Stendhal

De l’Amour

Chapitre premier §

Je cherche à me rendre compte de cette passion dont tous les développements sincères ont un caractère de beauté.

Il y a quatre amours différents :

1.) l’amour-passion, celui de la religieuse portugaise, celui d’Héloïse pour Abélard, celui du capitaine De Vésel, du gendarme de Cento.

2.) L’amour-goût, celui qui régnait à Paris vers 1760, et que l’on trouve dans les mémoires et romans de cette époque, dans Crébillon, Lauzun, Duclos, Marmontel, Chamfort, Mme D’Épinay, etc., Etc. C’est un tableau où, jusqu’aux ombres, tout doit être couleur de rose, où il ne doit entrer rien de désagréable sous aucun prétexte, et sous peine de manquer d’usage, de bon ton, de délicatesse, etc. Un homme bien né sait d’avance tous les procédés qu’il doit avoir et rencontrer dans les diverses phases de cet amour ; rien n’y étant passion et imprévu, il a souvent plus de délicatesse que l’amour véritable, car il a toujours beaucoup d’esprit ; c’est une froide et jolie miniature comparée à un tableau des Carraches, et tandis que l’amour-passion nous emporte au travers de tous nos intérêts, l’amour-goût sait toujours s’y conformer. Il est vrai que, si l’on ôte la vanité à ce pauvre amour, il en reste bien peu de chose ; une fois privé de vanité, c’est un convalescent affaibli qui peut à peine se traîner.

3.) L’amour-physique. À la chasse, trouver une belle et fraîche paysanne qui fuit dans le bois. Tout le monde connaît l’amour fondé sur ce genre de plaisirs ; quelque sec et malheureux que soit le caractère, on commence par là à seize ans.

4.) L’amour de vanité. L’immense majorité des hommes, surtout en France, désire et a une femme à la mode, comme on a un joli cheval, comme chose nécessaire au luxe d’un jeune homme. La vanité plus ou moins flattée, plus ou moins piquée, fait naître des transports. Quelquefois il y a l’amour-physique, et encore pas toujours ; souvent il n’y a pas même le plaisir-physique. Une duchesse n’a jamais que trente ans pour un bourgeois, disait la duchesse de Chaulnes; et les habitués de la cour de cet homme juste, le roi Louis de Hollande, se rappellent encore avec gaieté une jolie femme de la Haye, qui ne pouvait se résoudre à ne pas trouver charmant un homme qui était duc ou prince. Mais, fidèle au principe monarchique, dès qu’un prince arrivait à la cour, on renvoyait le duc : elle était comme la décoration du corps diplomatique. Le cas le plus heureux de cette plate relation est celui où le plaisir physique est augmenté par l’habitude. Les souvenirs la font alors ressembler un peu à l’amour ; il y a la pique d’amour-propre et la tristesse quand on est quitté et les idées de roman vous prenant à la gorge, on croit être amoureux et mélancolique, car la vanité aspire à se croire une grande passion. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’à quelque genre d’amour que l’on doive les plaisirs, dès qu’il y a exaltation de l’âme, ils sont vifs et leur souvenir entraînant ; et dans cette passion, au contraire de la plupart des autres, le souvenir de ce que l’on a perdu paraît toujours au-dessus de ce qu’on peut attendre de l’avenir.

Quelquefois, dans l’amour de vanité, l’habitude ou le désespoir de trouver mieux produit une espèce d’amitié la moins aimable de toutes les espèces ; elle se vante de sa sûreté, etc.

Le plaisir physique, étant dans la nature, est connu de tout le monde, mais n’a qu’un rang subordonné aux yeux des âmes tendres et passionnées. Ainsi, si elles ont des ridicules dans le salon, si souvent les gens du monde, par leurs intrigues, les rendent malheureuses, en revanche elles connaissent des plaisirs à jamais inaccessibles aux cœurs qui ne palpitent que pour la vanité ou pour l’argent.

Quelques femmes vertueuses et tendres n’ont presque pas d’idée des plaisirs physiques ; elles s’y sont rarement exposées, si l’on peut parler ainsi, et même alors les transports de l’amour-passion ont presque fait oublier les plaisirs du corps. Il est des hommes victimes et instruments d’un orgueil infernal, d’un orgueil à l’Alfieri. Ces gens, qui peut-être sont cruels, parce que, comme Néron, ils tremblent toujours, jugeant tous les hommes d’après leur propre cœur, ces gens, dis-je, ne peuvent atteindre au plaisir physique qu’autant qu’il est accompagné de la plus grande jouissance d’orgueil possible, c’est-à-dire qu’autant qu’ils exercent des cruautés sur la compagne de leurs plaisirs. De là les horreurs de Justine. Ces hommes ne trouvent pas à moins le sentiment de la sûreté. Au reste, au lieu de distinguer quatre amours différents, on peut fort bien admettre huit ou dix nuances. Il y a peut-être autant de façons de sentir parmi les hommes que de façons de voir, mais ces différences dans la nomenclature ne changent rien aux raisonnements qui suivent. Tous les amours qu’on peut voir ici-bas naissent, vivent et meurent, ou s’élèvent à l’immortalité, suivant les mêmes lois.

Chapitre II.
De la naissance de l’amour. §

Voici ce qui se passe dans l’âme : 1 l’admiration. 2 On se dit : quel plaisir de lui donner des baisers, d’en recevoir, etc. ! 3 L’espérance. On étudie les perfections ; c’est à ce moment qu’une femme devrait se rendre, pour le plus grand plaisir physique possible. Même chez les femmes les plus réservées, les yeux rougissent au moment de l’espérance ; la passion est si forte, le plaisir si vif qu’il se trahit par des signes frappants. 4 L’amour est né.

Aimer, c’est avoir du plaisir à voir, toucher, sentir par tous les sens, et d’aussi près que possible un objet aimable et qui nous aime.

5.) La première cristallisation commence. On se plaît à orner de mille perfections une femme de l’amour de laquelle on est sûr ; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se réduit à s’exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l’on ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré. Laissez travailler la tête d’un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez : aux mines de sel de Salzbourg, on jette, dans les profondeurs abandonnées de la mine, un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver ; deux ou trois mois après on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d’une mésange, sont garnies d’une infinité de diamants, mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.

Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections. Un voyageur parle de la fraîcheur des bois d’orangers à Gênes, sur le bord de la mer, durant les jours brûlants de l’été quel plaisir de goûter cette fraîcheur avec elle !

Un de vos amis se casse le bras à la chasse ; quelle douceur de recevoir les soins d’une femme qu’on aime ! Être toujours avec elle et la voir sans cesse vous aimant ferait presque bénir la douleur ; et vous partez du bras cassé de votre ami, pour ne plus douter de l’angélique bonté de votre maîtresse. En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu’on aime.

Ce phénomène, que je me permets d’appeler la cristallisation, vient de la nature qui nous commande d’avoir du plaisir et qui nous envoie le sang au cerveau, du sentiment que les plaisirs augmentent avec les perfections de l’objet aimé, et de l’idée : elle est à moi. Le sauvage n’a pas le temps d’aller au delà du premier pas. Il a du plaisir, mais l’activité de son cerveau est employée à suivre le daim qui fuit dans la forêt, et avec la chair duquel il doit réparer ses forces au plus vite, sous peine de tomber sous la hache de son ennemi. À l’autre extrémité de la civilisation, je ne doute pas qu’une femme tendre n’arrive à ce point, de ne trouver le plaisir physique qu’auprès de l’homme qu’elle aime. C’est le contraire du sauvage. Mais parmi les nations civilisées la femme a du loisir, et le sauvage est si près de ses affaires, qu’il est obligé de traiter sa femelle comme une bête de somme. Si les femelles de beaucoup d’animaux sont plus heureuses, c’est que la subsistance des mâles est plus assurée.

Mais quittons les forêts pour revenir à Paris. Un homme passionné voit toutes les perfections dans ce qu’il aime ; cependant l’attention peut encore être distraite, car l’âme se rassasie de tout ce qui est uniforme, même du bonheur parfait.

Voici ce qui survient pour fixer l’attention : 6.) le doute naît. Après que dix ou douze regards, ou toute autre série d’actions qui peuvent durer un moment comme plusieurs jours, ont d’abord donné et ensuite confirmé les espérances, l’amant, revenu de son premier étonnement et s’étant accoutumé à son bonheur, ou guidé par la théorie qui, toujours basée sur les cas les plus fréquents, ne doit s’occuper que des femmes faciles, l’amant, dis-je, demande des assurances plus positives, et veut pousser son bonheur.

On lui oppose de l’indifférence, de la froideur ou même de la colère, s’il montre trop d’assurance ; en France, une nuance d’ironie qui semble dire : « vous vous croyez plus avancé que vous ne l’êtes. » Une femme se conduit ainsi, soit qu’elle se réveille d’un moment d’ivresse et obéisse à la pudeur, qu’elle tremble d’avoir enfreinte, soit simplement par prudence ou par coquetterie.

L’amant arrive à douter du bonheur qu’il se promettait ; il devient sévère sur les raisons d’espérer qu’il a cru voir. Il veut se rabattre sur les autres plaisirs de la vie, il les trouve anéantis. La crainte d’un affreux malheur le saisit, et avec elle l’attention profonde.

7.) Seconde cristallisation. Alors commence la seconde cristallisation produisant pour diamants des confirmations à cette idée : elle m’aime.

À chaque quart d’heure de la nuit qui suit la naissance des doutes, après un moment de malheur affreux, l’amant se dit : oui, elle m’aime ; et la cristallisation se tourne à découvrir de nouveaux charmes ; puis le doute à l’œil hagard s’empare de lui, et l’arrête en sursaut. Sa poitrine oublie de respirer ; il se dit : mais est-ce qu’elle m’aime ? Au milieu de ces alternatives déchirantes et délicieuses, le pauvre amant sent vivement : elle me donnerait des plaisirs qu’elle seule au monde peut me donner.

C’est l’évidence de cette vérité, c’est ce chemin sur l’extrême bord d’un précipice affreux, et touchant de l’autre main le bonheur parfait, qui donne tant de supériorité à la seconde cristallisation sur la première.

L’amant erre sans cesse entre ces trois idées : 1. elle a toutes les perfections ; 2. elle m’aime ; 3. comment faire pour obtenir d’elle la plus grande preuve d’amour possible ?

Le moment le plus déchirant de l’amour jeune encore est celui où il s’aperçoit qu’il a fait un faux raisonnement et qu’il faut détruire tout un pan de cristallisation.

On entre en doute de la cristallisation elle-même.

Chapitre III.
De l’espérance. §

Il suffit d’un très petit degré d’espérance pour causer la naissance de l’amour. L’espérance peut ensuite manquer au bout de deux ou trois jours, l’amour n’en est pas moins né. Avec un caractère décidé, téméraire, impétueux et une imagination développée par les malheurs de la vie, le degré d’espérance peut être plus petit ; elle peut cesser plus tôt, sans tuer l’amour. Si l’amant a eu des malheurs, s’il a le caractère tendre et pensif, s’il désespère des autres femmes, s’il a une admiration vive pour celle dont il s’agit, aucun plaisir ordinaire ne pourra le distraire de la seconde cristallisation. Il aimera mieux rêver à la chance la plus incertaine de lui plaire un jour que recevoir d’une femme vulgaire tout ce qu’elle peut accorder.

Il aurait besoin qu’à cette époque, et non plus tard, notez bien, la femme qu’il aime tuât l’espérance d’une manière atroce et le comblât de ces mépris publics qui ne permettent plus de revoir les gens. La naissance de l’amour admet de beaucoup plus longs délais entre toutes ces époques.

Elle exige beaucoup plus d’espérance, et une espérance beaucoup plus soutenue, chez les gens froids, flegmatiques, prudents. Il en est de même des gens âgés.

Ce qui assure la durée de l’amour, c’est la seconde cristallisation pendant laquelle on voit à chaque instant qu’il s’agit d’être aimé ou de mourir. Comment, après cette conviction de toutes les minutes, tournée en habitude par plusieurs mois d’amour, pouvoir seulement soutenir la pensée de cesser d’aimer ? Plus un caractère est fort, moins il est sujet à l’inconstance. Cette seconde cristallisation manque presque tout à fait dans les amours inspirées par les femmes qui se rendent trop vite.

Dès que les cristallisations ont opéré, surtout la seconde, qui de beaucoup est la plus forte, les yeux indifférents ne reconnaissent plus la branche d’arbre ; car, 1 elle est ornée de perfections ou de diamants qu’ils ne voient pas ; 2 elle est ornée des perfections qui n’en sont pas pour eux.

La perfection de certains charmes dont lui parle un ancien ami de sa belle, et une certaine nuance de vivacité aperçue dans ses yeux, sont un diamant de la cristallisation de Del Rosso. Ces idées aperçues dans une soirée le font rêver toute une nuit. Une répartie imprévue qui me fait voir plus clairement une âme tendre, généreuse, ardente, ou, comme dit le vulgaire, romanesque, et mettant au-dessus du bonheur des rois le simple plaisir de se promener seule avec son amant à minuit, dans un bois écarté, me donne aussi à rêver toute une nuit. Il dira que ma maîtresse est une prude ; je dirai que la sienne est une fille.

Chapitre IV. §

Dans une âme parfaitement indifférente, une jeune fille habitant un château isolé au fond d’une campagne, le plus petit étonnement peut amener une petite admiration, et, s’il survient la plus légère espérance, elle fait naître l’amour et la cristallisation.

Dans ce cas, l’amour plaît d’abord comme amusant. L’étonnement et l’espérance sont puissamment secondés par le besoin d’amour et la mélancolie que l’on a à seize ans. On sait assez que l’inquiétude de cet âge est une soif d’aimer, et le propre de la soif est de n’être pas excessivement difficile sur la nature du breuvage que le hasard lui présente. Récapitulons les sept époques de l’amour ; ce sont : 1 l’admiration.

2 Quel plaisir, etc. 3 L’espérance. 4 L’amour est né. 5 Première cristallisation. 6 Le doute paraît. 7 Seconde cristallisation. Il peut s’écouler un an entre le n 1 et le n 2. Un mois entre le n 2 et le n 3 ; si l’espérance ne se hâte pas de venir, l’on renonce insensiblement au n 2, comme donnant du malheur. Un clin d’œil entre le n 3 et le n 4. Il n’y a pas d’intervalle entre le n 4 et le n 5. Ils ne sauraient être séparés que par l’intimité. Il peut s’écouler quelques jours suivant le degré d’impétuosité et les habitudes de hardiesse du caractère entre les n 5 et 6 ; et il n’y a pas d’intervalle entre le 6 et le 7.

Chapitre V. §

L’homme n’est pas libre de ne pas faire ce qui lui fait plus de plaisir que toutes les autres actions possibles.

L’amour est comme la fièvre, il naît et s’éteint sans que la volonté y ait la moindre part. Voilà une des principales différences de l’amour-goût et de l’amour-passion, et l’on ne peut s’applaudir des belles qualités de ce qu’on aime, que comme d’un hasard heureux.

Enfin, l’amour est de tous les âges : voyez la passion de Mme Du Deffand pour le peu gracieux Horace Walpole. L’on se souvient peut-être encore à Paris d’un exemple plus récent, et surtout plus aimable. Je n’admets en preuve des grandes passions que celles de leurs conséquences qui sont ridicules. Par exemple, la timidité, preuve de l’amour ; je ne parle pas de la mauvaise honte au sortir du collège.

Chapitre VI.
Le rameau de Salzbourg. §

La cristallisation ne cesse presque jamais en amour. Voici son histoire : tant qu’on n’est pas bien avec ce qu’on aime, il y a la cristallisation à solution imaginaire : ce n’est que par l’imagination que vous êtes sûr que telle perfection existe chez la femme que vous aimez. Après l’intimité, les craintes sans cesse renaissantes sont apaisées par des solutions plus réelles. Ainsi le bonheur n’est jamais uniforme que dans sa source. Chaque jour a une fleur différente.

Si la femme aimée cède à la passion qu’elle ressent et tombe dans la faute énorme de tuer la crainte par la vivacité de ses transports, la cristallisation cesse un instant, mais quand l’amour perd de sa vivacité, c’est-à-dire de ses craintes, il acquiert le charme d’un entier abandon, d’une confiance sans bornes ; une douce habitude vient émousser toutes les peines de la vie, et donner aux jouissances un autre genre d’intérêt.

Êtes-vous quitté, la cristallisation recommence ; et chaque acte d’admiration, la vue de chaque bonheur qu’elle peut vous donner et auquel vous ne songiez plus, se termine par cette réflexion déchirante : « ce bonheur si charmant, je ne le reverrai jamais ! Et c’est par ma faute que je le perds ! » Que si vous cherchez le bonheur dans des sensations d’un autre genre, votre cœur se refuse à les sentir. Votre imagination vous peint bien la position physique, elle vous met bien sur un cheval rapide, à la chasse, dans les bois du Devonshire; mais vous voyez, vous sentez évidemment que vous n’y auriez aucun plaisir. Voilà l’erreur d’optique qui produit le coup de pistolet. Le jeu a aussi sa cristallisation provoquée par l’emploi à faire de la somme que vous allez gagner. Les jeux de la cour, si regrettés par les nobles, sous le nom de légitimité, n’étaient si attachants que par la cristallisation qu’ils provoquaient. Il n’y avait pas de courtisan qui ne rêvât la fortune rapide d’un Luynes ou d’un Lauzun, et de femme aimable qui ne vît en perspective le duché de Mme De Polignac. Aucun gouvernement raisonnable ne peut redonner cette cristallisation. Rien n’est anti-imagination comme le gouvernement des États-Unis d’Amérique. Nous avons vu que leurs voisins les sauvages ne connaissent presque pas la cristallisation. Les romains n’en avaient guère d’idée et ne la trouvaient que pour l’amour physique. La haine a sa cristallisation ; dès qu’on peut espérer de se venger, on recommence de haïr. Si toute croyance où il y a de l’absurde ou du non-démontré tend toujours à mettre à la tête du parti les gens les plus absurdes, c’est encore un des effets de la cristallisation. Il y a cristallisation même en mathématiques (voyez les neutoniens en 1740), dans les têtes qui ne peuvent pas à tout moment se rendre présentes toutes les parties de la démonstration de ce qu’elles croient. Voyez en preuve la destinée des grands philosophes allemands dont l’immortalité tant de fois proclamée, ne peut jamais aller au delà de trente ou quarante ans.

C’est parce qu’on ne peut se rendre compte du pourquoi de ses sentiments, que l’homme le plus sage est fanatique en musique.

On ne peut pas à volonté se prouver qu’on a raison contre tel contradicteur.

Chapitre VII.
Des différences entre la naissance de l’amour dans les deux sexes. §

Les femmes s’attachent par les faveurs. Comme les dix-neuf vingtièmes de leurs rêveries habituelles sont relatives à l’amour, après l’intimité, ces rêveries se groupent autour d’un seul objet ; elles se mettent à justifier une démarche aussi extraordinaire, aussi décisive, aussi contraire à toutes les habitudes de pudeur. Ce travail n’existe pas chez les hommes ; ensuite l’imagination des femmes détaille à loisir des instants si délicieux. Comme l’amour fait douter des choses les plus démontrées, cette femme qui, avant l’intimité, était si sûre que son amant est un homme au-dessus du vulgaire, aussitôt qu’elle croit n’avoir plus rien à lui refuser, tremble qu’il n’ait cherché qu’à mettre une femme de plus sur sa liste. Alors seulement paraît la seconde cristallisation qui, parce que la crainte l’accompagne, est de beaucoup la plus forte.

Une femme croit de reine s’être faite esclave. Cet état de l’âme et de l’esprit est aidé par l’ivresse nerveuse que font naître des plaisirs d’autant plus sensibles qu’ils sont plus rares. Enfin une femme, à son métier à broder, ouvrage insipide et qui n’occupe que les mains, songe à son amant, tandis que celui-ci, galopant dans la plaine avec son escadron, est mis aux arrêts s’il fait faire un faux mouvement.

Je croirais donc que la seconde cristallisation est beaucoup plus forte chez les femmes parce que la crainte est plus vive : la vanité, l’honneur sont compromis, du moins les distractions sont-elles plus difficiles.

Une femme ne peut être guidée par l’habitude d’être raisonnable, que moi, homme, je contracte forcément à mon bureau, en travaillant, six heures tous les jours, à des choses froides et raisonnables. Même hors de l’amour, elles ont du penchant à se livrer à leur imagination, et de l’exaltation habituelle ; la disparition des défauts de l’objet aimé doit donc être plus rapide.

Les femmes préfèrent les émotions à la raison ; c’est tout simple : comme, en vertu de nos plats usages, elles ne sont chargées d’aucune affaire dans la famille, la raison ne leur est jamais utile, elles ne l’éprouvent jamais bonne à quelque chose. Elle leur est, au contraire, toujours nuisible, car elle ne leur apparaît que pour les gronder d’avoir eu du plaisir hier, ou pour leur commander de n’en plus avoir demain.

Donnez à régler à votre femme vos affaires avec les fermiers de deux de vos terres, je parie que les registres seront mieux tenus que par vous, et alors, triste despote, vous aurez au moins le droit de vous plaindre, puisque vous n’avez pas le talent de vous faire aimer. Dès que les femmes entreprennent des raisonnements généraux, elles font de l’amour sans s’en apercevoir. Dans les choses de détail, elles se piquent d’être plus sévères et plus exactes que les hommes. La moitié du petit commerce est confié aux femmes, qui s’en acquittent mieux que leurs maris. C’est une maxime connue que si l’on parle d’affaires avec elles, on ne saurait avoir trop de gravité.

C’est qu’elles sont toujours et partout avides d’émotion : voyez les plaisirs de l’enterrement en Écosse.

Chapitre VIII. §

Une jeune fille de dix-huit ans, n’a pas assez de cristallisation en son pouvoir, forme des désirs trop bornés par le peu d’expérience qu’elle a des choses de la vie, pour être en état d’aimer avec autant de passion qu’une femme de vingt-huit. Ce soir j’exposais cette doctrine à une femme d’esprit qui prétend le contraire." L’imagination d’une jeune fille n’étant glacée par aucune expérience désagréable, et le feu de la première jeunesse se trouvant dans toute sa force, il est possible qu’à propos d’un homme quelconque, elle se crée une image ravissante. Toutes les fois qu’elle rencontrera son amant, elle jouira, non de ce qu’il est en effet, mais de cette image délicieuse qu’elle se sera créée. "Plus tard, détrompée de cet amant et de tous les hommes, l’expérience de la triste réalité a diminué chez elle le pouvoir de la cristallisation, la méfiance a coupé les ailes à l’imagination. À propos de quelque homme que ce soit, fût-il un prodige, elle ne pourra plus se former une image aussi entraînante ; elle ne pourra donc plus aimer avec le même feu que dans la première jeunesse. Et comme en amour on ne jouit que de l’illusion qu’on se fait, jamais l’image qu’elle pourra se créer à vingt-huit ans n’aura le brillant et le sublime de celle sur laquelle était fondé le premier amour à seize, et le second amour semblera toujours d’une espèce dégénérée." -" Non madame, la présence de la méfiance qui n’existait pas à seize ans, est évidemment ce qui doit donner une couleur différente à ce second amour. Dans la première jeunesse, l’amour est comme un fleuve immense qui entraîne tout dans son cours, et auquel on sent qu’on ne saurait résister. Or une âme tendre se connaît à vingt-huit ans ; elle sait que si pour elle il est encore du bonheur dans la vie, c’est à l’amour qu’il faut le demander ; il s’établit, dans ce pauvre cœur agité, une lutte terrible entre l’amour et la méfiance. La cristallisation avance lentement ; mais celle qui sort victorieuse de cette épreuve terrible, où l’âme exécute tous ses mouvements à la vue continue du plus affreux danger, est mille fois plus brillante et plus solide que la cristallisation de seize ans, où par le privilège de l’âge, tout était gaieté et bonheur. "Donc l’amour doit être moins gai et plus passionné." Cette conversation (Bologne, 9 mars 1820) qui contredit un point qui me semblait si clair, me fait penser de plus en plus qu’un homme ne peut presque rien dire de sensé sur ce qui se passe au fond du cœur d’une femme tendre ; quant à une coquette c’est différent : nous avons aussi des sens et de la vanité.

La dissemblance entre la naissance de l’amour chez les deux sexes doit provenir de la nature de l’espérance qui n’est pas la même. L’un attaque et l’autre défend ; l’un demande et l’autre refuse ; l’un est hardi, l’autre très timide. L’homme se dit : pourrai-je lui plaire ? Voudra-t-elle m’aimer ?

La femme : n’est-ce point par jeu qu’il me dit qu’il m’aime ? Est-ce un caractère solide ? Peut-il se répondre à soi-même de la durée de ses sentiments ? C’est ainsi que beaucoup de femmes regardent et traitent comme un enfant un jeune homme de vingt-trois ans ; s’il a fait six campagnes, tout change pour lui, c’est un jeune héros.

Chez l’homme l’espoir dépend simplement des actions de ce qu’il aime ; rien de plus aisé à interpréter. Chez les femmes l’espérance doit être fondée sur des considérations morales très difficiles à bien apprécier. La plupart des hommes sollicitent une preuve d’amour qu’ils regardent comme dissipant tous les doutes ; les femmes ne sont pas assez heureuses pour pouvoir trouver une telle preuve ; et il y a ce malheur dans la vie, que ce qui fait la sécurité et le bonheur de l’un des amants, fait le danger et presque l’humiliation de l’autre. En amour, les hommes courent le hasard du tourment secret de l’âme, les femmes s’exposent aux plaisanteries du public ; elles sont plus timides, et d’ailleurs, l’opinion est beaucoup plus pour elles, car sois considérée, il le faut.

Elles n’ont pas un moyen sûr de subjuguer l’opinion en exposant un instant leur vie.

Les femmes doivent donc être beaucoup plus méfiantes. En vertu de leurs habitudes, tous les mouvements intellectuels qui forment les époques de la naissance de l’amour, sont chez elles plus doux, plus timides, plus lents, moins décidés ; il y a donc plus de dispositions à la constance ; elles doivent se désister moins facilement d’une cristallisation commencée. Une femme, en voyant son amant, réfléchit avec rapidité ou se livre au bonheur d’aimer, bonheur dont elle est tirée désagréablement s’il fait la moindre attaque, car il faut quitter tous les plaisirs pour courir aux armes.

Le rôle de l’amant est plus simple ; il regarde les yeux de ce qu’il aime, un seul sourire peut le mettre au comble du bonheur, et il cherche sans cesse à l’obtenir. Un homme est humilié de la longueur du siège ; elle fait au contraire la gloire d’une femme. Une femme est capable d’aimer et, dans un an entier, de ne dire que dix ou douze mots à l’homme qu’elle préfère. Elle tient note au fond de son cœur du nombre de fois qu’elle l’a vu ; elle est allée deux fois avec lui au spectacle, deux autres fois elle s’est trouvée à dîner avec lui, il l’a saluée trois fois à la promenade.

Un soir, à un petit jeu, il lui a baisé la main ; on remarque que depuis elle ne permet plus, sous aucun prétexte et même au risque de paraître singulière, qu’on lui baise la main. Dans un homme, on appellerait cette conduite de l’amour féminin, nous disait Léonore.

Chapitre IX. §

Je fais tous les efforts possibles pour être sec. Je veux imposer silence à mon cœur qui croit avoir beaucoup à dire. Je tremble toujours de n’avoir écrit qu’un soupir, quand je crois avoir noté une vérité.

Chapitre X. §

Pour preuve de la cristallisation, je me contenterai de rappeler l’anecdote suivante.

Une jeune personne entend dire qu’Édouard, son parent qui va revenir de l’armée, est un jeune homme de la plus grande distinction ; on lui assure qu’elle en est aimée sur sa réputation ; mais il voudra probablement la voir avant de se déclarer et de la demander à ses parents. Elle aperçoit un jeune étranger à l’église, elle l’entend appeler Édouard, elle ne pense plus qu’à lui, elle l’aime. Huit jours après, arrive le véritable Édouard, ce n’est pas celui de l’église, elle pâlit, et sera pour toujours malheureuse si on la force à l’épouser. Voilà ce que les pauvres d’esprit appellent une des déraisons de l’amour.

Un homme généreux comble une jeune fille malheureuse des bienfaits les plus délicats ; on ne peut pas avoir plus de vertus, et l’amour allait naître, mais il porte un chapeau mal retapé, et elle le voit monter à cheval d’une manière gauche ; la jeune fille s’avoue en soupirant, qu’elle ne peut répondre aux empressements qu’il lui témoigne.

Un homme fait la cour à la femme du monde la plus honnête ; elle apprend que ce monsieur a eu des malheurs physiques et ridicules : il lui devient insupportable. Cependant elle n’avait nul dessein de se jamais donner à lui, et ces malheurs secrets ne nuisent en rien à son esprit et à son amabilité. C’est tout simplement que la cristallisation est rendue impossible.

Pour qu’un être humain puisse s’occuper avec délices à diviniser un objet aimable, qu’il soit pris dans la forêt des Ardennes ou au bal de Coulon, il faut d’abord qu’il lui semble parfait, non pas sous tous les rapports possibles, mais sous tous les rapports qu’il voit actuellement ; il ne lui semblera parfait à tous égards, qu’après plusieurs jours de la seconde cristallisation. C’est tout simple, il suffit alors d’avoir l’idée d’une perfection pour la voir dans ce qu’on aime.

On voit en quoi la beauté est nécessaire à la naissance de l’amour. Il faut que la laideur ne fasse pas obstacle. L’amant arrive bientôt à trouver belle sa maîtresse telle qu’elle est, sans songer à la vraie beauté.

Les traits qui forment la vraie beauté, lui promettraient s’il les voyait, et si j’ose m’exprimer ainsi, une quantité de bonheur que j’exprimerai par le nombre un, et les traits de sa maîtresse tels qu’ils sont lui promettent mille unités de bonheur. Avant la naissance de l’amour, la beauté est nécessaire comme enseigne; elle prédispose à cette passion par les louanges qu’on entend donner à ce qu’on aimera. Une admiration très vive rend la plus petite espérance décisive.

Dans l’amour-goût, et peut-être dans les premières cinq minutes de l’amour-passion, une femme en prenant un amant tient plus de compte de la manière dont les autres femmes voient cet homme, que de la manière dont elle le voit elle-même.

De là les succès des princes et des officiers. Les jolies femmes de la cour du vieux Louis XIV étaient amoureuses de ce prince. Il faut bien se garder de présenter des facilités à l’espérance, avant d’être sûr qu’il y a de l’admiration. On ferait naître la fadeur, qui rend à jamais l’amour impossible, ou du moins que l’on ne peut guérir que par la pique d’amour-propre. On ne sympathise pas avec le niais, ni avec le sourire à tout venant ; de là, dans le monde, la nécessité d’un vernis de rouerie ; c’est la noblesse des manières. On ne cueille pas même le rire sur une plante trop avilie. En amour, notre vanité dédaigne une victoire trop facile, et, dans tous les genres, l’homme n’est pas sujet à s’exagérer le prix de ce qu’on lui offre.

Chapitre XI. §

Une fois la cristallisation commencée, l’on jouit avec délices de chaque nouvelle beauté que l’on découvre dans ce qu’on aime.

Mais qu’est-ce que la beauté ? C’est une nouvelle aptitude à vous donner du plaisir. Les plaisirs de chaque individu sont différents, et souvent opposés : cela explique fort bien comment ce qui est beauté pour un individu est laideur pour un autre (exemple concluant de Del Rosso et de Lisio, le 1 er janvier 1820). Pour découvrir la nature de la beauté, il convient de rechercher quelle est la nature des plaisirs de chaque individu ; par exemple, il faut à Del Rosso une femme qui souffre quelques mouvements hasardés, et qui par ses sourires, autorise des choses fort gaies ; une femme qui, à chaque instant, tienne les plaisirs physiques devant son imagination, et qui excite à la fois le genre d’amabilité de Del Rosso, et lui permette de la déployer.

Del Rosso entend par amour, apparemment l’amour-physique, et Lisio l’amour-passion. Rien de plus évident qu’ils ne doivent pas être d’accord sur le mot beauté.

La beauté que vous découvrez étant donc une nouvelle aptitude à vous donner du plaisir, et les plaisirs variant comme les individus.

La cristallisation formée dans la tête de chaque homme doit porter la couleur des plaisirs de cet homme.

La cristallisation de la maîtresse d’un homme, ou sa beauté, n’est autre chose que la collection de toutes les satisfactions de tous les désirs qu’il a pu former successivement à son égard.

Chapitre XII.
Suite de la cristallisation. §

Pourquoi jouit-on avec délices de chaque nouvelle beauté que l’on découvre dans ce qu’on aime ? C’est que chaque nouvelle beauté vous donne la satisfaction pleine et entière d’un désir. Vous la voulez tendre, elle est tendre ; ensuite vous la voulez fière comme l’Émilie de Corneille, et, quoique ces qualités soient probablement incompatibles, elle paraît à l’instant avec une âme romaine. Voilà la raison morale pour laquelle l’amour est la plus forte des passions. Dans les autres, les désirs doivent s’accommoder aux froides réalités ; ici ce sont les réalités qui s’empressent de se modeler sur les désirs ; c’est donc celle des passions où les désirs violents ont les plus grandes jouissances. Il y a des conditions générales de bonheur qui étendent leur empire sur toutes les satisfactions de désirs particuliers.

1 Elle semble votre propriété, car c’est vous seul qui pouvez la rendre heureuse.

2 Elle est juge de votre mérite. Cette condition était fort importante dans les cours galantes et chevaleresques de François Ier et de Henri II, et à la cour élégante de Louis XV. Sous un gouvernement constitutionnel et raisonneur, les femmes perdent toute cette branche d’influence. 3 Pour les cœurs romanesques, plus elle aura l’âme sublime, plus seront célestes et dégagés de la fange de toutes les considérations vulgaires les plaisirs que vous trouverez dans ses bras. La plupart des jeunes français de dix-huit ans sont élèves de J-J Rousseau; cette condition de bonheur est importante pour eux.

Au milieu d’opérations si décevantes pour le désir du bonheur, la tête se perd.

Du moment qu’il aime, l’homme le plus sage ne voit plus aucun objet tel qu’il est. Il s’exagère en moins ses propres avantages, et en plus les moindres faveurs de l’objet aimé. Les craintes et les espoirs prennent à l’instant quelque chose de romanesque (de wayward ). Il n’attribue plus rien au hasard ; il perd le sentiment de la probabilité une chose imaginée est une chose existante pour l’effet sur son bonheur.

Une marque effrayante que la tête se perd, c’est qu’en pensant à quelque petit fait, difficile à observer, vous le voyez blanc, et vous l’interprétez en faveur de votre amour ; un instant après vous vous apercevez qu’en effet il était noir, et vous le trouvez encore concluant en faveur de votre amour. C’est alors qu’une âme en proie aux incertitudes mortelles sent vivement le besoin d’un ami ; mais pour un amant il n’est plus d’ami. On savait cela à la cour. Voilà la source du seul genre d’indiscrétion qu’une femme délicate puisse pardonner.

Chapitre XIII.
Du premier pas, du grand monde, des malheurs. §

Ce qu’il y a de plus étonnant dans la passion de l’amour, c’est le premier pas, c’est l’extravagance du changement qui s’opère dans la tête d’un homme. Le grand monde, avec ses fêtes brillantes, sert l’amour comme favorisant ce premier pas. Il commence par changer l’admiration simple (n 1) en admiration tendre (n 2) : quel plaisir de lui donner des baisers, etc.

Une valse rapide, dans un salon éclairé de mille bougies, jette dans les jeunes cœurs une ivresse qui éclipse la timidité, augmente la conscience des forces et leur donne enfin l’audace d’aimer. Car voir un objet très aimable ne suffit pas ; au contraire, l’extrême amabilité décourage les âmes tendres, il faut le voir, sinon vous aimant, du moins dépouillé de sa majesté.

Qui s’avise de devenir amoureux d’une reine, à moins qu’elle ne fasse des avances ?

Rien n’est donc plus favorable à la naissance de l’amour, que le mélange d’une solitude ennuyeuse et de quelques bals rares et longtemps désirés ; c’est la conduite des bonnes mères de famille qui ont des filles.

Le vrai grand monde tel qu’on le trouvait à la cour de France, et qui je crois n’existe plus depuis 1780, était peu favorable à l’amour, comme rendant presque impossibles la solitude et le loisir, indispensables pour le travail des cristallisations. La vie de la cour donne l’habitude de voir et d’exécuter un grand nombre de nuances, et la plus petite nuance peut être le commencement d’une admiration et d’une passion.

Quand les malheurs propres de l’amour sont mêlés d’autres malheurs (de malheurs de vanité, si votre maîtresse offense votre juste fierté, vos sentiments d’honneur et de dignité personnelle ; de malheurs de santé, d’argent, de persécution politique, etc. ), Ce n’est qu’en apparence que l’amour est augmenté par ces contretemps ; comme ils occupent à autre chose l’imagination, ils empêchent, dans l’amour espérant, les cristallisations, et, dans l’amour heureux, la naissance des petits doutes. La douceur de l’amour et sa folie reviennent quand ces malheurs ont disparu.

Remarquez que les malheurs favorisent la naissance de l’amour chez les caractères légers ou insensibles ; et qu’après sa naissance, si les malheurs sont antérieurs, ils favorisent l’amour en ce que l’imagination, rebutée des autres circonstances de la vie qui ne fournissent que des images tristes, se jette tout entière à opérer la cristallisation.

Chapitre XIV. §

Voici un effet qui me sera contesté, et que je ne présente qu’aux hommes, dirai-je, assez malheureux pour avoir aimé avec passion pendant de longues années, et d’un amour contrarié par des obstacles invincibles.

La vue de tout ce qui est extrêmement beau, dans la nature et dans les arts, rappelle le souvenir de ce qu’on aime, avec la rapidité de l’éclair. C’est que, par le mécanisme de la branche d’arbre garnie de diamants dans la mine de Salzbourg, tout ce qui est beau et sublime au monde fait partie de la beauté de ce qu’on aime, et cette vue imprévue du bonheur à l’instant remplit les yeux de larmes. C’est ainsi que l’amour du beau et l’amour se donnent mutuellement la vie.

L’un des malheurs de la vie, c’est que ce bonheur de voir ce qu’on aime et de lui parler ne laisse pas de souvenirs distincts. L’âme est apparemment trop troublée par ses émotions, pour être attentive à ce qui les cause ou à ce qui les accompagne. Elle est la sensation elle-même. C’est peut-être parce que ces plaisirs ne peuvent pas être usés par des rappels à volonté, qu’ils se renouvellent avec tant de force, dès que quelque objet vient nous tirer de la rêverie consacrée à la femme que nous aimons, et nous la rappeler plus vivement par quelque nouveau rapport. Un vieil architecte sec la rencontrait tous les soirs dans le monde. Entraîné par le naturel et sans faire attention à ce que je lui disais, un jour je lui en fis un éloge tendre et pompeux, et elle se moqua de moi. Je n’eus pas la force de lui dire : il vous voit chaque soir. Cette sensation est si puissante qu’elle s’étend jusqu’à la personne de mon ennemie qui l’approche sans cesse. Quand je la vois, elle me rappelle tant Léonore, que je ne puis la haïr dans ce moment, quelque effort que j’y fasse.

L’on dirait que par une étrange bizarrerie du cœur, la femme aimée communique plus de charme qu’elle n’en a elle-même. L’image de la ville lointaine où on la vit un instant jette une plus profonde et plus douce rêverie que sa présence elle-même. C’est l’effet des rigueurs.

La rêverie de l’amour ne peut se noter. Je remarque que je puis relire un bon roman tous les trois ans avec le même plaisir. Il me donne des sentiments conformes au genre de goût tendre qui me domine dans le moment, ou me procure de la variété dans mes idées, si je ne sens rien. Je puis aussi écouter avec plaisir la même musique, mais il ne faut pas que la mémoire cherche à se mettre de la partie. C’est l’imagination uniquement qui doit être affectée ; si un opéra fait plus de plaisir à la vingtième représentation, c’est que l’on comprend mieux la musique, ou qu’il rappelle la sensation du premier jour.

Quant aux nouvelles vues qu’un roman suggère pour la connaissance du cœur humain, je me rappelle fort bien les anciennes ; j’aime même à les trouver notées en marge. Mais ce genre de plaisir s’applique aux romans, comme m’avançant dans la connaissance de l’homme, et nullement à la rêverie qui est le vrai plaisir du roman. Cette rêverie est innotable. La noter, c’est la tuer pour le présent, car l’on tombe dans l’analyse philosophique du plaisir ; c’est la tuer encore plus sûrement pour l’avenir, car rien ne paralyse l’imagination comme l’appel à la mémoire. Si je trouve en marge une note peignant ma sensation en lisant old mortality à Florence, il y a trois ans, à l’instant je suis plongé dans l’histoire de ma vie, dans l’estime du degré de bonheur aux deux époques, dans la plus haute philosophie, en un mot, et adieu pour longtemps le laisser-aller des sensations tendres. Tout grand poète ayant une vive imagination est timide, c’est-à-dire qu’il craint les hommes pour les interruptions et les troubles qu’ils peuvent apporter à ses délicieuses rêveries. C’est pour son attention qu’il tremble. Les hommes, avec leurs intérêts grossiers, viennent le tirer des jardins d’Armide, pour le pousser dans un bourbier fétide, et ils ne peuvent guère le rendre attentif à eux qu’en l’irritant. C’est par l’habitude de nourrir son âme de rêveries touchantes, et par son horreur pour le vulgaire, qu’un grand artiste est si près de l’amour.

Plus un homme est grand artiste, plus il doit désirer les titres et les décorations, comme rempart.

Chapitre XV. §

L’on rencontre, au milieu de la passion la plus violente et la plus contrariée, des moments où l’on croit tout à coup ne plus aimer ; c’est comme une source d’eau douce au milieu de la mer. On n’a presque plus de plaisir à songer à sa maîtresse ; et, quoique accablé de ses rigueurs, l’on se trouve encore plus malheureux de ne plus prendre intérêt à rien dans la vie. Le néant le plus triste et le plus découragé succède à une manière d’être agitée sans doute, mais qui présentait toute la nature sous un aspect neuf, passionné, intéressant.

C’est que la dernière visite que vous avez faite à ce que vous aimez vous a mis dans une position sur laquelle, une autre fois, votre imagination a moissonné tout ce qu’elle peut donner de sensations. Par exemple, après une période de froideur, elle vous traite moins mal, et vous laisse concevoir exactement le même degré d’espérance, et par les mêmes signes extérieurs, qu’à une autre époque ; tout cela peut-être sans qu’elle s’en doute. L’imagination trouvant en son chemin la mémoire et ses tristes avis, la cristallisation cesse à l’instant.

Chapitre XVI. §

Je viens d’éprouver ce soir que la musique, quand elle est parfaite, met le cœur exactement dans la même situation où il se trouve quand il jouit de la présence de ce qu’il aime ; c’est-à-dire qu’elle donne le bonheur apparemment le plus vif qui existe sur cette terre.

S’il en était ainsi pour tous les hommes, rien au monde ne disposerait plus à l’amour. Mais j’ai déjà noté à Naples, l’année dernière, que la musique parfaite, comme la pantomime parfaite, me fait songer à ce qui forme actuellement l’objet de mes rêveries, et me fait venir des idées excellentes ; à Naples, c’était sur le moyen d’armer les grecs.

Or, ce soir, je ne puis me dissimuler que j’ai le malheur of being too great an admirer of milady L.

Et peut-être que la musique parfaite que j’ai eu le bonheur de rencontrer, après deux ou trois mois de privation, quoique allant tous les soirs à l’opéra, n’a produit tout simplement que son effet anciennement reconnu, je veux dire celui de faire songer vivement à ce qui occupe.

- 4 Mars, huit jours après. Je n’ose ni effacer ni approuver l’observation précédente. Il est sûr que, quand je l’écrivais, je la lisais dans mon cœur.

Si je la mets en doute aujourd’hui, c’est peut-être que j’ai perdu le souvenir de ce que je voyais alors. L’habitude de la musique et de sa rêverie prédispose à l’amour. Un air tendre et triste, pourvu qu’il ne soit pas trop dramatique, que l’imagination ne soit pas forcée de songer à l’action, excitant purement à la rêverie de l’amour, est délicieux pour les âmes tendres et malheureuses : par exemple, le trait prolongé de clarinette, au commencement du quartetto de bianca e faliero, et le récit de la Camporesi vers le milieu du quartetto.

L’amant qui est bien avec ce qu’il aime, jouit avec transport du fameux duetto d’armida e rinaldo de Rossini, qui peint si juste les petits doutes de l’amour heureux, et les moments de délices qui suivent les raccommodements. Le morceau instrumental qui est au milieu du duetto, au moment où Rinaldo veut fuir, et qui représente d’une manière si étonnante le combat des passions, lui semble avoir une influence physique sur son cœur, et le toucher réellement. Je n’ose dire ce que je sens à cet égard ; je passerais pour fou auprès des gens du nord.

Chapitre XVII.
La beauté détrônée par l’amour. §

Albéric rencontre dans une loge une femme plus belle que sa maîtresse : je supplie qu’on me permette une évaluation mathématique, c’est-à-dire dont les traits promettent trois unités de bonheur au lieu de deux (je suppose que la beauté parfaite donne une quantité de bonheur exprimée par le nombre quatre). Est-il étonnant qu’il leur préfère les traits de sa maîtresse, qui lui promettent cent unités de bonheur ? Même les petits défauts de sa figure, une marque de petite-vérole, par exemple, donnent de l’attendrissement à l’homme qui aime, et le jettent dans une rêverie profonde, lorsqu’il les aperçoit chez une autre femme ; que sera-ce chez sa maîtresse ? C’est qu’il a éprouvé mille sentiments en présence de cette marque de petite-vérole, que ces sentiments sont pour la plupart délicieux, sont tous du plus haut intérêt, et que, quels qu’ils soient, ils se renouvellent avec une incroyable vivacité, à la vue de ce signe, même aperçu sur la figure d’une autre femme.

Si l’on parvient ainsi à préférer et à aimer la laideur, c’est que dans ce cas la laideur est beauté. Un homme aimait à la passion une femme très maigre et marquée de petite-vérole ; la mort la lui ravit. Trois ans après, à Rome, admis dans la familiarité de deux femmes, l’une plus belle que le jour, l’autre maigre, marquée de petite-vérole, et par là, si vous voulez, assez laide ; je le vois aimer la laide au bout de huit jours qu’il emploie à effacer sa laideur par ses souvenirs ; et, par une coquetterie bien pardonnable, la moins jolie ne manqua pas de l’aider en lui fouettant un peu le sang, chose utile à cette opération. Un homme rencontre une femme, et est choqué de sa laideur ; bientôt, si elle n’a pas de prétentions, sa physionomie lui fait oublier les défauts de ses traits, il la trouve aimable et conçoit qu’on puisse l’aimer ; huit jours après il a des espérances, huit jours après on les lui retire, huit jours après il est fou.

Chapitre XVIII. §

On remarque au théâtre une chose analogue envers les acteurs chéris du public ; les spectateurs ne sont plus sensibles à ce qu’ils peuvent avoir de beauté ou de laideur réelle. Le Kain, malgré sa laideur remarquable, faisait des passions à foison ; Garrick aussi, par plusieurs raisons ; mais d’abord parce qu’on ne voyait plus la beauté réelle de leurs traits ou de leurs manières, mais bien celle que depuis longtemps l’imagination était habituée à leur prêter, en reconnaissance et en souvenir de tous les plaisirs qu’ils lui avaient donnés ; et par exemple, la figure seule d’un acteur comique fait rire dès qu’il entre en scène.

Une jeune fille qu’on menait au français pour la première fois pouvait bien sentir quelque éloignement pour Le Kain durant la première scène ; mais bientôt il la faisait pleurer ou frémir ; et comment résister aux rôles de Tancrède ou d’Orosmane? Si pour elle la laideur était encore un peu visible, les transports de tout un public, et l’effet nerveux qu’ils produisent sur un jeune cœur, parvenaient bien vite à l’éclipser. Il ne restait plus de la laideur que le nom, et pas même le nom, car l’on entendait des femmes enthousiastes de Le Kain s’écrier : qu’il est beau !

Rappelons-nous que la beauté est l’expression du caractère, ou, autrement dit, des habitudes morales, et qu’elle est par conséquent exempte de toute passion. Or c’est de la passion qu’il nous faut ; la beauté ne peut nous fournir que des probabilités sur le compte d’une femme, et encore des probabilités sur ce qu’elle est de sang-froid ; et les regards de votre maîtresse marquée de petite-vérole sont une réalité charmante qui anéantit toutes les probabilités possibles.

Chapitre XIX.
Suite des exceptions à la beauté. §

Les femmes spirituelles et tendres, mais à sensibilité timide et méfiante, qui le lendemain du jour où elles ont paru dans le monde repassent mille fois en revue et avec une timidité souffrante ce qu’elles ont pu dire ou laisser deviner ; ces femmes-là, dis-je, s’accoutument facilement au manque de beauté chez les hommes, et ce n’est presque pas un obstacle à leur donner de l’amour.

C’est par le même principe qu’on est presque indifférent pour le degré de beauté d’une maîtresse adorée, et qui vous comble de rigueurs. Il n’y a presque plus de cristallisation de beauté et quand l’ami guérisseur vous dit qu’elle n’est pas jolie, on en convient presque, et il croit avoir fait un grand pas.

Mon ami, le brave capitaine Trab, me peignait ce soir ce qu’il avait senti autrefois en voyant Mirabeau.

Personne en regardant ce grand homme n’éprouvait par les yeux un sentiment désagréable, c’est-à-dire ne le trouvait laid. Entraîné par ses paroles foudroyantes on n’était attentif, on ne trouvait du plaisir à être attentif qu’à ce qui était beau d’une autre beauté, de la beauté d’expression. En même temps que l’attention fermait les yeux à tout ce qui était laid, pittoresquement parlant, elle s’attachait avec transport aux plus petits détails passables, par exemple, à la beauté de sa vaste chevelure ; s’il eût porté des cornes on les eût trouvées belles.

La présence de tous les soirs d’une jolie danseuse donne de l’attention forcée aux âmes blasées ou privées d’imagination qui garnissent le balcon de l’opéra. Par ses mouvements gracieux, hardis et singuliers, elle réveille l’amour physique, et leur procure peut-être la seule cristallisation qui soit encore possible. C’est ainsi qu’un laideron qu’on n’eût pas honoré d’un regard dans la rue, surtout les gens usés, s’il paraît souvent sur la scène, trouve à se faire entretenir fort cher. Geoffroy disait que le théâtre est le piédestal des femmes. Plus une danseuse est célèbre et usée, plus elle vaut : de là le proverbe des coulisses : « telle trouve à se vendre qui n’eût pas trouvé à se donner. » Ces filles volent une partie de leurs passions à leurs amants, et sont très susceptibles d’amour par pique.

Comment faire pour ne pas lier des sentiments généreux ou aimables à la physionomie d’une actrice dont les traits n’ont rien de choquant, que tous les soirs l’on regarde pendant deux heures exprimant les sentiments les plus nobles, et que l’on ne connaît pas autrement ? Quand enfin l’on parvient à être admis chez elle, ses traits vous rappellent des sentiments si agréables, que toute la réalité qui l’entoure, quelque peu noble qu’elle soit quelquefois, se recouvre à l’instant d’une teinte romanesque et touchante.

« Dans ma première jeunesse, enthousiaste de cette ennuyeuse tragédie française, quand j’avais le bonheur de souper avec Mlle Olivier, à tous les instants je me surprenais le cœur rempli de respect, à croire parler à une reine ; et réellement je n’ai jamais bien su si auprès d’elle j’avais été amoureux d’une reine ou d’une jolie fille. »

Chapitre XX. §

Peut-être que les hommes qui ne sont pas susceptibles d’éprouver l’amour-passion sont ceux qui sentent le plus vivement l’effet de la beauté c’est du moins l’impression la plus forte qu’ils puissent recevoir des femmes.

L’homme qui a éprouvé le battement de cœur que donne de loin le chapeau de satin blanc de ce qu’il aime, est tout étonné de la froideur où le laisse l’approche de la plus grande beauté du monde. Observant les transports des autres, il peut même avoir un mouvement de chagrin.

Les femmes extrêmement belles étonnent moins le second jour. C’est un grand malheur, cela décourage la cristallisation. Leur mérite étant visible à tous, et formant décoration, elles doivent compter plus de sots dans la liste de leurs amants, des princes, des millionnaires, etc.

Chapitre XXI.
De la première vue. §

Une âme à imagination est tendre et défiante, je dis même l’âme la plus naïve. Elle peut être méfiante sans s’en douter ; elle a trouvé tant de désappointements dans la vie ! Donc tout ce qui est prévu et officiel dans la présentation d’un homme, effarouche l’imagination et éloigne la possibilité de la cristallisation. L’amour triomphe, au contraire, dans le romanesque à la première vue. Rien de plus simple ; l’étonnement qui fait longuement songer à une chose extraordinaire, est déjà la moitié du mouvement cérébral nécessaire pour la cristallisation.

Je citerai le commencement des amours de Séraphine ( Gil Blas, tome II, p 142). C’est don Fernando qui raconte sa fuite lorsqu’il était poursuivi par les sbires de l’inquisition. « après avoir traversé quelques allées dans une obscurité profonde, et la pluie continuant à tomber par torrents, j’arrivai près d’un salon dont je trouvai la porte ouverte ; j’y entrai, et quand j’en eus remarqué toute la magnificence. etc. » Voilà une première vue qu’il n’est pas facile d’oublier. Quoi de plus sot, au contraire, dans nos mœurs actuelles, que la présentation officielle et presque sentimentale du futur à la jeune fille ! Cette prostitution légale va jusqu’à choquer la pudeur.

"Je viens de voir, cette après-midi, 17 février 1790 (dit Chamfort, 4, 155), une cérémonie de famille, comme on dit, c’est-à-dire des hommes réputés honnêtes, une société respectable, applaudir au bonheur de Mlle De Marille, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtient l’avantage de devenir l’épouse de M R, vieillard malsain, repoussant, malhonnête, imbécile, mais riche, et qu’elle a vu pour la troisième fois aujourd’hui en signant le contrat.

« Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c’est un pareil sujet de triomphe, c’est le ridicule d’une telle joie, et, dans la perspective, la cruauté prude avec laquelle la même société versera le mépris à pleines mains sur la moindre imprudence d’une pauvre jeune femme amoureuse. » Tout ce qui est cérémonie, par son essence d’être une chose affectée et prévue d’avance, dans laquelle il s’agit de se comporter d’une manière convenable, paralyse l’imagination et ne la laisse éveillée que pour ce qui est contraire au but de la cérémonie, et ridicule ; de là l’effet magique de la moindre plaisanterie. Une pauvre jeune fille, comblée de timidité et de pudeur souffrante, durant la présentation officielle du futur, ne peut songer qu’au rôle qu’elle joue ; c’est encore une manière sûre d’étouffer l’imagination. Il est beaucoup plus contre la pudeur de se mettre au lit avec un homme qu’on n’a vu que deux fois, après trois mots latins dits à l’église, que de céder malgré soi à un homme qu’on adore depuis deux ans. Mais je parle un langage absurde. C’est le papisme qui est la source féconde des vices et du malheur qui suivent nos mariages actuels. Il rend impossible la liberté pour les jeunes filles avant le mariage, et le divorce après, quand elles se sont trompées, ou plutôt quand on les a trompées dans le choix qu’on leur fait faire. Voyez l’Allemagne, ce pays des bons ménages ; une aimable princesse (mme la duchesse de Sagan vient de s’y marier en tout bien et tout honneur pour la quatrième fois, et elle n’a pas manqué d’inviter à la fête ses trois premiers maris avec lesquels elle est très bien. Voilà l’excès ; mais un seul divorce qui punit un mari de ses tyrannies, empêche des milliers de mauvais ménages. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que Rome est l’un des pays où l’on voit le plus de divorces. L’amour aime, à la première vue, une physionomie qui indique à la fois dans un homme quelque chose à respecter et à plaindre.

Chapitre XXII.
De l’engouement. §

Des esprits fort délicats sont très susceptibles de curiosité et de prévention ; cela se remarque surtout dans les âmes chez lesquelles s’est éteint le feu sacré, source des passions, et c’est un des symptômes les plus funestes. Il y a aussi de l’engouement chez les écoliers qui entrent dans le monde. Aux deux extrémités de la vie, avec trop ou trop peu de sensibilité, on ne s’expose pas avec simplicité à sentir le juste effet des choses, à éprouver la véritable sensation qu’elles doivent donner. Ces âmes trop ardentes ou ardentes par accès, amoureuses à crédit, si l’on peut ainsi dire, se jettent aux objets au lieu de les attendre.

Avant que la sensation, qui est la conséquence de la nature des objets, arrive jusqu’à elles, elles les couvrent de loin et avant de les voir, de ce charme imaginaire dont elles trouvent en elles-mêmes une source inépuisable. Puis, en s’en approchant, elles voient ces choses, non telles qu’elles sont, mais telles qu’elles les ont faites, et, jouissant d’elles-mêmes sous l’apparence de tel objet, elles croient jouir de cet objet. Mais, un beau jour, on se lasse de faire tous les frais, on découvre que l’objet adoré ne renvoie pas la balle ; l’engouement tombe, et l’échec qu’éprouve l’amour-propre rend injuste envers l’objet trop apprécié.

Chapitre XXIII.
Des coups de foudre. §

Il faudrait changer ce mot ridicule ; cependant la chose existe. J’ai vu l’aimable et noble Wilhelmine, le désespoir des beaux de Berlin, mépriser l’amour, et se moquer de ses folies. Brillante de jeunesse, d’esprit, de beauté, de bonheurs de tous les genres, une fortune sans bornes, en lui donnant l’occasion de développer toutes ses qualités, semblait conspirer avec la nature pour présenter au monde l’exemple si rare d’un bonheur parfait accordé à une personne qui en est parfaitement digne. Elle avait vingt-trois ans ; déjà à la cour depuis longtemps, elle avait éconduit les hommages du plus haut parage ; sa vertu modeste, mais inébranlable, était citée en exemple, et désormais les hommes les plus aimables désespérant de lui plaire, n’aspiraient qu’à son amitié. Un soir elle va au bal chez le prince Ferdinand, elle danse dix minutes avec un jeune capitaine.

« De ce moment, écrivait-elle par la suite à une amie, il fut le maître de mon cœur et de moi, et cela à un point qui m’eût remplie de terreur, si le bonheur de voir Herman m’eût laissé le temps de songer au reste de l’existence. Ma seule pensée était d’observer s’il m’accordait quelque attention. » Aujourd’hui la seule consolation que je puisse trouver à mes fautes est de me bercer de l’illusion qu’une force supérieure m’a ravie à moi-même et à la raison. Je ne puis par aucune parole peindre, d’une manière qui approche de la réalité, jusqu’à quel point, seulement à l’apercevoir, allèrent le désordre et le bouleversement de tout mon être. Je rougis de penser avec quelle rapidité et quelle violence j’étais entraînée vers lui. Si sa première parole, quand enfin il me parla, eût été : m’adorez-vous ? En vérité je n’aurais pas eu la force de ne pas lui répondre : oui. J’étais loin de penser que les effets d’un sentiment pussent être à la fois si subits et si peu prévus. Ce fut au point qu’un instant je crus être empoisonnée. "Malheureusement vous et le monde, ma chère amie, savez que j’ai bien aimé Herman: eh bien, il me fut si cher au bout d’un quart d’heure, que depuis il n’a pas pu me le devenir davantage. Je voyais tous ses défauts, et je les lui pardonnais tous, pourvu qu’il m’aimât.

"Peu après que j’eus dansé avec lui, le roi s’en alla ; Herman, qui était du détachement de service, fut obligé de le suivre. Avec lui tout disparut pour moi dans la nature. C’est en vain que j’essayerais de vous peindre l’excès de l’ennui dont je me sentis accablée dès que je ne le vis plus. Il n’était égalé que par la vivacité du désir que j’avais de me trouver seule avec moi-même.

"Je pus partir enfin. À peine fermée à double tour dans mon appartement je voulus résister à ma passion. Je crus y réussir. Ah ! Ma chère amie, que je payai cher ce soir-là, et les journées suivantes, le plaisir de pouvoir me croire de la vertu ! " Ce que l’on vient de lire est la narration exacte d’un événement qui fit la nouvelle du jour, car au bout d’un mois ou deux la pauvre Wilhelmine fut assez malheureuse pour qu’on s’aperçût de son sentiment. Telle fut l’origine de cette longue suite de malheurs qui l’ont fait périr si jeune, et d’une manière si tragique, empoisonnée par elle ou par son amant. Tout ce que nous pûmes voir dans ce jeune capitaine, c’est qu’il dansait fort bien ; il avait beaucoup de gaieté, encore plus d’assurance, un grand air de bonté, et vivait avec des filles ; du reste, à peine noble, fort pauvre, et ne venant pas à la cour.

Non seulement il ne faut pas la méfiance, mais il faut la lassitude de la méfiance, et pour ainsi dire l’impatience du courage contre les hasards de la vie. L’âme, à son insu, ennuyée de vivre sans aimer, convaincue malgré elle, par l’exemple des autres femmes, ayant surmonté toutes les craintes de la vie, mécontente du triste bonheur de l’orgueil, s’est fait, sans s’en apercevoir, un modèle idéal. Elle rencontre un jour un être qui ressemble à ce modèle, la cristallisation reconnaît son objet au trouble qu’il inspire, et consacre pour toujours au maître de son destin ce qu’elle rêvait depuis longtemps.

Les femmes sujettes à ce malheur ont trop de hauteur dans l’âme pour aimer autrement que par passion. Elles seraient sauvées si elles pouvaient s’abaisser à la galanterie.

Comme le coup de foudre vient d’une secrète lassitude de ce que le catéchisme appelle la vertu, et de l’ennui que donne l’uniformité de la perfection, je croirais assez qu’il doit tomber le plus souvent sur ce qu’on appelle dans le monde de mauvais sujets. Je doute fort que l’air Caton ait jamais occasionné de coup de foudre.

Ce qui les rend si rares, c’est que si le cœur qui aime ainsi d’avance a le plus petit sentiment de sa situation, il n’y a plus de coup de foudre. Une femme rendue méfiante par les malheurs n’est pas susceptible de cette révolution de l’âme. Rien ne facilite les coups de foudre comme les louanges données d’avance et par des femmes, à la personne qui doit en être l’objet.

Une des sources les plus comiques des aventures d’amour, ce sont les faux coups de foudre. Une femme ennuyée, mais non sensible, se croit amoureuse pour la vie pendant toute une soirée. Elle est fière d’avoir enfin trouvé un de ces grands mouvements de l’âme après lesquels courait son imagination. Le lendemain elle ne sait plus où se cacher, et surtout comment éviter le malheureux objet qu’elle adorait la veille.

Les gens d’esprit savent voir, c’est-à-dire mettre à profit ces coups de foudre-là.

L’amour-physique a aussi ses coups de foudre. Nous avons vu hier la plus jolie femme et la plus facile de Berlin, rougir tout à coup dans sa calèche où nous étions avec elle. Le beau lieutenant Findorff venait de passer. Elle est tombée dans la rêverie profonde, dans l’inquiétude. Le soir, à ce qu’elle m’avoua au spectacle, elle avait des folies, des transports, elle ne pensait qu’à Findorff, auquel elle n’a jamais parlé. Si elle eût osé, me disait-elle, elle l’eût envoyé chercher ; cette jolie figure présentait tous les signes de la passion la plus violente. Cela durait encore le lendemain ; au bout de trois jours Findorff ayant fait le nigaud, elle n’y pensa plus. Un mois après il lui était odieux.

Chapitre XXIV.
Voyage dans un pays inconnu. §

Je conseille à la plupart des gens nés dans le nord de passer le présent chapitre. C’est une dissertation obscure sur quelques phénomènes relatifs à l’oranger, arbre qui ne croît ou qui ne parvient à toute sa hauteur qu’en Italie et en Espagne. Pour être intelligible ailleurs, j’aurais dû diminuer les faits.

C’est à quoi je n’aurais pas manqué, si j’avais eu le dessein un seul instant d’écrire un livre généralement agréable. Mais le ciel m’ayant refusé le talent littéraire, j’ai uniquement pensé à décrire avec toute la maussaderie de la science, mais aussi avec toute son exactitude, certains faits dont un séjour prolongé dans la patrie de l’oranger m’a rendu l’involontaire témoin. Frédéric Le Grand ou tel autre homme distingué du nord, qui n’a jamais eu d’occasion de voir l’oranger en pleine terre, m’aurait sans doute nié les faits suivants et nié de bonne foi. Je respecte infiniment la bonne foi, et je vois son pourquoi.

Cette déclaration sincère pouvant paraître de l’orgueil, j’ajoute la réflexion suivante : nous écrivons au hasard chacun ce qui nous semble vrai, et chacun dément son voisin. Je vois dans nos livres autant de billets de loterie ; ils n’ont réellement pas plus de valeur. La postérité, en oubliant les uns, et réimprimant les autres, déclarera les billets gagnants. Jusque-là, chacun de nous ayant écrit de son mieux ce qui lui semble vrai n’a guère de raison de se moquer de son voisin, à moins que la satire ne soit plaisante, auquel cas il a toujours raison, surtout s’il écrit comme M Courier à Del Furia.

Après ce préambule, je vais entrer courageusement dans l’examen de faits qui, j’en suis convaincu, ont rarement été observés à Paris. Mais enfin, à Paris, ville supérieure à toutes les autres, sans doute, l’on ne voit pas des orangers en pleine terre comme à Sorrento; et c’est à Sorrento la patrie du Tasse, sur le golfe de Naples, dans une position à mi-côte sur la mer, plus pittoresque encore que celle de Naples elle-même, mais où on ne lit pas le miroir, que Lisio Visconti a observé et noté les faits suivants : lorsqu’on doit voir le soir la femme qu’on aime, l’attente d’un si grand bonheur rend insupportable tous les moments qui en séparent. Une fièvre dévorante fait prendre et quitter vingt occupations. L’on regarde sa montre à chaque instant, et l’on est ravi quand on voit qu’on a pu faire passer dix minutes sans la regarder ; l’heure tant désirée sonne enfin, et quand on est à sa porte, prêt à frapper, l’on serait aise de ne pas la trouver ; ce n’est que par réflexion qu’on s’en affligerait : en un mot, l’attente de la voir produit un effet désagréable.

Voilà de ces choses qui font dire aux bonnes gens que l’amour déraisonne.

C’est que l’imagination, retirée violemment de rêveries délicieuses où chaque pas produit le bonheur, est ramenée à la sévère réalité.

L’âme tendre sait bien que dans le combat qui va commencer aussitôt que vous la verrez, la moindre négligence, le moindre manque d’attention ou de courage sera puni par une défaite empoisonnant pour longtemps les rêveries de l’imagination, et hors de l’intérêt de la passion si l’on cherchait à s’y réfugier, humiliante pour l’amour-propre. On se dit : j’ai manqué d’esprit, j’ai manqué de courage ; mais l’on n’a du courage envers ce qu’on aime, qu’en l’aimant moins.

Ce reste d’attention que l’on arrache avec tant de peine aux rêveries de la cristallisation, fait que, dans les premiers discours à la femme qu’on aime, il échappe une foule de choses qui n’ont pas de sens ou qui ont un sens contraire à ce qu’on sent ; ou, ce qui est plus poignant encore, on exagère ses propres sentiments, et ils deviennent ridicules à ses yeux. Comme on sent vaguement qu’on ne fait pas assez d’attention à ce qu’on dit, un mouvement machinal fait soigner et charger la déclamation. Cependant l’on ne peut pas se taire à cause de l’embarras du silence, durant lequel on pourrait encore moins songer à elle. On dit donc d’un air senti une foule de choses qu’on ne sent pas, et qu’on serait bien embarrassé de répéter ; l’on s’obstine à se refuser à sa présence pour être encore plus à elle. Dans les premiers moments que je connus l’amour, cette bizarrerie que je sentais en moi me faisait croire que je n’aimais pas. Je comprends la lâcheté, et comment les conscrits se tirent de la peur en se jetant à corps perdu au milieu du feu. Le nombre des sottises que j’ai dites depuis deux ans pour ne pas me taire me met au désespoir quand j’y songe.

Voilà qui devrait bien marquer aux yeux des femmes la différence de l’amour-passion et de la galanterie, de l’âme tendre et de l’âme prosaïque. Dans ces moments décisifs, l’une gagne autant que l’autre perd ; l’âme prosaïque reçoit justement le degré de chaleur qui lui manque habituellement, tandis que la pauvre âme tendre devient folle par excès de sentiment, et, qui plus est, a la prétention de cacher sa folie. Toute occupée à gouverner ses propres transports, elle est bien loin du sang-froid qu’il faut pour prendre ses avantages, et elle sort brouillée d’une visite où l’âme prosaïque eût fait un grand pas. Dès qu’il s’agit des intérêts trop vifs de sa passion, une âme tendre et fière ne peut pas être éloquente auprès de ce qu’elle aime ; ne pas réussir lui fait trop de mal. L’âme vulgaire, au contraire, calcule juste les chances de succès, ne s’arrête pas à pressentir la douleur de la défaite, et, fière de ce qui la rend vulgaire, elle se moque de l’âme tendre, qui, avec tout l’esprit possible, n’a jamais l’aisance nécessaire pour dire les choses les plus simples et du succès le plus assuré. L’âme tendre, bien loin de pouvoir rien arracher par force, doit se résigner à ne rien obtenir que de la charité de ce qu’elle aime. Si la femme qu’on aime est vraiment sensible, l’on a toujours lieu de se repentir d’avoir voulu se faire violence pour lui parler d’amour. On a l’air honteux, on a l’air glacé, on aurait l’air menteur, si la passion ne se trahissait pas à d’autres signes certains. Exprimer ce qu’on sent si vivement et si en détail, à tous les instants de la vie, est une corvée qu’on s’impose, parce qu’on a lu des romans, car si l’on était naturel on n’entreprendrait jamais une chose si pénible. Au lieu de vouloir parler de ce qu’on sentait il y a un quart d’heure, et de chercher à faire un tableau général et intéressant, on exprimerait avec simplicité le détail de ce qu’on sent dans le moment ; mais non, l’on se fait une violence extrême pour réussir moins bien, et comme l’évidence de la sensation actuelle manque à ce qu’on dit, et que la mémoire n’est pas libre, on trouve convenables dans le moment et l’on dit des choses du ridicule le plus humiliant.

Quand enfin, après une heure de trouble, cet effort extrêmement pénible est fait de se retirer des jardins enchantés de l’imagination, pour jouir tout simplement de la présence de ce qu’on aime, il se trouve souvent qu’il faut s’en séparer.

Tout ceci paraît une extravagance. J’ai vu mieux encore, c’était un de mes amis qu’une femme qu’il aimait à l’idolâtrie, se prétendant offensée de je ne sais quel manque de délicatesse qu’on n’a jamais voulu me confier, avait condamné tout à coup à ne la voir que deux fois par mois. Ces visites, si rares et si désirées, étaient un accès de folie, et il fallait toute la force de caractère de Salviati pour qu’elle ne parût pas au dehors. Dès l’abord, l’idée de la fin de la visite est trop présente pour qu’on puisse trouver du plaisir. L’on parle beaucoup sans s’écouter ; souvent l’on dit le contraire de ce qu’on pense. On s’embarque dans des raisonnements qu’on est obligé de couper court, à cause de leur ridicule, si l’on vient à se réveiller et à s’écouter. L’effort qu’on se fait est si violent qu’on a l’air froid. L’amour se cache par son excès. Loin d’elle l’imagination était bercée par les plus charmants dialogues ; l’on trouvait les transports les plus tendres et les plus touchants. On se croit ainsi pendant dix ou douze jours l’audace de lui parler ; mais l’avant-veille de celui qui devrait être heureux, la fièvre commence, et redouble à mesure qu’on approche de l’instant terrible.

Au moment d’entrer dans son salon, l’on est réduit, pour ne pas dire ou faire des sottises incroyables, à se cramponner à la résolution de garder le silence, et de la regarder pour pouvoir au moins se souvenir de sa figure. À peine en sa présence, il survient comme une sorte d’ivresse dans les yeux. On se sent porté comme un maniaque à faire des actions étranges, on a le sentiment d’avoir deux âmes ; l’une pour faire, et l’autre pour blâmer ce qu’on fait. On sent confusément que l’attention forcée donnée à la sottise rafraîchirait le sang un moment, en faisant perdre de vue la fin de la visite et le malheur de la quitter pour quinze jours.

S’il se trouve là quelque ennuyeux qui conte une histoire plate, dans son inexplicable folie, le pauvre amant, comme s’il était curieux de perdre des moments si rares, y devient tout attention. Cette heure qu’il se promettait si délicieuse, passe comme un trait brûlant, et cependant il sent, avec une indicible amertume, toutes les petites circonstances qui lui montrent combien il est devenu étranger à ce qu’il aime. Il se trouve au milieu d’indifférents qui font visite, et il se voit le seul qui ignore tous les petits détails de sa vie de ces jours passés. Enfin il sort ; et, en lui disant froidement adieu, il a l’affreux sentiment d’être à quinze jours de la revoir ; nul doute qu’il souffrirait moins à ne jamais voir ce qu’il aime. C’est dans le genre, mais bien plus noir, du duc de Policastro, qui tous les six mois faisait cent lieues pour voir un quart d’heure, à Lecce, une maîtresse adorée et gardée par un jaloux.

On voit bien ici la volonté sans influence sur l’amour : outré contre sa maîtresse et contre soi-même, comme l’on se précipiterait dans l’indifférence avec fureur ! Le seul bien de cette visite est de renouveler le trésor de la cristallisation.

La vie pour Salviati était divisée en périodes de quinze jours, qui prenaient la couleur de la soirée où il lui avait été permis de voir Mme * ; par exemple, il fut ravi de bonheur le 21 mai, et le 2 juin il ne rentrait pas chez lui, de peur de céder à la tentation de se brûler la cervelle.

J’ai vu ce soir-là que les romanciers ont très mal peint le moment du suicide." Je suis altéré, me disait Salviati d’un air simple, j’ai besoin de prendre ce verre d’eau." Je ne combattis point sa résolution, je lui fis mes adieux ; et il se mit à pleurer. D’après le trouble qui accompagne les discours des amants, il ne serait pas sage de tirer des conséquences trop pressées d’un détail isolé de la conversation. Ils n’accusent juste leurs sentiments que dans les mots imprévus ; alors c’est le cri du cœur. Du reste, c’est de la physionomie de l’ensemble des choses dites que l’on peut tirer des inductions. Il faut se rappeler qu’assez souvent un être très ému n’a pas le temps d’apercevoir l’émotion de la personne qui cause la sienne.

Chapitre XXV.
La présentation. §

À la finesse, à la sûreté de jugement avec lesquelles je vois les femmes saisir certains détails, je suis plein d’admiration ; un instant après, je les vois porter au ciel un nigaud, se laisser émouvoir jusqu’aux larmes par une fadeur, peser gravement comme trait de caractère une plate affectation. Je ne puis concevoir tant de niaiserie. Il faut qu’il y ait là quelque loi générale que j’ignore.

Attentives à un mérite d’un homme, et entraînées par un détail, elles le sentent vivement et n’ont plus d’yeux pour le reste. Tout le fluide nerveux est employé à jouir de cette qualité, il n’en reste plus pour voir les autres.

J’ai vu les hommes les plus remarquables être présentés à des femmes de beaucoup d’esprit ; c’était toujours un grain de prévention qui décidait de l’effet de la première vue.

Si l’on veut me permettre un détail familier, je conterai que l’aimable colonel La Bédoyère allait être présenté à Mme Struve de Koenigsberg; c’est une femme du premier ordre. Nous nous disions farà colpo ? (Fera-t-il effet ? ). Il s’engage un pari. Je m’approche de Mme De Struve, et lui conte que le colonel porte deux jours de suite ses cravates ; le second jour, il fait la lessive du gascon ; elle pourra remarquer sur sa cravate des plis verticaux. Rien de plus évidemment faux.

Comme j’achevais, on annonce cet homme charmant. Le plus petit fat de Paris eût produit plus d’effet. Remarquez que Mme De Struve aimait ; c’est une femme honnête, et il ne pouvait être question de galanterie entre eux.

Jamais deux caractères n’ont été plus faits l’un pour l’autre. On blâmait Mme De Struve d’être romanesque, et il n’y avait que la vertu, poussée jusqu’au romanesque, qui pût toucher La Bédoyère. Elle l’a fait fusiller très jeune. Il a été donné aux femmes de sentir, d’une manière admirable, les nuances d’affection, les variations les plus insensibles du cœur humain, les mouvements les plus légers des amours-propres. Elles ont à cet égard un organe qui nous manque ; voyez-les soigner un blessé.

Mais peut-être aussi ne voient-elles pas ce qui est esprit, combinaison morale. J’ai vu les femmes les plus distinguées se charmer d’un homme d’esprit qui n’était pas moi, et tout d’un temps, et presque du même mot, admirer les plus grands sots. Je me trouvais attrapé comme un connaisseur qui voit prendre les plus beaux diamants pour des strass, et préférer les strass s’ils sont plus gros. J’en concluais qu’il faut tout oser auprès des femmes. Là où le général Lasalle a échoué, un capitaine à moustaches et à jurement réussit. Il y a sûrement dans le mérite des hommes tout un côté qui leur échappe.

Pour moi, j’en reviens toujours aux lois physiques. Le fluide nerveux, chez les hommes, s’use par la cervelle, et chez les femmes par le cœur ; c’est pour cela qu’elles sont plus sensibles. Un grand travail obligé, et dans le métier que nous avons fait toute la vie, console, et pour elles rien ne peut les consoler que la distraction. Appiani, qui ne croit à la vertu qu’à la dernière extrémité, et avec lequel j’allais ce soir à la chasse des idées, en lui exposant celles de ce chapitre, me répond : "la force d’âme qu’Éponine employait avec un dévouement héroïque à faire vivre son mari dans la caverne sous terre, et à l’empêcher de tomber dans le désespoir, s’ils eussent vécu tranquillement à Rome, elle l’eût employée à lui cacher un amant ; il faut un aliment aux âmes fortes."

Chapitre XXVI.
De la pudeur. §

Une femme de Madagascar laisse voir sans y songer ce qu’on cache le plus ici, mais mourrait de honte plutôt que de montrer son bras. Il est clair que les trois quarts de la pudeur sont une chose apprise. C’est peut-être la seule loi, fille de la civilisation, qui ne produise que du bonheur.

On a observé que les oiseaux de proie se cachent pour boire, c’est qu’obligés de plonger la tête dans l’eau, ils sont sans défense en ce moment. Après avoir considéré ce qui se passe à Otaïti, je ne vois pas d’autre base naturelle à la pudeur. L’amour est le miracle de la civilisation. On ne trouve qu’un amour physique et des plus grossiers chez les peuples sauvages ou trop barbares ; et la pudeur prête à l’amour le secours de l’imagination, c’est lui donner la vie. La pudeur est enseignée de très bonne heure aux petites filles par leurs mères, et avec une extrême jalousie, on dirait comme par esprit de corps ; c’est que les femmes prennent soin d’avance du bonheur de l’amant qu’elles auront.

Pour une femme timide et tendre rien ne doit être au-dessus du supplice de s’être permis, en présence d’un homme, quelque chose dont elle croit devoir rougir ; je suis convaincu qu’une femme, un peu fière, préférerait mille morts. Une légère liberté, prise du côté tendre par l’homme qu’on aime, donne un moment de plaisir vif ; s’il a l’air de la blâmer ou seulement de ne pas en jouir avec transport, elle doit laisser dans l’âme un doute affreux. Pour une femme au-dessus du vulgaire, il y a donc tout à gagner à avoir des manières fort réservées. Le jeu n’est pas égal ; on hasarde contre un petit plaisir ou contre l’avantage de paraître un peu plus aimable, le danger d’un remords cuisant et d’un sentiment de honte, qui doit rendre même l’amant moins cher. Une soirée passée gaiement, à l’étourdie et sans songer à rien, est chèrement payée à ce prix. La vue d’un amant avec lequel on craint d’avoir eu ce genre de torts, doit devenir odieuse pour plusieurs jours. Peut-on s’étonner de la force d’une habitude à laquelle les plus légères infractions sont punies par la honte la plus atroce ? Quant à l’utilité de la pudeur, elle est la mère de l’amour ; on ne saurait plus lui rien contester. Pour le mécanisme du sentiment rien n’est si simple ; l’âme s’occupe à avoir honte, au lieu de s’occuper à désirer ; on s’interdit les désirs, et les désirs conduisent aux actions.

Il est évident que toute femme tendre et fière, et ces deux choses, étant cause et effet, vont difficilement l’une sans l’autre, doit contracter des habitudes de froideur que les gens qu’elles déconcertent appellent de la pruderie. L’accusation est d’autant plus spécieuse qu’il est très difficile de garder un juste milieu ; pour peu qu’une femme ait peu d’esprit et beaucoup d’orgueil, elle doit bientôt en venir à croire qu’en fait de pudeur, on n’en saurait trop faire. C’est ainsi qu’une anglaise se croit insultée si l’on prononce devant elle le nom de certains vêtements. Une anglaise se garderait bien, le soir à la campagne, de se laisser voir quittant le salon avec son mari ; et, ce qui est plus grave, elle croit blesser la pudeur si elle montre quelque enjouement devant tout autre que ce mari. C’est peut-être à cause d’une attention si délicate que les anglais, gens d’esprit, laissent voir tant d’ennui de leur bonheur domestique. À eux la faute, pourquoi tant d’orgueil ?

En revanche, passant tout à coup de Plymouth à Cadix et Séville, je trouvai qu’en Espagne la chaleur du climat et des passions faisait un peu trop oublier une retenue nécessaire. Je remarquai des caresses fort tendres qu’on se permettait en public, et qui, loin de me sembler touchantes, m’inspiraient un sentiment tout opposé. Rien n’est plus pénible.

Il faut s’attendre à trouver incalculable la force des habitudes inspirées aux femmes sous prétexte de pudeur. Une femme vulgaire, en outrant la pudeur, croit se faire l’égale d’une femme distinguée.

L’empire de la pudeur est tel qu’une femme tendre arrive à se trahir envers son amant plutôt par des faits que par des paroles.

La femme la plus jolie, la plus riche et la plus facile de Bologne, vient de me conter qu’hier soir, un fat français, qui est ici et qui donne une drôle d’idée de sa nation, s’est avisé de se cacher sous son lit. Il voulait apparemment ne pas perdre un nombre infini de déclarations ridicules dont il la poursuit depuis un mois. Mais ce grand homme a manqué de présence d’esprit ; il a bien attendu que Mme M eût congédié sa femme de chambre et se fût mise au lit, mais il n’a pas eu la patience de donner aux gens le temps de s’endormir. Elle s’est jetée à la sonnette, et l’a fait chasser honteusement au milieu des huées et des coups de cinq ou six laquais." Et s’il eût attendu deux heures ? " Lui disais-je. - " J’aurais été bien malheureuse : qui pourra douter, m’eût-il dit, que je ne sois ici par vos ordres ? " Au sortir de chez cette jolie femme, je suis allé chez la femme la plus digne d’être aimée que je connaisse. Son extrême délicatesse est, s’il se peut, au-dessus de sa beauté touchante. Je la trouve seule et lui conte l’histoire de Mme M. Nous raisonnons là-dessus : "écoutez, me dit-elle, si l’homme qui se permet cette action, était aimable auparavant aux yeux de cette femme, on lui pardonnera et par la suite on l’aimera." -J’avoue que je suis resté confondu de cette lumière imprévue jetée sur les profondeurs du cœur humain. Je lui ai répondu au bout d’un silence :-" mais, quand on aime, a-t-on le courage de se porter aux dernières violences ? " Il y aurait bien moins de vague dans ce chapitre si une femme l’eût écrit. Tout ce qui tient à la fierté de l’orgueil féminin, à l’habitude de la pudeur et de ses excès, à certaines délicatesses, la plupart dépendant uniquement d’associations de sensations, qui ne peuvent pas exister chez les hommes, et souvent délicatesses non fondées dans la nature ; toutes ces choses, dis-je, ne pourraient se trouver ici qu’autant qu’on se serait permis d’écrire sur ouï-dire.

Une femme me disait, dans un moment de franchise philosophique, quelque chose qui revient à ceci : "si je sacrifiais jamais ma liberté, l’homme que j’arriverais à préférer apprécierait davantage mes sentiments, en voyant combien j’ai toujours été avare même des préférences des plus légères." C’est en faveur de cet amant qu’elle ne rencontrera peut-être jamais, que telle femme aimable montre de la froideur à l’homme qui lui parle en ce moment. Voilà la première exagération de la pudeur ; celle-ci est respectable, la seconde vient de l’orgueil des femmes ; la troisième source d’exagération c’est l’orgueil des maris.

Il me semble que cette possibilité d’amour se présente souvent aux rêveries de la femme même la plus vertueuse, et elles ont raison. Ne pas aimer quand on a reçu du ciel une âme faite pour l’amour, c’est se priver soi et autrui d’un grand bonheur. C’est comme un oranger qui ne fleurirait pas de peur de faire un péché et remarquez qu’une âme faite pour l’amour ne peut goûter avec transport aucun autre bonheur. Elle trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs du monde un vide insupportable ; elle croit souvent aimer les beaux-arts et les aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre et lui exagérer l’amour, s’il est possible, et elle s’aperçoit bientôt qu’ils lui parlent d’un bonheur dont elle a résolu de se priver. La seule chose que je voie à blâmer dans la pudeur, c’est de conduire à l’habitude de mentir ; c’est le seul avantage que les femmes faciles aient sur les femmes tendres. Une femme facile vous dit : "mon cher ami, dès que vous me plairez je vous le dirai, et je serai plus aise que vous, car j’ai beaucoup d’estime pour vous." Vive satisfaction de Constance, s’écriant après la victoire de son amant : que je suis heureuse de ne m’être donnée à personne depuis huit ans que je suis brouillée avec mon mari !

Quelque ridicule que je trouve ce raisonnement, cette joie me semble pleine de fraîcheur. Il faut absolument que je conte ici de quelle nature étaient les regrets d’une dame de Séville abandonnée par son amant. J’ai besoin qu’on se rappelle qu’en amour tout est signe, et surtout qu’on veuille bien accorder un peu d’indulgence à mon style. Mes yeux d’homme croient distinguer neuf particularités dans la pudeur.

1 L’on joue beaucoup contre peu, donc être extrêmement réservée, donc souvent affectation ; l’on ne rit pas, par exemple, des choses qui amusent le plus ; donc il faut beaucoup d’esprit pour avoir juste ce qu’il faut de pudeur. C’est pour cela que beaucoup de femmes n’en ont pas assez en petit comité, ou, pour parler plus juste, n’exigent pas que les contes qu’on leur fait soient assez gazés, et ne perdent leurs voiles qu’à mesure du degré d’ivresse et de folie. Serait-ce par un effet de la pudeur et du mortel ennui qu’elle doit imposer à plusieurs femmes, que la plupart d’entre elles n’estiment rien tant dans un homme que l’effronterie ? Ou prennent-elles l’effronterie pour du caractère ? 2 Deuxième loi : mon amant m’en estimera davantage. 3 La force de l’habitude l’emporte même dans les instants les plus passionnés.

4 La pudeur donne des plaisirs bien flatteurs à l’amant ; elle lui fait sentir quelles lois l’on transgresse pour lui.

5 Et aux femmes des plaisirs plus enivrants ; comme ils font vaincre une habitude puissante, ils jettent plus de trouble dans l’âme. Le comte de Valmont se trouve à minuit dans la chambre à coucher d’une jolie femme, cela lui arrive toutes les semaines, et à elle peut-être une fois tous les deux ans ; la rareté et la pudeur doivent donc préparer aux femmes des plaisirs infiniment plus vifs. 6 L’inconvénient de la pudeur, c’est qu’elle jette sans cesse dans le mensonge.

7 L’excès de la pudeur et sa sévérité découragent d’aimer les âmes tendres et timides, justement celles qui sont faites pour donner et sentir les délices de l’amour.

8 Chez les femmes tendres qui n’ont pas eu plusieurs amants, la pudeur est un obstacle à l’aisance des manières, c’est ce qui les expose à se laisser un peu mener par leurs amies qui n’ont pas le même manque à se reprocher. Elles donnent de l’attention à chaque cas particulier, au lieu de s’en remettre aveuglément à l’habitude. Leur pudeur délicate communique à leurs actions quelque chose de contraint ; à force de naturel, elles se donnent l’apparence de manquer de naturel ; mais cette gaucherie tient à la grâce céleste.

Si quelquefois leur familiarité ressemble à de la tendresse, c’est que ces âmes angéliques sont coquettes sans le savoir. Par paresse d’interrompre leur rêverie, pour s’éviter la peine de parler, et de trouver quelque chose d’agréable et de poli, et qui ne soit que poli, à dire à un ami, elles se mettent à s’appuyer tendrement sur son bras.

9 Ce qui fait que les femmes, quand elles se font auteurs, atteignent bien rarement au sublime, ce qui donne de la grâce à leurs moindres billets, c’est que jamais elles n’osent être franches qu’à demi : être franches serait pour elles comme sortir sans fichu. Rien de plus fréquent pour un homme que d’écrire absolument sous la dictée de son imagination, et sans savoir où il va.

Résumé. L’erreur commune est d’en agir avec les femmes comme avec des espèces d’hommes plus généreux, plus mobiles, et surtout avec lesquels il n’y a pas de rivalité possible. L’on oublie trop facilement qu’il y a deux lois nouvelles et singulières qui tyrannisent ces êtres si mobiles, en concurrence avec tous les penchants ordinaires de la nature humaine, je veux dire : l’orgueil féminin, et la pudeur, et les habitudes souvent indéchiffrables filles de la pudeur.

Chapitre XXVII.
Des regards. §

C’est la grande arme de la coquetterie vertueuse. On peut tout dire avec un regard, et cependant on peut toujours nier un regard, car il ne peut pas être répété textuellement.

Ceci me rappelle le comte Giraud, le Mirabeau de Rome: l’aimable petit gouvernement de ce pays-là lui a donné une manière originale de faire des récits, par des mots entrecoupés qui disent tout et rien. Il fait tout entendre, mais libre à qui que ce soit de répéter textuellement toutes ses paroles, impossible de le compromettre. Le cardinal Lante lui disait qu’il avait volé ce talent aux femmes, je dis même les plus honnêtes. Cette friponnerie est une représaille cruelle, mais juste, de la tyrannie des hommes.

Chapitre XXVIII.
De l’orgueil féminin. §

Les femmes entendent parler toute leur vie, par les hommes, d’objets prétendus importants, de gros gains d’argent, de succès à la guerre, de gens tués en duel, de vengeances atroces ou admirables, etc. Celles d’entre elles qui ont l’âme fière sentent que, ne pouvant atteindre à ces objets, elles sont hors d’état de déployer un orgueil remarquable, par l’importance des choses sur lesquelles il s’appuie. Elles sentent palpiter dans leur sein un cœur qui, par la force et la fierté de ses mouvements, est supérieur à tout ce qui les entoure, et cependant elles voient les derniers des hommes s’estimer plus qu’elles. Elles s’aperçoivent qu’elles ne sauraient montrer d’orgueil que pour de petites choses, ou du moins que pour des choses qui n’ont d’importance que par le sentiment, et dont un tiers ne peut être juge. Tourmentées par ce contraste désolant, entre la bassesse de leur fortune et la fierté de leur âme, elles entreprennent de rendre leur orgueil respectable par la vivacité de ses transports, ou par l’implacable ténacité avec laquelle elles maintiennent ses arrêts. Avant l’intimité, ces femmes-là se figurent, en voyant leur amant, qu’il a entrepris un siège contre elles. Leur imagination est employée à s’irriter de ses démarches qui, après tout, ne peuvent pas faire autrement que de marquer de l’amour, puisqu’il aime. Au lieu de jouir des sentiments de l’homme qu’elles préfèrent, elles se piquent de vanité à son égard ; et enfin, avec l’âme la plus tendre, lorsque sa sensibilité n’est pas fixée sur un seul objet, dès qu’elles aiment, comme une coquette vulgaire, elles n’ont plus que de la vanité.

Une femme à caractère généreux sacrifiera mille fois sa vie pour son amant, et se brouillera à jamais avec lui pour une querelle d’orgueil, à propos d’une porte ouverte ou fermée. C’est là leur point d’honneur. Napoléon s’est bien perdu pour ne pas céder un village.

J’ai vu une querelle de cette espèce durer plus d’un an. Une femme très distinguée sacrifiait tout son bonheur plutôt que de mettre son amant dans le cas de pouvoir former le moindre doute sur la magnanimité de son orgueil. Le raccommodement fut l’effet du hasard, et chez mon amie, d’un moment de faiblesse qu’elle ne put vaincre, en rencontrant son amant, qu’elle croyait à quarante lieues de là, et le trouvant dans un lieu où certainement il ne s’attendait pas à la voir. Elle ne put cacher son premier transport de bonheur ; l’amant s’attendrit plus qu’elle, ils tombèrent presque aux genoux l’un de l’autre, et jamais je n’ai vu couler tant de larmes ; c’était la vue imprévue du bonheur. Les larmes sont l’extrême sourire.

Le duc d’Argyle donna un bel exemple de présence d’esprit en n’engageant pas un combat d’orgueil féminin dans l’entrevue qu’il eut à Richemont, avec la reine Caroline. Plus il y a d’élévation dans le caractère d’une femme, plus terribles sont ces organes : as the blackest sky foretells the heaviest tempest. D Juan. Serait-ce que plus une femme jouit avec transport, dans le courant de la vie, des qualités distinguées de son amant, plus dans ces instants cruels où la sympathie semble renversée, elle cherche à se venger de ce qu’elle lui voit habituellement de supériorité sur les autres hommes ? Elle craint d’être confondue avec eux.

Il y a bien du temps que je n’ai lu l’ennuyeuse Clarisse; il me semble pourtant que c’est par orgueil féminin qu’elle se laisse mourir et n’accepte pas la main de Lovelace.

La faute de Lovelace était grande ; mais puisqu’elle l’aimait un peu, elle aurait pu trouver dans son cœur le pardon d’un crime dont l’amour était cause. Monime, au contraire, me semble un touchant modèle de délicatesse féminine. Quel front ne rougit pas de plaisir en entendant dire par une actrice digne de ce rôle : et ce fatal amour, dont j’avais triomphé,. etc. Racine.

Je m’imagine que les siècles futurs diront : voilà à quoi la monarchie était bonne, à produire de ces sortes de caractères, et leur peinture par les grands artistes.

Cependant, même dans les républiques du moyen âge, je trouve un admirable exemple de cette délicatesse, qui semble détruire mon système de l’influence des gouvernements sur les passions, et que je rapporterai avec candeur. Il s’agit de ces vers si touchants de Dante: deh ! Quando tu sarai tornato al mondo,. etc. La femme qui parle avec tant de retenue, avait eu en secret le sort de Desdemona, et pouvait par un mot faire connaître le crime de son mari aux amis qu’elle avait laissés sur la terre. Nello Della Pietra obtint la main de Madonna Pia, l’unique héritière des Tolomei, la famille la plus riche et la plus noble de Sienne. Sa beauté, qui faisait l’admiration de la Toscane, fit naître dans le cœur de son époux une jalousie qui, envenimée par de faux rapports et des soupçons sans cesse renaissants, le conduisit à un affreux projet. Il est difficile de décider aujourd’hui si sa femme fut tout à fait innocente, mais le Dante nous la représente comme telle.

Son mari la conduisit dans la maremme de Sienne, célèbre alors comme aujourd’hui par les effets de l’aria cattiva. Jamais il ne voulut dire à sa malheureuse femme la raison de son exil en un lieu si dangereux. Son orgueil ne daigna prononcer ni plainte ni accusation. Il vivait seul avec elle, dans une tour abandonnée, dont je suis allé visiter les ruines sur le bord de la mer ; là il ne rompit jamais son dédaigneux silence, jamais il ne répondit aux questions de sa jeune épouse, jamais il n’écouta ses prières. Il attendit froidement auprès d’elle que l’air pestilentiel eût produit son effet. Les vapeurs de ces marais ne tardèrent pas à flétrir ces traits, les plus beaux, dit-on, qui dans ce siècle eussent paru sur cette terre. En peu de mois elle mourut. Quelques chroniqueurs de ces temps éloignés rapportent que Nello employa le poignard pour hâter sa fin : elle mourut dans les maremmes, de quelque manière horrible ; mais le genre de sa mort fut un mystère, même pour les contemporains. Nello Della Pietra survécut pour passer le reste de ses jours dans un silence qu’il ne rompit jamais.

Rien de plus noble et de plus délicat que la manière dont la jeune Pia adresse la parole au Dante. Elle désire être rappelée à la mémoire des amis que si jeune elle a laissés sur la terre ; toutefois en se nommant et désignant son mari, elle ne veut pas se permettre la plus petite plainte d’une cruauté inouïe, mais désormais irréparable, et seulement indique qu’il sait l’histoire de sa mort. Cette constance dans la vengeance de l’orgueil ne se voit guère, je crois, que dans les pays du midi. En Piémont, je me suis trouvé l’involontaire témoin d’un fait à peu près semblable ; mais alors j’ignorais les détails. Je fus envoyé avec vingt-cinq dragons dans les bois le long de la Sesia, pour empêcher la contrebande. En arrivant le soir dans ce lieu sauvage et désert, j’aperçus entre les arbres les ruines d’un vieux château ; j’y allai : à mon grand étonnement, il était habité. J’y trouvai un noble du pays, à figure sinistre ; un homme qui avait six pieds de haut, et quarante ans : il me donna deux chambres en rechignant. J’y faisais de la musique avec mon maréchal des logis : après plusieurs jours, nous découvrîmes que notre homme gardait une femme que nous appelions Camille en riant ; nous étions loin de soupçonner l’affreuse vérité. Elle mourut au bout de six semaines. J’eus la triste curiosité de la voir dans son cercueil ; je payai un moine qui la gardait, et vers minuit, sous prétexte de jeter de l’eau bénite, il m’introduisit dans la chapelle. J’y trouvai une de ces figures superbes, qui sont belles même dans le sein de la mort, elle avait un grand nez aquilin dont je n’oublierai jamais le contour noble et tendre. Je quittai ce lieu funeste ; cinq ans après, un détachement de mon régiment accompagnant l’empereur à son couronnement comme roi d’Italie, je me fis conter toute l’histoire. J’appris que le mari jaloux, le comte *, avait trouvé un matin, accrochée au lit de sa femme, une montre anglaise appartenant à un jeune homme de la petite ville qu’ils habitaient. Ce jour même il la conduisit dans le château ruiné, au milieu des bois de la Sesia. Comme Nello Della Pietra, il ne prononça jamais une seule parole. Si elle lui faisait quelque prière, il lui présentait froidement et en silence la montre anglaise qu’il avait toujours sur lui. Il passa ainsi près de trois ans seul avec elle. Elle mourut enfin de désespoir dans la fleur de l’âge. Son mari chercha à donner un coup de couteau au maître de la montre, le manqua, passa à Gênes, s’embarqua, et l’on n’a plus eu de ses nouvelles. Ses biens ont été divisés. Si, auprès des femmes à orgueil féminin, l’on prend les injures avec grâce, ce qui est facile à cause de l’habitude de la vie militaire, on ennuie ces âmes fières ; elles vous prennent pour un lâche, et arrivent bien vite à l’outrage. Ces caractères altiers cèdent avec plaisir aux hommes qu’elles voient intolérants avec les autres hommes. C’est, je crois, le seul parti à prendre, et il faut souvent avoir une querelle avec son voisin, pour l’éviter avec sa maîtresse.

Miss Cornel, célèbre actrice de Londres, voit un jour entrer chez elle à l’improviste le riche colonel qui lui était utile. Elle se trouvait avec un petit amant qui ne lui était qu’agréable." M un tel, dit-elle toute émue au colonel, est venu pour voir le poney que je veux vendre. - Je suis ici pour toute autre chose", reprit fièrement ce petit amant qui commençait à l’ennuyer, et que depuis cette réponse elle se mit à réaimer avec fureur. Ces femmes-là sympathisent avec l’orgueil de leur amant au lieu d’exercer à ses dépens leur disposition à la fierté. Le caractère du duc de Lauzun (celui de 1660), si le premier jour elles peuvent lui pardonner le manque de grâces, est séduisant pour ces femmes-là, et peut-être pour toutes les femmes distinguées ; la grandeur plus élevée leur échappe, elles prennent pour de la froideur le calme de l’œil qui voit tout et qui ne s’émeut point d’un détail. N’ai-je pas vu des femmes de la cour de Saint-Cloud soutenir que Napoléon avait un caractère sec et prosaïque ? Le grand homme est comme l’aigle ; plus il s’élève moins il est visible, et il est puni de sa grandeur par la solitude de l’âme.

De l’orgueil féminin naît ce que les femmes appellent les manques de délicatesse. Je crois que cela ressemble assez à ce que les rois appellent lèse-majesté, crime d’autant plus dangereux qu’on y tombe sans s’en douter. L’amant le plus tendre peut être accusé de manquer de délicatesse, s’il n’a pas beaucoup d’esprit, et, ce qui est plus triste, s’il ose se livrer au plus grand charme de l’amour, au bonheur d’être parfaitement naturel avec ce qu’on aime, et de ne pas écouter ce qu’on lui dit. Voilà de ces choses dont un cœur bien né ne saurait avoir le soupçon, et qu’il faut avoir éprouvées pour y croire, car l’on est entraîné par l’habitude d’en agir avec justice et franchise avec ses amis hommes. Il faut se rappeler sans cesse qu’on a affaire à des êtres qui, quoique à tort, peuvent se croire inférieurs en vigueur de caractère ou, pour mieux dire, peuvent penser qu’on les croit inférieurs. Le véritable orgueil d’une femme ne devrait-il pas se placer dans l’énergie du sentiment qu’elle inspire ? On plaisantait une fille d’honneur de la reine épouse de François Ier, sur la légèreté de son amant qui, disait-on, ne l’aimait guère. Peu de temps après, cet amant eut une maladie et reparut muet à la cour. Un jour, au bout de deux ans, comme on s’étonnait qu’elle l’aimât toujours, elle lui dit : "parlez." Et il parla.

Chapitre XXIX.
Du courage des femmes. §

Je me souviens d’avoir rencontré la phrase suivante dans un livre d’histoire : "tous les hommes perdaient la tête ; c’est le moment où les femmes prennent sur eux une incontestable supériorité." Leur courage a une réserve qui manque à celui de leur amant ; elles se piquent d’amour-propre à son égard et trouvent tant de plaisir à pouvoir dans le feu du danger le disputer de fermeté à l’homme qui les blesse souvent par la fierté de sa protection et de sa force, que l’énergie de cette jouissance les élève au-dessus de la crainte quelconque qui, dans ce moment, fait la faiblesse des hommes. Un homme aussi, s’il recevait un tel secours dans un tel moment, se montrerait supérieur à tout ; car la peur n’est jamais dans le danger, elle est dans nous.

Ce n’est pas que je prétende déprécier le courage des femmes, j’en ai vu, dans l’occasion de supérieures aux hommes les plus braves. Il faut seulement qu’elles aient un homme à aimer ; comme elles ne sentent plus que par lui, le danger direct et personnel le plus atroce devient pour elles comme une rose à cueillir en sa présence.

J’ai trouvé aussi chez des femmes qui n’aimaient pas, l’intrépidité la plus froide, la plus étonnante, la plus exempte de nerfs.

Il est vrai que je pensais qu’elles ne sont si braves que parce qu’elles ignorent l’ennui des blessures. Quant au courage moral, si supérieur à l’autre, la fermeté d’une femme qui résiste à son amour est seulement la chose la plus admirable qui puisse exister sur la terre. Toutes les autres marques possibles de courage sont des bagatelles auprès d’une chose si fort contre nature et si pénible. Peut-être trouvent-elles des forces dans cette habitude des sacrifices que la pudeur fait contracter. Un malheur des femmes, c’est que les preuves de ce courage restent toujours secrètes, et soient presque indivulgables.

Un malheur plus grand, c’est qu’il soit toujours employé contre leur bonheur : la princesse de Clèves devait ne rien dire à son mari, et se donner à M De Nemours.

Peut-être que les femmes sont principalement soutenues par l’orgueil de faire une belle défense, et qu’elles s’imaginent que leur amant met de la vanité à les avoir ; idée petite et misérable : un homme passionné qui se jette de gaieté de cœur dans tant de situations ridicules a bien le temps de songer à la vanité ! C’est comme les moines qui croient attraper le diable, et qui se payent par l’orgueil de leurs cilices et de leurs macérations.

Je crois que si Mme De Clèves fût arrivée à la vieillesse, à cette époque où l’on juge la vie, et où les jouissances d’orgueil paraissent dans toute leur misère, elle se fût repentie. Elle aurait voulu avoir vécu comme Mme De La Fayette. Je viens de relire cent pages de cet essai ; j’ai donné une idée bien pauvre du véritable amour, de l’amour qui occupe toute l’âme, la remplit d’images tantôt les plus heureuses, tantôt désespérantes, mais toujours sublimes, et la rend complètement insensible à tout le reste de ce qui existe. Je ne sais comment exprimer ce que je vois si bien ; je n’ai jamais senti plus péniblement le manque de talent. Comment rendre sensible la simplicité de gestes et de caractères, le profond sérieux, le regard peignant si juste, et avec tant de candeur, la nuance du sentiment, et surtout, j’y reviens, cette inexprimable non-curance pour tout ce qui n’est pas la femme qu’on aime ? Un non ou un oui dit par un homme qui aime a une onction que l’on ne trouve point ailleurs, que l’on ne trouvait point chez cet homme en d’autres temps. Ce matin (3 août), j’ai passé à cheval, sur les neuf heures, devant le joli jardin anglais du marquis Zampieri, placé sur les dernières ondulations de ces collines couronnées de grands arbres contre lesquelles Bologne est adossée, et desquelles on jouit d’une si belle vue de cette riche et verdoyante Lombardie, le plus beau pays du monde. Dans un bosquet de lauriers du jardin Zampieri qui domine le chemin que je suivais et qui conduit à la cascade du Reno à Casa-Lecchio, j’ai vu le comte Delfante; il rêvait profondément, et quoique nous ayons passé la soirée ensemble jusqu’à deux heures après minuit, à peine m’a-t-il rendu mon salut. Je suis allé à la cascade, j’ai traversé le Reno; enfin, trois heures après au moins, en repassant sous le bosquet du jardin Zampieri, je l’ai vu encore ; il était précisément dans la même position, appuyé contre un grand pin qui s’élève au-dessus du bosquet de lauriers ; je crains qu’on ne trouve ce détail trop simple et ne prouvant rien : il est venu à moi la larme à l’œil, me priant de ne pas faire un conte de son immobilité. J’ai été touché je lui ai proposé de rebrousser chemin, et d’aller avec lui passer le reste de la journée à la campagne. Au bout de deux heures, il m’a tout dit : c’est une belle âme ; mais que les pages que l’on vient de lire sont froides auprès de ce qu’il me disait ! En second lieu, il se croit non aimé; ce n’est pas mon avis. On ne peut rien lire sur la belle figure de marbre de la comtesse Ghigi, chez laquelle nous avons passé la soirée. Seulement quelquefois une rougeur subite et légère, qu’elle ne peut réprimer, vient trahir les émotions de cette âme que l’orgueil féminin le plus exalté dispute aux émotions fortes. On voit son cou d’albâtre et ce qu’on aperçoit de ces belles épaules dignes de Canova rougir aussi. Elle trouve bien l’art de soustraire ses yeux noirs et sombres à l’observation des gens dont sa délicatesse de femme redoute la pénétration ; mais j’ai vu cette nuit, à certaine chose que disait Delfante et qu’elle désapprouvait, une subite rougeur la couvrir tout entière. Cette âme hautaine le trouvait moins digne d’elle. Mais enfin, quand je me tromperais dans mes conjectures sur le bonheur de Delfante, à la vanité près, je le crois plus heureux que moi indifférent, qui cependant suis dans une position de bonheur fort bien, en apparence et en réalité. Bologne, 3 août 1818.

Chapitre XXX.
Spectacle singulier et triste. §

Les femmes, avec leur orgueil féminin, se vengent des sots sur les gens d’esprit, et des âmes prosaïques, à argent et à coups de bâton, sur les cœurs généreux. Il faut convenir que voilà un beau résultat.

Les petites considérations de l’orgueil et des convenances du monde ont fait le malheur de quelques femmes, et par orgueil leurs parents les ont placées dans une position abominable. Le destin leur avait réservé pour consolation bien supérieure à tous leurs malheurs le bonheur d’aimer et d’être aimée avec passion ; mais voilà qu’un beau jour elles empruntent à leurs ennemis ce même orgueil insensé dont elles furent les premières victimes, et c’est pour tuer le seul bonheur qui leur reste, c’est pour faire leur propre malheur et le malheur de qui les aime. Une amie qui a eu dix intrigues connues, et non pas toujours les unes après les autres, leur persuade gravement que si elles aiment, elles seront déshonorées aux yeux du public ; et cependant ce bon public, qui ne s’élève jamais qu’à des idées basses, leur donne généreusement un amant tous les ans, parce que, dit-il, c’est la règle. Ainsi l’âme est attristée par ce spectacle bizarre, une femme tendre et souverainement délicate, un ange de pureté, sur l’avis d’une catin sans délicatesse, fuit le seul et immense bonheur qui lui reste, pour paraître avec une robe d’une éclatante blancheur, devant un gros butor de juge qu’on sait aveugle depuis cent ans, et qui crie à tue-tête : elle est vêtue de noir.

Chapitre XXXI.
Extrait du journal de Salviati. §

Bologne, 29 avril 1818. Désespéré du malheur où l’amour me réduit, je maudis mon existence. Je n’ai le cœur à rien. Le temps est sombre, il pleut, un froid tardif est venu rattrister la nature qui, après un long hiver, s’élançait au printemps.

Schiassetti, un colonel en demi-solde, un ami raisonnable et froid, est venu passer deux heures avec moi." Vous devriez renoncer à l’aimer. - Comment faire ? Rendez-moi ma passion pour la guerre. - C’est un grand malheur pour vous de l’avoir connue." J’en conviens presque, tant je me sens abattu et sans courage, tant la mélancolie a aujourd’hui d’empire sur moi. Nous cherchons ensemble quel intérêt a pu porter son amie à me calomnier auprès d’elle ; nous ne trouvons rien que ce vieux proverbe napolitain : "femme qu’amour et jeunesse quittent se pique d’un rien." Ce qu’il y a de sûr, c’est que cette femme cruelle est enragée contre moi ; c’est le mot d’un de ses amis. Je puis me venger d’une manière atroce ; mais contre sa haine je n’ai pas le plus petit moyen de défense. Schiassetti me quitte. Je sors par la pluie ne sachant que devenir. Mon appartement, ce salon que j’ai habité dans les premiers temps de notre connaissance et quand je la voyais tous les soirs, m’est devenu insupportable. Chaque gravure, chaque meuble, me reprochent le bonheur que j’avais rêvé en leur présence, et que j’ai perdu pour toujours.

Je cours les rues par une pluie froide ; le hasard, si je puis l’appeler hasard, me fait passer sous ses fenêtres. Il était nuit tombante, et je marchais les yeux pleins de larmes fixés sur la fenêtre de sa chambre. Tout à coup le rideau a été un peu entrouvert comme pour voir sur la place et s’est refermé à l’instant. Je me suis senti un mouvement physique près du cœur. Je ne pouvais me soutenir : je me réfugie sous le portique de la maison voisine. Mille sentiments inondent mon âme, le hasard a pu produire ce mouvement du rideau ; mais si c’était sa main qui l’eût entrouvert !

Il y a deux malheurs au monde : celui de la passion contrariée, et celui du dead blank. Avec l’amour, je sens qu’il existe à deux pas de moi un bonheur immense et au delà de tous mes vœux, qui ne dépend que d’un mot, que d’un sourire. Sans passion comme Schiassetti, les jours tristes, je ne vois nulle part le bonheur, j’arrive à douter qu’il existe pour moi, je tombe dans le spleen. Il faudrait être sans passions fortes et avoir seulement un peu de curiosité ou de vanité.

Il est deux heures du matin, j’ai vu le petit mouvement du rideau à six heures ; j’ai fait dix visites, je suis allé au spectacle ; mais partout silencieux et rêveur, j’ai passé la soirée à examiner cette question : "après tant de colère et si peu fondée, car enfin, voulais-je l’offenser, et quelle est la chose au monde que l’intention n’excuse pas, a-t-elle senti un moment d’amour ? " Le pauvre Salviati, qui a écrit ce qui précède sur son Pétrarque, mourut quelque temps après ; il était notre ami intime à Schiassetti et à moi ; nous connaissions toutes ses pensées, et c’est de lui que je tiens toute la partie lugubre de cet essai. C’était l’imprudence incarnée ; du reste, la femme pour laquelle il a fait tant de folies est l’être le plus intéressant que j’aie rencontré. Schiassetti me disait : mais croyez-vous que cette passion malheureuse ait été sans avantages pour Salviati? D’abord, il éprouva le malheur d’argent le plus piquant qui se puisse imaginer. Ce malheur, qui le réduisait à une fortune très médiocre, après une jeunesse brillante, et qui l’eût outré de colère dans toute autre circonstance, il ne s’en souvenait pas une fois tous les quinze jours. Ensuite, ce qui est bien autrement important pour une tête de cette portée, cette passion est le premier véritable cours de logique qu’il ait jamais fait. Cela paraîtra singulier chez un homme qui a été à la cour ; mais cela s’explique par son extrême courage. Par exemple, il passa sans sourciller la journée du *, qui le jetait dans le néant, il s’étonnait là, comme en Russie, de ne rien sentir d’extraordinaire ; il est de fait qu’il n’a jamais rien craint au point d’y penser deux jours. Au lieu de cette insouciance, depuis deux ans, il cherchait à chaque minute à avoir du courage ; jusque-là il n’avait pas vu de danger.

Quand, par suite de ses imprudences et de sa confiance dans les bonnes interprétations, il se fut fait condamner à ne voir la femme qu’il aimait que deux fois par mois, nous l’avons vu ivre de joie passer les nuits à lui parler, parce qu’il en avait été reçu avec cette candeur noble qu’il adorait en elle. Il tenait que Madame * et lui avaient deux âmes hors de pair, et qui devaient s’entendre d’un regard. Il ne pouvait comprendre qu’elle accordât la moindre attention aux petites interprétations bourgeoises qui pouvaient le faire criminel. Le résultat de cette belle confiance dans une femme entourée de ses ennemis fut de se faire fermer sa porte. "Avec Madame *, lui disais-je, vous oubliez vos maximes, et qu’il ne faut croire à la grandeur d’âme qu’à la dernière extrémité. - Croyez-vous, répondait-il, qu’il y ait au monde un autre cœur qui convienne mieux au sien ? - Il est vrai, je paye cette manière d’être passionnée qui me faisait voir Léonore en colère dans la ligne d’horizon des rochers de Poligny, par le malheur de toutes mes entreprises dans la vie réelle ; malheur qui provient du manque de patiente industrie et d’imprudences produites par la force de l’impression du moment." On voit la nuance de folie.

Pour Salviati, la vie était divisée en périodes de quinze jours, qui prenaient la couleur de la dernière entrevue qu’on lui avait accordée. Mais je remarquai plusieurs fois que le bonheur qu’il devait à un accueil qui lui semblait moins froid était bien inférieur en intensité au malheur que lui donnait une réception sévère. Madame * manquait quelquefois de franchise avec lui : voilà les deux seules objections que je n’aie jamais osé lui faire. Outre ce que sa douleur avait de plus intime et dont il eut la délicatesse de ne jamais parler même à ses amis les plus chers et les plus exempts d’envie, il voyait dans une réception sévère de Léonore le triomphe des âmes prosaïques et intrigantes sur les âmes franches et généreuses. Alors il désespérait de la vertu et surtout de la gloire. Il ne se permettait de parler à ses amis que des idées tristes à la vérité auxquelles le conduisait sa passion, mais qui d’ailleurs pouvaient avoir quelque intérêt aux yeux de la philosophie. J’étais curieux d’observer cette âme bizarre ; ordinairement l’amour-passion se rencontre chez des gens un peu niais à l’allemande. Salviati, au contraire, était au nombre des hommes les plus fermes et les plus spirituels que j’aie connus.

J’ai cru voir qu’après ces visites sévères, il n’était tranquille que quand il s’était justifié les rigueurs de Léonore. Tant qu’il trouvait qu’elle pouvait avoir eu tort de le maltraiter, il était malheureux. Je n’aurais jamais cru l’amour si exempt de vanité. Il nous faisait sans cesse l’éloge de l’amour." Si un pouvoir surnaturel me disait : brisez le verre de cette montre, et Léonore sera pour vous ce qu’elle était il y a trois ans, une amie indifférente ; en vérité, je crois que dans aucun moment de ma vie je n’aurais le courage de le briser." Je le voyais si fou en faisant ce raisonnement, que je n’eus jamais le courage de lui présenter les objections précédentes.

Il ajoutait : "comme la réformation de Luther, à la fin du moyen âge, ébranlant la société jusque dans ses fondements, renouvela et reconstitua le monde sur des bases raisonnables, ainsi un caractère généreux est renouvelé et retrempé par l’amour. "Ce n’est qu’alors qu’il dépouille tous les enfantillages de la vie ; sans cette révolution, il eût toujours eu je ne sais quoi d’empesé et de théâtral. Ce n’est que depuis que j’aime que j’ai appris à avoir de la grandeur dans le caractère, tant notre éducation d’école militaire est ridicule. "Quoique me conduisant bien, j’étais un enfant à la cour de Napoléon et à Moscou. Je faisais mon devoir ; mais j’ignorais cette simplicité héroïque, fruit d’un sacrifice entier et de bonne foi. Il n’y a qu’un an, par exemple, que mon cœur comprend la simplicité des romains de Tite-Live. Autrefois je les trouvais froids, comparés à nos brillants colonels. Ce qu’ils faisaient pour leur Rome, je le trouve dans mon cœur pour Léonore. Si j’avais le bonheur de pouvoir faire quelque chose pour elle, mon premier désir serait de le cacher. La conduite des Régulus, des Décius était une chose convenue d’avance, et qui n’avait pas le droit de les surprendre. J’étais petit avant d’aimer, précisément parce que j’étais tenté quelquefois de me trouver grand ; il y avait un certain effort que je sentais, et dont je m’applaudissais.

"Et du côté des affections, que ne doit-on pas à l’amour ? Après les hasards de la première jeunesse, le cœur se ferme à la sympathie. La mort ou l’absence éloigne-t-elle des compagnons de l’enfance, l’on est réduit à passer la vie avec de froids associés, la demi-aune à la main, toujours calculant des idées d’intérêt ou de vanité. Peu à peu, toute la partie tendre et généreuse de l’âme devient stérile, faute de culture, et à moins de trente ans l’homme se trouve pétrifié à toutes les sensations douces et tendres. Au milieu de ce désert aride, l’amour fait jaillir une source de sentiments plus abondante et plus fraîche même que celle de la première jeunesse. Il y avait alors une espérance vague, folle et sans cesse distraite ; jamais de dévouement pour rien, jamais de désirs constants et profonds ; l’âme, toujours légère, avait soif de nouveauté, et négligeait aujourd’hui ce qu’elle adorait hier. Et rien n’est plus recueilli, plus mystérieux, plus éternellement un dans son objet, que la cristallisation de l’amour. Alors les seules choses agréables avaient droit de plaire, et de plaire un instant ; maintenant tout ce qui a rapport à ce qu’on aime, et même les objets les plus indifférents touchent profondément. Arrivant dans une grande ville, à cent milles de celle qu’habite Léonore, je me suis trouvé tout timide et tremblant : à chaque détour de rue, je frémissais de rencontrer Alviza, l’amie intime de Madame *, et amie que je ne connais pas. Tout a pris pour moi une teinte mystérieuse et sacrée, mon cœur palpitait en parlant à un vieux savant. Je ne pouvais sans rougir entendre nommer la porte près de laquelle habite l’amie de Léonore. "Même les rigueurs de la femme qu’on aime ont des grâces infinies, et que l’on ne trouve pas dans les moments les plus flatteurs auprès des autres femmes. C’est ainsi que les grandes ombres des tableaux du Corrège, loin d’être comme chez les autres peintres, des passages peu agréables, mais nécessaires à faire valoir les clairs, et à donner du relief aux figures, ont par elles-mêmes des grâces charmantes et qui jettent dans une douce rêverie.

"Oui, la moitié et la plus belle moitié de la vie est cachée à l’homme qui n’a pas aimé avec passion." Salviati avait besoin de toute la force de sa dialectique pour tenir tête au sage Schiassetti, qui lui disait toujours : "voulez-vous être heureux, contentez-vous d’une vie exempte de peines, et chaque jour d’une petite quantité de bonheur. Défendez-vous de la loterie des grandes passions. - Donnez-moi donc votre curiosité", répondait Salviati.

Je crois qu’il y avait bien des jours où il aurait voulu pouvoir suivre les avis de notre sage colonel ; il luttait un peu, il croyait réussir ; mais ce parti était absolument au-dessus de ses forces ; et cependant quelle force n’avait pas cette âme ! Un chapeau de satin blanc, ressemblant un peu à celui de Madame *, qu’il voyait de loin dans la rue, arrêtait le battement de son cœur, et le forçait à s’appuyer contre le mur. Même dans ses plus tristes moments, le bonheur de la rencontrer lui donnait toujours quelques heures d’ivresse au-dessus de l’influence de tous les malheurs et de tous les raisonnements. Du reste, il est de fait qu’à sa mort, après deux ans de cette passion généreuse et sans bornes, son caractère avait contracté plusieurs nobles habitudes, et qu’à cet égard du moins il se jugeait correctement : s’il eût vécu, et que les circonstances l’eussent un peu servi, il eût fait parler de lui. Peut-être aussi qu’à force de simplicité, son mérite eût passé invisible sur cette terre.

Chapitre XXXII.
De l’intimité. §

Le plus grand bonheur que puisse donner l’amour, c’est le premier serrement de main d’une femme qu’on aime.

Le bonheur de la galanterie, au contraire, est beaucoup plus réel, et beaucoup plus sujet à la plaisanterie.

Dans l’amour-passion, l’intimité n’est pas tant le bonheur parfait que le dernier pas pour y arriver. Mais comment peindre le bonheur, s’il ne laisse pas de souvenirs ?

Mortimer revenait tremblant d’un long voyage ; il adorait Jenny; elle n’avait pas répondu à ses lettres. En arrivant à Londres, il monte à cheval et va la chercher à sa maison de campagne. Il arrive, elle se promenait dans le parc ; il y court, le cœur palpitant ; il la rencontre, elle lui tend la main, le reçoit avec trouble : il voit qu’il est aimé. En parcourant avec elle les allées du parc, la robe de Jenny s’embarrassa dans un buisson d’acacia épineux. Dans la suite, Mortimer fut heureux, mais Jenny fut infidèle. Je lui soutiens que Jenny ne l’a jamais aimé il me cite comme preuve de son amour la manière dont elle le reçut à son retour du continent, mais jamais il n’a pu me donner le moindre détail. Seulement il tressaille visiblement dès qu’il voit un buisson d’acacia ; c’est réellement le seul souvenir distinct qu’il avait conservé du moment le plus heureux de sa vie. Un homme sensible et franc, un ancien chevalier me faisait confidence ce soir (au fond de notre barque battue par un gros temps sur le lac de Garde), de l’histoire de ses amours, dont à mon tour je ne ferai pas confidence au public, mais de laquelle je me crois en droit de conclure que le moment de l’intimité est comme ces belles journées du mois de mai, une époque délicate pour les plus belles fleurs, un moment qui peut être fatal et flétrir en un instant les plus belles espérances.

On ne saurait trop louer le naturel. C’est la seule coquetterie permise dans une chose aussi sérieuse que l’amour à la Werther, où l’on ne sait pas où l’on va ; et en même temps, par un hasard heureux pour la vertu, c’est la meilleure tactique. Sans s’en douter, un homme vraiment touché dit des choses charmantes, il parle une langue qu’il ne sait pas.

Malheur à l’homme le moins du monde affecté ! Même quand il aimerait, même avec tout l’esprit possible, il perd les trois quarts de ses avantages. Se laisse-t-on aller un instant à l’affectation, une minute après, l’on a un moment de sécheresse. Tout l’art d’aimer se réduit, ce me semble, à dire exactement ce que le degré d’ivresse du moment comporte, c’est-à-dire, en d’autres termes, à écouter son âme. Il ne faut pas croire que cela soit si facile ; un homme qui aime vraiment, quand son amie lui dit des choses qui le rendent heureux, n’a plus la force de parler.

Il perd ainsi les actions qu’auraient fait naître ses paroles, et il vaut mieux se taire que de dire hors de temps des choses trop tendres ; ce qui était placé, il y a dix secondes, ne l’est plus du tout, et fait tache en ce moment. Toutes les fois que je manquais à cette règle, et que je disais une chose qui m’était venue trois minutes auparavant, et que je trouvais jolie, Léonore ne manquait pas de me battre. Je me disais ensuite en sortant : elle a raison ; voilà de ces choses qui doivent choquer extrêmement une femme délicate ; c’est une indécence de sentiment. Elles admettraient plutôt, comme les rhéteurs de mauvais goût, un degré de faiblesse et de froideur. N’ayant à redouter au monde que la fausseté de leur amant, la moindre petite insincérité de détail, fût-elle la plus innocente du monde, les prive à l’instant de tout bonheur et les jette dans la méfiance. Les femmes honnêtes ont de l’éloignement pour la véhémence et l’imprévu, qui sont cependant les caractères de la passion ; outre que la véhémence alarme la pudeur, elles se défendent. Quand quelque mouvement de jalousie ou de déplaisir a mis de sang-froid, on peut en général entreprendre des discours propres à faire naître cette ivresse favorable à l’amour ; et si, après les deux ou trois premières phrases d’exposition, l’on ne manque pas l’occasion de dire exactement ce que l’âme suggère, on donnera des plaisirs vifs à ce qu’on aime. L’erreur de la plupart des hommes, c’est qu’ils veulent arriver à dire telle chose qu’ils trouvent jolie, spirituelle, touchante ; au lieu de détendre leur âme de l’empesé du monde, jusqu’à ce degré d’intimité et de naturel d’exprimer naïvement ce qu’elle sent dans le moment. Si l’on a ce courage, l’on recevra à l’instant sa récompense par une espèce de raccommodement.

C’est cette récompense aussi rapide qu’involontaire des plaisirs que l’on donne à ce qu’on aime, qui met cette passion si fort au-dessus des autres. S’il y a le naturel parfait, le bonheur de deux individus arrive à être confondu. À cause de la sympathie et de plusieurs autres lois de notre nature, c’est tout simplement le plus grand bonheur qui puisse exister.

Il n’est rien moins que facile de déterminer le sens de cette parole : naturel, condition nécessaire du bonheur par l’amour. On appelle naturel ce qui ne s’écarte pas de la manière habituelle d’agir. Il va sans dire qu’il ne faut jamais non seulement mentir à ce qu’on aime, mais même embellir le moins du monde et altérer la pureté de trait de la vérité. Car si l’on embellit, l’attention est occupée à embellir, et ne répond plus naïvement, comme la touche d’un piano, au sentiment qui se montre dans ses yeux. Elle s’en aperçoit bientôt à je ne sais quel froid qu’elle éprouve, et à son tour a recours à la coquetterie. Ne serait-ce point ici la raison cachée qui fait qu’on ne saurait aimer une femme d’un esprit trop inférieur ? C’est qu’auprès d’elle on peut feindre impunément, et comme feindre est plus commode, à cause de l’habitude, on se livre au manque de naturel. Dès lors l’amour n’est plus amour, il tombe à n’être qu’une affaire ordinaire ; la seule différence, c’est qu’au lieu d’argent on gagne du plaisir ou de la vanité, ou un mélange des deux. Mais il est difficile de ne pas éprouver une nuance de mépris pour une femme avec qui l’on peut impunément jouer la comédie, et par conséquent il ne manque pour la planter là que de rencontrer mieux à cet égard. L’habitude ou les serments peuvent retenir ; mais je parle du penchant du cœur, dont le naturel est de voler au plus grand plaisir.

Revenant à ce mot naturel, naturel et habituel sont deux choses. Si l’on prend ces mots dans le même sens, il est évident que plus on a de sensibilité, plus il est difficile d’être naturel, car l’habitude a un empire moins puissant sur la manière d’être et d’agir, et l’homme est davantage à chaque circonstance. Toutes les pages de la vie d’un être froid sont les mêmes ; prenez-le aujourd’hui, prenez-le hier, c’est toujours la même main de bois.

Un homme sensible, dès que son cœur est ému, ne trouve plus en soi de traces d’habitude pour guider ses actions ; et comment pourrait-il suivre un chemin dont il n’a plus le sentiment ? Il sent le poids immense qui s’attache à chaque parole qu’il dit à ce qu’il aime, il lui semble qu’un mot va décider de son sort. Comment pourra-t-il ne pas chercher à bien dire ? Ou du moins comment n’aura-t-il pas le sentiment qu’il dit bien ? Dès lors il n’y a plus de candeur. Donc il ne faut pas prétendre à la candeur, cette qualité d’une âme qui ne fait aucun retour sur elle-même. On est ce qu’on peut, mais on sent ce qu’on est.

Je crois que nous voilà arrivés au dernier degré de naturel que le cœur le plus délicat puisse prétendre en amour.

Un homme passionné ne peut qu’embrasser fortement, comme sa seule ressource dans la tempête, le serment de ne jamais changer en rien la vérité et de lire correctement dans son cœur ; si la conversation est vive et entrecoupée, il peut espérer de beaux moments de naturel, autrement il ne sera parfaitement naturel que dans les heures où il aimera un peu moins à la folie.

Auprès de ce qu’on aime, à peine le naturel reste-t-il dans les mouvements, dont cependant les habitudes sont si profondément enracinées dans les muscles. Quand je donnais le bras à Léonore, il me semblait toujours être sur le point de tomber, et je pensais à bien marcher. Tout ce qu’on peut, c’est de n’être jamais affecté volontairement ; il suffit d’être persuadé que le manque de naturel est le plus grand désavantage possible, et peut aisément être la source des plus grands malheurs. Le cœur de la femme que vous aimez n’entend plus le vôtre, vous perdez ce mouvement nerveux et involontaire de la franchise qui répond à la franchise. C’est perdre tous les moyens de la toucher, j’ai presque dit de la séduire ; ce n’est pas que je prétende nier qu’une femme digne d’amour peut voir son destin dans cette jolie devise du lierre, qui meurt s’il ne s’attache; c’est une loi de la nature, mais c’est toujours un pas décisif pour le bonheur, que de faire celui de l’homme qu’on aime. Il me semble qu’une femme raisonnable ne doit tout accorder à son amant que quand elle ne peut plus se défendre, et le plus léger soupçon sur la sincérité de votre cœur lui rend sur-le-champ un peu de force, et assez du moins pour retarder encore d’un jour sa défaite.

Est-il besoin d’ajouter que, pour rendre tout ceci le comble du ridicule, il suffit de l’appliquer à l’amour-goût ?

Chapitre XXXIII. §

Toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait la soif de tous les instants, voilà ce qui fait la vie de l’amour heureux. Comme la crainte ne l’abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer. Le caractère de ce bonheur, c’est l’extrême sérieux.

Chapitre XXXIV.
Des confidences. §

Il n’y a pas au monde d’insolence plus vite punie que celle qui vous fait confier à un ami intime un amour-passion. Il sait, si ce que vous dites est vrai, que vous avez des plaisirs mille fois au-dessus des siens, et qui vous font mépriser les siens.

C’est bien pis encore entre femmes, la fortune de leur vie étant d’inspirer une passion et, d’ordinaire, la confidente aussi ayant exposé son amabilité aux regards de l’amant.

D’un autre côté, pour l’être dévoré de cette fièvre, il n’est pas au monde de besoin moral plus impérieux que celui d’un ami devant qui l’on puisse raisonner sur les doutes affreux qui s’emparent de l’âme à chaque instant, car dans cette passion terrible, toujours une chose imaginée est une chose existante.

"Un grand défaut du caractère de Salviati, écrivait-il en 1817, en cela bien opposé à celui de Napoléon, c’est que, lorsque dans la discussion des intérêts d’une passion, quelque chose vient à être moralement démontré, il ne peut prendre sur lui de partir de cette base comme d’un fait à jamais établi ; et malgré lui, et à son grand malheur, le remet sans cesse en discussion." C’est qu’il est aisé d’avoir du courage dans l’ambition. La cristallisation qui n’est pas subjuguée par le désir de la chose à obtenir s’emploie à fortifier le courage ; en amour, elle est toute au service de l’objet contre lequel on doit avoir du courage.

Une femme peut trouver une amie perfide, elle peut trouver aussi une amie ennuyée.

Une princesse de trente cinq ans, ennuyée et poursuivie par le besoin d’agir, d’intriguer, etc. , Etc. , Mécontente de la tiédeur de son amant, et cependant ne pouvant espérer de faire naître un autre amour, ne sachant que faire de l’activité qui la dévore, et n’ayant d’autre distraction que des accès d’humeur noire, peut fort bien trouver une occupation, c’est-à-dire un plaisir, et un but dans la vie, à rendre malheureuse une vraie passion, passion qu’on a l’insolence de sentir pour une autre qu’elle, tandis que son amant s’endort à ses côtés. C’est le seul cas où la haine produise bonheur ; c’est qu’elle procure occupation et travail. Dans les premiers instants, le plaisir de faire quelque chose, dès que l’entreprise est soupçonnée de la société, la pique de réussir donne du charme à cette occupation. La jalousie pour l’amie prend le masque de la haine pour l’amant ; autrement comment pourrait-on haïr à la fureur un homme qu’on n’a jamais vu ? On n’a garde de s’avouer l’envie, car il faudrait d’abord s’avouer le mérite, et l’on a des flatteurs qui ne se soutiennent à la cour qu’en donnant des ridicules à la bonne amie. La confidente perfide, tout en se permettant des actions de la dernière noirceur, peut fort bien se croire uniquement animée par le désir de ne pas perdre une amitié précieuse. La femme ennuyée se dit que l’amitié même languit dans un cœur dévoré par l’amour et ses anxiétés mortelles ; à côté de l’amour l’amitié ne peut se soutenir que par les confidences ; or, quoi de plus odieux pour l’envie que de telles confidences ?

Les seules qui soient bien reçues entre femmes sont celles qu’accompagne la franchise de ce raisonnement : ma chère amie, dans la guerre aussi absurde qu’implacable que nous font les préjugés mis en vogue par nos tyrans, servez-moi aujourd’hui, demain ce sera mon tour.

Avant cette exception il y a celle de la véritable amitié née dans l’enfance et non gâtée depuis par aucune jalousie. les confidences d’amour-passion ne sont bien reçues qu’entre écoliers amoureux de l’amour, et entre jeunes filles dévorées par la curiosité, par la tendresse à employer, et peut-être entraînées déjà par l’instinct qui leur dit que c’est là la grande affaire de leur vie, et qu’elles ne sauraient trop tôt s’en occuper. Tout le monde a vu des petites filles de trois ans s’acquitter fort bien des devoirs de la galanterie. L’amour-goût s’enflamme et l’amour-passion se refroidit par les confidences.

Outre les dangers, il y a la difficulté des confidences. En amour-passion, ce qu’on ne peut pas exprimer (parce que la langue est trop grossière pour atteindre à ces nuances), n’en existe pas moins pour cela, seulement comme ce sont des choses très fines on est plus sujet à se tromper en les observant.

Et un observateur très ému observe mal ; il est injuste envers le hasard.

Ce qu’il y a peut-être de plus sage, c’est de se faire soi-même son propre confident. Écrivez ce soir sous des noms empruntés, mais avec tous les détails caractéristiques, le dialogue que vous venez d’avoir avec votre amie, et la difficulté qui vous trouble. Dans huit jours si vous avez l’amour-passion, vous serez un autre homme, et alors, lisant votre consultation, vous pourrez vous donner un bon avis.

Entre hommes, dès qu’on est plus de deux et que l’envie peut paraître, la politesse oblige à ne parler que d’amour-physique ; voyez la fin des dîners d’hommes. Ce sont les sonnets de Baffo que l’on récite et qui font un plaisir infini, parce que chacun prend au pied de la lettre les louanges et les transports de son voisin qui, bien souvent, ne veut que paraître gai ou poli. Les charmantes tendresses de Pétrarque ou les madrigaux français seraient déplacés.

Chapitre XXXV.
De la jalousie. §

Quand on aime, à chaque nouvel objet qui frappe les yeux ou la mémoire, serré dans une tribune et attentif à écouter une discussion des chambres ou allant au galop relever une grand-garde, sous le feu de l’ennemi, toujours l’on ajoute une nouvelle perfection à l’idée qu’on a de sa maîtresse, ou l’on découvre un nouveau moyen, qui d’abord semble excellent, de s’en faire aimer davantage. Chaque pas de l’imagination est payé par un moment de délices. Il n’est pas étonnant qu’une telle manière d’être soit attachante. À l’instant où naît la jalousie, la même habitude de l’âme reste, mais pour produire un effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à la couronne de l’objet que vous aimez, et qui peut-être en aime un autre, loin de vous procurer une jouissance céleste, vous retourne un poignard dans le cœur. Une voix vous crie : ce plaisir si charmant, c’est ton rival qui en jouira.

Et les objets qui vous frappent, sans produire ce premier effet, au lieu de vous montrer comme autrefois un nouveau moyen de vous faire aimer, vous font voir un nouvel avantage du rival.

Vous rencontrez une jolie femme galopant dans le parc, et le rival est fameux par ses beaux chevaux qui lui font faire dix milles en cinquante minutes. Dans cet état la fureur naît facilement ; l’on ne se rappelle plus qu’en amour, posséder n’est rien, c’est jouir qui fait tout; l’on s’exagère le bonheur du rival, l’on s’exagère l’insolence que lui donne ce bonheur, et l’on arrive au comble des tourments, c’est-à-dire à l’extrême malheur empoisonné encore d’un reste d’espérance. Le seul remède est peut-être d’observer de très près le bonheur du rival. Souvent vous le verrez s’endormir paisiblement dans le salon où se trouve cette femme qui, à chaque chapeau qui ressemble au sien et que vous voyez de loin dans la rue, arrête le battement de votre cœur.

Voulez-vous le réveiller, il suffit de montrer votre jalousie. Vous aurez peut-être l’avantage de lui apprendre le prix de la femme qui le préfère à vous, et il vous devra l’amour qu’il prendra pour elle. À l’égard du rival, il n’y a pas de milieu ; il faut ou plaisanter avec lui de l’air le plus dégagé qu’il se pourra, ou lui faire peur.

La jalousie étant le plus grand de tous les maux, on trouvera qu’exposer sa vie est une diversion agréable. Car alors nos rêveries ne sont pas toutes empoisonnées, et tournant au noir (par le mécanisme exposé ci-dessus) ; l’on peut se figurer quelquefois qu’on tue ce rival.

D’après le principe qu’on ne doit jamais envoyer des forces à l’ennemi, il faut cacher votre amour au rival, et, sous un prétexte de vanité et le plus éloigné possible de l’amour, lui dire en grand secret, avec toute la politesse possible, et de l’air le plus calme et le plus simple : "monsieur, je ne sais pourquoi le public s’avise de me donner la petite une telle ; on a même la bonté de croire que j’en suis amoureux ; si vous la voulez, vous, je vous la céderais de grand cœur, si malheureusement je ne m’exposais à jouer un rôle ridicule. Dans six mois, prenez-la tant qu’il vous plaira, mais aujourd’hui l’honneur qu’on attache je ne sais pourquoi à ces choses-là m’oblige de vous dire, à mon grand regret, que si par hasard vous n’avez pas la justice d’attendre que votre tour soit venu, il faut que l’un de nous meure." Votre rival est très probablement un homme non passionné, et peut-être un homme très prudent, qui, une fois qu’il sera convaincu de votre résolution, s’empressera de vous céder la femme en question, pour peu qu’il puisse trouver quelque prétexte honnête. C’est pour cela qu’il faut mettre de la gaieté dans votre déclaration, et couvrir toute la démarche du plus profond secret.

Ce qui rend la douleur de la jalousie si aiguë, c’est que la vanité ne peut aider à la supporter, et par la méthode dont je parle votre vanité a une pâture. Vous pouvez vous estimer comme brave, si vous êtes réduit à vous mépriser comme aimable. Si l’on aime mieux ne pas prendre les choses en tragique, il faut partir, et aller à quarante lieues de là, entretenir une danseuse, dont les charmes auront l’air de vous arrêter comme vous passiez. Pour peu que le rival ait l’âme commune, il vous croira consolé.

Très souvent le meilleur parti est d’attendre sans sourciller que le rival s’use auprès de l’objet aimé, par ses propres sottises. Car, à moins d’une grande passion, prise peu à peu et dans la première jeunesse, une femme d’esprit n’aime pas longtemps un homme commun. Dans le cas de la jalousie après l’intimité, il faut encore de l’indifférence apparente et de l’inconstance réelle, car beaucoup de femmes offensées par un amant qu’elles aiment encore s’attachent à l’homme pour lequel il montre de la jalousie, et le jeu devient une réalité. Je suis entré dans quelques détails, parce que dans ces moments de jalousie on perd la tête le plus souvent ; des conseils écrits depuis longtemps font bien, et, l’essentiel étant de feindre du calme, il est à propos de prendre le ton dans un écrit philosophique.

Comme l’on n’a de pouvoir sur vous qu’en vous ôtant ou vous faisant espérer des choses dont la seule passion fait tout le prix, si vous parvenez à vous faire croire indifférent, tout à coup vos adversaires n’ont plus d’armes.

Si l’on n’a aucune action à faire, et que l’on puisse s’amuser à chercher du soulagement, on trouvera quelque plaisir à lire Othello; il fera douter des apparences les plus concluantes. On arrêtera les yeux avec délices sur ces paroles : trifles light as air. etc. Othello, acte III. J’ai éprouvé que la vue d’une belle mer est consolante.

Je trouve écrit par Salviati: "20 juillet 1818 - j’applique souvent et déraisonnablement, je crois, à la vie tout entière le sentiment qu’un ambitieux ou un bon citoyen éprouve durant une bataille, s’il se trouve employé à garder le parc de réserve, ou dans tout autre poste sans péril et sans action. J’aurais eu du regret à quarante ans d’avoir passé l’âge d’aimer sans passion profonde. J’aurais eu ce déplaisir amer et qui rabaisse de m’apercevoir trop tard que j’avais eu la duperie de laisser passer la vie sans vivre.

"J’ai passé hier trois heures avec la femme que j’aime, et avec un rival qu’elle veut me faire croire bien traité. Sans doute il y a eu des moments d’amertume en observant ses beaux yeux fixés sur lui, et, en sortant de chez elle, des transports vifs de l’extrême malheur à l’espérance. Mais que de choses neuves ! Que de pensées vives ! Que de raisonnements rapides ! Et malgré le bonheur apparent du rival, avec quel orgueil et quelles délices mon amour se sentait au-dessus du sien ! Je me disais : ces joues-là pâliraient de la plus vile peur au moindre des sacrifices que mon amour ferait en se jouant : que dis-je, avec bonheur, par exemple, mettre la main au chapeau pour tirer l’un de ces deux billets : être aimé d’elle, l’autre mourir à l’instant; et ce sentiment est si de plain-pied chez moi, qu’il ne m’empêchait point d’être aimable et à la conversation.

"Si l’on m’eût conté cela il y a deux ans, je me serais moqué." Je lis dans le voyage des capitaines Lewis et Clarke, fait aux sources du Missouri en 1806, page 215 : "les ricaras sont pauvres, mais bons et généreux ; nous vécûmes assez longtemps dans trois de leurs villages. Leurs femmes sont plus belles que celles de toutes les autres peuplades que nous avons rencontrées ; elles sont aussi très disposées à ne pas faire languir leurs amants. Nous trouvâmes un nouvel exemple de cette vérité, qu’il suffit de courir le monde pour voir que tout est variable. Parmi les ricaras, c’est un grand sujet d’offense si, sans le consentement de son mari ou de son frère, une femme accorde ses faveurs. Mais du reste, les frères et les maris sont très contents d’avoir l’occasion de faire cette petite politesse à leurs amis. "Nous avions un nègre parmi nos gens ; il fit beaucoup de sensation chez un peuple qui pour la première fois voyait un homme de cette couleur. Il fut bientôt le favori du beau sexe, et, au lieu d’en être jaloux, nous voyions les maris enchantés de le voir arriver chez eux. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que dans l’intérieur de huttes aussi exiguës, tout se voit."

Chapitre XXXVI.
Suite de la jalousie. §

Quant à la femme soupçonnée d’inconstance, elle vous quitte parce que vous avez découragé la cristallisation, et vous avez peut-être dans son cœur l’appui de l’habitude.

Elle vous quitte parce qu’elle est trop sûre de vous. Vous avez tué la crainte, et les petits doutes de l’amour heureux ne peuvent plus naître ; inquiétez-la, et surtout gardez-vous de l’absurdité des protestations.

Dans le long temps que vous avez vécu auprès d’elle, vous aurez sans doute découvert quelle est la femme de la ville ou de la société, qu’elle jalouse et qu’elle craint le plus. Faites la cour à cette femme, mais, bien loin d’afficher votre cour, cherchez à la cacher, et cherchez-le de bonne foi ; fiez-vous-en aux yeux de la haine pour tout voir et tout sentir. Le profond éloignement que vous éprouverez pendant plusieurs mois pour toutes les femmes doit vous rendre ceci facile. Rappelez-vous que dans la position où vous êtes, on gâte tout par l’apparence de la passion : voyez peu la femme aimée, et buvez du champagne en bonne compagnie.

Pour juger de l’amour de votre maîtresse, rappelez-vous : 1 que plus il entre de plaisir physique dans la base d’un amour, dans ce qui autrefois détermina l’intimité, plus il est sujet à l’inconstance et surtout à l’infidélité.

Ceci s’applique surtout aux amours dont la cristallisation a été favorisée par le feu de la jeunesse, à seize ans.

2 L’amour de deux personnes qui s’aiment n’est presque jamais le même. L’amour-passion a ses phases durant lesquelles, et tour à tour, l’un des deux aime davantage. Souvent la simple galanterie ou l’amour de vanité répond à l’amour-passion, et c’est plutôt la femme qui aime avec transport. Quel que soit l’amour senti par l’un des deux amants, dès qu’il est jaloux, il exige que l’autre remplisse les conditions de l’amour-passion ; la vanité simule en lui tous les besoins d’un cœur tendre. Enfin, rien n’ennuie l’amour-goût comme l’amour-passion dans son partner. Souvent un homme d’esprit en faisant la cour à une femme n’a fait que la faire penser à l’amour, et attendrir son âme. Elle reçoit bien cet homme d’esprit qui lui donne ce plaisir. Il prend des espérances.

Un beau jour cette femme rencontre l’homme qui lui fait sentir ce que l’autre a décrit. Je ne sais quels sont les effets de la jalousie d’un homme sur le cœur de la femme qu’il aime. De la part d’un amoureux qui ennuie, la jalousie doit inspirer un souverain dégoût qui va même jusqu’à la haine, si le jalousé est plus aimable que le jaloux, car l’on ne veut de la jalousie que de ceux dont on pourrait être jalouse, disait Mme De Coulanges. Si l’on aime le jaloux et qu’il n’ait pas de droits, la jalousie peut choquer cet orgueil féminin si difficile à ménager et à reconnaître. La jalousie peut plaire aux femmes qui ont de la fierté, comme une manière nouvelle de leur montrer leur pouvoir. La jalousie peut plaire comme une manière nouvelle de prouver l’amour. La jalousie peut choquer la pudeur d’une femme ultra-délicate. La jalousie peut plaire comme montrant la bravoure de l’amant, ferrum amant. Notez bien que c’est la bravoure qu’on aime, et non pas le courage à la Turenne, qui peut fort bien s’allier avec un cœur froid.

Une des conséquences du principe de la cristallisation, c’est qu’une femme ne doit jamais dire oui à l’amant qu’elle a trompé si elle veut jamais faire quelque chose de cet homme. Tel est le plaisir de continuer à jouir de cette image parfaite que nous nous sommes formée de l’objet qui nous engage, que jusqu’à ce oui fatal, l’on va chercher bien loin, plutôt que de mourir, quelque prétexte ami pour vivre et pour souffrir. André Chénier.

On connaît en France l’anecdote de Mlle De Sommery, qui, surprise en flagrant délit par son amant, lui nie le fait hardiment, et comme l’autre se récrie : "ah ! Je vois bien, lui dit-elle, que vous ne m’aimez plus ; vous croyez plus ce que vous voyez que ce que je vous dis." Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a fait une infidélité, c’est se donner à défaire à coups de poignard une cristallisation sans cesse renaissante. Il faut que l’amour meure, et votre cœur sentira avec d’affreux déchirements tous les pas de son agonie. C’est une des combinaisons les plus malheureuses de cette passion et de la vie ; il faudrait avoir la force de ne se réconcilier que comme ami.

Chapitre XXXVII.
Roxane. §

Quant à la jalousie chez les femmes, elles sont méfiantes, elles risquent infiniment plus que nous, elles ont plus sacrifié à l’amour, elles ont beaucoup moins de moyens de distractions, elles en ont beaucoup moins surtout de vérifier les actions de leur amant. Une femme se sent avilie par la jalousie, elle a l’air de courir après un homme, elle se croit la risée de son amant et qu’il se moque surtout de ses plus tendres transports, elle doit pencher à la cruauté, et cependant elle ne peut tuer légalement sa rivale.

Chez les femmes la jalousie doit donc être un mal encore plus abominable, s’il se peut, que chez les hommes. C’est tout ce que le cœur humain peut supporter de rage impuissante et de mépris de soi-même, sans se briser.

Je ne connais d’autre remède à un mal si cruel que la mort de qui l’inspire ou de qui l’éprouve. On peut voir la jalousie française dans l’histoire de Mme De La Pommeraie de Jacques-Le-fataliste. La Rochefoucauld dit : "on a honte d’avouer qu’on a de la jalousie, et l’on se fait honneur d’en avoir eu et d’être capable d’en avoir." Les pauvres femmes n’osent pas même avouer qu’elles ont éprouvé ce supplice cruel, tant il leur donne de ridicules. Une plaie si douloureuse ne doit jamais se cicatriser entièrement. Si la froide raison pouvait s’exposer au feu de l’imagination avec l’ombre de l’apparence du succès, je dirais aux pauvres femmes malheureuses par jalousie : "il y a une grande distance entre l’infidélité chez les hommes et chez vous. Chez vous cette action est en partie action directe, en partie signe. Par l’effet de notre éducation d’école militaire, elle n’est signe de rien chez l’homme. Par l’effet de la pudeur, elle est au contraire le plus décisif de tous les signes de dévouement chez la femme. Une mauvaise habitude en fait comme une nécessité aux hommes. Durant toute la première jeunesse, l’exemple de ce qu’on appelle les grands au collège, fait que nous mettons toute notre vanité, toute la preuve de notre mérite, dans le nombre des succès de ce genre. Votre éducation à vous agit dans le sens inverse." Quant à la valeur d’une action comme signe, dans un mouvement de colère je renverse une table sur le pied de mon voisin, cela lui fait un mal du diable, mais peut fort bien s’arranger, ou bien je fais le geste de lui donner un soufflet.

La différence de l’infidélité dans les deux sexes est si réelle, qu’une femme passionnée peut pardonner une infidélité, ce qui est impossible à un homme. Voici une expérience décisive pour faire la différence de l’amour-passion et de l’amour par pique; chez les femmes l’infidélité tue presque l’un et redouble l’autre. Les femmes fières dissimulent leur jalousie par orgueil. Elles passent de longues soirées silencieuses et froides, avec cet homme qu’elles adorent, qu’elles tremblent de perdre, et aux yeux duquel elles se voient peu aimables. Ce doit être un des plus grands supplices possibles, c’est aussi une des sources les plus fécondes de malheur en amour. Pour guérir ces femmes, si dignes de tout notre respect, il faut dans l’homme quelque démarche bizarre et forte, et surtout qu’il n’ait pas l’air de voir ce qui se passe. Par exemple un grand voyage avec elles entrepris en vingt-quatre heures.

Chapitre XXXVIII.
De la pique d’amour-propre. §

La pique est un mouvement de la vanité je ne veux pas que mon antagoniste l’emporte sur moi, et je prends cet antagoniste lui-même pour juge de mon mérite. Je veux faire effet sur son cœur. C’est pour cela qu’on va beaucoup au delà de ce qui est raisonnable.

Quelquefois pour justifier sa propre extravagance, l’on en vient au point de se dire que ce compétiteur a la prétention de nous faire sa dupe. La pique étant une maladie de l’honneur, est beaucoup plus fréquente dans les monarchies, et ne doit se montrer que bien plus rarement dans les pays où règne l’habitude d’apprécier les actions par leur degré d’utilité, aux États-Unis d’Amérique, par exemple.

Tout homme, et un français plus qu’un autre, abhorre d’être pris pour dupe ; cependant la légèreté de l’ancien caractère monarchique français empêchait la pique de faire de grands ravages autre part que dans la galanterie ou l’amour-goût. La pique ne produisait des noirceurs remarquables que dans les monarchies où, par le climat, le caractère est plus sombre (le Portugal, le Piémont). Les provinciaux, en France, se font un modèle ridicule de ce que doit être dans le monde la considération d’un galant homme, et puis ils se mettent à l’affût, et sont là toute leur vie à observer si personne ne saute le fossé. Ainsi plus de naturel, ils sont toujours piqués et cette manie donne du ridicule même à leur amour. C’est après l’envie ce qui rend le plus insoutenable le séjour des petites villes, et c’est ce qu’il faut se dire lorsqu’on admire la situation pittoresque de quelqu’une d’elles. Les émotions les plus généreuses et les plus nobles sont paralysées par le contact de ce qu’il y a de plus bas dans les produits de la civilisation. Pour achever de se rendre affreux, ces bourgeois ne parlent que de la corruption des grandes villes.

La pique ne peut pas exister dans l’amour-passion, elle est de l’orgueil féminin : "si je me laisse malmener par mon amant, il me méprisera et ne pourra plus m’aimer " ; ou elle est la jalousie avec toutes ses fureurs.

La jalousie veut la mort de l’objet qu’elle craint. L’homme piqué est bien loin de là, il veut que son ennemi vive et surtout soit témoin de son triomphe. L’homme piqué verrait avec peine son rival renoncer à la concurrence, car cet homme peut avoir l’insolence de se dire au fond du cœur : si j’eusse continué à m’occuper de cet objet, je l’eusse emporté sur lui. Dans la pique, on n’est nullement occupé du but apparent, il ne s’agit que de la victoire. C’est ce que l’on voit bien dans les amours des filles de l’opéra ; si vous éloignez la rivale, la prétendue passion, qui allait jusqu’à se jeter par la fenêtre, tombe à l’instant.

L’amour par pique passe en un moment, au contraire de l’amour-passion. Il suffit que, par une démarche irréfragable, l’antagoniste avoue renoncer à la lutte. J’hésite cependant à avancer cette maxime, je n’en ai qu’un exemple, et qui me laisse des doutes. Voici le fait, le lecteur jugera. Dona Diana est une jeune personne de vingt-trois ans, fille d’un des plus riches et des plus fiers bourgeois de Séville. Elle est belle sans doute, mais d’une beauté marquée, et on lui accorde infiniment d’esprit et encore plus d’orgueil. Elle aimait passionnément, du moins en apparence, un jeune officier dont sa famille ne voulait pas. L’officier part pour l’Amérique avec Morillo; ils s’écrivaient sans cesse. Un jour, chez la mère de dona Diana, au milieu de beaucoup de monde, un sot annonce la mort de cet aimable jeune homme. Tous les yeux se tournent sur elle, elle ne dit que ces mots : c’est dommage, si jeune ! Nous avions justement lu, ce jour-là, une pièce du vieux Massinger, qui se termine d’une manière tragique, mais dans laquelle l’héroïne prend avec cette tranquillité apparente la mort de son amant. Je voyais la mère frémir malgré son orgueil et sa haine ; le père sortit pour cacher sa joie. Au milieu de tout cela et des spectateurs interdits, et faisant des yeux au sot narrateur, dona Diana, la seule tranquille, continua la conversation comme si de rien n’était. Sa mère effrayée la fit observer par sa femme de chambre, il ne parut rien de changé dans sa manière d’être.

Deux ans après, un jeune homme très beau lui fait la cour. Encore cette fois, et toujours par la même raison, parce que le prétendant n’était pas noble, les parents de dona Diana s’opposent violemment à ce mariage ; elle déclare qu’il se fera. Il s’établit une pique d’amour-propre entre la jeune fille et son père. On interdit au jeune homme l’entrée de la maison. On ne conduit plus dona Diana à la campagne et presque plus à l’église ; on lui ôte avec un soin recherché tous les moyens possibles de rencontrer son amant. Lui se déguise et la voit en secret à de longs intervalles. Elle s’obstine de plus en plus et refuse les partis les plus brillants, même un titre et un grand établissement à la cour de Ferdinand VII. Toute la ville parle des malheurs de ces deux amants et de leur constance héroïque. Enfin, la majorité de dona Diana approche ; elle fait entendre à son père qu’elle va jouir du droit de disposer d’elle-même. La famille forcée dans ses derniers retranchements, commence les négociations du mariage ; quand il est à moitié conclu, dans une réunion officielle des deux familles, après six années de constance, le jeune homme refuse dona Diana.

Un quart d’heure après il n’y paraissait plus. Elle était consolée ; aimait-elle par pique ? Ou est-ce une grande âme qui dédaigne de se donner, avec sa douleur, en spectacle au monde ? Souvent l’amour-passion ne peut arriver, dirai-je, au bonheur, qu’en faisant naître une pique d’amour-propre ; alors il obtient en apparence tout ce qu’il saurait désirer, ses plaintes seraient ridicules et paraîtraient insensées ; il ne peut pas faire confidence de son malheur, et cependant ce malheur il le touche et le vérifie sans cesse ; ses preuves sont entrelacées, si je puis ainsi dire, avec les circonstances les plus flatteuses et les plus faites pour donner des illusions ravissantes. Ce malheur vient présenter sa tête hideuse dans les moments les plus tendres, comme pour braver l’amant et lui faire sentir à la fois, et tout le bonheur d’être aimé de l’être charmant et insensible qu’il serre dans ses bras, et que ce bonheur ne sera jamais rien. C’est peut-être après la jalousie le malheur le plus cruel.

On se souvient encore, dans une grande ville, d’un homme doux et tendre, entraîné, par une rage de cette espèce, à donner la mort à sa maîtresse qui ne l’aimait que par pique contre sa sœur. Il l’engagea un soir à aller se promener sur mer en tête-à-tête, dans un joli canot qu’il avait préparé lui-même ; arrivé en haute mer, il touche un ressort, le canot s’ouvre et disparaît pour toujours. J’ai vu un homme de soixante ans se mettre à entretenir l’actrice la plus capricieuse, la plus folle, la plus aimable, la plus étonnante du théâtre de Londres, miss Cornel." Et vous prétendez qu’elle vous soit fidèle ? Lui disait-on. - Pas le moins du monde ; seulement elle m’aimera, et peut-être à la folie." Et elle l’a aimé un an entier, et souvent à en perdre la raison ; et elle a été jusqu’à trois mois de suite sans lui donner de sujets de plainte. Il avait établi une pique d’amour-propre choquante, sous beaucoup de rapports, entre sa maîtresse et sa fille. La pique triomphe dans l’amour-goût, dont elle fait le destin. C’est l’expérience par laquelle on différencie le mieux l’amour-goût de l’amour-passion. C’est une vieille maxime de guerre que l’on dit aux jeunes gens, lorsqu’ils arrivent au régiment, que si l’on a un billet de logement pour une maison où il y a deux sœurs, et que l’on veuille être aimé de l’une d’elles, il faut faire la cour à l’autre. Auprès de la plupart des femmes espagnoles jeunes, et qui font l’amour, si vous voulez être aimé, il suffit d’afficher de bonne foi et avec modestie, que vous n’avez rien dans le cœur pour la maîtresse de la maison. C’est de l’aimable général Lasalle que je tiens cette maxime utile. C’est la manière la plus dangereuse d’attaquer l’amour-passion. La pique d’amour-propre fait le lien des mariages les plus heureux, après ceux que l’amour a formés. Beaucoup de maris s’assurent pour de longues années l’amour de leur femme, en prenant une petite maîtresse deux mois après le mariage. On fait naître l’habitude de ne penser qu’à un seul homme, et les liens de famille viennent la rendre invincible. Si dans le siècle et à la cour de Louis XV, l’on a vu une grande dame (Mme De Choiseul) adorer son mari, c’est qu’il paraissait avoir un intérêt vif pour sa sœur la duchesse de Gramont. La maîtresse la plus négligée, dès qu’elle nous fait voir qu’elle préfère un autre homme, nous ôte le repos, et jette dans notre cœur toutes les apparences de la passion.

Le courage de l’italien est un accès de colère, le courage de l’allemand un moment d’ivresse, le courage de l’espagnol un trait d’orgueil. S’il y avait une nation où le courage fût souvent une pique d’amour-propre entre les soldats de chaque compagnie, entre les régiments de chaque division, dans les déroutes comme il n’y aurait plus de point d’appui l’on ne saurait comment arrêter les armées de cette nation. Prévoir le danger et chercher à y porter remède serait le premier des ridicules parmi ces fuyards vaniteux. "Il ne faut qu’avoir ouvert une relation quelconque d’un voyage chez les sauvages de l’Amérique-Nord, dit un des plus aimables philosophes français,. etc." Ce phénomène physiologique tient à un état particulier de l’âme du prisonnier qui établit entre lui, d’un côté, et tous ses bourreaux, de l’autre, une lutte d’amour-propre, une gageure de vanité à qui ne cédera pas.

Nos braves chirurgiens militaires ont souvent observé que des blessés qui, dans un état calme d’esprit et de sens, auraient poussé les hauts cris durant certaines opérations ne montrent, au contraire, que calme et grandeur d’âme, s’ils sont préparés d’une certaine manière. Il s’agit de les piquer d’honneur ; il faut prétendre, d’abord avec ménagement, puis avec contradiction irritante, qu’ils ne sont pas en état de supporter l’opération sans jeter des cris.

Chapitre XXXIX.
De l’amour à querelles. §

Il y en a deux espèces : 1 celui où le querellant aime ; 2 celui où il n’aime pas. Si l’un des deux amants est trop supérieur dans les avantages qu’ils estiment tous les deux, il faut que l’amour de l’autre meure, car la crainte du mépris viendra tôt ou tard arrêter tout court la cristallisation.

Rien n’est odieux aux gens médiocres comme la supériorité de l’esprit : c’est là, dans le monde de nos jours, la source de la haine ; et si nous ne devons pas à ce principe, des haines atroces, c’est uniquement que les gens qu’il sépare ne sont pas obligés de vivre ensemble. Que sera-ce dans l’amour où tout étant naturel, surtout de la part de l’être supérieur, la supériorité n’est masquée par aucune précaution sociale ?

Pour que la passion puisse vivre, il faut que l’inférieur maltraite son partner, autrement celui-ci ne pourra pas fermer une fenêtre sans que l’autre ne se croie offensé.

Quant à l’être supérieur il se fait illusion, et l’amour qu’il sent, non seulement ne court aucun risque, mais presque toutes les faiblesses, dans ce que nous aimons, nous le rendent plus cher. Immédiatement après l’amour-passion et payé de retour, entre gens de la même portée, il faut placer, pour la durée, l’amour à querelles, où le querellant n’aime pas. On en trouvera des exemples dans les anecdotes relatives à la duchesse de Berry mémoires de Duclos.

Participant à la nature des habitudes froides fondées sur le côté prosaïque et égoïste de la vie et compagnes inséparables de l’homme jusqu’au tombeau, cet amour peut durer plus longtemps que l’amour-passion lui-même. Mais ce n’est plus l’amour, c’est une habitude occasionnée par l’amour, et qui n’a de cette passion que les souvenirs et le plaisir physique. Cette habitude suppose nécessairement des âmes moins nobles. Chaque jour il se forme un petit drame : "me grondera-t-il ? " Qui occupe l’imagination ; comme dans l’amour-passion chaque jour on avait besoin de quelque nouvelle preuve de tendresse. Voir les anecdotes sur Mme D’Houdetot et Saint-Lambert. Il est possible que l’orgueil refuse de s’habituer à ce genre d’intérêt ; alors, après quelques mois de tempêtes, l’orgueil tue l’amour. Mais on voit cette noble passion résister longtemps avant d’expirer. Les petites querelles de l’amour heureux, font longtemps illusion à un cœur qui aime encore, et qui se voit maltraité. Quelques raccommodements tendres peuvent rendre la transition plus supportable. Sous le prétexte de quelque chagrin secret, de quelque malheur de fortune l’on excuse l’homme qu’on a beaucoup aimé on s’habitue enfin à être querellée. Où trouver, en effet, hors de l’amour-passion, hors du jeu, hors de la possession du pouvoir quelque autre source d’intérêt de tous les jours, comparable à celle-là, pour la vivacité ? Si le querellant vient à mourir, on voit la victime qui survit ne se consoler jamais. Ce principe fait le lien de beaucoup de mariages bourgeois ; le grondé s’entend parler toute la journée de ce qu’il aime le mieux. Il y a une fausse espèce d’amour à querelles. J’ai pris dans une lettre d’une femme d’infiniment d’esprit le chapitre 33 : "toujours un petit doute à calmer, voilà ce qui fait la soif de tous les instants de l’amour-passion... comme la crainte la plus vive ne l’abandonne jamais, ses plaisirs ne peuvent jamais ennuyer." Chez les gens bourrus ou mal élevés, ou d’un naturel extrêmement violent, ce petit doute à calmer, cette crainte légère se manifestent par une querelle. Si la personne aimée n’a pas l’extrême susceptibilité, fruit d’une éducation soignée, elle peut trouver plus de vivacité, et par conséquent plus d’agrément, dans un amour de cette espèce ; et même, avec toute la délicatesse possible, si l’on voit le furieux, première victime de ses transports, il est bien difficile de ne pas l’en aimer davantage. Ce que lord Mortimer regrette peut-être le plus dans sa maîtresse, ce sont les chandeliers qu’elle lui jetait à la tête. En effet, si l’orgueil pardonne, et admet de telles sensations, il faut convenir qu’elles font une cruelle guerre à l’ennui, ce grand ennemi des gens heureux.

Saint-Simon, l’unique historien qu’ait eu la France, dit (tome 5, p 43) : "après maintes passades, la duchesse de Berry s’était éprise, tout de bon, de Rions, cadet de la maison d’Aydie, fils d’une sœur de Mme De Biron. etc." Rions était pour la duchesse un remède souverain à l’ennui.

Une femme célèbre dit tout à coup au général Bonaparte, alors jeune héros couvert de gloire et sans crimes envers la liberté : "général, une femme ne peut être que votre épouse ou votre sœur." Le héros ne comprit pas le compliment ; l’on s’en est vengé par de belles injures. Ces femmes-là aiment à être méprisées par leur amant, elles ne l’aiment que cruel.

Chapitre XXXIX bis.
Remèdes à l’amour. §

Le saut de Leucade était une belle image dans l’antiquité. En effet, le remède à l’amour est presque impossible. Il faut non seulement le danger qui rappelle fortement l’attention de l’homme au soin de sa propre conservation, mais il faut, ce qui est bien plus difficile, la continuité d’un danger piquant, et que l’on puisse éviter par adresse, afin que l’habitude de penser à sa propre conservation ait le temps de naître. Je ne vois guère qu’une tempête de seize jours, comme celle de don Juan, ou le naufrage de M Cochelet parmi les Maures, autrement l’on prend bien vite l’habitude du péril, et même l’on se remet à songer à ce qu’on aime, avec plus de charme encore, quand on est en vedette, à vingt pas de l’ennemi.

Nous l’avons répété sans cesse, l’amour d’un homme qui aime bien jouit ou frémit de tout ce qu’il s’imagine, et il n’y a rien dans la nature qui ne lui parle de ce qu’il aime. Or jouir et frémir fait une occupation fort intéressante, et auprès de laquelle toutes les autres pâlissent.

Un ami qui veut procurer la guérison du malade, doit d’abord être toujours du parti de la femme aimée, et tous les amis qui ont plus de zèle que d’esprit, ne manquent pas de faire le contraire. C’est attaquer, avec des forces trop ridiculement inégales, cet ensemble d’illusions charmantes que nous avons appelé autrefois cristallisations. L’ami guérisseur doit avoir devant les yeux que s’il se présente une absurdité à croire, comme il faut pour l’amant ou la dévorer ou renoncer à tout ce qui l’attache à la vie, il la dévorera, et, avec tout l’esprit possible, niera dans sa maîtresse les vices les plus évidents et les infidélités les plus atroces. C’est ainsi que dans l’amour-passion, avec un peu de temps, tout se pardonne.

Dans les caractères raisonnables et froids, il faudra, pour que l’amant dévore les vices, qu’il ne les aperçoive qu’après plusieurs mois de passion. Bien loin de chercher grossièrement et ouvertement à distraire l’amant, l’ami guérisseur doit lui parler à satiété, et de son amour et de sa maîtresse, et en même temps, faire naître sous ses pas une foule de petits événements. Quand le voyage isole il n’est pas remède, et même rien ne rappelle plus tendrement ce qu’on aime, que les contrastes. C’est au milieu des brillants salons de Paris, et auprès des femmes vantées comme les plus aimables, que j’ai le plus aimé ma pauvre maîtresse, solitaire et triste, dans son petit appartement, au fond de la Romagne. J’épiais sur la pendule superbe du brillant salon où j’étais exilé, l’heure où elle sort à pied, et par la pluie, pour aller voir son amie. C’est en cherchant à l’oublier que j’ai vu que les contrastes sont la source de souvenirs moins vifs, mais bien plus célestes que ceux que l’on va chercher aux lieux où jadis on l’a rencontrée. Pour que l’absence soit utile, il faut que l’ami guérisseur soit toujours là, pour faire faire à l’amant toutes les réflexions possibles sur les événements de son amour, et qu’il tâche de rendre ses réflexions ennuyeuses, par leur longueur ou leur peu d’à-propos ; ce qui leur donne l’effet de lieux communs : par exemple être tendre et sentimental après un dîner égayé de bons vins.

S’il est si difficile d’oublier une femme auprès de laquelle on a trouvé le bonheur, c’est qu’il est certains moments que l’imagination ne peut se lasser de représenter et d’embellir.

Je ne dis rien de l’orgueil, remède cruel et souverain, mais qui n’est pas à l’usage des âmes tendres.

Les premières scènes du Romeo de Shakespeare, forment un tableau admirable : il y a loin de l’homme qui se dit tristement : " she hath forsworn to love ", à celui qui s’écrie au comble du bonheur : " come what sorrow can !

Chapitre XXXIX ter. §

L’ami guérisseur doit bien se garder des mauvaises raisons, par exemple de parler d’ingratitude. C’est ressusciter la cristallisation que de lui ménager une victoire et un nouveau plaisir. Il ne peut pas y avoir d’ingratitude en amour ; le plaisir actuel paye toujours, et au delà, les sacrifices les plus grands, en apparences. Je ne vois pas d’autres torts possibles que le manque de franchise ; il faut accuser juste l’état de son cœur. Pour peu que l’ami guérisseur attaque l’amour de front, l’amant répond : "être amoureux, même avec la colère de ce qu’on aime, ce n’en est pas moins, pour m’abaisser à votre style de marchand, avoir un billet à une loterie, dont le bonheur est à mille lieues au-dessus de tout ce que vous pouvez m’offrir, dans votre monde, d’indifférence et d’intérêt personnel. Il faut avoir beaucoup de vanité et de la bien petite pour être heureux parce qu’on vous reçoit bien. Je ne blâme point les hommes d’en agir ainsi dans leur monde. Mais, auprès de Léonore, je trouvais un monde où tout était céleste, tendre, généreux. La plus sublime et presque incroyable vertu de votre monde, dans nos entretiens, ne comptait que pour une vertu ordinaire et de tous les jours. Laissez-moi au moins rêver au bonheur de passer ma vie auprès d’un tel être. Quoique je voie bien que la calomnie m’a perdu et que je n’ai plus d’espoir, du moins je lui ferai le sacrifice de ma vengeance." On ne peut guère arrêter l’amour que dans les commencements. Outre le prompt départ, et les distractions obligées du grand monde, comme dans le cas de la comtesse Kalemberg, il y a plusieurs petites ruses que l’ami guérisseur peut mettre en usage. Par exemple il fera tomber sous vos yeux, comme par hasard, que la femme que vous aimez n’a pas pour vous, hors de ce qui fait l’objet de la guerre, les égards de politesse et d’estime qu’elle accordait à un rival. Les plus petites choses suffisent, car tout est signe en amour ; par exemple elle ne vous donne pas le bras pour monter à sa loge ; cette niaiserie prise au tragique par un cœur passionné, liant une humiliation à chaque jugement qui forme la cristallisation, empoisonne la source de l’amour, et peut le détruire.

On peut faire accuser la femme qui se conduit mal avec notre ami d’un défaut physique et ridicule, impossible à vérifier ; si l’amant pouvait vérifier la calomnie, même quand il la trouverait fondée, elle serait rendue dévorable par l’imagination, et bientôt il n’y paraîtrait pas. Il n’y a que l’imagination qui puisse se résister à elle-même ; Henri III le savait bien quand il médisait de la célèbre duchesse de Montpensier.

C’est donc l’imagination qu’il faut surtout garder chez une jeune fille que l’on veut préserver de l’amour. Et moins elle aura de vulgarité dans l’esprit, plus son âme sera noble et généreuse, plus en un mot elle sera digne de nos respects, plus grand sera le danger qu’elle court. Il est toujours périlleux, pour une jeune personne, de souffrir que ses souvenirs s’attachent d’une manière répétée, et avec trop de complaisance, au même individu. Si la reconnaissance, l’admiration, ou la curiosité viennent redoubler les liens du souvenir, elle est presque sûrement sur le bord du précipice. Plus grand est l’ennui de la vie habituelle, plus sont actifs les poisons nommés gratitude, admiration, curiosité. Il faut alors une rapide, prompte et énergique distraction. C’est ainsi qu’un peu de rudesse et de non-curance dans le premier abord, si la drogue est administrée avec naturel, est presque un sûr moyen de se faire respecter d’une femme d’esprit.

Fin du premier volume.

Livre II
Chapitre XL §

Tous les amours, toutes les imaginations, prennent dans les individus la couleur des six tempéraments : le sanguin, ou le français, ou M De Francueil ( mémoires de Mme D’Épinay) ; le bilieux, ou l’espagnol, ou Lauzun (Peguilhem des mémoires de Saint-Simon) ; le mélancolique, ou l’allemand, ou le don Carlos de Schiller; le flegmatique, ou le hollandais ; le nerveux, ou Voltaire; l’athlétique, ou Milon de Crotone. Si l’influence des tempéraments se fait sentir dans l’ambition, l’avarice, l’amitié, etc. , Etc. , Que sera-ce dans l’amour qui a un mélange forcé de physique ?

Supposons que tous les amours puissent se rapporter aux quatre variétés que nous avons notées : amour-passion, ou Julie D’Étanges, amour-goût, ou galanterie, amour-physique, amour de vanité (une duchesse n’a jamais que trente ans pour un bourgeois).

Il faut faire passer ces quatre amours par les six variétés dépendantes des habitudes que les six tempéraments donnent à l’imagination. Tibère n’avait pas l’imagination folle de Henri VIII. Faisons passer ensuite toutes les combinaisons que nous aurons obtenues par les différences d’habitudes dépendantes des gouvernements ou des caractères nationaux : 1 le despotisme asiatique tel qu’on le voit à Constantinople; 2 la monarchie absolue à la Louis XIV; 3 l’aristocratie masquée par une charte, ou le gouvernement d’une nation au profit des riches, comme l’Angleterre, le tout suivant les règles de la morale biblique.

4 La république fédérative ou le gouvernement au profit de tous, comme aux États-Unis d’Amérique; 5 la monarchie constitutionnelle, ou... 6 un état en révolution, comme l’Espagne, le Portugal, la France. Cette situation d’un pays donnant une passion vive à tout le monde, met du naturel dans les mœurs, détruit les niaiseries, les vertus de convention, les convenances bêtes, donne du sérieux à la jeunesse, et lui fait mépriser l’amour de vanité et négliger la galanterie. Cet état peut durer longtemps et former les habitudes d’une génération. En France il commença en 1788, fut interrompu en 1802, et recommença en 1815 pour finir dieu sait quand.

Après toutes ces manières générales de considérer l’amour, on a les différences d’âge, et l’on arrive enfin aux particularités individuelles. Par exemple on pourrait dire : j’ai trouvé à Dresde, chez le comte Woltstein, l’amour de vanité, le tempérament mélancolique, les habitudes monarchiques, l’âge de trente ans, et... les particularités individuelles.

Cette manière de voir les choses abrège et communique de la froideur à la tête de celui qui juge de l’amour, chose essentielle et fort difficile. Or, comme en physiologie l’homme ne sait presque rien sur lui-même que par l’anatomie comparée, de même dans les passions, la vanité et plusieurs autres causes d’illusion font que nous ne pouvons être éclairés sur ce qui se passe dans nous que par les faiblesses que nous avons observées chez les autres. Si par hasard cet essai a un effet utile, ce sera de conduire l’esprit à faire de ces sortes de rapprochements. Pour engager à les faire, je vais essayer d’esquisser quelques traits généraux du caractère de l’amour chez les diverses nations. Je prie qu’on me pardonne si je reviens souvent à l’Italie; dans l’état actuel des mœurs de l’Europe, c’est le seul pays où croisse en liberté la plante que je décris. En France, la vanité en Allemagne, une prétendue philosophie folle à mourir de rire ; en Angleterre, un orgueil timide, souffrant, rancunier, la torturent, l’étouffent ou lui font prendre une direction baroque.

Chapitre XLI.
Des nations par rapport à l’amour.
De la France. §

Je cherche à me dépouiller de mes affections et à n’être qu’un froid philosophe. Formées par les aimables français qui n’ont que de la vanité et des désirs physiques, les femmes françaises sont des êtres moins agissants, moins énergiques, moins redoutés, et surtout moins aimés et moins puissants que les femmes espagnoles et italiennes.

Une femme n’est puissante que par le degré de malheur dont elle peut punir son amant ; or, quand on n’a que de la vanité, toute femme est utile, aucune n’est nécessaire ; le succès flatteur est de conquérir, et non de conserver. Quand on n’a que des désirs physiques, on trouve les filles, et c’est pourquoi les filles de France sont charmantes, et celles d’Espagne fort mal. En France les filles peuvent donner à beaucoup d’hommes autant de bonheur que les femmes honnêtes, c’est-à-dire du bonheur sans amour, et il y a toujours une chose qu’un français respecte plus que sa maîtresse, c’est sa vanité. Un jeune homme de Paris prend dans une maîtresse une sorte d’esclave, destinée surtout à lui donner des jouissances de vanité. Si elle résiste aux ordres de cette passion dominante, il la quitte et n’en est que plus content de lui en disant à ses amis avec quelle supériorité de manières, avec quel piquant de procédés il l’a plantée là.

Un français qui connaissait bien son pays (Meilhan) dit : "en France les grandes passions sont aussi rares que les grands hommes." La langue manque de termes pour dire combien est impossible pour un français le rôle d’amant quitté, et au désespoir, au vu et au su de toute une ville. Rien de plus commun à Venise ou à Bologne. Pour trouver l’amour à Paris, il faut descendre jusqu’aux classes dans lesquelles l’absence de l’éducation et de la vanité et la lutte avec les vrais besoins ont laissé plus d’énergie. Se laisser voir avec un grand désir non satisfait, c’est laisser voir soi inférieur, chose impossible en France, si ce n’est pour les gens au-dessous de tout ; c’est prêter le flanc à toutes les mauvaises plaisanteries possibles : de là les louanges exagérées des filles, dans la bouche des jeunes gens qui redoutent leur cœur. L’appréhension extrême et grossière de laisser voir soi inférieur fait le principe de la conversation des gens de province. N’en a-t-on pas vu un dernièrement qui, en apprenant l’assassinat de monseigneur le duc de Berry, a répondu : je le savais.

Au moyen âge, la présence du danger trempait les cœurs, et c’est là, si je ne me trompe, la seconde cause de l’étonnante supériorité des hommes du xvie siècle. L’originalité qui est chez nous rare, ridicule, dangereuse et souvent affectée, était alors commune et sans fard. Les pays où le danger montre encore souvent sa main de fer, comme la Corse, l’Espagne, l’Italie, peuvent encore donner de grands hommes. Dans ces climats où une chaleur brûlante exalte la bile pendant trois mois de l’année, ce n’est que la direction du ressort qui manque ; à Paris, j’ai peur que ce soit le ressort lui-même.

Beaucoup de nos jeunes gens, si braves d’ailleurs à Montmirail ou au bois de Boulogne, ont peur d’aimer, et c’est réellement par pusillanimité qu’on les voit à vingt ans fuir la vue d’une jeune fille qu’ils ont trouvée jolie. Quand ils se rappellent ce qu’ils ont lu dans les romans qu’il est convenable qu’un amant fasse, ils se sentent glacés. Ces âmes froides ne conçoivent pas que l’orage des passions, en formant les ondes de la mer, enfle les voiles du vaisseau et lui donne la force de les surmonter.

L’amour est une fleur délicieuse, mais il faut avoir le courage d’aller la cueillir sur les bords d’un précipice affreux. Outre le ridicule, l’amour voit toujours à ses côtés le désespoir d’être quitté par ce qu’on aime, et il ne reste plus qu’un dead blank pour tout le reste de la vie.

La perfection de la civilisation serait de combiner tous les plaisirs délicats du xixe siècle avec la présence plus fréquente du danger. Il faudrait que les jouissances de la vie privée pussent être augmentées à l’infini en s’exposant souvent au danger. Jusque-là nous serons tout ébahis de voir sortir de nos maisons d’éducation de Paris où les maîtres les plus distingués enseignent, suivant des méthodes parfaites, l’état le plus avancé des sciences, des dandys, des espèces de jocrisses qui ne savent que bien mettre leur cravate et se battre avec élégance au bois de Boulogne. Mais l’étranger vient-il souiller de sa présence les foyers de la patrie : en France, on crée des routes, et en Espagne des guerillas. Si je voulais faire de mon fils un homme qui fasse sa fortune, un coquin énergique et adroit qui se pousse dans le monde par ses talents, je le ferais élever à Rome, où pourtant, au premier coup d’œil, l’on ne voit que des pédants enseignant des sottises.

Chapitre XLII.
Suite de la France. §

Je demande la permission de médire encore un peu de la France. Le lecteur ne doit pas craindre de voir ma satire rester impunie ; si cet essai trouve des lecteurs, mes injures me seront rendues au centuple ; l’honneur national veille.

La France est importante dans le plan de ce livre, parce que Paris, grâce à la supériorité de sa conversation et de sa littérature, est et sera toujours le salon de l’Europe. Les trois quarts des billets du matin à Vienne comme à Londres sont écrits en français, ou pleins d’allusions et de citations aussi en français, et dieu sait quel.

Sous le rapport des grandes passions, la France est, ce me semble, privée d’originalité par deux causes : 1 le véritable honneur ou le désir de ressembler à Bayard, pour être honoré dans le monde et y voir chaque jour notre vanité satisfaite ; 2 l’honneur bête ou le désir de ressembler aux gens de bon ton, du grand monde, de Paris. L’art d’entrer dans un salon, de marquer de l’éloignement à un rival, de se brouiller avec sa maîtresse, etc. L’honneur bête, d’abord par lui-même comme capable d’être compris par les sots, et ensuite comme s’appliquant à des actions de tous les jours, et même de toutes les heures, est beaucoup plus utile que l’honneur vrai aux plaisirs de notre vanité. On voit des gens très bien reçus dans le monde avec de l’honneur bête sans honneur vrai, et le contraire est impossible. Le ton du grand monde est : 1 de traiter avec ironie tous les grands intérêts. Rien de plus naturel, autrefois les gens véritablement du grand monde ne pouvaient être profondément affectés par rien ; ils n’en avaient pas le temps. Le séjour à la campagne change cela. D’ailleurs, c’est une position contre nature pour un français, que de se laisser voir admirant, c’est-à-dire inférieur, non seulement à ce qu’il admire, passe encore pour cela ; mais même à son voisin, si ce voisin s’avise de se moquer de ce qu’il admire.

En Allemagne, en Italie, en Espagne, l’admiration est au contraire pleine de bonne foi et de bonheur ; là, l’admirant a orgueil de ses transports et plaint le siffleur ; je ne dis pas le moqueur, c’est un rôle impossible dans des pays où le seul ridicule est de manquer la route du bonheur, et non l’imitation d’une certaine manière d’être. Dans le midi la méfiance, et l’horreur d’être troublé dans des plaisirs vivement sentis met une admiration innée pour le luxe et la pompe. Voyez les cours de Madrid et de Naples; voyez une funzione à Cadix, cela va jusqu’au délire.

2 Un français se croit l’homme le plus malheureux et presque le plus ridicule, s’il est obligé de passer son temps seul. Or, qu’est-ce que l’amour sans solitude ?

3 Un homme passionné ne pense qu’à soi, un homme qui veut de la considération ne pense qu’à autrui ; il y a plus, avant 1789, la sûreté individuelle ne se trouvait en France qu’en faisant partie d’un corps, la robe, par exemple, et étant protégé par les membres de ce corps.

La pensée de votre voisin était donc partie intégrante et nécessaire de votre bonheur. Cela était encore plus vrai à la cour qu’à Paris. Il est facile de sentir combien ces habitudes, qui, à la vérité, perdent tous les jours de leur force, mais dont les français ont encore pour un siècle, favorisent peu les grandes passions. Je crois voir un homme qui se jette par la fenêtre, mais qui cherche pourtant à avoir une position gracieuse en arrivant sur le pavé.

L’homme passionné est comme lui et non comme un autre, source de tous les ridicules en France, et de plus il offense les autres, ce qui donne des ailes au ridicule.

Chapitre XLIII.
De l’Italie. §

Le bonheur de l’Italie est d’être laissée à l’inspiration du moment, bonheur partagé jusqu’à un certain point par l’Allemagne et l’Angleterre. De plus, l’Italie est un pays où l’utile qui fut la vertu des républiques du moyen âge, n’a pas été détrôné par l’honneur ou la vertu arrangée à l’usage des rois, et l’honneur vrai ouvre les voies à l’honneur bête ; il accoutume à se demander : quelle idée le voisin se fait-il de mon bonheur ? Et le bonheur de sentiment ne peut être objet de vanité, car il est invisible. Pour preuve de tout cela, la France est le pays du monde où il y a le moins de mariages d’inclination.

D’autres avantages de l’Italie, c’est le loisir profond sous un ciel admirable et qui porte à être sensible à la beauté sous toutes les formes. C’est une défiance extrême et pourtant raisonnable qui augmente l’isolement et double le charme de l’intimité ; c’est le manque de la lecture des romans et presque de toute lecture qui laisse encore plus à l’inspiration du moment ; c’est la passion de la musique qui excite dans l’âme un mouvement si semblable à celui de l’amour.

En France, vers 1770, il n’y avait pas de méfiance ; au contraire, il était du bel usage de vivre et de mourir en public, et comme la duchesse de Luxembourg était intime avec cent amis, il n’y avait pas non plus d’intimité ou d’amitié proprement dites. En Italie, comme avoir une passion n’est pas un avantage très rare, ce n’est pas un ridicule, et l’on entend citer tout haut dans les salons les maximes générales sur l’amour. Le public connaît les symptômes et les périodes de cette maladie et s’en occupe beaucoup. On dit à un homme quitté : vous allez être au désespoir pendant six mois ; mais ensuite vous guérirez comme un tel, un tel, etc. En Italie, les jugements du public sont les très humbles serviteurs des passions. Le plaisir réel y exerce le pouvoir qui ailleurs est aux mains de la société c’est tout simple, la société ne donnant presque point de plaisirs à un peuple qui n’a pas le temps d’avoir de la vanité, et qui veut se faire oublier du pacha, elle n’a que peu d’autorité. Les ennuyés blâment bien les passionnés, mais on se moque d’eux. Au midi des Alpes, la société est un despote qui manque de cachots.

À Paris, comme l’honneur commande de défendre l’épée à la main, ou par de bons mots si l’on peut, toutes les avenues de tout grand intérêt avoué, il est bien plus commode de se réfugier dans l’ironie. Plusieurs jeunes gens ont pris un autre parti, c’est de se faire de l’école de J-J Rousseau et de Mme De Staël. Puisque l’ironie est devenue une manière vulgaire, il a bien fallu avoir du sentiment. Un De Pezay, de nos jours, écrirait comme M D’Arlincourt; d’ailleurs, depuis 1789, les événements combattent en faveur de l’utile ou de la sensation individuelle contre l’honneur ou l’empire de l’opinion ; le spectacle des chambres apprend à tout discuter, même la plaisanterie. La nation devient sérieuse, la galanterie perd du terrain.

Je dois dire comme français, que ce n’est pas un petit nombre de fortunes colossales qui fait la richesse d’un pays, mais la multiplicité des fortunes médiocres. Par tous pays les passions sont rares, et la galanterie a plus de grâces et de finesse et par conséquent plus de bonheur en France. Cette grande nation, la première de l’univers, se trouve pour l’amour ce qu’elle est pour les talents de l’esprit. En 1822, nous n’avons assurément ni Moore, ni Walter Scott, ni Crabbe, ni Byron, ni Monti, ni Pellico; mais il y a chez nous plus de gens d’esprit éclairés, agréables et au niveau des lumières du siècle qu’en Angleterre ou en Italie. C’est pour cela que les discussions de notre chambre des députés, en 1822, sont si supérieures à celles du parlement d’Angleterre; et que quand un libéral d’Angleterre vient en France, nous sommes tout surpris de lui trouver plusieurs opinions gothiques. Un artiste romain écrivait de Paris: "je me déplais infiniment ici ; je crois que c’est parce que je n’ai pas le loisir d’aimer à mon gré. Ici, la sensibilité se dépense goutte à goutte à mesure qu’elle se forme, et de manière, au moins pour moi, à fatiguer la source. À Rome, par le peu d’intérêt des événements de chaque jour, par le sommeil de la vie extérieure, la sensibilité s’amoncèle au profit des passions."

Chapitre XLIV.
Rome. §

Ce n’est qu’à Rome, qu’une femme honnête et à carrosse vient dire avec effusion à une autre femme sa simple connaissance, comme je l’ai vu ce matin : "ah ! Ma chère amie, ne fais pas l’amour avec Fabio Vitteleschi; il vaudrait mieux pour toi prendre de l’amour pour un assassin de grands chemins. Avec son air doux et mesuré, il est capable de te percer le cœur d’un poignard, et de te dire avec un sourire aimable en te le plongeant dans la poitrine : ma petite, est-ce qu’il te fait mal ? " Et cela se passait en présence d’une jolie personne de quinze ans, fille de la dame qui recevait l’avis, et fille très alerte. Si l’homme du nord a le malheur de n’être pas choqué d’abord par le naturel de cette amabilité du midi, qui n’est que le développement simple d’une nature grandiose, favorisé par la double absence du bon ton et de toute nouveauté intéressante, en un an de séjour les femmes de tous les autres pays lui deviennent insupportables.

Il voit les françaises avec leurs petites grâces tout aimables, séduisantes les trois premiers jours, mais ennuyeuses le quatrième, jour fatal où l’on découvre que toutes ces grâces étudiées d’avance et apprises par cœur sont éternellement les mêmes tous les jours et pour tous.

Il voit les allemandes si naturelles, au contraire, et se livrant avec tant d’empressement à leur imagination, n’avoir souvent à montrer, avec tout leur naturel, qu’un fond de stérilité, d’insipidité et de tendresse de la bibliothèque bleue. La phrase du comte Almaviva semble aire en Allemagne: "et l’on est tout étonné, un beau soir, de trouver la satiété où l’on allait chercher le bonheur." À Rome, l’étranger ne doit pas oublier que si rien n’est ennuyeux dans les pays où tout est naturel, le mauvais y est plus mauvais qu’ailleurs. Pour ne parler que des hommes, on voit paraître ici, dans la société, une espèce de monstres qui se cachent ailleurs. Ce sont des gens également passionnés, clairvoyants, et lâches. Un mauvais sort les a jetés auprès d’une femme à titre quelconque ; amoureux-fous par exemple, ils boivent jusqu’à la lie le malheur de la voir préférer un rival. Ils sont là pour contrecarrer cet amant fortuné. Rien ne leur échappe, et tout le monde voit que rien ne leur échappe ; mais ils n’en continuent pas moins en dépit de tout sentiment d’honneur à vexer la femme, son amant et eux-mêmes, et personne ne les blâme, car ils font ce qui leur fait plaisir . Un soir l’amant, poussé à bout, leur donne des coups de pied au cul ; le lendemain ils lui en font bien des excuses et recommencent à scier constamment et imperturbablement la femme, l’amant et eux-mêmes. On frémit quand on songe à la quantité de malheur que ces âmes basses ont à dévorer chaque jour, et il ne leur manque, sans doute, qu’un grain de lâcheté de moins pour être empoisonneurs.

Ce n’est aussi qu’en Italie qu’on voit de jeunes élégants millionnaires entretenir magnifiquement des danseuses du grand théâtre, au vu et au su de toute une ville, moyennant trente sous par jour. Les frères..., beaux jeunes gens toujours à la chasse, toujours à cheval, sont jaloux d’un étranger. Au lieu d’aller à lui et de lui conter leurs griefs, ils répandent sourdement dans le public des bruits défavorables à ce pauvre étranger. En France, l’opinion forcerait ces gens à prouver leur dire ou à rendre raison à l’étranger. Ici l’opinion publique et le mépris ne signifient rien. La richesse est toujours sûre d’être bien reçue partout. Un millionnaire déshonoré et chassé de partout à Paris, peut aller en toute sûreté à Rome; il y sera considéré juste au prorata de ses écus.

Chapitre XLV.
De l’Angleterre. §

J’ai beaucoup vécu ces temps derniers avec les danseuses du théâtre del sol, à Valence. L’on m’assure que plusieurs sont fort chastes ; c’est que leur métier est trop fatigant. Vigano leur fait répéter son ballet de la juive de Tolède tous les jours, de dix heures du matin à quatre, et de minuit à trois heures du matin ; outre cela, il faut qu’elles dansent chaque soir dans les deux ballets. Cela me rappelle Rousseau qui prescrit de faire beaucoup marcher Émile. Je pensais ce soir, à minuit, en me promenant au frais sur le bord de la mer, avec les petites danseuses, d’abord que cette volupté surhumaine de la fraîcheur de la brise de mer sous le ciel de Valence en présence de ces étoiles resplendissantes qui semblent tout près de vous, est inconnue à nos tristes pays brumeux. Cela seul vaut les quatre cents lieues à faire, cela aussi empêche de penser à force de sensations. Je pensais que la chasteté de mes petites danseuses explique fort bien la marche que l’orgueil des hommes suit en Angleterre pour recréer tout doucement les mœurs du sérail au milieu d’une nation civilisée. On voit comment quelques-unes de ces jeunes filles d’Angleterre, d’ailleurs si belles et d’une physionomie si touchante, laissent un peu à désirer pour les idées. Malgré la liberté qui vient seulement d’être chassée de leur île et l’originalité admirable du caractère national, elles manquent d’idées intéressantes et d’originalité. Elles n’ont souvent de remarquable que la bizarrerie de leurs délicatesses. C’est tout simple, la pudeur des femmes en Angleterre, c’est l’orgueil de leurs maris. Mais quelque soumise que soit une esclave, sa société est bientôt à charge. De là, pour les hommes, la nécessité de s’enivrer tristement chaque soir, au lieu de passer comme en Italie leurs soirées avec leur maîtresse. En Angleterre, les gens riches ennuyés de leur maison et sous prétexte d’un exercice nécessaire font quatre ou cinq lieues tous les jours comme si l’homme était créé et mis au monde pour trotter. Ils usent ainsi le fluide nerveux par les jambes et non par le cœur. Après quoi ils osent bien parler de délicatesse féminine, et mépriser l’Espagne et l’Italie.

Rien de plus désoccupé au contraire que les jeunes italiens ; le mouvement qui leur ôterait leur sensibilité leur est importun. Ils font de temps à autre une promenade de demi-lieue comme remède pénible pour la santé quant aux femmes, une romaine ne fait pas en toute l’année les courses d’une jeune miss en une semaine.

Il me semble que l’orgueil d’un mari anglais exalte très adroitement la vanité de sa pauvre femme. Il lui persuade surtout qu’il ne faut pas être vulgaire, et les mères qui préparent leurs filles pour trouver des maris ont fort bien saisi cette idée. De là la mode bien plus absurde et bien plus despotique dans la raisonnable Angleterre qu’au sein de la France légère ; c’est dans Bond-Street qu’a été inventé le carefully careless. En Angleterre la mode est un devoir, à Paris c’est un plaisir. La mode élève un bien autre mur d’airain à Londres entre New-Bond-Street et Fenchurch-Street, qu’à Paris entre la chaussée d’Antin et la rue saint-Martin. Les maris permettent volontiers cette folie aristocratique à leurs femmes en dédommagement de la masse énorme de tristesse qu’ils leur imposent. Je trouve bien l’image de la société des femmes en Angleterre, telle que l’a faite le taciturne orgueil des hommes dans les romans autrefois célèbres de Miss Burney. Comme demander un verre d’eau quand on a soif est vulgaire, les héroïnes de Miss Burney ne manquent pas de se laisser mourir de soif. Pour fuir la vulgarité l’on arrive à l’affectation la plus abominable. Je compare la prudence d’un jeune anglais de vingt-deux ans riche, à la profonde méfiance du jeune italien du même âge. L’italien y est forcé pour sa sûreté, et la dépose, cette méfiance, ou du moins l’oublie, dès qu’il est dans l’intimité, tandis que c’est précisément dans le sein de la société la plus tendre en apparence que l’on voit redoubler la prudence et la hauteur du jeune anglais. J’ai vu dire : "depuis sept mois je ne lui parlais pas du voyage à Brighton." Il s’agissait d’une économie obligée de quatre-vingts louis, et c’était un amant de vingt-deux ans parlant d’une maîtresse, femme mariée qu’il adorait ; mais, dans les transports de sa passion, la prudence ne l’avait pas quitté, bien moins encore avait-il eu l’abandon de dire à cette maîtresse : "je n’irai pas à Brighton, parce que cela me gênerait." Remarquez que le sort de Giannone, de Pellico et de cent autres, force l’italien à la méfiance, tandis que le jeune beau anglais n’est forcé à la prudence que par l’excès et la sensibilité maladive de sa vanité. Le français, étant aimable avec ses idées de tous les moments, dit tout à ce qu’il aime. C’est une habitude, sans cela il manquerait d’aisance et il sait que sans aisance il n’y a point de grâce. C’est avec peine et la larme à l’œil que j’ai osé écrire tout ce qui précède ; mais puisqu’il me semble que je ne flatterais pas un roi, pourquoi dirais-je d’un pays autre chose que ce qui m’en semble, et qui of course peut être très absurde, uniquement parce que ce pays a donné naissance à la femme la plus aimable que j’ai connue ?

Ce serait sous une autre forme de la bassesse monarchique. Je me contenterai d’ajouter qu’au milieu de tout cet ensemble de mœurs, parmi tant d’anglaises victimes dans leur esprit de l’orgueil des hommes, comme il existe une originalité parfaite, il suffit d’une famille élevée loin des tristes restrictions destinées à reproduire les mœurs du sérail, pour donner des caractères charmants. Et que ce mot charmant est insignifiant malgré son étymologie, et commun pour rendre ce que je voudrais exprimer ! La douce Imogène, la tendre Ophélie trouveraient bien des modèles vivants en Angleterre; mais ces modèles sont loin de jouir de la haute vénération unanimement accordée à la véritable anglaise accomplie, destinée à satisfaire pleinement à toutes les convenances et à donner à un mari toutes les jouissances de l’orgueil aristocratique le plus maladif et un bonheur à mourir d’ennui. Dans les grandes enfilades de quinze ou vingt pièces extrêmement fraîches et fort sombres, où les femmes italiennes passent leur vie mollement couchées sur des divans fort bas, elles entendent parler d’amour ou de musique six heures de la journée. Le soir au théâtre, cachées dans leur loge pendant quatre heures, elles entendent parler de musique ou d’amour. Donc, outre le climat, la constitution de la vie est aussi favorable à la musique et à l’amour en Espagne et en Italie, qu’elle leur est contraire en Angleterre.

Je ne blâme ni n’approuve, j’observe.

Chapitre XLVI.
Suite de l’Angleterre. §

J’aime trop l’Angleterre et je l’ai trop peu vue pour en parler. Je me sers des observations d’un ami.

L’état actuel de l’Irlande (1822) y réalise pour la vingtième fois depuis deux siècles, cet état singulier de la société si fécond en résolutions courageuses, et si contraire à l’ennui, où des gens qui déjeunent gaiement ensemble peuvent se rencontrer dans deux heures sur un champ de bataille. Rien ne fait un appel plus énergique et plus direct à la disposition de l’âme la plus favorable aux passions tendres : le naturel. Rien n’éloigne davantage des deux grands vices anglais : le cant et la bashfulness (hypocrisie de moralité et timidité orgueilleuse et souffrante ; voir le voyage de M Eustace, en Italie. Si ce voyageur peint assez mal le pays, en revanche il donne une idée fort exacte de son propre caractère ; et ce caractère, ainsi que celui de M Beattie, le poète (voir sa vie écrite par un ami intime), est malheureusement assez commun en Angleterre. Pour le prêtre honnête homme malgré sa place, voir les lettres de l’évêque de Llandaff. ).

On croirait l’Irlande assez malheureuse, ensanglantée comme elle l’est depuis deux siècles par la tyrannie peureuse et cruelle de l’Angleterre; mais ici fait son entrée dans l’état moral de l’Irlande un personnage terrible : le prêtre... depuis deux siècles l’Irlande est à peu près aussi mal gouvernée que la Sicile. Un parallèle approfondi de ces deux îles, en un volume de 500 pages, fâcherait bien des gens, et ferait tomber dans le ridicule bien des théories respectées. Ce qui est évident c’est que le plus heureux de ces deux pays, également gouvernés par des fous, au seul profit du petit nombre, c’est la Sicile. Ses gouvernants lui ont au moins laissé l’amour et la volupté ils les lui auraient bien ravis aussi comme tout le reste, mais grâce au ciel il y a peu en Sicile de ce mal moral appelé loi et gouvernement.

Ce sont les gens âgés et les prêtres qui font et font exécuter les lois, cela paraît bien à l’espèce de jalousie comique avec laquelle la volupté est poursuivie dans les îles britanniques. Le peuple y pourrait dire à ses gouvernants comme Diogène à Alexandre: "contentez-vous de vos sinécures et laissez-moi, du moins, mon soleil." À force de lois, de règlements, de contre-règlements et de supplices, le gouvernement a créé en Irlande la pomme de terre, et la population de l’Irlande surpasse de beaucoup celle de la Sicile; c’est-à-dire l’on a fait venir quelques millions de paysans avilis et hébétés, écrasés de travail et de misère, traînant pendant quarante ou cinquante ans une vie malheureuse sur les marais du vieil Érin, mais payant bien la dîme. Voilà un beau miracle. Avec la religion païenne, ces pauvres diables auraient au moins joui d’un bonheur ; mais pas du tout, il faut adorer saint Patrick.

En Irlande on ne voit guère que des paysans plus malheureux que des sauvages. Seulement au lieu d’être cent mille comme ils seraient dans l’état de nature, ils sont huit millions, et font vivre richement cinq cents absentees à Londres et à Paris. La société est infiniment plus avancée en Écosse où sous plusieurs rapports le gouvernement est bon (la rareté des crimes, la lecture, pas d’évêques, etc. ). Les passions tendres y ont donc beaucoup plus de développement, et nous pouvons quitter les idées noires et arriver aux ridicules.

Il est impossible de ne pas apercevoir un fond de mélancolie chez les femmes écossaises. Cette mélancolie est surtout séduisante au bal où elle donne un singulier piquant à l’ardeur et à l’extrême empressement avec lesquels elles sautent leurs danses nationales. Édimbourg a un autre avantage, c’est de s’être soustraite à la vile omnipotence de l’or. Cette ville forme en cela, aussi bien que pour la singulière et sauvage beauté du site, un contraste complet avec Londres. Comme Rome, la belle Édimbourg semble plutôt le séjour de la vie contemplative. Le tourbillon sans repos et les intérêts inquiets de la vie active avec ses avantages et ses inconvénients sont à Londres. Édimbourg me semble payer le tribut au malin par un peu de disposition à la pédanterie. Les temps où Marie Stuart habitait le vieux Holyrood, et où l’on assassinait Riccio dans ses bras, valaient mieux pour l’amour, et toutes les femmes en conviendront, que ceux où l’on discute si longuement et même en leur présence, sur la préférence à accorder au système neptunien sur le vulcanien de. j’aime mieux la discussion sur le nouvel uniforme donné par le roi à ses gardes ou sur la pairie manquée de sir B Bloomfield, qui occupait Londres lorsque je m’y trouvais, que la discussion pour savoir qui a le mieux exploré la nature des roches, de Werner ou de... je ne dirai rien du terrible dimanche écossais, auprès duquel celui de Londres semble une partie de plaisir. Ce jour destiné à honorer le ciel est la meilleure image de l’enfer que j’aie jamais vue sur la terre. Ne marchons pas si vite, disait un écossais en revenant de l’église à un français son ami, nous aurions l’air de nous promener. Celui des trois pays où il y a le moins d’hypocrisie ( cant, voyez le new-monthly magazine de janvier 1822, tonnant contre Mozart et les nozze di figaro, écrit dans un pays où l’on joue le citizen. Mais ce sont les aristocrates qui, par tout pays, achètent et jugent un journal littéraire et la littérature ; et depuis quatre ans, ceux d’Angleterre ont fait alliance avec les évêques) ; celui des trois pays où il y a, ce me semble, le moins d’hypocrisie, c’est l’Irlande; on y trouve, au contraire, une vivacité étourdie et fort aimable. En Écosse, il y a la stricte observance le dimanche, mais le lundi on danse avec une joie et un abandon inconnus à Londres. Il y a beaucoup d’amour dans la classe des paysans en Écosse. La toute-puissance de l’imagination a francisé ce pays au xvie siècle. Le terrible défaut de la société anglaise, celui qui, en un jour donné, crée une plus grande quantité de tristesse que la dette et ses conséquences, et même que la guerre à mort des riches contre les pauvres, c’est cette phrase que l’on me disait cet automne à Croydon, en présence de la belle statue de l’évêque : "dans le monde aucun homme ne veut se mettre en avant de peur d’être déçu dans son attente." Qu’on juge quelles lois sous le nom de pudeur de tels hommes doivent imposer à leurs femmes et à leurs maîtresses !

Chapitre XLVII.
De l’Espagne. §

L’Andalousie est l’un des plus aimables séjours que la volupté se soit choisis sur la terre. J’avais trois ou quatre anecdotes qui montraient de quelle manière mes idées sur les trois ou quatre actes de folies différents dont la réunion forme l’amour, sont vraies en Espagne; l’on me conseille de les sacrifier à la délicatesse française. J’ai eu beau protester que j’écrivais en langue française, mais non pas certes en littérature française. Dieu me préserve d’avoir rien de commun avec les littérateurs estimés aujourd’hui. Les maures, en abandonnant l’Andalousie, y ont laissé leur architecture et presque leurs mœurs. Puisqu’il m’est impossible de parler des dernières dans la langue de Mme De Sévigné, je dirai du moins de l’architecture mauresque, que son principal trait consiste à faire que chaque maison ait un petit jardin entouré d’un portique élégant et svelte. Là, pendant les chaleurs insupportables de l’été, quand durant des semaines entières le thermomètre de Réaumur ne descend jamais et se soutient à trente degrés, il règne sous les portiques une obscurité délicieuse. Au milieu du petit jardin il y a toujours un jet d’eau dont le bruit uniforme et voluptueux est le seul qui trouble cette retraite charmante. Le bassin de marbre est environné d’une douzaine d’orangers et de lauriers-roses. Une toile épaisse en forme de tente recouvre tout le petit jardin, et le protégeant contre les rayons du soleil et de la lumière, ne laisse pénétrer que les petites brises qui sur le midi viennent des montagnes. Là vivent et reçoivent les charmantes andalouses à la démarche si vive et si légère ; une simple robe de soie noire garnie de franges de la même couleur, et laissant apercevoir un cou-de-pied charmant, un teint pâle, des yeux où se peignent toutes les nuances les plus fugitives des passions les plus tendres et les plus ardentes ; tels sont les êtres célestes qu’il m’est défendu de faire entrer en scène.

Je regarde le peuple espagnol comme le représentant vivant du moyen âge.

Il ignore une foule de petites vérités (vanité puérile de ses voisins) ; mais il sait profondément les grandes et a assez de caractère et d’esprit pour suivre leurs conséquences jusque dans leurs effets les plus éloignés. Le caractère espagnol fait une belle opposition avec l’esprit français ; dur, brusque, peu élégant, plein d’un orgueil sauvage, jamais occupé des autres : c’est exactement le contraste du xve siècle avec le xviiie.

L’Espagne m’est bien utile pour une comparaison : le seul peuple qui ait su résister à Napoléon me semble absolument pur d’honneur-bête, et de ce qu’il y a de bête dans l’honneur.

Au lieu de faire de belles ordonnances militaires, de changer d’uniforme tous les six mois et de porter de grands éperons, il a le général no importa.

Chapitre XLVIII.
De l’amour allemand. §

Si l’italien, toujours agité entre la haine et l’amour, vit de passions, et le français de vanité, c’est d’imagination que vivent les bons et simples descendants des anciens germains. À peine sortis des intérêts sociaux les plus directs et les plus nécessaires à leur subsistance, on les voit avec étonnement s’élancer dans ce qu’ils appellent leur philosophie ; c’est une espèce de folie douce, aimable, et surtout sans fiel. Je vais citer, non pas tout à fait de mémoire, mais sur des notes rapides, un ouvrage qui, quoique fait dans un sens d’opposition, montre bien, même par les admirations de l’auteur, l’esprit militaire dans tout son excès : c’est le voyage en Autriche, par M Cadet-Gassicourt, en 1809. Qu’eût dit le noble et généreux Desaix, s’il eût vu le pur héroïsme de 95 conduire à cet exécrable égoïsme ?

Deux amis se trouvent ensemble à une batterie, à la bataille de Talavera, l’un comme capitaine-commandant, l’autre comme lieutenant. Un boulet arrive qui culbute le capitaine. Bon, dit le lieutenant tout joyeux, voilà François mort, c’est moi qui vais être capitaine. - Pas encore tout à fait, s’écrie François en se relevant, il n’avait été qu’étourdi par le boulet. Le lieutenant ainsi que son capitaine étaient les meilleurs garçons du monde, point méchants, seulement un peu bêtes et enthousiastes de l’empereur ; mais l’ardeur de la chasse et l’égoïsme furieux que cet homme avait su réveiller en le décorant du nom de gloire faisaient oublier l’humanité.

Au milieu du spectacle sévère donné par de tels hommes, se disputant aux parades de Schoenbrunn un regard du maître et un titre de baron, voici comment l’apothicaire de l’empereur décrit l’amour allemand, page 288 : "rien n’est plus complaisant, plus doux qu’une autrichienne. Chez elle l’amour est un culte, et, quand elle s’attache à un français, elle l’adore dans toute la force du terme.

"Il y a des femmes légères et capricieuses partout, mais en général les viennoises sont fidèles et ne sont nullement coquettes ; quand je dis qu’elles sont fidèles, c’est à l’amant de leur choix, car les maris sont à Vienne comme partout." 7 Juin 1809. La plus belle personne de Vienne a agréé l’hommage d’un ami à moi, M M, capitaine attaché au quartier général de l’empereur. C’est un jeune homme doux et spirituel ; mais certainement sa taille ni sa figure n’ont rien de remarquable.

Depuis quelques jours sa jeune amie fait la plus vive sensation parmi nos brillants officiers d’état-major, qui passent leur vie à fureter tous les coins de Vienne. C’est à qui sera le plus hardi ; toutes les ruses de guerre possibles ont été employées ; la maison de la belle a été mise en état de siège par les plus jolis et les plus riches. Les pages, les brillants colonels, les généraux de la garde, les princes mêmes sont allés perdre leur temps sous les fenêtres de la belle, et leur argent auprès de ses gens. Tous ont été éconduits. Ces princes n’étaient guère accoutumés à trouver de cruelles à Paris ou à Milan. Comme je riais de leur déconvenue avec cette charmante personne : "mais, mon dieu, me disait-elle, est-ce qu’ils ne savent pas que j’aime M M".

Voilà un singulier propos et assurément fort indécent. Page 290 : "pendant que nous étions à Schoenbrunn, je remarquai que deux jeunes gens attachés à l’empereur ne recevaient jamais personne dans leur logement à Vienne. Nous les plaisantions beaucoup sur cette discrétion, l’un d’eux me dit un jour : "je n’aurai pas de secret pour vous, une jeune femme de la ville s’est donnée à moi, sous la condition qu’elle ne quitterait jamais mon appartement, et que je ne recevrais qui que ce soit sans sa permission." Je fus curieux, dit le voyageur, de connaître cette recluse volontaire, et ma qualité de médecin me donnant comme dans l’orient un prétexte honnête, j’acceptai un déjeuner que mon ami m’offrit. Je trouvai une femme très éprise, ayant le plus grand soin du ménage, ne désirant nullement sortir quoique la saison invitât à la promenade, et d’ailleurs convaincue que son amant la ramènerait en France. "L’autre jeune homme, qu’on ne trouvait non plus jamais à son logement en ville, me fit bientôt après une confidence pareille. Je vis aussi sa belle ; comme la première, elle était blonde, fort jolie, très bien faite.

"L’une âgée de dix-huit ans était la fille d’un tapissier fort à son aise ; l’autre, qui avait environ vingt-quatre ans, était la femme d’un officier autrichien qui faisait la campagne à l’armée de l’archiduc Jean. Cette dernière poussa l’amour jusqu’à ce qui nous semblerait de l’héroïsme en pays de vanité. Non seulement son ami lui fut infidèle, mais il se trouva dans le cas de lui faire les aveux les plus scabreux. Elle le soigna avec un dévouement parfait, et, s’attachant par la gravité de la maladie de son amant, qui bientôt fut en péril, elle ne l’en chérit peut-être que davantage.

"On sent qu’étranger et vainqueur, et toute la haute société de Vienne s’étant retirée à notre approche dans ses terres de Hongrie, je n’ai pu observer l’amour dans les hautes classes ; mais j’en ai vu assez pour me convaincre que ce n’est pas de l’amour comme à Paris.

"Ce sentiment est regardé par les allemands comme une vertu, comme une émanation de la divinité, comme quelque chose de mystique. Il n’est pas vif, impétueux, jaloux, tyrannique comme dans le cœur d’une italienne. Il est profond et ressemble à l’illuminisme ; il y a mille lieues de là à l’Angleterre.

"Il y a quelques années, un tailleur de Leipzig, dans un accès de jalousie, attendit son rival dans le jardin public et le poignarda. On le condamna à perdre la tête. Les moralistes de la ville fidèles à la bonté et à la facilité d’émotion des allemands (faisant faiblesse de caractère), discutèrent le jugement, le trouvèrent sévère, et, établissant une comparaison entre le tailleur et Orosmane, apitoyèrent sur son sort. On ne put cependant faire réformer l’arrêt. Mais le jour de l’exécution, toutes les jeunes filles de Leipzig vêtues de blanc se réunirent et accompagnèrent le tailleur à l’échafaud en jetant des fleurs sur sa route. "Personne ne trouva cette cérémonie singulière ; cependant dans un pays qui croit être raisonneur, on pouvait dire qu’elle honorait une espèce de meurtre. Mais c’était une cérémonie, et tout ce qui est cérémonie est sûr de n’être jamais ridicule en Allemagne. Voyez les cérémonies des cours des petits princes qui nous feraient mourir de rire, et semblent fort imposantes à Meiningen ou à Kothen. Ils voient dans les six gardes chasses qui défilent devant leur petit prince, garni de son crachat, les soldats d’Hermann marchant à la rencontre des légions de Varus.

"Différence des allemands à tous les autres peuples : ils s’exaltent par la méditation, au lieu de se calmer ; seconde nuance : ils meurent d’envie d’avoir du caractère.

"Le séjour des cours ordinairement si favorable au développement de l’amour, l’hébète en Allemagne. Vous n’avez pas d’idée de l’océan de minuties incompréhensibles et de petitesses qui forment ce qu’on appelle une cour d’Allemagne, même celle des meilleurs princes (Munich, 1820). "Quand nous arrivions avec un état-major, dans une ville d’Allemagne, au bout de la première quinzaine les dames du pays avaient fait leur choix. Mais ce choix était constant ; et j’ai ouï dire que les français étaient l’écueil de beaucoup de vertus irréprochables jusqu’à eux." Les jeunes allemands que j’ai rencontrés à Goettingue, Dresde, Koenigsberg, etc. , Sont élevés au milieu de systèmes prétendus philosophiques qui ne sont qu’une poésie obscure et mal écrite, mais, sous le rapport moral, de la plus haute et sainte sublimité. Il me semble voir qu’ils ont hérité de leur moyen âge, non le républicanisme, la défiance et le coup de poignard, comme les italiens, mais une forte disposition à l’enthousiasme et à la bonne foi. C’est pour cela que tous les dix ans, ils ont un nouveau grand homme qui doit effacer tous les autres (Kant, Steding, Fichte, etc. , Etc. ).

Luther fit jadis un appel puissant au sens moral, et les allemands se battirent trente ans de suite pour obéir à leur conscience. Belle parole et bien respectable, quelque absurde que soit la croyance ; je dis respectable même pour l’artiste. Voir les combats dans l’âme de Sand entre le troisième commandement de Dieu: tu ne tueras point, et ce qu’il croyait l’intérêt de la patrie. L’on trouve de l’enthousiasme mystique pour les femmes et l’amour jusque dans Tacite, si toutefois cet écrivain n’a pas fait uniquement une satire de Rome.

L’on n’a pas plutôt fait cinq cents lieues en Allemagne que l’on distingue dans ce peuple désuni et morcelé, un fond d’enthousiasme doux et tendre plutôt qu’ardent et impétueux.

Si l’on ne voyait pas bien clairement cette disposition, l’on pourrait relire trois ou quatre des romans d’Auguste La Fontaine que la jolie Louise, reine de Prusse, fit chanoine de Magdebourg, en récompense d’avoir si bien peint la vie paisible.

Je vois une nouvelle preuve de cette disposition commune aux allemands, dans le code autrichien qui exige l’aveu du coupable pour la punition de presque tous les crimes. Ce code, calculé pour un peuple où les crimes sont rares et plutôt un accès de folie chez un être faible que la suite d’un intérêt courageux, raisonné, et en guerre constante avec la société, est précisément le contraire de ce qu’il faut à l’Italie, où l’on cherche à l’implanter, mais c’est une erreur d’honnêtes gens.

J’ai vu les juges allemands en Italie se désespérer des sentences de mort, ou l’équivalent, les fers durs, qu’ils étaient obligés de prononcer sans l’aveu des coupables.

Chapitre XLIX.
Une journée à Florence. §

Florence, 12 février 1819. Ce soir j’ai trouvé dans une loge un homme qui avait quelque chose à solliciter auprès d’un magistrat de cinquante ans. Sa première demande a été : quelle est sa maîtresse ? Chi avvicina adesso ? Ici toutes ces affaires sont de la dernière publicité, elles ont leurs lois, il y a la manière approuvée de se conduire qui est basée sur la justice sans presque rien de conventionnel, autrement on est un porco.

Qu’y a-t-il de nouveau, demandait hier un de mes amis, arrivant de Volterre? Après un mot de gémissement énergique sur Napoléon et les anglais, on ajoute avec le ton du plus vif intérêt : "la Vitteleschi a changé d’amant : ce pauvre Gherardesca se désespère. - Qui a-t-elle pris ? - Montegalli, ce bel officier à moustaches, qui avait la principessa Colonna, voyez-le là-bas au parterre, cloué sous sa loge ; il est là toute la soirée, car le mari ne veut pas le voir à la maison, et vous apercevez près de la porte le pauvre Gherardesca se promenant tristement et comptant de loin les regards que son infidèle lance à son successeur. Il est très changé, et dans le dernier désespoir ; c’est en vain que ses amis veulent l’envoyer à Paris et à Londres. Il se sent mourir, dit-il, seulement à l’idée de quitter Florence." Chaque année, il y a vingt désespoirs pareils dans la haute société j’en ai vu durer trois ou quatre ans. Ces pauvres diables sont sans nulle vergogne, et prennent pour confidents toute la terre. Au reste il y a peu de société ici, et encore, quand on aime, on n’y va presque plus. Il ne faut pas croire que les grandes passions et les belles âmes soient communes nulle part, même en Italie; seulement des cœurs plus enflammés et moins étiolés par les mille petits soins de la vanité y trouvent des plaisirs délicieux, même dans les espèces subalternes d’amour. J’y ai vu l’amour-caprice, par exemple, causer des transports et des moments d’ivresse, que la passion la plus éperdue n’a jamais amenés sous le méridien de Paris.

Je remarquais ce soir qu’il y a des noms propres en italien pour mille circonstances particulières de l’amour qui, en français, exigeraient des périphrases à n’en plus finir ; par exemple l’action de se retourner brusquement, quand du parterre on lorgne dans sa loge la femme qu’on veut avoir, et que le mari ou le servant viennent à s’approcher du parapet de la loge.

Voici les traits principaux du caractère de ce peuple.

1 L’attention accoutumée à être au service de passions profondes ne peut pas se mouvoir rapidement, c’est la différence la plus marquante du français à l’italien. Il faut voir un italien s’embarquer dans une diligence, ou faire un payement ; c’est là la furia francese; c’est pour cela qu’un français des plus vulgaires, pour peu qu’il ne soit pas un fat spirituel à la Des Mazures, paraît toujours un être supérieur à une italienne. (L’amant de la princesse D à Rome. ) 2 Tout le monde fait l’amour et non pas en cachette comme en France, le mari est le meilleur ami de l’amant.

3 Personne ne lit. 4 Il n’y a pas de société. Un homme ne compte pas pour remplir et occuper sa vie sur le bonheur qu’il tire chaque jour, de deux heures de conversation et de jeu de vanité dans telle maison. Le mot causerie ne se traduit pas en italien. L’on parle quand on a quelque chose à dire pour le service d’une passion, mais rarement l’on parle pour bien parler et sur tous les sujets venus. 5 Le ridicule n’existe pas en Italie. En France nous cherchons à imiter tous les deux le même modèle et je suis juge compétent de la manière dont vous le copiez. En Italie je ne sais pas si cette action singulière que je vois faire ne fait pas plaisir à celui qui la fait, et peut-être ne m’en ferait pas à moi-même.

Ce qui est affecté dans le langage ou dans les manières à Rome, est de bon ton ou inintelligible à Florence qui en est à cinquante lieues. On parle français à Lyon comme à Nantes. Le vénitien, le napolitain, le génois, le piémontais sont des langues presque entièrement différentes et seulement parlées par des gens qui sont convenus de n’imprimer jamais que dans une langue commune, celle qu’on parle à Rome. Rien n’est absurde comme une comédie dont la scène est à Milan, et dont les personnages parlent romain. La langue italienne, beaucoup plus faite pour être chantée que parlée, ne sera soutenue contre la clarté française qui l’envahit que par la musique. En Italie la crainte du pacha et de ses espions fait estimer l’utile; il n’y a pas du tout d’honneur-bête. Il est remplacé par une sorte de petite haine de société, appelée pettegolismo. Enfin donner un ridicule c’est se faire un ennemi mortel, chose fort dangereuse dans un pays où la force et l’office des gouvernements se bornent à arracher l’impôt et à punir tout ce qui se distingue. 6 Le patriotisme d’antichambre. Cet orgueil qui nous porte à chercher l’estime de nos concitoyens, et à faire corps avec eux, expulsé de toute noble entreprise, vers l’an 1550, par le despotisme jaloux des petits princes d’Italie, a donné naissance à un produit barbare, à une espèce de Caliban, à un monstre plein de fureur et de sottise : le patriotisme d’antichambre, comme disait M Turgot, à propos du siège de Calais (le soldat-laboureur de ce temps-là). J’ai vu ce monstre hébéter les gens les plus spirituels. Par exemple un étranger se fera mal vouloir même des jolies femmes s’il s’avise de trouver des défauts dans le peintre ou dans le poète de ville, on lui dit fort bien et d’un grand sérieux, qu’il ne faut pas venir chez les gens pour s’en moquer, et on lui cite à ce sujet un mot de Louis XIV sur Versailles.

À Florence on dit : il nostro Benvenutti, comme à Brescia il nostro Arrici; ils mettent sur le mot nostro une certaine emphase contenue et pourtant bien comique, à peu près comme le miroir parlant avec onction de la musique nationale, et de M Monsigny le musicien de l’Europe. Pour ne pas rire au nez de ces braves patriotes, il faut se rappeler que, par suite des dissensions du moyen âge, envenimées par la politique atroce des papes, chaque ville hait mortellement la cité voisine, et le nom des habitants de celle-ci passe toujours dans la première pour synonyme de quelque grossier défaut. Les papes ont su faire de ce beau pays la patrie de la haine.

Ce patriotisme d’antichambre est la grande plaie morale de l’Italie, typhus délétère qui aura encore des effets funestes longtemps après qu’elle aura secoué le joug de ses petits princes ridicules. Une des formes de ce patriotisme est la haine inexorable pour tout ce qui est étranger. Ainsi, ils trouvent les allemands bêtes, et se mettent en colère quand on leur dit : "qu’a produit l’Italie dans le xviiie siècle, d’égal à Catherine II ou à Frédéric Le Grand? Où avez-vous un jardin anglais comparable au moindre jardin allemand, vous qui par votre climat avez un véritable besoin d’ombre ? " 7 Au contraire des anglais et des français, les italiens n’ont aucun préjugé politique ; on y sait par cœur le vers de La Fontaine: votre ennemi c’est votre maître. L’aristocratie, s’appuyant sur les prêtres et sur les sociétés bibliques, est pour eux un vieux tour de passe-passe qui les fait rire. En revanche un italien a besoin de trois mois de séjour en France pour concevoir comment un marchand de draps peut être ultra.

8 Je mettrais pour dernier trait de caractère l’intolérance dans la discussion et la colère, dès qu’ils ne trouvent pas sous la main un argument à lancer contre celui de leur adversaire. Alors on les voit pâlir. C’est une des formes de l’extrême sensibilité, mais ce n’est pas une de ses formes aimables ; par conséquent c’est une de celles que j’admets le plus volontiers en preuve de son existence.

J’ai voulu voir l’amour éternel, et après bien des difficultés j’ai obtenu d’être présenté ce soir au chevalier C et à sa maîtresse auprès de laquelle il vit depuis cinquante-quatre ans. Je suis sorti attendri de la loge de ces aimables vieillards ; voilà l’art d’être heureux, art ignoré de tant de jeunes gens.

Il y a deux mois que j’ai vu monsignor R duquel j’ai été bien reçu parce que je lui portais des minerves. Il était à sa maison de campagne avec Mme D qu’il avvicina, comme on dit, depuis trente-quatre ans. Elle est encore belle, mais il y a un fond de mélancolie dans ce ménage, on l’attribue à la perte d’un fils empoisonné autrefois par le mari.

Ici, faire l’amour n’est pas, comme à Paris, voir sa maîtresse un quart d’heure toutes les semaines, et, le reste du temps, accrocher un regard ou un serrement de main : l’amant, l’heureux amant, passe quatre ou cinq heures de chacune de ses journées avec la femme qu’il aime. Il lui parle de ses procès, de son jardin anglais, de ses parties de chasse, de son avancement, etc. , Etc. C’est l’intimité la plus complète et la plus tendre ; il la tutoie en présence du mari, et partout.

Un jeune homme de ce pays, et fort ambitieux, à ce qu’il croyait, appelé à une grande place à Vienne (rien moins qu’ambassadeur), n’a pas pu se faire à l’absence. Il a remercié de la place au bout de six mois, et est revenu être heureux dans la loge de son amie.

Ce commerce de tous les instants serait gênant en France, où il est nécessaire de porter dans le monde une certaine affectation, et où votre maîtresse vous dit fort bien : monsieur un tel, vous êtes maussade ce soir, vous ne dites rien. En Italie, il ne s’agit que de dire à la femme qu’on aime tout ce qui passe par la tête, il faut exactement penser tout haut. Il y a un certain effet nerveux de l’intimité et de la franchise provoquant la franchise, que l’on ne peut attraper que par là. Mais il y a un grand inconvénient ; on trouve que faire l’amour de cette manière paralyse tous les goûts et rend insipides toutes les autres occupations de la vie. Cet amour-là est le meilleur remplaçant de la passion.

Nos gens de Paris qui en sont encore à concevoir qu’on puisse être persan, ne sachant que dire, s’écrieront que ces mœurs sont indécentes. D’abord je ne suis qu’historien, et puis je me réserve de leur démontrer un jour, par lourds raisonnements, qu’en fait de mœurs, et pour le fond des choses, Paris ne doit rien à Bologne. Sans s’en douter, ces pauvres gens répètent encore leur catéchisme de trois sous.

12 Juillet 1821. - À Bologne il n’y a point d’odieux dans la société. À Paris, le rôle de mari trompé est exécrable, ici (à Bologne) ce n’est rien, il n’y a pas de maris trompés. Les mœurs sont donc les mêmes, il n’y a que la haine de moins ; le cavalier-servant de la femme est toujours ami du mari, et cette amitié cimentée par des services réciproques, survit bien souvent à d’autres intérêts. La plupart de ces amours durent cinq ou six ans, plusieurs toujours. On se quitte enfin quand on ne trouve plus de douceur à se tout dire, et passé le premier mois de la rupture il n’y a pas d’aigreur. Janvier 1822. - L’ancienne mode des cavaliers-servants, importée en Italie par Philippe II avec l’orgueil et les mœurs espagnoles, est entièrement tombée dans les grandes villes. Je ne connais d’exception que les calabres, où toujours le frère aîné se fait prêtre, marie le cadet et s’établit le servant de sa belle-sœur et en même temps l’amant. Napoléon a ôté le libertinage à la haute Italie et même à ce pays-ci (Naples). Les mœurs de la génération actuelle des jolies femmes font honte à leurs mères ; elles sont plus favorables à l’amour-passion. L’amour-physique a beaucoup perdu.

Chapitre L.
L’amour aux États-Unis. §

Un gouvernement libre est un gouvernement qui ne fait point de mal aux citoyens, mais qui au contraire leur donne la sûreté et la tranquillité. Mais il y a encore loin de là au bonheur, il faut que l’homme le fasse lui-même, car ce serait une âme bien grossière que celle qui se tiendrait parfaitement heureuse parce qu’elle jouirait de la sûreté et de la tranquillité. Nous confondons ces choses en Europe; accoutumés que nous sommes à des gouvernements qui nous font du mal, il nous semble qu’en être délivrés serait le suprême bonheur ; semblables en cela à des malades travaillés par des maux douloureux. L’exemple de l’Amérique montre bien le contraire. Là, le gouvernement s’acquitte fort bien de son office, et ne fait de mal à personne. Mais comme si le destin voulait déconcerter et démentir toute notre philosophie, ou plutôt l’accuser de ne pas connaître tous les éléments de l’homme, éloignés comme nous le sommes depuis tant de siècles par le malheureux état de l’Europe de toute véritable expérience, nous voyons que lorsque le malheur venant des gouvernements manque aux américains, ils semblent se manquer à eux-mêmes. On dirait que la source de la sensibilité se tarit chez ces gens-là. Ils sont justes, ils sont raisonnables, et ils ne sont point heureux.

La bible, c’est-à-dire les ridicules conséquences et règles de conduite que des esprits bizarres déduisent de ce recueil de poèmes et de chansons, suffit-elle pour causer tout ce malheur ? L’effet me semble bien considérable pour la cause. M De Volney racontait que se trouvant à table à la campagne, chez un brave américain, homme à son aise et environné d’enfants déjà grands, il entre un jeune homme dans la salle : "bonjour, William, dit le père de famille, asseyez-vous. Vous vous portez bien à ce que je vois." Le voyageur demanda qui était ce jeune homme : "c’est le second de mes fils. - Et d’où vient-il ? - De Canton." L’arrivée d’un fils des bouts de l’univers ne faisait pas plus de sensation.

Toute l’attention semble employée aux arrangements raisonnables de la vie, et à prévenir tous les inconvénients : arrivés enfin au moment de recueillir le fruit de tant de soins et d’un si long esprit d’ordre, il ne se trouve plus de vie de reste pour jouir.

On dirait que les enfants de Penn n’ont jamais lu ce vers qui semble leur histoire : (...) les jeunes gens des deux sexes lorsque l’hiver est venu, qui comme en Russie est la saison gaie du pays, courent ensemble en traîneaux sur la neige le jour et la nuit, ils font des courses de quinze ou vingt milles fort gaiement et sans personne pour les surveiller ; et il n’en résulte jamais d’inconvénient.

Il y a la gaieté physique de la jeunesse qui passe bientôt avec la chaleur du sang et qui est finie à vingt-cinq ans : je ne vois pas les passions qui font jouir. Il y a tant d’habitude de raison aux États-Unis, que la cristallisation en a été rendue impossible.

J’admire ce bonheur et ne l’envie pas ; c’est comme le bonheur d’êtres d’une espèce différente et inférieure. J’augure beaucoup mieux des Florides et de l’Amérique méridionale.

Ce qui fortifie ma conjecture sur celle du nord, c’est le manque absolu d’artistes et d’écrivains. Les États-Unis ne nous ont pas encore envoyé une scène de tragédie, un tableau ou une vie de Washington.

Chapitre LI.
De l’amour en Provence jusqu’à la conquête de Toulouse en 1228, par les barbares du nord. §

L’amour eut une singulière forme en Provence, depuis l’an 1100 jusqu’en 1228. Il y avait une législation établie pour les rapports des deux sexes en amour, aussi sévère et aussi exactement suivie que peuvent l’être aujourd’hui les lois du point d’honneur. Celles de l’amour faisaient d’abord abstraction complète des droits sacrés des maris. Elles ne supposaient aucune hypocrisie. Ces lois, prenant la nature humaine telle qu’elle est, devaient produire beaucoup de bonheur.

Il y avait la manière officielle de se déclarer amoureux d’une femme, et celle d’être agréé par elle en qualité d’amant. Après tant de mois de cour d’une certaine façon, on obtenait de lui baiser la main. La société, jeune encore, se plaisait dans les formalités et les cérémonies qui alors montraient la civilisation, et qui aujourd’hui feraient mourir d’ennui. Le même caractère se retrouve dans la langue des provençaux, dans la difficulté et l’entrelacement de leurs rimes, dans leurs mots masculins et féminins pour exprimer le même objet ; enfin dans le nombre infini de leurs poètes. Tout ce qui est forme dans la société, et qui aujourd’hui est si insipide, avait alors toute la fraîcheur et la saveur de la nouveauté.

Après avoir baisé la main d’une femme, on s’avançait de grade en grade à force de mérite et sans passe-droits. Il faut bien remarquer que si les maris étaient toujours hors de la question, d’un autre côté l’avancement officiel des amants s’arrêtait à ce que nous appellerions les douceurs de l’amitié la plus tendre entre personnes de sexes différents. Mais après plusieurs mois ou plusieurs années d’épreuve, une femme étant parfaitement sûre du caractère et de la discrétion d’un homme, cet homme ayant avec elle toutes les apparences et toutes les facilités que donne l’amitié la plus tendre, cette amitié devait donner à la vertu de bien fortes alarmes.

J’ai parlé de passe-droits, c’est qu’une femme pouvait avoir plusieurs amants, mais un seul dans les grades supérieurs. Il semble que les autres ne pouvaient pas être avancés beaucoup au delà du degré d’amitié qui consistait à lui baiser la main et à la voir tous les jours. Tout ce qui nous reste de cette singulière civilisation est en vers et en vers rimés de la manière la plus baroque et la plus difficile ; il ne faut pas s’étonner si les notions que nous tirons des ballades des troubadours sont vagues et peu précises. On a trouvé jusqu’à un contrat de mariage en vers. Après la conquête, en 1228, pour cause d’hérésie, les papes prescrivirent à plusieurs reprises de brûler tout ce qui était écrit dans la langue vulgaire. L’astuce italienne proclamait le latin la seule langue digne de gens aussi spirituels. Ce serait une mesure bien avantageuse si l’on pouvait la renouveler en 1822.

Tant de publicité et d’officiel dans l’amour semblent au premier aspect ne pas s’accorder avec la vraie passion. Si la dame disait à son servant : allez pour l’amour de moi visiter la tombe de notre seigneur Jésus-Christ à Jérusalem, vous y passerez trois ans et reviendrez ensuite ; l’amant partait aussitôt : hésiter un instant l’aurait couvert de la même ignominie qu’aujourd’hui une faiblesse sur le point d’honneur. La langue de ces gens-là a une finesse extrême pour rendre les nuances les plus fugitives du sentiment. Une autre marque que ces mœurs étaient fort avancées sur la route de la véritable civilisation, c’est qu’à peine sortis des horreurs du moyen âge, et de la féodalité où la force était tout, nous voyons le sexe le plus faible moins tyrannisé qu’il ne l’est légalement aujourd’hui ; nous voyons les pauvres et faibles créatures qui ont le plus à perdre en amour et dont les agréments disparaissent le plus vite, maîtresses du destin des hommes qui les approchent. Un exil de trois ans en Palestine, le passage d’une civilisation pleine de gaieté au fanatisme et à l’ennui d’un camp de croisés devaient être pour tout autre qu’un chrétien exalté, une corvée fort pénible. Que peut faire à son amant une femme lâchement abandonnée par lui à Paris?

Il n’y a qu’une réponse que je vois d’ici : aucune femme de Paris qui se respecte n’a d’amant. On voit que la prudence a droit de conseiller bien plus aux femmes d’aujourd’hui de ne pas se livrer à l’amour-passion. Mais une autre prudence qu’assurément je suis loin d’approuver, ne leur conseille-t-elle pas de se venger avec l’amour-physique ? Nous avons gagné à notre hypocrisie et à notre ascétisme non pas un hommage rendu à la vertu, l’on ne contredit jamais impunément la nature, mais qu’il y a moins de bonheur sur la terre et infiniment moins d’inspirations généreuses. Un amant qui, après dix ans d’intimité, abandonnait sa pauvre maîtresse parce qu’il s’apercevait qu’elle avait trente-deux ans, était perdu d’honneur dans l’aimable Provence; il n’avait d’autre ressource que de s’enterrer dans la solitude d’un cloître. Un homme non pas généreux, mais simplement prudent, avait donc intérêt à ne pas jouer alors plus de passion qu’il n’en avait.

Nous devinons tous cela, car il nous reste bien peu de monuments donnant des notions exactes... il faut juger l’ensemble des mœurs d’après quelques faits particuliers. Vous connaissez l’anecdote de ce poète qui avait offensé sa dame ; après deux ans de désespoir elle daigna enfin répondre à ses nombreux messages, et lui fit dire que s’il se faisait arracher un ongle et qu’il lui fît présenter cet ongle par cinquante chevaliers amoureux et fidèles, elle pourrait peut-être lui pardonner. Le poète se hâta de se soumettre à l’opération douloureuse. Cinquante chevaliers bien venus de leurs dames allèrent présenter cet ongle à la belle offensée avec toute la pompe possible. Cela fit une cérémonie aussi imposante que l’entrée d’un des princes du sang dans une des villes du royaume. L’amant couvert des livrées du repentir suivait de loin son ongle. La dame, après avoir vu s’accomplir toute la cérémonie qui fut fort longue, daigna lui pardonner ; il fut réintégré dans toutes les douceurs de son premier bonheur. L’histoire dit qu’ils passèrent ensemble de longues et heureuses années. Il est sûr que les deux ans de malheur prouvent une passion véritable et l’auraient fait naître quand elle n’eût pas existé avec cette force auparavant. Vingt anecdotes que je pourrais citer montrent partout une galanterie aimable, spirituelle et conduite entre les deux sexes sur les principes de la justice ; je dis galanterie, car en tout temps l’amour-passion est une exception plus curieuse que fréquente, et l’on ne saurait lui imposer de lois. En Provence, ce qu’il peut y avoir de calculé et de soumis à l’empire de la raison était fondé sur la justice et sur l’égalité de droits entre les deux sexes, voilà ce que j’admire surtout comme éloignant le malheur autant qu’il est possible. Au contraire, la monarchie absolue sous Louis XV, était parvenue à mettre à la mode la scélératesse et la noirceur dans ces mêmes rapports.

Quoique cette jolie langue provençale, si remplie de délicatesse et si tourmentée par la rime, ne fût pas probablement celle du peuple, les mœurs de la haute classe avaient passé aux classes inférieures très peu grossières alors en Provence, parce qu’elles avaient beaucoup d’aisance. Elles étaient dans les premières joies d’un commerce fort prospère et fort riche. Les habitants des rives de la Méditerranée venaient de s’apercevoir (au ixe siècle) que faire le commerce en hasardant quelques barques sur cette mer était moins pénible et presque aussi amusant que de détrousser les passants sur le grand chemin voisin, à la suite de quelque petit seigneur féodal. Peu après, les provençaux du xe siècle virent chez les arabes qu’il y avait des plaisirs plus doux que piller, violer et se battre.

Il faut considérer la Méditerranée comme le foyer de la civilisation européenne. Les bords heureux de cette belle mer si favorisée par le climat l’étaient encore par l’état prospère des habitants et par l’absence de toute religion ou législation triste. Le génie éminemment gai des provençaux d’alors avait traversé la religion chrétienne sans en être altéré. Nous voyons une vive image d’un effet semblable de la même cause dans les villes d’Italie dont l’histoire nous est parvenue d’une manière plus distincte et qui d’ailleurs ont été assez heureuses pour nous laisser le Dante, Pétrarque et la peinture. Les provençaux ne nous ont pas légué un grand poème, comme la divine comédie, dans lequel viennent se réfléchir toutes les particularités des mœurs de l’époque. Ils avaient, ce me semble, moins de passion et beaucoup plus de gaieté que les italiens. Ils tenaient de leurs voisins les maures d’Espagne, cette agréable manière de prendre la vie. L’amour régnait avec l’allégresse, les fêtes et les plaisirs dans les châteaux de l’heureuse Provence. Avez-vous vu à l’opéra le finale d’un bel opéra-comique de Rossini, tout est gaieté, beauté, magnificence idéale sur la scène. Nous sommes à mille lieues des vilains côtés de la nature humaine. L’opéra finit, la toile tombe, les spectateurs s’en vont, le lustre s’élève, on éteint les quinquets. L’odeur de lampe mal éteinte remplit la salle, le rideau se relève à moitié, l’on aperçoit des polissons sales et mal vêtus se démener sur la scène, ils s’y agitent d’une manière hideuse, ils y tiennent la place des jeunes femmes qui la remplissaient de leurs grâces il n’y a qu’un instant.

Tel fut pour le royaume de Provence l’effet de la conquête de Toulouse par l’armée des croisés. Au lieu d’amour, de grâces et de gaieté, on eut les barbares du nord et saint Dominique. Je ne noircirai point ces pages du récit à faire dresser les cheveux des horreurs de l’inquisition dans toute la ferveur de la jeunesse. Quant aux barbares, c’étaient nos pères ; ils tuaient et saccageaient tout ; ils détruisaient pour le plaisir de détruire ce qu’ils ne pouvaient emporter ; une rage sauvage les animait contre tout ce qui portait quelque trace de civilisation, surtout ils n’entendaient pas un mot de cette belle langue du midi, et leur fureur en était redoublée. Fort superstitieux, et guidés par l’affreux saint Dominique, ils croyaient gagner le ciel en tuant des provençaux. Tout fut fini pour ceux-ci, plus d’amour, plus de gaieté, plus de poésie ; moins de vingt ans après la conquête (1235), ils étaient presque aussi barbares et aussi grossiers que les français, que nos pères.

D’où était tombée dans ce coin du monde cette charmante forme de civilisation qui pendant deux siècles fit le bonheur des hautes classes de la société ? Des maures d’Espagne apparemment.

Chapitre LII.
La Provence au xiie siècle. §

Je vais traduire une anecdote des manuscrits provençaux ; le fait que l’on va lire eut lieu vers l’an 1180, et l’histoire fut écrite vers 1250 ; l’anecdote est assurément fort connue : toute la nuance des mœurs est dans le style. Je supplie qu’on me permette de traduire mot à mot et sans chercher aucunement l’élégance du langage actuel.

Chapitre LIII.
L’Arabie. §

C’est sous la tente noirâtre de l’arabe-bédouin qu’il faut chercher le modèle et la patrie du véritable amour. Là comme ailleurs la solitude et un beau climat ont fait naître la plus noble des passions du cœur humain, celle qui pour trouver le bonheur a besoin de l’inspirer au même degré qu’elle le sent.

Il fallait, pour que l’amour parût tout ce qu’il peut être dans le cœur de l’homme, que l’égalité entre la maîtresse et son amant fût établie autant que possible. Elle n’existe point cette égalité dans notre triste occident : une femme quittée est malheureuse ou déshonorée. Sous la tente de l’arabe, la foi donnée ne peut pas se violer. Le mépris et la mort suivent immédiatement ce crime. La générosité est si sacrée chez ce peuple qu’il est permis de voler pour donner. D’ailleurs les dangers y sont de tous les jours et la vie s’écoule toute pour ainsi dire dans une solitude passionnée. Même réunis les arabes parlent peu. Rien ne change chez l’habitant du désert ; tout y est éternel et immobile. Les mœurs singulières, dont je ne puis, par ignorance, que donner une faible esquisse, existaient probablement dès le temps d’Homère. Elles ont été décrites pour la première fois vers l’an 600 de notre ère, deux siècles avant Charlemagne.

On voit que c’est nous qui fûmes les barbares à l’égard de l’orient quand nous allâmes le troubler par nos croisades.

Aussi devons-nous ce qu’il y a de noble dans nos mœurs à ces croisades et aux maures d’Espagne. Si nous nous comparons aux arabes, l’orgueil de l’homme prosaïque sourira de pitié. Nos arts sont extrêmement supérieurs aux leurs, nos législations sont en apparence encore plus supérieures ; mais je doute que nous l’emportions dans l’art du bonheur domestique : il nous a toujours manqué bonne foi et simplicité dans les relations de famille le trompeur est le premier malheureux. Il n’y a plus de sécurité pour lui : toujours injuste il a toujours peur.

À l’origine des plus anciens monuments historiques, nous voyons les arabes divisés de toute antiquité en un grand nombre de tribus indépendantes, errant dans le désert. Suivant que ces tribus pouvaient, avec plus ou moins de facilité, pourvoir aux premiers besoins de l’homme, elles avaient des mœurs plus ou moins élégantes. La générosité était la même partout, mais suivant le degré d’opulence de la tribu, elle se montrait par le don du quartier de chevreau nécessaire à la vie physique, ou par celui de cent chameaux, don provoqué par quelque relation de famille ou d’hospitalité.

Le siècle héroïque des arabes, celui où ces âmes généreuses brillèrent pures de toute affectation de bel esprit ou de sentiment raffiné, fut celui qui précéda Mohammed et qui correspond au ve siècle de notre ère, à la fondation de Venise et au règne de Clovis. Je supplie notre orgueil de comparer les chants d’amour qui nous restent des arabes, et les mœurs nobles retracées dans les mille et une nuits aux horreurs dégoûtantes qui ensanglantent chaque page de Grégoire de Tours, l’historien de Clovis, ou d’Éginhard, l’historien de Charlemagne. Mohammed fut un puritain, il voulut proscrire les plaisirs qui ne font de mal à personne ; il a tué l’amour dans les pays qui ont admis l’islamisme ; c’est pour cela que sa religion a toujours été moins pratiquée dans l’Arabie, son berceau, que dans tous les autres pays mahométans.

Les français ont rapporté d’Égypte quatre volumes in-folio, intitulés : le livre des chansons. Ces volumes contiennent : 1 les biographies des poètes qui ont fait les chansons.

2 Les chansons elles-mêmes. Le poète y chante tout ce qui l’intéresse, il y loue son coursier rapide et son arc, après avoir parlé de sa maîtresse. Ces chants furent souvent les lettres d’amour de leurs auteurs ; ils y donnaient à l’objet aimé un tableau fidèle de toutes les affections de leur âme. Ils parlent quelquefois de nuits froides pendant lesquelles ils ont été obligés de brûler leur arc et leurs flèches. Les arabes sont une nation sans maisons.

3 Les biographies des musiciens qui ont fait la musique de ces chansons.

4 Enfin l’indication des formules musicales ; ces formules sont des hiéroglyphes pour nous : cette musique nous restera à jamais inconnue, et d’ailleurs ne nous plairait pas.

Il y a un autre recueil intitulé : histoire des arabes qui sont morts d’amour. Ces livres si curieux sont extrêmement peu connus ; le petit nombre de savants qui pourraient les lire ont eu le cœur desséché par l’étude, et par les habitudes académiques.

Pour nous reconnaître au milieu de monuments si intéressants par leur antiquité et par la beauté singulière des mœurs qu’ils font deviner, il faut demander quelques faits à l’histoire. De tout temps, et surtout avant Mohammed, les arabes se rendaient à La Mecque pour faire le tour de la caaba ou maison d’Abraham. J’ai vu à Londres un modèle fort exact de la ville sainte. Ce sont sept à huit cents maisons à toits en terrasse, jetées au milieu d’un désert de sable dévoré par le soleil. À l’une des extrémités de la ville, l’on découvre un édifice immense à peu près de forme carrée ; cet édifice entoure la caaba ; il se compose d’une longue suite de portiques nécessaires sous le soleil d’Arabie pour effectuer la promenade sacrée. Ce portique est bien important dans l’histoire des mœurs et de la poésie arabes : ce fut apparemment pendant des siècles le seul lieu où les hommes et les femmes se trouvassent réunis. On faisait pêle-mêle, à pas lents, et en récitant en chœur des poésies sacrées, le tour de la caaba ; c’est une promenade de trois quarts d’heure : ces tours se répétaient plusieurs fois dans la même journée ; c’était là le rite sacré pour lequel hommes et femmes accouraient de toutes les parties du désert. C’est sous le portique de la caaba que se sont polies les mœurs arabes. Il s’établit bientôt une lutte entre les pères et les amants ; bientôt ce fut par des odes d’amour que l’arabe dévoila sa passion à la jeune fille sévèrement surveillée par ses frères ou son père, à côté de laquelle il faisait la promenade sacrée. Les habitudes généreuses et sentimentales de ce peuple, existaient déjà dans le camp, mais il me semble que la galanterie arabe est née autour de la caaba : c’est aussi la patrie de leur littérature. D’abord elle exprima la passion avec simplicité et véhémence, telle que la sentait le poète ; plus tard le poète, au lieu de songer à toucher son amie, pensa à écrire de belles choses ; alors naquit l’affectation que les maures portèrent en Espagne et qui gâte encore aujourd’hui les livres de ce peuple. Je vois une preuve touchante du respect des arabes pour le sexe le plus faible dans la formule de leur divorce. La femme en l’absence du mari duquel elle voulait se séparer, détendait la tente et la relevait en ayant soin d’en placer l’ouverture du côté opposé à celui qu’elle occupait auparavant. Cette simple cérémonie séparait à jamais les deux époux. Fragments. Extraits et traduits d’un recueil arabe intitulé : le divan de l’amour.

Compilé par Ebn-Abi-Hadglat (manuscrits de la bibliothèque du roi, n 1461 et 1462). Mohammed, fils de Djaâfar Elahouâzadi, raconte que Djamil étant malade de la maladie dont il mourut, Elâbas, fils de Sohail, le visita et le trouva prêt à rendre l’âme. Ô fils de Sohail! Lui dit Djamil, que penses-tu d’un homme qui n’a jamais bu de vin, qui n’a jamais fait de gain illicite, qui n’a jamais donné injustement la mort à nulle créature vivante que Dieu ait défendu de tuer, et qui rend témoignage qu’il n’y a d’autre dieu que Dieu et que Mohammed est son prophète ? - Je pense, répondit Ben Sohail, que cet homme sera sauvé et obtiendra le paradis : mais quel est-il, cet homme que tu dis ? - C’est moi, répliqua Djamil. - Je ne croyais pas que tu professasses l’islamisme, dit alors Ben Sohail; et d’ailleurs il y a vingt ans que tu fais l’amour à Bothaina et que tu la célèbres dans tes vers. - Me voici, répondit Djamil, au premier des jours de l’autre monde et au dernier des jours de ce monde ; et je veux que la clémence de notre maître Mohammed ne s’étende pas sur moi au jour du jugement, si j’ai jamais porté la main sur Bothaina pour quelque chose de répréhensible. Ce Djamil et Bothaina, sa maîtresse, appartenaient tous les deux aux benou-azra, qui sont une tribu célèbre en amour parmi toutes les tribus des arabes. - Aussi, leur manière d’aimer a-t-elle passé en proverbe ; et Dieu n’a point fait de créatures aussi tendres qu’eux en amour.

Sahid, fils d’Agba, demanda un jour à un arabe : de quel peuple es-tu ? - Je suis du peuple chez lequel on meurt quand on aime, répondit l’arabe. - Tu es donc de la tribu de Azra, ajouta Sahid? - Oui, par le maître de la caaba, répliqua l’arabe. - D’où vient donc que vous aimez de la sorte ? Demanda ensuite Sahid. - Nos femmes sont belles et nos jeunes gens sont chastes, répondit l’arabe.

Quelqu’un demanda un jour à Arouâ-Ben-Hezam: est-il donc bien vrai, comme on le dit de vous, que vous êtes de tous les hommes ceux qui avez le cœur le plus tendre en amour ? - Oui, par dieu, cela est vrai, répondit Arouâ, et j’ai connu dans ma tribu trente jeunes gens que la mort a enlevés, et qui n’avaient d’autre maladie que l’amour. Un arabe des Benou-Fazârat dit un jour à un autre arabe des benou-Azra: vous autres, Benou-Azra, vous pensez que mourir d’amour est une douce et noble mort ; mais c’est là une faiblesse manifeste et une stupidité et ceux que vous prenez pour des hommes de grand cœur ne sont que des insensés et de molles créatures. - Tu ne parlerais pas ainsi, lui répondit l’arabe de la tribu de Azra, si tu avais vu les grands yeux noirs de nos femmes voilés par-dessus de leurs longs sourcils, et décochant des flèches par-dessous ; si tu les avais vues sourire, et leurs dents briller entre leurs lèvres brunes. Abou-El-Hassan, Ali, fils d’Abdalla, Elzagouni, raconte ce qui suit : un musulman aimait une fille chrétienne jusqu’au point d’en perdre la raison. Il fut obligé de faire un voyage dans un pays étranger avec un ami qui était dans la confidence de son amour. Ses affaires s’étant prolongées dans ce pays, il y fut attaqué d’une maladie mortelle, et dit alors à son ami : voilà que mon terme approche, je ne rencontrerai plus dans ce monde celle que j’aime, et je crains, si je meurs musulman, de ne pas la rencontrer non plus dans l’autre vie. Il se fit chrétien et mourut. Son ami se rendit auprès de la jeune chrétienne qu’il trouva malade. Elle lui dit : je ne verrai plus mon ami dans ce monde ; mais je veux me retrouver avec lui dans l’autre : ainsi donc je rends témoignage qu’il n’y a d’autre dieu que Dieu, et que Mohammed est le prophète de Dieu. Là-dessus, elle mourut ; et que la miséricorde de Dieu soit sur elle.

Eltemimi raconte qu’il y avait dans la tribu des arabes de Tagleb, une fille chrétienne fort riche qui aimait un jeune musulman. Elle lui offrit sa fortune et tout ce qu’elle avait de précieux, sans pouvoir parvenir à se faire aimer de lui. Quand elle eut perdu toute espérance, elle donna cent dinars à un artiste pour lui faire une figure du jeune homme qu’elle aimait. L’artiste fit cette figure, et quand la jeune fille l’eut, elle la plaça dans un endroit où elle venait tous les jours. Là, elle commençait par embrasser cette figure, et puis s’asseyait à côté d’elle et passait le reste de la journée à pleurer. Quand le soir était venu, elle saluait la figure et se retirait. Elle fit cela pendant longtemps. Le jeune homme vint à mourir ; elle voulut le voir et l’embrasser mort, après quoi elle retourna auprès de sa figure, la salua, l’embrassa comme à l’ordinaire et se coucha à côté d’elle. Le matin venu on l’y trouva morte, la main étendue vers des lignes d’écriture qu’elle avait tracées avant de mourir.

Oueddah, du pays de Yamen, était renommé pour sa beauté entre les arabes. - Lui et Om-El-Bonain, fille de Abd-El-Aziz, fils de Merouan, n’étant encore que des enfants, s’aimaient déjà tellement, que l’un ne pouvait souffrir d’être un moment séparé de l’autre. - Lorsque Om-El-Bonain devint la femme de Oualid-Ben-Abd-El-Malek, Oueddah en perdit la raison. - Après être resté longtemps dans un état d’égarement et de souffrance, il se rendit en Syrie et commença à rôder chaque jour autour de l’habitation de Oualid, fils de Malek, sans trouver d’abord de moyen de parvenir à ce qu’il désirait. - À la fin, il fit la rencontre d’une jeune fille qu’il réussit à s’attacher à force de persévérance et de soins. Quand il crut pouvoir se fier à elle, il lui demanda si elle connaissait Om-El-Bonain. - Sans doute, puisque c’est ma maîtresse, répondit la jeune fille. - Eh bien ! Reprit Oueddah, ta maîtresse est ma cousine et si tu veux lui porter de mes nouvelles tu lui feras certainement plaisir. - Je lui en porterai volontiers, répondit la jeune fille ; et là-dessus elle courut aussitôt vers Om-El-Bonain pour lui donner des nouvelles de Oueddah. Prends garde à ce que tu dis ! S’écria celle-ci : quoi ! Oueddah est vivant ? - Assurément dit la jeune fille. - Va lui dire, poursuivit alors Om-El-Bonain, de ne point s’écarter jusqu’à ce qu’il lui arrive un messager de ma part. Elle prit ensuite ses mesures pour introduire Oueddah chez elle, où elle le garda caché dans un coffre. Elle l’en faisait sortir pour être avec lui quand elle se croyait en sûreté et quand il arrivait quelqu’un qui aurait pu le voir, elle le faisait rentrer dans le coffre. Il arriva un jour que l’on apporta à Oualid une perle, et il dit à l’un de ses serviteurs : prends cette perle et porte-la à Om-El-Bonain. Le serviteur prit la perle et la porta à Om-El-Bonain. Ne s’étant pas fait annoncer il entra chez elle dans un moment où elle était avec Oueddah, de sorte qu’il put lancer un coup d’œil dans l’appartement de Om-El-Bonain sans que celle-ci y prît garde. Le serviteur de Oualid s’acquitta de sa commission et demanda quelque chose à Om-El-Bonain pour le bijou qu’il lui avait apporté. Elle le refusa sévèrement, et lui fit une réprimande. Le serviteur sortit courroucé contre elle, et, allant dire à Oualid ce qu’il avait vu, il lui décrivit le coffre où il avait vu entrer Oueddah. - Tu mens, esclave sans mère, tu mens, lui dit Oualid; et il court brusquement chez Om-El-Bonain. Il y avait dans l’appartement plusieurs coffres ; il s’assied sur celui où était renfermé Oueddah, et que lui avait décrit l’esclave, en disant à Om-El-Bonain: donne-moi un de ces coffres. - Ils sont tous à toi, ainsi que moi-même, répondit Om-El-Bonain. - Eh bien, poursuivit Oualid, je désire avoir celui sur lequel je suis assis. - Il y a dans celui-là des choses nécessaires à une femme, dit Om-El-Bonain. - Ce ne sont point ces choses-là, c’est le coffre que je désire, continua Oualid. - Il est à toi, répondit-elle. Oualid fit aussitôt emporter le coffre, et fit appeler deux esclaves auxquels il donna l’ordre de creuser une fosse en terre jusqu’à la profondeur où il se trouverait de l’eau. Approchant ensuite sa bouche du coffre : on m’a dit quelque chose de toi, cria-t-il. Si l’on m’a dit vrai, que toute ta trace de toi soit séparée, que toute nouvelle de toi soit ensevelie. Si l’on m’a dit faux, je ne fais rien de mal en enfouissant un coffre : ce n’est que du bois enterré. Il fit pousser alors le coffre dans la fosse et la fit combler des pierres et des terres que l’on en avait retirées. Depuis lors Om-El-Bonain ne cessa de fréquenter cet endroit, et d’y pleurer jusqu’à ce qu’on l’y trouvât un jour sans vie, la face contre terre.

Chapitre LIV.
De l’éducation des femmes. §

Par l’actuelle éducation des jeunes filles, qui est le fruit du hasard et du plus sot orgueil, nous laissons oisives chez elles les facultés les plus brillantes et les plus riches en bonheur pour elles-mêmes et pour nous. Mais quel est l’homme prudent qui ne se soit écrié au moins une fois en sa vie : une femme en sait toujours assez, quand la capacité de son esprit se hausse à connaître un pourpoint d’avec un haut-de-chausse. les femmes savantes, acte II, scène VII. À Paris, la première louange pour une jeune fille à marier est cette phrase : elle a beaucoup de douceur dans le caractère et, par habitude moutonne, rien ne fait plus d’effet sur les sots épouseurs. Voyez-les deux ans après, déjeunant tête à tête avec leur femme par un temps sombre, la casquette sur la tête et entourés de trois grands laquais. On a vu porter aux États-Unis, en 1818, une loi qui condamne à trente-quatre coups de fouet l’homme qui montrera à lire à un nègre de la Virginie. Rien de plus conséquent et de plus raisonnable que cette loi.

Les États-Unis d’Amérique eux-mêmes ont-ils été plus utiles à la mère patrie lorsqu’ils étaient ses esclaves ou depuis qu’ils sont ses égaux ? Si le travail d’un homme libre vaut deux ou trois fois celui du même homme réduit en esclavage, pourquoi n’en serait-il pas de même de la pensée de cet homme ?

Si nous l’osions, nous donnerions aux jeunes filles une éducation d’esclave, la preuve en est qu’elles ne savent d’utile que ce que nous ne voulons pas leur apprendre.

Mais ce peu d’éducation qu’elles accrochent par malheur, elles le tournent contre nous, diraient certains maris. - Sans doute, et Napoléon aussi avait raison de ne pas donner des armes à la garde nationale, et les ultras aussi ont raison de proscrire l’enseignement mutuel ; armez un homme et puis continuez à l’opprimer, et vous verrez qu’il sera assez pervers pour tourner, s’il le peut, ses armes contre vous.

Mème quand il nous serait loisible d’élever les jeunes filles en idiotes avec des ave maria et des chansons lubriques comme dans les couvents de 1770, il y aurait encore plusieurs petites objections : 1 en cas de mort du mari elles sont appelées à gouverner la jeune famille.

2 Comme mères, elles donnent aux enfants mâles, aux jeunes tyrans futurs, la première éducation, celle qui forme le caractère, celle qui plie l’âme à chercher le bonheur par telle route plutôt que par telle autre, ce qui est toujours une affaire faite à quatre ou cinq ans.

3 Malgré tout notre orgueil, dans nos petites affaires intérieures, celles dont surtout dépend notre bonheur, parce qu’en l’absence des passions le bonheur est fondé sur l’absence des petites vexations de tous les jours, les conseils de la compagne nécessaire de notre vie ont la plus grande influence ; non pas que nous voulions lui accorder la moindre influence, mais c’est qu’elle répète les mêmes choses vingt ans de suite ; et où est l’âme qui ait la vigueur romaine de résister à la même idée répétée pendant toute une vie ? Le monde est plein de maris qui se laissent mener ; mais c’est par faiblesse et non par sentiment de justice et d’égalité. Comme ils accordent par force, on est toujours tenté d’abuser, et il est quelquefois nécessaire d’abuser pour conserver. 4 Enfin, en amour, à cette époque qui, dans les pays du midi, comprend souvent douze ou quinze années, et les plus belles de la vie, notre bonheur est en entier entre les mains de la femme que nous aimons. Un moment d’orgueil déplacé peut nous rendre à jamais malheureux, et comment un esclave transporté sur le trône ne serait-il pas tenté d’abuser du pouvoir ? De là, les fausses délicatesses et l’orgueil féminin. Rien de plus inutile que ces représentations ; les hommes sont despotes, et voyez quels cas font d’autres despotes des conseils les plus sensés ; l’homme qui peut tout ne goûte qu’un seul genre d’avis, ceux qui lui enseignent à augmenter son pouvoir. Où les pauvres jeunes filles trouveront-elles un Quiroga et un Riego pour donner aux despotes qui les oppriment et les dégradent, pour les mieux opprimer, de ces avis salutaires que l’on récompense par des grades et des cordons au lieu de la potence de Porlier?

Si une telle révolution demande plusieurs siècles, c’est que par un hasard bien funeste toutes les premières expériences doivent nécessairement contredire la vérité. Éclairez l’esprit d’une jeune fille, formez son caractère, donnez-lui enfin une bonne éducation dans le vrai sens du mot, s’apercevant tôt ou tard de sa supériorité sur les autres femmes, elle devient pédante, c’est-à-dire l’être le plus désagréable et le plus dégradé qui existe au monde. Il n’est aucun de nous qui ne préférât, pour passer la vie avec elle, une servante à une femme savante. Plantez un jeune arbre au milieu d’une épaisse forêt, privé d’air et de soleil par ses voisins, ses feuilles seront étiolées, il prendra une forme élancée et ridicule qui n’est pas celle de la nature. Il faut planter à la fois toute la forêt ; quelle est la femme qui s’enorgueillit de savoir lire ? Des pédants nous répètent depuis deux mille ans que les femmes ont l’esprit plus vif et les hommes plus de solidité que les femmes ont plus de délicatesse dans les idées, et les hommes plus de force d’attention. Un badaud de Paris qui se promenait autrefois dans les jardins de Versailles concluait aussi de tout ce qu’il voyait que les arbres naissent taillés. J’avouerai que les petites filles ont moins de force physique que les petits garçons : cela est concluant pour l’esprit, car l’on sait que Voltaire et D’Alembert étaient les premiers hommes de leur siècle pour donner un coup de poing. On convient qu’une petite fille de dix ans a vingt fois plus de finesse qu’un petit polisson du même âge. Pourquoi à vingt ans est-elle une grande idiote, gauche, timide et ayant peur d’une araignée et le polisson un homme d’esprit ? Les femmes ne savent que ce que nous ne voulons pas leur apprendre, que ce qu’elles lisent dans l’expérience de la vie. De là l’extrême désavantage pour elles de naître dans une famille très riche ; au lieu d’être en contact avec des êtres naturels à leur égard, elles se trouvent environnées de femmes de chambre ou de dames de compagnie déjà corrompues et étiolées par la richesse. Rien de bête comme un prince.

Les jeunes filles se sentant esclaves ont de bonne heure les yeux ouverts ; elles voient tout, mais sont trop ignorantes pour voir bien. Une femme de trente ans, en France, n’a pas les connaissances acquises d’un petit garçon de quinze ans ; une femme de cinquante la raison d’un homme de vingt-cinq. Voyez Mme De Sévigné admirant les actions les plus absurdes de Louis XIV. Voyez la puérilité des raisonnements de Mme D’Épinay. Les femmes doivent nourrir et soigner leurs enfants. -Je nie le premier article, j’accorde le second. - Elles doivent de plus régler les comptes de leur cuisinière. -Donc elles n’ont pas le temps d’égaler un petit garçon de quinze ans, en connaissances acquises. Les hommes doivent être juges, banquiers, avocats, négociants, médecins, prêtres, etc. Et cependant ils trouvent du temps pour lire les discours de Fox et la lusiade de Camoëns.

À Pékin, le magistrat qui court de bonne heure au palais pour chercher les moyens de mettre en prison et de ruiner, en tout bien tout honneur, un pauvre journaliste qui a déplu au sous-secrétaire d’état chez lequel il a eu l’honneur de dîner la veille, est sûrement aussi occupé que sa femme qui règle les comptes de sa cuisinière, fait faire son bas à sa petite fille, lui voit prendre ses leçons de danse et de piano, reçoit une visite du vicaire de la paroisse qui lui apporte la quotidienne, et va ensuite choisir un chapeau rue de Richelieu, et faire un tour aux tuileries.

Au milieu de ses nobles occupations, ce magistrat trouve encore le temps de songer à cette promenade que sa femme fait aux tuileries, et s’il était aussi bien avec le pouvoir qui règle l’univers, qu’avec celui qui règne dans l’état, il demanderait au ciel d’accorder aux femmes, pour leur bien, huit ou dix heures de sommeil de plus. Dans la situation actuelle de la société, le loisir, qui pour l’homme est la source de tout bonheur et de toute richesse, non seulement n’est pas un avantage pour les femmes, mais c’est une de ces funestes libertés dont le digne magistrat voudrait aider à nous délivrer.

Chapitre LV.
Objections contre l’éducation des femmes. §

Mais les femmes sont chargées des petits travaux du ménage. -Mon colonel M S a quatre filles, élevées dans les meilleurs principes, c’est-à-dire qu’elles travaillent toute la journée ; quand j’arrive elles chantent la musique de Rossini que je leur ai apportée de Naples; du reste elles lisent la bible de Royaumont, elles apprennent le bête de l’histoire, c’est-à-dire les tables chronologiques et les vers de Le Ragois; elles savent beaucoup de géographie, font des broderies admirables, et j’estime que chacune de ces jolies petites filles peut gagner, par son travail, huit sous par jour. Pour trois cents journées cela fait quatre cent quatre-vingts francs par an, c’est moins que ce qu’on donne à l’un de leurs maîtres. C’est pour quatre cent quatre-vingts francs par an qu’elles perdent à jamais le temps pendant lequel il est donné à la machine humaine d’acquérir des idées.

Si les femmes lisent avec plaisir les dix ou douze bons volumes qui paraissent chaque année en Europe, elles abandonneront bientôt le soin de leurs enfants. -C’est comme si nous avions peur, en plantant d’arbres le rivage de l’océan, d’arrêter le mouvement de ses vagues. Ce n’est pas dans ce sens que l’éducation est toute-puissante. Au reste depuis quatre cents ans l’on présente la même objection contre toute espèce d’éducation. Non seulement une femme de Paris a plus de vertus en 1820 qu’en 1720, du temps du système de Law et du régent, mais encore la fille du fermier général le plus riche d’alors avait une moins bonne éducation que la fille du plus mince avocat d’aujourd’hui. Les devoirs du ménage en sont-ils moins bien remplis ? Non certes. Et pourquoi ? C’est que la misère, la maladie, la honte, l’instinct, forcent à s’en acquitter. C’est comme si l’on disait d’un officier qui devient trop aimable, qu’il perdra l’art de monter à cheval ; on oublie qu’il se cassera le bras la première fois qu’il prendra cette liberté. L’acquisition des idées produit les mêmes effets bons et mauvais chez les deux sexes. La vanité ne nous manquera jamais même dans l’absence la plus complète de toutes les raisons d’en avoir ; voyez les bourgeois d’une petite ville ; forçons-la du moins à s’appuyer sur un vrai mérite, sur un mérite utile ou agréable à la société.

Les demi-sots entraînés par la révolution qui change tout en France, commencent à avouer, depuis vingt ans, que les femmes peuvent faire quelque chose ; mais elles doivent se livrer aux occupations convenables à leur sexe : élever des fleurs, former des herbiers, faire nicher des serins, on appelle cela des plaisirs innocents.

1 Ces innocents plaisirs valent mieux que de l’oisiveté. Laissons cela aux sottes, comme nous laissons aux sots la gloire de faire des couplets, pour la fête du maître de la maison. Mais est-ce de bonne foi que l’on voudrait proposer à Mme Roland ou à Mistress Hutchinson de passer leur temps à élever un petit rosier du Bengale? Tout ce raisonnement se réduit à ceci : l’on veut pouvoir dire de son esclave : il est trop bête pour être méchant.

Mais au moyen d’une certaine loi nommée sympathie, loi de la nature qu’à la vérité les yeux vulgaires n’aperçoivent jamais, les défauts de la compagne de votre vie ne nuisent pas à votre bonheur, en raison du mal direct qu’ils peuvent vous occasionner. J’aimerais presque mieux que ma femme, dans un moment de colère, essayât de me donner un coup de poignard une fois par an, que de me recevoir avec humeur, tous les soirs.

Enfin entre gens qui vivent ensemble, le bonheur est contagieux.

Que votre amie ait passé la matinée, pendant que vous étiez au champ de mars ou à la chambre des communes, à colorier une rose, d’après le bel ouvrage de Redouté, ou à lire un volume de Shakespeare, ses plaisirs auront été également innocents ; seulement avec les idées qu’elle a prises dans sa rose, elle vous ennuiera bientôt à votre retour, et de plus elle aura soif d’aller le soir dans le monde chercher des sensations un peu plus vives. Si elle a bien lu Shakespeare au contraire, elle est aussi fatiguée que vous, a eu autant de plaisir, et sera plus heureuse d’une promenade solitaire dans le bois de Vincennes, en vous donnant le bras, que de paraître dans la soirée la plus à la mode. Les plaisirs du grand monde n’en sont pas pour les femmes heureuses. Les ignorants sont les ennemis nés de l’éducation des femmes. Aujourd’hui ils passent leur temps avec elles, ils leur font l’amour, et en sont bien traités ; que deviendraient-ils si les femmes venaient à se dégoûter du boston ? Quand nous autres nous revenons d’Amérique, ou des grandes Indes avec un teint basané et un ton qui reste un peu grossier pendant six mois, comment pourraient-ils répondre à nos récits, s’ils n’avaient cette phrase : "quant à nous, les femmes sont de notre côté. - Pendant que vous étiez à New-York, la couleur des tilburys a changé ; c’est le tête-de-nègre qui est de mode aujourd’hui." Et nous écoutons avec attention, car ce savoir-là est utile. Telle jolie femme ne nous regardera pas, si notre calèche est de mauvais goût. Ces mêmes sots se croyant obligés, en vertu de la prééminence de leur sexe, à savoir plus que les femmes, seraient ruinés de fond en comble, si les femmes s’avisaient d’apprendre quelque chose. Un sot de trente ans se dit, en voyant au château d’un de ses amis des jeunes filles de douze : "c’est auprès d’elles que je passerai ma vie dans dix ans d’ici." Qu’on juge de ses exclamations et de son effroi, s’il les voyait étudier quelque chose d’utile.

Au lieu de la société et de la conversation des hommes-femmes, une femme instruite, si elle a acquis des idées, sans perdre les grâces de son sexe, est sûre de trouver parmi les hommes les plus distingués de son siècle, une considération allant presque jusqu’à l’enthousiasme.

Les femmes deviendraient les rivales, et non les compagnes de l’homme. -Oui, aussitôt que par un édit vous aurez supprimé l’amour. En attendant cette belle loi, l’amour redoublera de charmes et de transports, voilà tout. La base sur laquelle s’établit la cristallisation deviendra plus large ; l’homme pourra jouir de toutes ses idées auprès de la femme qu’il aime, la nature tout entière prendra de nouveaux charmes à leurs yeux, et comme les idées réfléchissent toujours quelques nuances des caractères, ils se connaîtront mieux et feront moins d’imprudences ; l’amour sera moins aveugle et produira moins de malheurs.

Le désir de plaire met à jamais la pudeur, la délicatesse et toutes les grâces féminines, hors de l’atteinte de toute éducation quelconque. C’est comme si l’on craignait d’apprendre aux rossignols à ne pas chanter au printemps.

Les grâces des femmes ne tiennent pas à l’ignorance ; voyez les dignes épouses des bourgeois de votre village, voyez en Angleterre les femmes des gros marchands. L’affectation qui est une pédanterie (car j’appelle pédanterie, l’affectation de me parler, hors de propos, d’une robe de Leroy ou d’une romance de Romagnesi, tout comme l’affectation de citer Fra Paolo et le concile de trente à propos d’une discussion sur nos doux missionnaires) ; la pédanterie de la robe et du bon ton, la nécessité de dire sur Rossini précisément la phrase convenable, tuent les grâces des femmes de Paris; cependant, malgré les terribles effets de cette maladie contagieuse, n’est-ce pas à Paris que sont les femmes les plus aimables de France? Ne serait-ce point que ce sont celles dans la tête desquelles le hasard a mis le plus d’idées justes et intéressantes ? Or ce sont ces idées-là que je demande aux livres. Je ne leur proposerai certainement pas de lire Grotius ou Pufendorf depuis que nous avons le commentaire de Tracy sur Montesquieu.

La délicatesse des femmes tient à cette hasardeuse position où elles se trouvent placées de si bonne heure, à cette nécessité de passer leur vie au milieu d’ennemis cruels et charmants.

Il y a peut-être cinquante mille femmes en France, qui par leur fortune sont dispensées de tout travail. Mais sans travail il n’y a pas de bonheur. (Les passions forcent elles-mêmes à des travaux, et à des travaux fort rudes, qui emploient toute l’activité de l’âme. ) Une femme qui a quatre enfants, et dix mille livres de rente, travaille en faisant des bas, ou une robe pour sa fille. Mais il est impossible d’accorder qu’une femme qui a carrosse à elle travaille en faisant une broderie ou un meuble de tapisserie. À part quelques petites lueurs de vanité, il est impossible qu’elle y mette aucun intérêt ; elle ne travaille pas.

Donc son bonheur est gravement compromis. Et, qui plus est, le bonheur du despote, car une femme dont le cœur n’est animé depuis deux mois par aucun intérêt autre que celui de la tapisserie, aura peut-être l’insolence de sentir que l’amour-goût, ou l’amour de vanité, ou enfin même l’amour-physique est un très grand bonheur comparé à son état habituel.

Une femme ne doit pas faire parler de soi. -À quoi je réponds de nouveau, quelle est la femme citée parce qu’elle sait lire ?

Et qui empêche les femmes, en attendant la révolution dans leur sort, de cacher l’étude qui fait habituellement leur occupation et leur fournit chaque jour une honnête ration de bonheur ? Je leur révélerai un secret, en passant : lorsqu’on s’est donné un but, par exemple de se faire une idée nette de la conjuration de Fiesque, à Gênes, en 1547, le livre le plus insipide prend de l’intérêt ; c’est comme en amour la rencontre d’un être indifférent qui vient de voir ce qu’on aime ; et cet intérêt double tous les mois jusqu’à ce qu’on ait abandonné la conjuration de Fiesque.

Le vrai théâtre des vertus d’une femme, c’est la chambre d’un malade. -Mais vous faites-vous fort d’obtenir de la bonté divine qu’elle redouble la fréquence des maladies pour donner de l’occupation à nos femmes ? C’est raisonner sur l’exception. D’ailleurs je dis qu’une femme doit occuper chaque jour trois ou quatre heures de loisir, comme les hommes de sens occupent leurs heures de loisir. Une jeune mère dont le fils a la rougeole ne pourrait pas, quand elle le voudrait, trouver du plaisir à lire le voyage de Volney en Syrie, pas plus que son mari, riche banquier, ne pourrait, au moment d’une faillite, avoir du plaisir à méditer Malthus. C’est là l’unique manière pour les femmes riches de se distinguer du vulgaire des femmes : la supériorité morale. On a ainsi naturellement d’autres sentiments.

Vous voulez faire d’une femme un auteur ? - Exactement comme vous annoncez le projet de faire chanter votre fille à l’opéra en lui donnant un maître de chant. Je dirai qu’une femme ne doit jamais écrire que comme Mme De Staal (De Launay), des œuvres posthumes à publier après sa mort. Imprimer pour une femme de moins de cinquante ans, c’est mettre son bonheur à la plus terrible des loteries ; si elle a le bonheur d’avoir un amant, elle commencera par le perdre.

Je ne vois qu’une exception, c’est une femme qui fait des livres pour nourrir ou élever sa famille. Alors elle doit toujours se retrancher dans l’intérêt d’argent en parlant de ses ouvrages, et dire, par exemple, à un chef d’escadron : "votre état vous donne quatre mille francs par an, et moi avec mes deux traductions de l’anglais j’ai pu, l’année dernière, consacrer trois mille cinq cents francs de plus à l’éducation de mes deux fils." Hors de là, une femme doit imprimer comme le baron d’Holbach ou Mme De La Fayette; leurs meilleurs amis l’ignoraient. Publier un livre ne peut être sans inconvénient que pour une fille; le vulgaire pouvant la mépriser à son aise à cause de son état, la portera aux nues à cause de son talent, et même s’engouera de ce talent.

Beaucoup d’hommes en France parmi ceux qui ont six mille livres de rente, font leur bonheur habituel par la littérature sans songer à rien imprimer ; lire un bon livre est pour eux un des plus grands plaisirs. Au bout de dix ans ils se trouvent avoir doublé leur esprit, et personne ne niera qu’en général plus on a d’esprit moins on a de passions incompatibles avec le bonheur des autres. Je ne crois pas que l’on nie davantage que les fils d’une femme qui lit Gibbon et Schiller auront plus de génie que les enfants de celle qui dit le chapelet et lit Mme De Genlis. Un jeune avocat, un marchand, un médecin, un ingénieur peuvent être lancés dans la vie sans aucune éducation, ils se la donnent tous les jours en pratiquant leur état. Mais quelles ressources ont leurs femmes pour acquérir les qualités estimables et nécessaires ? Cachées dans la solitude de leur ménage, le grand livre de la vie et de la nécessité reste fermé pour elles. Elles dépensent toujours de la même manière, en discutant un compte avec leur cuisinière, les trois louis que leur mari leur donne tous les lundis. Je dirai, dans l’intérêt des despotes : le dernier des hommes, s’il a vingt ans et des joues bien roses, est dangereux pour une femme qui ne sait rien, car elle est toute à l’instinct ; aux yeux d’une femme d’esprit, il fera justement autant d’effet qu’un beau laquais.

Le plaisant de l’éducation actuelle, c’est qu’on n’apprend rien aux jeunes filles, qu’elles ne doivent oublier bien vite, dès qu’elles seront mariées. Il faut quatre heures par jour pendant six ans, pour bien jouer de la harpe ; pour bien peindre la miniature ou l’aquarelle, il faut la moitié de ce temps. La plupart des jeunes filles n’arrivent pas même à une médiocrité supportable ; de là le proverbe si vrai : qui dit amateur dit ignorant. Et supposons une jeune fille avec quelque talent, trois ans après qu’elle est mariée elle ne prend pas sa harpe ou ses pinceaux une fois par mois : ces objets de tant de travail lui sont devenus ennuyeux, à moins que le hasard ne lui ait donné l’âme d’un artiste, chose toujours fort rare et qui rend peu propre aux soins domestiques. C’est ainsi que sous un vain prétexte de décence, l’on n’apprend rien aux jeunes filles qui puisse les guider dans les circonstances qu’elles rencontreront dans la vie ; on fait plus, on leur cache, on leur nie ces circonstances afin d’ajouter à leur force : 1 l’effet de la surprise, 2 l’effet de la défiance rejetée sur toute l’éducation comme ayant été menteuse. Je soutiens qu’on doit parler de l’amour à des jeunes filles bien élevées. Qui osera avancer de bonne foi que dans nos mœurs actuelles les jeunes filles de seize ans ignorent l’existence de l’amour ? Par qui reçoivent-elles cette idée si importante et si difficile à bien donner ? Voyez Julie D’Étanges se plaindre des connaissances qu’elle doit à la Chaillot, une femme de chambre de la maison. Il faut savoir gré à Rousseau d’avoir osé être peintre fidèle en un siècle de fausse décence.

L’éducation actuelle des femmes étant peut-être la plus plaisante absurdité de l’Europe moderne, moins elles ont d’éducation proprement dite, et plus elles valent. C’est pour cela peut-être qu’en Italie, en Espagne, elles sont si supérieures aux hommes et je dirais même si supérieures aux femmes des autres pays.

Chapitre LVI. §

Suite. Toutes nos idées sur les femmes nous viennent en France du catéchisme de trois sous ; et ce qu’il y a de plaisant, c’est que beaucoup de gens qui n’admettraient pas l’autorité de ce livre pour régler une affaire de cinquante francs, la suivent à la lettre et stupidement pour l’objet qui, dans l’état de vanité des habitudes du xixe siècle, importe peut-être le plus à leur bonheur. Il ne faut pas de divorce parce que le mariage est un mystère, et quel mystère ? L’emblème de l’union de Jésus-Christ avec son église. Et que devenait ce mystère si l’église se fût trouvée un nom du genre masculin ? Mais quittons des préjugés qui tombent, observons seulement ce spectacle singulier, la racine de l’arbre a été sapée par la hache du ridicule ; mais les branches continuent à fleurir. Pour revenir à l’observation des faits et de leurs conséquences : dans les deux sexes, c’est de la manière dont on a employé la jeunesse que dépend le sort de l’extrême vieillesse ; cela est vrai de meilleure heure pour les femmes. Comment une femme de quarante-cinq ans est-elle reçue dans le monde ? D’une manière sévère et plutôt inférieure à son mérite ; on les flatte à vingt ans, on les abandonne à quarante. Une femme de quarante-cinq ans n’a d’importance que par ses enfants ou par son amant.

Une mère qui excelle dans les beaux-arts ne peut communiquer son talent à son fils que dans le cas extrêmement rare, où ce fils a reçu de la nature précisément l’âme de ce talent. Une mère qui a l’esprit cultivé donnera à son jeune fils une idée, non seulement de tous les talents purement agréables, mais encore de tous les talents utiles à l’homme en société, et il pourra choisir. La barbarie des turcs tient en grande partie à l’état d’abrutissement moral des belles géorgiennes. Les jeunes gens nés à Paris doivent à leurs mères l’incontestable supériorité qu’ils ont à seize ans sur les jeunes provinciaux de leur âge. C’est de seize à vingt-cinq que la chance tourne.

Tous les jours les gens qui ont inventé le paratonnerre, l’imprimerie, l’art de faire le drap, contribuent à notre bonheur, et il en est de même des Montesquieu, des Racine, des La Fontaine. Or le nombre des génies que produit une nation est proportionnel au nombre d’hommes qui reçoivent une culture suffisante, et rien ne me prouve que mon bottier n’ait pas l’âme qu’il faut pour écrire comme Corneille; il lui manque l’éducation nécessaire pour développer ses sentiments, et lui apprendre à les communiquer au public.

D’après le système actuel de l’éducation des jeunes filles, tous les génies qui naissent femmes sont perdus pour le bonheur du public ; dès que le hasard leur donne les moyens de se montrer, voyez-les atteindre aux talents les plus difficiles ; voyez de nos jours une Catherine II, qui n’eut d’autre éducation que le danger et le catinisme ; une Mme Roland, une Alessandra Mari, qui, dans Arezzo, lève un régiment et le lance contre les français ; une Caroline, reine de Naples, qui sait arrêter la contagion du libéralisme mieux que nos Castlereagh et nos P. Quant à ce qui met obstacle à la supériorité des femmes dans les ouvrages de l’esprit, on peut voir le chapitre de la pudeur, article 9. Où ne fût pas arrivée Miss Edgeworth si la considération nécessaire à une jeune miss anglaise ne lui eût fait une nécessité, lorsqu’elle débuta, de transporter la chaire dans le roman ?

Quel est l’homme dans l’amour ou dans le mariage qui a le bonheur de pouvoir communiquer ses pensées telles qu’elles se présentent à lui, à la femme avec laquelle il passe sa vie ? Il trouve un bon cœur qui partage ses peines, mais toujours il est obligé de mettre ses pensées en petite monnaie s’il veut être entendu, et il serait ridicule d’attendre des conseils raisonnables d’un esprit qui a besoin d’un tel régime pour saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les idées de l’éducation actuelle, laisse son partner isolé dans les dangers de la vie et bientôt court risque de l’ennuyer. Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il pas dans sa femme si elle savait penser ! Un conseiller dont, après tout, hors un seul objet, et qui ne dure que le matin de la vie, les intérêts sont exactement identiques avec les siens.

Une des plus belles prérogatives de l’esprit, c’est qu’il donne de la considération à la vieillesse. Voyez l’arrivée de Voltaire à Paris faire pâlir la majesté royale. Mais quant aux pauvres femmes, dès qu’elles n’ont plus le brillant de la jeunesse, leur unique et triste bonheur est de pouvoir se faire illusion sur le rôle qu’elles jouent dans le monde. Les débris des talents de la jeunesse ne sont plus qu’un ridicule, et ce serait un bonheur pour nos femmes actuelles de mourir à cinquante ans. Quant à la vraie morale, plus on a d’esprit et plus on voit clairement que la justice est le seul chemin du bonheur. Le génie est un pouvoir, mais il est encore plus un flambeau pour découvrir le grand art d’être heureux.

La plupart des hommes ont un moment dans leur vie où ils peuvent faire de grandes choses, c’est celui où rien ne leur semble impossible. L’ignorance des femmes fait perdre au genre humain cette chance magnifique. L’amour fait tout au plus aujourd’hui bien monter à cheval, ou bien choisir son tailleur. Je n’ai pas le temps de garder les avenues contre la critique ; si j’étais maître d’établir des usages, je donnerais aux jeunes filles, autant que possible, exactement la même éducation qu’aux jeunes garçons. Comme je n’ai pas l’intention de faire un livre à propos de bottes, on n’exigera pas que je dise en quoi l’éducation actuelle des hommes est absurde (on ne leur enseigne pas les deux premières sciences, la logique et la morale). La prenant telle qu’elle est cette éducation, je dis qu’il vaut mieux la donner aux jeunes filles, que de leur montrer uniquement à faire de la musique, des aquarelles et de la broderie.

Donc, apprendre aux jeunes filles à lire, à écrire et l’arithmétique par l’enseignement mutuel dans des écoles centrales-couvents, où la présence de tout homme, les professeurs exceptés, serait sévèrement punie. Le grand avantage de réunir les enfants, c’est que, quelque bornés que soient les professeurs, les enfants apprennent malgré eux de leurs petits camarades l’art de vivre dans le monde et de ménager les intérêts. Un professeur sensé devrait expliquer aux enfants leurs petites querelles et leurs amitiés, et commencer ainsi son cours de morale plutôt que par l’histoire du veau d’or. Sans doute, d’ici à quelques années, l’enseignement mutuel sera appliqué à tout ce qui s’apprend ; mais, prenant les choses dans leur état actuel, je voudrais que les jeunes filles étudiassent le latin comme les petits garçons ; le latin est bon parce qu’il apprend à s’ennuyer ; avec le latin, l’histoire, les mathématiques, la connaissance des plantes utiles comme nourriture ou comme remède, ensuite la logique et les sciences morales, etc. La danse, la musique et le dessin doivent se commencer à cinq ans. À seize ans, une jeune fille doit songer à se trouver un mari et recevoir de sa mère des idées justes sur l’amour, le mariage et le peu de probité des hommes.

Chapitre LVI bis.
Du mariage. §

La fidélité des femmes dans le mariage lorsqu’il n’y a pas d’amour, est probablement une chose contre nature.

On a essayé d’obtenir cette chose contre nature par la peur de l’enfer et les sentiments religieux ; l’exemple de l’Espagne et de l’Italie montre jusqu’à quel point on a réussi. On a voulu l’obtenir en France par l’opinion, c’était la seule digue capable de résister ; mais on l’a mal construite. Il est absurde de dire à une jeune fille : vous serez fidèle à l’époux de votre choix et ensuite de la marier par force à un vieillard ennuyeux.

Mais les jeunes filles se marient avec plaisir. - C’est que, dans le système contraint de l’éducation actuelle, l’esclavage qu’elles subissent dans la maison de leur mère est d’un intolérable ennui ; d’ailleurs elles manquent de lumières, enfin c’est le vœu de la nature. Il n’y a qu’un moyen d’obtenir plus de fidélité des femmes dans le mariage, c’est de donner la liberté aux jeunes filles et le divorce aux gens mariés.

Une femme perd toujours dans un premier mariage les plus beaux jours de la jeunesse, et par le divorce elle donne aux sots quelque chose à dire contre elle.

Les jeunes femmes qui ont beaucoup d’amants n’ont que faire du divorce. Les femmes d’un certain âge, qui ont eu beaucoup d’amants, croient réparer leur réputation, et en France y réussissent toujours, en se montrant extrêmement sévères envers des erreurs qui les ont quittées. Ce sera quelque pauvre jeune femme vertueuse et éperdument amoureuse qui demandera le divorce et qui se fera honnir par des femmes qui ont eu cinquante hommes.

Chapitre LVII.
De ce qu’on appelle vertu. §

Moi, j’honore du nom de vertu l’habitude de faire des actions pénibles et utiles aux autres. Saint Siméon stylite qui se tient vingt-deux ans sur le haut d’une colonne et qui se donne les étrivières n’est guère vertueux à mes yeux, j’en conviens, et c’est ce qui donne un ton trop leste à cet essai. Je n’estime guère non plus un chartreux qui ne mange que du poisson et qui ne se permet de parler que le jeudi. J’avoue que j’aime mieux le général Carnot qui, dans un âge avancé, supporte les rigueurs de l’exil dans une petite ville du nord, plutôt que de faire une bassesse.

J’ai quelque espoir que cette déclaration extrêmement vulgaire portera à sauter le reste du chapitre. Ce matin, jour de fête, à Pesaro (7 mai 1819), étant obligé d’aller à la messe, je me suis fait donner un missel et je suis tombé sur ces paroles : joanna alphonsi quinti lusitaniae regis filia,... etc. La vertu si touchante prêchée par les phrases si belles du génie du christianisme se réduit donc à ne pas manger de truffes de peur des crampes d’estomac. C’est un calcul fort raisonnable si l’on croit à l’enfer, mais calcul de l’intérêt le plus personnel et le plus prosaïque. La vertu philosophique qui explique si bien le retour de Régulus à Carthage, et qui a amené des traits semblables dans notre révolution, prouve au contraire générosité dans l’âme. C’est uniquement pour ne pas être brûlée en l’autre monde, dans une grande chaudière d’huile bouillante, que Mme De Tourvel résiste à Valmont. Je ne conçois pas comment l’idée d’être le rival d’une chaudière d’huile bouillante n’éloigne pas Valmont par le mépris.

Combien Julie D’Étanges, respectant ses serments et le bonheur de M De Wolmar, n’est-elle pas plus touchante ?

Ce que je dis de Mme De Tourvel, je le trouve applicable à la haute vertu de Mistress Hutchinson. Quelle âme le puritanisme enleva à l’amour ! Un des travers les plus plaisants dans le monde, c’est que les hommes croient toujours savoir ce qu’il leur est évidemment nécessaire de savoir. Voyez-les parler de politique, cette science si compliquée ; voyez-les parler de mariage et de mœurs.

Chapitre LVIII.
Situation de l’Europe à l’égard du mariage. §

Jusqu’ici nous n’avons traité la question du mariage que par le raisonnement ; la voici traitée par les faits.

Quel est le pays du monde où il y a le plus de mariages heureux ? Incontestablement c’est l’Allemagne protestante.

J’extrais le morceau suivant du journal du capitaine Salviati sans y changer un seul mot. "Halberstadt, 23 juin 1807. M De Bulow cependant est bonnement et ouvertement amoureux de Mlle De Feltheim; il la suit partout et toujours ; lui parle sans cesse, et très souvent la retient à dix pas de nous. Cette préférence ouverte choque la société, la rompt, et aux rives de la Seine passerait pour le comble de l’indécence. Les allemands songent bien moins que nous à ce qui rompt la société, et l’indécence n’est presque qu’un mal de convention. Il y a cinq ans que M De Bulow fait ainsi la cour à Mina qu’il n’a pas pu épouser à cause de la guerre. Toutes les demoiselles de la société ont leur amant connu de tout le monde, mais aussi parmi les allemands de la connaissance de mon ami, M De Mermann, il n’en est pas un seul qui ne se soit marié par amour ; savoir : "Mermann, son frère George, M De Voigt, M De Lasing, etc. , Etc. Il vient de m’en nommer une douzaine.

"La manière ouverte et passionnée dont tous ces amants font la cour à leurs maîtresses serait le comble de l’indécence, du ridicule et de la malhonnêteté en France.

"Mermann me disait ce soir en revenant du chasseur vert, que, de toutes les femmes de sa famille très nombreuse, il ne croyait pas qu’il y en eût une seule qui eût trompé son mari. Mettons qu’il se trompe de moitié, c’est encore un pays singulier. "Sa proposition scabreuse à sa belle-sœur, Mme De Munichow, dont la famille va s’éteindre faute d’héritiers mâles, et les biens très considérables retourner au prince, reçue avec froideur, mais " ne m’en parlez jamais".

"Il en dit quelque chose en termes très couverts à la céleste Philippine (qui vient d’obtenir le divorce contre son mari qui voulait simplement la vendre au souverain) ; indignation non jouée, diminuée dans les termes au lieu d’être exagérée : "vous n’avez donc plus d’estime du tout pour notre sexe ? Je crois pour votre honneur que vous plaisantez." "Dans un voyage au Brocken avec cette vraiment belle femme, elle s’appuyait sur son épaule en dormant, ou feignant de dormir, un cahot la jette un peu sur lui, il lui serre la taille, elle se jette de l’autre côté de la voiture ; il ne pense pas qu’elle soit inséductible, mais il croit qu’elle se tuerait le lendemain de sa faute. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il l’a aimée passionnément, qu’il en a été aimé de même, qu’ils se voyaient sans cesse et qu’elle est sans reproche ; mais le soleil est bien pâle à Halberstadt, le gouvernement bien minutieux, et ces deux personnages bien froids. Dans leurs tête-à-tête les plus passionnés, Kant et Klopstock étaient toujours de la partie.

"Mermann me contait qu’un homme marié, convaincu d’adultère, peut être condamné par les tribunaux de Brunswick à dix ans de prison ; la loi est tombée en désuétude, mais fait du moins que l’on ne plaisante point sur ces sortes d’affaires ; la qualité d’homme à aventures galantes est bien loin d’être comme en France un avantage que l’on ne peut presque dénier en face à un mari sans l’insulter. "Quelqu’un qui dirait à mon colonel ou à Ch. qu’ils n’ont plus de femmes depuis leur mariage en serait fort mal reçu.

"Il y a quelques années qu’une femme de ce pays, dans un retour de religion, dit à son mari, homme de la cour de Brunswick, qu’elle l’avait trompé six ans de suite. Ce mari aussi sot que sa femme alla conter le propos au duc ; le galant fut obligé de donner sa démission de tous ses emplois et de quitter le pays dans les vingt-quatre heures sur la menace du duc de faire agir les lois." "Halberstadt, 7 juillet 1807. "Ici les maris ne sont pas trompés, il est vrai, mais quelles femmes, grands dieux ! Des statues, des masses à peine organisées. Avant le mariage elles sont fort agréables, lestes comme des gazelles, et un œil vif et tendre qui comprend toujours les allusions de l’amour. C’est qu’elles sont à la chasse d’un mari. À peine ce mari trouvé, elles ne sont plus exactement que des faiseuses d’enfant, en perpétuelle adoration devant le faiseur. Il faut que dans une famille de quatre ou cinq enfants, il y en ait toujours un de malade, puisque la moitié des enfants meurt avant sept ans, et dans ce pays, dès qu’un des bambins est malade, la mère ne sort plus. Je les vois trouver un plaisir indicible à être caressées par leurs enfants. Peu à peu elles perdent toutes leurs idées. C’est comme à Philadelphie. Des jeunes filles de la gaieté la plus folle et la plus innocente y deviennent, en moins d’un an, les plus ennuyeuses des femmes. Pour en finir sur les mariages de l’Allemagne protestante, la dot de la femme est à peu près nulle à cause des fiefs. Mlle De Diesdorff, fille d’un homme qui a quarante mille livres de rente, aura peut-être deux mille écus de dot (sept mille cinq cents francs). "M De Mermann a eu quatre mille écus de sa femme. "Le supplément de dot est payable en vanité, à la cour." On trouverait dans la bourgeoisie, me disait Mermann, des partis de cent ou cent cinquante mille écus (six cent mille francs au lieu de quinze). Mais on ne peut plus être présenté à la cour, on est séquestré de toute société où se trouve un prince, ou une princesse, c’est affreux." Ce sont ses termes et c’était le cri du cœur.

"Une femme allemande qui aurait l’âme de Phi, avec son esprit, sa figure noble et sensible, le feu qu’elle devait avoir à dix-huit ans (elle en a vingt-sept), étant honnête et pleine de naturel par les mœurs du pays, n’ayant, par la même cause, que la petite dose utile de religion, rendrait sans doute son mari fort heureux. Mais comment se flatter d’être constant auprès de mères de famille si insipides ? "Mais il était marié, m’a-t-elle répondu ce matin comme je blâmais les quatre ans de silence de l’amant de Corinne, lord Oswald. Elle a veillé jusqu’à trois heures pour lire Corinne; ce roman lui a donné une profonde émotion, et elle me répond avec sa touchante candeur : mais il était marié. "Phi a tant de naturel et une sensibilité si naïve que même en ce pays du naturel, elle semble prude aux petits esprits montés sur de petites âmes. Leurs plaisanteries lui font mal au cœur, et elle ne le cache guère.

"Quand elle est en bonne compagnie elle rit comme une folle des plaisanteries les plus gaies. C’est elle qui m’a conté l’histoire de cette jeune princesse de seize ans, depuis si célèbre, qui entreprenait souvent de faire monter dans son appartement l’officier de garde à sa porte." La Suisse.

Je connais peu de familles plus heureuses que celles de l’oberland, partie de la Suisse située près de Berne, et il est de notoriété publique (1816) que les jeunes filles y passent avec leur amant les nuits du samedi au dimanche.

Les sots qui connaissent le monde pour avoir fait le voyage de Paris, à Saint-Cloud, vont se récrier ; heureusement je trouve dans un écrivain suisse, la confirmation de ce que j’ai vu moi-même pendant quatre mois.

"Un bon paysan se plaignait de quelques dégâts faits dans son verger ; je lui demandai pourquoi il n’avait pas de chien. - " Mes filles ne se marieraient jamais." Je ne comprenais pas sa réponse ; il me conte qu’il avait eu un chien si méchant qu’il n’y avait plus de garçons qui osassent escalader ses fenêtres. "Un autre paysan, maire de son village, pour me faire l’éloge de sa femme, me disait que, du temps qu’elle était fille, il n’y en avait point qui eût plus de kilter ou veilleurs (qui eût plus de jeunes gens qui allassent passer la nuit avec elle). "Un colonel généralement estimé fut obligé, dans une course de montagnes, de passer la nuit au fond d’une des vallées les plus solitaires et les plus pittoresques du pays. Il logea chez le premier magistrat de la vallée, homme riche et accrédité. L’étranger remarqua en entrant une jeune fille de seize ans, modèle de grâce, de fraîcheur et de simplicité c’était la fille du maître de la maison. Il y avait ce soir-là bal champêtre : l’étranger fit la cour à la jeune fille qui était réellement d’une beauté frappante. Enfin, se faisant courage, il osa lui demander s’il ne pourrait pas veiller avec elle. - " Non, répondit la jeune fille, je couche avec ma cousine, mais je viendrai moi-même chez vous." Qu’on juge du trouble que causa cette réponse. On soupe, l’étranger se lève, la jeune fille prend le flambeau et le suit dans sa chambre, il croit toucher au bonheur. - " Non, lui dit-elle avec candeur, il faut d’abord que je demande permission à maman." La foudre l’eût moins atterré. Elle sort, il reprend courage et se glisse auprès du salon de bois de ces bonnes gens ; il entend la fille qui d’un ton caressant priait sa mère de lui accorder la permission qu’elle désirait : elle l’obtient enfin." N’est-ce pas, vieux, dit la mère à son mari qui était déjà au lit, tu consens que Trineli passe la nuit avec m le colonel ? - De bon cœur, répond le père, je crois qu’à un tel homme, je prêterais encore ma femme. - Eh bien ! Va, dit la mère à Trineli; mais sois brave fille, et n’ôte pas ta jupe. "au point du jour, Trineli, respectée par l’étranger, se leva vierge : elle arrangea les coussins du lit, prépara du café et de la crème pour son veilleur, et après que, assise sur le lit, elle eut déjeuné avec lui, elle coupe un petit morceau de son broustpletz (pièce de velours qui couvre le sein)." Tiens, lui dit-elle, conserve ce souvenir d’une nuit heureuse ; je ne l’oublierai jamais ; pourquoi es-tu colonel ? " Et, lui ayant donné un dernier baiser, elle s’enfuit ; il ne put plus la revoir." Voilà l’excès opposé à nos mœurs françaises et que je suis loin d’approuver.

Je voudrais, si j’étais législateur, qu’on prît, en France comme en Allemagne, l’usage des soirées dansantes. Trois fois par semaine les jeunes filles iraient avec leurs mères à un bal commencé à sept heures finissant à minuit, et exigeant pour tous frais un violon et des verres d’eau. Dans une pièce voisine, les mères, peut-être un peu jalouses de l’heureuse éducation de leurs filles, joueraient au boston ; dans une troisième, les pères trouveraient les journaux et parleraient politique. Entre minuit et une heure toutes les familles se réuniraient, et regagneraient le toit paternel. Les jeunes filles apprendraient à connaître les jeunes hommes ; la fatuité et l’indiscrétion qui la suit leur deviendraient bien vite odieuse ; enfin, elles se choisiraient un mari. Quelques jeunes filles auraient des amours malheureuses, mais le nombre des maris trompés et des mauvais ménages diminuerait dans une immense proportion. Alors il serait moins absurde de chercher à punir l’infidélité par la honte ; la loi dirait aux jeunes femmes : vous avez choisi votre mari, soyez-lui fidèle. Alors j’admettrais la poursuite et la punition par les tribunaux de ce que les anglais appellent criminal conversation. Les tribunaux pourraient imposer au profit des prisons, et des hôpitaux, une amende égale aux deux tiers de la fortune du séducteur, et une prison de quelques années.

Une femme pourrait être poursuivie pour adultère devant un jury. Le jury devrait d’abord déclarer que la conduite du mari a été irréprochable. La femme convaincue pourrait être condamnée à la prison pour la vie. Si le mari avait été absent plus de deux ans, la femme ne pourrait être condamnée qu’à une prison de quelques années. Les mœurs publiques se modèleraient bientôt sur ces lois et les perfectionneraient.

Alors les nobles et les prêtres, tout en regrettant amèrement les siècles décents de Mme De Montespan ou de Mme Du Barry, seraient forcés de permettre le divorce.

Il y aurait dans un village, en vue de Paris, un élysée pour les femmes malheureuses, une maison de refuge où, sous peine des galères, il n’entrerait d’autre homme que le médecin et l’aumônier. Une femme qui voudrait obtenir le divorce serait tenue, avant tout, d’aller se constituer prisonnière dans cet élysée ; elle y passerait deux années sans sortir une seule fois. Elle pourrait écrire, mais jamais recevoir de réponse.

Un conseil composé de pairs de France et de quelques magistrats estimés dirigerait, au nom de la femme, les poursuites pour le divorce, et réglerait la pension à payer par le mari à l’établissement. La femme qui succomberait dans sa demande devant les tribunaux serait admise à passer le reste de sa vie à l’élysée. Le gouvernement compléterait à l’administration de l’élysée deux mille francs par femme réfugiée. Pour être reçue à l’élysée, il faudrait avoir eu une dot de plus de vingt mille francs. La sévérité du régime moral serait extrême.

Après deux ans d’une totale séparation du monde, une femme divorcée pourrait se remarier. Une fois arrivées à ce point, les chambres pourraient examiner si, pour établir l’émulation du mérite entre les jeunes filles, il ne conviendrait pas d’attribuer aux garçons une part double de celles des sœurs dans le partage de l’héritage paternel. Les filles qui ne trouveraient pas à se marier auraient une part égale à celle des mâles. On peut remarquer en passant que ce système détruirait peu à peu l’habitude des mariages de convenance trop inconvenants. La possibilité du divorce rendrait inutiles les excès de bassesse.

Il faudrait établir sur divers points de la France, et dans des villages pauvres, trente abbayes pour les vieilles filles. Le gouvernement chercherait à entourer ces établissements de considération, pour consoler un peu la tristesse des pauvres filles qui y achèveraient leur vie. Il faudrait leur donner tous les hochets de la dignité. Mais laissons ces chimères.

Chapitre LIX.
Werther et don Juan. §

Parmi les jeunes gens, lorsque l’on s’est bien moqué d’un pauvre amoureux et qu’il a quitté le salon, ordinairement la conversation finit par agiter la question de savoir s’il vaut mieux prendre les femmes comme le don Juan de Mozart, ou comme Werther. Le contraste serait plus exact si j’eusse cité Saint-Preux, mais c’est un si plat personnage que je ferais tort aux âmes tendres en le leur donnant pour représentant.

Le caractère de don Juan requiert un plus grand nombre de ces vertus utiles et estimées dans le monde : l’admirable intrépidité, l’esprit de ressources, la vivacité, le sang-froid, l’esprit amusant, etc.

Les don Juan ont de grands moments de sécheresse et une vieillesse fort triste ; mais la plupart des hommes n’arrivent pas à la vieillesse. Les amoureux jouent un pauvre rôle le soir dans le salon, car l’on n’a de talent et de force auprès des femmes qu’autant qu’on met à les avoir exactement le même intérêt qu’à une partie de billard. Comme la société connaît aux amoureux un grand intérêt dans la vie, quelque esprit qu’ils aient, ils prêtent le flanc à la plaisanterie ; mais le matin en s’éveillant, au lieu d’avoir de l’humeur jusqu’à ce que quelque chose de piquant et de malin les soit venu ranimer, ils songent à ce qu’ils aiment et font des châteaux en Espagne habités par le bonheur. L’amour à la Werther ouvre l’âme à tous les arts, à toutes les impressions douces et romantiques, au clair de lune, à la beauté des bois, à celle de la peinture, en un mot au sentiment et à la jouissance du beau, sous quelque forme qu’il se présente, fût-ce sous un habit de bure. Il fait trouver le bonheur même sans les richesses. Ces âmes-là, au lieu d’être sujettes à se blaser comme Meilhan, Bezenval, etc. , Deviennent folles par excès de sensibilité comme Rousseau. Les femmes douées d’une certaine élévation d’âme qui, après la première jeunesse, savent voir l’amour où il est, et quel est cet amour, échappent en général aux don Juan qui ont pour eux plutôt le nombre que la qualité des conquêtes. Remarquez, au désavantage de la considération des âmes tendres, que la publicité est nécessaire au triomphe des don juan comme le secret à ceux des Werther. La plupart des gens qui s’occupent de femmes par état, sont nés au sein d’une grande aisance, c’est-à-dire sont, par le fait de leur éducation et par l’imitation de ce qui les entourait dans leur jeunesse, égoïstes et secs. Les vrais don juan finissent même par regarder les femmes comme le parti ennemi, et par se réjouir de leurs malheurs de tous genres.

Au contraire, l’aimable duc Delle Pignatelle nous montrait à Munich la vraie manière d’être heureux par la volupté, même sans l’amour-passion." Je vois qu’une femme me plaît, me disait-il un soir, quand je me trouve tout interdit auprès d’elle et que je ne sais que lui dire." Bien loin de mettre son amour-propre à rougir et à se venger de ce moment d’embarras, il le cultivait précieusement comme la source du bonheur. Chez cet aimable jeune homme, l’amour-goût était tout à fait exempt de la vanité qui corrode ; c’était une nuance affaiblie, mais pure et sans mélange, de l’amour véritable ; et il respectait toutes les femmes comme des êtres charmants envers qui nous sommes bien injustes (20 février 1820). Comme on ne se choisit pas un tempérament, c’est-à-dire une âme, l’on ne se donne pas un rôle supérieur. J-J Rousseau et le duc de Richelieu auraient eu beau faire, malgré tout leur esprit, ils n’auraient pu changer de carrière auprès des femmes. Je croirais volontiers que le duc n’a jamais eu de moments comme ceux que Rousseau trouva dans le parc de la chevrette, auprès de Mme D’Houdetot; à Venise, en écoutant la musique des scuole; et à Turin, aux pieds de Mme Bazile. Mais aussi il n’eut jamais à rougir du ridicule dont Rousseau se couvre auprès de Mme De Larnage et dont le remords le poursuit le reste de sa vie.

Le rôle des Saint-Preux est plus doux et remplit tous les moments de l’existence ; mais il faut convenir que celui de don Juan est bien plus brillant. Si Saint-Preux change de goût au milieu de sa vie, solitaire et retiré, avec des habitudes pensives, il se trouve sur la scène du monde à la dernière place ; tandis que don Juan se voit une réputation superbe parmi les hommes, et pourra peut-être encore plaire à une femme tendre en lui faisant le sacrifice sincère de ses goûts libertins.

Par toutes les raisons présentées jusqu’ici, il me semble que la question se balance. Ce qui me fait croire les Werther plus heureux, c’est que don Juan réduit l’amour à n’être qu’une affaire ordinaire. Au lieu d’avoir comme Werther des réalités qui se modèlent sur ses désirs, il a des désirs imparfaitement satisfaits par la froide réalité, comme dans l’ambition, l’avarice et les autres passions. Au lieu de se perdre dans les rêveries enchanteresses de la cristallisation, il pense comme un général au succès de ses manœuvres, et en un mot tue l’amour au lieu d’en jouir plus qu’un autre, comme croit le vulgaire.

Ce qui précède me semble sans réplique. Une autre raison qui l’est pour le moins autant à mes yeux, mais, que grâce à la méchanceté de la providence, il faut pardonner aux hommes de ne pas reconnaître, c’est que l’habitude de la justice me paraît, sauf les accidents, la route la plus assurée pour arriver au bonheur, et les Werther ne sont pas scélérats. Pour être heureux dans le crime il faudrait exactement n’avoir pas de remords. Je ne sais si un tel être peut exister ; je ne l’ai jamais rencontré, et je parierais que l’aventure de Mme Michelin troublait les nuits du duc de Richelieu.

Il faudrait, ce qui est impossible, n’avoir exactement pas de sympathie, ou pouvoir mettre à mort le genre humain.

Les gens qui ne connaissent l’amour que par les romans éprouveront une répugnance naturelle en lisant ces phrases en faveur de la vertu en amour. C’est que par les lois du roman la peinture de l’amour vertueux est essentiellement ennuyeuse et peu intéressante. Le sentiment de la vertu paraît ainsi de loin neutraliser celui de l’amour, et les paroles amour vertueux semblent synonymes d’amour faible. Mais tout cela est une infirmité de l’art de peindre, qui ne fait rien à la passion telle qu’elle existe dans la nature. Je demande la permission de faire le portrait du plus intime de mes amis.

Don Juan abjure tous les devoirs qui le lient au reste des hommes. Dans le grand marché de la vie, c’est un marchand de mauvaise foi qui prend toujours et ne paye jamais. L’idée de l’égalité lui inspire la rage que l’eau donne à l’hydrophobe ; c’est pour cela que l’orgueil de la naissance va si bien au caractère de don Juan. Avec l’idée de l’égalité des droits disparaît celle de la justice, ou plutôt si don Juan est sorti d’un sang illustre, ces idées communes ne l’ont jamais approché et je croirais assez qu’un homme qui porte un nom historique est plus disposé qu’un autre à mettre le feu à une ville pour se faire cuire un œuf. Il faut l’excuser ; il est tellement possédé de l’amour de soi-même qu’il arrive au point de perdre l’idée du mal qu’il cause, et de ne voir plus que lui dans l’univers qui puisse jouir ou souffrir. Dans le feu de la jeunesse, quand toutes les passions font sentir la vie dans notre propre cœur et éloignent la méfiance de celui des autres, don juan, plein de sensations et de bonheur apparent, s’applaudit de ne songer qu’à soi, tandis qu’il voit les autres hommes sacrifier au devoir ; il croit avoir trouvé le grand art de vivre. Mais au milieu de son triomphe, à peine à trente ans, il s’aperçoit avec étonnement que la vie lui manque, il éprouve un dégoût croissant pour ce qui faisait tous ses plaisirs. Don Juan me disait à Thorn, dans un accès d’humeur noire : "il n’y a pas vingt variétés de femmes, et une fois qu’on en a eu deux ou trois de chaque variété, la satiété commence." Je répondais : "il n’y a que l’imagination qui échappe pour toujours à la satiété. Chaque femme inspire un intérêt différent, et bien plus, la même femme, si le hasard vous la présente deux ou trois ans plus tôt ou plus tard dans le cours de la vie, et si le hasard veut que vous aimiez, est aimée d’une manière différente. Mais une femme tendre, même en vous aimant, ne produirait sur vous, par ses prétentions à l’égalité, que l’irritation de l’orgueil. Votre manière d’avoir les femmes tue toutes les autres jouissances de la vie ; celle de Werther les centuple." Ce triste drame arrive au dénouement. On voit le don Juan vieillissant s’en prendre aux choses de sa propre satiété, et jamais à soi. On le voit tourmenté du poison qui le dévore, s’agiter en tous sens et changer continuellement d’objet. Mais quel que soit le brillant des apparences, tout se termine pour lui à changer de peine ; il se donne de l’ennui paisible, ou de l’ennui agité voilà le seul choix qui lui reste.

Enfin il découvre et s’avoue à soi-même cette fatale vérité dès lors il est réduit pour toute jouissance à faire sentir son pouvoir, et à faire ouvertement le mal pour le mal. C’est aussi le dernier degré du malheur habituel ; aucun poète n’a osé en présenter l’image fidèle ; ce tableau ressemblant ferait horreur.

Mais on peut espérer qu’un homme supérieur détournera ses pas de cette route fatale, car il y a une contradiction au fond du caractère de don Juan. Je lui ai supposé beaucoup d’esprit, et beaucoup d’esprit conduit à la découverte de la vertu par le chemin du temple de la gloire.

La Rochefoucauld qui s’entendait pourtant en amour-propre, et qui dans la vie réelle n’était rien moins qu’un nigaud d’homme de lettres, dit (267) : "le plaisir de l’amour est d’aimer, et l’on est plus heureux par la passion que l’on a, que par celle que l’on inspire." Le bonheur de don Juan n’est que de la vanité basée, il est vrai, sur des circonstances amenées par beaucoup d’esprit et d’activité mais il doit sentir que le moindre général qui gagne une bataille, que le moindre préfet qui contient un département, a une jouissance plus remarquable que la sienne ; tandis que le bonheur du duc de Nemours quand Mme De Clèves lui dit qu’elle l’aime est, je crois, au-dessus du bonheur de Napoléon à Marengo.

L’amour à la don Juan est un sentiment dans le genre du goût pour la chasse. C’est un besoin d’activité qui doit être réveillé par des objets divers et mettant sans cesse en doute votre talent. L’amour à la Werther est comme le sentiment d’un écolier qui fait une tragédie et mille fois mieux ; c’est un but nouveau dans la vie auquel tout se rapporte, et qui change la face de tout. L’amour-passion jette aux yeux d’un homme toute la nature avec ses aspects sublimes, comme une nouveauté inventée d’hier. Il s’étonne de n’avoir jamais vu le spectacle singulier qui se découvre à son âme. Tout est neuf, tout est vivant, tout respire l’intérêt le plus passionné. Un amant voit la femme qu’il aime dans la ligne d’horizon de tous les paysages qu’il rencontre, et faisant cent lieues pour aller l’entrevoir un instant, chaque arbre, chaque rocher lui parle d’elle d’une manière différente, et lui en apprend quelque chose de nouveau. Au lieu du fracas de ce spectacle magique, don Juan a besoin que les objets extérieurs qui n’ont de prix pour lui que par leur degré d’utilité lui soient rendus piquants par quelque intrigue nouvelle.

L’amour à la Werther a de singuliers plaisirs ; après un an ou deux, quand l’amant n’a plus pour ainsi dire qu’une âme avec ce qu’il aime, et cela, chose étrange, même indépendamment des succès en amour, même avec les rigueurs de sa maîtresse, quoi qu’il fasse ou qu’il voie, il se demande : que dirait-elle si elle était avec moi ? Que lui dirais-je de cette vue de casa-lecchio ? Il lui parle, il écoute ses réponses, il rit des plaisanteries qu’elle lui fait. À cent lieues d’elle et sous le poids de sa colère, il se surprend à se faire cette réflexion : Léonore était fort gaie ce soir. Il se réveille : mais mon dieu, se dit-il en soupirant, il y a des fous à Bedlam qui le sont moins que moi ! - " Mais vous m’impatientez, me dit un de mes amis auquel je lis cette remarque : vous opposez sans cesse l’homme passionné au don Juan, ce n’est pas là la question. Vous auriez raison si l’on pouvait à volonté se donner une passion. Mais dans l’indifférence que faire ? "-L’amour-goût sans horreurs. Les horreurs viennent toujours d’une petite âme qui a besoin de se rassurer sur son propre mérite.

Continuons. Les don juan doivent avoir bien de la peine à convenir de la vérité de cet état de l’âme dont je parlais tout à l’heure. Outre qu’ils ne peuvent le voir ni le sentir, il choque trop leur vanité. L’erreur de leur vie est de croire conquérir en quinze jours ce qu’un amant transi obtient à peine en six mois. Ils se fondent sur des expériences faites aux dépens de ces pauvres diables qui n’ont ni l’âme qu’il faut pour plaire, en révélant ses mouvements naïfs à une femme tendre, ni l’esprit nécessaire pour le rôle de don Juan. Ils ne veulent pas voir que ce qu’ils obtiennent, fût-il même accordé par la même femme, n’est pas la même chose. L’amour-passion à l’égard des don juan peut se comparer à une route singulière, escarpée, incommode, qui commence à la vérité parmi des bosquets charmants, mais bientôt se perd entre des rochers taillés à pic, dont l’aspect n’a rien de flatteur pour les yeux vulgaires. Peu à peu la route s’enfonce dans les hautes montagnes au milieu d’une forêt sombre dont les arbres immenses en interceptant le jour, par leurs têtes touffues et élevées jusqu’au ciel, jettent une sorte d’horreur dans les âmes non trempées par le danger.

Après avoir erré péniblement comme dans un labyrinthe infini dont les détours multipliés impatientent l’amour-propre, tout à coup l’on fait un détour, et l’on se trouve dans un monde nouveau, dans la délicieuse vallée de Cachemire de lalla-rookh. Comment les don juan, qui ne s’engagent jamais dans cette route ou qui n’y font tout au plus que quelques pas, pourraient-ils juger des aspects qu’elle présente au bout du voyage ? ... "Vous voyez que l’inconstance est bonne : il me faut du nouveau, n’en fût-il plus au monde. " - Bien, vous vous moquez des serments et de la justice. Que cherche-t-on par l’inconstance ? Le plaisir apparemment.

Mais le plaisir que l’on rencontre auprès d’une jolie femme désirée quinze jours et gardée trois mois, est différent du plaisir que l’on trouve avec une maîtresse désirée trois ans et gardée dix. Si je ne mets pas toujours, c’est qu’on dit que la vieillesse, changeant nos organes, nous rend incapables d’aimer ; pour moi, je n’en crois rien. Votre maîtresse, devenue votre amie intime, vous donne d’autres plaisirs, les plaisirs de la vieillesse. C’est une fleur qui après avoir été rose le matin, dans la saison des fleurs, se change en un fruit délicieux le soir, quand les roses ne sont plus de saison. Une maîtresse désirée trois ans est réellement maîtresse dans toute la force du terme ; on ne l’aborde qu’en tremblant, et, dirais-je aux don juan, l’homme qui tremble ne s’ennuie pas. Les plaisirs de l’amour sont toujours en proportion de la crainte.

Le malheur de l’inconstance, c’est l’ennui ; le malheur de l’amour-passion, c’est le désespoir et la mort. On remarque les désespoirs d’amour, ils font anecdote ; personne ne fait attention aux vieux libertins blasés qui crèvent d’ennui et dont Paris est pavé.

"L’amour brûle la cervelle à plus de gens que l’ennui." -Je le crois bien, l’ennui ôte tout, jusqu’au courage de se tuer.

Il y a tel caractère fait pour ne trouver le plaisir que dans la variété. Mais un homme qui porte aux nues le vin de Champagne aux dépens du bordeaux, ne fait que dire avec plus ou moins d’éloquence : j’aime mieux le champagne.

Chacun de ces vins a ses partisans et tous ont raison, s’ils se connaissent bien eux-mêmes, et s’ils courent après le genre de bonheur qui est le mieux adapté à leurs organes et à leurs habitudes. Ce qui gâte le parti de l’inconstance, c’est que tous les sots se rangent de ce côté par manque de courage. Mais enfin chaque homme, s’il veut se donner la peine de s’étudier soi-même, a son beau idéal, et il me semble qu’il y a toujours un peu de ridicule à vouloir convertir son voisin.

Fragments divers. §

J’ai réuni sous ce titre, que j’aurais voulu rendre encore plus modeste, un choix fait sans trop de sévérité parmi trois ou quatre cents cartes à jouer sur lesquelles j’ai trouvé des lignes tracées au crayon ; souvent ce qu’il faut bien appeler le manuscrit original, faute d’un nom plus simple, est bâti de morceaux de papier de toute grandeur écrits au crayon, et que Lisio attachait avec de la cire pour ne pas avoir l’embarras de recopier. Il m’a dit une fois que rien de ce qu’il notait ne lui semblait, une heure après, valoir la peine d’être recopié. Je suis entré dans ce détail avec l’espérance qu’il me servira d’excuse pour les répétitions.

1. On peut tout acquérir dans la solitude, hormis du caractère.

2. En 1821, la haine, l’amour et l’avarice, les trois passions les plus fréquentes, et avec le jeu, presque les seules à Rome.

Les romains paraissent méchants au premier abord ; ils ne sont qu’extrêmement méfiants, et avec une imagination qui s’enflamme à la plus légère apparence.

S’ils font des méchancetés gratuites, c’est un homme rongé par la peur, et qui cherche à se rassurer en essayant son fusil.

3. Si je disais, comme je le crois, que la bonté est le trait distinctif du caractère des habitants de Paris, je craindrais beaucoup de les offenser. "Je ne veux pas être bon."

4. Une marque de l’amour vient de naître, c’est que tous les plaisirs et toutes les peines que peuvent donner toutes les autres passions et tous les autres besoins de l’homme cessent à l’instant de l’affecter.

5. La pruderie est une espèce d’avarice, la pire de toutes.

6. Avoir le caractère solide, c’est avoir une longue et ferme expérience des mécomptes et des malheurs de la vie. Alors l’on désire constamment, ou l’on ne désire pas du tout.

7. L’amour tel qu’il est dans la haute société, c’est l’amour des combats, c’est l’amour du jeu.

8. Rien ne tue l’amour-goût comme les bouffées d’amour-passion dans le partner. Contessina L, Forli, 1819.

9. Grand défaut des femmes, le plus choquant de tous pour un homme un peu digne de ce nom. Le public, en fait de sentiments ne s’élève guère qu’à des idées basses, et elles font le public juge suprême de leur vie ; je dis même les plus distinguées, et souvent sans s’en douter, et même en croyant, et disant le contraire. Brescia, 1819.

10. Prosaïque est un mot nouveau qu’autrefois je trouvais ridicule, car rien de plus froid que nos poésies ; s’il y a quelque chaleur en France depuis cinquante ans, c’est assurément dans la prose. Mais enfin la contessina Léonore se servait du mot prosaïque et j’aime à l’écrire. La définition est dans don Quichotte et dans le contraste parfait du maître et de l’écuyer. Le maître, grand et pâle ; l’écuyer, gras et frais. Le premier tout héroïsme et courtoisie ; le second tout égoïsme et servilité le premier toujours rempli d’imaginations romanesques et touchantes ; le second un modèle d’esprit de conduite, un recueil de proverbes bien sages ; le premier toujours nourrissant son âme de quelque contemplation héroïque et hasardée ; l’autre ruminant quelque plan bien sage et dans lequel il ne manque pas d’admettre soigneusement en ligne de compte l’influence de tous les petits mouvements honteux et égoïstes du cœur humain.

Au moment où le premier devrait être détrompé par le non-succès de ses imaginations d’hier, il est déjà occupé de ses châteaux en Espagne d’aujourd’hui. Il faut avoir un mari prosaïque et prendre un amant romanesque.

Marlborough avait l’âme prosaïque; Henri IV amoureux à cinquante-cinq ans d’une jeune princesse qui n’oubliait pas son âge, un cœur romanesque. Il y a moins d’âmes prosaïques dans la noblesse que dans le tiers-état.

C’est le défaut du commerce, il rend prosaïque.

11. Rien d’intéressant comme la passion, c’est que tout y est imprévu, et que l’agent y est victime. Rien de plat comme l’amour-goût où tout est calcul comme dans toutes les prosaïques affaires de la vie.

12. On finit toujours, à la fin de la visite, par traiter son amant mieux qu’on ne voudrait. L2 novembre 1818.

13. L’influence du rang se fait toujours sentir à travers le génie chez un parvenu. Voyez Rousseau tombant amoureux de toutes les dames qu’il rencontrait, et pleurant de ravissement, parce que le duc de Luxembourg, un des plus plats courtisans de l’époque, daigne se promener à droite plutôt qu’à gauche, pour accompagner un M Coindet, ami de Rousseau. L3 mai 1820.

14. Ravenne, 23 janvier 1820. Les femmes ici n’ont que l’éducation des choses, une mère ne se gêne guère pour être au désespoir, ou au comble de la joie, par amour, devant ses filles de douze à quinze ans. Rappelez-vous que dans ces climats heureux beaucoup de femmes sont très bien jusqu’à quarante-cinq ans, et la plupart sont mariées à dix-huit.

La Valchiusa, disant hier de Lampugnani: ah ! Celui-là était fait pour moi, il savait aimer, etc. , Etc. , Et suivant longtemps ce discours avec une amie, devant sa fille, jeune personne très alerte de quatorze à quinze ans, qu’elle menait aussi aux promenades sentimentales avec cet amant. Quelquefois les jeunes filles accrochent des maximes de conduite excellentes. Par exemple Mme Guarnacci adressant à ses deux filles, et à deux hommes qui en toute leur vie ne lui ont fait que cette visite, des maximes approfondies pendant une demi-heure, et appuyées d’exemples à leur connaissance (celui de la Cercara en Hongrie), sur l’époque précise à laquelle il convient de punir par l’infidélité les amants qui se conduisent mal.

15. Le sanguin, le français véritable (le colonel Mathis), au lieu de se tourmenter par excès de sentiment comme Rousseau, s’il a un rendez-vous pour demain soir, à sept heures, se peint tout en couleur de rose jusqu’au moment fortuné. Ces gens-là ne sont guère susceptibles de l’amour-passion, il troublerait leur belle tranquillité. Je vais jusqu’à dire que peut-être ils prendraient ses transports pour du malheur, du moins ils seraient humiliés de sa timidité.

16. La plupart des hommes du monde, par vanité, par méfiance, par crainte du malheur ne se livrent à aimer une femme qu’après l’intimité.

17. Les âmes très tendres ont besoin de la facilité chez une femme pour encourager la cristallisation.

18. Une femme voit la voix du public dans le premier sot ou la première amie perfide qui se déclare auprès d’elle l’interprète fidèle du public.

19. Il y a un plaisir délicieux à serrer dans ses bras une femme qui vous a fait beaucoup de mal, qui a été votre cruelle ennemie pendant longtemps et qui est prête à l’être encore. Bonheur des officiers français en Espagne, 1812.

20. Il faut la solitude pour jouir de son cœur et pour aimer, mais il faut être répandu dans le monde pour réussir.

21. Toutes les observations des français sur l’amour sont bien écrites, avec exactitude, point outrées, mais ne portent que sur des affections légères, disait l’aimable cardinal Lante.

22. Tous les mouvements de passion de la comédie des innamorati de Goldoni sont excellents, c’est le style et les pensées qui révoltent par la plus dégoûtante bassesse : c’est le contraire d’une comédie française.

23. Jeunesse de 1822. Qui dit penchant sérieux, disposition active, dit sacrifice du présent à l’avenir ; rien n’élève l’âme comme le pouvoir et l’habitude de faire de tels sacrifices. Je vois plus de probabilité pour les grandes passions en 1832 qu’en 1772.

24. Le tempérament bilieux, quand il n’a pas des formes trop repoussantes, est peut-être celui de tous qui est le plus propre à frapper et à nourrir l’imagination des femmes. Si le tempérament bilieux n’est pas placé dans de belles circonstances, comme le Lauzun de Saint-Simon ( mémoires, tome V, 380), le difficile, c’est de s’y accoutumer. Mais, une fois ce caractère saisi par une femme, il doit l’entraîner. Oui, même le sauvage et fanatique Balfour old mortality. C’est pour elles le contraire du prosaïque.

25. En amour on doute souvent de ce qu’on croit le plus (la r 355). Dans toute autre passion l’on ne doute plus de ce qu’on s’est une fois prouvé.

26. Les vers furent inventés pour aider la mémoire. Plus tard on les conserva pour augmenter le plaisir par la vue de la difficulté vaincue. Les garder aujourd’hui dans l’art dramatique, reste de barbarie. Exemple : l’ordonnance de la cavalerie, mise en vers par M De Bonnay.

27. Tandis que ce servant jaloux se nourrit d’ennui, d’avarice, de haine et de passions vénéneuses et froides, je passe une nuit heureuse à rêver à elle, à elle qui me traite mal par méfiance. S.

28. Il n’y a qu’une grande âme qui ose avoir un style simple ; c’est pour cela que Rousseau a mis tant de rhétorique dans la nouvelle Héloïse, ce qui la rend illisible à trente ans.

29. "Le plus grand reproche que nous puissions nous faire est assurément de laisser s’évanouir, comme ces fantômes légers que produit le sommeil, les idées d’honneur et de justice qui, de temps en temps, s’élèvent dans notre cœur." Lettre de Iéna, mars 1819.

30. Une femme honnête est à la campagne, elle passe une heure dans la serre chaude avec son jardinier ; des gens dont elle a contrarié les vues l’accusent d’avoir trouvé un amant dans ce jardinier.

Que répondre ? Absolument parlant, la chose est possible. Elle pourrait dire : "mon caractère jure pour moi, voyez les mœurs de toute ma vie", mais ces choses sont également invisibles, et aux méchants qui ne veulent rien voir et aux sots qui ne peuvent rien voir.

Salviati. Rome, 23 juillet 1819.

31. J’ai vu un homme découvrir que son rival était aimé, et celui-ci ne pas le voir à cause de sa passion.

32. Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu’il est obligé de se faire pour oser risquer de fâcher la femme qu’il aime et lui prendre la main.

33. Rhétorique, ridicule mais à la différence de celle de Rousseau inspirée par la vraie passion : mémoires de M De Maubreuil, lettre de Sand.

34. Naturel. J’ai vu, ou j’ai cru voir ce soir le triomphe du naturel dans une jeune personne qui, il est vrai, me semble avoir un grand caractère. Elle adore un de ses cousins, cela me semble évident et elle doit s’être avoué à elle-même l’état de son cœur. Ce cousin l’aime, mais comme elle est très sérieuse avec lui, il croit ne pas plaire, et se laisse entraîner aux marques de préférence que lui donne Clara, une jeune veuve amie de Mélanie. Je crois qu’il va l’épouser ; Mélanie le voit et souffre tout ce qu’un cœur fier et rempli malgré lui d’une passion violente peut souffrir. Elle n’aurait qu’à changer un peu ses manières ; mais elle regarde comme une bassesse qui aurait des conséquences durant toute sa vie de s’écarter un instant du naturel.

35. Sapho ne vit dans l’amour que le délire des sens ou le plaisir physique sublimé par la cristallisation. Anacréon y chercha un amusement pour les sens et pour l’esprit. Il y avait trop peu de sûreté dans l’antiquité pour qu’on eût le loisir d’avoir un amour-passion.

36. Il ne me faut que le fait précédent pour rire un peu des gens qui trouvent Homère supérieur au Tasse. L’amour-passion existait du temps d’Homère et pas très loin de la Grèce.

37. Femme tendre qui cherchez à voir si l’homme que vous adorez vous aime d’amour-passion, étudiez la première jeunesse de votre amant. Tout homme distingué fut d’abord, à ses premiers pas dans la vie, un enthousiaste ridicule ou un infortuné. L’homme à l’humeur gaie et douce, et au bonheur facile, ne peut aimer avec la passion qu’il faut à votre cœur. Je n’appelle passion que celle éprouvée par de longs malheurs, et de ces malheurs que les romans se gardent bien de peindre, et d’ailleurs qu’ils ne peuvent pas peindre.

38. Une résolution forte change sur-le-champ le plus extrême malheur en un état supportable. Le soir d’une bataille perdue, un homme fuit à toutes jambes sur un cheval harassé il entend distinctement le galop du groupe de cavaliers qui le poursuivent ; tout à coup, il s’arrête, descend de cheval, renouvelle l’amorce de sa carabine et de ses pistolets, et prend la résolution de se défendre. À l’instant, au lieu de voir la mort, il voit la croix de la légion d’honneur.

39. Fond des mœurs anglaises. Vers 1730, quand nous avions déjà Voltaire et Fontenelle, on inventa en Angleterre une machine pour séparer le grain qu’on vient de battre des petits fragments de paille ; cela s’opérait au moyen d’une roue qui donnait à l’air le mouvement nécessaire pour enlever les fragments de paille ; mais en ce pays biblique les paysans prétendirent qu’il était impie d’aller contre la volonté de la divine providence, et de produire ainsi un vent factice, au lieu de demander au ciel, par une ardente prière, le vent nécessaire pour vanner le blé, et d’attendre le moment marqué par le dieu d’Israël. Comparez cela aux paysans français.

40. Nul doute que ce ne soit une folie pour un homme de s’exposer à l’amour-passion. Quelquefois cependant le remède opère avec trop d’énergie. Les jeunes américaines des États-Unis sont tellement pénétrées et fortifiées d’idées raisonnables que l’amour, cette fleur de la vie, y a déserté la jeunesse. On peut laisser en toute sûreté, à Boston, une jeune fille seule avec un bel étranger, et croire qu’elle ne songe qu’à la dot du futur.

41. En France, les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes, les veuves au contraire gaies et heureuses. Il y a un proverbe parmi les femmes sur la félicité de cet état. Il n’y a donc pas d’égalité dans le contrat d’union.

42. Les gens heureux en amour ont l’air profondément attentif, ce qui, pour un français, veut dire profondément triste. Dresde, 1818.

43. Plus on plaît généralement, moins on plaît profondément.

44. L’imitation des premiers jours de la vie fait que nous contractons les passions de nos parents, même quand ces passions empoisonnent notre vie. (Orgueil de Léonore.)

45. La source la plus respectable de l’orgueil féminin, c’est la crainte de se dégrader aux yeux de son amant par quelque démarche précipitée ou par quelque action qui peut lui sembler peu féminine.

46. Le véritable amour rend la pensée de la mort fréquente, aisée, sans terreurs, un simple objet de comparaison, le prix qu’on donnerait pour bien des choses.

47. Que de fois ne me suis-je pas écrié au milieu de mon courage : si quelqu’un me tirait un coup de pistolet dans la tête je le remercierais avant que d’expirer, si j’en avais le temps ! On ne peut avoir de courage envers ce qu’on aime qu’en l’aimant moins. S. Février, 1820.

48. Je ne saurais aimer, me disait une jeune femme ; Mirabeau et les lettres à Sophie m’ont dégoûtée des grandes âmes.

Ces lettres fatales m’ont fait l’impression d’une expérience personnelle. - Cherchez ce qu’on ne voit jamais dans les romans ; que deux ans de constance avant l’intimité, vous assurent du cœur de votre amant.

49. Le ridicule effraye l’amour. Le ridicule impossible en Italie, ce qui est de bon ton à Venise est bizarre à Naples, donc rien n’est bizarre. Ensuite rien de ce qui fait plaisir n’est blâmé. Voilà qui tue l’honneur bête, et une moitié de la comédie.

50. Les enfants commandent par les larmes, et quand on ne les écoute pas ils se font mal exprès. Les jeunes femmes se piquent d’amour-propre.

51. C’est une réflexion commune ; mais que sous ce prétexte l’on oublie de croire que tous les jours les âmes qui sentent deviennent plus rares, et les esprits cultivés plus communs.

52. Orgueil féminin. Bologne, 18 avril, deux heures du matin. Je viens de voir un exemple frappant, mais tout calcul fait, il faudrait quinze pages pour en donner une idée juste, j’aimerais mieux, si j’en avais le courage, noter les conséquences de ce que j’ai vu à n’en pas douter. Voilà donc une conviction qu’il faut renoncer à communiquer. Il y a trop de petites circonstances. Cet orgueil est l’opposé de la vanité française. Autant que je puis m’en souvenir, le seul ouvrage où je l’aie vu esquissé, c’est la partie des mémoires de Mme Roland, où elle conte les petits raisonnements qu’elle faisait étant fille.

53. En France, la plupart des femmes ne font aucun cas d’un jeune homme jusqu’à ce qu’elles en aient fait un fat. Ce n’est qu’alors qu’il peut flatter la vanité. Duclos.

54. Modène, 1820. Zilietti me dit à minuit, chez l’aimable Marchesina R: "je n’irai pas dîner avec vous demain à San-Michele (c’est une auberge) ; hier j’ai dit des bons mots, j’ai été plaisant en parlant à Cl, cela pourrait me faire remarquer." N’allez pas croire que Zilietti soit sot ou timide. C’est un homme prudent et fort riche de cet heureux pays-ci.

55. Ce qu’il faut admirer en Amérique, c’est le gouvernement et non la société. Ailleurs, c’est le gouvernement qui fait le mal. Ils ont changé de rôle à Boston, et le gouvernement fait l’hypocrite pour ne pas choquer la société.

56. Les jeunes filles d’Italie, si elles aiment, sont livrées entièrement aux inspirations de la nature. Elles ne peuvent être aidées tout au plus que par un petit nombre de maximes fort justes qu’elles ont apprises en écoutant aux portes.

Comme si le hasard avait décidé que tout ici concourrait à préserver le naturel, elles ne lisent pas de romans par la raison qu’il n’y en a pas. À Genève et en France, au contraire, on fait l’amour à seize ans, pour faire un roman, et l’on se demande à chaque démarche et presque à chaque larme : ne suis-je pas bien comme Julie D’Étanges?

57. Le mari d’une jeune femme qui est adorée par son amant qu’elle traite mal, et auquel elle permet à peine de lui baiser la main, n’a tout au plus que le plaisir physique le plus grossier, là où le premier trouverait les délices et les transports du bonheur le plus vif qui existe sur cette terre.

58. Les lois de l’imagination sont encore si peu connues que j’admets l’aperçu suivant qui peut-être n’est qu’une erreur.

Je crois distinguer deux espèces d’imaginations : 1 l’imagination ardente, impétueuse, prime-sautière, conduisant sur-le-champ à l’action, se rongeant elle-même et languissant si l’on diffère seulement de vingt-quatre heures, comme celle de Fabio. L’impatience est son premier caractère, elle se met en colère contre ce qu’elle ne peut obtenir. Elle voit tous les objets extérieurs, mais ils ne font que l’enflammer, elle les assimile à sa propre substance, et les tourne sur-le-champ au profit de la passion.

2 L’imagination qui ne s’enflamme que peu à peu, lentement, mais qui avec le temps ne voit plus les objets extérieurs et parvient à ne plus s’occuper ni se nourrir que de sa passion. Cette dernière espèce d’imagination s’accommode fort bien de la lenteur et même de la rareté des idées. Elle est favorable à la constance. C’est celle de la plupart des pauvres jeunes filles allemandes mourant d’amour et de phtisie. Ce triste spectacle, si fréquent au delà du Rhin, ne se rencontre jamais en Italie.

59. Habitudes de l’imagination. Un français est réellement choqué de huit changements de décorations par acte de tragédie. Le plaisir de voir Macheth est impossible pour cet homme ; il se console en damnant Shakspeare.

60. En France, la province pour tout ce qui regarde les femmes est à quarante ans en arrière de Paris. À Corbeil une femme mariée me dit qu’elle ne s’est permis de lire que certains morceaux des mémoires de lauzun. Cette sottise me glace, je ne trouve plus une parole à lui dire, c’est bien là en effet, un livre que l’on quitte.

Manque de naturel, grand défaut des femmes de province. Leurs gestes multipliés et gracieux. Celles qui jouent le premier rôle dans leur ville, pires que les autres.

61. Goethe, ou tout autre homme de génie allemand, estime l’argent ce qu’il vaut. Il ne faut penser qu’à sa fortune tant qu’on n’a pas six mille francs de rente, et puis n’y plus penser. Le sot, de son côté, ne comprend pas l’avantage qu’il y a à sentir et penser comme Goethe; toute sa vie, il ne sent que par l’argent et ne pense qu’à l’argent. C’est par le mécanisme de ce double vote que dans le monde les prosaïques semblent l’emporter sur les cœurs nobles.

62. En Europe le désir est enflammé par la contrainte, en Amérique il s’émousse par la liberté.

63. Une certaine manie discutante s’est emparée de la jeunesse et l’enlève à l’amour. En examinant si Napoléon a été utile à la France, on laisse s’enfuir l’âge d’aimer ; même parmi ceux qui veulent être jeunes, l’affectation de la cravate, de l’éperon, de l’air martial, l’occupation de soi fait oublier de regarder cette jeune fille qui passe d’un air si simple et à laquelle son peu de fortune ne permet de sortir qu’une fois tous les huit jours.

64. J’ai supprimé le chapitre prude, et quelques autres.

Je suis heureux de trouver le passage suivant dans les mémoires d’Horace Walpole: the two Elizabeths. etc.

65. L’extrême familiarité peut détruire la cristallisation. Une charmante jeune fille de seize ans devenait amoureuse d’un beau jeune homme du même âge qui ne manquait pas chaque soir, à la tombée de la nuit, de passer sous ses fenêtres. La mère l’invite à passer huit jours à la campagne. Le remède était hardi, j’en conviens, mais la jeune fille avait une âme romanesque, et le beau jeune homme était un peu plat : elle le méprisa au bout de trois jours.

66. Bologne, 17 avril 1817. Ave maria twilight, en Italie heure de la tendresse, des plaisirs de l’âme et de la mélancolie : sensation augmentée par le son de ces belles cloches. Heures des plaisirs qui ne tiennent aux sens que par les souvenirs.

67. Le premier amour d’un jeune homme qui entre dans le monde est ordinairement un amour ambitieux. Il se déclare rarement pour une jeune fille douce, aimable, innocente. Comment trembler, adorer, se sentir en présence d’une divinité ? Un adolescent a besoin d’aimer un être dont les qualités l’élèvent à ses propres yeux. C’est au déclin de la vie qu’on en revient tristement à aimer le simple et l’innocent, désespérant du sublime. Entre les deux, se place l’amour véritable, qui ne pense à rien qu’à soi-même.

68. Les grandes âmes ne sont pas soupçonnées, elles se cachent ; ordinairement il ne paraît qu’un peu d’originalité. Il y a plus de grandes âmes qu’on ne le croirait.

69. Quel moment que le premier serrement de main de la femme qu’on aime ! Le seul bonheur à comparer à celui-ci est le ravissant bonheur du pouvoir, celui que les ministres et rois font semblant de mépriser. Ce bonheur a aussi sa cristallisation qui demande une imagination plus froide et plus raisonnable. Voyez un homme qui vient d’être nommé ministre depuis un quart d’heure par Napoléon.

70. La nature a donné la force au nord et l’esprit au midi, me disait le célèbre Jean De Muller, à Cassel, en 1808.

71. Rien de plus faux que la maxime : "nul n’est héros pour son valet de chambre", ou plutôt rien de plus vrai dans le sens monarchique : héros affecté comme l’hippolyte de Phèdre. Desaix, par exemple, aurait été un héros même pour son valet de chambre (je ne sais, il est vrai, s’il en avait un), et plus héros pour son valet de chambre que pour tout autre. Sans le bon ton et le degré de comédie indispensable, Turenne et Fénelon eussent été des Desaix.

72. Voici un blasphème : moi, hollandais, j’ose dire : les français n’ont ni le vrai plaisir de la conversation, ni le vrai plaisir du théâtre : au lieu de délassement et de laisser aller parfait, c’est un travail. Au nombre des fatigues qui ont hâté la mort de Mme De Staël, j’ai ouï compter le travail de la conversation pendant son dernier hiver. W.

73. Le degré de tension des nerfs de l’oreille pour écouter chaque note explique assez bien la partie physique du plaisir de la musique.

74. Ce qui avilit les femmes galantes, c’est l’idée qu’elles ont, et qu’on a, qu’elles commettent une grande faute.

75. À l’armée, dans une retraite, avertissez d’un péril inutile à braver un soldat italien, il vous remercie presque et l’évite soigneusement. Indiquez le même péril par humanité à un soldat français, il croit que vous le défiez, se pique d’amour-propre, et court aussitôt s’y exposer. S’il l’osait, il chercherait à se moquer de vous. Gyat, 1812.

76. Toute idée extrêmement utile, si elle ne peut être exposée qu’en des termes fort simples, sera nécessairement méprisée en France. Jamais l’enseignement mutuel n’eût pris, trouvé par un français. C’est exactement le contraire en Italie.

77. Pour peu que vous ayez de passion pour une femme, ou que votre imagination ne soit pas épuisée, si elle a la maladresse de vous dire un soir d’un air tendre et interdit : "hé bien ! Oui ; venez demain à midi, je ne recevrai personne " ; vous ne pouvez plus dormir, vous ne pouvez plus penser à rien, la matinée est un supplice ; enfin l’heure sonne, et il vous semble que chaque coup de l’horloge vous retentit dans le diaphragme.

78. En amour, quand on divise de l’argent, on augmente l’amour ; quand on en donne, on tue l’amour. On éloigne le malheur actuel, et pour l’avenir l’odieux de la crainte de manquer, ou bien l’on fait naître la politique et le sentiment d’être deux, on détruit la sympathie.

79. Messe des tuileries, 1811. Les cérémonies de la cour avec les poitrines découvertes des femmes, qu’elles étalent là comme les officiers leurs uniformes, et sans que tant de charmes fassent plus de sensation, rappellent involontairement à l’esprit les scènes de l’Arétin. On voit ce que tout le monde fait par intérêt d’argent pour plaire à un homme, on voit tout un public agir à la fois sans morale et surtout sans passion. Cela joint à la présence de femmes très décolletées avec la physionomie de la méchanceté et le rire sardonique pour tout ce qui n’est pas intérêt personnel payé comptant par de bonnes jouissances, donne l’idée des scènes du Bagno, et jette bien loin toute difficulté fondée sur la vertu ou sur la satisfaction intérieure d’une âme contente d’elle-même.

J’ai vu, au milieu de tout cela, le sentiment de l’isolement disposer les cœurs tendres à l’amour.

80. Si l’âme est employée à avoir de la mauvaise honte, et à la surmonter, elle ne peut pas avoir du plaisir. Le plaisir est un luxe ; pour en jouir il faut que la sûreté, qui est le nécessaire, ne coure aucun risque.

81. Marque d’amour que ne savent pas feindre les femmes intéressées. Y a-t-il une véritable joie dans la réconciliation ? Ou songe-t-on aux avantages à en retirer ?

82. Les pauvres gens qui peuplent la trappe sont des malheureux qui n’ont pas eu tout à fait assez de courage pour se tuer. J’excepte toujours les chefs qui ont le plaisir d’être chefs.

83. C’est un malheur d’avoir connu la beauté italienne, on devient insensible. Hors de l’Italie on aime mieux la conversation des hommes.

84. La prudence italienne tend à se conserver la vie, ce qui admet le jeu de l’imagination. (Voir une version de la mort du fameux acteur comique Pertica, le 24 décembre 1821. ) La prudence anglaise, toute relative à amasser ou conserver assez d’argent pour couvrir la dépense, réclame au contraire une exactitude minutieuse et de tous les jours, habitude qui paralyse l’imagination. Remarquez qu’elle donne en même temps la plus grande force à l’idée du devoir.

85. L’immense respect pour l’argent, grand et premier défaut de l’anglais et de l’italien, est moins sensible en France, et tout à fait réduit à de justes bornes en Allemagne.

86. Les femmes françaises, n’ayant jamais vu le bonheur des passions vraies, sont peu difficiles sur le bonheur intérieur de leur ménage, et le tous les jours de la vie.

Compiègne.

87. "Vous me parlez d’ambition comme chasse-ennui, disait Kamensky, tout le temps que je faisais chaque soir deux lieues au galop pour aller voir la princesse à Kolich, j’étais en société intime avec un despote que je respectais, qui avait tout mon bonheur en son pouvoir, et la satisfaction de tous mes désirs possibles." Wilna, 1812.

88. La perfection dans les petits soins de savoir-vivre et de toilette, une grande bonté, nul génie, de l’attention pour une centaine de petites choses chaque jour, l’incapacité de s’occuper plus de trois jours d’un même événement ; joli contraste avec la sévérité puritaine, la cruauté biblique, la probité stricte, l’amour-propre timide et souffrant, le cant universel ; et cependant voilà les deux premiers peuples du monde !

89. Puisque parmi les princesses il y a eu une Catherine II impératrice, pourquoi parmi les bourgeoises n’y aurait-il pas une femme Samuel Bernard ou Lagrange?

90. Alviza appelle un manque de délicatesse impardonnable, d’oser écrire des lettres où vous parlez d’amour à une femme que vous adorez, et qui, en vous regardant tendrement, vous jure qu’elle ne vous aimera jamais.

91. Il a manqué au plus grand philosophe qu’aient eu les français de vivre dans quelque solitude des Alpes, dans quelque séjour éloigné, et de lancer de là son livre dans Paris sans y venir jamais lui-même. Voyant Helvétius si simple et si honnête homme, jamais des gens musqués et affectés comme Suard, Marmontel, Diderot, ne purent penser que c’était là un grand philosophe. Ils furent de bonne foi en méprisant sa raison profonde ; d’abord elle était simple, péché irrémissible en France; en second lieu, l’homme, non pas le livre, était rabaissé par une faiblesse : il attachait une importance extrême à avoir ce qu’on appelle en France de la gloire, à être à la mode parmi les contemporains comme Balzac, Voiture, Fontenelle. Rousseau avait trop de sensibilité et trop peu de raison, Buffon trop d’hypocrisie à son jardin des plantes, Voltaire trop d’enfantillage dans la tête, pour pouvoir juger le principe d’Helvétius. Ce philosophe commit la petite maladresse d’appeler ce principe l’intérêt, au lieu de lui donner le joli nom de plaisir, mais que penser du bon sens de toute une littérature qui se laisse fourvoyer par une aussi petite faute ?

Un homme d’esprit ordinaire, le prince Eugène de Savoie, par exemple, à la place de Régulus, serait resté tranquillement à Rome où il se serait même moqué de la bêtise du sénat de Carthage; Régulus y retourne. Le prince Eugène aurait suivi son intérêt exactement comme Régulus suivit le sien.

Dans presque tous les événements de la vie, une âme généreuse voit la possibilité d’une action dont l’âme commune n’a pas même l’idée. À l’instant même où la possibilité de cette action devient visible à l’âme généreuse, il est de son intérêt de la faire.

Si elle n’exécutait pas cette action qui vient de lui apparaître, elle se mépriserait soi-même ; elle serait malheureuse. On a des devoirs suivant la portée de son esprit. Le principe d’Helvétius est vrai même dans les exaltations les plus folles de l’amour, même dans le suicide. Il est contre sa nature, il est impossible que l’homme ne fasse pas toujours, et dans quelque instant que vous vouliez le prendre, ce qui dans le moment est possible et lui fait le plus de plaisir.

92. Avoir de la fermeté dans le caractère, c’est avoir éprouvé l’effet des autres sur soi-même, donc il faut les autres.

93. L’amour antique. L’on n’a point imprimé de lettres d’amour posthumes des dames romaines. Pétrone a fait un livre charmant, mais n’a peint que la débauche.

Pour l’amour à Rome, après la Didon et la seconde églogue de Virgile, nous n’avons rien de plus précis que les écrits des trois grands poètes Ovide, Tibulle et Properce.

Or, les élégies de Parny ou la lettre d’Héloïse à Abélard, de Colardeau, sont des peintures bien imparfaites et bien vagues si on les compare à quelques lettres de la nouvelle Héloïse, à celles d’une religieuse portugaise, de Mlle De Lespinasse, de la Sophie de Mirabeau, de Werther, etc. , Etc.

La poésie avec ses comparaisons obligées, sa mythologie que ne croit pas le poète, sa dignité de style à la Louis XIV, et tout l’attirail de ses ornements appelés poétiques, est bien au-dessous de la prose, dès qu’il s’agit de donner une idée claire et précise des mouvements du cœur ; or, dans ce genre, on n’émeut que par la clarté. Tibulle, Ovide et Properce furent de meilleur goût que nos poètes ; ils ont peint l’amour tel qu’il put exister chez les fiers citoyens de Rome; encore vécurent-ils sous Auguste qui, après avoir fermé le temple de Janus, cherchait à ravaler les citoyens à l’état de sujets loyaux d’une monarchie.

Les maîtresses de ces trois grands poètes furent des femmes coquettes, infidèles et vénales ; ils ne cherchèrent auprès d’elles que des plaisirs physiques, et je croirais qu’ils n’eurent jamais l’idée des sentiments sublimes qui, treize siècles plus tard, firent palpiter le sein de la tendre Héloïse.

J’emprunte le passage suivant à un littérateur distingué et qui connaît beaucoup mieux que moi les poètes latins.

"Le brillant génie d’Ovide, l’imagination riche de Properce, l’âme sensible de Tibulle, leur inspirèrent sans doute des vers de nuances différentes, mais ils aimèrent de la même manière des femmes à peu près de la même espèce. Ils désirent, ils triomphent, ils ont des rivaux heureux, ils sont jaloux, ils se brouillent et se raccommodent ; ils sont infidèles à leur tour, on leur pardonne, et ils retrouvent un bonheur qui bientôt est troublé par le retour des mêmes chances. "Corinne est mariée. La première leçon que lui donne Ovide est pour lui apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari ; quels signes ils doivent se faire devant lui et devant le monde, pour s’entendre et n’être entendus que d’eux seuls... etc." Ces grands poètes furent apparemment au nombre des âmes les plus tendres et les plus délicates de leur siècle, et voilà pourtant qui ils aimèrent et comment ils aimèrent. Ici il faut faire abstraction de toute considération littéraire. Je ne leur demande qu’un témoignage sur leur siècle ; et dans deux mille ans un roman de Ducray-Duminil sera un témoignage de nos mœurs.

93 Bis. L’un de mes grands regrets, c’est de n’avoir pu voir la Venise de 1760 ; une suite de hasards heureux avait réuni apparemment, dans ce petit espace, et les institutions politiques et les opinions les plus favorables au bonheur de l’homme. Une douce volupté donnait à tous un bonheur facile. Il n’y avait point de combat intérieur et point de crimes. La sérénité était sur tous les visages, personne ne songeait à paraître plus riche, l’hypocrisie ne menait à rien. Je me figure que ce devait être le contraire de Londres en 1822.

94. Si vous remplacez le manque de sécurité personnelle par la juste crainte de manquer d’argent, vous verrez que les États-Unis d’Amérique, par rapports à la passion dont nous essayons une monographie, ressemblent beaucoup à l’antiquité. En parlant des esquisses plus ou moins imparfaites de l’amour-passion, que nous ont laissées les anciens, je vois que j’ai oublié les amours de Médée dans l’argonautique. Virgile les a copiées dans sa Didon. Comparez cela à l’amour tel qu’il est dans un roman moderne, le doyen de Killerine, par exemple.

95. Le romain sent les beautés de la nature et des arts, avec une force, une profondeur, une justesse étonnante, mais, s’il se met à vouloir raisonner sur ce qu’il sent avec tant d’énergie, c’est à faire pitié.

C’est peut-être que le sentiment lui vient de la nature, et sa logique du gouvernement. On voit sur-le-champ pourquoi les beaux-arts, hors de l’Italie, ne sont qu’une mauvaise plaisanterie ; on en raisonne mieux, mais le public ne sent pas.

96. Londres, 20 novembre 1821. Un homme fort raisonnable, et qui est arrivé hier de Madras, me dit en deux heures de conversation ce que je réduis aux vingt lignes suivantes : ce sombre, qu’une cause inconnue fait peser sur le caractère anglais, pénètre si avant dans les cœurs, qu’au bout du monde, à Madras, quand un anglais peut obtenir quelques jours de vacances, il quitte bien vite la riche et florissante Madras, pour venir se dérider dans la petite ville française de Pondichéry, qui, sans richesses et presque sans commerce, fleurit sous l’administration paternelle de M Dupuy. À Madras on boit du vin de Bourgogne à trente-six francs la bouteille ; la pauvreté des français de Pondichéry fait que, dans les sociétés les plus distinguées, les rafraîchissements consistent en grands verres d’eau. Mais on y rit.

Maintenant, il y a plus de liberté en Angleterre qu’en Prusse. Le climat est le même que celui de Koenigsberg, de Berlin, de Varsovie, villes qui sont loin de marquer par leur tristesse. Les classes ouvrières y ont moins de sécurité et y boivent tout aussi peu de vin qu’en Angleterre, elles sont beaucoup plus mal vêtues.

Les aristocraties de Venise et de Vienne ne sont pas tristes.

Je ne vois qu’une différence, dans les pays gais, on lit peu la bible et il y a de la galanterie. Je demande pardon de revenir souvent sur une démonstration dont je doute. Je supprime vingt faits dans le sens du précédent.

97. Je viens de voir dans un beau château, près de Paris, un jeune homme très joli, fort spirituel, très riche, de moins de vingt ans ; le hasard l’y a laissé presque seul, et pendant longtemps, avec une fort belle fille de dix-huit ans, pleine de talents, de l’esprit le plus distingué, fort riche aussi. Qui ne se serait attendu à une passion ? Rien moins que cela, l’affectation était si grande chez ces deux jolies créatures, que chacune n’était occupée que de soi et de l’effet qu’elle devait produire.

98. J’en conviens, dès le lendemain d’une grande action, un orgueil sauvage a fait tomber ce peuple dans toutes les fautes et les niaiseries qui se sont présentées. Voici pourtant ce qui m’empêche d’effacer les louanges que je donnais autrefois à ce représentant du moyen âge.

La plus jolie femme de Narbonne est une jeune espagnole à peine âgée de vingt ans, qui vit là fort retirée avec son mari espagnol aussi et officier en demi-solde. Cet officier fut obligé, il y a quelque temps, de donner un soufflet à un fat : le lendemain sur le champ de bataille, le fat voit arriver la jeune espagnole ; nouveau déluge de propos affectés : "mais en vérité c’est une horreur, comment avez-vous pu dire cela à votre femme, madame vient pour empêcher notre combat ? " -Je viens vous enterrer, répond la jeune espagnole.

Heureux le mari qui peut tout dire à sa femme. Le résultat ne démentit pas la fierté du propos. Cette action eût passé pour peu convenable en Angleterre. Donc la fausse décence diminue le peu de bonheur qui se trouve ici-bas.

99. L’aimable Donézan disait hier : "dans ma jeunesse, et jusque bien avant dans ma carrière, puisque j’avais cinquante ans en 89, les femmes portaient de la poudre dans leurs cheveux.

"Je vous avouerai qu’une femme sans poudre me fait répugnance ; la première impression est toujours d’une femme de chambre qui n’a pas eu le loisir de faire sa toilette." Voilà la seule raison contre Shakespeare et en faveur des unités.

Les jeunes gens ne lisant que La Harpe, le goût des grands toupets poudrés, comme ceux que portait la feue reine Marie-Antoinette, peut encore durer quelques années. Je connais aussi des gens qui méprisent le Corrège et Michel-Ange, et certes, M Donézan était homme d’infiniment d’esprit.

100. Froide, brave, calculatrice, méfiante, discutante, ayant toujours peur d’être électrisée par quelqu’un qui pourrait se moquer d’elle en secret, absolument libre d’enthousiasme, un peu jalouse des gens qui ont vu de grandes choses à la suite de Napoléon, telle était la jeunesse de ce temps-là, plus estimable qu’aimable. Elle amenait forcément le gouvernement au rabais du centre gauche. Ce caractère de la jeunesse se retrouvait jusque parmi les conscrits, dont chacun n’aspire qu’à finir son temps.

Toutes les éducations, données exprès ou par hasard, forment les hommes pour une certaine époque de la vie. L’éducation du siècle de Louis XV plaçait à vingt-cinq ans le plus beau moment de ses élèves. C’est à quarante que les jeunes gens de ce temps-là seront le mieux, ils auront perdu la méfiance et la prétention, et gagné l’aisance et la gaieté.

101. Discussion entre l’homme de bonne foi et l’homme d’académie. "Dans cette discussion avec l’académicien, toujours l’académicien se sauvait en reprenant de petites dates,. etc." œuvres badines de Guy Allard de Voiron.

102. Il n’y a qu’une très petite partie de l’art d’être heureux qui soit une science exacte, une sorte d’échelle sur laquelle on soit assuré de monter un échelon chaque siècle, c’est celle qui dépend du gouvernement (encore ceci n’est-il qu’une théorie, je vois les vénitiens de 1770 plus heureux que les gens de Philadelphie d’aujourd’hui).

Du reste, l’art d’être heureux est comme la poésie ; malgré le perfectionnement de toutes choses, Homère, il y a deux mille sept cents ans, avait plus de talent que lord Byron.

En lisant attentivement Plutarque, je crois m’apercevoir qu’on était plus heureux en Sicile, du temps de Dion, quoiqu’on n’eût ni imprimerie, ni punch à la glace, que nous ne savons l’être aujourd’hui.

J’aimerais mieux être un arabe du ve siècle qu’un français du xixe.

103. Ce n’est jamais cette illusion, qui renaît et se détruit à chaque seconde, que l’on va chercher au théâtre, mais l’occasion de prouver à son voisin, ou du moins à soi-même, si l’on a la contrariété de n’avoir point de voisin, que l’on a bien lu son La Harpe et que l’on est homme de goût. C’est un plaisir de vieux pédant que se donne la jeunesse.

104. Une femme appartient de droit à l’homme qui l’aime et qu’elle aime plus que la vie.

105. La cristallisation ne peut pas être excitée par des hommes-copies, et les rivaux les plus dangereux sont les plus différents.

106. Dans une société très avancée, l’amour-passion est aussi naturel que l’amour-physique chez des sauvages. Métilde.

107. Sans les nuances, avoir une femme qu’on adore ne serait pas un bonheur, et même serait impossible. Léonore, 7 octobre.

108. D’où vient l’intolérance des stoïciens ? De la même source que celles des dévots outrés. etc. Diderot.

109. Les femmes qui ont habituellement de l’humeur pourraient se demander si elles suivent le système de conduite qu’elles croient sincèrement le chemin du bonheur. N’y a-t-il pas un peu de manque de courage accompagné d’un peu de vengeance basse au fond du cœur d’une prude ? Voir la mauvaise humeur de Mme Deshoulières dans ses derniers jours. Notice de M Lemontey.

110. Rien de plus indulgent parce que rien n’est plus heureux que la vertu de bonne foi ; mais Mistress Hutchinson elle-même manque d’indulgence.

111. Immédiatement après ce bonheur vient celui d’une femme jeune, jolie, facile, qui ne se fait point de reproches. À Messine on disait du mal de la contessina Vicenzella: "que voulez-vous, disait-elle, je suis jeune, libre, riche, et peut-être pas laide. J’en souhaite autant à toutes les femmes de Messine." Cette femme charmante, et qui ne voulut jamais avoir pour moi que de l’amitié, est celle qui m’a fait connaître les douces poésies de l’abbé Melli, en dialecte sicilien ; poésies dlicieuses, quoique gâtées encore par la mythologie. Delfante.

112. Le public de Paris a une capacité d’attention, c’est trois jours ; après quoi présentez-lui la mort de Napoléon ou la condamnation de M Béranger à deux mois de prison, absolument la même sensation, ou le même manque de tact à qui en reparle le quatrième jour. Toute grande capitale doit-elle être ainsi, ou cela tient-il à la bonté et à la légèreté parisienne ? Grâce à l’orgueil aristocratique et à la timidité souffrante, Londres n’est qu’une nombreuse collection d’ermites : ce n’est pas une capitale. Vienne n’est qu’une oligarchie de deux cents familles environnées de cent cinquante mille artisans ou domestiques qui les servent : ce n’est pas là non plus une capitale. Naples et Paris, les deux seules capitales. Extrait des voyages de Birkbeck, page 371.

113. S’il était une époque où, d’après les théories vulgaires, appelées raisonnables par les hommes communs, la prison pût être supportable ce serait celle où, après une détention de plusieurs années, un pauvre prisonnier n’est plus séparé que par un mois ou deux du moment qui doit le mettre en liberté. Mais la cristallisation en ordonne autrement. Le dernier mois est plus pénible que les trois dernières années. M D’Hotelans a vu à la maison d’arrêt de Melun plusieurs prisonniers détenus depuis longtemps, parvenus à quelques mois du jour qui devait les rendre à la liberté, mourir d’impatience.

114. Je ne puis résister au plaisir de transcrire une lettre écrite en mauvais anglais, par une jeune allemande. Il est donc prouvé qu’il y a des amours constantes, et tous les hommes de génie ne sont pas des Mirabeau. Klopstock, le grand poète, passe à Hambourg pour avoir été un homme aimable ; voici ce que sa jeune femme écrivait à une amie intime : after having seen him two hours,. etc.

115. Il n’y a d’unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par une vraie passion. Métilde.

116. Pour être heureuse avec la facilité des mœurs, il faut une simplicité de caractère qu’on trouve en Allemagne, en Italie, mais jamais en France. La duchesse de C.

117. Par orgueil, les turcs privent leurs femmes de tout ce qui peut donner un aliment à la cristallisation. Je vis depuis trois mois chez un peuple où, par orgueil, les gens titrés en seront bientôt là. Les hommes appellent pudeur les exigences d’un orgueil rendu fou par l’aristocratie. Comment oser manquer à la pudeur ? Aussi, comme à Athènes, les gens d’esprit ont une tendance marquée à se réfugier auprès des courtisanes, c’est-à-dire auprès de ces femmes qu’une faute éclatante a mises à l’abri des affectations de la pudeur. Vie de Fox.

118. Dans le cas d’amour empêché par victoire trop prompte, j’ai vu la cristallisation chez les caractères tendres chercher à se former après. Elle dit en riant : "non, je ne t’aime pas."

119. L’éducation actuelle des femmes, ce mélange bizarre de pratiques pieuses et de chansons fort vives, est la chose du monde la mieux calculée pour éloigner le bonheur. Cette éducation fait les têtes les plus inconséquentes. Mme De R, qui craignait la mort, vient de mourir parce qu’elle trouvait drôle de jeter les médecines par la fenêtre. Ces pauvres petites femmes prennent l’inconséquence pour de la gaieté, parce que la gaieté est souvent inconséquente en apparence. C’est comme l’allemand qui se fait vif en se jetant par la fenêtre.

120. La vulgarité, éteignant l’imagination, produit sur-le-champ pour moi l’ennui mortel. La charmante comtesse K, me montrant ce soir les lettres de ses amants, que je trouve grossières. Forli, 17 mars. Henri. L’imagination n’était pas éteinte, elle était seulement fourvoyée, et par répugnance cessait bien vite de se figurer la grossièreté de ces plats amants.

121. Rêverie métaphysique. Belgirate, 26 octobre 1816. Pour peu qu’une véritable passion rencontre de contrariétés, elle produit vraisemblablement plus de malheur que de bonheur ; cette idée peut n’être pas vraie pour une âme tendre, mais elle est d’une évidence parfaite pour la majeure partie des hommes, et en particulier pour les froids philosophes qui, en fait de passions, ne vivent presque que de curiosité et d’amour-propre. Ce qui précède, je le disais hier soir à la contessina Fulvia, en nous promenant sur la terrasse de l’isola-bella, à l’orient, près du grand pin. Elle me répondit : "le malheur produit une beaucoup plus forte impression sur l’existence humaine que le plaisir. "La première vertu de tout ce qui prétend à nous donner du plaisir, c’est de frapper fort. "Ne pourrait-on pas dire que la vie elle-même n’étant faite que de sensations, le goût universel de tous les êtres qui ont vie est d’être avertis qu’ils vivent par les sensations les plus fortes possibles ? Les gens du nord ont peu de vie ; voyez la lenteur de leurs mouvements. Le dolce farniente des italiens, c’est le plaisir de jouir des émotions de son âme, mollement étendu sur un divan, plaisir impossible, si l’on court toute la journée à cheval ou dans un droski, comme l’anglais ou le russe. Ces gens mourraient d’ennui sur un divan. Il n’y a rien à regarder dans leurs âmes.

"L’amour donne les sensations les plus fortes possibles ; la preuve en est que dans ces moments d’inflammation, comme diraient les physiologistes, le cœur forme ces alliances de sensations qui semblent si absurdes aux philosophes Helvétius, Buffon et autres. Luizina, l’autre jour, s’est laissé tomber dans le lac, comme vous savez ; c’est qu’elle suivait des yeux une feuille de laurier détachée de quelque arbre de l’isola-madre (îles Borromées). La pauvre femme m’a avoué qu’un jour son amant, en lui parlant, effeuillait une branche de laurier dans le lac, et lui disait : vos cruautés et les calomnies de votre amie m’empêchent de profiter de la vie et d’acquérir quelque gloire. "Une âme qui, par l’effet de quelque grande passion, ambition, jeu, amour, jalousie, guerre, etc. , A connu les moments d’angoisse et d’extrême malheur, par une bizarrerie bien incompréhensible, méprise le bonheur d’une vie tranquille et où tout semble fait à souhait : un joli château dans une position pittoresque, beaucoup d’aisance, une bonne femme, trois jolis enfants, des amis aimables et en quantité, ce n’est là qu’une faible esquisse de tout ce que possède notre hôte, le général C, et cependant vous savez qu’il a dit être tenté d’aller à Naples prendre le commandement d’une guérilla. Une âme faite pour les passions sent d’abord que cette vie heureuse l’ennuie, et peut-être aussi qu’elle ne lui donne que des idées communes. Je voudrais, vous disait C, n’avoir jamais connu la fièvre des grandes passions, et pouvoir me payer de l’apparent bonheur sur lequel on me fait tous les jours de si sots compliments, auxquels, pour comble d’horreur, je suis forcé de répondre avec grâce. - Moi, philosophe, j’ajoute : voulez-vous une millième preuve que nous ne sommes pas faits par un être bon, c’est que le plaisir ne produit pas peut-être la moitié autant d’impression sur notre être que la douleur". la contessina m’a interrompu : "il y a peu de peines morales dans la vie qui ne soient rendues chères par l’émotion qu’elles excitent ; s’il y a un grain de générosité dans l’âme, ce plaisir se centuple. L’homme condamné à mort en 1815, et sauvé par hasard (M Lavalette par exemple), s’il marchait au supplice avec courage, doit se rappeler ce moment dix fois par mois ; le lâche qui mourait en pleurant et jetant les hauts cris (le douanier Morris, jeté dans le lac, RobRoy, III, 120), s’il est aussi sauvé par hasard, ne peut tout au plus se souvenir avec plaisir de cet instant, qu’à cause de la circonstance qu’il a été sauvé, et non pour les trésors de générosité qu’il a découverts en lui-même, et qui ôtent à l’avenir toutes ses craintes." Moi. - L’amour, même malheureux, donne à une âme tendre, pour qui la chose imaginée est la chose existante, des trésors de jouissance de cette espèce ; il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté chez soi et chez ce qu’on aime. Que de fois Salviati n’a-t-il pas entendu Léonore lui dire, comme Mlle Mars dans les fausses confidences, avec son sourire enchanteur : "eh bien ! Oui, je vous aime ! " Or, voilà de ces illusions qu’un esprit sage n’a jamais.

Fulvia, levant les yeux au ciel. - Oui, pour vous et pour moi, l’amour, même malheureux, pourvu que notre admiration pour l’objet aimé soit infinie, est le premier des bonheurs.

(Fulvia a vingt-trois ans ; c’est la beauté la plus célèbre de * ; ses yeux étaient divins en parlant ainsi, et se levant vers ce beau ciel des îles Borromées, à minuit ; les astres semblaient lui répondre. J’ai baissé les yeux et n’ai plus trouvé de raisons philosophiques pour la combattre. Elle a continué) : "et tout ce que le monde appelle le bonheur ne vaut pas ses peines. Je crois que le mépris seul peut guérir de cette passion ; non pas un mépris trop fort, ce serait un supplice, mais, par exemple, pour vous autres hommes, voir l’objet que vous adorez aimer un homme grossier et prosaïque, ou vous sacrifier aux jouissances du luxe aimable et délicat qu’elle trouve chez son amie."

122. Vouloir, c’est avoir le courage de s’exposer à un inconvénient ; s’exposer ainsi, c’est tenter le hasard, c’est jouer. Il y a des militaires qui ne peuvent vivre sans ce jeu ; c’est ce qui les rend insupportables dans la vie de famille.

123. Le général Teulié me disait ce soir qu’il avait découvert que ce qui le rendait d’une sécheresse et d’une stérilité si abominable quand il y avait dans le salon des femmes affectées, c’est qu’il avait ensuite une honte amère d’avoir exposé ses sentiments avec feu devant de tels êtres. (Et quand il ne parlait pas avec son âme, fût-ce de polichinelle, il n’avait rien à dire. Je voyais de reste qu’il ne savait sur rien la phrase convenue et de bon ton. Il était par là réellement ridicule et baroque aux yeux des femmes affectées. Le ciel ne l’avait pas fait pour être élégant.)

124. À la cour, l’irréligion est de mauvais ton, parce qu’il est censé qu’elle est contre l’intérêt des princes ; l’irréligion est aussi de mauvais ton en présence des jeunes filles, cela les empêcherait de trouver un mari. Il faut convenir que si Dieu existe, il doit lui être agréable d’être honoré pour de tels motifs.

125. Dans l’âme d’un grand peintre ou d’un grand poète, l’amour est divin comme centuplant le domaine et les plaisirs de l’art dont les beautés donnent à son âme le pain quotidien. Que de grands artistes qui ne se doutent ni de leur âme ni de leur génie ! Souvent ils se croient un métalent pour la chose qu’ils adorent, parce qu’ils ne sont pas d’accord avec les eunuques du sérail, les La Harpe, etc. : Pour ces gens-là, même l’amour malheureux est bonheur.

126. L’image du premier amour est la plus généralement touchante ; pourquoi ? C’est qu’il est presque le même dans tous les rangs, dans tous les pays, dans tous les caractères. Donc ce premier amour n’est pas le plus passionné.

127. La raison, la raison ! Voilà ce qu’on crie toujours à un pauvre amant. En 1760, dans le moment le plus animé de la guerre de sept ans, Grimm écrivait : ". il n’est point douteux que le roi de Prusse n’eût prévenu cette guerre avant qu’elle n’éclatât, en cédant la Silésie. etc." Richard Cromwell, le roi de Prusse, Caliste, avec les âmes que le ciel leur avait données ne pouvaient trouver la tranquillité et le bonheur qu’en agissant ainsi. La conduite de ces deux derniers est éminemment déraisonnable, et cependant ce sont les seuls qu’on estime. Sagan, 1813.

128. La constance après le bonheur ne peut se prédire que d’après celle que, malgré les doutes cruels, la jalousie et les ridicules, on a eu avant l’intimité.

129. Chez une femme au désespoir de la mort de son amant, qui vient d’être tué à l’armée, et qui songe évidemment à le suivre, il faut d’abord examiner si ce parti n’est pas convenable ; et, dans le cas de la négative, attaquer, par cette habitude si ancienne chez l’être humain, l’amour de sa conservation. Si cette femme a un ennemi, on peut lui persuader que cet ennemi a obtenu une lettre de cachet pour la mettre en prison. Si cette menace n’augmente pas son amour pour la mort, elle peut songer à se cacher pour éviter la prison. Elle se cachera trois semaines, fuyant de retraite en retraite ; elle sera arrêtée et au bout de trois jours se sauvera. Alors sous un nom supposé, on lui ménagera un asile dans une ville fort éloignée, et la plus différente possible de celle où elle était au désespoir. Mais qui veut se dévouer à consoler un être aussi malheureux et aussi nul pour l’amitié ? Varsovie, 1808.

130. Les savants d’académie voient les mœurs d’un peuple dans sa langue : l’Italie est le pays du monde où l’on prononce le moins le mot d’amour, toujours amicizia et avvicinar ( amicizia pour amour et avvicinar pour faire la cour avec succès).

131. Le dictionnaire de la musique n’est pas fait, n’est pas même commencé ce n’est que par hasard que l’on trouve les phrases qui disent : je suis en colère, ou je vous aime, et leurs nuances. Le maestro ne trouve ces phrases que lorsqu’elles lui sont dictées par la présence de la passion dans son cœur, ou par son souvenir. Les gens qui passent le feu de la jeunesse à étudier au lieu de sentir ne peuvent donc pas être artistes, rien de plus simple que ce mécanisme.

132. L’empire des femmes est beaucoup trop grand en France, l’empire de la femme beaucoup trop restreint.

133. La plus grande flatterie que l’imagination la plus exaltée saurait inventer pour l’adresser à la génération qui s’élève parmi nous, pour prendre possession de la vie, de l’opinion et du pouvoir, se trouve une vérité plus claire que le jour. Elle n’a rien à continuer, cette génération, elle a tout à créer. Le grand mérite de Napoléon est d’avoir fait maison nette.

134. Je voudrais pouvoir dire quelque chose sur la consolation. On n’essaye pas assez de consoler. Le principe général, c’est qu’il faut tâcher de former une cristallisation la plus étrangère possible au motif qui a jeté dans la douleur. Il faut avoir le courage de se livrer à un peu d’anatomie pour découvrir un principe inconnu. Si l’on veut consulter le chapitre XI de l’ouvrage de M Villermé, sur les prisons (Paris, 1820), l’on verra que les prisonniers si maritano fra di loro (c’est le mot du langage des prisons). Les femmes si maritano anche fra di loro, et il y a en général beaucoup de fidélité dans ces unions, ce qui ne s’observe pas chez les hommes, et qui est un effet du principe de la pudeur. "À Saint-Lazare, dit M Villermé, page 96, à Saint-Lazare, en octobre 1818, une femme s’est donné plusieurs coups de couteau parce qu’elle s’est vu préférer une arrivante. "C’est ordinairement la plus jeune qui est la plus attachée à l’autre."

135. Vivacità, leggerezza, soggettissima a prendere puntiglio, occupazione di ogni momento delle apparenze della propria esistenza agli occhi altrui : ecco I tre gran caratteri di questa pianta che risveglia europa nel 1808. Parmi les italiens les bons sont ceux qui ont encore un peu de sauvagerie et de propension au sang : les romagnols, les calabrais, et parmi les plus civilisés, les bressans, les piémontais, les corses. Le bourgeois de Florence est plus mouton que celui de Paris.

L’espionnage de Léopold l’a avili à jamais. Voir la lettre de M Courier, sur le bibliothécaire Furia et le chambellan Puccini.

136. Je ris de voir des gens de bonne foi ne pouvoir jamais être d’accord, se dire naturellement de grosses injures et en penser davantage. Vivre, c’est sentir la vie ; c’est avoir des sensations fortes. Comme pour chaque individu le taux de cette force change, ce qui est pénible pour un homme comme trop fort est précisément ce qu’il faut à un autre pour que l’intérêt commence. Par exemple la sensation d’être épargné par le canon quand on est au feu, la sensation de s’enfoncer en Russie à la suite de ces parthes, de même la tragédie de Shakespeare et la tragédie de Racine, etc. , Etc. Orcha, 13 août 1812.

137. D’abord le plaisir ne produit pas la moitié autant d’impression que la douleur, ensuite, outre ce désavantage dans la quantité d’émotion, la sympathie est au moins la moitié moins excitée par la peinture du bonheur que par celle de l’infortune. Donc les poètes ne sauraient peindre le malheur avec trop de force ; ils n’ont qu’un écueil à redouter, ce sont les objets qui inspirent le dégoût. Encore ici le taux de cette sensation dépend-il de la monarchie ou de la république. Un Louis XIV centuple le nombre des objets répugnants (poésies de Crabbe). Par le seul fait de l’existence de la monarchie à la Louis XIV environnée de sa noblesse, tout ce qui est simple dans les arts devient grossier. Le noble personnage devant qui on l’expose se trouve insulté ce sentiment est sincère, et partant respectable. Voyez le parti que le tendre Racine a tiré de l’amitié héroïque, et si consacrée dans l’antiquité, d’Oreste et de Pylade. Oreste tutoie Pylade, et Pylade lui répond seigneur. Et l’on veut que Racine soit pour nous l’auteur le plus touchant ! Si l’on ne se rend pas à un tel exemple, il faut parler d’autre chose.

138. Dès qu’on peut espérer de se venger on recommence de haïr. Je n’eus l’idée de me sauver et de manquer à la foi que j’avais jurée à mon ami, que les dernières semaines de ma prison. (Deux confidences faites ce soir, devant moi, par un assassin de bonne compagnie qui nous fait toute son histoire. ) Faenza, 1817.

139. Toute l’Europe, en se cotisant, ne pourrait faire un seul de nos bons volumes français : les lettres persanes par exemple.

140. J’appelle plaisir toute perception que l’âme aime mieux éprouver que ne pas éprouver. J’appelle peine toute perception que l’âme aime mieux ne pas éprouver qu’éprouver. Désirai-je m’endormir plutôt que de sentir ce que j’éprouve, nul doute, c’est une peine. Donc les désirs de l’amour ne sont pas des peines, car l’amant quitte, pour rêver à son aise, les sociétés les plus agréables.

Par la durée, les plaisirs du corps sont diminués et les peines augmentées.

Pour les plaisirs de l’âme, ils sont augmentés ou diminués par la durée, suivant les passions ; par exemple, après six mois passés à étudier l’astronomie, l’on aime davantage l’astronomie ; après un an d’avarice on aime mieux l’argent. Les peines de l’âme sont diminuées par la durée ; "que de veuves véritablement fâchées se consolent par le temps ! " Milady Waldegrave d’Horace Walpole. Soit un homme dans un état d’indifférence, il lui arrive un plaisir.

Soit un autre homme dans un état de vive douleur, cette douleur cesse subitement. Le plaisir qu’il ressent est-il de même nature que celui du premier homme ? M Verri dit que oui, et il me semble que non.

Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la douleur.

Un homme avait depuis longtemps six mille livres de rente, il gagne cinq cent mille francs à la loterie. Cet homme s’était déshabitué de désirer les choses que l’on ne peut obtenir que par une grande fortune. (Je dirai, en passant, qu’un des inconvénients de Paris, c’est la facilité de perdre cette habitude.) On invente la machine à tailler les plumes ; je l’ai achetée ce matin, et c’est un grand plaisir pour moi, qui m’impatiente à tailler les plumes, mais certainement je n’étais pas malheureux hier de ne pas connaître cette machine. Pétrarque était-il malheureux de ne pas prendre de café ? Il est inutile de définir le bonheur, tout le monde le connaît : par exemple la première perdrix que l’on tue au vol à douze ans ; la première bataille d’où l’on sort sain et sauf à dix-sept. Le plaisir qui n’est que la cessation d’une peine passe bien vite, et au bout de quelques années le souvenir n’en est pas même agréable. Un de mes amis fut blessé au côté par un éclat d’obus, à la bataille de la Moskowa; quelques jours après, il fut menacé de la gangrène ; au bout de quelques heures on put réunir M Béclar, M Larrey et quelques chirurgiens estimés ; on fit une consultation dont le résultat fut d’annoncer à mon ami qu’il n’avait pas la gangrène. À ce moment je vis son bonheur, il fut grand, cependant il n’était pas pur. Son âme, en secret, ne croyait pas en être tout à fait quitte, il refaisait le travail des chirurgiens, il examinait s’il pouvait entièrement s’en rapporter à eux. Il entrevoyait encore un peu la possibilité de la gangrène. Aujourd’hui, au bout de huit ans, quand on lui parle de cette consultation, il éprouve un sentiment de peine, il a la vue imprévue d’un des malheurs de la vie.

Le plaisir causé par la cessation de la douleur consiste : 1 à remporter la victoire contre toutes les objections qu’on se fait successivement ; 2 à revoir tous les avantages dont on allait être privé.

Le plaisir causé par le gain de cinq cent mille francs, consiste à prévoir tous les plaisirs nouveaux et extraordinaires qu’on va se donner. Il y a une exception singulière : il faut voir si cet homme a trop, ou trop peu d’habitude de désirer une grande fortune. S’il a trop peu de cette habitude, s’il a la tête étroite, le sentiment d’embarras durera deux ou trois jours.

S’il a l’habitude de désirer souvent une grande fortune, il aura usé d’avance la jouissance par se la trop figurer.

Ce malheur n’arrive pas dans l’amour-passion. Une âme enflammée ne se figure pas la dernière des faveurs, mais la plus prochaine. Par exemple d’une maîtresse qui vous traite avec sévérité, l’on se figure un serrement de main. L’imagination ne va pas naturellement au delà, si on la violente, après un moment, elle s’éloigne par la crainte de profaner ce qu’elle adore.

Lorsque le plaisir a entièrement parcouru sa carrière, il est clair que nous retombons dans l’indifférence ; mais cette indifférence n’est pas la même que celle d’auparavant. Ce second état diffère du premier, en ce que nous ne serions plus capables de goûter, avec autant de délices, le plaisir que nous venons d’avoir. Les organes qui servent à le cueillir sont fatigués, et l’imagination n’a plus autant de propensions à présenter les images qui seraient agréables aux désirs qui se trouvent satisfaits. Mais si au milieu du plaisir on vient nous en arracher, il y a production de douleur.

141. La disposition à l’amour-physique, et même au plaisir physique, n’est point la même chez les deux sexes. Au contraire des hommes, presque toutes les femmes sont au moins susceptibles d’un genre d’amour. Depuis le premier roman qu’une femme a ouvert, en cachette à quinze ans, elle attend en secret la venue de l’amour-passion. Elle voit dans une grande passion la preuve de son mérite. Cette attente redouble vers vingt ans, lorsqu’elle est revenue des premières étourderies de la vie, tandis qu’à peine arrivés à trente, les hommes croient l’amour impossible ou ridicule.

142. Dès l’âge de six ans nous nous accoutumons à chercher le bonheur par la même route que nos parents. L’orgueil de la mère de la contessina Nella a commencé le malheur de cette aimable femme, et elle le rend sans ressource par le même orgueil fou. Venise, 1819.

143. Du genre romantique. L’on m’écrit de Paris qu’on y a vu (exposition de 1822) un millier de tableaux représentant des sujets de l’écriture sainte, peints par des peintres qui n’y croient pas beaucoup, admirés et jugés par des gens qui n’y croient pas, et enfin payés par des gens qui n’y croient pas.

L’on cherche après cela le pourquoi de la décadence de l’art.

Ne croyant pas en ce qu’il dit, l’artiste craint toujours de paraître exagéré et ridicule. Comment arriverait-il au grandiose, rien ne l’y porte. Lettera di Roma, giugno 1822.

144. L’un des plus grands poètes, selon moi, qui aient paru dans ces derniers temps, c’est Robert Burns, paysan écossais mort de misère. Il avait soixante-dix louis d’appointements comme douanier, pour lui, sa femme et quatre enfants. Il faut convenir que le tyran Napoléon était plus généreux envers son ennemi Chénier, par exemple. Burns n’avait rien de la pruderie anglaise. C’est un génie romain, sans chevalerie ni honneur. Je n’ai pas assez de place pour conter ses amours avec Mary Campbell et leur triste catastrophe. Seulement je remarque qu’Édimbourg est à la même latitude que Moscou, ce qui pourrait déranger un peu mon système des climats.

145. L’amour est la seule passion qui se paye d’une monnaie qu’elle fabrique elle-même.

146. Les compliments qu’on adresse aux petites filles de trois ans forment précisément la meilleure éducation possible pour leur enseigner la vanité la plus pernicieuse. Être jolie est la première vertu, le plus grand avantage au monde. Avoir une jolie robe, c’est être jolie.

Ces sots compliments ne sont usités que dans la bourgeoisie ; ils sont heureusement de mauvais ton, comme trop aisés à faire, chez les gens à carrosse.

147. Lorette, 11 septembre 1811. Je viens de voir un très beau bataillon de gens de ce pays ; c’est le reste de quatre mille hommes qui étaient allés à Vienne en 1809. J’ai passé dans les rangs avec le colonel, et fait faire leur histoire à plusieurs soldats. C’est la vertu des républiques du moyen âge, plus ou moins abâtardie par les espagnols, le prêtisme et deux siècles des gouvernements lâches et cruels qui ont tour à tour gâté ce pays-ci.

Le brillant honneur chevaleresque, sublime et sans raison, est une plante exotique importée seulement depuis un petit nombre d’années. On n’en trouve pas trace en 1740. Voir De Brosses. Les officiers de Montenotte et de Rivoli avaient trop d’occasions de montrer la vraie vertu à leurs voisins, pour chercher à imiter un honneur peu connu sous les chaumières que le soldat de 1796 venait de quitter, et qui leur eût semblé bien baroque.

Il n’y avait, en 1796, ni légion d’honneur, ni enthousiasme pour un homme, mais beaucoup de simplicité et de vertu à la Desaix. L’honneur a donc été importé en Italie par des gens trop raisonnables et trop vertueux pour être bien brillants. On sent qu’il y a loin des soldats de 96 gagnant vingt batailles en un an, et n’ayant souvent ni souliers, ni habits, aux brillants régiments de Fontenoy, disant poliment aux anglais, et le chapeau bas : messieurs, tirez les premiers.

148. Je croirais assez qu’il faut juger de la bonté d’un système de vie par son représentant. Par exemple, Richard Cœur-De-Lion montra sur le trône la perfection de l’héroïsme et de la valeur chevaleresque, et ce fut un roi ridicule.

149. Opinion publique en 1822. Un homme de trente ans séduit une jeune personne de quinze ans, c’est la jeune personne qui est déshonorée.

150. Dix ans plus tard je retrouvai la comtesse Ottavia; elle pleura beaucoup en me revoyant ; je lui rappelais Oginski. Je ne puis plus aimer, me disait-elle ; je lui répondis avec le poète : how changed, how saddened, yet how elevated was her character !

151. Comme les mœurs anglaises sont nées de 1688 à 1730 ; celles de France vont naître de 1815 à 1880. Rien ne sera beau, juste, heureux, comme la France morale vers 1900. Actuellement elle n’est rien. Ce qui est une infamie dans la rue de belle-chasse est une action héroïque rue du Mont-Blanc, et, au travers de toutes les exagérations, les gens réellement faits pour le mépris se sauvent de rue en rue. Nous avions une ressource, la liberté des journaux, qui finissent par dire à chacun son fait, et quand ce fait se trouve être l’opinion publique, il reste. On nous arrache ce remède, cela retardera un peu la naissance de la morale.

152. L’abbé Rousseau était un pauvre jeune homme (1784), réduit à courir du matin au soir tous les quartiers de la ville, pour y donner des leçons d’histoire et de géographie. Amoureux d’une de ses élèves, comme Abélard d’Héloïse, comme Saint-Preux de Julie; moins heureux, sans doute, mais probablement assez près de l’être ; avec autant de passion que ce dernier, mais l’âme plus honnête, plus délicate et surtout plus courageuse, il paraît s’être immolé à l’objet de sa passion. Voici ce qu’il a écrit avant de se brûler la cervelle, après avoir dîné chez un restaurateur au palais-royal, sans laisser échapper aucune marque de trouble ni d’aliénation : c’est du procès-verbal dressé sur les lieux par le commissaire et les officiers de la police, qu’on a tiré la copie de ce billet, assez remarquable pour mériter d’être conservé.

"Le contraste inconcevable qui se trouve entre la noblesse de mes sentiments et la bassesse de ma naissance, un amour aussi violent qu’insurmontable pour une fille adorable, la crainte de causer son déshonneur, la nécessité de choisir entre le crime et la mort, tout m’a déterminé à abandonner la vie. J’étais né pour la vertu, j’allais être criminel ; j’ai préféré mourir." Grimm, troisième partie, tome II, page 495. Voilà un suicide admirable et qui ne serait qu’absurde avec les mœurs de 1880.

153. On a beau faire, jamais les français, en fait de beaux-arts, ne passeront le joli. Le comique qui suppose de la verve dans le public et du brio dans l’acteur, les délicieuses plaisanteries de Palomba, à Naples, jouées par Casaccia, impossibles à Paris; du joli et jamais que du joli, quelquefois, il est vrai, annoncé comme sublime.

On voit que je ne spécule pas en général sur l’honneur national.

154. Nous aimons beaucoup un beau tableau, ont dit les français ; et ils disent vrai, mais nous exigeons comme condition essentielle de la beauté, qu’il soit fait par un peintre se tenant constamment à cloche-pied pendant tout le temps qu’il travaille. Les vers dans l’art dramatique.

155. Beaucoup moins d’envie en Amérique qu’en France, et beaucoup moins d’esprit.

156. La tyrannie à la Philippe II a tellement avili les esprits, depuis 1530, qu’elle pèse sur le jardin du monde, que les pauvres auteurs italiens n’ont pas encore eu le courage d’inventer le roman de leur pays. À cause de la règle du naturel, rien de plus simple pourtant ; il faut oser copier franchement ce qui crève les yeux dans le monde. Voir le cardinal Consalvi, épluchant gravement pendant trois heures, en 1822, le livret d’un opéra bouffon ; et disant au maestro avec inquiétude : "mais vous répétez souvent ce mot cozzar, cozzar."

157. Héloïse vous parle de l’amour, un fat vous parle de son amour, sentez-vous que ces choses n’ont presque que le nom de commun ? C’est comme l’amour des concerts et l’amour de la musique. L’amour des jouissances de vanité que votre harpe vous promet, au milieu d’une société brillante, ou l’amour d’une rêverie, tendre, solitaire, timide.

158. Quand on vient de voir la femme qu’on aime, la vue de toute autre femme gâte la vue, fait physiquement mal aux yeux ; j’en vois le pourquoi.

159. Réponse à une objection. Le naturel parfait et l’intimité ne peuvent avoir lieu que dans l’amour-passion, car dans tous les autres l’on sent la possibilité d’un rival favorisé.

160. Chez l’homme qui, pour se délivrer de la vie, a pris du poison, l’être moral est mort ; étonné de ce qu’il a fait et de ce qu’il va éprouver, il n’a plus d’attention pour rien : quelques rares exceptions.

161. Un vieux capitaine de vaisseau, oncle de l’auteur, auquel je fais hommage du présent manuscrit, ne trouve rien de si ridicule que l’importance donnée pendant six cents pages à une chose aussi frivole que l’amour. Cette chose si frivole est cependant la seule arme avec laquelle on puisse frapper les âmes fortes.

Qu’est-ce qui a empêché, en 1814, M De Maubreuil d’immoler Napoléon dans la forêt de Fontainebleau? Le regard méprisant d’une jolie femme qui entrait aux bains-chinois. Quelle différence dans les destinées du monde si Napoléon et son fils eussent été tués en 1814 !

162. Je transcris les lignes suivantes d’une lettre française que je reçois de Znaïm, en observant qu’il n’y a pas dans toute la province un homme en état de comprendre la femme d’esprit qui m’écrit : ". l’accident fait beaucoup en amour. Lorsque je n’ai pas lu de l’anglais depuis un an, le premier roman qui me tombe sous la main me semble délicieux. L’habitude d’aimer une âme prosaïque, c’est-à-dire lente et timide pour tout ce qui est délicat, et ne sentant avec passion que les intérêts grossiers de la vie : l’amour des écus, l’orgueil d’avoir de beaux chevaux, les désirs physiques, etc. , Etc. , Peut facilement faire paraître offensantes les actions d’un génie impétueux, ardent, à imagination impatiente, ne sentant que l’amour, oubliant tout le reste, et qui agit sans cesse, et avec impétuosité, là où l’autre se laissait guider, et n’agissait jamais par lui-même. L’étonnement qu’il donne peut offenser ce que nous appelions, l’année dernière à Zithau, l’orgueil féminin : est-ce français, ça ? Avec le second, on a de l’étonnement, sentiment que l’on ignorait auprès du premier (et comme ce premier est mort à l’armée, à l’improviste, il est resté synonyme de perfection), et sentiment, qu’une âme pleine de hauteur et privée de cette aisance qui est le fruit d’un certain nombre d’intrigues, peut confondre facilement avec ce qui est offensant."

163. Geoffroy Rudel, de Blaye, fut un très grand gentilhomme, prince de Blaye, et il devint amoureux de la princesse de Tripoli, sans la voir, pour le grand bien et pour la grande courtoisie qu’il entendit dire d’elle aux pèlerins qui venaient d’Antioche; et fit pour elle beaucoup de belles chansons, avec de bons airs et de chétives paroles ; et, par volonté de la voir, il se croisa et se mit en mer pour aller vers elle. Et advint qu’en le navire le prit une très grande maladie, de telle sorte que ceux qui étaient avec lui crurent qu’il fût mort, mais tant firent qu’ils le conduisirent à Tripoli, dans une hôtellerie, comme un homme mort. On le fit savoir à la comtesse, et elle vint à son lit et le prit entre ses bras. Il sut qu’elle était la comtesse, il recouvra le voir, l’entendre, et il loua Dieu, et lui rendit grâce qu’il lui eût soutenu la vie jusqu’à ce qu’il l’eût vue. Et ainsi il mourut dans les bras de la comtesse, et elle le fit honorablement ensevelir dans la maison du temple à Tripoli. Et puis en ce même jour elle se fit religieuse, pour la douleur qu’elle eut de lui et de sa mort.

164. Voici une singulière preuve de la folie nommée cristallisation, que l’on trouve dans les mémoires de mistress Hutchinson:. he told to Mr Hutchinson a very true story of a gentleman who not long before had come for some time to lodge in Richmond,. etc.

165. Lisio Visconti n’était rien moins qu’un grand lecteur de livres. Outre ce qu’il avait pu voir en courant le monde, cet essai est fondé sur les mémoires de quinze ou vingt personnages célèbres. S’il se rencontrait, par hasard, un lecteur qui trouvât ces bagatelles dignes d’un instant d’attention, voici les livres desquels Lisio a tiré ses réflexions et conclusions : vie de Benvenuto Cellini, écrite par lui-même. Les nouvelles de Cervantes et de Scarron. Manon Lescaut et le doyen de Killerine, de l’abbé Prévost.

Lettres latines d’Héloïse à Abélard. Tom Jones. lettres d’une religieuse portugaise. Deux ou trois romans d’Auguste La Fontaine. L’histoire de Toscane, de Pignotti. Werther. Brantôme. Mémoires de Carlo Gozzi (Venise, 1760) ; seulement les 80 pages sur l’histoire de ses amours. Mémoires de Lauzun, Saint-Simon, D’Épinay, De Staal, Marmontel, Bezenval, Roland, Duclos, Horace Walpole, Evelyn, Hutchinson. Lettres de Mlle Lespinasse.

166. Un des plus grands personnages de ce temps-là, l’un des hommes les plus marquants dans l’église et dans l’état, nous a conté ce soir (janvier 1822), chez Mme De M, les dangers fort réels qu’il avait courus du temps de la terreur. "J’avais eu le malheur d’être au nombre des membres les plus marquants de l’assemblée constituante : je me tins à Paris, cherchant à me cacher tant bien que mal, tant qu’il y eut quelque espoir de succès pour la bonne cause. Enfin les dangers augmentant et les étrangers ne faisant rien d’énergique pour nous, je me déterminai à partir, mais il fallait partir sans passeport. Comme tout le monde s’en allait à Coblentz, j’eus l’idée de sortir par Calais. Mais mon portrait avait été si fort répandu, dix-huit mois auparavant, que je fus reconnu à la dernière poste ; cependant on me laissa passer. J’arrivai à une auberge à Calais, où, comme vous pouvez penser, je ne dormis guère, et fort heureusement pour moi, car, vers les quatre heures du matin, j’entendis très distinctement prononcer mon nom. Pendant que je me lève et m’habille à la hâte, je distingue fort bien malgré l’obscurité, des gardes nationaux avec leurs fusils, pour lesquels on ouvre la grande porte et qui entrent dans la cour de l’auberge. Heureusement il pleuvait à verse ; c’était une matinée d’hiver fort obscure avec un grand vent. L’obscurité et le bruit du vent me permirent de me sauver par la cour de derrière et l’écurie des chevaux. Me voilà dans la rue à sept heures du matin, sans ressource aucune.

"Je pensai qu’on allait me courir après de mon auberge. Ne sachant trop ce que je faisais, j’allai près du port sur la jetée. J’avoue que j’avais un peu perdu la tête : je ne me voyais pour toute perspective que la guillotine. "Il y avait un paquebot qui sortait du port par une mer fort grosse et qui était déjà à vingt toises de la jetée. Tout à coup j’entends des cris du côté de la mer, comme si l’on m’appelait. Je vois s’approcher un petit bateau. - Allons, donc, monsieur, venez, on vous attend." Je passe machinalement dans le bateau. Il y avait un homme qui me dit à l’oreille : "vous voyant marcher sur la jetée d’un air effaré, j’ai pensé que vous pourriez bien être un malheureux proscrit. J’ai dit que vous étiez mon ami que j’attendais ; faites semblant d’avoir le mal de mer et allez vous cacher en bas dans un coin obscur de la chambre." - Ah ! Le beau trait, s’écria la maîtresse de la maison respirant à peine, et qui avait été émue jusqu’aux larmes par le long récit fort bien fait des dangers de l’abbé. Que de remercîments vous dûtes faire à ce généreux inconnu ! Comment s’appelait-il ? - Je ne sais pas son nom, a répondu l’abbé un peu confus ; et il y a eu un moment de profond silence dans le salon.

167. Le père et le fils. Dialogue de 1787. Le Père (ministre de la guerre). "Je vous félicite, mon fils, c’est une chose fort agréable pour vous d’être invité chez m le duc d’Orléans; c’est une distinction pour un homme de votre âge. Ne manquez pas d’être au palais-royal à six heures précises.

Le Fils. "Je pense, monsieur, que vous y dînez aussi ? Le Père.

"M le duc d’Orléans, toujours parfait pour notre famille, vous engageant pour la première fois, a bien voulu m’inviter aussi." Le fils, jeune homme fort bien né et de l’esprit le plus distingué, ne manque pas d’être au palais-royal à six heures. On servit à sept. Le fils se trouva placé vis-à-vis du père. Chaque convive avait à côté de soi une fille nue. L’on était servi par une vingtaine de laquais en grande livrée.

168. Londres, août 1817. Je n’ai de ma vie été frappé et intimidé de la présence de la beauté comme ce soir à un concert que donnait Mme Pasta.

Elle était environnée, en chantant, de trois rangs de jeunes femmes tellement belles, d’une beauté tellement pure et céleste, que je me suis senti baisser les yeux par respect, au lieu de les lever pour admirer et jouir. Cela ne m’est arrivé dans aucun pays, pas même dans ma chère Italie.

169. Une chose est absolument impossible, dans les arts, en France, c’est la verve. Il y aurait trop de ridicule pour l’homme entraîné, il a l’air trop heureux. Voir un vénitien réciter les satires de Buratti.