affaire d’autrui que de conserver sa vie, pour la remettre entre les mains de ceux qui la viendraient chercher trois ou quatre jours après ; et que c’était servir ses ennemis, de garder son sang pour leur en faire curée. Il se lit dans la Bible, que Nicanor persécuteur de la Loi de Dieu, ayant envoyé ses satellites pour saisir le bon vieillard Rasias, surnommé pour l’honneur de sa vertu, le Père aux Juifs, comme ce bon homme n’y vît plus d’ordre, sa porte brûlée, ses ennemis prêts à le saisir, choisissant de mourir généreusement, plutôt que de venir entre les mains des méchants, et de se laisser mâtiner contre l’honneur de son rang, qu’il se frappa de son épée : mais le coup pour la hâte, n’ayant pas été bien assené, il courut se précipiter du haut d’un mur, au travers de la troupe, laquelle s’écartant et lui faisant place, il chut droitement sur la tête. Ce néanmoins se sentant encore quelque reste de vie, il ralluma son courage, et s’élevant en pieds, tout ensanglanté et chargé de coups, et faussant la presse, donna jusques à certain rocher coupé et précipiteux, où n’en pouvant plus, il prit par l’une de ses plaies à deux mains ses entrailles, les déchirant et froissant, et les jeta à travers les poursuivants, appelant sur eux et attestant la vengeance divine. Des violences qui se font à la conscience, la plus à éviter à mon avis, c’est celle qui se fait à la chasteté des femmes ; d’autant qu’il y a quelque plaisir corporel, naturellement mêlé parmi : et à cette cause, le dissentiment n’y peut être assez entier ; et semble que la force soit mêlée à quelque volonté L’histoire Ecclésiastique a en révérence plusieurs tels exemples de personnes dévotes qui appelèrent la mort à garant contre les outrages que les tyrans préparaient à leur religion et conscience. Pelagia et Sophronia, toutes deux canonisées, celle-là se précipita dans la rivière avec sa mère et ses sœurs, pour éviter la force de quelques soldats : et celle-ci se tua aussi pour éviter la force de Maxentius l’Empereur. Il nous sera à l’aventure honorable aux siècles à venir, qu’un savant auteur de ce temps, et notamment Parisien, se met en peine de persuader aux Dames de notre siècle, de prendre plutôt tout autre parti, que d’entrer en l’horrible conseil d’un tel désespoir. Je suis marri qu’il n’a su, pour mêler à ses contes, le bon mot que j’appris à Toulouse d’une femme, passée par les mains de quelques soldats : Dieu soit loué, disait-elle, qu’au moins une fois en ma vie, je m’en suis saoulée sans péché. À la vérité ces cruautés ne sont pas dignes de la douceur Française. Aussi Dieu merci notre air s’en voit infiniment purgé depuis ce bon avertissement. Suffit qu’elles disent Nenny, en le faisant, suivant la règle du bon Marot. L’Histoire est toute pleine de ceux qui en mille façons ont changé à la mort une vie peineuse. Lucius Aruntius se tua, pour, disait-il, fuir et l’avenir et le passé. Granius Silvanus et Statius Proximus, après être pardonnés par Néron, se tuèrent ; ou pour ne vivre de la grâce d’un si méchant homme, ou pour n’être en peine une autre fois d’un second pardon : vu sa facilité aux soupçons et accusations, à l’encontre des gens de bien. Spargapizés fils de la Reine Tomyris, prisonnier de guerre de Cyrus, employa à se tuer la première faveur, que Cyrus lui fit de le faire détacher ; n’ayant prétendu autre fruit de sa liberté, que de venger sur soi la honte de sa prise. Bogez gouverneur en Eione de la part du Roi Xerxes, assiégé par l’armée des Athéniens sous la conduite de Cimon, refusa la composition de s’en retourner sûrement en Asie à toute sa chevance, impatient de survivre à la perte de ce que son maître lui avait donné en garde : et après avoir défendu jusqu’à l’extrémité sa ville, n’y restant plus que manger, jeta premièrement en la rivière de Strymon tout l’or, et tout ce de quoi il lui sembla l’ennemi pouvoir faire plus de butin. Et puis ayant ordonné allumer un grand bûcher, et d’égosiller femmes, enfants, concubines et serviteurs, les mit dans le feu, et puis soi-même. Ninachetuen seigneur Indois, ayant senti le premier vent de la délibération du vice-Roi Portugais, de le déposséder, sans aucune cause apparente, de la charge qu’il avait en Malaca, pour la donner au Roi de Campar ; prit à part soi, cette résolution. Il fit dresser un échafaud plus long que large, appuyé sur des colonnes, royalement tapissé, et orné de fleurs, et de parfums en abondance. Et puis, s’étant vêtu d’une robe de drap d’or chargée de quantité de pierreries de haut prix, sortit en rue : et par des degrés monta sur l’échafaud, en un coin duquel il y avait un bûcher de bois aromatiques allumé. Le monde accourut voir, à quelle fin ces préparatifs inaccoutumés. Ninachetuen remontra d’un visage hardi et mal content, l’obligation que la nation Portugaloise lui avait : combien fidèlement il avait versé en sa charge : qu’ayant si souvent témoigné pour autrui, les armes à la main, que l’honneur lui était de beaucoup plus cher que la vie, il n’était pas pour en abandonner le soin pour soi-même : que fortune lui refusant tout moyen de s’opposer à l’injure qu’on lui voulait faire, son courage au moins lui ordonnait de s’en ôter le sentiment : et de ne servir de fable au peuple, et de triomphe, à des personnes qui valaient moins que lui. Ce disant il se jeta dans le feu. Sextilia femme de Scaurus, et Paxea femme de Labeo, pour encourager leurs maris à éviter les dangers, qui les pressaient, auxquels elles n’avaient part, que par l’intérêt de l’affection conjugale, engagèrent volontairement la vie pour leur servir en cette extrême nécessité, d’exemple et de compagnie. Ce qu’elles firent pour leurs maris, Cocceius Nerva le fit pour sa patrie, moins utilement, mais de pareil amour. Ce grand Jurisconsulte, fleurissant en santé, en richesses, en réputation, en crédit, près de l’Empereur, n’eut autre cause de se tuer, que la compassion du misérable état de la chose publique Romaine. Il ne se peut rien ajouter à la délicatesse de la mort de la femme de Fulvius, familier d’Auguste. Auguste ayant découvert, qu’il avait éventé un secret important qu’il lui avait fié : un matin qu’il le vint voir, lui en fit une maigre mine. Il s’en retourne au logis plein de désespoir, et dit tout piteusement à sa femme, qu’étant tombé en ce malheur, il était résolu de se tuer. Elle tout franchement, Tu ne feras que raison, vu qu’ayant assez souvent expérimenté l’incontinence de ma langue, tu ne t’en es point donné de garde Mais laisse, que je me tue la première : et sans autrement marchander, se donna d’une épée dans le corps. Vibius Virius désespéré du salut de sa ville assiégée par les Romains, et de leur miséricorde, en la dernière délibération de leur Sénat, après plusieurs remontrances employées à cette fin, conclut que le plus beau était d’échapper à la fortune par leurs propres mains. Les ennemis les en auraient en honneur, et Hannibal sentirait de combien fidèles amis il aurait abandonnés : Conviant ceux qui approuveraient son avis, d’aller prendre un bon souper, qu’on avait dressé chez lui, où après avoir fait bonne chère, ils boiraient ensemble de ce qu’on lui présenterait ; breuvage qui délivrera nos corps des tourments, nos âmes des injures, nos yeux et nos oreilles du sentiment de tant de vilains maux, que les vaincus ont à souffrir des vainqueurs très cruels, et offensés. J’ai, disait-il, mis ordre qu’il y aura personnes propres à nous jeter dans un bûcher au-devant de mon huis, quand nous serons expirés. Assez approuvèrent cette haute résolution : peu l’imitèrent. Vingt-sept Sénateurs le suivirent : et après avoir essayé d’étouffer dans le vin cette fâcheuse pensée, finirent leur repas par ce mortel mets : et s’entre-embrassant après avoir en commun déploré le malheur de leur pays : les uns se retirèrent en leurs maisons, les autres s’arrêtèrent, pour être enterrés dans le feu de Vibius avec lui : et eurent tous la mort si longue, la vapeur du vin ayant occupé les veines, et retardant l’effet du poison, qu’aucuns furent à une heure près de voir les ennemis dans Capoue, qui fut emportée le lendemain, et d’encourir les misères qu’ils avaient si chèrement fui. Taurea Jubellius, un autre citoyen de là, le Consul Fulvius retournant de cette honteuse boucherie qu’il avait faite de deux cent vingt-cinq Sénateurs, le rappela fièrement par son nom, et l’ayant arrêté : Commande, fit-il, qu’on me massacre aussi après tant d’autres, afin que tu te puisses vanter d’avoir tué un beaucoup plus vaillant homme que toi. Fulvius le dédaignant, comme insensé : aussi que sur l’heure il venait de recevoir lettres de Rome contraires à l’inhumanité de son exécution, qui lui liaient les mains : Jubellius continua : Puisque mon pays pris, mes amis morts, et ayant occis de ma main ma femme et mes enfants, pour les soustraire à la désolation de cette ruine, il m’est interdit de mourir de la mort de mes concitoyens : empruntons de la vertu la vengeance de cette vie odieuse. Et tirant un glaive, qu’il avait caché, s’en donna au travers la poitrine, tombant renversé, mourant aux pieds du Consul. Alexandre assiégeait une ville aux Indes, ceux de dedans se trouvant pressés, se résolurent vigoureusement à le priver du plaisir de cette victoire, et s’embrasèrent universellement tous, quant et leur ville, en dépit de son humanité. Nouvelle guerre, les ennemis combattaient pour les sauver, eux pour se perdre, et faisaient pour garantir leur mort, toutes les choses qu’on fait pour garantir sa vie. Astapa ville d’Espaigne se trouvant faible de murs et de défenses, pour soutenir les Romains, les habitants firent amas de leurs richesses et meubles en la place, et ayant rangé au-dessus de ce monceau les femmes et les enfants, et l’ayant entouré de bois et matière propre à prendre feu soudainement, et laissé cinquante jeunes hommes d’entre eux pour l’exécution de leur résolution, firent une sortie, où suivant leur vœu, à faute de pouvoir vaincre, ils se firent tous tuer. Les cinquante, après avoir massacré toute âme vivante éparse par leur ville, et mis le feu en ce monceau, s’y lancèrent aussi, finissant leur généreuse liberté en un état insensible plutôt, que douloureux et honteux : et montrant aux ennemis, que si fortune l’eût voulu, ils eussent eu aussi bien le courage de leur ôter la victoire, comme ils avaient eu de la leur rendre et frustratoire et hideuse, voire et mortelle à ceux, qui amorcés par la lueur de l’or coulant en cette flamme, s’en étant approchés en bon nombre, y furent suffoqués et brûlés : le reculer leur étant interdit par la foule, qui les suivait. Les Abydéens pressés par Philippus, se résolurent de même : mais étant pris de trop court, le Roi qui eut horreur de voir la précipitation téméraire de cette exécution (les trésors et les meubles, qu’ils avaient diversement condamnés au feu et au naufrage, saisis) retirant ses soldats, leur concéda trois jours à se tuer, avec plus d’ordre et plus à l’aise : lesquels ils remplirent de sang et de meurtre au-delà de toute hostile cruauté : et ne s’en sauva une seule personne, qui eût pouvoir sur soi. Il y a infinis exemples de pareilles conclusions populaires, qui semblent plus âpres, d’autant que l’effet en est plus universel. Elles le sont moins que séparées. Ce que le discours ne ferait en chacun, il le fait en tous : l’ardeur de la société ravissant les particuliers jugements. Les condamnés qui attendaient l’exécution, du temps de Tibere, perdaient leurs biens, et étaient privés de sépulture : ceux qui l’anticipaient en se tuant eux-mêmes, étaient enterrés, et pouvaient faire testament. Mais on désire aussi quelquefois la mort pour l’espérance d’un plus grand bien. Je désire, dit Saint Paul, être, dissous, pour être avec Jésus Christ : et, Qui me déprendra de ces liens ? Cleombrotus Ambraciota ayant lu le Phædon de Platon, entra en si grand appétit de la vie à venir, que sans autre occasion il s’alla précipiter en la mer. Par où il appert combien improprement nous appelons désespoir cette dissolution volontaire, à laquelle la chaleur de l’espoir nous porte souvent, et souvent une tranquille et rassise inclination de jugement. Jacques du Chastel Évêque de Soissons, au voyage d’outremer que fit Saint Loys, voyant le Roi et toute l’armée en train de revenir en France, laissant les affaires de la religion imparfaites, prit résolution de s’en aller plus tôt en Paradis ; et ayant dit adieu à ses amis, donna seul à la vue d’un chacun, dans l’armée des ennemis, où il fut mis en pièces. En certain Royaume de ces nouvelles terres, au jour d’une solemne procession, auquel l’idole qu’ils adorent, est promenée en public, sur un char de merveilleuse grandeur : outre ce qu’il se voit plusieurs se détaillant les morceaux de leur chair vive, à lui offrir : il s’en voit nombre d’autres, se prosternant emmi la place, qui se font moudre et briser sous les roues, pour en acquérir après leur mort, vénération de sainteté, qui leur est rendue, La mort de cet Évêque les armes au poing, a de la générosité plus, et moins de sentiment : l’ardeur du combat en amusant une partie. Il y a des polices qui se sont mêlées de régler la justice et opportunité des morts volontaires. En notre Marseille il se gardait au temps passé du venin préparé à tout de la ciguë, aux dépens publics, pour ceux qui voudraient hâter leurs jours, ayant premièrement approuvé aux six cents, qui était leur Sénat, les raisons de leur entreprise : et n’était loisible autrement que par congé du magistrat, et par occasions légitimes, de mettre la main sur soi. Cette loi était encore ailleurs. Sextus Pompeius, allant en Asie, passa par l’Ile de Cea de Negrepont ; il advint de fortune pendant qu’il y était, comme nous l’apprend l’un de ceux de sa compagnie, qu’une femme de grande autorité, ayant rendu compte à ses citoyens, pourquoi elle était résolue de finir sa vie, pria Pompeius d’assister à sa mort, pour la rendre plus honorable : ce qu’il fit, et ayant longtemps essayé pour néant, à force d’éloquence (qui lui était merveilleusement à main) et de persuasion, de la détourner de ce dessein, souffrit enfin qu’elle se contentât. Elle avait passé quatre-vingt-dix ans, en très heureux état d’esprit et de corps, mais lors couchée sur son lit, mieux paré que de coutume, et appuyée sur le coude : Les dieux, dit-elle, ô Sextus Pompeius, et plutôt ceux que je laisse, que ceux que je vais trouver, te sachent gré de quoi tu n’as dédaigné d’être et conseiller de ma vie, et témoin de ma mort. De ma part, ayant toujours essayé le favorable visage de fortune, de peur que l’envie de trop vivre ne m’en fasse voir un contraire, je m’en vais d’une heureuse fin donner congé aux restes de mon âme, laissant de moi deux filles et une légion de neveux : Cela fait, ayant prêché et enhorté les siens à l’union et à la paix, leur ayant départi ses biens, et recommandé les dieux domestiques à sa fille aînée, elle prit d’une main assurée la coupe, où était le venin, et ayant fait ses vœux à Mercure, et les prières de la conduire en quelque heureux siège en l’autre monde, avala brusquement ce mortel breuvage. Or entretint-elle la compagnie, du progrès de son opération ; et comme les parties de son corps se sentaient saisies de froid l’une après l’autre : jusqu’à ce qu’ayant dit enfin qu’il arrivait au cœur et aux entrailles, elle appela ses filles pour lui faire le dernier office, et lui clore les yeux. Pline récite de certaine nation Hyperborée, qu’en icelle, pour la douce température de l’air, les vies ne se finissent communément que par la propre volonté des habitants ; mais qu’étant las et saouls de vivre, ils ont en coutume au bout d’un long âge, après avoir fait bonne chère, se précipiter en la mer, du haut d’un certain rocher, destiné à ce service. La douleur, et une pire mort, me semblent les plus excusables incitations.

Chapitre IV. À demain les affaires §

Je donne avec raison, ce me semble, la Palme à Jacques Amiot, sur tous nos écrivains Français ; non seulement pour la naïveté et pureté du langage, en quoi il surpasse tous autres, ni pour la constance d’un si long travail, ni pour la profondeur de son savoir, ayant pu développer si heureusement un auteur si épineux et ferré (car on m’en dira ce qu’on voudra, je n’entends rien au grec, mais je vois un sens si bien joint et entretenu, partout en sa traduction, que ou il a certainement entendu l’imagination vraie de l’auteur, ou ayant par longue conversation, planté vivement dans son âme, une générale Idée de celle de Plutarque, il ne lui a au moins rien prêté qui le démente, ou qui le dédise) mais surtout, je lui sais bon gré, d’avoir su trier et choisir un livre si digne et si à propos, pour en faire présent à son pays. Nous autres ignorants étions perdus, si ce livre ne nous eût relevé du bourbier : sa merci nous osons à cette heure et parler et écrire : les dames en régentent les maîtres d’école : c’est notre bréviaire. Si ce bon homme vit, je lui résigne Xenophon pour en faire autant. C’est une occupation plus aisée, et d’autant plus propre à sa vieillesse. Et puis, je ne sais comment il me semble, quoiqu’il se démêle bien brusquement et nettement d’un mauvais pas, que toutefois son style est plus chez soi, quand il n’est pas pressé, et qu’il roule à son aise. J’étais à cette heure sur ce passage, où Plutarque dit de soi-même, que Rusticus assistant à une sienne déclamation à Rome, y reçut un paquet de la part de l’Empereur, et temporisa de l’ouvrir, jusques à ce que tout fût fait : En quoi (dit-il) toute l’assistance loua singulièrement la gravité de ce personnage. De vrai, étant sur le propos de la curiosité, et de cette passion avide et gourmande de nouvelles, qui nous fait avec tant d’indiscrétion et d’impatience abandonner toutes choses, pour entretenir un nouveau venu, et perdre tout respect et contenance, pour crocheter soudain, où que nous soyons, les lettres qu’on nous apporte : il a eu raison de louer la gravité de Rusticus : et pouvait encore y joindre la louange de sa civilité et courtoisie, de n’avoir voulu interrompre le cours de sa déclamation : Mais je fais doute qu’on le pût louer de prudence : car recevant à l’impourvu lettres, et notamment d’un Empereur, il pouvait bien advenir que le différer à les lire, eût été d’un grand préjudice. Le vice contraire à la curiosité, c’est la nonchalance : vers laquelle je penche évidemment de ma complexion ; et en laquelle j’ai vu plusieurs hommes si extrêmes, que trois ou quatre jours après, on retrouvait encore en leur pochette les lettres toutes closes, qu’on leur avait envoyées. Je n’en ouvris jamais, non seulement de celles, qu’on m’eût commises : mais de celles mêmes que la fortune m’eût fait passer par les mains. Et fais conscience si mes yeux dérobent par mégarde, quelque connaissance des lettres d’importance qu’il lit, quand je suis à côté d’un grand. Jamais homme ne s’enquit moins, et ne fureta moins ès affaires d’autrui. Du temps de nos pères Monsieur de Boutieres cuida perdre Turin, pour, étant en bonne compagnie à souper, avoir remis à lire un avertissement qu’on lui donnait des trahisons qui se dressaient contre cette ville, où il commandait. Et ce même Plutarque m’a appris que Julius Cæsar se fût sauvé, si allant au Sénat, le jour qu’il y fut tué par les conjurés, il eût lu un mémoire qu’on lui présenta. Et fait aussi le conte d’Archias Tyran de Thèbes, que le soir avant l’exécution de l’entreprise que Pelopidas avait faite de le tuer, pour remettre son pays en liberté, il lui fut écrit par un autre Archias Athénien de point en point, ce qu’on lui préparait : et que ce paquet lui ayant été rendu pendant son souper, il remit à l’ouvrir, disant ce mot, qui depuis passa en proverbe en Grèce : À demain les affaires. Un sage homme peut à mon opinion pour l’intérêt d’autrui, comme pour ne rompre indécemment compagnie ainsi que Rusticus, ou pour ne discontinuer un autre affaire d’importance, remettre à entendre ce qu’on lui apporte de nouveau : mais pour son intérêt ou plaisir particulier, même s’il est homme ayant charge publique ; pour ne rompre son dîner, voire ni son sommeil, il est inexcusable de le faire. Et anciennement était à Rome la place Consulaire, qu’ils appelaient, la plus honorable à table, pour être plus à délivre et plus accessible à ceux qui surviendraient, pour entretenir celui qui y serait assis. Témoignage, que pour être à table, ils ne se départaient pas de l’entremise d’autres affaires et survenances. Mais quand tout est dit, il est malaisé ès actions humaines, de donner règle si juste par discours de raison, que la fortune n’y maintienne son droit.

Chapitre V. De la conscience §

Voyageant un jour, mon frère sieur de la Brousse et moi, durant nos guerres civiles, nous rencontrâmes un gentilhomme de bonne façon : il était du parti contraire au nôtre, mais je n’en savais rien, car il se contrefaisait autre : Et le pis de ces guerres, c’est, que les cartes sont si mêlées, votre ennemi n’étant distingué d’avec vous d’aucune marque apparente, ni de langage, ni de port, nourri en mêmes lois, mœurs et même air, qu’il est malaisé d’y éviter confusion et désordre. Cela me faisait craindre à moi-même de rencontrer nos troupes, en lieu où je ne fusse connu, pour n’être en peine de dire mon nom, et de pis à l’aventure. Comme il m’était autrefois advenu : car en un tel mécompte, je perdis et hommes et chevaux, et m’y tua-t-on misérablement, entre autres, un page gentilhomme Italien, que je nourrissais soigneusement ; et fut éteinte en lui une très belle enfance, et pleine de grande espérance. Mais celui-ci en avait une frayeur si éperdue, et je le voyais si mort à chaque rencontre d’hommes à cheval, et passage de villes, qui tenaient pour le Roi, que je devinai enfin que c’étaient alarmes que sa conscience lui donnait. Il semblait à ce pauvre homme qu’au travers de son masque et des croix de sa casaque on irait lire jusque dans son cœur, ses secrètes intentions. Tant est merveilleux l’effort de la conscience : Elle nous fait trahir, accuser, et combattre nous-mêmes, et à faute de témoin étranger, elle nous produit, contre nous,

Occultum quatiens animo tortore flagellum.

[agitant son fouet invisible avec une âme de bourreau.]

Ce conte est en la bouche des enfants. Bessus Pœnien reproché d’avoir de gaieté de cœur abattu un nid de moineaux, et les avoir tués : disait avoir eu raison, parce que ces oisillons ne cessaient de l’accuser faussement du meurtre de son père. Ce parricide jusque lors avait été occulte et inconnu : mais les furies vengeresses de la conscience, le firent mettre hors à celui même qui en devait porter la pénitence. Hesiode corrige le dire de Platon, que la peine suit de bien près le péché : car il dit qu’elle naît en l’instant et quant et quant le péché. Quiconque attend la peine, il la souffre, et quiconque l’a méritée, l’attend. La méchanceté fabrique des tourments contre soi.

Malum consilium consultori pessimum.

[Un mauvais dessein est encore pire pour son auteur.]

Comme la mouche guêpe pique et offense autrui, mais plus soi-même, car elle y perd son aiguillon et sa force pour jamais ;

vitasque in vulnere ponunt.

[et elles laissent leur vie dans la blessure.]

Les Cantharides ont en elles quelque partie qui sert contre leur poison de contrepoison, par une contrariété de nature. Aussi à même qu’on prend le plaisir au vice, il s’engendre un déplaisir contraire en la conscience, qui nous tourmente de plusieurs imaginations pénibles, veillant et dormant,

Quippe ubi se multi per somnia sæpe loquentes

Aut morbo delirantes protraxe ferantur,

Et celata diu in medium peccata dedisse.

[Car beaucoup, parlant souvent dans leur sommeil ou délirant sous l’effet de la maladie, se sont, dit-on, dénoncés eux-mêmes et ont révélé des fautes longtemps cachées.]

Apollodorus songeait qu’il se voyait écorcher par les Scythes, et puis bouillir dedans une marmite, et que son cœur murmurait en disant ; Je te suis cause de tous ces maux. Aucune cachette ne sert aux méchants, disait Epicurus, parce qu’ils ne se peuvent assurer d’être cachés, la conscience les découvrant à eux-mêmes,

prima est hæc ultio, quod se ludice nemo nocens absoluitur.

[c’est le premier châtiment, qu’aucun coupable ne soit absous devant son propre tribunal.]

Comme elle nous remplit de crainte, aussi fait-elle d’assurance et de confiance. Et je puis dire avoir marché en plusieurs hasards, d’un pas bien plus ferme, en considération de la secrète science que j’avais de ma volonté, et innocence de mes desseins.

Conscia mens ut cuique sua est, ita concipit intra

Pectora pro facto, spemque metumque suo.

[Chacun, selon sa conscience, conçoit en son cœur pour ses actes espoir ou crainte.]

Il y en a mille exemples : il suffira d’en alléguer trois de même personnage. Scipion étant un jour accusé devant le peuple Romain d’une accusation importante, au lieu de s’excuser ou de flatter ses juges : Il vous siéra bien, leur dit-il, de vouloir entreprendre de juger de la tête de celui, par le moyen duquel vous avez l’autorité de juger de tout le monde. Et une autre fois, pour toute réponse aux imputations que lui mettait sus un Tribun du peuple, au lieu de plaider sa cause : Allons, dit-il, mes citoyens, allons rendre grâce aux Dieux de la victoire qu’ils me donnèrent contre les Carthaginois en pareil jour que celui-ci. Et se mettant à marcher devant vers le temple, voilà toute l’assemblée, et son accusateur même à sa suite. Et Petilius ayant été suscité par Caton pour lui demander compte de l’argent manié en la province d’Antioche, Scipion étant venu au Sénat pour cet effet, produisit le livre des raisons qu’il avait dessous sa robe, et dit, que ce livre en contenait au vrai la recette et la mise : mais comme on le lui demanda pour le mettre au greffe, il le refusa, disant, ne se vouloir pas faire cette honte à soi-même : et de ses mains en la présence du Sénat le déchira et mit en pièces. Je ne crois pas qu’une âme cautérisée sût contrefaire une telle assurance : il avait le cœur trop gros de nature, et accoutumé à trop haute fortune, dit Tite Live, pour savoir être criminel, et se démettre à la bassesse de défendre son innocence. C’est une dangereuse invention que celle des gênes, et semble que ce soit plutôt un essai de patience que de vérité. Et celui qui les peut souffrir, cache la vérité, et celui qui ne les peut souffrir. Car pourquoi la douleur me fera-t-elle plutôt confesser ce qui en est, qu’elle ne me forcera de dire ce qui n’est pas ? Et au rebours, si celui qui n’a pas fait ce de quoi on l’accuse, est assez patient pour supporter ces tourments, pourquoi ne le sera celui qui l’a fait, un si beau guerdon, que de la vie, lui étant proposé ? Je pense que le fondement de cette invention, vient de la considération de l’effort de la conscience. Car au coupable il semble qu’elle aide à la torture pour lui faire confesser sa faute, et qu’elle l’affaiblisse : et de l’autre part qu’elle fortifie l’innocent contre la torture. Pour dire vrai, c’est un moyen plein d’incertitude et de danger. Que ne dirait-on, que ne ferait-on pour fuir à si grièves douleurs ?

Etiam innocentes cogit mentiri dolor.

[La douleur force à mentir même les innocents.]

d’où il advient, que celui que le juge a gêné pour ne le faire mourir innocent, il le fasse mourir et innocent et gêné. Mille et mille en ont chargé leur tête de fausses confessions. Entre lesquels je loge Philotas, considérant les circonstances du procès qu’Alexandre lui fit, et le progrès de sa gêne. Mais tant y a que c’est (dit-on) le moins mal que l’humaine faiblesse ait pu inventer : bien inhumainement pourtant, et bien inutilement à mon avis. Plusieurs nations moins barbares en cela que la Grecque et la Romaine, qui les appellent ainsi, estiment horrible et cruel de tourmenter et dérompre un homme, de la faute duquel vous êtes encore en doute. Que peut-il mais de votre ignorance ? Êtes-vous pas injustes, qui pour ne le tuer sans occasion, lui faites pis que le tuer ? Qu’il soit ainsi, voyez combien de fois il aime mieux mourir sans raison, que de passer par cette information plus pénible que le supplice, et qui souvent par son âpreté devance le supplice, et l’exécute. Je ne sais d’où je tiens ce conte, mais il rapporte exactement la conscience de notre justice. Une femme de village accusait devant le Général d’armée, grand justicier, un soldat, pour avoir arraché à ses petits enfants ce peu de bouillie qui lui restait à les sustenter, cette armée ayant tout ravagé. De preuve il n’y en avait point. Le Général après avoir sommé la femme, de regarder bien à ce qu’elle disait, d’autant qu’elle serait coupable de son accusation, si elle mentait : et elle persistant, il fit ouvrir le ventre au soldat, pour s’éclaircir de la vérité du fait : et la femme se trouva avoir raison. Condamnation instructive.

Chapitre VI. De l’exercitation §

Il est malaisé que le discours et l’instruction, encore que notre créance s’y applique volontiers, soient assez puissants pour nous acheminer jusques à l’action, si outre cela nous n’exerçons et formons notre âme par expérience au train, auquel nous la voulons ranger : autrement quand elle sera au propre des effets, elle s’y trouvera sans doute empêchée. Voilà pourquoi parmi les philosophes, ceux qui ont voulu atteindre à quelque plus grande excellence, ne se sont pas contentés d’attendre à couvert et en repos les rigueurs de la fortune, de peur qu’elle ne les surprît inexpérimentés et nouveaux au combat : ains ils lui sont allés au-devant, et se sont jetés à escient à la preuve des difficultés. Les uns en ont abandonné les richesses, pour s’exercer à une pauvreté volontaire : les autres ont recherché le labeur, et une austérité de vie pénible, pour se durcir au mal et au travail : d’autres se sont privés des parties du corps les plus chères, comme de la vue et des membres propres à la génération, de peur que leur service trop plaisant et trop mou, ne relâchât et n’attendrît la fermeté de leur âme. Mais à mourir, qui est la plus grande besogne que nous ayons à faire, l’exercitation ne nous y peut aider. On se peut par usage et par expérience fortifier contre les douleurs, la honte, l’indigence, et tels autres accidents : mais quant à la mort, nous ne la pouvons essayer qu’une fois : nous y sommes tous apprentis, quand nous y venons. Il s’est trouvé anciennement des hommes si excellents ménagers du temps, qu’ils ont essayé en la mort même, de la goûter et savourer : et ont bandé leur esprit, pour voir que c’était de ce passage : mais ils ne sont pas revenus nous en dire les nouvelles.

nemo expergitus extat

Frigida quem semel est vitai pausa sequuta.

[Nul au réveil ne se lève, une fois que l’a atteint la froide pause de la vie.]

Canius Julius noble Romain, de vertu et fermeté singulière, ayant été condamné à la mort par ce maraud de Caligula : outre plusieurs merveilleuses preuves qu’il donna de sa résolution, comme il était sur le point de souffrir la main du bourreau, un philosophe son ami lui demanda : Et bien Canius, en quelle démarche est à cette heure votre âme ? que fait-elle ? en quels pensements êtes-vous ? Je pensais, lui répondit-il, à me tenir prêt et bandé de toute ma force, pour voir, si en cet instant de la mort, si court et si bref, je pourrai apercevoir quelque délogement de l’âme, et si elle aura quelque ressentiment de son issue, pour, si j’en apprends quelque chose, en revenir donner après, si je puis, avertissement à mes amis. Celui-ci philosophe non seulement jusqu’à la mort, mais en la mort même. Quelle assurance était-ce, et quelle fierté de courage, de vouloir que sa mort lui servît de leçon, et avoir loisir de penser ailleurs en un si grand affaire ?

ius hoc animi morientis habebat.

[il avait encore cet empire sur son âme expirante.]

Il me semble toutefois qu’il y a quelque façon de nous apprivoiser à elle, et de l’essayer aucunement. Nous en pouvons avoir expérience, sinon entière et parfaite : au moins telle qu’elle ne soit pas inutile, et qui nous rende plus fortifiés et assurés. Si nous ne la pouvons joindre, nous la pouvons approcher, nous la pouvons reconnaître : et si nous ne donnons jusques à son fort, au moins verrons-nous et en pratiquerons les avenues. Ce n’est pas sans raison qu’on nous fait regarder à notre sommeil même, pour la ressemblance qu’il a de la mort. Combien facilement nous passons du veiller au dormir, avec combien peu d’intérêt nous perdons la connaissance de la lumière et de nous ! À l’aventure pourrait sembler inutile et contre nature la faculté du sommeil, qui nous prive de toute action et de tout sentiment, n’était que par icelui nature nous instruit, qu’elle nous a pareillement faits pour mourir, que pour vivre, et dès la vie nous présente l’éternel état qu’elle nous garde après icelle, pour nous y accoutumer et nous en ôter la crainte. Mais ceux qui sont tombés par quelque violent accident en défaillance de cœur, et qui y ont perdu tous sentiments, ceux-là à mon avis ont été bien près de voir son vrai et naturel visage : Car quant à l’instant et au point du passage, il n’est pas à craindre, qu’il porte avec soi aucun travail ou déplaisir : d’autant que nous ne pouvons avoir nul sentiment, sans loisir. Nos souffrances ont besoin de temps, qui est si court et si précipité en la mort, qu’il faut nécessairement qu’elle soit insensible. Ce sont les approches que nous avons à craindre : et celles-là peuvent tomber en expérience. Plusieurs choses nous semblent plus grandes par imagination, que par effet. J’ai passé une bonne partie de mon âge en une parfaite et entière santé : je dis non seulement entière, mais encore allègre et bouillante. Cet état plein de verdeur et de fête, me faisait trouver si horrible la considération des maladies, que quand je suis venu à les expérimenter, j’ai trouvé leurs pointures molles et lâches au prix de ma crainte. Voici que j’éprouve tous les jours : Suis-je à couvert chaudement dans une bonne salle, pendant qu’il se passe une nuit orageuse et tempéteuse : je m’étonne et m’afflige pour ceux qui sont lors en la campagne : y suis-je moi-même, je ne désire pas seulement d’être ailleurs. Cela seul, d’être toujours enfermé dans une chambre, me semblait insupportable : je fus incontinent dressé à y être une semaine, et un mois, plein d’émotion, d’altération et de faiblesse : Et ai trouvé que lors de ma santé, je plaignais les malades beaucoup plus, que je ne me trouve à plaindre moi-même, quand j’en suis ; et que la force de mon appréhension enchérissait près de moitié l’essence et vérité de la chose. J’espère qu’il m’en adviendra de même de la mort : et qu’elle ne vaut pas la peine que je prends à tant d’apprêts que je dresse, et tant de secours que j’appelle et assemble pour en soutenir l’effort. Mais à toutes aventures nous ne pouvons nous donner trop d’avantage. Pendant nos troisièmes troubles, ou deuxièmes (il ne me souvient pas bien de cela) m’étant allé un jour promener à une lieue de chez moi, qui suis assis dans le moyau de tout le trouble des guerres civiles de France ; estimant être en toute sûreté, et si voisin de ma retraite, que je n’avais point besoin de meilleur équipage, j’avais pris un cheval bien aisé, mais non guère ferme. À mon retour, une occasion soudaine s’étant présentée, de m’aider de ce cheval à un service, qui n’était pas bien de son usage, un de mes gens grand et fort, monté sur un puissant roussin, qui avait une bouche désespérée, frais au demeurant et vigoureux, pour faire le hardi et devancer ses compagnons, vint à le pousser à toute bride droit dans ma route, et fondre comme un colosse sur le petit homme et petit cheval, et le foudroyer de sa raideur et de sa pesanteur, nous envoyant l’un et l’autre les pieds contremont : si que voilà le cheval abattu et couché tout étourdi, moi dix ou douze pas au-delà, étendu à la renverse, le visage tout meurtri et tout écorché, mon épée que j’avais à la main, à plus de dix pas au-delà, ma ceinture en pièces, n’ayant ni mouvement, ni sentiment, non plus qu’une souche. C’est le seul évanouissement que j’aie senti, jusques à cette heure. Ceux qui étaient avec moi, après avoir essayé par tous les moyens qu’ils purent, de me faire revenir, me tenant pour mort, me prirent entre leurs bras, et m’emportaient avec beaucoup de difficulté en ma maison, qui était loin de là, environ une demi-lieue Française. Sur le chemin, et après avoir été plus de deux grosses heures tenu pour trépassé, je commençai à me mouvoir et respirer : car il était tombé si grande abondance de sang dans mon estomac, que pour l’en décharger, nature eut besoin de ressusciter ses forces. On me dressa sur mes pieds, où je rendis un plein seau de bouillons de sang pur : et plusieurs fois par le chemin, il m’en fallut faire de même. Par là je commençai à reprendre un peu de vie, mais ce fut par les menus, et par un si long trait de temps, que mes premiers sentiments étaient beaucoup plus approchants de la mort que de la vie.

Perche dubbiosa anchor del suo ritorno

Non s’assecura attonita la mente.

[Car, incertain encore de son retour, l’esprit stupéfait ne peut s’affermir.]

Cette recordation que j’en ai fort empreinte en mon âme, me représentant son visage et son idée si près du naturel, me concilie aucunement à elle. Quand je commençai à y voir, ce fut d’une vue si trouble, si faible, et si morte, que je ne discernais encore rien que la lumière,

corne quel ch’or apre, or chiude

Gli occhi, mezzo tra ’l sonno è l’esser desto.

[comme celui qui tantôt ouvre, tantôt ferme les yeux, à mi-chemin du sommeil et de la veille.]

Quant aux fonctions de l’âme, elles naissaient avec même progrès, que celles du corps. Je me vis tout sanglant : car mon pourpoint était taché partout du sang que j’avais rendu. La première pensée qui me vint, ce fut que j’avais une arquebusade en la tête : de vrai en même temps, il s’en tirait plusieurs autour de nous. Il me semblait que ma vie ne me tenait plus qu’au bout des lèvres : je fermais les yeux pour aider (ce me semblait) à la pousser hors, et prenais plaisir à m’alanguir et à me laisser aller. C’était une imagination qui ne faisait que nager superficiellement en mon âme, aussi tendre et aussi faible que tout le reste : mais à la vérité non seulement exempte de déplaisir, ains mêlée à cette douceur, que sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil. Je crois que c’est ce même état, où se trouvent ceux qu’on voit défaillants de faiblesse, en l’agonie de la mort : et tiens que nous les plaignons sans cause, estimant qu’ils soient agités de grièves douleurs, ou avoir l’âme pressée de cogitations pénibles. Ç’a été toujours mon avis, contre l’opinion de plusieurs, et même d’Estienne de la Boetie, que ceux que nous voyons ainsi renversés et assoupis aux approches de leur fin, ou accablés de la longueur du mal, ou par accident d’une apoplexie, ou mal caduc,

(vi morbi sæpe coactus

Ante oculos aliquis nostros ut fulminis ictu

Concidit, et spumas agit, ingemit, et fremit artus,

Desipit, extentat neruos, torquetur, anhelat,

Inconstanter et in iactando membra fatigat)

[(souvent, terrassé par la force du mal, un homme, comme frappé de la foudre, s’écroule sous nos yeux ; il écume, gémit et frémit de tous ses membres, il délire, raidit ses muscles, se tord, halète, et épuise son corps en mouvements désordonnés)]

ou blessés en la tête, que nous oyons rommeler, et rendre parfois des soupirs tranchants, quoique nous en tirons aucuns signes, par où il semble qu’il leur reste encore de la connaissance, et quelques mouvements que nous leur voyons faire du corps : j’ai toujours pensé, dis-je, qu’ils avaient et l’âme et le corps enseveli, et endormi.

Viuit et est vitæ nescius ipse suæ :

[Il vit, sans avoir lui-même conscience de vivre :]

Et ne pouvais croire qu’à un si grand étonnement de membres, et si grande défaillance des sens, l’âme pût maintenir aucune force au-dedans pour se reconnaître : et que par ainsi ils n’avaient aucun discours qui les tourmentât, et qui leur pût faire juger et sentir la misère de leur condition, et que par conséquent, ils n’étaient pas fort à plaindre. Je n’imagine aucun état pour moi si insupportable et horrible, que d’avoir l’âme vive, et affligée, sans moyen de se déclarer : Comme je dirais de ceux qu’on envoie au supplice, leur ayant coupé la langue : si ce n’était qu’en cette sorte de mort, la plus muette me semble la mieux séante, si elle est accompagnée d’un ferme visage et grave : Et comme ces misérables prisonniers qui tombent ès mains des vilains bourreaux soldats de ce temps, desquels ils sont tourmentés de toute espèce de cruel traitement, pour les contraindre à quelque rançon excessive et impossible : tenus cependant en condition et en lieu, où ils n’ont moyen quelconque d’expression et signification de leurs pensées et de leur misère. Les Poètes ont feint quelques dieux favorables à la délivrance de ceux qui traînaient ainsi une mort languissante :

hunc ego Diti Sacrum iussa fero, teque isto corpore soluo.

[j’emporte par ordre ce cheveu consacré à Dis, et te délie de ton corps.]

Et les voix et réponses courtes et décousues, qu’on leur arrache quelquefois à force de crier autour de leurs oreilles, et de les tempêter, ou des mouvements qui semblent avoir quelque consentement à ce qu’on leur demande, ce n’est pas témoignage qu’ils vivent pourtant, au moins une vie entière. Il nous advient ainsi sur le bégaiement du sommeil, avant qu’il nous ait du tout saisis, de sentir comme en songe, ce qui se fait autour de nous, et suivre les voix, d’une ouïe trouble et incertaine, qui semble ne donner qu’aux bords de l’âme : et faisons des réponses à la suite des dernières paroles, qu’on nous a dites, qui ont plus de fortune que de sens. Or à présent que je l’ai essayé par effet, je ne fais nul doute que je n’en ai bien jugé jusques à cette heure. Car premièrement étant tout évanoui, je me travaillais d’entrouvrir mon pourpoint à beaux ongles (car j’étais désarmé) et si sais que je ne sentais en l’imagination rien qui me blessât : Car il y a plusieurs mouvements en nous, qui ne partent pas de notre ordonnance.

Semianimesque micant digiti, ferrumque retractant.

[À demi morts, les doigts tressaillent et ressaisissent le fer.]

Ceux qui tombent, élancent ainsi les bras au-devant de leur chute, par une naturelle impulsion, qui fait que nos membres se prêtent des offices, et ont des agitations à part de notre discours :

Falciferos memorant currus abscindere membra,

Ut tremere in terra videatur ab artubus, id quod

Decidit abscissum, cum mens tamen atque hominis vis

Mobilitate mali non quit sentire dolorem.

[On dit que les chars armés de faux tranchent les membres de sorte qu’on en voit palpiter à terre les tronçons tombés, avant même que l’esprit et la force vitale de l’homme, tant le coup est rapide, puissent en ressentir la douleur.]

J’avais mon estomac pressé de ce sang caillé, mes mains y couraient d’elles-mêmes, comme elles font souvent, où il nous démange, contre l’avis de notre volonté. Il y a plusieurs animaux, et des hommes mêmes, après qu’ils sont trépassés, auxquels on voit resserrer et remuer des muscles. Chacun sait par expérience, qu’il a des parties qui se branlent, dressent et couchent souvent sans son congé. Or ces passions qui ne nous touchent que par l’écorce, ne se peuvent dire nôtres : Pour les faire nôtres, il faut que l’homme y soit engagé tout entier : et les douleurs que le pied ou la main sentent pendant que nous dormons, ne sont pas à nous. Comme j’approchai de chez moi, où l’alarme de ma chute avait déjà couru, et que ceux de ma famille m’eurent rencontré, avec les cris accoutumés en telles choses : non seulement je répondais quelque mot à ce qu’on me demandait, mais encore ils disent que je m’avisai de commander qu’on donnât un cheval à ma femme, que je voyais s’empêtrer et se tracasser dans le chemin, qui est montueux et malaisé. Il semble que cette considération dût partir d’une âme éveillée, si est-ce que je n’y étais aucunement : c’étaient des pensements vains en nue, qui étaient émus par les sens des yeux et des oreilles : ils ne venaient pas de chez moi. Je ne savais pourtant ni d’où je venais, ni où j’allais, ni ne pouvais peser et considérer ce qu’on me demandait : ce sont de légers effets, que les sens produisaient d’eux-mêmes, comme d’un usage : ce que l’âme y prêtait, c’était en songe, touchée bien légèrement, et comme léchée seulement et arrosée par la molle impression des sens. Cependant mon assiette était à la vérité très douce et paisible : je n’avais affliction ni pour autrui ni pour moi : c’était une langueur et une extrême faiblesse, sans aucune douleur. Je vis ma maison sans la reconnaître. Quand on m’eut couché, je sentis une infinie douceur à ce repos : car j’avais été vilainement tirassé. par ces pauvres gens, qui avaient pris la peine de me porter sur leurs bras, par un long et très mauvais chemin, et s’y étaient lassés deux ou trois fois les uns après les autres. On me présenta force remèdes, de quoi je n’en reçus aucun, tenant pour certain, que j’étais blessé à mort par la tête. C’eût été sans mentir une mort bienheureuse : car la faiblesse de mon discours me gardait d’en rien juger, et celle du corps d’en rien sentir. Je me laissais couler si doucement, et d’une façon si molle et si aisée, que je ne sens guère autre action moins pesante que celle-là était. Quand je vins à revivre, et à reprendre mes forces,

Ut tandem sensus conualuere mei,

[Quand enfin mes sens reprirent vigueur,]

qui fut deux ou trois heures après, je me sentis tout d’un train rengager aux douleurs, ayant les membres tous moulus et froissés de ma chute, et en fus si mal deux ou trois nuits après, que j’en cuidai remourir encore un coup : mais d’une mort plus vive, et me sens encore de la secousse de cette froissure. Je ne veux pas oublier ceci, que la dernière chose en quoi je me pus remettre, ce fut la souvenance de cet accident : et me fis redire plusieurs fois, où j’allais, d’où je venais, à quelle heure cela m’était advenu, avant que de le pouvoir concevoir. Quant à la façon de ma chute, on me la cachait, en faveur de celui, qui en avait été cause, et m’en forgeait-on d’autres. Mais longtemps après, et le lendemain, quand ma mémoire vint à s’entrouvrir, et me représenter l’état, où je m’étais trouvé en l’instant que j’avais aperçu ce cheval fondant sur moi (car je l’avais vu à mes talons, et me tins pour mort : mais ce pensement avait été si soudain, que la peur n’eut pas loisir de s’y engendrer) il me sembla que c’était un éclair qui me frappait l’âme de secousse, et que je revenais de l’autre monde. Ce conte d’un événement si léger, est assez vain, n’était l’instruction que j’en ai tirée pour moi : car à la vérité pour s’apprivoiser à la mort, je trouve qu’il n’y a que de s’en avoisiner. Or, comme dit Pline, chacun est à soi-même une très bonne discipline, pourvu qu’il ait la suffisance de s’épier de près. Ce n’est pas ici ma doctrine, c’est mon étude : et n’est pas la leçon d’autrui, c’est la mienne. Et ne me doit-on pourtant savoir mauvais gré, si je la communique. Ce qui me sert, peut aussi par accident servir à un autre. Au demeurant, je ne gâte rien, je n’use que du mien. Et si je fais le fou, c’est à mes dépens, et sans l’intérêt de personne : Car c’est en folie, qui meurt en moi, qui n’a point de suite. Nous n’avons nouvelles que de deux ou trois anciens, qui aient battu ce chemin : Et si ne pouvons dire, si c’est du tout en pareille manière à celle-ci, n’en connaissant que les noms. Nul depuis ne s’est jeté sur leur trace : C’est une épineuse entreprise, et plus qu’il ne semble, de suivre une allure si vagabonde, que celle de notre esprit : de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes : de choisir et arrêter tant de menus airs de ses agitations : Et est un amusement nouveau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes du monde : oui, et des plus recommandées. Il y a plusieurs années que je n’ai que moi pour visée à mes pensées, que je ne contrôle et étudie que moi. Et si j’étudie autre chose, c’est pour soudain le coucher sur moi, ou en moi, pour mieux dire. Et ne me semble point faillir, si, comme il se fait des autres sciences, sans comparaison moins utiles, je fais part de ce que j’ai appris en celle-ci : quoique je ne me contente guère du progrès que j’y ai fait. Il n’est description pareille en difficulté, à la description de soi-même, ni certes en utilité. Encore se faut-il testonner, encore se faut-il ordonner et ranger pour sortir en place. Or je me pare sans cesse : car je me décris sans cesse. La coutume a fait le parler de soi, vicieux : Et le prohibe obstinément en haine de la vantance, qui semble toujours être attachée aux propres témoignages. Au lieu qu’on doit moucher l’enfant, cela s’appelle l’énaser,

In vicium ducit culpæ fuga.

[Fuir la faute mène au vice.]

Je trouve plus de mal que de bien à ce remède ; Mais quand il serait vrai, que ce fût nécessairement, présomption, d’entretenir le peuple de soi : je ne dois pas suivant mon général dessein, refuser une action qui publie cette maladive qualité, puisqu’elle est en moi : et ne dois cacher cette faute, que j’ai non seulement en usage, mais en profession. Toutefois à dire ce que j’en crois, cette coutume a tort de condamner le vin, parce que plusieurs s’y enivrent. On ne peut abuser que des choses qui sont bonnes. Et crois de cette règle, qu’elle ne regarde que la populaire défaillance ; Ce sont brides à veaux, desquelles ni les saints, que nous oyons si hautement parler d’eux, ni les Philosophes, ni les Théologiens ne se brident. Ne fais-je moi, quoique je sois aussi peu l’un que l’autre. S’ils n’en écrivent à point nommé, au moins, quand l’occasion les y porte, ne feignent-ils pas de se jeter bien avant sur le trottoir. De quoi traite Socrates plus largement que de soi ? À quoi achemine-t-il plus souvent les propos de ses disciples, qu’à parler d’eux, non pas de la leçon de leur livre, mais de l’être et branle de leur âme ? Nous nous disons religieusement à Dieu, et à notre confesseur, comme nos voisins à tout le peuple. Mais nous n’en disons, me répondra-t-on, que les accusations. Nous disons donc tout : car notre vertu même est fautière et repentable : Mon métier et mon art, c’est vivre. Qui me défend d’en parler selon mon sens, expérience et usage : qu’il ordonne à l’architecte de parler des bâtiments non selon soi, mais selon son voisin, selon la science d’un autre, non selon la sienne. Si c’est gloire, de soi-même publier ses valeurs, que ne met Cicero en avant l’éloquence de Hortense ; Hortense celle de Cicero ? À l’aventure entendent-ils que je témoigne de moi par ouvrage et effets, non nuement par des paroles. Je peins principalement mes cogitations, sujet informe, qui ne peut tomber en production ouvragère. À toute peine le puis-je coucher en ce corps aéré de la voix. Des plus sages hommes, et des plus dévots, ont vécu fuyant tous apparents effets. Les effets diraient plus de la fortune, que de moi. Ils témoignent leur rôle, non pas le mien, si ce n’est conjecturalement et incertainement : Échantillons d’une montre particulière. Je m’étale entier : C’est un skeletos, où d’une vue les veines, les muscles, les tendons paraissent, chaque pièce en son siège. L’effet de la toux en produisait une partie : l’effet de la pâleur ou battement de cœur une autre, et douteusement. Ce ne sont mes gestes que j’écris ; c’est moi, c’est mon essence. Je tiens qu’il faut être prudent à estimer de soi, et pareillement consciencieux à en témoigner : soit bas, soit haut, indifféremment. Si je me semblais bon et sage tout à fait, je l’entonnerais à pleine tête. De dire moins de soi, qu’il n’y en a, c’est sottise, non modestie : se payer de moins, qu’on ne vaut, c’est lâcheté et pusillanimité selon Aristote. Nulle vertu ne s’aide de la fausseté : et la vérité n’est jamais matière d’erreur. De dire de soi plus qu’il n’y en a, ce n’est pas toujours présomption, c’est encore souvent sottise. Se complaire outre mesure de ce qu’on est, en tomber en amour de soi indiscrète, est à mon avis la substance de ce vice. Le suprême remède à le guérir, c’est faire tout le rebours de ce que ceux ici ordonnent, qui en défendant le parler de soi, défendent par conséquent encore plus de penser à soi. L’orgueil gît en la pensée : la langue n’y peut avoir qu’une bien légère part. De s’amuser à soi, il leur semble que c’est se plaire en soi : de se hanter et pratiquer, que c’est se trop chérir. Mais cet excès naît seulement en ceux qui ne se tâtent que superficiellement, qui se voient après leurs affaires, qui appellent rêverie et oisiveté de s’entretenir de soi, et s’étoffer et bâtir, faire des châteaux en Espaigne : s’estimant chose tierce et étrangère à eux-mêmes. Si quelqu’un s’enivre de sa science, regardant sous soi : qu’il tourne les yeux au-dessus vers les siècles passés, il baissera les cornes, y trouvant tant de milliers d’esprits, qui le foulent aux pieds. S’il entre en quelque flatteuse présomption de sa vaillance, qu’il se ramentoive les vies de Scipion, d’Epaminondas, de tant d’armées, de tant de peuples, qui le laissent si loin derrière eux. Nulle particulière qualité n’enorgueillira celui, qui mettra quand et quand en compte, tant d’imparfaites et faibles qualités autres, qui sont en lui, et au bout, la nihilité de l’humaine condition. Parce que Socrates avait seul mordu à certes au précepte de son Dieu, de se connaître, et par cette étude était arrivé à se mépriser, il fut estimé seul digne du nom de Sage. Qui se connaîtra ainsi, qu’il se donne hardiment à connaître par sa bouche.

Chapitre VII. Des récompenses d’honneur §

Ceux qui écrivent la vie d’Auguste Cæsar, remarquent ceci en sa discipline militaire, que des dons il était merveilleusement libéral envers ceux qui le méritaient : mais que des pures récompenses d’honneur il en était bien autant épargnant. Si est-ce qu’il avait été lui-même gratifié par son oncle, de toutes les récompenses militaires, avant qu’il eût jamais été à la guerre. Ç’a été une belle invention, et reçue en la plupart des polices du monde, d’établir certaines marques vaines et sans prix, pour en honorer et récompenser la vertu : comme sont les couronnes de laurier, de chêne, de myrte, la forme de certain vêtement, le privilège d’aller en coche par ville, ou de nuit avec flambeau, quelque assiette particulière aux assemblées publiques, la prérogative d’aucuns surnoms et titres, certaines marques aux armoiries, et choses semblables, de quoi l’usage a été diversement reçu selon l’opinion des nations, et dure encore. Nous avons pour notre part, et plusieurs de nos voisins, les ordres de chevalerie, qui ne sont établis qu’à cette fin. C’est à la vérité une bien bonne et profitable coutume, de trouver moyen de reconnaître la valeur des hommes rares et excellents, et de les contenter et satisfaire par des paiements, qui ne chargent aucunement le public, et qui ne coûtent rien au Prince. Et ce qui a été toujours connu par expérience ancienne, et que nous avons autrefois aussi pu voir entre nous, que les gens de qualité avaient plus de jalousie de telles récompenses, que de celles où il y avait du gain et du profit, cela n’est pas sans raison et grande apparence. Si au prix qui doit être simplement d’honneur, on y mêle d’autres commodités et de la richesse : ce mélange au lieu d’augmenter l’estimation, il la ravale et en retranche. L’ordre Saint Michel, qui a été si longtemps en crédit parmi nous, n’avait point de plus grande commodité que celle-là, de n’avoir communication d’aucune autre commodité. Cela faisait, qu’autrefois il n’y avait ni charge ni état, quel qu’il fût, auquel la noblesse prétendît avec tant de désir et d’affection, qu’elle faisait à l’ordre, ni qualité qui apportât plus de respect et de grandeur : la vertu embrassant et aspirant plus volontiers à une récompense purement sienne, plutôt glorieuse, qu’utile. Car à la vérité les autres dons n’ont pas leur usage si digne, d’autant qu’on les emploie à toute sorte d’occasions. Par des richesses on satisfait le service d’un valet, la diligence d’un courrier ; le danser, le voltiger, le parler, et les plus vils offices qu’on reçoive : voire et le vice s’en paie, la flatterie, le maquerellage, la trahison : ce n’est pas merveille si la vertu reçoit et désire moins volontiers cette sorte de monnaie commune, que celle qui lui est propre et particulière, toute noble et généreuse. Auguste avait raison d’être beaucoup plus ménager et épargnant de celle-ci, que de l’autre : d’autant que l’honneur, c’est un privilège qui tire sa principale essence de la rareté : et la vertu même.

Cui malus est nemo, quis bonus esse potest ?

[Pour qui nul n’est méchant, qui pourrait être bon ?]

On ne remarque pas pour la recommandation d’un homme, qu’il ait soin de la nourriture de ses enfants, d’autant que c’est une action commune, quelque juste qu’elle soit : non plus qu’un grand arbre, où la forêt est toute de même. Je ne pense pas qu’aucun citoyen de Sparte se glorifiât de sa vaillance : car c’était une vertu populaire en leur nation : et aussi peu de la fidélité et mépris des richesses. Il n’échoit pas de récompense à une vertu, pour grande qu’elle soit, qui est passée en coutume : et ne sais avec, si nous l’appellerions jamais grande, étant commune. Puis donc que ces loyers d’honneur, n’ont autre prix et estimation que celle-là, que peu de gens en jouissent, il n’est, pour les anéantir, que d’en faire largesse. Quand il se trouverait plus d’hommes qu’au temps passé, qui méritassent notre ordre, il n’en fallait pas pourtant corrompre l’estimation. Et peut aisément advenir que plus le méritent : car il n’est aucune des vertus qui s’épande si aisément que la vaillance militaire. Il y en a une autre vraie, parfaite et philosophique, de quoi je ne parle point (et me sers de ce mot, selon notre usage) bien plus grande que celle-ci, et plus pleine : qui est une force et assurance de l’âme, méprisant également toute sorte de contraires accidents ; équable, uniforme et constante, de laquelle la nôtre n’est qu’un bien petit rayon. L’usage, l’institution, l’exemple et la coutume, peuvent tout ce qu’elles veulent en l’établissement de celle, de quoi je parle, et la rendent aisément vulgaire, comme il est très aisé à voir par l’expérience que nous en donnent nos guerres civiles. Et qui nous pourrait joindre à cette heure, et acharner à une entreprise commune tout notre peuple, nous ferions refleurir notre ancien nom militaire. Il est bien certain, que la récompense de l’ordre ne touchait pas au temps passé seulement la vaillance, elle regardait plus loin. Ce n’a jamais été le paiement d’un valeureux soldat, mais d’un Capitaine fameux. La science d’obéir ne méritait pas un loyer si honorable ; on y requérait anciennement une expertise bellique plus universelle et qui embrassât la plupart et plus grandes parties d’un homme militaire, neque enim eædem militares et imperatoriæ artes sunt [car les qualités du soldat et celles du général ne sont pas les mêmes], qui fut encore, outre cela de condition accommodable à une telle dignité. Mais je dis, quand plus de gens en seraient dignes qu’il ne s’en trouvait autrefois, qu’il ne fallait pas pourtant s’en rendre plus libéral : et eût mieux valu faillir à n’en étrenner pas tous ceux, à qui il était dû, que de perdre pour jamais, comme nous venons de faire, l’usage d’une invention si utile. Aucun homme de cœur ne daigne s’avantager de ce qu’il a de commun avec plusieurs : Et ceux d’aujourd’hui qui ont moins mérité cette récompense, font plus de contenance de la dédaigner, pour se loger par là, au rang de ceux à qui on fait tort d’épandre indignement et avilir cette marque qui leur était particulièrement due. Or de s’attendre en effaçant et abolissant celle-ci, de pouvoir soudain remettre en crédit, et renouveler une semblable coutume, ce n’est pas entreprise propre à une saison si licencieuse et malade, qu’est celle, où nous nous trouvons à présent : et en adviendra que la dernière encourra dès sa naissance, les incommodités qui viennent de ruiner l’autre. Les règles de la dispensation de ce nouvel ordre, auraient besoin d’être extrêmement tendues et contraintes, pour lui donner autorité : et cette saison tumultuaire n’est pas capable d’une bride courte et réglée. Outre ce qu’avant qu’on lui puisse donner crédit, il est besoin qu’on ait perdu la mémoire du premier, et du mépris auquel il est chu. Ce lieu pourrait recevoir quelque discours sur la considération de la vaillance, et différence de cette vertu aux autres : mais Plutarque étant souvent retombé sur ce propos, je me mêlerais pour néant de rapporter ici ce qu’il en dit. Ceci est digne d’être considéré, que notre nation donne à la vaillance le premier degré des vertus, comme son nom montre, qui vient de valeur : et qu’à notre usage, quand nous disons un homme qui vaut beaucoup, ou un homme de bien, au style de notre cour, et de notre noblesse, ce n’est à dire autre chose qu’un vaillant homme : d’une façon pareille à la Romaine. Car la générale appellation de vertu prend chez eux étymologie de la force. La forme propre, et seule, et essentielle, de noblesse en France, c’est la vacation militaire. Il est vraisemblable que la première vertu qui se soit fait paraître entre les hommes, et qui a donné avantage aux uns sur les autres, ç’a été celle-ci : par laquelle les plus forts et courageux se sont rendus maîtres des plus faibles, et ont acquis rang et réputation particulière : d’où lui est demeuré cet honneur et dignité de langage : ou bien que ces nations étant très belliqueuses, ont donné le prix à celle des vertus, qui leur était plus familière, et le plus digne titre. Tout ainsi que notre passion, et cette fiévreuse sollicitude que nous avons de la chasteté des femmes, fait aussi qu’une bonne femme, une femme de bien, et femme d’honneur et de. vertu, ce ne soit en effet à dire autre chose pour nous, qu’une femme chaste : comme si pour les obliger à ce devoir, nous mettions à nonchaloir tous les autres, et leur lâchions la bride à toute autre faute, pour entrer en composition de leur faire quitter celle-ci.

Chapitre VIII. De l’affection des pères aux enfants §

À Madame d’Estissac

Madame, si l’étrangeté ne me sauve, et la nouveauté, qui ont accoutumé de donner prix aux choses, je ne sors jamais à mon honneur de cette sotte entreprise : mais elle est si fantastique, et a un visage si éloigné de l’usage commun, que cela lui pourra donner passage. C’est une humeur mélancolique, et une humeur par conséquent très ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin de la solitude, en laquelle il y a quelques années que je m’étais jeté, qui m’a mis premièrement en tête cette rêverie de me mêler d’écrire. Et puis me trouvant entièrement dépourvu et vide de toute autre matière, je me suis présenté moi-même à moi pour argument et pour sujet. C’est le seul livre au monde de son espèce, et d’un dessein farouche et extravagant. Il n’y a rien aussi en cette besogne digne d’être remarqué que cette bizarrerie : car à un sujet si vain et si vil, le meilleur ouvrier du monde n’eût su donner façon qui mérite qu’on en fasse compte. Or Madame, ayant à m’y portraire au vif, j’en eusse oublié un trait d’importance, si je n’y eusse représenté l’honneur, que j’ai toujours rendu à vos mérites. Et l’ai voulu dire signamment à la tête de ce chapitre, d’autant que parmi vos autres bonnes qualités, celle de l’amitié que vous avez montrée à vos enfants, tient l’un des premiers rangs. Qui saura l’âge auquel Monsieur d’Estissac votre mari vous laissa veuve, les grands et honorables partis, qui vous ont été offerts, autant qu’à Dame de France de votre condition, la constance et fermeté de quoi vous avez soutenu tant d’années et au travers de tant d’épineuses difficultés, la charge et conduite de leurs affaires, qui vous ont agitée par tous les coins de France, et vous tiennent encore assiégée, l’heureux acheminement que vous y avez donné, par votre seule prudence ou bonne fortune : il dira aisément avec moi, que nous n’avons point d’exemple d’affection maternelle en notre temps plus exprès que le vôtre. Je loue Dieu, Madame, qu’elle ait été si bien employée : car les bonnes espérances que donne de soi Monsieur d’Estissac votre fils, assurent assez que quand il sera en âge, vous en tirerez l’obéissance et reconnaissance d’un très bon enfant. Mais d’autant qu’à cause de sa puérilité, il n’a pu remarquer les extrêmes offices qu’il a reçu de vous en si grand nombre, je veux, si ces écrits viennent un jour à lui tomber en main, lorsque je n’aurai plus ni bouche ni parole qui le puisse dire, qu’il reçoive de moi ce témoignage en toute vérité : qui lui sera encore plus vivement témoigné par les bons effets, de quoi si Dieu plaît il se ressentira, qu’il n’est gentilhomme en France, qui doive plus à sa mère qu’il fait, et qu’il ne peut donner à l’avenir plus certaine preuve de sa bonté, et de sa vertu, qu’en vous reconnaissant pour telle. S’il y a quelque loi vraiment naturelle, c’est-à-dire quelque instinct, qui se voie universellement et perpétuellement empreint aux bêtes et en nous (ce qui n’est pas sans controverse) je puis dire à mon avis, qu’après le soin que chaque animal a de sa conservation, et de fuir ce qui nuit, l’affection que l’engendrant porte à son engeance, tient le second lieu en ce rang. Et parce que nature semble nous l’avoir recommandée, regardant à étendre et faire aller avant, les pièces successives de cette sienne machine : ce n’est pas merveille, si à reculons des enfants aux pères, elle n’est pas si grande. Joint cette autre considération Aristotélique : que celui qui bien fait à quelqu’un, l’aime mieux, qu’il n’en est aimé : Et celui à qui il est dû, aime mieux, que celui qui doit : et tout ouvrier aime mieux son ouvrage, qu’il n’en serait aimé, si l’ouvrage avait du sentiment : d’autant que nous avons cher, être, et être consiste en mouvement et action. Par quoi chacun est aucunement en son ouvrage. Qui bien fait, exerce une action belle et honnête : qui reçoit, l’exerce utile seulement. Or l’utile est de beaucoup moins aimable que l’honnête. L’honnête est stable et permanent, fournissant à celui qui l’a fait, une gratification constante. L’utile se perd et échappe facilement, et n’en est la mémoire ni si fraîche ni si douce. Les choses nous sont plus chères, qui nous ont plus coûté. Et donner, est de plus de coût que le prendre. Puisqu’il a plu à Dieu nous douer de quelque capacité de discours, afin que comme les bêtes nous ne fussions pas servilement assujettis aux lois communes, ains que nous nous y appliquassions par jugement et liberté volontaire : nous devons bien prêter un peu à la simple autorité de nature : mais non pas nous laisser tyranniquement emporter à elle : la seule raison doit avoir la conduite de nos inclinations. J’ai de ma part le goût étrangement mousse à ces propensions, qui sont produites en nous sans l’ordonnance et entremise de notre jugement. Comme sur ce sujet, duquel je parle, je ne puis recevoir cette passion, de quoi on embrasse les enfants à peine encore nés, n’ayant ni mouvement en l’âme, ni forme reconnaissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables : et ne les ai pas souffert volontiers nourrir près de moi. Une vraie affection et bien réglée, devrait naître, et s’augmenter avec la connaissance qu’ils nous donnent d’eux ; et lors, s’ils le valent, la propension naturelle marchant quant et quant la raison, les chérir d’une amitié vraiment paternelle ; et en juger de même s’ils sont autres, nous rendant toujours à la raison, nonobstant la force naturelle. Il en va fort souvent au rebours, et le plus communément nous nous sentons plus émus des trépignements, jeux et niaiseries puériles de nos enfants, que nous ne faisons après, de leurs actions toutes formées : comme si nous les avions aimés pour notre passe-temps, comme des guenons, non comme des hommes. Et tel fournit bien libéralement de jouets à leur enfance, qui se trouve resserré à la moindre dépense qu’il leur faut étant en âge. Voire il semble que la jalousie que nous avons de les voir paraître et jouir du monde, quand nous sommes à même de le quitter, nous rende plus épargnants et restreints envers eux : Il nous lâche qu’ils nous marchent sur les talons, comme pour nous solliciter de sortir : Et si nous avions à craindre cela, puisque l’ordre des choses porte qu’ils ne peuvent, à dire vérité, être, ni vivre, qu’aux dépens de notre être et de notre vie, nous ne devions pas nous mêler d’être pères. Quant à moi, je trouve que c’est cruauté et injustice de ne les recevoir au partage et société de nos biens, et compagnons en l’intelligence de nos affaires domestiques, quand ils en sont capables, et de ne retrancher et resserrer nos commodités pour pourvoir aux leurs, puisque nous les avons engendrés à cet effet. C’est injustice de voir qu’un père vieil, cassé, et demi-mort, jouisse seul à un coin du foyer, des biens qui suffiraient à l’avancement et entretien de plusieurs enfants, et qu’il les laisse cependant par faute de moyen, perdre leurs meilleures années, sans se pousser au service public, et connaissance des hommes. On les jette au désespoir de chercher par quelque voie, pour injuste qu’elle soit, à pourvoir à leur besoin. Comme j’ai vu de mon temps, plusieurs jeunes hommes de bonne maison, si adonnés au larcin, que nulle correction les en pouvait détourner. J’en connais un, bien apparenté, à qui par la prière d’un sien frère, très honnête et brave gentilhomme, je parlai une fois pour cet effet. Il me répondit et confessa tout rondement, qu’il avait été acheminé à cette ordure, par la rigueur et avarice de son père ; mais qu’à présent il y était si accoutumé, qu’il ne s’en pouvait garder. Et lors il venait d’être surpris en larcin des bagues d’une dame, au lever de laquelle il s’était trouvé avec beaucoup d’autres. Il me fit souvenir du conte que j’avais ouï faire d’un autre gentilhomme, si fait et façonné à ce beau métier, du temps de sa jeunesse, que venant après à être maître de ses biens, délibéré d’abandonner cette trafique, il ne se pouvait garder pourtant s’il passait près d’une boutique, où il y eût chose, de quoi il eût besoin, de la dérober, en peine de l’envoyer payer après. Et en ai vu plusieurs si dressés et duits à cela, que parmi leurs compagnons mêmes, ils dérobaient ordinairement des choses qu’ils voulaient rendre. Je suis Gascon, et si n’est vice auquel je m’entende moins. Je le hais un peu plus par complexion, que je ne l’accuse par discours : Seulement par désir, je ne soustrais rien à personne. Ce quartier en est à la vérité un peu plus décrié que les autres de la Française nation. Si est-ce que nous avons vu de notre temps à diverses fois, entre les mains de la justice, des hommes de maison, d’autres contrées, convaincus de plusieurs horribles voleries. Je crains que de cette débauche il s’en faille aucunement prendre à ce vice des pères. Et si on me répond ce que fit un jour un Seigneur de bon entendement, qu’il faisait épargne des richesses, non pour en tirer autre fruit et usage, que pour se faire honorer et rechercher aux siens ; et que l’âge lui ayant ôté toutes autres forces, c’était le seul remède qui lui restait pour se maintenir en autorité en sa famille, et pour éviter qu’il ne vînt à mépris et dédain à tout le monde (De vrai non la vieillesse seulement, mais toute imbécillité, selon Aristote, est promotrice d’avarice) Cela est quelque chose : mais c’est la médecine à un mal, duquel on devait éviter la naissance. Un père est bien misérable, qui ne tient l’affection de ses enfants, que par le besoin qu’ils ont de son secours, si cela se doit nommer affection : il faut se rendre respectable par sa vertu, et par sa suffisance, et aimable par sa bonté et douceur de ses mœurs. Les cendres mêmes d’une riche matière, elles ont leur prix : et les os et reliques des personnes d’honneur, nous avons accoutumé de les tenir en respect et révérence. Nulle vieillesse peut être si caduque et si rance, à un personnage qui a passé en honneur son âge, qu’elle ne soit vénérable ; et notamment à ses enfants, desquels il faut avoir réglé l’âme à leur devoir par raison, non par nécessité et par le besoin, ni par rudesse et par force.

et errat longe, mea quidem sententia,

Qui imperium credat esse grauius aut stabilius

Vi quod fit, quam illud quod amicitia adiungitur.

[Et il se trompe lourdement, à mon avis du moins, celui qui croit qu’un pouvoir exercé par la force est plus ferme et plus stable que celui qui s’adjoint l’affection.]

J’accuse toute violence en l’éducation d’une âme tendre, qu’on dresse pour l’honneur, et la liberté. Il y a je ne sais quoi de servile en la rigueur, et en la contrainte : et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et par prudence, et adresse, ne se fait jamais par la force. On m’a ainsi élevé : ils disent qu’en tout mon premier âge, je n’ai tâté des verges qu’à deux coups, et bien mollement. J’ai dû la pareille aux enfants que j’ai eu : Ils me meurent tous en nourrice : mais Léonor, une seule fille qui est échappée à cette infortune, a atteint six ans et plus, sans qu’on ait employé à sa conduite, et pour le châtiment de ses fautes puériles (l’indulgence de sa mère s’y appliquant aisément) autre chose que paroles, et bien douces : Et quand mon désir y serait frustré, il est assez d’autres causes auxquelles nous prendre, sans entrer en reproche avec ma discipline, que je sais être juste et naturelle. J’eusse été beaucoup plus religieux encore en cela vers des mâles, moins nés à servir, et de condition plus libre : j’eusse aimé à leur grossir le cœur d’ingénuité et de franchise. Je n’ai vu autre effet aux verges, sinon de rendre les âmes plus lâches, ou plus malicieusement opiniâtres. Voulons-nous être aimés de nos enfants ? leur voulons-nous ôter l’occasion de souhaiter notre mort ? (combien que nulle occasion d’un si horrible souhait, ne peut être ni juste ni excusable, nullum scelus rationem habet [nul crime n’est fondé en raison]) accommodons leur vie raisonnablement, de ce qui est en notre puissance. Pour cela, il ne nous faudrait pas marier si jeunes que notre âge vienne quasi à se confondre avec le leur : Car cet inconvénient nous jette à plusieurs grandes difficultés. Je dis spécialement à la noblesse, qui est d’une condition oisive, et qui ne vit, comme on dit, que de ses rentes : car ailleurs, où la vie est questuaire, la pluralité et compagnie des enfants, c’est un agencement de ménage, ce sont autant de nouveaux outils et instruments à s’enrichir. Je me mariai à trente-trois ans, et loue l’opinion de trente-cinq, qu’on dit être d’Aristote. Platon ne veut pas qu’on se marie avant les trente ; mais il a raison de se moquer de ceux qui font les œuvres de mariage après cinquante-cinq : et condamne leur engeance indigne d’aliment et de vie. Thales y donna les plus vraies bornes : qui jeune, répondit à sa mère le pressant de se marier, qu’il n’était pas temps : et, devenu sur l’âge, qu’il n’était plus temps. Il faut refuser l’opportunité à toute action importune. Les anciens Gaulois estimaient à extrême reproche d’avoir eu accointance de femme, avant l’âge de vingt ans : et recommandaient singulièrement aux hommes, qui se voulaient dresser pour la guerre, de conserver bien avant en l’âge leur pucelage ; d’autant que les courages s’amollissent et divertissent par l’accouplage des femmes.

Ma hor congiunto a giovinetta sposa,

Lieto homai de’ figli, era invilito

Ne gli affetti di padre e di marito.

[Mais uni alors à une toute jeune épouse, heureux d’avoir désormais des fils, il s’était amolli dans les affections de père et de mari.]

Muleasses Roi de Thunes, celui que l’Empereur Charles cinquième remit en ses états, reprochait la mémoire de Mahomet son père, de sa hantise avec ses femmes, l’appelant brode, efféminé, engendreur d’enfants. L’histoire Grecque remarque de Jecus Tarentin, de Chryso, d’Astylus, de Diopopus, et d’autres, que pour maintenir leurs corps fermes au service de la course des jeux Olympiques, de la Palestrine, et tels exercices, ils se privèrent autant que leur dura ce soin, de toute sorte d’acte Vénérien. En certaine contrée des Indes Espagnolles, on ne permettait aux hommes de se marier, qu’après quarante ans, et si le permettait-on aux filles à dix ans. Un gentilhomme qui a trente-cinq ans, il n’est pas temps qu’il fasse place à son fils qui en a vingt : il est lui-même au train de paraître et aux voyages des guerres, et en la cour de son Prince : il a besoin de ses pièces ; et en doit certainement faire part, mais telle part, qu’il ne s’oublie pas pour autrui. Et à celui-là peut servir justement cette réponse que les pères ont ordinairement en la bouche : Je ne me veux pas dépouiller devant que de m’aller coucher. Mais un père atterré d’années et de maux, privé par sa faiblesse et faute de santé, de la commune société des hommes, il se fait tort, et aux siens, de couver inutilement un grand tas de richesses. Il est assez en état, s’il est sage, pour avoir désir de se dépouiller pour se coucher, non pas jusques à la chemise, mais jusques à une robe de nuit bien chaude : le reste des pompes, de quoi il n’a plus que faire, il doit en étrenner volontiers ceux, à qui par ordonnance naturelle cela doit appartenir. C’est raison qu’il leur en laisse l’usage, puisque nature l’en prive : autrement sans doute il y a de la malice et de l’envie. La plus belle des actions de l’Empereur Charles cinquième fut celle-là, à l’imitation d’aucuns anciens de son calibre, d’avoir su reconnaître que la raison nous commande assez de nous dépouiller, quand nos robes nous chargent et empêchent, et de nous coucher quand les jambes nous faillent. Il résigna ses moyens, grandeur et puissance à son fils, lorsqu’il sentit défaillir en soi la fermeté et la force pour conduire les affaires, avec la gloire qu’il y avait acquise.

Solue senescentem mature sanus equum, ne

Peccet ad extremum ridendus, et ilia ducat.

[En homme sensé, dételle à temps ton cheval vieillissant, de peur qu’il ne bronche à la fin au milieu des rires et ne fasse haleter ses flancs.]

Cette faute, de ne se savoir reconnaître de bonne heure, et ne sentir l’impuissance et extrême altération que l’âge apporte naturellement et au corps et à l’âme, qui à mon opinion est égale, si l’âme n’en a plus de la moitié, a perdu la réputation de la plupart des grands hommes du monde. J’ai vu de mon temps et connu familièrement, des personnages de grande autorité, qu’il était bien aisé à voir, être merveilleusement déchus de cette ancienne suffisance, que je connaissais par la réputation qu’ils en avaient acquise en leurs meilleurs ans. Je les eusse pour leur honneur volontiers souhaités retirés en leur maison à leur aise, et déchargés des occupations publiques et guerrières, qui n’étaient plus pour leurs épaules. J’ai autrefois été privé en la maison d’un gentilhomme veuf et fort vieil, d’une vieillesse toutefois assez verte. Celui-ci avait plusieurs filles à marier, et un fils déjà en âge de paraître ; cela chargeait sa maison de plusieurs dépenses et visites étrangères, à quoi il prenait peu de plaisir, non seulement pour le soin de l’épargne, mais encore plus, pour avoir, à cause de l’âge, pris une forme de vie fort éloignée de la nôtre. Je lui dis un jour un peu hardiment, comme j’ai accoutumé, qu’il lui siérait mieux de nous faire place, et de laisser à son fils sa maison principale, (car il n’avait que celle-là de bien logée et accommodée) et se retirer en une sienne terre voisine, où personne n’apporterait incommodité à son repos, puisqu’il ne pouvait autrement éviter notre importunité, vu la condition de ses enfants. Il m’en crut depuis, et s’en trouva bien. Ce n’est pas à dire qu’on leur donne, par telle voie d’obligation, de laquelle on ne se puisse plus dédire : je leur laisserais, moi qui suis à même de jouer ce rôle, la jouissance de ma maison et de mes biens, mais avec liberté de m’en repentir, s’ils m’en donnaient occasion : je leur en laisserais l’usage, parce qu’il ne me serait plus commode : Et de l’autorité des affaires en gros, je m’en réserverais autant qu’il me plairait. Ayant toujours jugé que ce doit être un grand contentement à un père vieil, de mettre lui-même ses enfants en train du gouvernement de ses affaires, et de pouvoir pendant sa vie contrôler leurs déportements : leur fournissant d’instruction et d’avis suivant l’expérience qu’il en a, et d’acheminer lui-même l’ancien honneur et ordre de sa maison en la main de ses successeurs, et se répondre par là, des espérances qu’il peut prendre de leur conduite à venir. Et pour cet effet, je ne voudrais pas fuir leur compagnie, je voudrais les éclairer de près, et jouir selon la condition de mon âge, de leur allégresse, et de leurs fêtes. Si je ne vivais parmi eux (comme je ne pourrais sans offenser leur assemblée par le chagrin de mon âge, et l’obligation de mes maladies, et sans contraindre aussi et forcer les règles et façons de vivre que j’aurais lors) je voudrais au moins vivre près d’eux en un quartier de ma maison, non pas le plus en parade, mais le plus en commodité. Non comme je vis il y a quelques années, un Doyen de S. Hilaire de Poictiers, rendu à telle solitude par l’incommodité de sa mélancolie, que lorsque j’entrai en sa chambre, il y avait vingt-deux ans, qu’il n’en était sorti un seul pas ; et si avait toutes ses actions libres et aisées, sauf un rhume qui lui tombait sur l’estomac. À peine une fois la semaine, voulait-il permettre qu’aucun entrât pour le voir : Il se tenait toujours enfermé par le dedans de sa chambre seul, sauf qu’un valet lui portait une fois le jour à manger, qui ne faisait qu’entrer et sortir. Son occupation était se promener, et lire quelque livre (car il connaissait aucunement les lettres) obstiné au demeurant de mourir en cette démarche, comme il fit bientôt après. J’essaierais par une douce conversation, de nourrir en mes enfants une vive amitié et bienveillance non feinte en mon endroit. Ce qu’on gagne aisément envers des natures bien nées : car si ce sont bêtes furieuses, comme notre siècle en produit à milliers, il les faut haïr et fuir pour telles. Je veux mal à cette coutume, d’interdire aux enfants l’appellation paternelle, et leur en enjoindre une étrangère, comme plus révérencielle : nature n’ayant volontiers pas suffisamment pourvu à notre autorité. Nous appelons Dieu tout-puissant, père, et dédaignons que nos enfants nous en appellent. J’ai réformé cette erreur en ma famille. C’est aussi folie et injustice de priver les enfants qui sont en âge, de la familiarité des pères, et vouloir maintenir en leur endroit une morgue austère et dédaigneuse, espérant par là, les tenir en crainte et obéissance. Car c’est une farce très inutile, qui rend les pères ennuyeux aux enfants, et qui pis est, ridicules. Ils ont la jeunesse et les forces en la main, et par conséquent le vent et la faveur du monde ; et reçoivent avec moquerie, ces mines fières et tyranniques, d’un homme qui n’a plus de sang, ni au cœur, ni aux veines : vrais épouvantails de chènevière. Quand je pourrais me faire craindre, j’aimerais encore mieux me faire aimer. Il y a tant de sortes de défauts en la vieillesse, tant d’impuissance, elle est si propre au mépris, que le meilleur acquêt qu’elle puisse faire, c’est l’affection et amour des siens : le commandement et la crainte, ce ne sont plus ses armes. J’en ai vu quelqu’un, duquel la jeunesse avait été très impérieuse, quand c’est venu sur l’âge, quoi qu’il le passe sainement ce qu’il se peut, il frappe, il mord, il jure, le plus tempestatif maître de France, il se ronge de soin et de vigilance, tout cela n’est qu’un batelage, auquel la famille même complote : du grenier, du cellier, voire et de sa bourse, d’autres ont la meilleure part de l’usage, cependant qu’il en a les clés en sa gibecière, plus chèrement que ses yeux. Cependant qu’il se contente de l’épargne et chicheté de sa table, tout est en débauche en divers réduits de sa maison, en jeu, et en dépense, et en l’entretien des contes de sa vaine colère et pourvoyance. Chacun est en sentinelle contre lui. Si par fortune quelque chétif serviteur s’y adonne, soudain il lui est mis en soupçon : qualité à laquelle la vieillesse mord si volontiers de soi-même. Quantes fois s’est-il vanté à moi, de la bride qu’il donnait aux siens, et exacte obéissance et révérence qu’il en recevait ; combien il voyait clair en ses affaires !

Ille solus nescit omnia.

[Lui seul ignore tout.]

Je ne sache homme qui pût apporter plus de parties et naturelles et acquises, propres à conserver la maîtrise, qu’il fait, et si en est déchu comme un enfant. Partant l’ai-je choisi parmi plusieurs telles conditions que je connais, comme plus exemplaire. Ce serait matière à une question scolastique, s’il est ainsi mieux, ou autrement. En présence, toutes choses lui cèdent. Et laisse-t-on ce vain cours à son autorité, qu’on ne lui résiste jamais : On le croit, on le craint, on le respecte tout son saoul. Donne-t-il congé à un valet ? il plie son paquet, le voilà parti : mais hors de devant lui seulement : Les pas de la vieillesse sont si lents, les sens si troubles, qu’il vivra et fera son office en même maison, un an, sans être aperçu. Et quand la saison en est, on fait venir des lettres lointaines, piteuses, suppliantes, pleines de promesse de mieux faire, par où on le remet en grâce. Monsieur fait-il quelque marché ou quelque dépêche qui déplaise ? on la supprime : forgeant tantôt après, assez de causes, pour excuser la faute d’exécution ou de réponse. Nulles lettres étrangères ne lui étant premièrement apportées, il ne voit que celles qui semblent commodes à sa science. Si par cas d’aventure il les saisit, ayant en coutume de se reposer sur certaine personne, de les lui lire, on y trouve sur-le-champ ce qu’on veut : et fait-on à tous coups que tel lui demande pardon, qui l’injurie par sa lettre. Il ne voit enfin affaires, que par une image disposée et desseignée et satisfactoire le plus qu’on peut, pour n’éveiller son chagrin et son courroux. J’ai vu sous des figures différentes, assez d’économies longues, constantes, de tout pareil effet. Il est toujours proclive aux femmes de disconvenir à leurs maris. Elles saisissent à deux mains toutes couvertures de leur contraster : la première excuse leur sert de plénière justification. J’en ai vu, qui dérobait gros à son mari, pour, disait-elle à son confesseur, faire ses aumônes plus grasses. Fiez-vous à cette religieuse dispensation. Nul maniement leur semble avoir assez de dignité, s’il vient de la concession du mari. Il faut qu’elles l’usurpent ou finement, ou fièrement, et toujours injurieusement, pour lui donner de la grâce et de l’autorité. Comme en mon propos, quand c’est contre un pauvre vieillard, et pour des enfants, lors empoignent-elles ce titre, et en servent leur passion, avec gloire : et comme en un commun servage, monopolent facilement contre sa domination et gouvernement. Si ce sont mâles, grands et fleurissants, ils subornent aussi incontinent ou par force, ou par faveur, et maître d’Hôtel et receveur, et tout le reste. Ceux qui n’ont ni femme ni fils, tombent en ce malheur plus difficilement, mais plus cruellement aussi et indignement. Le vieil Caton disait en son temps, qu’autant de valets, autant d’ennemis. Voyez si selon la distance de la pureté de son siècle au nôtre, il ne nous a pas voulu avertir, que femme, fils, et valet, autant d’ennemis à nous. Bien sert à la décrépitude de nous fournir le doux bénéfice d’inapercevance et d’ignorance, et facilité à nous laisser tromper. Si nous y mordions, que serait-ce de nous ; même en ce temps, où les Juges qui ont à décider nos controverses, sont communément partisans de l’enfance et intéressés ? Au cas que cette piperie m’échappe à voir, au moins ne m’échappe-t-il pas, à voir que je suis très pipable. Et aura-t-on jamais assez dit, de quel prix est un ami, à comparaison de ces liaisons civiles ? L’image même, que j’en vois aux bêtes, si pure, avec quelle religion je la respecte ! Si les autres me pipent, au moins ne me pipé-je pas moi-même à m’estimer capable de m’en garder : ni à me ronger la cervelle pour m’en rendre. Je me sauve de telles trahisons en mon propre giron, non par une inquiète et tumultuaire curiosité, mais par diversion plutôt, et résolution. Quand j’ois réciter l’état de quelqu’un, je ne m’amuse pas à lui : je tourne incontinent les yeux à moi, voir comment j’en suis. Tout ce qui le touche me regarde. Son accident m’avertit et m’éveille de ce côté-là. Tous les jours et à toutes heures, nous disons d’un autre ce que nous dirions plus proprement de nous, si nous savions replier aussi bien qu’étendre notre considération. Et plusieurs auteurs blessent en cette manière la protection de leur cause, courant en avant témérairement à l’encontre de celle qu’ils attaquent, et lançant à leurs ennemis des traits, propres à leur être relancés plus avantageusement. Feu M. le Maréchal de Monluc, ayant perdu son fils, qui mourut en l’Île de Madères, brave gentilhomme à la vérité et de grande espérance, me faisait fort valoir entre ses autres regrets, le déplaisir et crève-cœur qu’il sentait de ne s’être jamais communiqué à lui : et sur cette humeur d’une gravité et grimace paternelle, avoir perdu la commodité de goûter et bien connaître son fils ; et aussi de lui déclarer l’extrême amitié qu’il lui portait, et le digne jugement qu’il faisait de sa vertu. Et ce pauvre garçon, disait-il, n’a rien vu de moi qu’une contenance renfrognée et pleine de mépris, et a emporté cette créance, que je n’ai su ni l’aimer ni l’estimer selon son mérite. À qui gardais-je à découvrir cette singulière affection que je lui portais dans mon âme ? était-ce pas lui qui en devait avoir tout le plaisir et toute l’obligation ? Je me suis contraint et gêné pour maintenir ce vain masque : et y ai perdu le plaisir de sa conversation, et sa volonté quant et quant, qu’il ne me peut avoir portée autre que bien froide, n’ayant jamais reçu de moi que rudesse, ni senti qu’une façon tyrannique. Je trouve que cette plainte était bien prise et raisonnable : Car comme je sais par une trop certaine expérience, il n’est aucune si douce consolation en la perte de nos amis, que celle que nous apporte la science de n’avoir rien oublié à leur dire, et d’avoir eu avec eux une parfaite et entière communication d’un ami. En vaux-je mieux d’en avoir le goût, ou si j’en vaux moins ? j’en vaux certes bien mieux. Son regret me console et m’honore. Est-ce pas un pieux et plaisant office de ma vie, d’en faire à tout jamais les obsèques ? Est-il jouissance qui vaille cette privation ? Je m’ouvre aux miens tant que je puis, et leur signifie très volontiers l’état de ma volonté, et de mon jugement envers eux, comme envers un chacun : je me hâte de me produire, et de me présenter : car je ne veux pas qu’on s’y mécompte, à quelque part que ce soit. Entre autres coutumes particulières qu’avaient nos anciens Gaulois, à ce que dit Cæsar, celle-ci en était l’une, que les enfants ne se présentaient aux pères, ni s’osaient trouver en public en leur compagnie, que lorsqu’ils commençaient à porter les armes ; comme s’ils voulaient dire que lors il était aussi saison, que les pères les reçussent en leur familiarité et accointance. J’ai vu encore une autre sorte d’indiscrétion en aucuns pères de mon temps, qui ne se contentent pas d’avoir privé pendant leur longue vie, leurs enfants de la part qu’ils devaient avoir naturellement en leurs fortunes, mais laissent encore après eux, à leurs femmes cette même autorité sur tous leurs biens, et loi d’en disposer à leur fantaisie. Et ai connu tel Seigneur des premiers officiers de notre Couronne, ayant par espérance de droit à venir, plus de cinquante mille écus de rente, qui est mort nécessiteux et accablé de dettes, âgé de plus de cinquante ans, sa mère en son extrême décrépitude, jouissant encore de tous ses biens par l’ordonnance du père, qui avait de sa part vécu près de quatre-vingts ans. Cela ne me semble aucunement raisonnable. Pourtant trouvé-je peu d’avancement à un homme de qui les affaires se portent bien, d’aller chercher une femme qui le charge d’une grande dot ; il n’est point de dette étrangère qui apporte plus de ruine aux maisons : mes prédécesseurs ont communément suivi ce conseil bien à propos, et moi aussi. Mais ceux qui nous déconseillent les femmes riches, de peur qu’elles soient moins traitables et reconnaissantes, se trompent, de faire perdre quelque réelle commodité, pour une si frivole conjecture. À une femme déraisonnable, il ne coûte non plus de passer par-dessus une raison, que par-dessus une autre. Elles s’aiment le mieux où elles ont plus de tort. L’injustice les allèche : comme les bonnes, l’honneur de leurs actions vertueuses : Et en sont débonnaires d’autant plus, qu’elles sont plus riches : comme plus volontiers et glorieusement chastes, de ce qu’elles sont belles. C’est raison de laisser l’administration des affaires aux mères pendant que les enfants ne sont pas en l’âge selon les lois pour en manier la charge : mais le père les a bien mal nourris, s’il ne peut espérer qu’en leur maturité, ils auront plus de sagesse et de suffisance que sa femme, vu l’ordinaire faiblesse du sexe. Bien serait-il toutefois à la vérité plus contre nature, de faire dépendre les mères de la discrétion de leurs enfants. On leur doit donner largement, de quoi maintenir leur état selon la condition de leur maison et de leur âge, d’autant que la nécessité et l’indigence est beaucoup plus malséante et malaisée à supporter à elles qu’aux mâles : il faut plutôt en charger les enfants que la mère. En général, la plus saine distribution de nos biens en mourant, me semble être, les laisser distribuer à l’usage du pays. Les lois y ont mieux pensé que nous : et vaut mieux les laisser faillir en leur élection, que de nous hasarder de faillir témérairement en la nôtre. Ils ne sont pas proprement nôtres, puisque d’une prescription civile et sans nous, ils sont destinés à certains successeurs. Et encore que nous ayons quelque liberté au-delà, je tiens qu’il faut une grande cause et bien apparente pour nous faire ôter à un, ce que sa fortune lui avait acquis, et à quoi la justice commune l’appelait : et que c’est abuser contre raison de cette liberté, d’en servir nos fantaisies frivoles et privées. Mon sort m’a fait grâce, de ne m’avoir présenté des occasions qui me pussent tenter, et divertir mon affection de la commune et légitime ordonnance. J’en vois, envers qui c’est temps perdu d’employer un long soin de bons offices. Un mot reçu de mauvais biais efface le mérite de dix ans. Heureux, qui se trouve à point, pour leur oindre la volonté sur ce dernier passage. La voisine action l’emporte, non pas les meilleurs et plus fréquents offices, mais les plus récents et présents font l’opération. Ce sont gens qui se jouent de leurs testaments, comme de pommes ou de verges, à gratifier ou châtier chaque action de ceux qui y prétendent intérêt. C’est chose de trop longue suite, et de trop de poids, pour être ainsi promenée à chaque instant : et en laquelle les sages se plantent une fois pour toutes, regardant surtout à la raison et observance publique. Nous prenons un peu trop à cœur ces substitutions masculines : et proposons une éternité ridicule à nos noms. Nous pesons aussi trop les vaines conjectures de l’avenir, que nous donnent les esprits puérils. À l’aventure eût-on fait injustice, de me déplacer de mon rang, pour avoir été le plus lourd et plombé, le plus long et dégoûté en ma leçon, non seulement que tous mes frères, mais que tous les enfants de ma province : soit leçon d’exercice d’esprit, soit leçon d’exercice de corps. C’est folie de faire des triages extraordinaires, sur la foi de ces divinations, auxquelles nous sommes si souvent trompés. Si on peut blesser cette règle, et corriger les destinées aux choix qu’elles ont fait de nos héritiers, on le peut avec plus d’apparence, en considération de quelque remarquable et énorme difformité corporelle : vice constant inamendable : et selon nous, grands estimateurs de la beauté, d’important préjudice. Le plaisant dialogue du législateur de Platon, avec ses citoyens, fera honneur à ce passage. Comment donc, disent-ils sentant leur fin prochaine, ne pourrons-nous point disposer de ce qui est à nous, à qui il nous plaira ? Ô Dieux, quelle cruauté ! Qu’il ne nous soit loisible, selon que les nôtres nous auront servi en nos maladies, en notre vieillesse, en nos affaires, de leur donner plus et moins selon nos fantaisies ! À quoi le législateur répond en cette manière : Mes amis, qui avez sans doute bientôt à mourir, il est malaisé, et que vous vous connaissiez, et que vous connaissiez ce qui est à vous, suivant l’inscription Delphique. Moi, qui fais les lois, tiens, que ni vous n’êtes à vous, ni n’est à vous ce que vous jouissez. Et vos biens et vous, êtes à votre famille tant passée que future : mais encore plus sont au public, et votre famille et vos biens. Par quoi de peur que quelque flatteur en votre vieillesse ou en votre maladie, ou quelque passion vous sollicite mal à propos, de faire testament injuste, je vous en garderai. Mais ayant respect et à l’intérêt universel de la cité, et à celui de votre maison, j’établirai des lois, et ferai sentir, comme de raison, que la commodité particulière doit céder à la commune. Allez-vous-en joyeusement où la nécessité humaine vous appelle. C’est à moi, qui ne regarde pas l’une chose plus que l’autre, qui autant que je puis, me soigne du général, d’avoir souci de ce que vous laissez. Revenant à mon propos, il me semble en toutes façons, qu’il naît rarement des femmes à qui la maîtrise soit due sur des hommes, sauf la maternelle et naturelle : si ce n’est pour le châtiment de ceux, qui par quelque humeur fiévreuse, se sont volontairement soumis à elles : mais cela ne touche aucunement les vieilles, de quoi nous parlons ici. C’est l’apparence de cette considération, qui nous a fait forger et donner pied si volontiers, à cette loi, que nul ne vit onques, qui prive les femmes de la succession de cette couronne : et n’est guère Seigneurie au monde, où elle ne s’allègue, comme ici, par une vraisemblance de raison qui l’autorise : mais la fortune lui a donné plus de crédit en certains lieux qu’aux autres. Il est dangereux de laisser à leur jugement la dispensation de notre succession, selon le choix qu’elles feront des enfants, qui est à tous les coups inique et fantastique. Car cet appétit déréglé et goût malade, qu’elles ont au temps de leurs graisses, elles l’ont en l’âme, en tout temps. Communément on les voit s’adonner aux plus faibles et malotrus, ou à ceux, si elles en ont, qui leur pendent encore au cou. Car n’ayant point assez de force de discours, pour choisir et embrasser ce qui le vaut, elles se laissent plus volontiers aller, où les impressions de nature sont plus seules ; comme les animaux qui n’ont connaissance de leurs petits, que pendant qu’ils tiennent à leurs mamelles. Au demeurant il est aisé à voir par expérience, que cette affection naturelle, à qui nous donnons tant d’autorité, a les racines bien faibles. Pour un fort léger profit, nous arrachons tous les jours leurs propres enfants d’entre les bras des mères, et leur faisons prendre les nôtres en charge : nous leur faisons abandonner les leurs à quelque chétive nourrice, à qui nous ne voulons pas commettre les nôtres, ou à quelque chèvre ; leur défendant non seulement de les allaiter, quelque danger qu’ils en puissent encourir : mais encore d’en avoir aucun soin, pour s’employer du tout au service des nôtres. Et voit-on en la plupart d’entre elles, s’engendrer bientôt par accoutumance une affection bâtarde, plus véhémente que la naturelle, et plus grande sollicitude de la conservation des enfants empruntés, que des leurs propres. Et ce que j’ai parlé des chèvres, c’est d’autant qu’il est ordinaire autour de chez moi, de voir les femmes de village, lorsqu’elles ne peuvent nourrir les enfants de leurs mamelles, appeler des chèvres à leur secours. Et j’ai à cette heure deux laquais, qui ne tétèrent jamais que huit jours lait de femmes. Ces chèvres sont incontinent duites à venir allaiter ces petits enfants, reconnaissent leur voix quand ils crient, et y accourent : si on leur en présente un autre que leur nourrisson, elles le refusent, et l’enfant en fait de même d’une autre chèvre. J’en vis un l’autre jour, à qui on ôta la sienne, parce que son père ne l’avait qu’empruntée d’un sien voisin, il ne put jamais s’adonner à l’autre qu’on lui présenta, et mourut sans doute, de faim. Les bêtes altèrent et abâtardissent aussi aisément que nous, l’affection naturelle. Je crois qu’en ce que récite Herodote de certain détroit de la Lybie, il y a souvent du mécompte : il dit qu’on s’y mêle aux femmes indifféremment : mais que l’enfant ayant force de marcher, trouve son père celui, vers lequel, en la presse, la naturelle inclination porte ses premiers pas. Or à considérer cette simple occasion d’aimer nos enfants, pour les avoir engendrés, pour laquelle nous les appelons autres nous-mêmes : il semble qu’il y ait bien une autre production venant de nous, qui ne soit pas de moindre recommandation. Car ce que nous engendrons par l’âme, les enfantements de notre esprit, de notre courage et suffisance, sont produits par une plus noble partie que la corporelle, et sont plus nôtres. Nous sommes père et mère ensemble en cette génération : ceux-ci nous coûtent bien plus cher, et nous apportent plus d’honneur, s’ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos autres enfants, est beaucoup plus leur, que nôtre : la part que nous y avons est bien légère : mais de ceux-ci, toute la beauté, toute la grâce et prix est nôtre. Par ainsi ils nous représentent et nous rapportent bien plus vivement que les autres. Platon ajoute, que ce sont ici des enfants immortels, qui immortalisent leurs pères, voire et les déifient, comme Lycurgus, Solon, Minos. Or les Histoires étant pleines d’exemples de cette amitié commune des pères envers les enfants, il ne m’a pas semblé hors de propos d’en trier aussi quelqu’un de celle-ci. Heliodorus ce bon Évêque de Tricea, aima mieux perdre la dignité, le profit, la dévotion d’une prélature si vénérable, que de perdre sa fille : fille qui dure encore bien gentille : mais à l’aventure pourtant un peu trop curieusement et mollement godronnée pour fille Ecclésiastique et Sacerdotale, et de trop amoureuse façon. Il y eut un Labiénus à Rome, personnage de grande valeur et autorité, et entre autres qualités, excellent en toute sorte de littérature, qui était, ce crois-je, fils de ce grand Labienus, le premier des capitaines qui furent sous Cæsar en la guerre des Gaules, et qui depuis s’étant jeté au parti du grand Pompeius, s’y maintint si valeureusement jusques à ce que Cæsar le défît en Espagne. Ce Labienus de quoi je parle, eut plusieurs envieux de sa vertu, et comme il est vraisemblable, les courtisans et favoris des Empereurs de son temps, pour ennemis de sa franchise, et des humeurs paternelles, qu’il retenait encore contre la tyrannie, desquelles il est croyable qu’il avait teint ses écrits et ses livres. Ses adversaires poursuivirent devant le magistrat à Rome, et obtinrent de faire condamner plusieurs siens ouvrages qu’il avait mis en lumière, à être brûlés. Ce fut par lui que commença ce nouvel exemple de peine, qui depuis fut continué à Rome à plusieurs autres, de punir de mort les écrits mêmes, et les études. Il n’y avait point assez de moyen et matière de cruauté, si nous n’y mêlions des choses que nature a exemptées de tout sentiment et de toute souffrance, comme la réputation et les inventions de notre esprit : et si nous n’allions communiquer les maux corporels aux disciplines et monuments des Muses. Or Labienus ne put souffrir cette perte, ni de survivre à cette sienne si chère géniture ; il se fit porter et enfermer tout vif dans le monument de ses ancêtres, là où il pourvut tout d’un train à se tuer et à s’enterrer ensemble. Il est malaisé de montrer aucune autre plus véhémente affection paternelle que celle-là. Cassius Severus, homme très éloquent et son familier, voyant brûler ses livres, criait que par même sentence on le devait quant et quant condamner à être brûlé tout vif, car il portait et conservait en sa mémoire ce qu’ils contenaient. Pareil accident advint à Greuntius Cordus accusé d’avoir en ses livres loué Brutus et Cassius. Ce Sénat vilain, servile, et corrompu, et digne d’un pire maître que Tibere, condamna ses écrits au feu. Il fut content de faire compagnie à leur mort, et se tua par abstinence de manger. Le bon Lucanus étant jugé par ce coquin Néron ; sur les derniers traits de sa vie, comme la plupart du sang fût déjà écoulé par les veines des bras, qu’il s’était faites tailler à son médecin pour mourir, et que la froideur eut saisi les extrémités de ses membres, et commença à s’approcher des parties vitales ; la dernière chose qu’il eut en sa mémoire, ce furent aucuns des vers de son livre de la guerre de Pharsale, qu’il récitait, et mourut ayant cette dernière voix en la bouche. Cela qu’était-ce, qu’un tendre et paternel congé qu’il prenait de ses enfants ; représentant les adieux et les étroits embrassements que nous donnons aux nôtres en mourant ; et un effet de cette naturelle inclination, qui rappelle en notre souvenance en cette extrémité, les choses, que nous avons eu les plus chères pendant notre vie ? Pensons-nous qu’Epicurus qui en mourant tourmenté, comme il dit, des extrêmes douleurs de la colique, avait toute sa consolation en la beauté de sa doctrine qu’il laissait au monde, eût reçu autant de contentement d’un nombre d’enfants bien nés et bien élevés, s’il en eût eu, comme il faisait de la production de ses riches écrits ? et que s’il eût été au choix de laisser après lui un enfant contrefait et mal né, ou un livre sot et inepte, il ne choisît plutôt, et non lui seulement, mais tout homme de pareille suffisance, d’encourir le premier malheur que l’autre ? Ce serait à l’aventure impiété en Saint Augustin (pour exemple) si d’un côté on lui proposait d’enterrer ses écrits, de quoi notre religion reçoit un si grand fruit, ou d’enterrer ses enfants au cas qu’il en eût, s’il n’aimait mieux enterrer ses enfants. Et je ne sais si je n’aimerais pas mieux beaucoup en avoir produit un parfaitement bien formé, de l’accointance des Muses, que de l’accointance de ma femme. À celui-ci tel qu’il est, ce que je donne, je le donne purement et irrévocablement, comme on donne aux enfants corporels. Ce peu de bien, que je lui ai fait, il n’est plus en ma disposition. Il peut savoir assez de choses que je ne sais plus, et tenir de moi ce que je n’ai point retenu : et qu’il faudrait que tout ainsi qu’un étranger, j’empruntasse de lui, si besoin m’en venait. Si je suis plus sage que lui, il est plus riche que moi. Il est peu d’hommes adonnés à la poésie, qui ne se gratifiassent plus d’être pères de l’Eneide que du plus beau garçon de Rome : et qui ne souffrissent plus aisément l’une perte que l’autre. Car selon Aristote, de tous ouvriers le poète est nommément le plus amoureux de son ouvrage. Il est malaisé à croire, qu’Epaminondas qui se vantait de laisser pour toute postérité des filles qui feraient un jour honneur à leur père (c’étaient les deux nobles victoires qu’il avait gagné sur les Lacédémoniens) eût volontiers consenti d’échanger celles-là, aux plus gorgiases de toute la Grèce : ou qu’Alexandre et Cæsar aient jamais souhaité d’être privés de la grandeur de leurs glorieux faits de guerre, pour la commodité d’avoir des enfants et héritiers, quelques parfaits et accomplis qu’ils pussent être. Voire je fais grand doute que Phidias ou autre excellent statuaire, aimât autant la conservation et la durée de ses enfants naturels, comme il ferait d’une image excellente, qu’avec long travail et étude il aurait parfaite selon l’art. Et quant à ces passions vicieuses et furieuses, qui ont échauffé quelquefois les pères à l’amour de leurs filles, ou les mères envers leurs fils, encore s’en trouve-t-il de pareilles en cette autre sorte de parenté : Témoin ce que l’on récite de Pygmalion, qu’ayant bâti une statue de femme de beauté singulière, il devint si éperdument épris de l’amour forcené de ce sien ouvrage, qu’il fallut, qu’en faveur de sa rage les dieux la lui vivifiassent :

Tentatum mollescit ebur, positoque rigore

Subsidit digitis.

[Au toucher l’ivoire s’amollit et, perdant sa dureté, il fléchit sous les doigts.]

Chapitre IX. Des armes des Parthes §

C’est une façon vicieuse de la noblesse de notre temps, et pleine de mollesse, de ne prendre les armes que sur le point d’une extrême nécessité : et s’en décharger aussitôt qu’il y a tant soit peu d’apparence, que le danger soit éloigné : D’où il survient plusieurs désordres : car chacun criant et courant à ses armes, sur le point de la charge, les uns sont à lacer encore leur cuirasse, que leurs compagnons sont déjà rompus. Nos pères donnaient leur salade, leur lance, et leurs gantelets à porter, et n’abandonnaient le reste de leur équipage, tant que la corvée durait. Nos troupes sont à cette heure toutes troublées et difformes, par la confusion du bagage et des valets qui ne peuvent éloigner leurs maîtres, à cause de leurs armes. Tite Live parlant des nôtres, Intolerantissima laboris corpora vix arma humeris gerebant. [Inaptes physiquement à tout effort, ils pouvaient à peine porter leurs armes sur leurs épaules.] Plusieurs nations vont encore et allaient anciennement à la guerre sans se couvrir : ou se couvraient d’inutiles défenses.

Tegmina queis capitum raptus de subere cortex.

[Ils se couvrent la tête de l’écorce arrachée à un liège.]

Alexandre le plus hasardeux Capitaine qui fut jamais, s’armait fort rarement : Et ceux d’entre nous qui les méprisent n’empirent pour cela de guère leur marché. S’il se voit quelqu’un tué par le défaut d’un harnois, il n’en est guère moindre nombre, que l’empêchement des armes a fait perdre, engagés sous leur pesanteur, ou froissés et rompus, ou par un contrecoup, ou autrement. Car il semble, à la vérité, à voir le poids des nôtres et leur épaisseur, que nous ne cherchons qu’à nous défendre, et en sommes plus chargés que couverts. Nous avons assez à faire à en soutenir le faix, entravés et contraints, comme si nous n’avions à combattre que du choc de nos armes : Et comme si nous n’avions pareille obligation à les défendre, qu’elles ont à nous. Tacitus peint plaisamment des gens de guerre de nos anciens Gaulois, ainsi armés pour se maintenir seulement, n’ayant moyen ni d’offenser ni d’être offensés, ni de se relever abattus. Lucullus voyant certains hommes d’armes Médois, qui faisaient front en l’armée de Tigranes, pesamment et malaisément armés, comme dans une prison de fer, prit de là opinion de les défaire aisément, et par eux commença sa charge et sa victoire. Et à présent que nos mousquetaires sont en crédit, je crois qu’on trouvera quelque invention de nous emmurer pour nous en garantir, et nous faire traîner à la guerre enfermés dans des bastions, comme ceux que les anciens faisaient porter à leurs éléphants. Cette humeur est bien éloignée de celle du jeune Scipion, lequel accusa aigrement ses soldats, de ce qu’ils avaient semé des chausse-trappes sous l’eau à l’endroit du fossé, par où ceux d’une ville qu’il assiégeait, pouvaient faire des sorties sur lui : disant que ceux qui assaillaient, devaient penser à entreprendre, non pas à craindre : Et craignant avec raison que cette provision endormît leur vigilance à se garder. Il dit aussi à un jeune homme, qui lui faisait montre de son beau bouclier : Il est vraiment beau, mon fils, mais un soldat Romain doit avoir plus de fiance en sa main dextre, qu’en la gauche. Or il n’est que la coutume, qui nous rende insupportable la charge de nos armes.

L’husbergo in dosso haveano, e l’elmo in testa,

Due di quelli guerrier d’i quali io canto.

Ne notte o di doppo ch’entraro in questa

Stanza, gl’haveano mai mesi da canto,

Che facile a portar comme la vesta

Era lor, perche in uso l’avean tanto

[Ils avaient le haubert sur le dos et le heaume sur la tête, les deux guerriers que je chante. Ni la nuit ni le jour, depuis qu’ils étaient entrés dans cette demeure, ils ne les avaient mis bas. Ils les portaient avec autant d’aisance que leurs vêtements, tant ils en avaient l’habitude.]

L’Empereur Caracalla allait par pays à pied armé de toutes pièces, conduisant son armée. Les piétons Romains portaient non seulement le morion, l’épée, et l’écu : car quant aux armes, dit Cicero, ils étaient si accoutumés à les avoir sur le dos, qu’elles ne les empêchaient non plus que leurs membres : arma enim, membra militis esse dicunt [car on dit que les armes sont les membres du soldat]. Mais quant et quant encore, ce qu’il leur fallait de vivres, pour quinze jours, et certaine quantité de paux pour faire leurs remparts, jusques à soixante livres de poids. Et les soldats de Marius ainsi chargés, marchant en bataille, étaient duits à faire cinq lieues en cinq heures, et six s’il y avait hâte. Leur discipline militaire était beaucoup plus rude que la nôtre ; aussi produisait-elle de bien autres effets. Le jeune Scipion réformant son armée en Espaigne, ordonna à ses soldats de ne manger que debout, et rien de cuit. Ce trait est merveilleux à ce propos, qu’il fut reproché à un soldat Lacédémonien, qu’étant à l’expédition d’une guerre, on l’avait vu sous le couvert d’une maison : ils étaient si durcis à la peine, que c’était honte d’être vu sous un autre toit que celui du ciel, quelque temps qu’il fît. Nous ne mènerions guère loin nos gens à ce prix-là. Au demeurant Marcellinus, homme nourri aux guerres Romaines, remarque curieusement la façon que les Parthes avaient de s’armer, et la remarque d’autant qu’elle était éloignée de la Romaine. Ils avaient, dit-il, des armes tissues en manière de petites plumes, qui n’empêchaient pas le mouvement de leur corps : et si étaient si fortes que nos dards rejaillissaient venant à les heurter (ce sont les écailles, de quoi nos ancêtres avaient fort accoutumé de se servir). Et en un autre lieu : Ils avaient, dit-il, leurs chevaux forts et raides, couverts de gros cuir, et eux étaient armés de cap à pied, de grosses lames de fer, rangées de tel artifice, qu’à l’endroit des jointures des membres elles prêtaient au mouvement. On eût dit que c’étaient des hommes de fer : car ils avaient des accoutrements de tête si proprement assis, et représentant au naturel la forme et parties du visage, qu’il n’y avait moyen de les assener que par des petits trous ronds, qui répondaient à leurs yeux, leur donnant un peu de lumière, et par des fentes, qui étaient à l’endroit des naseaux, par où ils prenaient assez malaisément haleine,

Flexilis inductis animatur lamina membris,

Horribilis visu, credas simulacra moueri

Ferrea, cognatoque viros spirare metallo.

Par vestitus equis, ferrata fronte minantur,

Ferratosque mouent securi vulneris armos.

[La lame flexible prend vie des membres qu’elle recouvre, vision d’effroi : on dirait que marchent des statues de fer, et que respirent des hommes ne faisant qu’un avec le métal. Les chevaux sont cuirassés de même, leur front ferré est menaçant et leurs flancs ferrés se meuvent, invulnérables.]

Voilà une description, qui retire bien fort à l’équipage d’un homme d’armes Français, à tout ses bardes. Plutarque dit que Demetrius fit faire pour lui, et pour Alcinus, le premier homme de guerre qui fût près de lui, à chacun un harnois complet du poids de six-vingts livres, là où les communs harnois n’en pesaient que soixante.

Chapitre X. Des livres §

Je ne fais point de doute, qu’il ne m’advienne souvent de parler de choses, qui sont mieux traitées chez les maîtres du métier, et plus véritablement. C’est ici purement l’essai de mes facultés naturelles, et nullement des acquises : Et qui me surprendra d’ignorance, il ne fera rien contre moi : car à peine répondrais-je à autrui de mes discours, qui ne m’en réponds point à moi, ni n’en suis satisfait. Qui sera en cherche de science, si la pêche où elle se loge : il n’est rien de quoi je fasse moins de profession. Ce sont ici mes fantaisies, par lesquelles je ne tâche point à donner à connaître les choses, mais moi : elles me seront à l’aventure connues un jour, ou l’ont autrefois été, selon que la fortune m’a pu porter sur les lieux, où elles étaient éclaircies. Mais il ne m’en souvient plus. Et si je suis homme de quelque leçon, je suis homme de nulle rétention. Ainsi je ne pleuvis aucune certitude, si ce n’est de faire connaître jusques à quel point monte pour cette heure, la connaissance que j’en ai. Qu’on ne s’attende pas aux matières, mais à la façon que j’y donne. Qu’on voie en ce que j’emprunte, si j’ai su choisir de quoi rehausser ou secourir proprement l’invention, qui vient toujours de moi. Car je fais dire aux autres, non à ma tête, mais à ma suite, ce que je ne puis si bien dire, par faiblesse de mon langage, ou par faiblesse de mon sens. Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse. Et si je les eusse voulu faire valoir par nombre, je m’en fusse chargé deux fois autant. Ils sont tous, ou fort peu s’en faut, de noms si fameux et anciens, qu’ils me semblent se nommer assez sans moi. Ès raisons, comparaisons, arguments, si j’en transplante quelqu’un en mon solage, et confonds aux miens, à escient j’en cache l’auteur, pour tenir en bride la témérité de ces sentences hâtives, qui se jettent sur toute sorte d’écrits : notamment jeunes écrits, d’hommes encore vivants : et en vulgaire, qui reçoit tout le monde à en parler, et qui semble convaincre la conception et le dessein vulgaire de même. Je veux qu’ils donnent une nasarde à Plutarque sur mon nez, et qu’ils s’échaudent à injurier Seneque en moi. Il faut musser ma faiblesse sous ces grands crédits. J’aimerais quelqu’un qui me sache déplumer : je dis par clarté de jugement, et par la seule distinction de la force et beauté des propos. Car moi, qui, à faute de mémoire, demeure court tous les coups, à les trier, par reconnaissance de nation, sais très bien connaître, à mesurer ma portée, que mon terroir n’est aucunement capable d’aucunes fleurs trop riches, que j’y trouve semées, et que tous les fruits de mon cru ne les sauraient payer. De ceci suis-je tenu de répondre, si je m’empêche moi-même, s’il y a de la vanité et vice en mes discours, que je ne sente point, ou que je ne sois capable de sentir en me le représentant. Car il échappe souvent des fautes à nos yeux : mais la maladie du jugement consiste à ne les pouvoir apercevoir, lorsqu’un autre nous les découvre. La science et la vérité peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement y peut aussi être sans elles : voire la reconnaissance de l’ignorance est l’un des plus beaux et plus sûrs témoignages de jugement que je trouve. Je n’ai point d’autre sergent de bande, à ranger mes pièces, que la fortune. À même que mes rêveries se présentent, je les entasse : tantôt elles se pressent en foule, tantôt elles se traînent à la file. Je veux qu’on voie mon pas naturel et ordinaire ainsi détraqué qu’il est. Je me laisse aller comme je me trouve. Aussi ne sont-ce point ici matières, qu’il ne soit pas permis d’ignorer, et d’en parler casuellement et témérairement. Je souhaiterais avoir plus parfaite intelligence des choses, mais je ne la veux pas. acheter si cher qu’elle coûte. Mon dessein est de passer doucement, et non laborieusement ce qui me reste de vie. Il n’est rien pour quoi je me veuille rompre la tête : non pas pour la science, de quelque grand prix qu’elle soit. Je ne cherche aux livres qu’à m’y donner du plaisir par un honnête amusement : ou si j’étudie, je n’y cherche que la science, qui traite de la connaissance de moi-même, et qui m’instruise à bien mourir et à bien vivre.

Has meus ad metas sudet oportet equus.

[Voilà le but vers lequel doit suer mon cheval.]

Les difficultés, si j’en rencontre en lisant, je n’en ronge pas mes ongles : je les laisse là, après leur avoir fait une charge ou deux. Si je m’y plantais, je m’y perdrais, et le temps : car j’ai un esprit primesautier : Ce que je ne vois de la première charge, je le vois moins en m’y obstinant. Je ne fais rien sans gaieté : et la continuation et contention trop ferme éblouit mon jugement, l’attriste, et le lasse. Ma vue s’y confond, et s’y dissipe. Il faut que je la retire, et que je l’y remette à secousses : Tout ainsi que pour juger du lustre de l’écarlate, on nous ordonne de passer les yeux par-dessus, en la parcourant à diverses vues, soudaines reprises et réitérées. Si ce livre me fâche, j’en prends un autre, et ne m’y adonne qu’aux heures, où l’ennui de rien faire commence à me saisir. Je ne me prends guère aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides : ni aux Grecs, parce que mon jugement ne sait pas faire ses besognes d’une puérile et apprentisse intelligence. Entre les livres simplement plaisants je trouve des modernes, le Décaméron de Boccace, Rabelays, et les baisers de Jean Second (s’il les faut loger sous ce titre) dignes qu’on s’y amuse. Quant aux Amadis, et telles sortes d’écrits, ils n’ont pas eu le crédit d’arrêter seulement mon enfance. Je dirai encore ceci, ou hardiment, ou témérairement, que cette vieille âme pesante, ne se laisse plus chatouiller, non seulement à l’Arioste, mais encore au bon Ovide : sa facilité, et ses inventions, qui m’ont ravi autrefois, à peine m’entretiennent-elles à cette heure. Je dis librement mon avis de toutes choses, voire et de celles qui surpassent à l’aventure ma suffisance, et que je ne tiens aucunement être de ma juridiction. Ce que j’en opine, c’est aussi pour déclarer la mesure de ma vue, non la mesure des choses. Quand je me trouve dégoûté de l’Axioche de Platon, comme d’un ouvrage sans force, eu égard à un tel auteur, mon jugement ne s’en croit pas : Il n’est pas si outrecuidé de s’opposer à l’autorité de tant d’autres fameux jugements anciens : qu’il tient ses régents et ses maîtres : et avec lesquels il est plutôt content de faillir : Il s’en prend à soi, et se condamne, ou de s’arrêter à l’écorce, ne pouvant pénétrer jusques au fond : ou de regarder la chose par quelque faux lustre : Il se contente de se garantir seulement du trouble et du dérèglement : quant à sa faiblesse, il la reconnaît, et avoue volontiers. Il pense donner juste interprétation aux apparences, que sa conception lui présente : mais elles sont imbéciles et imparfaites. La plupart des fables d’Esope ont plusieurs sens et intelligences : ceux qui les mythologisent, en choisissent quelque visage, qui cadre bien à la fable : mais pour la plupart, ce n’est que le premier visage et superficiel : il y en a d’autres plus vifs, plus essentiels et internes, auxquels ils n’ont su pénétrer : voilà comme j’en fais. Mais pour suivre ma route : il m’a toujours semblé, qu’en la poésie, Virgile, Lucrèce, Catulle, et Horace, tiennent de bien loin le premier rang : et signamment Virgile en ses Géorgiques, que j’estime le plus accompli ouvrage de la Poésie : à comparaison duquel on peut reconnaître aisément qu’il y a des endroits de l’Æneide, auxquels l’auteur eût donné encore quelque tour de peigne s’il en eût eu loisir : Et le cinquième livre en l’Æneide me semble le plus parfait. J’aime aussi Lucain, et le pratique volontiers, non tant pour son style, que pour sa valeur propre, et vérité de ses opinions et jugements. Quant au bon Terence, la mignardise, et les grâces du langage Latin, je le trouve admirable à représenter au vif les mouvements de l’âme, et la condition de nos moeurs : à toute heure nos actions me rejettent à lui : Je ne le puis lire si souvent que je n’y trouve quelque beauté et grâce nouvelle. Ceux des temps voisins à Virgile se plaignaient, de quoi aucuns lui comparaient Lucrèce. Je suis d’opinion, que c’est à la vérité une comparaison inégale : mais j’ai bien à faire à me rassurer en cette créance, quand je me trouve attaché à quelque beau lieu de ceux de Lucrèce. S’ils se piquaient de cette comparaison, que diraient-ils de la bêtise et stupidité barbaresque, de ceux qui lui comparent à cette heure Arioste : et qu’en dirait Arioste lui-même ?

O seclum insipiens et infacetum.

[Ô siècle sans goût et sans esprit !]

J’estime que les anciens avaient encore plus à se plaindre de ceux qui appariaient Plaute à Terence (celui-ci sent bien mieux son Gentilhomme) que Lucrèce à Virgile. Pour l’estimation et préférence de Terence, fait beaucoup, que le père de l’éloquence Romaine l’a si souvent en la bouche, seul de son rang : et la sentence, que le premier juge des poètes Romains donne de son compagnon. Il m’est souvent tombé en fantaisie, comme en notre temps, ceux qui se mêlent de faire des comédies (ainsi que les Italiens, qui y sont assez heureux) emploient trois ou quatre arguments de celles de Terence, ou de Plaute, pour en faire une des leurs. Ils entassent en une seule Comédie, cinq ou six contes de Boccace. Ce qui les fait ainsi se charger de matière, c’est la défiance qu’ils ont de se pouvoir soutenir de leurs propres grâces. Il faut qu’ils trouvent un corps où s’appuyer : et n’ayant pas du leur assez de quoi nous arrêter, ils veulent que le conte nous amuse. Il en va de mon auteur tout au contraire : les perfections et beautés de sa façon de dire, nous font perdre l’appétit de son sujet. Sa gentillesse et sa mignardise nous retiennent partout. Il est partout si plaisant,

Liquidus puroque simillimus amni,

[Limpide et tout semblable au pur courant,]

et nous remplit tant l’âme de ses grâces, que nous en oublions celles de sa fable. Cette même considération me tire plus avant. Je vois que les bons et anciens Poètes ont évité l’affectation et la recherche, non seulement des fantastiques élévations Espagnoles et Pétrarchistes, mais des pointes mêmes plus douces et plus retenues, qui sont l’ornement de tous les ouvrages Poétiques des siècles suivants. Si n’y a-t-il bon juge qui les trouve à dire en ces anciens, et qui n’admire plus sans comparaison, l’égale polissure et cette perpétuelle douceur et beauté fleurissante des Épigrammes de Catulle, que tous les aiguillons, de quoi Martial aiguise la queue des siens. C’est cette même raison que je disais tantôt, comme Martial de soi, minus illi ingenio laborandum fuit, in cuius locum materia successerat [son esprit n’avait guère à faire effort d’invention, le sujet en tenant lieu]. Ces premiers-là, sans s’émouvoir et sans se piquer se font assez sentir : ils ont de quoi rire partout, il ne faut pas qu’ils se chatouillent : ceux-ci ont besoin de secours étranger : à mesure qu’ils ont moins d’esprit, il leur faut plus de corps : ils montent à cheval parce qu’ils ne sont assez forts sur leurs jambes. Tout ainsi qu’en nos bals, ces hommes de vile condition, qui en tiennent école, pour ne pouvoir représenter le port et la décence de notre noblesse, cherchent à se recommander par des sauts périlleux, et autres mouvements étranges et bateleresques. Et les Dames ont meilleur marché de leur contenance, aux danses où il y a diverses découpures et agitation de corps, qu’en certaines autres danses de parade, où elles n’ont simplement qu’à marcher un pas naturel, et représenter un port naïf et leur grâce ordinaire. Et comme j’ai vu aussi les badins excellents, vêtus en leur à tous les jours, et en une contenance commune, nous donner tout le plaisir qui se peut tirer de leur art : les apprentis, qui ne sont de si haute leçon, avoir besoin de s’enfariner le visage, se travestir, se contrefaire en mouvements de grimaces sauvages, pour nous apprêter à rire. Cette mienne conception se reconnaît mieux qu’en tout autre lieu, en la comparaison de l’Æneide et du Furieux. Celui-là on le voit aller à tire-d’aile, d’un vol haut et ferme, suivant toujours sa pointe : celui-ci voleter et sauteler de conte en conte, comme de branche en branche, ne se fiant à ses ailes, que pour une bien courte traverse : et prendre pied à chaque bout de champ, de peur que l’haleine et la force lui faille,

Excursusque breues tentat.

[Et il tente de brèves courses.]

Voilà donc quant à cette sorte de sujets, les auteurs qui me plaisent le plus. Quant à mon autre leçon, qui mêle un peu plus de fruit au plaisir, par où j’apprends à ranger mes opinions et conditions, les livres qui m’y servent, c’est Plutarque, depuis qu’il est Français, et Seneque. Ils ont tous deux cette notable commodité pour mon humeur, que la science que j’y cherche, y est traitée à pièces décousues, qui ne demandent pas l’obligation d’un long travail, de quoi je suis incapable. Ainsi sont les Opuscules de Plutarque et les Épîtres de Seneque, qui sont la plus belle partie de leurs écrits, et la plus profitable. Il ne faut pas grande entreprise pour m’y mettre, et les quitte où il me plaît. Car elles n’ont point de suite les unes aux autres. Ces auteurs se rencontrent en la plupart des opinions utiles et vraies : comme aussi leur fortune les fit naître environ même siècle : tous deux précepteurs de deux Empereurs Romains : tous deux venus de pays étranger : tous deux riches et puissants. Leur instruction est de la crème de la philosophie, et présentée d’une simple façon et pertinente. Plutarque est plus uniforme et constant : Seneque plus ondoyant et divers. Celui-ci se peine, se roidit et se tend pour armer la vertu contre la faiblesse, la crainte, et les vicieux appétits : l’autre semble n’estimer pas tant leur effort, et dédaigner d’en hâter son pas et se mettre sur sa garde. Plutarque a les opinions Platoniques, douces et accommodables à la société civile : l’autre les a Stoïques et Épicuriennes, plus éloignées de l’usage commun, mais selon moi plus commodes en particulier, et plus fermes. Il paraît en Seneque qu’il prête un peu à la tyrannie des Empereurs de son temps : car je tiens pour certain, que c’est d’un jugement forcé, qu’il condamne la cause de ces généreux meurtriers de Cæsar : Plutarque est libre partout. Seneque est plein de pointes et saillies, Plutarque de choses. Celui-là vous échauffe plus, et vous émeut, celui-ci vous contente davantage, et vous paye mieux : il nous guide, l’autre nous pousse. Quant à Cicero, les ouvrages, qui me peuvent servir chez lui à mon dessein, ce sont ceux qui traitent de la philosophie, spécialement morale. Mais à confesser hardiment la vérité (car puisqu’on a franchi les barrières de l’impudence, il n’y a plus de bride) sa façon d’écrire me semble ennuyeuse : et toute autre pareille façon. Car ses préfaces, définitions, partitions, étymologies, consument la plupart de son ouvrage. Ce qu’il y a de vif et de moelle, est étouffé par ces longueries d’apprêts. Si j’ai employé une heure à le lire, qui est beaucoup, pour moi, et que je ramentoive ce que j’en ai tiré de suc et de substance, la plupart du temps je n’y trouve que du vent : car il n’est pas encore venu aux arguments, qui servent à son propos, et aux raisons qui touchent proprement le nœud que je cherche. Pour moi, qui ne demande qu’à devenir plus sage, non plus savant ou éloquent, ces ordonnances logiciennes et Aristotéliques ne sont pas à propos. Je veux qu’on commence par le dernier point : j’entends assez que c’est que mort, et volupté, qu’on ne s’amuse pas à les anatomiser. Je cherche des raisons bonnes et fermes, d’arrivée, qui m’instruisent à en soutenir l’effort. Ni les subtilités grammairiennes, ni l’ingénieuse contexture de paroles et d’argumentations, n’y servent : Je veux des discours qui donnent la première charge dans le plus fort du doute : les siens languissent autour du pot. Ils sont bons pour l’école, pour le barreau, et pour le sermon, où nous avons loisir de sommeiller : et sommes encore un quart d’heure après, assez à temps, pour en retrouver le fil. Il est besoin de parler ainsi aux juges, qu’on veut gagner à tort ou à droit, aux enfants, et au vulgaire, à qui il faut tout dire, et voir ce qui portera. Je ne veux pas qu’on s’emploie à me rendre attentif, et qu’on me crie cinquante fois, Or oyez, à la mode de nos Hérauts. Les Romains disaient en leur religion, Hoc age [Fais attention à ceci] : que nous disons en la nôtre, Sursum corda [Haut les cœurs], ce sont autant de paroles perdues pour moi. J’y viens tout préparé du logis : il ne me faut point d’allèchement, ni de sauce : je mange bien la viande toute crue : et au lieu de m’aiguiser l’appétit par ces préparatoires et avant-jeux, on me le lasse et affadit. La licence du temps m’excusera-t-elle de cette sacrilège audace, d’estimer aussi traînants les dialogismes de Platon même, étouffant par trop sa matière ? Et de plaindre le temps que met à ces longues interlocutions vaines et préparatoires, un homme, qui avait tant de meilleures choses à dire ? Mon ignorance m’excusera mieux, sur ce que je ne vois rien en la beauté de son langage. Je demande en général les livres qui usent des sciences, non ceux qui les dressent. Les deux premiers, et Pline, et leurs semblables, ils n’ont point de Hoc age, ils veulent avoir à faire à gens qui s’en soient avertis eux-mêmes : ou s’ils en ont, c’est un, Hoc age, substantiel et qui a son corps à part. Je vois aussi volontiers les Épîtres ad Atticum, non seulement parce qu’elles contiennent une très ample instruction de l’Histoire et affaires de son temps : mais beaucoup plus pour y découvrir ses humeurs privées. Car j’ai une singulière curiosité, comme j’ai dit ailleurs, de connaître l’âme et les naïfs jugements de mes auteurs. Il faut bien juger leur suffisance, mais non pas leurs mœurs, ni eux par cette montre de leurs écrits, qu’ils étalent au théâtre du monde. J’ai mille fois regretté, que nous ayons perdu le livre que Brutus avait écrit de la vertu : car il fait beau apprendre la théorique de ceux qui savent bien la pratique. Mais d’autant que c’est autre chose le prêche, que le prêcheur : j’aime bien autant voir Brutus chez Plutarque, que chez lui-même. Je choisirais plutôt de savoir au vrai les devis qu’il tenait en sa tente, à quelqu’un de ses privés amis, la veille d’une bataille, que les propos qu’il tint le lendemain à son armée : et ce qu’il faisait en son cabinet et en sa chambre, que ce qu’il faisait emmi la place et au Sénat. Quant à Cicero, je suis du jugement commun, que hors la science, il n’y avait pas beaucoup d’excellence en son âme : il était bon citoyen, d’une nature débonnaire, comme sont volontiers les hommes gras, et gausseurs, tel qu’il était, mais de mollesse et de vanité ambitieuse, il en avait sans mentir beaucoup. Et si ne sais comment l’excuser d’avoir estimé sa poésie digne d’être mise en lumière : Ce n’est pas grande imperfection, que de mal faire des vers, mais c’est imperfection de n’avoir pas senti combien ils étaient indignes de la gloire de son nom. Quant à son éloquence, elle est du tout hors de comparaison, je crois que jamais homme ne l’égalera. Le jeune Cicero, qui n’a ressemblé son père que de nom, commandant en Asie, il se trouva un jour en sa table plusieurs étrangers, et entre autres Cæstius assis au bas bout, comme on se fourre souvent aux tables ouvertes des grands : Cicero s’informa qui il était à l’un de ses gens, qui lui dit son nom : mais comme celui qui songeait ailleurs, et qui oubliait ce qu’on lui répondait, il le lui redemanda encore depuis deux ou trois fois : le serviteur pour n’être plus en peine de lui redire si souvent même chose, et pour le lui faire connaître par quelque circonstance, C’est, dit-il, ce Cæstius de qui on vous a dit, qu’il ne fait pas grand état de l’éloquence de votre père au prix de la sienne : Cicero s’étant soudain piqué de cela, commanda qu’on empoignât ce pauvre Cæstius, et le fit très bien fouetter en sa présence : voilà un mal courtois hôte. Entre ceux mêmes, qui ont estimé toutes choses comptées cette sienne éloquence incomparable, il y en a eu, qui n’ont pas laissé d’y remarquer des fautes : Comme ce grand Brutus son ami, disait que c’était une éloquence cassée et érénée, fractam et elumbem. Les orateurs voisins de son siècle, reprenaient aussi en lui, ce curieux soin de certaine longue cadence, au bout de ses clauses, et notaient ces mots, esse videatur [il semble être], qu’il y emploie si souvent. Pour moi, j’aime mieux une cadence qui tombe plus court, coupée en iambes. Si mêle-t-il parfois bien rudement ses nombres, mais rarement. J’en ai remarqué ce lieu à mes oreilles. Ego vero me minus diu senem esse mallem, quam esse senem, antequam essem. [J’aime mieux être moins longtemps vieil que d’être vieil, avant que de l’être.] Les historiens sont ma droite balle : car ils sont plaisants et aisés : et quant et quant l’homme en général, de qui je cherche la connaissance, y paraît plus vif et plus entier qu’en nul autre lieu : la variété et vérité de ses conditions internes, en gros et en détail, la diversité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent. Or ceux qui écrivent les vies, d’autant qu’ils s’amusent plus aux conseils qu’aux événements : plus à ce qui part du dedans, qu’à ce qui arrive au-dehors : ceux-là me sont plus propres. Voilà pourquoi en toutes sortes, c’est mon homme que Plutarque. Je suis bien marri que nous n’ayons une douzaine de Laërtius, ou qu’il ne soit plus étendu, ou plus entendu : Car je suis pareillement curieux de connaître les fortunes et la vie de ces grands précepteurs du monde, comme de connaître la diversité de leurs dogmes et fantaisies. En ce genre d’étude des Histoires, il faut feuilleter sans distinction toutes sortes d’auteurs et vieils et nouveaux, et baragouins et Français, pour y apprendre les choses, de quoi diversement ils traitent. Mais Cæsar singulièrement me semble mériter qu’on l’étudie, non pour la science de l’Histoire seulement, mais pour lui-même : tant il a de perfection et d’excellence par-dessus tous les autres : quoique Salluste soit du nombre. Certes je lis cet auteur avec un peu plus de révérence et de respect, qu’on ne lit les humains ouvrages : tantôt le considérant lui-même par ses actions ; et le miracle de sa grandeur : tantôt la pureté et inimitable polissure de son langage, qui a surpassé non seulement tous les Historiens, comme dit Cicero, mais à l’aventure Cicero même : Avec tant de sincérité en ses jugements, parlant de ses ennemis, que sauf les fausses couleurs, de quoi il veut couvrir sa mauvaise cause, et l’ordure de sa pestilente ambition, je pense qu’en cela seul on y puisse trouver à redire, qu’il a été trop épargnant à parler de soi : car tant de grandes choses ne peuvent avoir été exécutées par lui, qu’il n’y soit allé beaucoup plus du sien, qu’il n’y en met. J’aime les Historiens, ou fort simples, ou excellents : Les simples, qui n’ont point de quoi y mêler quelque chose du leur, et qui n’y apportent que le soin, et la diligence de ramasser tout ce qui vient à leur notice, et d’enregistrer à la bonne foi toutes choses, sans choix et sans triage, nous laissent le jugement entier, pour la connaissance de la vérité. Tel est entre autres pour exemple, le bon Froissard, qui a marché en son entreprise d’une si franche naïveté, qu’ayant fait une faute, il ne craint aucunement de la reconnaître et corriger, en l’endroit, où il en a été averti : et qui nous représente la diversité même des bruits qui couraient, et les différents rapports qu’on lui faisait. C’est la matière de l’Histoire nue et informe : chacun en peut faire son profit autant qu’il a d’entendement. Les bien excellents ont la suffisance de choisir ce qui est digne d’être su, peuvent trier de deux rapports celui qui est plus vraisemblable : de la condition des Princes et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils, et leur attribuent les paroles convenables : ils ont raison de prendre l’autorité de régler notre créance à la leur : mais certes cela n’appartient à guère de gens. Ceux d’entre-deux (qui est la plus commune façon) ceux-là nous gâtent tout : ils veulent nous mâcher les morceaux ; ils se donnent loi de juger et par conséquent d’incliner l’Histoire à leur fantaisie : car depuis que le jugement pend d’un côté, on ne se peut garder de contourner et tordre la narration à ce biais. Ils entreprennent de choisir les choses dignes d’être sues, et nous cachent souvent telle parole, telle action privée, qui nous instruirait mieux : omettent pour choses incroyables celles qu’ils n’entendent pas : et peut-être encore telle chose pour ne la savoir dire en bon Latin ou Français. Qu’ils étalent hardiment leur éloquence et leurs discours : qu’ils jugent à leur poste, mais qu’ils nous laissent aussi de quoi juger après eux : et qu’ils n’altèrent ni dispensent par leurs raccourciments et par leur choix, rien sur le corps de la matière : ains qu’ils nous la renvoient pure et entière en toutes ses dimensions. Le plus souvent on trie pour cette charge, et notamment en ces siècles ici, des personnes d’entre le vulgaire, pour cette seule considération de savoir bien parler : comme si nous cherchions d’y apprendre la grammaire : et eux ont raison n’ayant été gagés que pour cela, et n’ayant mis en vente que le babil, de ne se soucier aussi principalement que de cette partie. Ainsi à force beaux mots ils nous vont pâtissant une belle contexture des bruits, qu’ils ramassent ès carrefours des villes. Les seules bonnes histoires sont celles, qui ont été écrites par ceux mêmes qui commandaient aux affaires, ou qui étaient participants à les conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d’en conduire d’autres de même sorte. Telles sont quasi toutes les Grecques et Romaines. Car plusieurs témoins oculaires ayant écrit de même sujet (comme il advenait en ce temps-là, que la grandeur et le savoir se rencontraient communément) s’il y a de la faute, elle doit être merveilleusement légère, et sur un accident fort douteux. Que peut-on espérer d’un médecin traitant de la guerre, ou d’un écolier traitant les desseins des Princes ? Si nous voulons remarquer la religion, que les Romains avaient en cela, il n’en faut que cet exemple : Asinius Pollio trouvait ès histoires mêmes de Cæsar quelque mécompte, en quoi il était tombé, pour n’avoir pu jeter les yeux en tous les endroits de son armée, et en avoir cru les particuliers, qui lui rapportaient souvent des choses non assez vérifiées, ou bien pour n’avoir été assez curieusement averti par ses Lieutenants des choses, qu’ils avaient conduites en son absence. On peut voir par là, si cette recherche de la vérité est délicate, qu’on ne se puisse pas fier d’un combat à la science de celui, qui y a commandé ; ni aux soldats, de ce qui s’est passé près d’eux, si à la mode d’une information judiciaire, on ne confronte les témoins, et reçoit les objets sur la preuve des pointillés, de chaque accident. Vraiment la connaissance que nous avons de nos affaires est bien plus lâche. Mais ceci a été suffisamment traité par Bodin, et selon ma conception. Pour subvenir un peu à la trahison de ma mémoire, et à son défaut, si extrême, qu’il m’est advenu plus d’une fois, de reprendre en main des livres, comme récents, et à moi inconnus, que j’avais lu soigneusement quelques années auparavant, et barbouillé de mes notes : j’ai pris en coutume depuis quelque temps, d’ajouter au bout de chaque livre (je dis de ceux desquels je ne me veux servir qu’une fois) le temps auquel j’ai achevé de le lire, et le jugement que j’en ai retiré en gros : afin que cela me représente au moins l’air et idée générale que j’avais conçu de l’auteur en le lisant. Je veux ici transcrire aucunes de ces annotations. Voici ce que je mis il y a environ dix ans en mon Guicciardin (car quelque langue que parlent mes livres, je leur parle en la mienne). Il est historiographe diligent, et duquel à mon avis, autant exactement que de nul autre, on peut apprendre la vérité des affaires de son temps : aussi en la plupart en a-t-il été acteur lui-même, et en rang honorable. Il n’y a aucune apparence que par haine, faveur, ou vanité il ait déguisé les choses : de quoi font foi les libres jugements qu’il donne des grands : et notamment de ceux, par lesquels il avait été avancé, et employé aux charges, comme du Pape Clement septième. Quant à la partie de quoi il semble se vouloir prévaloir le plus, qui sont ses digressions et discours, il y en a de bons et enrichis de beaux traits, mais il s’y est trop plu : Car pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant un sujet si plein et ample, et à peu près infini, il en devient lâche, et sentant un peu le caquet scolastique. J’ai aussi remarqué ceci, que de tant d’âmes et effets qu’il juge, de tant de mouvements et conseils, il n’en rapporte jamais un seul à la vertu, religion, et conscience : comme si ces parties-là étaient du tout éteintes au monde : et de toutes les actions, pour belles par apparence qu’elles soient d’elles-mêmes, il en rejette la cause à quelque occasion vicieuse, ou à quelque profit. Il est impossible d’imaginer, que parmi cet infini nombre d’actions, de quoi il juge, il n’y en ait eu quelqu’une produite par la voie de la raison. Nulle corruption peut avoir saisi les hommes si universellement, que quelqu’un n’échappe de la contagion : Cela me fait craindre qu’il y ait un peu du vice de son goût, et peut être advenu, qu’il ait estimé d’autrui selon soi. En mon Philippe de Comines, il y a ceci : Vous y trouverez le langage doux et agréable, d’une naïve simplicité, la narration pure, et en laquelle la bonne foi de l’auteur reluit évidemment, exempte de vanité parlant de soi, et d’affection et d’envie parlant d’autrui : ses discours et enhortements, accompagnés, plus de bon zèle et de vérité, que d’aucune exquise suffisance, et tout partout de l’autorité et gravité, représentant son homme de bon lieu, et élevé aux grands affaires. Sur les mémoires de monsieur du Bellay : C’est toujours plaisir de voir les choses écrites par ceux, qui ont essayé comme il les faut conduire : mais il ne se peut nier qu’il ne se découvre évidemment en ces deux seigneurs ici un grand déchet de la franchise et liberté d’écrire, qui reluit ès anciens de leur sorte : comme au Sire de Jouinville domestique de S. Loys, Eginard Chancelier de Charlemaigne, et de plus fraîche mémoire en Philippe de Comines. C’est ici plutôt un plaidoyer pour le Roi François, contre l’Empereur Charles cinquième, qu’une histoire. Je ne veux pas croire, qu’ils aient rien changé, quant au gros du fait, mais de contourner le jugement des événements souvent contre raison, à notre avantage, et d’omettre tout ce qu’il y a de chatouilleux en la vie de leur maître, ils en font métier : témoin les reculements de messieurs de Montmorency et de Brion, qui y sont oubliés, voire le seul nom de Madame d’Estampes, ne s’y trouve point. On peut couvrir les actions secrètes, mais de taire ce que tout le monde sait, et les choses qui ont tiré des effets publics, et de telle conséquence, c’est un défaut inexcusable. Somme pour avoir l’entière connaissance du Roi François, et des choses advenues de son temps, qu’on s’adresse ailleurs, si on m’en croit : Ce qu’on peut faire ici de profit, c’est par la déduction particulière des batailles et exploits de guerre, où ces gentilshommes se sont trouvés : quelques paroles et actions privées d’aucuns Princes de leur temps, et les pratiques et négociations conduites par le Seigneur de Langeay, où il y a tout plein de choses dignes d’être sues, et des discours non vulgaires.

Chapitre XI. De la cruauté §

Il me semble que la vertu est chose autre, et plus noble, que les inclinations à la bonté, qui naissent en nous. Les âmes réglées d’elles-mêmes et bien nées, elles suivent même train, et représentent en leurs actions, même visage que les vertueuses. Mais la vertu sonne je ne sais quoi de plus grand et de plus actif, que de se laisser par une heureuse complexion, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison. Celui qui d’une douceur et facilité naturelle, mépriserait les offenses reçues, ferait chose très belle et digne de louange : mais celui qui piqué et outré jusques au vif d’une offense, s’armerait des armes de la raison contre ce furieux appétit de vengeance, et après un grand conflit, s’en rendrait enfin maître, ferait sans doute beaucoup plus. Celui-là ferait bien, et celui-ci vertueusement : l’une action se pourrait dire bonté, l’autre vertu. Car il semble que le nom de la vertu présuppose de la difficulté et du contraste, et qu’elle ne peut s’exercer sans partie. C’est à l’aventure pourquoi nous nommons Dieu bon, fort, et libéral, et juste, mais nous ne le nommons pas vertueux. Ses opérations sont toutes naïves et sans effort. Des Philosophes non seulement Stoïciens, mais encore Épicuriens (et cette enchère je l’emprunte de l’opinion commune, qui est fausse, quoi que dise ce subtil rencontre d’Arcesilaüs, à celui qui lui reprochait, que beaucoup de gens passaient de son école en l’Épicurienne, mais jamais au rebours : Je crois bien. Des coqs il se fait des chapons assez, mais des chapons il ne s’en fait jamais des coqs. Car à la vérité en fermeté et rigueur d’opinions et de préceptes, la secte Épicurienne ne cède aucunement à la Stoïque. Et un Stoïcien reconnaissant meilleure foi, que ces disputateurs, qui pour combattre Epicurus, et se donner beau jeu, lui font dire ce à quoi il ne pensa jamais, contournant ses paroles à gauche, argumentant par la loi grammairienne, autre sens de sa façon de parler, et autre créance, que celle qu’ils savent qu’il avait en l’âme, et en ses mœurs, dit qu’il a laissé d’être Épicurien, pour cette considération entre autres, qu’il trouve leur route trop hautaine et inaccessible : et ii qui φιλήδονοι vocantur, sunt φιλόκαλοι et φιλοδίκαιοι omnesque virtutes et colunt et retinent [et eux que l’on nomme amoureux de la volupté, ils sont amoureux du beau et du juste, et ils révèrent et pratiquent toutes les vertus]). Des philosophes Stoïciens et Épicuriens, dis-je, il y en a plusieurs qui ont jugé, que ce n’était pas assez d’avoir l’âme en bonne assiette, bien réglée et bien disposée à la vertu : ce n’était pas assez d’avoir nos résolutions et nos discours, au-dessus de tous les efforts de fortune : mais qu’il fallait encore rechercher les occasions d’en venir à la preuve : ils veulent quêter de la douleur, de la nécessité, et du mépris, pour les combattre, et pour tenir leur âme en haleine : multum sibi adiicit virtus lacessita [la vertu ajoute beaucoup à sa valeur quand elle subit des assauts]. C’est l’une des raisons, pourquoi Epaminondas, qui était encore d’une tierce secte, refuse des richesses que la fortune lui met en main, par une voie très légitime : pour avoir, dit-il, à s’escrimer contre la pauvreté, en laquelle extrême il se maintint toujours. Socrates s’essayait, ce me semble, encore plus rudement, conservant pour son exercice, la malignité de sa femme, qui est un essai à fer émoulu. Metellus ayant seul de tous les Sénateurs Romains entrepris par l’effort de sa vertu, de soutenir la violence de Saturninus Tribun du peuple à Rome, qui voulait à toute force faire passer une loi injuste, en faveur de la commune : et ayant encouru par là, les peines capitales que Saturninus avait établies contre les refusants, entretenait ceux, qui en cette extrémité, le conduisaient en la place de tels propos : Que c’était chose trop facile et trop lâche que de mal faire ; et que de faire bien, où il n’y eût point de danger, c’était chose vulgaire : mais de faire bien, où il y eût danger, c’était le propre office d’un homme de vertu. Ces paroles de Metellus nous représentent bien clairement ce que je voulais vérifier, que la vertu refuse la facilité pour compagne ; et que cette aisée, douce, et penchante voie, par où se conduisent les pas réglés d’une bonne inclination de nature, n’est pas celle de la vraie vertu. Elle demande un chemin âpre et épineux, elle veut avoir ou des difficultés étrangères à lutter (comme celle de Metellus) par le moyen desquelles fortune se plaît à lui rompre la roideur de sa course : ou des difficultés internes, que lui apportent les appétits désordonnés et imperfections de notre condition. Je suis venu jusques ici bien à mon aise : Mais au bout de ce discours, il me tombe en fantaisie que l’âme de Socrates, qui est la plus parfaite qui soit venue à ma connaissance, serait à mon compte une âme de peu de recommandation : Car je ne puis concevoir en ce personnage aucun effort de vicieuse concupiscence. Au train de sa vertu, je n’y puis imaginer aucune difficulté ni aucune contrainte : je connais sa raison si puissante et si maîtresse chez lui, qu’elle n’eût jamais donné moyen à un appétit vicieux, seulement de naître. À une vertu si élevée que la sienne, je ne puis rien mettre en tête : Il me semble la voir marcher d’un victorieux pas et triomphant, en pompe et à son aise, sans empêchement, ni détourbier. Si la vertu ne peut luire que par le combat des appétits contraires, dirons-nous donc qu’elle ne se puisse passer de l’assistance du vice, et qu’elle lui doive cela, d’en être mise en crédit et en honneur ? Que deviendrait aussi cette brave et généreuse volupté Épicurienne, qui fait état de nourrir mollement en son giron, et y faire folâtrer la vertu ; lui donnant pour ses jouets, la honte, les fièvres, la pauvreté, la mort et, les gênes ? Si je présuppose que la vertu parfaite se connaît à combattre et porter patiemment la douleur, à soutenir les efforts de la goutte, sans s’ébranler de son assiette : si je lui donne pour son objet nécessaire l’âpreté et la difficulté, que deviendra la vertu qui sera montée à tel point, que de non seulement mépriser la douleur, mais de s’en éjouir ; et de se faire chatouiller aux pointes d’une forte colique, comme est celle que les Épicuriens ont établie, et de laquelle plusieurs d’entre eux nous ont laissé par leurs actions, des preuves très certaines ? Comme ont bien d’autres, que je trouve avoir surpassé par effet les règles mêmes de leur discipline : Témoin le jeune Caton : Quand je le vois mourir et se déchirer les entrailles, je ne me puis contenter, de croire simplement, qu’il eût lors son âme exempte totalement de trouble et d’effroi : je ne puis croire, qu’il se maintînt seulement en cette démarche, que les règles de la secte Stoïque lui ordonnaient, rassise, sans émotion et impassible : il y avait, ce me semble, en la vertu de cet homme, trop de gaillardise et de verdeur, pour s’en arrêter là. Je crois sans doute qu’il sentit du plaisir et de la volupté, en une si noble action, et qu’il s’y agréa plus qu’en autre de celles de sa vie : Sic abiit e vita, ut causam moriendi nactum se esse gauderet. [Il sortit de la vie dans une telle disposition qu’il se réjouît d’avoir trouvé une cause de mourir.] Je le crois si avant, que j’entre en doute s’il eût voulu que l’occasion d’un si bel exploit lui fût ôtée. Et si la bonté qui lui faisait embrasser les commodités publiques plus que les siennes, ne me tenait en bride, je tomberais aisément en cette opinion, qu’il savait bon gré à la fortune d’avoir mis sa vertu à une si belle épreuve, et d’avoir favorisé ce brigand à fouler aux pieds l’ancienne liberté de sa patrie. Il me semble lire en cette action, je ne sais quelle éjouissance de son âme, et une émotion de plaisir extraordinaire, et d’une volupté virile, lorsqu’elle considérait la noblesse et hauteur de son entreprise :

Deliberata morte ferocior.

[Rendue plus acharnée parce que sa mort était délibérée.]

Non pas aiguisée par quelque espérance de gloire, comme les jugements populaires et efféminés d’aucuns hommes ont jugé : car cette considération est trop basse, pour toucher un cœur si généreux, si hautain et si roide, mais pour la beauté de la chose même en soi : laquelle il voyait bien plus clair, et en sa perfection, lui qui en maniait les ressorts, que nous ne pouvons faire. La Philosophie m’a fait plaisir de juger, qu’une si belle action eût été indécemment logée en toute autre vie qu’en celle de Caton : et qu’à la sienne seule il appartenait de finir ainsi. Pourtant ordonna-t-il selon raison et à son fils et aux Sénateurs qui l’accompagnaient, de pourvoir autrement à leur fait. Catoni, cum incredibilem natura tribuisset grauitatem, eamque ipse perpetua constantia roborauisset, semperque in proposito consilio permansisset : moriendum potius quam tyranni vultus aspiciendus erat. [Pour Caton, parce que la nature lui avait donné une incroyable force d’âme et qu’il l’avait lui-même raffermie avec une constance jamais relâchée, il fallait mourir plutôt que de devoir regarder le visage d’un tyran.] Toute mort doit être de même sa vie. Nous ne devenons pas autres pour mourir. J’interprète toujours la mort par la vie. Et si on m’en récite quelqu’une forte par apparence, attachée à une vie faible : je tiens qu’elle est produite de cause faible et sortable à sa vie. L’aisance donc de cette mort, et cette facilité qu’il avait acquise par la force de son âme, dirons-nous qu’elle doive rabattre quelque chose du lustre de sa vertu ? Et qui de ceux qui ont la cervelle tant soit peu teinte de la vraie philosophie, peut se contenter d’imaginer Socrates, seulement franc de crainte et de passion, en l’accident de sa prison, de ses fers, et de sa condamnation ? Et qui ne reconnaît en lui, non seulement de la fermeté et de la constance (c’était son assiette ordinaire que celle-là) mais encore je ne sais quel contentement nouveau, et une allégresse enjouée en ses propos et façons dernières ? À ce tressaillir, du plaisir qu’il sent à gratter sa jambe, après que les fers en furent hors : accuse-t-il pas une pareille douceur et joie en son âme, pour être désenforgée des incommodités passées, et à même d’entrer en connaissance des choses à venir ? Caton me pardonnera, s’il lui plaît ; sa mort est plus tragique, et plus tendue, mais celle-ci est encore, je ne sais comment, plus belle. Aristippus à ceux qui la plaignaient, Les dieux m’en envoient une telle, fit-il. On voit aux âmes de ces deux personnages, et de leurs imitateurs (car de semblables, je fais grand doute qu’il y en ait eu) une si parfaite habitude à la vertu, qu’elle leur est passée en complexion. Ce n’est plus vertu pénible, ni des ordonnances de la raison, pour lesquelles maintenir il faille que leur âme se roidisse : c’est l’essence même de leur âme,