Stendhal

1894

Lucien Leuwen

Ont participé à cette édition électronique : Stella Louis (Édition TEI).

Préface de l’éditeur. §

Peignant Lucien Leuwen à sa propre ressemblance, Beyle se souvient de ce qu’il était lui-même à vingt ans et mesurant l’écart qu’il y avait entre sa vie passée et son existence actuelle, il inscrit dans les marges de son manuscrit cette exclamation désabusée : « Quelle différence, his life in Civita-Vecchia and his life rue d’Angivillier, au café de Rouen ! 1803 et 1835 ! Tout était pour l’esprit en 1803. »

Toutefois son découragement ne persista pas. Beyle appréciait toujours sainement la valeur de son effort, et quelques heures plus tard, relisant sa note, il la complétait avec autant de hardiesse que de franchise : « Mais au fond la véritable occupation de l’âme était la même : to make un chef-d’oeuvre. »

Il ne doutait jamais longtemps de son destin, sachant bien qu’il avait été mis sur terre pour faire un chef-d’œuvre. Il en avait publié un cinq ans auparavant. Quatre ans plus tard il devait en créer un autre. Maintenant il tâtonnait pour en faire un nouveau. Entre le Rouge et le Noir et la Chartreuse de Parme il remit dix fois sur le métier Lucien Leuwen, et tout inachevé que ce vaste roman nous soit parvenu, ce n’en est pas moins un troisième chef-d’œuvre.

À la différence des deux autres sa genèse est à la fois plus mystérieuse si l’on recherche l’idée première du roman, et plus aisément saisissable si l’on veut étudier les différentes étapes de sa réalisation. Le Rouge et le Noir tire son anecdote de la Gazette des Tribunaux, la Chartreuse emprunte son thème initial à une vieille chronique italienne qui nous a été conservée. Mais entre le point de départ et l’œuvre terminée : vide absolu, silence complet ; tous les documents ont disparu. Au contraire les manuscrits de Lucien Leuwen sont à notre disposition et nous renseignent à pleine encre sur les différentes versions de l’auteur, sur les fluctuations et les retours de sa pensée, sur les progrès quotidiens de son travail.

Quelques énigmes subsistent cependant, car si nous n’ignorons point absolument les circonstances qui lui firent prendre la plume, nous nous voyons réduits aux conjectures quand il s’agit d’apprécier la qualité comme l’étendue de la trame qu’il a selon sa coutume encore empruntée, et sur laquelle son imagination dans un cadre tout formé s’est amusée à broder des aventures plausibles.

* * *

Henri Beyle, lors d’un congé à Paris en 1833, avait reçu des mains de son amie madame Gaulthier qui sollicitait ses conseils le manuscrit d’un roman intitulé le Lieutenant. Il l’emporta en Italie pour en prendre connaissance tout à loisir, et c’est cette lecture qui le détermina à traiter pour son compte le même sujet.

Madame Gaulthier appartenait à une famille originaire du Dauphiné. Son père, M. Rougier de la Bergerie, était préfet de l’Yonne en 1805. À cette époque, Louis Crozet, l’ancien condisciple de Stendhal à Grenoble et son confident, était ingénieur dans le même département. Il entretint des relations avec la préfecture et connut les demoiselles La Bergerie qui étaient deux sœurs : Blanche et Adèle-Jules. La première dont il était épris personnifiait hélas ! Hermione à ses yeux. Lui-même, dans une de ses lettres à Beyle, qui était alors épicier à Marseille, décrivit une scène bien curieuse où se peint au naturel la sensibilité du temps : lors de ses adieux à la famille La Bergerie, il passe sa dernière soirée à réciter avec Blanche des tirades de tragédie, particulièrement la scène d’ironie d’Hermione et la scène où Roxane dit : Sortez à Bajazet. Tandis que Jules qui a deviné sa passion lui murmure à l’oreille : « Pauvre malheureux ! »

C'est que Jules, surnommée on ne sait trop pourquoi Aricie par Crozet, est généreuse et compatissante. « Cette bonne et adorable Aricie », s’écrie-t-il un jour, tandis qu’une autre fois il dit : « La base de son caractère est la douceur et la tendresse. » Il ne tarit point, et, dès le 28 brumaire an XIV, il a écrit d’Auxerre à Stendhal, ce magnifique éloge de la jeune fille : « [C'est] le caractère le plus remarquable que j’aie vu après Plana, toi, Perrino et moi, ayant avec moi la ressemblance la plus étonnante. »

Est-ce avant ou seulement après son mariage avec M. Gaulthier, percepteur à Saint-Denis que « l’adorable Jules » fit la connaissance d’Henri Beyle ? Nous ne trouvons trace d’une correspondance suivie entre eux qu’aux environs de 1826. Il faudra attendre le départ de Stendhal comme consul en Italie, puis son retour en 1833 lors d’un congé de quelques mois pour découvrir un peu d’abandon dans ses billets, tandis qu’en retour les lettres de madame Gaulthier trahiront à côté de leur spirituelle malice une affection de plus en plus visible. Beyle s’y laisse prendre et cristallise insensiblement au sujet de cette jolie femme, aussi dès son nouveau congé et, pour une fois fidèle à ses théories d’attaque, déclare-t-il sans ambages ses sentiments et son espoir. Mais il ne remporte d’autre avantage que cette charmante lettre : « 25 décembre 1836. Ce n’est pas au duc de M. que j’écris, c’est à vous, mon ami, à vous qui êtes encore sous ma fenêtre. N'ayez point de regret de votre journée ; elle doit compter pour l’une des meilleures de votre vie, et pour moi c’est la plus glorieuse ! J'éprouve toute la joie d’un grand succès. Bien attaquée, bien défendue, pas de traité, pas de défaite, tout est gloire dans les deux camps. […] Beyle, croyez-moi ; vous valez cent mille fois mieux qu’on ne le croit, que vous ne le croyez vous-même, et que je ne le croyais il y a deux heures. Adèle ».

Leur liaison du moins ne fut pas rompue et se trouva même consolidée par cette escarmouche sans résultats. Une tendre amitié amoureuse s’ensuivit qui eut peut-être quelque influence sur madame Gaulthier. On peut penser en effet que son intimité avec Beyle, autant que la pression de quelque démon personnel, l’encouragea à entreprendre un roman et lui en fit remettre le manuscrit à l’auteur du Rouge et noir. Il ne semble pas toutefois qu’elle ait jamais rien publié jusqu’à sa mort qui survint à Paris le 6 avril 1853. Les avis qu’elle avait sollicités ne l’avaient sans doute point poussée à persévérer dans la carrière des lettres. Du reste voici ces conseils tels qu’ils lui furent adressés de Civita-Vecchia le 4 mai 1834 :

« J'ai lu le Lieutenant, chère et aimable amie. Il faudra le recopier en entier et vous figurer que vous traduisez un livre allemand. Le langage, suivant moi, est horriblement noble et emphatique ; je l’ai cruellement barbouillé. Il faut ne pas avoir de paresse ; car, enfin, vous n’écrivez que pour écrire : c’est pour vous un amusement. Donc, mettre tout en dialogue, toute la fin du deuxième cahier : Versailles, Hélène, Sophie, les comédies de société. – Tout cela est lourd en récit. Le dénoûment est plat. Olivier a l’air de chasser aux millions ; chose admirable dans la réalité, parce que le spectateur se dit : « Je dînerais chez cet homme-là » ; infâme dans la lecture. – J'ai indiqué un autre dénoûment. – Comme vous voyez, j’ai été fidèle à nos conventions ; nul ménagement pour l’amour-propre. – Il faut moins de de dans les noms, et ne pas désigner vos personnages par leurs noms de baptême. Est-ce qu’en parlant de Crozet, vous dites Louis ? – Vous dites Crozet ou vous devez le dire.

Il faut effacer dans chaque chapitre au moins cinquante superlatifs. Ne jamais dire : « La passion brûlante d’Olivier pour Hélène ».

Le pauvre romancier doit tâcher de faire croire à la passion brûlante, mais ne jamais la nommer : cela est contre la pudeur.

Songez que parmi les gens riches il n’y a plus de passion, excepté pour la vanité blessée.

Si vous dites : La passion qui le dévorait, vous tombez dans le roman pour femme de chambre, imprimé in-12 par M. Pigoreau. Mais pour les femmes de chambres, le Lieutenant n’a pas assez de cadavres, d’enlèvements et autres choses naturelles dans les romans du père Pigoreau.

LEUWEN

Ou

L'élève chassé de l’École Polytechnique.

J'adopterais ce titre. Cela explique l’amitié ou la liaison d’Olivier pour Edmond. Le caractère d’Edmond, ou l’académicien futur, est ce qu’il y a de plus neuf dans le Lieutenant. Le fond des chapitres est vrai ; mais les superlatifs de feu M. Desmazures gâtent tout. Racontez-moi cela comme si vous m’écriviez. Lisez la Marianne de Marivaux, et Quinze-cent-soixante-douze de M. Mérimée, comme on prend une médecine noire, pour vous guérir du Phébus de province. En décrivant un homme, une femme, un site, songez toujours à quelqu’un, à quelque chose de réel.

Je suis tout plein du Lieutenant que je viens de finir. Mais comment vous renvoyer ce manuscrit ? Il faut une occasion. Où la prendre ? Je vais chercher.

Écrivez-moi une lettre remplie de noms propres. – Le retour d’un congé est un moment bien triste ; je pourrais faire trois pages, pas trop mauvaises, sur ce thème. On se dit : Vais-je vivre, vais-je vieillir loin de ma patrie ou de la patrie ? cela est plus à la mode. Je passe toutes les soirées chez une marquise de dix-neuf ans, qui croit avoir de l’amitié pour votre serviteur. Quant à moi, elle est comme un bon canapé, bien commode. Hélas ! rien de plus, je n’ai pas davantage ; et, ce qui est bien pis, je ne désire pas davantage. »

Cette lettre nous intéresse d’autant plus qu’elle est toute pleine des propres théories de Stendhal sur le roman, de ces théories qu’il va tâcher d’illustrer lui-même, car après avoir barbouillé le manuscrit de son amie pour lui bien montrer comment il fallait s’y prendre, il se résout soudain à traiter à son tour l’intrigue du Lieutenant. Il se met aussitôt à la besogne avec sa fougue ordinaire et durant plus de dix-huit mois d’affilée il ne travaillera guère à autre chose.

Nous aimerions savoir exactement ce qu’il a retenu du roman que lui avait confié madame Jules Gaulthier ? Tant que ce manuscrit ne sera point retrouvé nous ne pourrons à cette question faire aucune réponse certaine et qui satisfasse vraiment. Cependant de la masse de notes, d’indications, de retouches et de plans successifs dont Stendhal surcharge les marges de son manuscrit on peut déduire que l’œuvre de son amie ne fut guère pour lui qu’un tremplin d’où il prit son essor. Tous les faits, toutes les dates, renforcent cette hypothèse.

Le 4 mai 1834, Beyle explique à sa correspondante comment elle devra récrire le Lieutenant pour lui ôter sa gaucherie de forme. Dès le lendemain il se met au travail et trace les premières pages de l’ouvrage qui changera plusieurs fois de titre et que nous publions ici sous le nom de Lucien Leuwen. En réalité il ne sait pas très bien où il va et il n’a sans doute d’autre but que de récrire un roman mal construit lorsque dans la nuit du 8 au 9 mai il conçoit tout à coup avec clarté les grandes lignes de l’œuvre à entreprendre et décide non plus d’être le professeur qui corrige un devoir, mais de faire lui-même un livre (make un opus). Il en agence aussitôt les principales scènes et jette sur le papier un plan sommaire qui commence au retour de son héros à Paris. Beyle avait donc tout au plus emprunté à madame Jules Gaulthier les premiers chapitres de son récit, c’est-à-dire l’épisode de Nancy. Encore celui-ci ne faisait-il que développer un projet de roman déjà indiqué par Beyle lui-même, en 1825, dans la seconde partie de son Racine et Shakspeare1 :

« C'est ainsi qu’un jeune homme à qui le ciel a donné quelque délicatesse d’âme si le hasard le fait sous-lieutenant et le jette à sa garnison, dans la société de certaines femmes, croit de bonne foi en voyant les succès de ses camarades et le genre de leurs plaisirs, être insensible à l’amour. Un jour enfin le hasard le présente à une femme simple, naturelle, honnête, digne d’être aimée, et il sent qu’il a un cœur2. »

Impossible de mieux résumer en quelques mots le début de Lucien Leuwen. Pour la suite de son roman Beyle en a eu la révélation subite, nous venons de le voir, après trois jours de travail. L'histoire qu’il écrit ne sera pas seulement un épisode d’une vie de lieutenant en province, le héros sera ensuite successivement secrétaire d’un ministre à Paris, puis attaché d’ambassade à Rome. À la fin du livre il se mariera avec la femme qu’il a tant aimée aux premiers chapitres.

Stendhal tient donc maintenant son sujet, il n’a qu’à aller de l’avant et, comme toujours, les idées lui viennent à mesure qu’il s’abandonne plus complètement à son travail.

Après quelques semaines il voit avec une clarté nouvelle, non seulement l’intrigue centrale, qui est et qui demeurera « la peinture des premiers sentiments de Lucien pour madame de Chasteller », mais encore les milieux où vont évoluer ses personnages. Il peindra donc, à côté de son roman d’amour, la société ultra en province, les intrigues ministérielles à Paris et la cour de Rome. La division en trois volumes s’impose définitivement et pour le troisième Stendhal doit songer à reprendre les pages déjà ébauchées en 1832 sous ce titre : Une position sociale3. Du moins veut-il y tenter une peinture analogue du monde diplomatique. On aurait vu Lucien Leuwen, devenu secrétaire d’ambassade à Rome, faire la cour à la duchesse de Saint-Mégrin et troubler même cette puissante dame qui, par peur de l’enfer, le fait révoquer. Il se retire à Fontainebleau où la duchesse désespérée le rejoint bientôt. Mais celle [madame de Chasteller] qu’il a aimée en province d’un amour passionné reparaît devant lui, il découvre son innocence et l’épouse.

Nous aurions donc eu un grand roman d’amour à épisodes et en même temps la suite de cette histoire morale de la société de son temps que Stendhal a déjà esquissée dans le Rouge et le Noir et qu’il poursuivra encore avec Lamiel.

Pendant un an, à quelques différences de détails près, Stendhal ne s’évade guère de ce cadre. Tous les plans qu’il trace inépuisablement du 5 juin 1834 au 28 avril 1835 reprennent avec d’infimes variantes le même thème général. Ses retouches ne portent que sur la façon d’amener les grandes scènes et de donner plus de vie aux situations primordiales qui, elles, demeurent immuables.

Faut-il insister sur certaines idées, sommairement exprimées, et que l’auteur a été contraint d’abandonner à mesure qu’avançant dans la rédaction de son livre ses personnages l’entraînaient dans une voie toute différente ? Faut-il raconter ainsi qu’il imagine un jour de rendre madame Grandet amoureuse de Lucien parce que celui-ci vient de l’abandonner pour madame de Chasteller ? On aurait alors assisté à une nouvelle brouille entre les deux amants, causée par le génie méchant de cette femme intrigante. En fait madame de Chasteller ne vient pas à Paris et le lecteur verra que la jalousie de madame Grandet naît de façon un peu différente. De même madame d’Hocquincourt ne quitte pas davantage Nancy, et Stendhal n’a pas à développer l’épisode auquel il songea un certain temps. Lucien serait devenu son amant sans coup férir, et un jour qu’il se promène avec elle « sur les collines de sable jaune près de Fontenay-aux-Roses (où je fus salué par Victor Hugo), madame de Chasteller les rencontre, madame d’Hocquincourt rougit jusqu’au blanc des yeux au lieu de la braver ».

En réalité, ces jolies scènes n’ont jamais été écrites, ni beaucoup d’autres que l’auteur indique de même en quelques mots à mesure que l’idée lui en vient. Mais l’agencement des épisodes, dans la tête de Stendhal, pouvait varier, de même que leur nombre, leur éclairage ou leur teneur, l’ouvrage pouvait être coupé en trois parties ou comprendre de nouvelles divisions, son unité n’est jamais troublée et son axe demeure immuable.

Ainsi l’auteur, le 10 février 1835, va jusqu’à prévoir quatre livres dans lesquels il distribue tout ce qu’il a préparé jusque-là :

« Livre I. – La vie de province parmi les gens les plus riches qui l’habitent. Ils haïssent, ils ont peur, leur malheur vient de là.

« Livre II. – Amour passionné suivi d’une brouille fort raisonnable en apparence. Le héros a si peu de vanité qu’il ne prend pas sa maîtresse en grippe. Il se réfugie à Paris.

« Livre III. – Son père veut le marier. Vie de Paris parmi la haute banque, la Chambre des Députés et les ministres.

« Livre IV. – Vie de ce qu’il y a de plus noble et de plus riche parmi les Français qui vivent hors de France. Dénouement. »

Ce projet si riche de substance est loin malheureusement d’avoir été rempli. Non que Beyle n’ait eu le temps de mettre sur pied un aussi vaste ensemble, mais parce qu’il se rend brusquement compte le 28 avril 1835, que c’est une faute que d’amener à la fois tant de nouveaux personnages au cours d’une action aux deux tiers engagée :

« Je supprime le troisième volume, par la raison que ce n’est que dans la première chaleur de la jeunesse et de l’amour que l’on peut avaler une exposition et de nouveaux personnages. Arrivé à un certain âge, cela est impossible. Ainsi donc, plus de duchesse de Saint-Mégrin et de troisième volume. Cela fera un autre roman. »

L'histoire de Lucien Leuwen toutefois n’en devait pas moins se clore par son mariage. Et Stendhal n’a jamais songé à modifier le dénouement qu’il avait toujours prévu. Plusieurs plans en peuvent témoigner. J'en reproduis un seul qui date très probablement des premiers mois de la composition du livre et dont la tendresse contenue fait prévoir les dernières pages de la Chartreuse. Il est d’autant plus utile de marquer quel eût été l’épilogue de Lucien Leuwen que le livre demeure en suspens sans que l’auteur ait pris le temps d’en développer l’émouvant finale :

« Plan pour la fin. – Madame de Chasteller se fait épouser, Leuwen croyant qu’elle a fait un enfant. À Paris, après la noce : « Tu es à moi, lui dit-elle en le couvrant de baisers. Pars pour Nancy. Tout de suite, monsieur, tout de suite ! Tu sais malheureusement combien mon père me hait. Interroge-le, interroge tout le monde. Et écris-moi. Quand tes lettres montreront la conviction (et tu sais que je suis bon juge), alors tu reviendras, mais seulement alors. Je saurai fort bien distinguer la philosophie d’un homme de bon sens qui pardonne une erreur antérieure à son bail, ou l’impatience de l’amour que tu as naturellement pour moi, de la conviction sincère de ce cœur que j’adore. » Leuwen revint au bout de huit jours. – Fin du roman. »

* * *

Le jour où Stendhal décide de ne pas traiter la troisième partie projetée, il s’aperçoit d’une conséquence imprévue de sa décision : son roman est terminé. Entendons-nous : ce n’est point encore une œuvre achevée et mise au point, l’auteur s’en rend compte mieux que personne. Toutefois les épisodes centraux sont traités, les grandes masses sont en place. Depuis le jour où il en a noirci le premier feuillet Stendhal a donné tous ses loisirs à son livre. À peine s’en est-il laissé distraire de temps en temps par sa besogne administrative lorsque quelque anicroche exigeait sa présence à Civita-Vecchia, comme pour le naufrage de l’Henri IV en décembre 1834, ou bien quand parfois sa santé exigeait quelques jours de repos. Il ne se porte plus très bien en effet : la fatigue souvent le congestionne et si le vin de Champagne le rend encore allègre, le café en revanche lui fait mal aux entrailles. Par les fortes chaleurs non plus il ne peut guère travailler.

En cette fin d’avril où il vient d’amputer son plan primitif et de ramener ses projets ambitieux à des proportions plus modestes, il mesure du regard l’effort accompli : il y a un peu moins d’un an qu’il s’est attelé à la tâche, et encore n’a-t-il réellement travaillé que deux cents jours. Ils lui ont suffi pour noircir cinq gros volumes reliés et d’ores et déjà : « la toile est couverte ».

Certes il reste beaucoup à faire et pas un instant Beyle ne songe à interrompre son labeur. Du moins il ne poussera pas plus outre son récit. Il se contente de revoir tout ce qu’il a écrit. Il rature, il surcharge, il déplace avec un soin méticuleux chaque chapitre, chaque paragraphe, chaque ligne, cherchant l’expression juste et le détail évocateur.

Il n’avait cependant pas attendu d’avoir terminé sa première rédaction pour entreprendre de la corriger. Avant la fin de juin 1834, moins de deux mois après avoir pris la plume, il avait déjà refait tous ses chapitres de début. Il ne pouvait du reste relire une seule ligne de son manuscrit sans être tenté de tout reprendre, et tout au long de son travail la correction a toujours marché parallèlement avec la création.

Beyle doit cependant s’arrêter du 16 mai au 22 juin 1835, car il souffre d’une attaque de goutte avec fièvre. Mais bientôt il se replonge avec délices dans ses remaniements et il s’y donne avec tant d’application que sa vue à son tour faiblit. Le Ier septembre il doit pour la première fois prendre des lunettes. Cet événement important est noté bien entendu en marge de son manuscrit avec croquis à l’appui. Mais soudain il s’arrête net. Le 23 novembre un nouveau projet vient de lui sourire : il va entreprendre de raconter sa vie : ce sera Henri Brulard. Il se permet d’autant plus volontiers cette diversion qu’il se rend compte qu’il ne pourra terminer son roman qu’à Paris, ne songeant au surplus à le publier qu’en 1839, après la fin de l'expérience actuelle, c’est-à-dire quand, d’après ses prévisions, il aura abdiqué son consulat ou quand la monarchie de juillet qu’il juge sans tendresse se sera écroulée.

Il revient du reste à Lucien Leuwen une dernière fois et on découvre qu’il y travaille quelque peu à Paris en septembre octobre 1836. Cette tentative demeura sans lendemain. Alors qu’il restait bien peu à faire pour l’amener à sa forme définitive, l’œuvre est abandonnée sans retour. Sans doute Stendhal tout occupé d’autres travaux n’en voyait-il plus très nettement la valeur, mais surtout ses chapitres regorgeaient trop de faits, d’allusions et de jugements politiques pour être imprimés sans créer de difficultés au fonctionnaire que l’auteur ne devait plus jamais cesser d’être. Ces scrupules nous ont privé d’un livre plus parfait, mais en revanche c’est eux qui ont sauvé les manuscrits de la destruction où n’échappèrent point ceux du Rouge et de la Chartreuse, et c’est eux qui nous permettent aujourd’hui de bien scruter la méthode de travail d’un écrivain aussi curieux que Stendhal. C'est grâce à eux notamment que nous voyons comment tout dans ce roman, et dans l’état où nous le pouvons déchiffrer, a été repris et refait au moins deux fois, souvent quatre ou même davantage.

Beyle reconnaît lui-même qu’à cause de tout ce qu’il efface et recommence, il travaille en réalité trois fois plus qu’un autre. C'est, explique-t-il, qu’en « écrivant ceci, comme j’ai inventé le plan (grande différence avec le Rouge), je pensais à la convenance de l’action et non à la façon de la raconter. À mesure que j’oublie la première considération, la façon de dire m’apparaît et je la change. » En réalité, et la remarque est encore de lui, il supprime et récrit en 1835 la moitié de ce qu’il avait fait en 1834. Suivant sa propre expression, dans cet ouvrage il a « marché par voie de découverte successive et de perfectionnement graduel, (je n’aime pas ce style, non, non) ».

Ne nous arrêtons donc pas sur ces expressions un peu guindées échappées à la plume toujours extrêmement rapide, de Stendhal, et reconnaissons seulement que ces perfectionnements graduels sont des plus visibles sur les cinq volumes des manuscrits qui ne sont que ratures et corrections.

La bonne méthode pour lui était de relire chaque jour la dernière page écrite la veille et de repartir à bride abattue dans son improvisation. S'il lui arrivait de relire plus de deux pages en commençant la séance de travail, il en voyait les défauts, il les corrigeait, les récrivait même entièrement, et à ces remaniements usait tout son feu.

En règle générale il ne corrige un paragraphe qu’en le gonflant d’additions nouvelles, avec, il est vrai, l’intention de l’abréger plus tard, mais chaque fois qu’il y jette à nouveau la vue, bien loin de rien retrancher à son texte, il y ajoute toujours.

Il trace aussi beaucoup de plans, mais d’ordinaire assez courts et seulement de la partie où il arrive et non point d’un grand ensemble. Le plus souvent même il ne fait ces plans que rétrospectivement : après avoir terminé un chapitre, un épisode, il y revient et en tire un court résumé pour enchaîner avec la partie non encore écrite, pour bien fixer les événements, pour ne plus rien oublier, et pour ajouter, à ce qui a été agencé, un trait nouveau, un détail caractéristique, ou introduire un personnage dont il sent la nécessité et qu’il veut présenter antérieurement à l’époque où il doit jouer son principal rôle. Ces petites notes, il les appelle des pilotis, elles servent de soubassements cachés à son œuvre, il pourra construire solidement sur elles sans craindre de s’égarer, ce sont des sortes d’échafaudages pour lui-même, « pour éviter quelque contradiction dans les petits mots de description de saisons et autrement ». Mais il a bien l’intention dans le livre de laisser cette chronologie dans le vague. Il écrit : « Je fais le plan après avoir fait l’histoire, comme dicte le cœur, autrement l’appel à la mémoire tue l’imagination (chez moi du moins). »

Cette lutte perpétuelle entre la mémoire et l’imagination l’oblige ainsi à tout noter pour ne rien laisser perdre des mille détails, des nuances fugitives de sentiments qui tout d’un coup lui viennent à l’idée et qu’il n’est pas certain de retrouver sous sa plume quand le moment sera venu de les placer. D'où cette masse de remarques et d’indications qui encombrent toutes les marges de son texte.

Dans sa première rédaction il était allé au plus pressé, traçant en quelque sorte un dessin rapide à peine rehaussé çà et là de couleurs vives, alors, a-t-il depuis fait, observer, « tous les clairs et toutes les ombres étaient forcés ; je peignais sur un fond blanc. Maintenant que le fond est fait, le même effet est produit par les plus légères nuances ». Stendhal use encore fréquemment d’une autre comparaison : il construit d’abord l’ossature sur laquelle viendra s’attacher la chair et que la peau recouvrira en dernier lieu ; « le rire naîtra sur l’extrême épiderme ». D'autres fois c’est à la musique qu’il empruntera ses images : « Dans l’embryon, la colonne vertébrale se forme d’abord, le reste s’établit sur cette colonne. De même ici : d’abord l’intrigue d’amour, puis les ridicules qui viennent encombrer l’amour, retarder ses jouissances, comme dans une symphonie Haydn retarde la conclusion de la phrase. »

Toujours il insiste sur sa technique propre : il part du centre et se dirige à travers mille difficultés et par retouches successives vers la périphérie. Il ne perd jamais de vue le procédé tout différent dont, affirme-t-il, il usait en écrivant le Rouge et le Noir, mais Lucien Leuwen sera à son sens un roman bien plus intelligible.

Il veut surtout éviter un reproche qui lui a été fait pour le Rouge. Il y a introduit ses personnages, à mesure seulement qu’ils ont eu un rôle à jouer, et cela donne à son livre, lui objecte-t-on, plutôt figure de Mémoires que de roman. Il a tenu compte de ces raisons et l’on voit dans ses remarques les précautions qu’il prend pour annoncer presque tous ses personnages dès l’arrivée de Lucien à Nancy. Il songe de même longtemps à amener dans cette ville madame Grandet qui doit être l’héroïne de sa seconde partie, et la duchesse de Saint-Mégrin qui ne jouera son grand rôle que dans la troisième (plus tard supprimée). Il a même pensé insister quelque peu sur un personnage qui est seulement nommé, ce lieutenant de Riquebourg, fils d’un préfet avec qui Lucien Leuwen aura des rapports lorsqu’ayant abandonné l’armée il sera chargé d’une mission électorale.

Tous ces projets n’ont été qu’en partie réalisés, mais c’est assez que Stendhal les ait un moment caressés pour que nous en fassions une brève mention.

La façon de présenter ses personnages n’est pas la seule différence que Stendhal aperçoive entre la manière dont il a travaillé au Rouge et Noir et celle vers laquelle il s’efforce maintenant. Tout l’agencement de son récit, autant que le caractère de son héros, lui semble neuf. Il le dit : « Ceci ne ressemble pas à Julien, tant mieux. » Il ajoute : « Dans Julien4 on ne conduit pas assez l’imagination du lecteur par de petits détails. Mais, d’un autre côté, manière plus grande, fresque comparée à la miniature. »

Il ne compare point seulement cette œuvre sur le chantier à sa grande œuvre accomplie, il cherche parmi ses prédécesseurs et ses contemporains ceux avec lesquels il peut rivaliser le plus directement, et il est amené ainsi à plusieurs reprises à formuler les différences essentielles qu’il découvre entre l’auteur de Tom Jones et lui : « Outre le génie... la grande différence entre Fielding et Dominique, c’est que Fielding décrit à la fois les sentiments et actions de plusieurs personnages, et Dominique d’un seul. Où mène la manière de Dominique ? Je l’ignore. Est-ce un perfectionnement ? Est-ce revenir à l’enfance de l’art, ou plutôt tomber dans le genre froid du personnage philosophique ? »

Dominique, il aimait à se nommer ainsi, marque d’un mot l’écueil qu’il redoute le plus : la froideur d’un exposé philosophique ou les remarques ingénieuses à la La Bruyère. Un roman, dit-il un peu partout, « doit raconter, c’est là le genre de plaisir qu’on lui demande », et il biffe des pages entières qui lui paraissent languissantes et ennuyeuses comme un cours de morale, pour les récrire sous forme de dialogue. À ce point de vue quand il s’est rapproché de ce qu’il visait, il se rend ce témoignage de satisfaction : « Il y a dans les Bois de Prémol5 une quantité énorme de récits, chaque phrase raconte pour ainsi dire, si je les compare à celles du Médecin de campagne de M. Balzac ou de Koatven de M. Sue. Or, la première qualité d’un roman doit être : raconter, amuser par des récits, et, pour pouvoir amuser les gens sensés, peindre des caractères qui soient dans la nature.

« En général, idéaliser comme Raphaël idéalise dans un portrait pour le rendre plus ressemblant. Idéaliser pour se rapprocher du beau parfait seulement dans la figure de l’héroïne. Excuse : le lecteur n’a vu la femme qu’il a aimée qu’en idéalisant. »

L'image de la femme aimée en effet ne quitte pas un instant sa pensée. Aussi s’adresse-t-il à lui-même cette apostrophe : « Tu n’es qu’un naturaliste, tu ne choisis pas tes modèles, mais prends pour love toujours Métilde et Dominique. »

La passion de Lucien Leuwen pour madame de Chasteller est en effet calquée sur celle qu’Henry Beyle éprouva pour Mathilde Dembowski à Milan environ les années 1818 à 1821. À son retour à Paris, vingt fois par jour, Beyle se demandait : « M'aimait-elle ? » et Lucien quand il a quitté Nancy ne cesse dans les salons de sa mère, de se poser la même question. L'auteur peut bien par ailleurs nous apprendre qu’il a donné à son jeune héros la figure vive de M. Ambroise Thomas, grand premier prix de Rome en 1832, et au surplus une mobilité tout à fait opposée à l’air attaché d’ambassade qu’on remarquait vers 1835 au comte d’Haussonville, attaché d’ambassade à Naples, ce ne sont là que traits secondaires. Il lui a surtout prêté sa sensibilité, ses goûts, ses aspirations. Lucien et Stendhal écoutent avec le même ravissement la musique italienne, ils partagent les mêmes convictions politiques. L'un et l’autre sont de ces républicains singuliers qui abhorrent la canaille et ne manifestent que des goûts aristocratiques, – de même que l’auteur de Racine et Shakspeare était romantique sans pouvoir admettre un seul écrivain romantique de son temps.

« Que suis-je ? » se demande Lucien aux chapitres VI et XXVI de cet ouvrage, et aux premières lignes de la Vie d’Henri Brulard une préoccupation identique pousse Henri Beyle à se poser la même interrogation passionnée : « Qu'ai-je été, que suis-je ? En vérité je serais embarrassé de le dire. »

Madame de Chasteller, nous venons de le voir, est un vivant portrait de Mathilde Viscontini. Beyle se souvient de son intimité souvent obscurcie de nuages avec l’épouse du général Dembowski pour peindre les amours tourmentées de Lucien et de Bathilde. Un jour il rouvre son manuscrit et tombe sur cette phrase : « Madame de Chasteller aimait surtout que Leuwen lui confiât ses idées sur elle-même. » Et il ajoute mélancoliquement en note : « With Méthilde, Dominique a trop parlé. »

Ceux qui aiment à se représenter un Beyle égoïste et sec, ne seront-ils pas étonnés d’apprendre qu’il put être malheureux par excès de confiance et de tendresse ? Mais ses vrais amis le retrouveront tout entier dans ce trait nouveau.

Le portrait n’est cependant pas fait entièrement d’après un seul modèle, et les autres femmes que Beyle a connues ou aimées ont aussi posé devant lui et lui ont encore fourni quelques touches nécessaires à la perfection de sa toile. Il emprunte à l’une en outre une façon de parler, à l’autre un geste, à la troisième une réplique ou un air de hauteur pour en gratifier à tour de rôle les dames de la société de Nancy et les animer.

Presque tous les nombreux personnages qui tiennent un rôle dans Lucien Leuwen doivent de la même manière quelques-uns de leurs traits caractéristiques à des gens rencontrés par Beyle au cours d’une existence particulièrement nomade. Presque jamais cependant ils ne reproduisent servilement la ressemblance totale d’un contemporain ; ils sont plutôt composés par la fusion intime de plusieurs observations faites sur des plans différents. L'un d’eux peut ainsi sembler la réplique physique d’un être réel et tenir d’un autre son moral. Madame Grandet a reçu d’une certaine dame Gourieff sa beauté blonde et tient son caractère un peu vulgaire de madame Horace Vernet que Stendhal voyait fréquemment à Rome. Sa froideur serait celle de madame de Sainte-Aulaire, tandis que sa jalousie doit beaucoup aux transports observés par Stendhal chez sa maîtresse, madame Clémentine Curial. Marcel Proust, dans ses lettres, affirmait en user ainsi. Et c’est, je pense, la bonne méthode pour un romancier. Tous ces emprunts chez Stendhal sont fondus avec tant de bonheur que le personnage en reçoit une vie singulière, à quoi se reconnaît au premier chef la profondeur du don psychologique de son créateur. Celui-ci maintient constamment un juste équilibre entre l’altitude corporelle, les actes journaliers et les penchants de l’âme.

Sa mémoire visuelle si nette et si particulière qu’elle va lui restituer, – dès qu’il aura abandonné la rédaction de Lucien Leuwen, – le souvenir de ses premières années tirées d’un quasi oubli au moyen d’un croquis, d’un état des lieux qui persistait en son souvenir avant que ne surgît la vision de l’événement même6, sa mémoire visuelle lui apporte déjà ici des tableaux fort pittoresques qu’il n’a qu’à calquer pour ainsi dire pour en individualiser son récit. Quand il met en scène un préfet dans une pose théâtrale et drapant avantageusement sa robe de chambre, c’est que le même geste, la même attitude l’ont frappé à une époque déterminée de sa carrière et son souvenir est si vivant qu’il écrit aussitôt en marge de son croquis : « modèle : Feu M. Saulnier en Pologne, 1812 ».

Souvent Beyle a de cette façon écrit en clair ou au moyen d’anagrammes plus ou moins transparentes les noms de ses modèles, et j’ai souvent donné cette clé en note. Faut-il pour le surplus indiquer ici tout ce que le singulier docteur Du Poirier doit au Grenoblois Rubichon qui passa à Civita-Vecchia en janvier-février 1835 et de qui Stendhal a conservé dans son roman jusqu’au souvenir de ses relations avec Lamennais7 ? On mentionnerait rapidement de même que le lieutenant-colonel Filloteau doit quelques traits au général Curial ; – M. de Beausobre reçoit les siens du maréchal Sebastiani ; – Ernest Dévelroy fait une carrière semblable à celle de M. Lerminier, professeur de législation au Collège de France ; – Crapart a les attributions du préfet de police Cartier ; – Gauthier est ardent républicain et homme d’honneur comme ce mathématicien de Grenoble, Gros, que nous connaissons bien par la vie d’Henri Brulard ; – Mme Berchu hérite de la vulgarité de Mme Ingres et la marquise de Puylaurens de l’esprit de la comtesse Curial.

Mais en même temps que Stendhal puise ainsi à pleines mains dans ses propres souvenirs, il a grand soin de marquer qu’il faudra enlever toute personnalité. Car la personnalité, « indigne de Dominique », a le défaut, dit-il, de mêler du vinaigre à la crème. Pourtant, ajoute-t-il, « les modèles connus par moi en 1829 et 30, revus un instant en 33, seront morts ou éloignés de la scène du monde quand l’Orange (ou le Télégraphe)8 paraîtra en 1838 ou 1839 ».

Qu'importe donc à ce point de vue qu’il n’eût pas fait toutes les corrections qu’il souhaitait puisque ce roman ne nous a été connu avec tous ces détails qu’avec un retard de près de cent ans.

* * *

Mieux qu’aucun censeur Beyle se rendait compte de tout ce qu’il y avait à reprendre dans son manuscrit. Sa clairvoyance en voyait nettement les défauts et souvent il se moquait sans pitié de lui-même quand il relevait quelque bévue échappée à sa plume. Un jour, à la suite d’un développement particulièrement long il se prend à se railler : « Le 21 février, Dominique est disert, il a a great command (une grande facilité) de parole. » Une autre fois il relit l’entrevue de madame de Chasteller et de madame de Constantin et il note les rires de cette dernière : 2 rires, 3 rires, 4 rires, écrit-il en surcharge des passages incriminés et il projette de retoucher à la fois la scène et le caractère du personnage.

Il ajoute ainsi une foule de remarques sur son texte, de réflexions piquantes sur les situations, de jugements sur les personnages ou sur lui-même. J'ai gardé dans cette édition une grande partie de ces notes qui révèlent ce qu’il pensait de son travail et dans quel sens il se proposait de l’amender, s’il eût pu le porter à son point d’achèvement. L'élude de son manuscrit est à ce point de vue fort instructive. On y voit combien chaque expression est pesée, et quel scrupule infini de la vraisemblance est le sien. À tout bout de champ il établit des tables de concordances, et il n’écrit pas la moindre allusion à un fait politique, à un événement réel, à une date d’histoire, à une distance entre deux villes, à un usage militaire, à un traitement public sans indiquer qu’il faudra tout contrôler, sans surcharger le mot douteux de cette mention mille fois répétée dans son manuscrit : « à vérifier ».

Il marque encore d’une petite croix les répétitions et les termes qui lui semblent impropres ou faibles. Mais jamais il n’interrompt pour cela son travail, et, par crainte de tarir l’inspiration, sans cesse il va de l’avant.

Une autre de ses préoccupations c’est son style. Il entend bien l’alléger, lui donner de la grâce et surtout cette clarté qu’il admire tant dans le code civil. Il espère atteindre ce « style raisonnable, qui décrit raisonnablement même les plus grands écarts de la passion », et qu’il oppose, en termes impossibles à reproduire, au style voluptueux de J.-J. Rousseau. Il corrige parfois ses phrases mais, dit-il : « Je ne corrige une phrase pour le style que quand je suis sûr qu’elle restera ; avant la correction de style, celles destinées à faire tout exprimer. »

Il va au plus pressé, ne comptant aborder le polissage qu’au dernier moment ou sur les épreuves. Car l’atmosphère où il est contraint de vivre n’est pas favorable à l’éclosion des fines subtilités de forme et de sentiment qu’il recherche. « Les nuances, écrit-il, ne peuvent être arrêtées définitivement qu’à Paris, après un mois de séjour. » Là, en effet, tout le stimule, le met en verve et en même temps le repose, tandis qu’à Rome tout lui pèse. Du moins le croit-il et le reconnaît-il en ces termes, à la date du 15 mars 1835 : « L'ennui dans lequel je nage ne me remonte pas pour ce travail. Les travaux de l’intelligence sont invisibles pour les gens au milieu desquels je vis. L'atmosphère de Paris produit un effet contraire. Rien ne me remonte pour ce travail-ci, il faudra donc le corriger, quant à l’élégance ou à l'attrait de la forme, quand je serai à Paris. Supposant cette idée vraie, je mets ici, trop de choses ; je veux qu’à Paris, il ne me reste qu’à ôter. » Un autre motif en outre sollicite le retour de Beyle à Paris. Là seulement il saura se renseigner de façon précise sur ces nuances du langage usité dans un certain milieu et qu’il entend employer afin de donner plus de vraisemblance aux discussions de ses personnages. Il pense bien que madame de Castellane lui enseignera s’il faut dire : les légitimistes ou les ultra, une femme comme il faut ou une femme de la société ? Cent autres petits problèmes se poseront dans le même ordre d’idée et il les fera résoudre par ceux de ses amis et amies qui sont assez heureux pour vivre sur les bords de la Seine. Il compte tout d’abord demander à Menti (Mme Clémentine Curial) quels sont les usages dans les milieux militaires, et il la priera de le documenter sur la toilette féminine. Il profitera en même temps des leçons d’un autre guide pour la mode, pour les vêtements et la façon de les porter. George Sand en effet, de qui il n’apprécie guère les romans, l’amuse toujours par son souci et son sens des ajustements, au point qu’il note un jour non sans malignité : « Relire quelques pages de Sand la marchande de modes et arranger les toilettes. »

Les détails matériels de son livre ne sont pas seuls à faire hésiter Beyle, il ne réussit jamais davantage à en arrêter le titre. D'après les indications du manuscrit et les noms qu’il lui donne dans sa correspondance on voit que ce roman s’appela successivement : Leuwen, l’Orange de Malte, le Télégraphe, Lucien Leuwen, l’Amarante et le Noir, les Bois de Prémol, le Chasseur vert, le Rouge et le Blanc.

Ce dernier titre « pour rappeler le Rouge et le Noir et fournir une phrase aux journalistes. Rouge, le républicain Lucien. Blanc, la jeune royaliste de Chasteller ». Et du coup toute équivoque cesse quant à la signification que l’auteur en 1830 avait entendu donner au Rouge et Noir.

Stendhal auparavant avait assez longtemps songé à l’Orange de Malte. Cette alliance de mois lui plaisait « uniquement à cause de la beauté du son (pour la phonie, dirait M. Ballanche) ». Mais inopinément, tandis qu’il en écrivait la seconde partie, il découvrit soudain un rapport entre son propre roman « et l’Orange de Malte de Fabre d’Églantine (dont on parlait aux déjeuners du comte Daru vers 1810) : un évêque donnait le conseil à sa nièce de devenir la maîtresse du roi ; – M. Leuwen va se disputer avec son fils pour le forcer à entretenir une fille. Scène comique du roman ».

Toutefois Beyle craignait que ce titre ne fût bourgeois. Il y renonça et proposa : le Télégraphe. L'invention récente de Claude Chappe joue en effet son petit rôle dans ce roman ou Beyle entend peindre la vie politique de son temps. Ce ne fut qu’une velléité.

De même pour les Bois de Prémol. Leurs ombrages, à trois lieues de Nancy, devaient abriter la retraite de la duchesse de Saint-Mégrin, pleurant un vertueux amant, quand au début du récit Lucien Leuwen est mis pour la première fois en sa présence avant de la retrouver à Rome dans la troisième partie. Mais nous avons vu que l’auteur décida de ne pas aborder cette troisième partie, et la duchesse et les bois disparurent du même coup.

Beyle s’en tenait au Chasseur vert à l’époque où il commença à mettre au net son roman. Aussi Colomb ne saurait-il encourir aucun blâme pour avoir conservé ce titre quand il publia les premiers chapitres qui seuls avaient été transcrits et corrigés.

Néanmoins, et je suis en cela l’exemple de M. Henry Debraye, ce roman, étant connu du public sous le nom de Lucien Leuwen, depuis la publication qu’a faite Jean de Mitty, et ce litre ayant été arrêté par Stendhal lui-même qui en a usé à plus d’une époque pour désigner son œuvre, j’ai cru devoir le lui conserver.

* * *

Il n’est pas douteux que ce roman dont toutes les pages cependant ont été souvent remises sur le métier, nous parvient aujourd’hui fort éloigné encore de la forme que l’auteur rêvait de lui donner. La lecture du manuscrit nous montre qu’il en avait eu le pressentiment : cinq testaments successifs y sont écrits de sa main, datés des 21 décembre 1834, 17 février, 8 mars, 10 et 12 avril 1835. Les uns sont fort courts, mais tous se répètent pour l’essentiel. Voici le plus important :

(Don du présent livre à Mme Pauline Périer-Lagrange, chez M. Colomb, 35 Godot-de-Mauroy.)

Si le ciel m’appelle à jouir de la récompense de mes vertus avant que this novel ne soit printed, je crains que ces volumes ne soient privés d’un fair trial (d’un bon juge) et ne tombent entre les mains de quelque marchand mercier, par état ou par esprit, qui se servira de ce papier pour allumer des fagots verts. Afin de donner à ces volumes quelque prix aux yeux des sots, j’y ai fait placer quelques eaux-fortes. Je laisse bien ces volumes à Mme Pauline Périer-Lagrange, qui sait lire mon écriture, mais probablement elle sera devenue dévote, et les jettera au feu. Il faudrait les faire revoir par quelque écrivain, mais non pas de ceux qui sont adonnés au style à la mode et à l’affectation, outre qu’ils coûteraient trop cher. Ne pas demander les soins de MM. Jules Janin, Balzac, mais par exemple prier M. Ph. Chasles de corriger le style, de supprimer les redites mais de laisser les extravagances. Le siècle est si adonné à la platitude que ce qui nous semble extravagance en 35 sera à peine suffisant pour amuser en 1890. À cette époque, ce roman sera peinture des temps anciens, comme Waverley (sans faire comparaison de talents). Ce qui semble exorbitant à nos esprits timides est encore bien au-dessous de nos mœurs actuelles, lesquelles sont cependant bien étiolées (excepté dans l’art de voler, par le télégraphe, à la Bourse).

J'ai copié les personnages et les faits d’après nature, et j’ai constamment affaibli. Que sera-ce si un diable d’éditeur eunuque affaiblit encore cette copie affaiblie de mœurs étiolées ? Relisez les lettres de Voiture ; on s’étonne que cela ait valu la peine d’être écrit. Tel, et cent fois pis, serait ce pauvre roman ; cela diminue le plaisir que j’ai à l’écrire. Dans quelles mains le laisserai-je ? C'est pour lui donner quelques chances que je l’ai fait relier. (Le meilleur éditeur serait sans doute le chevalier Prosper Mérimée, maître des requêtes, mais à peine s’il daigne écrire ses propres ouvrages.)

Tant que pour vivre je serai obligé de servir le Budget, je ne pourrai print it, car ce que le Budget déteste le plus, c’est qu’on fasse semblant d’avoir des idées. Et toutefois, quand je vois les bonnes têtes de nos républicains, j’aime encore mieux ce qui est : les sept à huit personnages qui conduisent la charrette sont choisis parmi les moins bêtes, si ce n’est les plus honnêtes. (Voir le prêt, fait par la Banque vers le 4 février 1835, emprunt Ghébart reçu ou rejeté, fausse mort de Ferdinand VII9, pour favoriser une banque. Quand on se permet de telles choses, on a toute honte bue.)

Donc, je lègue ce roman, en cinq ou six volumes reliés, à Mme Pauline Périer-Lagrange (chez M. R. Colomb, rue Godot-de-Mauroy, n° 35) avec prière de le faire imprimer et corriger par quelque homme raisonnable. Corriger quant au style et aux indécences, mais laisser les extravagances. Si Mme Pauline Périer-Lagrange est devenue dévote, je la prie de remettre ces volumes manuscrits reliés à M. Levavasseur, libraire, place Vendôme, ou à la bibliothèque de la Chambre des Députés, si toutefois cette bibliothèque veut recevoir une telle infamie. Si elle n’en veut pas, à la Bibliothèque de Grenoble.

Rome, le 17 février 1835.

H. BEYLE.

Je ne sais quel titre donner à ce livre ; peut-être Lucien Leuwen, ou l’Amarante et le Noir. (Le lendemain du charmant bal du Palais Torlonia.)

Les autres testaments, répétons-le, n’infirment en aucune manière, et sur aucun point, l’esprit ni la lettre de celui-là. Beyle, dans tous, lègue son œuvre à sa sœur, madame Périer-Lagrange, et dans trois d’entre eux, c’est après elle, son cousin Romain Colomb qu’il charge d’en « corriger les passages scabreux, sans trop aplatir », et de le publier.

Colomb reculant devant le travail d’une transcription intégrale ne donna que la partie que Stendhal avait fait recopier et mettre au net. Sa mission lui donnait au surplus le droit, et, d’après les idées du temps, le devoir d’apporter aux œuvres de son cousin les minimes corrections qu’il leur a fait subir.

Lorsqu’en effet Colomb publia le Chasseur vert, il établit son texte sur la copie dictée par Beyle du 28 juillet au 23 septembre 1835 et corrigée par lui avec soin. Une partie de cette copie (exactement 84 feuillets) se trouve à la bibliothèque municipale de Grenoble au tome 13 (pp. 1 à 83) et au tome 5 (p. 137) des manuscrits cotés R. 5896. On y remarque que son texte est un peu différent de celui que nous lisons dans le Chasseur vert. Or il n’est pas croyable que ces corrections soient de Stendhal et qu’elles aient été faites sur une copie postérieure à celle qui nous est fragmentairement parvenue. Car Stendhal d’ordinaire ne se contente pas, quand il corrige, de modifier quelques mots. Il ajoute, en même temps que d’importants changements de style, des développements toujours sensibles et sans cesse des traits nouveaux de caractère. On pourrait donner en exemple de ses remaniements tout ce que la copie de 1835, en plus de l’épisode nouveau du lancier Ménuel, apporte au manuscrit pourtant déjà bouleversé si profondément des premiers chapitres de Lucien Leuwen. Au contraire les variantes qui existent entre le texte imprimé par Colomb pour le Chasseur vert et les pages conservées de cette copie sont assez légères. On a effacé seulement certaines répétitions et changé quelques-uns des mots surmontés d’une croix, c’est-à-dire ceux que Stendhal signalait ainsi comme ne lui convenant pas. Nul doute que l’auteur de ces changements fut Colomb fidèle aux volontés d’un testament qui lui enjoignait d’améliorer la copie de Stendhal dans le sens où celui-ci l’indiquait. Rien de plus légitime que sa conduite et l’on aurait bien fait rire les éditeurs, les lecteurs et même les érudits de 1855 si l’on avait souligné par des guillemets les corrections vénielles de Colomb.

Aujourd’hui où nous sommes plus vétilleux, où la mode dans les choses d’érudition est de respecter la pensée d’un auteur jusque dans ses lapsus, où le scrupule est poussé jusqu’à l’absurde, j’ai tenu à substituer au texte du Chasseur vert amélioré par Colomb celui de la copie originale, pour les pages tout au moins qui demeurent en la bibliothèque de Grenoble et toutes les fois que celles-ci portent des variantes.

Mais si le Chasseur vert nous offre sans contestation possible le dernier état du travail de Stendhal pour les premiers chapitres de son œuvre, il demeure que cette révision systématique n’a malheureusement pas été poussée par l’auteur bien au delà du quart environ de la matière totale. Force nous est donc, à l’endroit où la copie au net s’arrête, d’enchaîner avec le texte primitif. Celui-ci est renfermé dans cinq gros volumes reliés du fonds de la bibliothèque de Grenoble et classés sous la cote R. 301. Ils furent écrits, rappelons-le, du 5 mai 1834 au milieu de mars 1835 environ. Passée cette date Beyle n’a fait que les reprendre, pour raturer, modifier, ajouter et refondre. En outre, dans le carton R. 288, se trouve une liasse assez importante qui contient ce qu’on pourrait appeler des croquis préparatoires : (réflexions sur la société, plans, portraits de personnages), – tous documents qui ne se peuvent guère incorporer en totalité au récit, mais dont quelques fragments, dialogue ou notes sur les caractères, ont pu être extraits pour figurer dans la présente édition.

Dans tous ces textes Stendhal propose souvent des variantes de mots ou de phrases. À chaque instant il faut choisir. En principe j’ai toujours adopté le dernier mot écrit, la forme proposée en dernier lieu, et le même principe a guidé d’ordinaire les autres éditeurs de Lucien Leuwen. Parfois cependant on est bien obligé de se décider sur des indices un peu flottants. Quand on se trouve en présence d’une énumération, faut-il la reproduire entièrement ou n’en maintenir que le terme extrême ? Doit-on alors supposer que Beyle s’est simplement proposé une liste de synonymes ou qu’il a voulu établir une gradation dans laquelle tous les mots ont leur importance ? Comment ailleurs établir une chronologie certaine entre deux formes proposées et que rien dans leur place, leur encre ou leur écriture n’engage valablement à dater d’une manière ou de l’autre ? Le jugement de chacun s’exerce de façon un peu différente, d’où une première dissemblance entre les éditions.

D'autres proviennent de la mauvaise écriture de Beyle et de sa manie d’indiquer comme de véritables rébus les mots ou les passages qu’il jugeait dangereux. C'est là que s’exerce la patience ou la sagacité du scoliaste : où l’un trouve franc-maçon, l’autre lit confesseur.

Enfin dans un texte extraordinairement touffu, plein de redites, de morceaux refaits en marge sans que rien soit biffé de la version primitive, et où l’auteur aurait certainement élagué, éclairci bien des passages, fallait-il tout conserver ou trier ? Chacun agit suivant sa méthode ou sa convenance. Pour ma part je n’ai délibérément sacrifié telle ou telle ligne non biffée du manuscrit que lorsqu’il m’était impossible pour la clarté du récit de l’y incorporer. Et encore, en ce cas, l’ai-je souvent mise en note. Toutefois tous ces fragments conservés, et au sujet desquels la volonté de l’auteur n’était pas clairement exprimée, ont été placés entre crochets.

Faut-il dire que j’ai unifié partout les noms des personnages que Stendhal avait souvent changés au cours de la composition de son livre. J'ai adopté une fois pour toutes les formes proposées les dernières. Pour les curieux j’indiquerai seulement que Leuwen s’était nommé successivement Lieven, Laiven, Lawhen ; – Mme de Chasteller, Mme de Cérisy ; – M. de Pontlevé, M. de Pont-carré ; – Mme Grandet, Mme Gourandet ; – M. de Beausobre, M. de Beauséant ; – M. Dévelroy, M. Ducauroy ou M. Du-cluzeau ; – le capitaine Minière, le lieutenant Milière ; – M. Crapart, M. Crochart ou M. Camard.

Est-il besoin encore d’affirmer que le manuscrit de Lucien Leuwen, comme ceux d’Henri Brulard, de Lamiel ou des Souvenirs d’Égotisme est rempli d’anagrammes ou de clés, que Beyle n’écrit que the K pour le roi et L pour Louis-Philippe.

J'ai remplacé bien entendu partout tejé, sseme, tolikeskato, sulkon, mentser, chearvê par jésuite, messe, catholiques, consul, serment, archevêque ou encore Touls, randtalley, zogui, 1/3 par Soult, Talleyrand, Guizot, Thiers, – et j’ai traduit de même less that the king par moins que le roi, des teriesplaisan sur un p...age par des plaisanteries sur un personnage et quelque prtr prêchant l’év. à la nechi par quelque prêtre prêchant l’évangile à la Chine.

Il subsiste par contre dans ce manuscrit de petites contradictions que je n’ai pas pu ou pas voulu faire disparaître. Par exemple nous trouvons au début du roman un M. Fléron, préfet de Nancy. Plus tard il n’est plus que sous-préfet. C'est que Beyle avait d’abord situé son roman à Montvallier, petite sous-préfecture dans l’Est de la France, et qu’ayant refait ensuite les premiers chapitres de son livre, Montvallier est devenu Nancy et préfecture du même coup. La suite n’a pas été corrigée par Beyle. Et je n’aurais pu le faire sans être entraîné à des suppressions ou à des remaniements trop profonds.

Il était facile au contraire d’imprimer parfois le seul nom de Lucien quand Stendhal avait écrit Leuwen. L'auteur y invitait du reste par cette note en marge de son travail : « Peut-être appeler le protagoniste, comme on dit ici, Lucien et non Leuwen. Il y aurait un peu de confusion dans le second volume, à Paris. » Ainsi ai-je opéré parfois cette substitution de nom quand il pouvait y avoir confusion, et surtout dans les scènes où Lucien et son père sont en présence, et bien que ce dernier soit toujours nommé M. Leuwen. Ailleurs j’ai évité de changer quoi que ce soit à ce qu’avait indiqué l’auteur, me souvenant du reste que, dans la lettre précédemment citée à Mme Gaulthier, Beyle avoue qu’il a horreur de désigner ses personnages par leur nom de baptême.

Vers la fin de son manuscrit Stendhal suggère de remplacer partout maréchal par général, titre dont il s’est servi jusqu’alors pour le ministre de la guerre. Mais il s’agissait d’enlever toute allusion au maréchal Soult. De nos jours l’allusion a perdu sa portée.

Je viens de dire que sur l’indication de Beyle le nom de Montvallier a partout été effacé pour y substituer Nancy. Mais le romancier connaissait assez peu cette dernière ville où il n’avait passé que deux heures. Aussi la description qu’il en donne est-elle toute de fantaisie. On n’y saurait pas davantage reconnaître Grenoble. Seule la société qui l’habite est peinte d’après les propres souvenirs de l’auteur, rafraîchis par ceux de son compatriote Rubichon après leurs conversations de quelques jours à Civita-Vecchia. Sa ville natale, qu’il afficha toujours de peu aimer, avait laissé sur Beyle une empreinte ineffaçable, et une quantité des noms du roman : Champagnier, Risset, Furonière, Allevard, Bron, Meylan sont empruntés à de petits villages des environs de Grenoble.

* * *

On voit dans la seconde partie de ce roman Lucien Leuwen remplir des missions politiques à Champagnier (Cher) et à Caen. Le manuscrit au sujet de ces deux localités porte encore des indications fort contradictoires. Beyle n’avait d’abord choisi pour tous les noms de lieux de son roman que des noms imaginaires, puis, afin que le lecteur puisse mieux situer l’action, il a songé à des villes réelles. Nancy fut alors préféré à Montvallier. De même écrivant Champagnier, il avait pensé à Bourges, puis il a voulu remplacer cette localité par Niort. Mais il n’insiste guère sur cette velléité d’un instant et il a semblé préférable de maintenir Champagnier, sans quoi l’épisode de Blois et les horaires du voyage auraient été trop faussés et incompréhensibles. Pour la seconde ville le manuscrit indique tour à tour Banville, X ou ***, et enfin Caen.

Par prudence encore Beyle indique aux dernières lignes de son roman que Lucien Leuwen est nommé secrétaire d’ambassade à Madrid qu’il nomme Capel. En réalité il ne pense qu’à Rome dont il avait un moment formé le projet de décrire le monde et la diplomatie.

Pour la division de l’ouvrage en chapitres, j’ai suivi au début toutes les indications laissées par Stendhal lui-même. Et lorsque vers la fin de son récit il n’a plus marqué les coupes nécessaires, je les y ai introduites, suivant à peu près toujours l’excellent travail de M. Debraye et en me souvenant de la recommandation de Beyle lui-même : « Diviser les chapitres par les événements et non suivant le cours des raisonnements et des pensées. »

* * *

Nous avons vu que Romain Colomb avait compris dans la collection des œuvres complètes de Stendhal, chez Michel-Léuy, les premiers chapitres de ce roman et qu’ils avaient paru en 1855 dans les Nouvelles inédites sous le titre du Chasseur vert.

Mais ce n’est qu’en 1894 que le public put avoir une vue d’ensemble de Lucien Leuwen, grâce à l’édition que, chez Dentu, en donna Jean de Milly. Malheureusement cette édition n’était ni complète ni fidèle. C'était plutôt une adaptation qu’une transcription du texte de Stendhal.

Enfin grâce aux quatre volumes de la belle édition Champion (1926-1927) nous avons pu connaître le texte intégral de cette grande œuvre. Ce texte a été établi par M. Henry Debraye avec un scrupule et une habileté qu’on ne saurait trop louer et avec une abondance de notes, d’éclaircissements et de variantes qui font le bonheur du beyliste.

Depuis lors une autre édition non moins remarquable est parue chez Bossard (1929) sous ce titre : le Rouge et le Blanc, et due aux soins patients de M. Henri Rambaud.

Les travaux de MM. Debraye et Rambaud ont des mérites divers et dont j’ai bien entendu fait profiter la présente édition, ayant surtout cherché à éviter quelques-unes des petites erreurs de lecture qu’il leur était arrivé de commettre.

Il me fut pour le reste facile de suivre, grâce à mes deux devanciers, une route déjà deux fois frayée. Je les prie de trouver ici tous mes remerciements.

HENRI MARTINEAU.

Première préface10. §

Cet ouvrage-ci est fait bonnement et simplement, sans chercher aucunement les allusions, et même en cherchant à en éviter quelques-unes. Mais l’auteur pense que, excepté pour la passion du héros, un roman doit être un miroir.

Si la police rend imprudente la publication, on attendra dix ans.

2 août 1836.

Deuxième préface11. §

Racine était un hypocrite lâche et sournois, car il a peint Néron ; tout comme Richardson, cet imprimeur puritain et envieux, était sans doute un admirable séducteur de femmes car il a fait Lovelace. L’auteur du roman que vous allez lire, ô lecteur bénévole, si vous avez beaucoup de patience, est un républicain enthousiaste de Robespierre et de Couthon. Mais, en même temps, il désire avec passion le retour de la branche aînée et le règne de Louis XIX. Mon éditeur m’a assuré qu’on m’imputerait toutes ces belles choses, non par malice, mais en vertu de la petite dose d’attention que le Français du XIXe siècle accorde à tout ce qu’il lit. Ce sont les journaux qui l’ont mis là.

Pour peu qu’un roman s’avise de peindre les habitudes de la société actuelle, avant d’avoir de la sympathie pour les personnages, le lecteur se dit : « De quel parti est cet homme-là ? » Voilà la réponse : « L’auteur est simplement partisan modéré de la Charte de 1830. » C’est pourquoi il a osé copier, jusque dans les détails, des conversations républicaines et des conversations légitimistes, sans prêter à ces partis opposés plus d’absurdités qu’ils n’en ont réellement, sans faire des caricatures, parti dangereux qui fera peut-être que chaque parti croira l’auteur partisan forcené du parti contraire.

L’auteur ne voudrait pour rien au monde vivre sous une démocratie semblable à celle d’Amérique, pour la raison qu’il aime mieux faire la cour à M. le ministre de l’Intérieur qu’à l’épicier du coin de la rue.

En fait de partis extrêmes, ce sont toujours ceux qu’on a vus en dernier lieu qui semblent les plus ridicules. Du reste, quel triste temps que celui où l’éditeur d’un roman frivole demande instamment à l’auteur une préface du genre de celle-ci. Ah ! qu’il eût mieux valu naître deux siècles et demi plus tôt, sous Henri IV, en 1600 ! La vieillesse est amie de l’ordre et a peur de tout. Celle de notre homme, né en 1600, se fût facilement accommodée du despotisme si noble du roi Louis XIV et du gouvernement que nous montre si bien l’inflexible génie du duc de Saint-Simon. Il a été vrai, on l’appelle méchant.

Si, par hasard, l’auteur de ce roman futile avait pu atteindre à la vérité, lui ferait-on le même reproche ? Il a fait tout ce qu’il fallait pour ne le mériter en aucune façon. En peignant ces figures, il se laissait aller aux douces illusions de son art, et son âme était bien éloignée des pensées corrodantes de la haine. Entre deux hommes d’esprit, l’un extrêmement républicain, l’autre extrêmement légitimiste, le penchant secret de l’auteur sera pour le plus aimable. En général, le légitimiste aura des manières plus élégantes et saura un plus grand nombre d’anecdotes amusantes ; le républicain aura plus de feu dans l’âme et des façons plus simples et plus jeunes. Après avoir pesé ces qualités d’un genre opposé, l’auteur, ainsi qu’il en a déjà prévenu, préférera le plus aimable des deux ; et leurs idées politiques n’entreront pour rien dans les motifs de sa préférence.

Troisième préface12. §

Il y avait un jour un homme qui avait la fièvre et qui venait de prendre du quinquina. Il avait encore le verre à la main, et faisant la grimace à cause de l’amertume, il se regarda au miroir et se vit pâle et même un peu vert. Il quitta rapidement son verre et se jeta sur le miroir pour le briser.

Tel sera peut-être le sort des volumes suivants. Par malheur pour eux, ils ne racontent point une action passée il y a cent ans, les personnages sont contemporains ; ils vivaient, ce me semble, il y a deux ou trois ans. Est-ce la faute de l’auteur si quelques-uns sont légitimistes décidés et si d’autres parlent comme des républicains ? L’auteur restera-t-il convaincu d’être à la fois légitimiste et républicain ?

À vrai dire, puisqu’on est forcé de faire un aveu si sérieux, crainte de pis, l’auteur serait au désespoir de vivre sous le gouvernement de New York. Il aime mieux faire la cour à M. Guizot que faire la cour à son bottier. Au dix-neuvième siècle, la démocratie amène nécessairement dans la littérature le règne des gens médiocres, raisonnables, bornés et plats, littérairement parlant.

21 octobre 1836.


Première partie. §

To the happy few.

Il y avait une fois une famille à Paris qui avait été préservée des idées vulgaires par son chef, lequel avait beaucoup d’esprit et de plus savait vouloir.

Lord BYRON

Lecteur bénévole,

Écoutez le titre que je vous donne. En vérité, si vous n’étiez pas bénévole et disposé à prendre en bonne part les paroles ainsi que les actions des graves personnages que je vais vous présenter, si vous ne vouliez pas pardonner à l’auteur le manque d’emphase, le manque de but moral, etc…, etc., je ne vous conseillerais pas d’aller plus avant. Ce conte fut écrit en songeant à un petit nombre de lecteurs que je n’ai jamais vus et que je ne verrai point, ce dont bien me fâche : j’eusse trouvé tant de plaisir à passer les soirées avec eux !

Dans l’espoir d’être entendu par ces lecteurs, je ne me suis pas astreint, je l’avoue, à garder les avenues contre une critique de mauvaise humeur. Pour être élégant, académique, disert, etc., il fallait un talent qui manque, et ensuite ajouter à ceci 150 pages de périphrases ; et encore ces 150 pages n’auraient plu qu’aux gens graves prédestinés à haïr les écrivains tels que celui qui se présente à vous en toute humilité. Ces respectables personnages ont assez pesé sur mon sort, dans la vie réelle, pour souffrir qu’ils viennent encore gâter mon plaisir quand j’écris pour la Bibliothèque bleue.

Adieu, ami lecteur ; songez à ne pas passer votre vie à haîr et à avoir peur.

Cityold, le … 183713

Chapitre premier. §

Lucien Leuwen avait été chassé de l’École Polytechnique pour s’être allé promener mal à propos, un jour qu’il était consigné, ainsi que tous ses camarades : c’était à l’époque d’une des célèbres journées de juin, avril ou février 1832 ou 1834.

Quelques jeunes gens assez fous, mais doués d’un grand courage, prétendaient détrôner le roi, et l’École polytechnique14 (qui est en possession de déplaire au maître des Tuileries), était sévèrement consignée dans ses quartiers. Le lendemain de sa promenade, Lucien fut renvoyé comme républicain. Fort affligé d’abord, depuis deux ans il se consolait du malheur de n’avoir plus à travailler douze heures par jour. Il passait très bien son temps chez son père, homme de plaisir et riche banquier, lequel avait à Paris une maison fort agréable.

M. Leuwen père, l’un des associés de la célèbre maison Van Peters, Leuwen et compagnie, ne redoutait au monde que deux choses : les ennuyeux et l’air humide. Il n’avait point d’humeur, ne prenait jamais le ton sérieux avec son fils et lui avait proposé, à la sortie de l’école, de travailler au comptoir un seul jour de la semaine, le jeudi, jour du grand courrier de Hollande. Pour chaque jeudi de travail, le caissier comptait à Lucien deux cents francs, et de temps à autre payait aussi quelques petites dettes ; sur quoi M. Leuwen disait :

« Un fils est un créancier donné par la nature. »

Quelquefois il plaisantait ce créancier.

« Savez-vous, lui disait-il un jour, ce qu’on mettrait sur votre tombe de marbre, au Père-Lachaise, si nous avions le malheur de vous perdre ? “Siste, viator ! Ici repose Lucien Leuwen, républicain, qui pendant deux années fit une guerre soutenue aux cigares et aux bottes neuves.” »

Au moment où nous le prenons, cet ennemi des cigares ne pensait guère plus à la république, qui tarde trop à venir15. « Et, d’ailleurs, se disait-il, si les Français ont du plaisir à être menés monarchiquement et tambour battant, pourquoi les déranger ? La majorité aime apparemment cet ensemble doucereux d’hypocrisie et de mensonge qu’on appelle gouvernement représentatif16. »

Comme ses parents ne cherchaient point à le trop diriger, Lucien passait sa vie dans le salon de sa mère. Encore jeune et assez jolie, madame Leuwen jouissait de la plus haute considération ; la société lui accordait infiniment d’esprit. Pourtant un juge sévère aurait pu lui reprocher une délicatesse outrée et un mépris trop absolu pour le parler haut et l’impudence de nos jeunes hommes à succès.

Cet esprit fier et singulier ne daignait pas même exprimer son mépris, et à la moindre apparence de vulgarité ou d’affectation, tombait dans un silence invincible. Madame Leuwen était sujette à prendre en grippe des choses fort innocentes, uniquement parce qu’elle les avait rencontrées, pour la première fois, chez des êtres faisant trop de bruit.

Les dîners que donnait M. Leuwen étaient célèbres dans tout Paris ; souvent ils étaient parfaits. Il y avait les jours où il recevait les gens à argent ou à ambition ; mais ces messieurs ne faisaient point partie de la société de sa femme. Ainsi cette société n’était point gâtée par le métier de M. Leuwen ; l’argent n’y était point le mérite unique ; et même, chose incroyable ! il n’y passait pas pour le plus grand des avantages. Dans ce salon dont l’ameublement avait coûté cent mille francs, on ne haïssait personne (étrange contraste !) ; mais on aimait à rire, et, dans l’occasion, on se moquait fort bien de toutes les affectations, à commencer par le roi et l’archevêque.

Comme vous voyez, la conversation n’y était point faite pour servir à l’avancement et conquérir de belles positions. Malgré cet inconvénient, qui éloignait bien des gens qu’on ne regrettait point, la presse était grande pour être admis dans la société de madame Leuwen. Elle eût été à la mode, si madame Leuwen eût voulu la rendre accessible ; mais il fallait réunir bien des conditions pour y être reçu. Le but unique de madame Leuwen était d’amuser un mari qui avait vingt ans de plus qu’elle et passait pour être fort bien avec les demoiselles de l’Opéra. Malgré cet inconvénient, et quelle que fût l’amabilité de son salon, madame Leuwen n’était complètement heureuse que lorsqu’elle y voyait son mari.

On trouvait dans sa société que Lucien avait17 une tournure élégante, de la simplicité et quelque chose de fort distingué dans les manières18 ; mais là se bornaient les louanges : il ne passait point pour homme d’esprit. La passion pour le travail, l’éducation presque militaire et le franc-parler de l’École polytechnique lui avaient valu une absence totale d’affectation. Il songeait dans chaque moment à faire ce qui lui plaisait le plus au moment même, et ne pensait point assez aux autres.

Il regrettait l’épée de l’école, parce que madame Grandet, une femme fort jolie et qui avait des succès à la nouvelle cour, lui avait dit qu’il la portait bien. Du reste, il était assez grand et montait parfaitement bien à cheval. De jolis cheveux, d’un blond foncé, prévenaient en faveur d’une figure assez irrégulière, mais dont les traits trop grands respiraient la franchise et la vivacité. Mais, il faut l’avouer, rien de tranchant dans les manières, point du tout l’air colonel du Gymnase, encore moins les tons d’importance et de hauteur calculées d’un jeune attaché d’ambassade. Rien absolument dans ses façons ne disait : « Mon père a dix millions. » Ainsi notre héros n’avait point la physionomie à la mode, qui, à Paris, fait les trois quarts de la beauté. Enfin, chose impardonnable dans ce siècle empesé, Lucien avait l’air insouciant, étourdi19.

« Comme tu gaspilles une admirable position ! » lui disait un jour Ernest Dévelroy20, son cousin, jeune savant qui brillait déjà dans la Revue de *** et avait eu trois voix pour l’Académie des sciences morales.

Ernest parlait ainsi dans le cabriolet de Lucien, en se faisant mener à la soirée de M. N…, un libéral de 1829, aux pensées sublimes et tendres, et qui maintenant réunit pour quarante mille francs de places, et appelle les républicains l’opprobre de l’espèce humaine.

« Si tu avais un peu de sérieux, si tu ne riais pas de la moindre sottise, tu pourrais être dans le salon de ton père, et même ailleurs, un des meilleurs élèves de l’École polytechnique, éliminés pour opinion. Vois ton camarade d’école, M. Coffe, chassé comme toi, pauvre comme Job, admis, par grâce d’abord, dans le salon de ta mère ; et cependant de quelle considération ne jouit-il pas parmi ces millionnaires et ces pairs de France ? Son secret est bien simple, tout le monde peut le lui prendre : il a la mine grave et ne dit mot. Donne-toi donc quelquefois l’air un peu sombre. Tous les hommes de ton âge cherchent l’importance ; tu y étais arrivé en vingt-quatre heures, sans qu’il y eût de ta faute, pauvre garçon ! et tu la répudies de gaieté de cœur. À te voir, on dirait un enfant, et, qui pis est, un enfant content. On commence à te prendre au mot, je t’en avertis, et, malgré les millions de ton père, tu ne comptes dans rien ; tu n’as pas de consistance, tu n’es qu’un écolier gentil. À vingt ans, cela est presque ridicule, et, pour t’achever, tu passes des heures entières à ta toilette, et on le sait.

– Pour te plaire, disait Lucien, il faudrait jouer un rôle, n’est-ce pas ? et celui d’un homme triste ! et qu’est-ce que la société me donnera en échange de mon ennui ? et cette contrariété serait de tous les instants. Ne faudrait-il pas écouter, sans sourciller, les longues homélies de M. le marquis D… sur l’économie politique, et les lamentations de M. l’abbé R… sur les dangers infinis du partage entre frères que prescrit le Code civil ? D’abord, peut-être, ces messieurs ne savent ce qu’ils disent ; et, en second lieu, ce qui est bien plus probable, ils se moqueraient fort des nigauds qui les croiraient.

– Eh bien, réfute-les, établis une discussion, la galerie est pour toi. Qui te dit d’approuver ? Sois sérieux ; prends un rôle grave.

– Je craindrais qu’en moins de huit jours le rôle grave ne devînt une réalité. Qu’ai-je à faire des suffrages du monde ? Je ne lui demande rien. Je ne donnerais pas trois louis pour être de ton Académie ; ne venons-nous pas de voir comment M. B… a été élu ?

– Mais le monde te demandera compte, tôt ou tard, de la place qu’il t’accorde sur parole, à cause des millions de ton père. Si ton indépendance donne de l’humeur au monde, il saura bien trouver quelque prétexte pour te percer le cœur. Un beau jour il aura le caprice de te jeter au dernier rang. Tu auras l’habitude d’un accueil agréable ; je te vois au désespoir, mais il sera trop tard. Alors tu sentiras la nécessité d’être quelque chose, d’appartenir à un corps qui te soutienne au besoin, et tu te feras amateur fou de courses de chevaux ; moi je trouve moins sot d’être académicien. »

Le sermon finit parce qu’Ernest descendit à la porte du renégat aux vingt places. « Il est drôle, mon cousin, se dit Lucien ; c’est absolument comme madame Grandet, qui prétend qu’il est important pour moi que j’aille à la messe : Cela est indispensable surtout quand on est destiné à une belle fortune et qu’on ne porte pas un nom. Parbleu ! je serais bien fou de faire des choses ennuyeuses ! Qui prend garde à moi dans Paris ? »

Six semaines après le sermon d’Ernest Dévelroy, Lucien se promenait dans sa chambre ; il suivait avec une attention scrupuleuse les compartiments d’un riche tapis de Turquie ; madame Leuwen l’avait fait enlever de sa propre chambre et placer chez son fils, un jour qu’il était enrhumé. À la même occasion, Lucien avait été revêtu d’une robe de chambre magnifique et bizarre bleue et or et d’un pantalon bien chaud de cachemire amarante.

Dans ce costume il avait l’air heureux, ses traits souriaient. À chaque tour dans la chambre, il détournait un peu les yeux, sans s’arrêter pourtant ; il regardait un canapé, et sur ce canapé était jeté un habit vert, avec passe-poils amarante, et à cet habit étaient attachées des épaulettes de sous-lieutenant.

C’était là le bonheur.

Chapitre II. §

Comme M. Leuwen, ce banquier célèbre, donnait des dîners de la plus haute distinction, à peu près parfaits, et cependant n’était ni moral, ni ennuyeux, ni ambitieux, mais seulement fantasque et singulier, il avait beaucoup d’amis. Toutefois, par une grave erreur, ces amis n’étaient pas choisis de façon à augmenter la considération dont il jouissait et son ampleur dans le monde. C’étaient, avant tout, de ces hommes d’esprit et de plaisir, qui, peut-être, le matin, s’occupent sérieusement de leur fortune ; mais, le soir, se moquent de tout le monde, vont à l’Opéra et surtout ne chicanent pas le pouvoir sur son origine ; car pour cela, il faudrait se fâcher, blâmer, être triste.

Ces amis avaient dit au ministre régnant que Lucien n’était point un Hampden, un fanatique de liberté américaine, un homme à refuser l’impôt s’il n’y avait pas budget, mais tout simplement un jeune homme de vingt ans, pensant comme tout le monde. En conséquence, depuis trente-six heures, Lucien était sous-lieutenant au 27e régiment de lanciers, lequel a des passe-poils amarante et de plus est renommé pour sa valeur brillante.

« Dois-je regretter le 9e, où il y avait aussi une place vacante ? se disait Lucien en allumant gaiement un petit cigare qu’il venait de faire avec du papier de réglisse à lui envoyé de Barcelone. Le 9e a des passe-poils jaune jonquille… cela est plus gai… oui, mais c’est moins noble, moins sévère, moins militaire… Bah ! militaire ! jamais on ne se battra avec ces régiments payés par une Chambre des communes ! L’essentiel, pour un uniforme, c’est d’être joli au bal, et le jaune jonquille est plus gai…

« Quelle différence ! Autrefois, lorsque je pris mon premier uniforme, en entrant à l’École, peu m’importait sa couleur ; je pensais à de belles batteries promptement élevées sous le feu tonnant de l’artillerie prussienne… Qui sait ? Peut-être mon 27e de lanciers chargera-t-il un jour ces beaux hussards de la mort, dont Napoléon dit du bien dans le bulletin d’Iéna !… Mais, pour se battre avec un vrai plaisir, ajouta-t-il, il faudrait que la patrie fût réellement intéressée au combat ; car, s’il s’agit seulement de plaire à cette halte dans la boue21 qui a fait les étrangers si insolents22, ma foi, ce n’est pas la peine. » Et tout le plaisir de braver le danger, de se battre en héros, fut flétri à ses yeux. Par amour pour l’uniforme, il essaya de songer aux avantages du métier : avoir de l’avancement, des croix, de l’argent… « Allons, tout de suite, pourquoi pas piller l’Allemand ou l’Espagnol, comme N… ou N… ? »

Sa lèvre, en exprimant le profond dégoût, laissa tomber le petit cigare sur le beau tapis, présent de sa mère ; il le releva précipitamment ; c’était déjà un autre homme ; la répugnance pour la guerre avait disparu.

« Bah ! se dit-il, jamais la Russie ni les autres despotismes purs ne pardonneront aux trois journées23. Alors il sera beau de se battre. »

Une fois rassuré contre cet ignoble contact avec les amateurs d’appointements, ses regards reprirent la direction du canapé, où le tailleur militaire venait d’exposer l’uniforme de sous-lieutenant. Il se figurait la guerre d’après les exercices du canon au bois de Vincennes.

Peut-être une blessure ! mais alors il se voyait transporté dans une chaumière de Souabe ou d’Italie ; une jeune fille charmante, dont il n’entendait pas le langage lui donnait des soins, d’abord par humanité, et ensuite… Quand l’imagination de vingt ans avait épuisé le bonheur d’aimer une naïve et fraîche paysanne, c’était une jeune femme de la cour, exilée sur les bords de la Sezia par un mari bourru. D’abord, elle envoyait son valet de chambre, chargé d’offrir de la charpie pour le jeune blessé, et, quelques jours après, elle paraissait elle-même, donnant le bras au curé du village.

« Mais non, reprit Lucien fronçant le sourcil et songeant tout à coup aux plaisanteries dont M. Leuwen l’accablait depuis la veille, je ne ferai la guerre qu’aux cigares ; je deviendrai un pilier du café militaire dans la triste garnison d’une petite ville mal pavée ; j’aurai, pour mes plaisirs du soir, des parties de billard et des bouteilles de bière, et quelquefois, le matin, la guerre aux tronçons de choux, contre de sales ouvriers mourant de faim… Tout au plus je serai tué comme Pyrrhus, par un pot de chambre (une tuile), lancé de la fenêtre d’un cinquième étage, par une vieille femme édentée ! Quelle gloire ! Mon âme sera bien attrapée lorsque je serai présenté à Napoléon, dans l’autre monde.

– Sans doute, me dira-t-il, vous mouriez de faim pour faire ce métier-là ? – Non, général, je croyais vous imiter. » Et Lucien rit aux éclats… « Nos gouvernants sont trop mal en selle pour hasarder la guerre véritable. Un caporal comme Hoche sortirait des rangs, un beau matin, et dirait aux soldats : Mes amis, marchons sur Paris et faisons un premier consul qui ne se laisse pas bafouer par Nicolas24.

« Mais je veux que le caporal réussisse, continua-t-il philosophiquement en rallumant son cigare ; une fois la nation en colère et amoureuse de la gloire, adieu la liberté ; le journaliste qui élèvera des doutes sur le bulletin de la dernière bataille sera traité comme un traître, comme l’allié de l’ennemi, massacré comme font les républicains d’Amérique. Encore une fois nous serons distraits de la liberté par l’amour de la gloire… Cercle vicieux… et ainsi à l’infini. »

On voit que notre sous-lieutenant n’était pas tout à fait exempt de cette maladie du trop raisonner qui coupe bras et jambes à la jeunesse de notre temps et lui donne le caractère d’une vieille femme. « Quoi qu’il en soit, se dit-il tout à coup en essayant l’habit et se regardant dans la glace, ils disent tous qu’il faut être quelque chose. Eh bien, je serai lancier ; quand je saurai le métier, j’aurai rempli mon but, et alors comme alors. »

Le soir, revêtu d’épaulettes pour la première fois de sa vie, les sentinelles des Tuileries lui portèrent les armes. Il fut ivre de joie. Ernest Dévelroy, véritable intrigant, et qui connaissait tout le monde, le menait chez le lieutenant-colonel du 27e de lanciers, M. Filloteau, qui se trouvait de passage à Paris.

Dans une chambre au troisième étage d’un hôtel de la rue du Bouloi, Lucien, dont le cœur battait et qui était à la recherche d’un héros, trouva un homme à la taille épaisse et à l’œil cauteleux, lequel portait de gros favoris blonds, peignés avec soin et étalés sur la joue. Il resta stupéfait. « Grand Dieu ! se dit-il, c’est là un procureur de Basse-Normandie ! » Il était immobile, les yeux très ouverts, debout devant M. Filloteau, qui, en vain, l’engageait à prendre la peine de s’asseoir. À chaque mot de la conversation, ce brave soldat d’Austerlitz et de Marengo trouvait l’art de placer : ma fidélité au roi, ou la nécessité de réprimer les factieux.

Après dix minutes, qui lui parurent un siècle, Lucien prit la fuite ; il courait de telle sorte, que Dévelroy avait peine à le suivre.

« Grand Dieu ! Est-ce là un héros ? s’écria-t-il enfin, en s’arrêtant tout à coup ; c’est un officier de maréchaussée ! c’est le sicaire d’un tyran, payé pour tuer ses concitoyens et qui s’en fait gloire. »

Le futur académicien prenait les choses tout autrement et de moins haut.

« Que veut dire cette mine de dégoût, comme si on t’avait servi du pâté de Strasbourg trop avancé ? Veux-tu ou ne veux-tu pas être quelque chose dans le monde ?

– Grand Dieu ! quelle canaille !

– Ce lieutenant-colonel vaut cent fois mieux que toi ; c’est un paysan qui, à force de sabrer pour qui le paye, a accroché les épaulettes à graines d’épinard.

– Mais si grossier, si dégoûtant !…

– Il n’en a que plus de mérite ; c’est en donnant des nausées à ses chefs, s’ils valaient mieux que lui, qu’il les a forcés à solliciter en sa faveur cet avancement dont il jouit aujourd’hui. Et toi, monsieur le républicain, as-tu su gagner un centime en ta vie ? Tu as pris la peine de naître comme le fils d’un prince. Ton père te donne de quoi vivre ; sans quoi, où en serais-tu ? N’as-tu pas de vergogne, à ton âge, de n’être pas en état de gagner la valeur d’un cigare ?

– Mais un être si vil !…

– Vil ou non, il t’est mille fois supérieur ; il a agi et tu n’as rien fait. L’homme qui, en servant les passions du fort, se fait donner les quatre sous que coûte un cigare, ou qui, plus fort que les faibles qui possèdent les sacs d’argent, s’empare de ces quatre sous, est un être vil ou non vil, c’est ce que nous discuterons plus tard, mais il est fort ; mais c’est un homme. On peut le mépriser, mais, avant tout, il faut compter avec lui. Toi, tu n’es qu’un enfant qui ne compte dans rien, qui a trouvé de belles phrases dans un livre et qui les répète avec grâce, comme un bon acteur pénétré de son rôle ; mais, pour de l’action, néant. Avant de mépriser un Auvergnat grossier qui, en dépit d’une physionomie repoussante, n’est plus commissionnaire au coin de la rue, mais reçoit la visite de respect de M. Lucien Leuwen, beau jeune homme de Paris et fils d’un millionnaire, songe un peu à la différence de valeur entre toi et lui. M. Filloteau fait peut-être vivre son père, vieux paysan ; et toi, ton père te fait vivre.

– Ah ! tu seras au premier jour membre de l’Institut ! s’écria Lucien avec l’accent du désespoir ; pour moi, je ne suis qu’un sot. Tu as cent fois raison, je le vois, je le sens, mais je suis bien à plaindre ! J’ai horreur de la porte par laquelle il faut passer ; il y a sous cette porte trop de fumier. Adieu. »

Et Lucien prit la fuite. Il vit avec plaisir qu’Ernest ne le suivait point ; il monta chez lui en courant et lança son habit d’uniforme au milieu de la chambre avec fureur. « Dieu sait à quoi il me forcera ! »

Quelques minutes après, il descendit chez son père, qu’il embrassa les larmes aux yeux.

« Ah ! je vois ce que c’est, dit M. Leuwen, fort étonné ; tu as perdu cent louis, je vais t’en donner deux cents ; mais je n’aime pas cette façon de demander ; je voudrais ne pas voir des larmes dans les yeux d’un sous-lieutenant ; est-ce que, avant tout, un brave militaire ne doit pas songer à l’effet que sa mine produit sur les voisins ?

– Notre habile cousin Dévelroy m’a fait de la morale ; il vient de me prouver que je n’ai d’autre mérite au monde que d’avoir pris la peine de naître fils d’un homme d’esprit. Je n’ai jamais gagné par mon savoir-faire le prix d’un cigare ; sans vous je serais à l’hôpital, etc.

– Ainsi, tu ne veux pas deux cents louis ? dit M. Leuwen.

– Je tiens déjà de vos bontés bien plus qu’il ne me faut, etc., etc. Que serais-je sans vous ?

– Eh bien, que le diable t’emporte ! reprit M. Leuwen avec énergie. Est-ce que tu deviendrais saint-simonien, par hasard ? Comme tu vas être ennuyeux ! »

L’émotion de Lucien, qui ne pouvait se taire, finit par amuser son père.

« J’exige, dit M. Leuwen en l’interrompant tout à coup, comme neuf heures sonnaient, que tu ailles de ce pas occuper ma loge à l’Opéra. Là, tu trouveras des demoiselles qui valent trois ou quatre cents fois mieux que toi ; car d’abord elles ne se sont pas donné la peine de naître, et, d’ailleurs, les jours où elles dansent elles gagnent quinze à vingt francs. J’exige que tu leur donnes à souper, en mon nom, comme mon député, entends-tu ? Tu les conduiras au Rocher de Cancale, où tu dépenseras au moins deux cents francs, sinon je te répudie ; je te déclare saint-simonien, et je te défends de me voir pendant six mois. Quel supplice pour un fils aussi tendre ! »

Lucien avait tout simplement un accès de tendresse pour son père.

« Est-ce que je passe pour un ennuyeux parmi vos amis ? répondit-il avec assez de bon sens. Je vous jure de dépenser fort bien vos deux cents francs.

– Dieu soit loué ! et rappelle-toi qu’il n’y a rien d’impoli comme de venir à brûle-pourpoint parler de choses sérieuses à un pauvre homme de soixante-cinq ans, qui n’a que faire d’émotions et qui ne t’a donné aucun prétexte pour venir ainsi l’aimer avec fureur. Le diable t’emporte ! tu ne seras jamais qu’un plat républicain. Je suis étonné de ne pas te voir des cheveux gras et une barbe sale. »

Lucien, piqué, fut aimable avec les dames qu’il trouva dans la loge de son père. Il parla beaucoup au souper et leur servit du vin de Champagne avec grâce. Après les avoir reconduites chez elles, il s’étonnait en revenant seul dans son fiacre, à une heure du matin, de l’accès de sensibilité où il était tombé au commencement de la soirée. « Il faut se méfier de mes premiers mouvements, se disait-il ; réellement, je ne suis sûr de rien sur mon compte ; ma tendresse n’a réussi qu’à choquer mon père… Je ne l’aurais pas deviné ; j’ai besoin d’agir et beaucoup. Donc, allons au régiment. »

Le lendemain, dès sept heures, il se présenta tout seul et en uniforme dans la chambre maussade du lieutenant-colonel Filloteau. Là, pendant deux heures, il eut le courage de lui faire la cour ; il cherchait sérieusement à s’habituer aux façons d’agir militaires ; il se figurait que tous ses camarades avaient le ton et les manières de Filloteau. Cette illusion est incroyable ; mais elle eut son bon côté. Ce qu’il voyait le choquait, lui déplaisait mortellement. « Et pourtant je passerai par là, se dit-il, avec courage, je ne me moquerai point de ces façons d’agir et je les imiterai. »

Le lieutenant-colonel Filloteau parla de soi et beaucoup ; il conta longuement comme quoi il avait obtenu sa première épaulette en Égypte, à la première bataille, sous les murs d’Alexandrie ; le récit fut magnifique, plein de vérité et émut profondément Lucien. Mais le caractère du vieux soldat, brisé par quinze ans de Restauration, ne se révoltait point à la vue d’un muscadin de Paris arrivant d’emblée à une lieutenance au régiment ; et comme, à mesure que l’héroïsme s’était retiré, la spéculation était entrée dans cette tête, Filloteau calcula sur le champ le parti qu’il pourrait tirer de ce jeune homme ; il lui demanda si son père était député.

M. Filloteau ne voulait point accepter l’invitation à dîner de madame Leuwen, dont Lucien était porteur ; mais dès le surlendemain, il reçut sans difficulté une superbe pipe d’argent ciselé, fort massive, avec fourneau en écume de mer ; Filloteau la prit des mains de Lucien comme une dette et sans remercier le moins du monde.

« Cela veut dire, pensa-t-il quand il eut refermé la porte de sa chambre sur Lucien, que M. le muscadin, une fois au régiment, demandera souvent des permissions pour aller fricasser de l’argent dans la ville voisine… Et, ajouta-t-il en soupesant dans sa main l’argent qui formait la garniture de la pipe, vous les obtiendrez ces permissions, monsieur Leuwen, et vous les obtiendrez par mon canal ; je ne céderai pas une telle clientèle : ça a peut-être cinq cents francs par mois à dépenser ; le père sera quelque ancien commissaire des guerres, quelque fournisseur ; cet argent-là a été volé au pauvre soldat… confisqué », dit-il en souriant. Et, cachant la pipe sous ses chemises, il prit la clef du tiroir de sa commode.

Chapitre III. §

Hussard en 1794, à dix-huit ans, Filloteau avait fait toutes les campagnes de la Révolution ; pendant les six premières années, il s’était battu avec enthousiasme et en chantant la Marseillaise. Mais Bonaparte se fit consul, et bientôt l’esprit retors du futur lieutenant-colonel s’aperçut qu’il était maladroit de tant chanter la Marseillaise. Aussi fut-il le premier lieutenant du régiment qui obtint la croix. Sous les Bourbons, il fit sa première communion et fut officier de la Légion d’honneur. Maintenant il était venu passer trois jours à Paris, pour se rappeler au souvenir de quelques amis subalternes, pendant que le 27e régiment de lanciers se rendait de Nantes en Lorraine. Si Lucien avait eu un peu d’usage du monde, il aurait parlé du crédit qu’avait son père au bureau de la guerre. Mais il n’apercevait rien des choses de ce genre. Tel qu’un jeune cheval ombrageux, il voyait des périls qui n’existaient pas, mais aussi il se donnait le courage de les braver.

Voyant que M. Filloteau partait le lendemain par la diligence pour rejoindre le régiment, Lucien lui demanda la permission de voyager de compagnie. Madame Leuwen fut bien étonnée en voyant décharger la calèche de son fils, qu’elle avait fait amener sous ses fenêtres, et toutes les malles partir pour la diligence.

Dès la première dînée, le colonel réprimanda sèchement Lucien en lui voyant prendre un journal :

« Au 27e, il y a un ordre du jour qui défend à MM. les officiers de lire les journaux dans les lieux publics ; il n’y a d’exception que pour le journal ministériel.

– Au diable le journal ! s’écria Lucien gaiement, et jouons au domino le punch de ce soir, si toutefois les chevaux ne sont pas encore à la diligence. »

Quelque jeune que fût Lucien, il eut pourtant l’esprit de perdre six parties de suite, et, en remontant en voiture, le bon Filloteau était tout à fait gagné. Il trouvait que ce muscadin avait du bon et se mit à lui expliquer la façon de se comporter au régiment, pour ne pas avoir l’air d’un blanc-bec. Cette façon était à peu près le contraire de la politesse exquise à laquelle Lucien était accoutumé. Car, aux yeux des Filloteau, comme parmi les moines, la politesse exquise passe pour faiblesse ; il faut, avant tout, parler de soi et de ses avantages, il faut exagérer. Pendant que notre héros écoutait avec tristesse et grande attention, Filloteau s’endormit profondément, et Lucien put rêver à son aise. Au total, il était heureux d’agir et de voir du nouveau.

Le surlendemain, sur les six heures du matin, ces messieurs trouvèrent le régiment en marche, à trois lieues en deçà de Nancy ; ils firent arrêter, et la diligence les déposa sur la grande route avec leurs effets.

Lucien, qui était tout yeux, fut frappé de l’air d’importance morose et grossière qui s’établit sur le gros visage du lieutenant-colonel au moment où son lancier ouvrit un portemanteau et lui présenta son habit garni des grosses épaulettes. M. Filloteau fit donner un cheval à Lucien, et ces messieurs rejoignirent le régiment, qui, pendant leur toilette, avait filé25. Sept à huit officiers s’étaient placés tout à fait à l’arrière-garde, pour faire honneur au lieutenant-colonel, et ce fut à ceux-là d’abord que Lucien fut présenté ; il les trouva très froids. Rien n’était moins encourageant que ces physionomies.

« Voilà donc les gens avec lesquels il faudra vivre ! » se dit Lucien, le cœur serré comme un enfant. Lui, accoutumé à ces figures brillantes de civilité et d’envie de plaire, avec lesquelles il échangeait des paroles dans les salons de Paris, il alla jusqu’à croire que ces messieurs voulaient faire les terribles à son égard. Il parlait trop, et rien de ce qu’il disait ne passait sans objection ou redressement : il se tut.

Depuis une heure Lucien marchait sans mot dire, à la gauche du capitaine commandant l’escadron auquel il devait appartenir ; sa mine était froide ; du moins il l’espérait, mais son cœur était vivement ému. À peine avait-il cessé le dialogue désagréable avec les officiers, qu’il avait oublié leur existence. Il regardait les lanciers et se trouvait tout transporté de joie et d’étonnement. Voilà donc les compagnons de Napoléon ; voilà donc le soldat français ! Il considérait les moindres détails avec un intérêt ridicule et passionné.

Revenu un peu de ses premiers transports, il songea à sa position. « Me voici donc pourvu d’un état, celui de tous qui passe pour le plus noble et le plus amusant. L’École polytechnique m’eût mis à cheval avec des artilleurs, m’y voici avec des lanciers. La seule différence, ajouta-t-il en souriant, c’est qu’au lieu de savoir le métier supérieurement bien, je l’ignore tout à fait. » Le capitaine son voisin, qui vit ce sourire plus tendre que moqueur, en fut piqué… « Bah ! continua Lucien, c’est ainsi que Desaix et Saint-Cyr ont commencé ; ces héros qui n’ont pas été salis par le duché26. »

Les propos des lanciers entre eux vinrent distraire Lucien. Ces propos étaient communs au fond, et relatifs aux besoins les plus simples de gens fort pauvres : la qualité du pain de soupe, le prix du vin, etc., etc. Mais la franchise du ton de voix, le caractère ferme et vrai des interlocuteurs, qui perçait à chaque mot, retrempait son âme comme l’air des hautes montagnes. Il y avait là quelque chose de simple et de pur, bien différent de l’atmosphère de serre-chaude où il avait vécu jusqu’alors. Sentir cette différence et changer de façon de voir la vie fut l’affaire d’un moment. Au lieu d’une civilité fort agréable, mais fort prudente au fond et fort méticuleuse, le ton de chacun de ces propos disait avec gaieté : « Je me moque de tout au monde, et je compte sur moi. »

« Voici les plus francs et les plus sincères des hommes, pensa Lucien, et peut-être les plus heureux ! Pourquoi un de leurs chefs ne serait-il pas comme eux ? Comme eux je suis sincère, je n’ai point d’arrière-pensée ; je n’aurai d’autre idée que de contribuer à leur bien-être ; au fond, je me moque de tout, excepté de ma propre estime. Quant à ces personnages importants, de ton dur et suffisant, qui s’intitulent mes camarades, je n’ai de commun avec eux que l’épaulette. » Il regarda du coin de l’œil le capitaine qui était à sa droite et le lieutenant qui était à la droite du capitaine27. « Ces messieurs font un parfait contraste avec les lanciers ; ils passent leur vie à jouer la comédie ; ils redoutent tout, peut-être, excepté la mort ; ce sont des gens comme mon cousin Dévelroy. »

Lucien se remit à écouter les lanciers, et avec délices ; bientôt son âme fut dans les espaces imaginaires ; il jouissait vivement de sa liberté et de sa générosité, il ne voyait que de grandes choses à faire et des beaux périls. La nécessité de l’intrigue et de la vie à la Dévelroy avait disparu à ses yeux. Les propos plus que simples de ces soldats faisaient sur lui l’effet d’une excellente musique ; la vie se peignait en couleur de rose.

Tout à coup, au milieu de ces deux lignes de lanciers, marchant négligemment et au pas, arriva au grand trot, par le milieu de la route, qui était resté libre, l’adjudant sous-officier. Il adressait certains mots à demi-voix aux sous-officiers, et Lucien vit les lanciers se redresser sur leurs chevaux. « Ce mouvement leur donne tout à fait bonne mine », se dit-il.

Sa figure jeune et naïve ne put résister à cette sensation vive ; elle peignait le contentement et la bonté, et peut-être un peu de curiosité. Ce fut un tort ; il eût dû rester impassible, ou, mieux encore, donner à ses traits une expression contraire à celle qu’on s’attendait à y lire. Le capitaine, à la gauche duquel il marchait, se dit aussitôt : « Ce beau jeune homme va me faire une question, et je vais le remettre à sa place par une réponse bien ficelée. » Mais Lucien, pour tout au monde, n’eût pas fait une question à un de ses camarades, si peu camarades. Il chercha à deviner par lui-même le mot qui, tout à coup, donnait l’air si alerte à tous les lanciers et remplaçait le laisser-aller d’une longue route par toutes les grâces militaires.

Le capitaine attendait une question ; à la fin, il ne put supporter le silence continu du jeune Parisien.

« C’est l’inspecteur général que nous attendions, le général comte N…, pair de France », dit-il enfin, d’un air sec et hautain, et sans avoir l’air d’adresser précisément la parole à Lucien.

Celui-ci regarda le capitaine d’un air froid et comme simplement excité par le bruit. La bouche de ce héros faisait une moue effroyable ; son front était plissé avec une haute importance ; les yeux étaient tournés de côté, mais toutefois étaient bien loin de regarder tout à fait le sous-lieutenant.

« Voilà un plaisant animal ! pensa Lucien. C’est apparemment là ce ton militaire dont m’a tant parlé le lieutenant-colonel Filloteau ! Certainement, pour plaire à ces messieurs, je ne prendrai pas ces manières rudes et grossières ; je resterai un étranger parmi eux. Il m’en coûtera peut-être quelque bon coup d’épée ; mais certes je ne répondrai pas à une communication faite de ce ton. » Le capitaine attendait évidemment un mot admiratif de la part de Lucien, comme : « Est-ce le fameux comte N…, est-ce le général si honorablement mentionné dans les bulletins de la grande armée ? »

Mais notre héros était sur ses gardes : sa mine ne cessa pas d’avoir l’expression de quelqu’un qui est exposé à sentir une mauvaise odeur. Le capitaine fut obligé d’ajouter, après une minute de silence pénible, et en fronçant de plus en plus le sourcil :

« C’est le comte N…, qui fit cette belle charge à Austerlitz ; sa voiture va passer. Le colonel Malher de Saint-Mégrin, qui n’est pas gauche, a glissé un écu aux postillons de la dernière poste ; l’un d’eux vient d’arriver au galop ; les lanciers ne doivent pas former les rangs ; ça aurait l’air prévenu. Mais voyez la bonne idée que l’inspecteur va prendre du régiment ; il faut soigner la première impression… Voilà des hommes qui semblent nés à cheval. »

Lucien ne répondit que par un signe de tête ; il avait honte de la façon de marcher de la rosse qu’on lui avait donnée ; il lui fit sentir l’éperon, elle fit un écart et fut sur le point de tomber. « J’ai l’air d’un frère coupe-chou », se dit-il.

Dix minutes plus tard, on entendit le bruit d’une voiture pesamment chargée ; c’était le comte N…, qui passait au milieu de la route, entre les deux files de lanciers ; la voiture arriva bientôt à la hauteur de Lucien et du capitaine. Ces messieurs ne purent apercevoir le fameux général, tant son énorme berline étant remplie de paquets de toutes les formes.

« Caisse contre caisse, caisson, dit le capitaine avec humeur, ça ne marche jamais qu’avec force jambons, dindons rôtis, pâtés de foie gras ! et des bouteilles de champagne en quantité. »

Notre héros fut obligé de répondre. Pendant qu’il est engagé dans la maussade besogne de rendre poliment dédain pour dédain au capitaine Henriet, nous demandons la permission de suivre un instant le lieutenant général comte N…, pair de France, chargé, cette année, de l’inspection de la 3e division militaire28.

Au moment où sa voiture passait sur le pont-levis de Nancy, chef-lieu de cette division, sept coups de canon annoncèrent au public ce grand événement.

Ces coups de canon remontèrent dans les cieux l’âme de Lucien.

Deux sentinelles furent placées à la porte de l’inspecteur, et le lieutenant général baron Thérance, commandant la division, lui fit demander s’il voulait le recevoir sur-le-champ, ou le lendemain.

« Sur-le-champ, parbleu, dit le vieux général. Est-ce qu’il croit que je c… le service ? »

Le comte N… avait encore, pour les petites choses, les habitudes de l’armée de Sambre-et-Meuse, où jadis il avait commencé sa réputation. Ces habitudes lui étaient d’autant plus vivement présentes en ce moment, que, plus d’une fois, pendant les cinq ou six dernières postes, il avait reconnu les positions occupées jadis par cette armée d’une gloire si pure.

Quoique ce ne fût rien moins qu’un homme à imagination et à illusions, il se surprenait avec des souvenirs vifs de 1794. Quelle différence de 94 à 183… ! Grand Dieu ! comme alors nous jurions haine à la royauté ! Et de quel cœur ! Ces jeunes sous-officiers que N…29 m’a tant recommandé de surveiller, alors c’étaient nous-mêmes !… Alors on se battait tous les jours ; le métier était agréable, on aimait à se battre. Aujourd’hui il faut faire sa cour à un monsieur le maréchal, il faut juger à la cour des pairs30 !

Le général comte N… était un assez bel homme de soixante-cinq à soixante-six ans, élancé, maigre, droit, de fort bonne tenue ; il avait encore une très belle taille, et quelques boucles fort soignées de cheveux entre le blond et le gris donnaient de la grâce à une tête presque entièrement chauve. La physionomie annonçait un courage ferme et une grande résolution à obéir ; mais, du reste, la pensée était étrangère à ces traits.

Cette tête plaisait moins au second regard et semblait presque commune au troisième ; on y entrevoyait comme un nuage de fausseté. On voyait que l’Empire et sa servilité avaient passé par là.

Heureux les héros morts avant 1804 !

Ces vieilles figures de l’armée de Sambre-et-Meuse s’étaient assouplies dans les antichambres des Tuileries et aux cérémonies de l’église de Notre-Dame. Le comte N… avait vu le général Delmas exilé après ce dialogue célèbre :

« La belle cérémonie, Delmas ! C’est vraiment superbe, dit l’empereur revenant de Notre-Dame.

– Oui, général, il n’y manque que les deux millions d’hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous relevez. »

Le lendemain Delmas fut exilé, avec ordre de ne jamais approcher de Paris à moins de quarante lieues.

Lorsque le valet de chambre annonça le baron Thérance, le général N…, qui avait mis son grand uniforme, se promenait dans son salon ; il entendait encore, en idée, le canon du déblocus de Valenciennes. Il chassa bien vite tous ces souvenirs qui peuvent mener à des imprudences, et, en faveur du lecteur, comme disent les gens qui crient le discours du roi à l’ouverture de la session, nous allons donner quelques passages du dialogue des deux vieux généraux : ils se connaissaient fort peu.

Le baron Thérance entra en saluant gauchement ; il avait près de six pieds et la tournure d’un paysan franc-comtois. De plus, à la bataille de Hanau, où Napoléon dut percer les rangs de ses fidèles alliés les Bavarois pour rentrer en France, le colonel Thérance, qui couvrait avec son bataillon la célèbre batterie du général Drouot, reçut un coup de sabre qui lui avait partagé les deux joues, et coupé une petite partie du nez. Tout cela avait été réparé, tant bien que mal ; mais il y paraissait beaucoup, et cette cicatrice énorme, sur une figure sillonnée par un état de mécontentement habituel, donnait au général une apparence fort militaire. À la guerre il avait été d’une bravoure admirable ; mais, avec le règne de Napoléon, son assurance avait pris fin. Sur le pavé de Nancy il avait peur de tout, et des journaux plus que de toute autre chose : aussi parlait-il souvent de faire fusiller des avocats. Son cauchemar habituel était la peur d’être exposé à la risée publique. Une plaisanterie plate, dans un journal qui comptait cent lecteurs, mettait réellement hors de lui ce militaire si brave. Il avait un autre chagrin : à Nancy, personne ne faisait attention à ses épaulettes. Jadis, lors de l’émeute de mai 183…, il avait frotté ferme la jeunesse de la ville, et se croyait abhorré.

Cet homme, autrefois si heureux, présenta son aide de camp, qui aussitôt se retira. Il déploya sur une table les états des situations des troupes et des hôpitaux de la division ; une bonne heure se passa en détails militaires. Le général interrogea le baron sur l’opinion des soldats, sur les sous-officiers, de là à l’esprit public il n’y avait qu’un pas. Mais, il faut l’avouer, les réponses du digne commandant de la 3e division paraîtraient longues si nous leur laissions toutes les grâces du style militaire ; nous nous contenterons de placer ici les conclusions que le comte pair de France tirait des propos pleins d’humeur du général de province.

« Voilà un homme qui est l’honneur même, se disait le comte ; il ne craint pas la mort ; il se plaint même, et de tout son cœur, de l’absence du danger ; mais, du reste, il est démoralisé, et, s’il avait à se battre contre l’émeute, la peur des journaux du lendemain le rendrait fou. »

« On me fait avaler des couleuvres toute la journée, répétait le baron.

– Ne dites pas cela trop haut, mon cher général ; vingt officiers généraux, vos anciens, sollicitent votre place, et le maréchal veut qu’on soit content. Je vous rapporterai franchement, en bon camarade, un mot trop vif, peut-être. Il y a huit jours, quand j’ai pris congé du ministre : Il n’y a qu’un nigaud, m’a-t-il dit, qui ne sache pas faire son nid dans un pays.

– Je voudrais y voir M. le maréchal, reprit le baron avec impatience, entre une noblesse riche bien unie, qui nous méprise ouvertement et se moque de nous toute la journée, et des bourgeois menés par des jésuites fins comme l’ambre, qui dirigent toutes les femmes un peu riches. De l’autre côté, tous les jeunes gens de la ville, non nobles ou non dévots, républicains enragés. Si mes yeux s’arrêtent par hasard sur l’un d’eux, il me présente une poire31, ou quelque autre emblème séditieux. Les gamins mêmes du collège me montrent des poires ; si les jeunes gens m’aperçoivent à deux cents pas de mes sentinelles, ils me sifflent à outrance ; et ensuite, par une lettre anonyme, ils m’offrent satisfaction avec des injures infernales, si je n’accepte pas… Et la lettre anonyme contient un petit chiffon de papier avec le nom et l’adresse de celui qui écrit. Avez-vous ces choses-là à Paris ? Et, si j’essuie une avanie, le lendemain tout le monde en parle, ou y fait allusion. Pas plus tard qu’avant-hier, M. Ludwig Roller, un ex-officier très brave, dont le domestique a été tué par hasard, lors des affaires du 3 avril, m’a offert de venir tirer le pistolet hors des limites de la division. Eh bien ! hier, cette insolence était l’entretien de toute la ville.

– On transmet la lettre au procureur du roi ; votre procureur du roi n’est-il pas énergique ?

– Il a le diable au corps ; c’est un parent du ministre qui est sûr de son avancement au premier procès politique. J’eus la gaucherie, quelques jours après l’émeute, de lui aller montrer une lettre anonyme atroce, que je venais de recevoir ; ce fut la première de ma vie, morbleu ! « Que voulez-vous que je fasse de ce chiffon ? me dit-il avec insouciance. C’est moi qui demanderais protection, à vous, général, si j’étais insulté ainsi, ou je me ferais justice. » Quelquefois je suis tenté d’appliquer un coup de sabre sur le nez de ces pékins insolents !

– Adieu la place !

– Ah ! si je pouvais les mitrailler ! dit le vieux et brave général avec un gros soupir et en levant les yeux au ciel.

– Pour cela, à la bonne heure, répliqua le pair de France ; telle a toujours été mon opinion ; c’est au canon de Saint-Roch que Bonaparte dut la tranquillité de son règne. Et M. Fléron, votre préfet, ne fait-il pas connaître l’esprit public au ministre de l’Intérieur ?

– Ce n’est pas l’embarras, il écrivaille toute la journée ; mais c’est un enfant, un étourneau de vingt-huit ans, qui fait le politique avec moi ; il crève de vanité, et c’est peureux comme une femme. J’ai beau lui dire : Renvoyons la rivalité de préfet à général à des temps plus heureux ; vous et moi sommes vilipendés toute la journée et par tout le monde. Monseigneur l’évêque, par exemple, nous a-t-il rendu nos visites ? La noblesse ne vient jamais à vos bals et ne vous engage point aux siens. Si, d’après nos instructions, nous nous prévalons de quelque relation d’affaires, au conseil général pour saluer un noble, il ne nous rend le salut que la première fois, et la seconde il détourne la tête. La jeunesse républicaine nous regarde en face et siffle. Tout cela est évident. Eh bien, le préfet le nie ; il me répond, tout rouge de colère : Parlez pour vous, jamais on ne m’a sifflé. Et il ne se passe pas de semaine où, s’il ose paraître dans la rue, à la nuit tombante, on ne le siffle à deux pas de distance.

– Mais êtes-vous bien sûr de cela, mon cher général ? Le ministre de l’Intérieur m’a fait voir dix lettres de M. Fléron, dans lesquelles il se présente comme à la veille d’être tout à fait réconcilié avec le parti légitimiste. M. G… le préfet de N…, chez lequel j’ai dîné avant-hier, est très passablement avec les gens de cette opinion, et cela je l’ai vu.

– Parbleu, je le crois bien ; c’est un homme adroit, un excellent préfet, ami de tous les voleurs adroits, qui vole lui-même, sans qu’on puisse le prendre, vingt ou trente mille francs par an, et cela le fait respecter dans son département. Mais je puis être suspect dans ce que je vous rapporte de mon préfet ; permettez-vous que je fasse appeler le capitaine B… ? Vous savez ? Il doit être dans l’antichambre.

– C’est, si je ne me trompe, l’observateur envoyé dans le 107e, pour rendre raison de l’esprit de la garnison ?

– Précisément ; il n’y a que trois mois qu’il est ici ; pour ne pas le brûler dans son régiment, je ne le reçois jamais de jour. »

Le capitaine B… parut. En le voyant entrer, le baron Thérance voulut absolument passer dans une autre pièce ; le capitaine confirma, par vingt faits particuliers, les doléances du pauvre général. « Dans cette maudite ville, la jeunesse est républicaine, la noblesse bien unie et dévote. M. Gauthier, rédacteur du journal libéral et chef des républicains, est résolu et habile. M. Du Poirier, qui mène la noblesse, est un fin matois, du premier ordre et d’une activité assourdissante. Tout le monde, enfin, se moque du préfet et du général ; ils sont en dehors de tout ; ils ne comptent pour rien. L’évêque annonce périodiquement à tous ses fidèles que nous tomberons dans trois mois. Je suis enchanté, monsieur le comte, de pouvoir mettre ma responsabilité à couvert. Le pire de tout, c’est que si on écrit un peu nettement là-dessus au maréchal, il fait répondre qu’on manque de zèle. C’est commode à lui, en cas de changement de dynastie…

– Halte-là, monsieur.

– Pardon, mon général, je m’égare. Ici les jésuites mènent la noblesse comme les servantes ; enfin, tout ce qui n’est pas républicain.

– Quelle est la population de Nancy ? dit le général, qui trouvait le raisonnement trop sincère.

– Dix-huit mille habitants, non compris la garnison.

– Combien avez-vous de républicains ?

– De républicains vraiment avérés, trente-six.

– Donc deux pour mille. Et parmi ceux-là combien de bonnes têtes ?

– Une seule, Gauthier l’arpenteur, rédacteur du journal L’Aurore ; c’est un homme pauvre, qui se glorifie de sa pauvreté.

– Et vous ne pouvez pas dominer trente-cinq blancs-becs et faire coffrer la bonne tête ?

– D’abord, mon général, il est de bon ton, parmi tous les gens nobles, d’être dévot ; mais il est de mode, parmi tout ce qui n’est pas dévot, d’imiter les républicains dans toutes leurs folies. Il y a ce café Montor où se réunissent les jeunes gens de l’opposition ; c’est un véritable club de 93. Si quatre ou cinq soldats passent devant ces messieurs, ils crient : Vive la ligne ! à demi-voix ; si un sous-officier paraît, on le salue, on lui parle, on veut le régaler. Si c’est, au contraire, un officier attaché au gouvernement, moi, par exemple, il n’y a pas d’insulte indirecte qu’il ne faille essuyer. Dimanche dernier encore, j’ai passé devant le café Montor ; tous ont tourné le dos à la fois, comme des soldats à la parade ; j’ai été violemment tenté de leur allonger un coup de pied où vous savez.

– C’était un sûr moyen pour être mis en disponibilité, courrier par courrier. N’avez-vous pas une haute paye ?

– Je reçois un billet de mille francs tous les six mois. Je passais devant le café Montor par distraction ; d’ordinaire, je fais un détour de cinq cents pas, pour éviter ce maudit café. Et dire que c’est un officier blessé à Dresde et à Waterloo qui est obligé d’esquiver des pékins !

– Depuis les Glorieuses32, il n’y a plus de pékins, dit le comte avec amertume ; mais faisons trêve à tout ce qui est personnel, ajouta-t-il en rappelant le baron Thérance et en ordonnant au capitaine de rester. Quels sont les meneurs des partis à Nancy ? »

Le général répondit :

« MM. de Pontlevé et de Vassignies sont les chefs apparents du carlisme, commissionnés par Charles X ; mais un maudit intrigant, qu’on nomme le docteur Du Poirier (on l’appelle docteur parce qu’il est médecin) est, dans le fait, le chef véritable. Officiellement, il n’est que secrétaire du comité carliste. Le jésuite Rey, grand vicaire, mène toutes les femmes de la ville, depuis la plus grande dame jusqu’à la plus petite marchande ; cela est réglé comme un papier de musique. Voyez si au dîner que le préfet vous donnera il y a un seul convive hors des administrateurs salariés. Demandez si une seule des personnes attachées au gouvernement et allant chez le préfet est admise chez mesdames de Chasteller et d’Hocquincourt ou de Commercy ?

– Quelles sont ces dames ?

– C’est de la noblesse très riche et très fière. Madame d’Hocquincourt est la plus jolie femme de la ville et mène grand train. Madame de Commercy est peut-être plus jolie encore que madame d’Hocquincourt, mais c’est une folle, une sorte de madame de Staël, qui pérore toujours pour Charles X, comme celle de Genève contre Napoléon. Je commandais à Genève, et cette folle nous gênait beaucoup.

– Et madame de Chasteller ? dit le comte N… avec intérêt.

– Cela est tout jeune et cependant elle est veuve d’un maréchal de camp attaché à la cour de Charles X. Madame de Chasteller prêche dans son salon ; toute la jeunesse de la ville est folle d’elle ; l’autre jour, un jeune homme bien pensant fait une perte énorme au jeu, madame de Chasteller a osé aller chez lui. N’est-ce pas, capitaine ?

– Parfaitement, général ; je me trouvais, par hasard, dans l’allée de la maison du jeune homme. Madame de Chasteller lui a remis trois mille francs en or et un souvenir garni de diamants, à elle donné par la duchesse d’Angoulême, et que le jeune homme est allé mettre en gage à Strasbourg. J’ai sur moi la lettre du commissionnaire de Strasbourg.

– Assez de ce détail, dit le comte au capitaine qui déjà étalait un gros portefeuille.

– Il y a aussi, reprit le général de Thérance, les maisons de Puylaurens, de Serpierre et de Marcilly, où monseigneur l’évêque est reçu comme un général en chef, et du diable si jamais un seul d’entre nous y met le nez. Savez-vous où M. le préfet passe ses soirées ? Chez une épicière, madame Berchu, et le salon est dans l’arrière-boutique. Voilà ce qu’il n’écrit pas au ministère. Moi j’ai plus de dignité, je ne parais nulle part et vais me coucher à huit heures.

– Que font vos officiers le soir ?

– Le café et les demoiselles, pas la moindre bourgeoisie ; nous vivons ici comme des réprouvés. Ces diables de maris bourgeois font la police les uns pour les autres, et cela sous prétexte de libéralisme ; il n’y a d’heureux que les artilleurs et les officiers du génie.

– À propos, comment pensent-ils ici ?

– De fichus républicains, des idéologues, quoi ! Le capitaine pourra vous dire qu’ils sont abonnés au National, au Charivari, à tous les mauvais journaux, et qu’ils se moquent ouvertement de mes ordres du jour sur les feuilles publiques. Ils les font venir sous le nom d’un bourgeois de Darney, bourg à six lieues d’ici. Je ne voudrais pas jurer que dans leurs parties de chasse ils n’aient des rendez-vous avec Gauthier.

– Quel est cet homme ?

– Le chef des républicains, dont je vous ai déjà parlé ; le principal rédacteur de leur journal incendiaire qui s’appelle L’Aurore, et dont la principale affaire est de déverser le ridicule sur moi. L’an passé, il m’a proposé une partie à l’épée, et ce qu’il y a d’abominable, c’est qu’il est employé par le gouvernement ; il est géomètre du cadastre, et je ne puis le faire destituer. J’ai eu beau dire qu’il a envoyé cent soixante-dix-neuf francs au National pour sa dernière amende, à l’égard du maréchal Ney…

– Ne parlons pas de cela », dit le comte N… en rougissant ; et il eut beaucoup de peine à se défaire du baron Thérance, qui trouvait soulagement à ouvrir son cœur.

Chapitre IV. §

Pendant que le baron Thérance faisait ce triste tableau de la ville de Nancy, le 27e régiment de lanciers s’en approchait, parcourant la plaine la plus triste du monde ; le terrain sec et pierreux paraissait ne pouvoir rien produire. C’est au point que Lucien remarqua un certain endroit, à une lieue de la ville, duquel on n’apercevait que trois arbres en tout ; et encore celui qui croissait sur le bord de la route était tout maladif et n’avait pas vingt pieds de haut. Un lointain fort rapproché était formé par une suite de collines pelées ; on apercevait quelques vignes chétives dans les gorges formées par ces vallées. À un quart de lieue de la ville, deux tristes rangées d’ormes rabougris marquaient le cours de la grande route. Les paysans que l’on rencontrait avaient l’air misérable et étonné. « Voilà donc la belle France ! » se disait Lucien. En approchant davantage, le régiment passa devant ces grands établissements, utiles, mais sales qui annoncent si tristement une civilisation perfectionnée : l’abattoir, la raffinerie d’huile, etc. Après ces belles choses venaient de vastes jardins plantés en choux, sans le plus petit arbuste.

Enfin, la route fit un brusque détour, et le régiment se trouva aux premières barrières des fortifications, qui, du côté de Paris, paraissent extrêmement basses et comme enterrées. Le régiment fit halte et fut reconnu par la garde. Nous avons oublié de dire qu’une lieue auparavant, sur le bord d’un ruisseau, on avait fait la halte de propreté. En quelques minutes les traces de boue avaient disparu, les uniformes et le harnachement des chevaux avaient repris tout leur éclat.

Ce fut sur les huit heures et demie du matin, le 24 de mars 183…, et par un temps sombre et froid, que le 27e régiment de lanciers entra dans Nancy. Il était précédé par un corps (de musique) magnifique et qui eut le plus grand succès auprès des bourgeois et des grisettes de l’endroit : trente-deux trompettes, vêtus de rouge et montés sur des chevaux blancs, sonnaient à tout rompre. Bien plus, les six trompettes formant le premier rang étaient des nègres, et le trompette-major avait près de sept pieds.

Les beautés de la ville et particulièrement les jeunes ouvrières en dentelle se montrèrent à toutes les fenêtres et furent fort sensibles à cette harmonie perçante ; il est vrai qu’elle était relevée par des habits rouges chamarrés de galons d’or superbes, que portaient les trompettes.

Nancy, cette ville si forte, chef-d’œuvre de Vauban33, parut abominable à Lucien. La saleté, la pauvreté semblaient s’en disputer tous les aspects et les physionomies des habitants répondaient parfaitement à la tristesse des bâtiments34. Lucien ne vit partout que des figures d’usuriers, des physionomies mesquines, pointues, hargneuses. « Ces gens ne pensent qu’à l’argent et aux moyens d’en amasser, se dit-il avec dégoût. Tel est, sans doute, le caractère de cette Amérique que les libéraux nous vantent si fort. »

Ce jeune Parisien, accoutumé aux figures polies de son pays, était navré. Les rues étroites, mal pavées, remplies d’angles et de recoins, n’avaient rien de remarquable qu’une malpropreté abominable ; au milieu coulait un ruisseau d’eau boueuse, qui lui parut une décoction d’ardoise.

Le cheval du lancier qui marchait à la droite de Lucien fit un écart qui couvrit de cette eau noire et puante la rosse que le lieutenant-colonel lui avait fait donner. Notre héros remarqua que ce petit accident était un grand sujet de joie pour ceux de ses nouveaux camarades qui avaient été à portée de le voir. La vue de ces sourires qui voulaient être malins coupa les ailes à l’imagination de Lucien : il devint méchant.

« Avant tout, se dit-il, je dois me souvenir que ceci n’est pas le bivouac : il n’y a point d’ennemi à un quart de lieue d’ici ; et, d’ailleurs, tout ce qui a moins de quarante ans, parmi ces messieurs, n’a pas vu l’ennemi plus que moi. Donc, des habitudes mesquines, filles de l’ennui. Ce ne sont plus ici les jeunes officiers pleins de bravoure, d’étourderie et de gaieté, que l’on voit au Gymnase ; ce sont de pauvres ennuyés qui ne seraient pas fâchés de s’égayer à mes dépens ; ils seront mal pour moi, jusqu’à ce que j’aie eu quelque duel, et il vaut mieux l’engager tout de suite, pour arriver plus tôt à la paix. Mais ce gros lieutenant-colonel pourra-t-il être mon témoin ? J’en doute, son grade s’y oppose ; il doit l’exemple de l’ordre… Où trouver un témoin ? »

Lucien leva les yeux et vit une grande maison, moins mesquine que celles devant lesquelles le régiment avait passé jusque-là ; au milieu d’un grand mur blanc, il y avait une persienne peinte en vert perroquet. « Quel choix de couleurs voyantes ont ces marauds de provinciaux ! »

Lucien se complaisait dans cette idée peu polie lorsqu’il vit la persienne vert perroquet s’entrouvrir un peu ; c’était une jeune femme blonde qui avait des cheveux magnifiques et l’air dédaigneux : elle venait voir défiler le régiment. Toutes les idées tristes de Lucien s’envolèrent à l’aspect de cette jolie figure ; son âme en fut ranimée. Les murs écorchés et sales des maisons de Nancy, la boue noire, l’esprit envieux et jaloux de ses camarades, les duels nécessaires, le méchant pavé sur lequel glissait la fosse qu’on lui avait donnée, peut-être exprès, tout disparut. Un embarras sous une voûte, au bout de la rue, avait forcé le régiment à s’arrêter. La jeune femme ferma sa croisée et regarda, à demi cachée par le rideau de mousseline brodée de sa fenêtre. Elle pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Lucien trouva dans ses yeux une expression singulière ; était-ce de l’ironie, de la haine, ou tout simplement de la jeunesse et une certaine disposition à s’amuser de tout ?

Le second escadron, dont Lucien faisait partie, se remit en mouvement tout à coup ; Lucien, les yeux fixés sur la fenêtre vert perroquet, donna un coup d’éperon à son cheval, qui glissa, tomba et le jeta par terre.

Se relever, appliquer un grand coup de fourreau de son sabre à la rosse, sauter en selle fut, à la vérité, l’affaire d’un instant ; mais l’éclat de rire fut général et bruyant. Lucien remarqua que la dame aux cheveux d’un blond cendré souriait encore, que déjà il était remonté. Les officiers du régiment riaient, mais exprès, comme un membre du centre, à la Chambre des députés, quand on fait aux ministres quelque reproche fondé.

« Quoique ça, c’est un bon lapin, dit un vieux maréchal des logis à moustaches blanches.

– Jamais cette rosse n’a été mieux montée », dit un lancier.

Lucien était rouge et affectait une mine simple.

À peine le régiment fut-il établi à la caserne et le service réglé, que Lucien courut à la poste aux chevaux, au grand trot de sa rosse.

« Monsieur, dit-il au maître de poste, je suis officier comme vous voyez, et je n’ai pas de chevaux. Cette rosse, qu’on m’a prêtée au régiment, peut-être pour se moquer de moi, m’a déjà jeté par terre, comme vous voyez encore, et il regarda en rougissant des vestiges de boue, qui, ayant séché, blanchissaient son uniforme au-dessus du bras gauche. En un mot, monsieur, avez-vous un cheval passable à vendre dans la ville ? Il me le faut à l’instant.

– Parbleu, monsieur, voilà une belle occasion pour vous mettre dedans. C’est pourtant ce que je ne ferai pas », dit M. Bouchard, le maître de poste.

C’était un gros homme à l’air important, à la mine ironique et aux yeux perçants ; en faisant sa phrase, il regardait ce jeune homme élégant pour juger de combien de louis il pourrait surcharger le prix du cheval à vendre.

« Vous êtes officier de cavalerie, monsieur, et sans doute vous connaissez les chevaux. »

Lucien ne répliquant pas par quelque blague, le maître de poste crut pouvoir ajouter :

« Je me permettrai de vous demander : Avez-vous fait la guerre ? »

À cette question, qui pouvait être une plaisanterie, la physionomie ouverte de Lucien changea instantanément.

« Il ne s’agit point de savoir si j’ai fait la guerre, répondit-il, d’un ton fort sec, mais si vous, maître de poste, avez un cheval à vendre. »

M. Bouchard, se voyant remis à sa place aussi nettement, eut quelque idée de planter là le jeune officier ; mais laisser échapper l’occasion de gagner dix louis ; mais, surtout, se priver volontairement d’un bavardage d’une heure, c’est ce qui fut impossible pour notre maître de poste. Dans sa jeunesse il avait servi et regardait les officiers de l’âge de Lucien comme des enfants qui jouent à la chapelle.

« Monsieur, reprit Bouchard d’un ton mielleux, et comme si rien ne se fût passé entre eux, j’ai été plusieurs années brigadier et ensuite maréchal des logis au 1er de cuirassiers ; et en cette qualité blessé à Montmirail en 1814, dans l’exercice de mes fonctions ; c’est pourquoi je parlais de guerre. Toutefois, quant aux chevaux, les miens sont des bidets de dix à douze louis, peu dignes d’un officier bien ficelé et requinqué comme vous, et bons tout au plus à faire une course ; de vrais bidets, quoi ! Mais si vous savez manier un cheval, comme je n’en doute pas (ici les yeux de Bouchard se dirigèrent sur la manche gauche de l’élégant uniforme, blanchi par la boue, et il reprit malgré lui le ton goguenard)… si vous savez manier un cheval, M. Fléron, notre jeune préfet, a votre affaire : cheval anglais vendu par un milord qui habite le pays et bien connu des amateurs : jarret superbe, épaules admirables, valeur trois mille francs, lequel n’a jeté par terre M. Fléron que quatre fois, par la grande raison que ledit préfet n’a osé le monter que quatre fois. La dernière chute eut lieu en passant la revue de la garde nationale, composée en partie de vieux troupiers, moi, par exemple, maréchal des logis…

– Marchons, monsieur, reprit Lucien avec humeur ; je l’achète à l’instant. »

Le ton décidé de Lucien sur le prix de trois mille francs et sa fermeté à lui couper la parole enlevèrent l’ancien sous-officier.

« Marchons, mon lieutenant », répondit-il avec tout le respect désirable. Et il se mit en marche à l’instant, suivant à pied la rosse dont Lucien n’était pas descendu. Il fallut aller chercher la préfecture dans un coin reculé de la ville, vers le magasin à poudre, à cinq minutes de la partie habitée ; c’était un ancien couvent, fort bien arrangé par un des derniers préfets de l’Empire. Le pavillon habité par le préfet était entouré d’un jardin anglais. Ces messieurs arrivèrent à la porte en fer. Des entresols, où étaient les bureaux, on les renvoya à une autre porte ornée de colonnes et conduisant à un premier étage magnifique où logeait M. Fléron. M. Bouchard sonna ; on fut longtemps sans répondre. À la fin, un valet de chambre fort affairé et très élégant parut et fit entrer dans un salon mal en ordre. Il est vrai qu’il n’était qu’une heure. Le valet de chambre répétait ses phrases habituelles d’une gravité mesurée sur la difficulté extrême de voir M. le préfet, et Lucien allait se fâcher, lorsque M. Bouchard en vint aux mots sacramentels :

« Nous venons pour une affaire d’argent qui intéresse M. le préfet. »

L’importance du valet parut se scandaliser ; mais il ne remuait pas.

« Eh, pardieu ! c’est pour vous faire vendre votre Lara, qui jette si bien par terre votre M. le préfet », ajouta l’ancien maréchal des logis.

À ce mot, le valet de chambre prit la fuite, en priant ces messieurs d’attendre.

Après dix minutes, Lucien vit s’avancer gravement un jeune homme de quatre pieds et demi de haut, qui avait l’air à la fois timide et pédant. Il semblait porter avec respect une belle chevelure tellement blonde qu’elle en était sans couleur. Ces cheveux, d’une finesse extrême et tenus beaucoup trop longs, étaient partagés au sommet du front par une raie de chair parfaitement tracée et qui divisait le front du porteur en deux parties égales, à l’allemande. À l’aspect de cette figure marchant par ressorts et qui prétendait à la fois à la grâce et à la majesté, la colère de Lucien disparut ; une envie de rire folle la remplaça, et sa grande affaire fut de ne pas éclater. Cette tête de préfet, se dit-il, est une copie des figures de Christ de Lucas Cranach. Voilà donc un de ces terribles préfets contre lesquels les journaux libéraux déclament tous les matins !

Lucien n’était plus choqué de la longue attente ; il examinait ce petit être si empesé qui approchait assez lentement, et en se dandinant ; c’était l’air d’un personnage naturellement impassible et au-dessus de toutes les impressions d’ici-bas. Lucien était tellement absorbé dans la contemplation qu’il y eut un silence.

M. Fléron fut flatté de l’effet qu’il produisait, et sur un militaire encore ! Enfin, il demanda à Lucien ce qu’il pouvait y avoir pour son service ; mais ce mot fut lancé en grasseyant et d’un ton à se faire répondre une impertinence.

L’embarras de Lucien était de ne pas rire au nez du personnage. Par malheur, il vint à se rappeler un monsieur Fléron député. Cet être-ci sera le digne fils ou neveu de ce M. Fléron qui pleure de tendresse en parlant de nos dignes ministres.

Ce souvenir fut trop fort pour notre héros, encore un peu neuf : il éclata de rire.

« Monsieur, dit-il enfin en regardant la robe de chambre, unique en son genre, dans laquelle le jeune préfet se drapait ; monsieur, on dit que vous avez un cheval à vendre. Je désire le voir, je l’essaie un quart d’heure et je paye comptant. »

Le digne préfet avait l’air de rêver ; il avait quelque peine à se rendre compte du rire du jeune officier. L’essentiel, à ses yeux, était que rien ne parût avoir pour lui le plus petit intérêt.

« Monsieur, dit-il enfin, et comme se décidant à réciter une leçon apprise par cœur, les affaires urgentes et graves dont je suis accablé m’ont, je le crains bien, rendu coupable d’impolitesse. J’ai lieu de soupçonner que vous n’ayez attendu, ce serait bien coupable à moi. »

Et il se confondit en bontés. Les phrases doucereuses prirent assez de temps. Comme il ne concluait point, notre héros, qui soignait moins sa réputation d’homme d’un ton parfait, prit la liberté de rappeler l’objet de la visite.

« Je respecte, comme je le dois, les occupations de M. le préfet ; je désirerais voir le cheval à vendre et l’essayer en présence du groom de M. le préfet.

– La bête est anglaise, reprit le préfet d’un ton presque intime, de bon demi-sang bien prouvé, je l’ai eue de milord Link, qui habite ce pays depuis longues années ; le cheval est bien connu des amateurs ; mais je dois avouer, ajouta-t-il, en baissant les yeux, qu’il n’est soigné dans ce moment que par un domestique français ; je vais mettre Perrin à vos ordres. Vous pensez, monsieur, que je ne confie pas cette bête à des soins vulgaires, et aucun autre de mes gens n’en approche, etc. »

Après avoir donné ses ordres en beau style et en s’écoutant parler, le jeune magistrat croisa sa robe de chambre de cachemire brodée d’or et assura sur ses yeux une façon de bonnet singulier, en forme de rouleau de cavalerie légère, qui à chaque instant menaçait de tomber. Tous ces petits soins étaient pris lentement et considérés attentivement par le maître de poste Bouchard, dont l’air goguenard se changeait en sourire amer tout à fait impertinent. Mais cette autre affectation fut en pure perte. M. le préfet, qui n’avait pas l’habitude de regarder de telles gens, quand il fut rassuré sur les détails de sa toilette, salua Lucien, adressa un demi-salut à M. Bouchard, sans le regarder, et rentra dans ses appartements.

« Et dire qu’un gringalet de ce calibre-là nous passera en revue dimanche prochain ! s’écria Bouchard ; cela ne fait-il pas suer ? »

Dans sa colère contre les jeunes gens plus avancés dans le monde que les sous-officiers de Montmirail, M. Bouchard eut bientôt un autre sujet de joie. À peine le cheval anglais se vit-il hors de l’écurie, d’où la pauvre bête sortait trop rarement à son gré, qu’il se mit à galoper autour de la cour et à faire les sauts les plus singuliers ; il s’élançait de terre des quatre pieds à la fois, la tête en l’air et comme pour grimper sur les platanes qui entouraient la cour de la préfecture.

« La bête a des moyens, dit Bouchard en se rapprochant de Lucien d’un air sournois, mais depuis huit jours peut-être M. le préfet ni son valet de chambre Perrin n’ont osé la faire sortir, et peut-être ne serait-il pas prudent… »

Lucien fut frappé de la joie contenue qui brillait dans les petits yeux du maître de poste. « Il est écrit, pensa-t-il que deux fois en un jour je me ferai jeter par terre ; tel devait être mon début dans Nancy. » Bouchard alla chercher de l’avoine dans un crible et arrêta le cheval ; mais Lucien eut toute la peine du monde à le monter, puis à le maîtriser.

Il partit au galop, mais bientôt il prit le pas. Étonné de la beauté et de la vigueur des allures de Lara, Lucien ne se fit pas de scrupule de faire attendre le maître de poste goguenard. Lara fit une grande lieue, et ne reparut dans la cour de la préfecture qu’après une demi-heure. Le valet de chambre était tout effrayé du retard. Quant au maître de poste, il espérait bien voir le cheval revenir tout seul. Le voyant arriver monté, il examina de près l’uniforme de Lucien ; rien n’indiquait une chute. « Allons, celui-ci est moins godiche que les autres », se dit Bouchard.

Lucien conclut le marché sans descendre de cheval. « Il ne faut pas que Nancy me revoie monté sur la rosse fatale. » M. Bouchard, qui n’avait pas les mêmes craintes, prit le cheval du régiment. M. Perrin, le valet de chambre, accompagna ces messieurs jusqu’à la caisse du receveur général, où Lucien prit de l’argent.

« Vous voyez, monsieur, que je ne me laisse jeter par terre qu’une fois par jour, dit Lucien à Bouchard, dès qu’ils furent seuls. Ce qui me désole c’est que ma chute a eu lieu sous les fenêtres avec persiennes vert perroquet, qui sont là-bas, avant la voûte… à l’entrée de la ville, à cette espèce d’hôtel.

– Ah ! dans la rue de la Pompe, dit Bouchard ; et il y avait sans doute une jolie dame à la plus petite de ces fenêtres ?

– Oui, monsieur, et elle a ri de mon malheur. Il est fort désagréable de débuter ainsi dans une garnison, et dans une première garnison encore : Vous qui avez été militaire, vous comprenez cela, monsieur ; que va-t-on dire de moi dans le régiment ? Mais quelle est cette dame ?

– Il s’agit, n’est-ce pas, d’une femme de vingt-cinq à vingt-six ans, avec des cheveux blond cendré, qui tombent jusqu’à terre ?

– Et des yeux fort beaux, mais remplis de malice.

– C’est madame de Chasteller, une veuve que tous ces beaux messieurs de la noblesse cajolent, parce qu’elle a des millions. Elle plaide en tous lieux avec chaleur la cause de Charles X, et si j’étais de ce petit préfet, je la ferais coffrer ; notre pays finira par être une seconde Vendée. C’est une ultra enragée, qui voudrait voir à cent pieds sous terre tout ce qui a servi la patrie. Elle est fille de M. le marquis de Pontlevé, un de nos ultras renforcés et, ajouta-t-il en baissant la voix, c’est un des commissaires pour Charles X dans cette province. Ceci entre nous ; je ne veux pas me rendre dénonciateur.

– Soyez sans crainte.

– Ils sont venus bouder ici depuis les journées de Juillet. Ils veulent, disent-ils, affamer le peuple de Paris, en le privant de travail ; mais, quoique ça, ce marquis n’est pas malin. C’est le docteur Du Poirier, le premier médecin du pays, qui est son bras droit. M. Du Poirier, qui est une fine mouche, mène par le nez tant M. de Pontlevé que M. de Puylaurens, l’autre commissaire de Charles X ; car l’on conspire ouvertement ici. Il y a aussi l’abbé Olive qui est un espion…

– Mais, mon cher monsieur, dit Lucien en riant, je ne m’oppose pas à ce que M. l’abbé Olive soit un espion ; tant d’autres le sont bien ! mais parlez-moi encore un peu, je vous prie, de cette jolie femme, madame de Chasteller.

– Ah ! cette jolie femme qui a ri quand vous êtes tombé de cheval ? Elle en a vu bien d’autres descendre de cheval ! Elle est veuve d’un des généraux de brigade attachés à la personne de Charles X, et qui était le plus grand chambellan ou aide de camp ; un grand seigneur, enfin, qui, après les journées, est venu mourir ici de peur. Il croyait toujours que le peuple était dans les rues, comme il me l’a dit plus de vingt fois ; mais bon enfant quoique ça, point insolent, au contraire, fort doux. Quand il leur arrivait certains courriers de Paris, il voulait qu’il y eût toujours une paire de chevaux réservée pour lui à la poste et qu’il payait bien, da. Car, monsieur, il faut que vous sachiez qu’il n’y a que dix-neuf lieues d’ici au Rhin, par la traverse. C’était un grand homme sec et pâle ; il avait de fières peurs, toujours.

– Et sa veuve ? dit Lucien, en riant.

– Elle avait un hôtel dans le faubourg Saint-Germain, dans une rue qu’on appelle de Babylone, quel nom ! Vous devez connaître cela, monsieur. Elle a bonne envie de retourner à Paris ; mais le père s’y oppose et cherche à la brouiller avec tous ses amis ; il veut la circonvenir, quoi ! C’est que, pendant le règne des jésuites et de Charles X, M. de Chasteller, qui était fort dévot, a gagné des millions dans un emprunt, et sa veuve possède tout cet argent-là en rentes, et M. de Pontlevé veut mettre la main sur tout cela, en cas de révolution.

Chaque matin, M. de Chasteller faisait atteler sa voiture pour aller à la messe, à cinquante pas de chez lui ; une voiture anglaise de dix mille francs au moins qui, sur le pavé, ne faisait aucun bruit ; il disait qu’il fallait ça pour le peuple. Il était très fier de ce côté-là, toujours en grand uniforme le dimanche, à la grand-messe, avec cordon rouge par-dessus l’habit, et quatre laquais en grande livrée et en gants jaunes. Et avec cela, en mourant, il n’a rien laissé à ses gens, parce que, a-t-il dit au vicaire qui l’assistait, ce sont des jacobins. Mais madame, qui est restée en ce monde et qui a peur, a prétendu que c’était un oubli dans le testament ; elle leur fait de petites pensions, ou bien les a gardés à son service, et quelquefois, pour un rien, elle leur donne quarante francs. Elle occupe tout le premier étage de l’hôtel de Pontlevé ; c’est là que vous l’avez vue ; mais son père exige qu’elle paye le loyer. Elle en a pour quatre mille francs, tandis que jamais le marquis n’aurait pu louer ce premier étage plus de cent louis. C’est un avare enragé ; quoique ça, il parle à tout le monde et fort poliment ; il dit qu’il va y avoir la république, une nouvelle émigration ; que l’on coupera la tête aux nobles et aux prêtres, etc. Et M. de Pontlevé a été misérable pendant la première émigration ; on dit qu’à Hambourg il travaillait du métier de relieur ; mais il se fâche tout rouge, si l’on parle de livres aujourd’hui devant lui. Le fait est qu’il compte, en cas de besoin, sur les rentes de sa fille ; c’est pourquoi il ne veut pas la perdre de vue ; il l’a dit à un de mes amis…

– Mais, monsieur, dit Lucien, que me font les ridicules de ce vieillard ? Parlez-moi de madame de Chasteller.

– Elle rassemble le monde chez elle le vendredi, pour prêcher ni plus ni moins qu’un prêtre. Elle parle comme un ange, disent les domestiques ; tout le monde la comprend ; il y a des jours qu’elle les fait pleurer. Fichues bêtes, que je leur dis ; elle est enragée contre le peuple ; si elle pouvait, elle nous mettrait tous au mont Saint-Michel. Mais, quoique ça, elle les enjôle, ils l’aiment.

« Elle blâme fort son père, dit le valet de chambre, de ce qu’il ne veut plus voir son frère cadet, président à la cour royale de Metz, parce qu’il a prêté serment ; il appelle cela se salir. Aucun juste-milieu n’est reçu dans la société ici. Ce préfet si muscadin, qui vous a vendu son cheval, boit les affronts comme de l’eau ; il n’ose se présenter chez madame de Chasteller, qui lui dirait son fait. Quand il va voir madame d’Hocquincourt, la plus pimpante de nos dames, elle se met à la fenêtre sur la rue, et lui fait dire par son portier qu’elle n’y est pas… Mais pardon, monsieur est juste-milieu, je m’oubliais… »

Ce dernier mot fut dit avec bonheur ; il y en eut aussi dans la réponse de Lucien.

« Mon cher, vous me donnez des renseignements, et je les écoute comme un rapport sur la position occupée par l’ennemi. Du reste, adieu, au revoir. Quel est le plus renommé des hôtels garnis ?

– L’hôtel des Trois-Empereurs, rue des Vieux-Jésuites, n° 13 ; mais c’est difficile à trouver, mon chemin m’y conduit, et j’aurai l’honneur de vous indiquer moi-même cet hôtel. » « Je l’ai blagué trop fort, se disait le maître de poste ; il faut parler de nos dames à ce jeune freluquet. »

« Madame de Chasteller est la plus braque de ces dames de la noblesse, reprit Bouchard de l’air aisé d’un homme du peuple qui veut cacher son embarras. C’est-à-dire, madame d’Hocquincourt est bien aussi jolie qu’elle ; mais madame de Chasteller n’a eu qu’un amant, M. Thomas de Busant de Sicile, lieutenant-colonel des hussards que vous remplacez. Elle est toujours triste et singulière, excepté quand elle prend feu en faveur de Henri V. Ses gens disent qu’elle fait mettre les chevaux à sa voiture, et puis, au bout d’une heure, ordonne de dételer, sans être sortie. Elle a les plus beaux yeux, comme vous avez vu, et des yeux qui disent tout ce qu’ils veulent ; mais madame d’Hocquincourt est bien plus gaie et a bien plus d’esprit ; elle a toujours quelque chose de drôle à dire. Madame d’Hocquincourt mène son mari, qui est un ancien capitaine, blessé dans les journées de Juillet, un fort brave homme, ma foi ! D’ailleurs, ils sont tous braves dans ce pays-ci. Mais elle en fait tout ce qu’elle veut et change d’amant sans se gêner, tous les ans. Maintenant, c’est M. d’Antin qui se ruine avec elle. Sans cesse, je lui fournis des chevaux pour des parties de plaisir dans les bois de Burelviller, que vous voyez là-bas, au bout de la plaine ; et Dieu sait ce qu’on fait dans ces bois ! L’on enivre toujours mes postillons, pour les empêcher de voir et d’entendre. Du diable si, en rentrant, ils peuvent me dire un mot.

– Mais où voyez-vous des bois ? dit Lucien en regardant le plus triste pays du monde.

– À une lieue d’ici, au bout de la plaine, des bois noirs magnifiques ; c’est un bel endroit. Là se trouve le café du Chasseur vert, tenu par des Allemands qui ont toujours de la musique ; c’est le Tivoli du pays… »

Lucien fit faire un mouvement à son cheval, qui alarma le bavard ; il lui sembla voir échapper sa victime, et quelle victime encore ! un beau jeune homme de Paris, nouveau débarqué et obligé de l’écouter !

« Chaque semaine, cette jolie femme aux cheveux blonds, madame de Chasteller, reprit-il avec empressement, qui a ri un peu en vous voyant tomber, ou plutôt quand votre cheval est tombé, c’est bien différent ; mais, pour en revenir, chaque semaine, pour ainsi dire, elle refuse une proposition de mariage. M. de Blancet, son cousin, qui est toujours avec elle ; M. de Goëllo, le plus grand intrigant, un vrai jésuite, quoi ! le comte Ludwig Roller, le plus crâne de tous ces nobles, s’y sont cassé le nez. Mais pas si bête que de se marier en province ! Pour se désennuyer, elle a pris bravement, comme je vous le disais, en mariage en détrempe le lieutenant-colonel du 20e de hussards, M. Thomas de Busant de Sicile. Il était bien un peu maillé pour elle ; mais n’importe, il n’en bougeait, et c’est un des plus grands nobles de France, dit-on. Il y a aussi madame la marquise de Puylaurens et madame de Saint-Vincent, qui ne s’oublient pas ; mais les dames de notre ville répugnent à déroger. Elles sont sévères en diable sur ce point, et il faut que je vous le dise, mon cher monsieur, avec tout le respect que je vous dois, moi qui n’ai été que sous-officier de cuirassiers (à la vérité, j’ai fait dix campagnes en dix ans) ; je doute que cette veuve de M. de Chasteller, un général de brigade, et qui vient d’avoir pour amant un lieutenant-colonel, voulût agréer les hommages d’un simple sous-lieutenant, si aimable qu’il fût. Car, ajouta le maître de poste, en prenant un air piteux, le mérite n’est pas grand-chose en ce pays-ci, c’est le rang qu’on a et la noblesse qui font tout. »

« En ce cas je suis frais », pensa Lucien.

« Adieu, monsieur, dit-il à Bouchard en mettant son cheval au trot ; j’enverrai un lancier prendre le cheval laissé dans votre écurie, et bien le bonsoir. »

Il avait aperçu dans le lointain l’immense enseigne des Trois-Empereurs.

« Tout de même en voilà un que j’ai solidement blagué, lui et son juste-milieu, se dit Bouchard en riant dans sa barbe. Et, de plus, quarante francs de pourboire à donner à mes postillons : le plus souvent ! »

Chapitre V. §

M. Bouchard avait plus raison de rire qu’il ne pensait ; quand l’absence de ce personnage au regard perçant eut rendu Lucien à ses pensées, il se trouva beaucoup d’humeur. Son début par une chute dans une ville de province et dans un régiment de cavalerie lui semblait du dernier malheur. « Cela ne sera jamais oublié ; toutes les fois que je passerai dans la rue, quand je monterais comme le plus vieux lancier : Ah ! dira-t-on, c’est ce jeune homme de Paris qui est tombé de façon si plaisante le jour de l’arrivée du régiment. »

Notre héros subissait les conséquences de cette éducation de Paris, qui ne sait que développer la vanité, triste partage des fils de gens riches. Toute cette vanité avait été sous les armes pour débuter dans un régiment ; Lucien s’était attendu à quelque coup d’épée ; il s’agissait de prendre la chose avec légèreté et décision ; il fallait montrer de la hardiesse sous les armes, etc., etc. Loin de là, le ridicule et l’humiliation tombaient sur lui du haut de la fenêtre d’une jeune femme, la plus noble de l’endroit, et une ultra enragée et bavarde, qui saurait draper un serviteur du juste-milieu. Que n’allait-elle pas dire de lui ?

Le sourire qu’il avait vu errer sur ses lèvres au moment où il se relevait couvert de boue et donnait avec colère un coup de fourreau de sabre à son cheval ne pouvait sortir de son esprit. « Quelle sotte idée de donner un coup de fourreau de sabre à cette rosse ! et surtout avec colère ! Voilà ce qui prête réellement à la plaisanterie ! Tout le monde peut tomber avec son cheval, mais le frapper avec colère ! mais se montrer si malheureux d’une chute ! Il fallait être impassible ; il fallait faire voir le contraire de ce qu’on s’attendait que je serais, comme dit mon père… Si jamais je rencontre cette madame de Chasteller, quelle envie de rire va la saisir en me reconnaissant ! Et que va-t-on dire au régiment ? Ah ! de ce côté-là, messieurs les mauvais plaisants, je vous conseille de plaisanter à voix basse. »

Agité par ces idées désagréables, Lucien, qui avait trouvé son domestique dans le plus bel appartement des Trois-Empereurs, employa deux grandes heures à faire la toilette militaire la plus soignée : « Tout dépend du début, et j’ai beaucoup à réparer. »

« Mon habit est fort bien, se dit-il en se regardant dans deux miroirs qu’il avait fait placer de façon à se voir des pieds à la tête ; mais toujours les yeux riants de madame de Chasteller, ces yeux scintillant de malice, verront de la boue sur cette manche gauche » ; et il regardait piteusement son uniforme de voyage, qui, jeté sur une chaise, gardait, en dépit des efforts de la brosse, des traces trop évidentes de son accident.

Après cette longue toilette, qui fut, sans qu’il s’en doutât, un spectacle pour les gens de l’hôtel et la maîtresse de la maison qui avait prêté sa Psyché, Lucien descendit dans la cour et examina d’un œil non moins critique la toilette de Lara. Il la trouva convenable, à l’exception d’un sabot de derrière hors du montoir, qu’il fit cirer de nouveau en sa présence. Enfin, il se plaça en selle avec la légèreté de la voltige, et non avec la précision et la gravité militaires. Il voulait trop montrer aux domestiques de l’hôtel, réunis dans la cour, qu’il était parfaitement à cheval. Il demanda où était la rue de la Pompe, et partit au grand trot. « Heureusement, se disait-il, madame de Chasteller, veuve d’un officier général, doit être un bon juge. »

Mais les persiennes vert perroquet étaient hermétiquement fermées, et ce fut en vain que Lucien passa et repassa. Il alla remercier le lieutenant-colonel Filloteau et s’informer des petits devoirs de convenance qui doivent occuper la première journée d’un sous-lieutenant arrivant au régiment.

Il fit deux ou trois visites de dix minutes chacune avec la froideur chaîne de puits qui convient, surtout à un jeune homme de vingt ans, et ce signe d’une éducation parfaite eut tout le succès désirable.

À peine libre, il revint visiter la place où le matin il était tombé. Il arriva devant l’hôtel de Pontlevé au très grand trot, et là précisément fit prendre à son cheval un petit galop arrondi et charmant. Quelques appels de bride, invisibles pour les profanes, donnèrent au cheval du préfet, étonné de l’insolence de son cavalier, de petits mouvements d’impatience charmants pour les connaisseurs. Mais en vain Lucien se tenait immobile en selle et même un peu raide : les persiennes vertes restèrent fermées.

Il reconnut militairement la fenêtre d’où l’on avait ri ; elle avait un encadrement gothique et était plus petite que les autres ; elle appartenait au premier étage d’une grande maison, apparemment fort ancienne, mais nouvellement badigeonnée, suivant le bon goût de la province. On avait percé de belles fenêtres au premier étage, mais celles du second étaient encore en croisillons. Cette maison, demi-gothique, avait une grille de fer toute moderne et magnifique sur la rue du Reposoir, qui venait couper à angle droit la rue de la Pompe. Au-dessus de la porte, Lucien lut en lettres d’or sur un marbre noirâtre : Hôtel de Pontlevé.

Ce quartier avait l’air triste, et la rue du Reposoir paraissait une des plus belles, mais des plus solitaires de la ville ; l’herbe y croissait de toutes parts.

« Que de mépris j’aurais pour cette triste maison, se dit Lucien, si elle ne renfermait pas une jeune femme qui s’est moquée de moi et avec raison !

« Mais au diable la provinciale ! Où est la promenade de cette sotte ville ? Cherchons. » En moins de trois quarts d’heure, grâce à la légèreté de son cheval, Lucien eut fait le tour de Nancy, triste bicoque, hérissée de fortifications. Il eut beau chercher, il n’aperçut d’autre promenade qu’une place longue, traversée aux deux bouts par des fossés puants charriant les immondices de la ville ; à l’entour végétaient pauvrement un millier de petits tilleuls rabougris, soigneusement taillés en éventail.

« Peut-on se figurer rien au monde de plus maussade que cette ville ? » se répétait notre héros à chaque nouvelle découverte, et son cœur se serrait.

Il y avait de l’ingratitude dans ce sentiment de dégoût si profond ; car, pendant ces tours et détours sur les remparts et dans les rues, il avait été remarqué par madame d’Hocquincourt, par madame de Puylaurens et même par Mademoiselle Berchu, la reine des beautés bourgeoises. Cette dernière avait même dit : « Voilà un très joli cavalier. »

Habituellement, Lucien eût fort bien pu se promener incognito dans Nancy ; mais, ce jour-là, toute la société haute, basse et mitoyenne, était en émoi ; c’était un événement immense, en province, que l’arrivée d’un régiment. Paris n’a aucune idée de cette sensation, ni de bien d’autres. À l’arrivée d’un régiment, le marchand rêve la fortune de son établissement, et la respectable mère de famille l’établissement d’une de ses filles ; il ne s’agit que de plaire aux chalands. La noblesse se dit : « Ce régiment a-t-il des noms ? » Les prêtres : « Tous les soldats ont-ils fait leur première communion ? » Une première communion de cent sujets ferait un bel effet auprès de monseigneur l’évêque. Le peuple des grisettes est agité de sensations moins profondes que celles des ministres du Seigneur, mais peut-être plus vives.

Pendant cette première promenade de Lucien, à la recherche d’une promenade, la hardiesse un peu affectée avec laquelle il maniait le cheval fort connu et fort dangereux de M. le préfet, hardiesse qui semblait indiquer qu’il l’avait acheté, l’avait rendu fort considérable auprès de bien des gens. « Quel est ce sous-lieutenant, disaient-ils, qui, pour son début dans notre ville, se donne un cheval de mille écus ? »

Parmi les personnes qu’avait le plus frappées l’opulence probable du sous-lieutenant nouveau venu, il est de toute justice de faire remarquer d’abord mademoiselle Sylviane Berchu.

« Maman, maman, s’était-elle écriée en apercevant le cheval du préfet, célèbre dans toute la ville : c’est Lara de M. le préfet ; mais cette fois le cavalier n’a pas peur.

– Il faut que ce soit un jeune homme bien riche », avait dit madame Berchu. Et cette idée avait bientôt absorbé l’attention de la mère et de la fille.

Ce même jour, toute la société noble de Nancy se trouvait à dîner chez M. d’Hocquincourt, jeune homme fort riche, et qui a déjà eu l’honneur d’être présenté au lecteur. On célébrait la fête d’une des princesses exilées. À côté d’une douzaine d’imbéciles, amoureux du passé et craignant l’avenir, il est juste de distinguer sept ou huit anciens officiers, jeunes, pleins de feu, désirant la guerre par-dessus tout, qui ne savaient pas se soumettre de bonne grâce aux chances d’une révolution. Démissionnaires après les journées de Juillet, ils ne travaillaient à rien et se croyaient malheureux par état. Ils ne s’amusaient guère de l’oisiveté forcée où ils languissaient ; et cette vie maussade ne les rendait pas fort indulgents pour les jeunes officiers de l’armée actuelle. La mauvaise humeur gâtait des esprits d’ailleurs assez distingués et se trahissait par un mépris affecté.

Dans le cours de sa reconnaissance des lieux, Lucien passa trois fois devant l’hôtel de Sauve-d’Hocquincourt, dont le jardin intercepte la promenade sur le rempart ; on sortait de table ; il fut examiné par tout ce qu’il y a de plus pur, soit pour la naissance, soit du côté des bons principes. Les meilleurs juges, MM. de Vassignies, lieutenant-colonel, les trois frères Roller, M. de Blancet, M. d’Antin, capitaines de cavalerie ; MM. de Goëllo, Murcé, de Lanfort, tous dirent leur mot. Ces pauvres jeunes gens s’ennuyèrent moins ce jour-là que de coutume ; le matin, l’arrivée du régiment leur avait donné lieu de parler guerre et cheval, les deux seules choses, avec la peinture à l’aquarelle, sur lesquelles la province permette à un bon gentilhomme d’avoir quelque instruction ; le soir, ils eurent la volonté de voir de près et de critiquer à fond un officier de la nouvelle armée.

« Le cheval de ce pauvre préfet doit être bien étonné de se sentir mené avec hardiesse, dit M. d’Antin, l’ami de madame d’Hocquincourt.

– Ce petit monsieur n’est pas ancien à cheval, quoiqu’il monte bien, dit M. de Vassignies. C’était un fort bel homme de quarante ans, qui avait de grands traits et l’air de mourir d’ennui, même quand il plaisantait.

– C’est apparemment un de ces garçons tapissiers ou fabricants de chandelles qui s’intitulent héros de Juillet, dit M. de Goëllo, grand jeune homme blond, sec et pincé, et déjà couvert des rides de l’envie.

– Que vous êtes arriéré, mon pauvre Goëllo ! dit madame de Puylaurens, l’esprit du pays. Les pauvres Juillets ne sont plus à la mode depuis longtemps ; ce sera le fils de quelque député ventru et vendu.

– D’un de ces éloquents personnages qui, placés en droite ligne derrière le dos des ministres, crient chut ou éclatent de rire à propos d’un amendement sur les vivres des forçats, au signal que leur donne le dos du ministre. C’était l’élégant M. de Lanfort, l’ami de madame de Puylaurens, qui, par cette belle phrase, prononcée lentement, développait et illustrait la pensée de sa spirituelle amie.

– Il aura loué pour quinze jours le cheval du préfet avec la haute paye que papa reçoit du château, dit M. de Sanréal.

– Halte-là ! connaissez mieux les gens, puisque vous en parlez, reprit le colonel marquis de Vassignies.

– La fourmi n’est pas prêteuse,

C’est là son moindre défaut,

s’écria d’un ton tragique le sombre Ludwig Roller.

– Enfin, messieurs, mettez-vous donc d’accord : où aura-t-il pris l’argent que coûte ce cheval ? dit madame de Sauve-d’Hocquincourt ; car enfin votre prévention contre ce jeune fabricant de chandelles n’ira point jusqu’à dire qu’il n’est pas actuellement sur un cheval.

– L’argent, l’argent, dit M. d’Antin ; rien de plus facile ; le papa aura défendu à la tribune, ou dans les comités du budget, le marché des fusils Gisquet, ou quelqu’un des marchés de la guerre35.

– Il faut vivre et laisser vivre, dit M. de Vassignies d’un air politiquement profond ; voilà ce que nos pauvres Bourbons n’entendirent jamais ! Il fallait gorger tous les jeunes plébéiens bavards et effrontés, ce qu’on appelle aujourd’hui avoir du talent. Qui doute que MM. N***, N***, N*** ne se fussent vendus à Charles X, comme ils se vendent à celui-ci ? Et à meilleur marché encore, car ils auraient été moins honnis. La bonne compagnie les eût acceptés et reçus dans ses salons, ce qui est toujours le grand objet d’un bourgeois, dès que le dîner est assuré.

– Grâce à Dieu ! nous voici dans la haute politique, dit madame de Puylaurens.

– Héros de Juillet, ouvrier ébéniste, fils de ventru, tout ce que vous voudrez, reprit madame de Sauve-d’Hocquincourt, il monte à cheval avec grâce. Et celui-là, puisque le père s’est vendu, évitera de parler politique, et sera de meilleure compagnie que le Vassignies que voilà, qui attriste toujours ses amis avec ses regrets et ses prévisions éternelles. Gémir devrait être défendu, du moins après dîner.

– Homme aimable, fabricant de chandelles, ouvrier ébéniste, tout ce qui vous plaira, dit le puritain Ludwig Roller, grand jeune homme aux cheveux noirs et plats, qui encadraient une figure pâle et sombre. Depuis cinq minutes j’ai l’œil sur ce petit monsieur, et je parie tout ce que vous voudrez qu’il n’y a pas longtemps qu’il est au service.

– Donc, il n’est pas héros de Juillet ni fabricant de chandelles, reprit avec vivacité madame d’Hocquincourt, car il s’est passé trois années depuis les Glorieuses, et il eût eu le temps de prendre de l’aplomb. Ce sera le fils d’un bon ventru, comme les Trois cents de M. de Villèle ; et il est même possible qu’il ait appris à lire et à écrire, et qu’il sache se présenter dans un salon tout comme un autre.

– Il n’a point l’air commun, dit madame de Commercy.

– Mais son aplomb à cheval n’est pas si parfait qu’il vous plaît de le croire, madame, reprit Ludwig Roller piqué. Il est raide et affecté ; que son cheval fasse une pointe un peu sèche, et il est par terre.

– Et ce serait pour la seconde fois de la journée », cria M. de Sanréal, de l’air triomphant d’un sot peu accoutumé à être écouté et qui a un fait curieux à dire. Ce M. de Sanréal était le gentilhomme le plus riche et le plus épais du pays ; il eut le plaisir, rare pour lui, de voir tous les yeux se tourner de son côté et il en jouit longtemps avant de se décider à raconter intelligemment l’histoire de la chute de Lucien. Comme il embrouillait beaucoup un si beau récit, en voulant y mettre de l’esprit, on prit le parti de lui faire des questions, et il eut le plaisir de recommencer son histoire ; mais il cherchait toujours à faire le héros plus ridicule qu’il n’était.

« Vous avez beau dire, s’écria madame de Sauve-d’Hocquincourt, comme Lucien passait pour la troisième fois sous les croisées de son hôtel, c’est un homme charmant ; et, si je n’étais en puissance de mari, je l’enverrais inviter à prendre du café chez moi, ne fût-ce que pour vous jouer un mauvais tour. »

M. d’Hocquincourt crut cette idée sérieuse, et sa figure douce et pieuse en pâlit d’effroi.

« Mais, ma chère, un inconnu ! un homme sans naissance un ouvrier peut-être ! dit-il d’un air suppliant à sa belle moitié.

– Allons, je vous en fais le sacrifice », ajouta-t-elle en se moquant de lui. Et M. d’Hocquincourt lui serra la main tendrement.

« Et vous, homme puissant et savant, dit-elle en se tournant vers Sanréal, de qui tenez-vous cette calomnie, d’une chute de ce pauvre petit jeune homme, si mince et si joli ?

– Rien que du docteur Du Poirier, répondit Sanréal, fort piqué de la plaisanterie sur l’épaisseur de sa taille ; rien que du docteur Du Poirier, qui se trouvait chez madame de Chasteller précisément à l’instant où ce héros de votre imagination a pris par terre la mesure d’un sot.

– Héros ou non, ce jeune officier a déjà des envieux, c’est bien commencer ; et, dans tous les cas, j’aimerais mieux être l’envié que l’envieux. Est-ce sa faute s’il n’est pas fait sur le modèle du Bacchus revenant des Indes, ou de ses compagnons. Attendez qu’il ait vingt ans de plus, et alors il pourra lutter d’aplomb avec qui que ce soit. D’ici là je ne vous écoute plus », dit madame d’Hocquincourt, en allant ouvrir une fenêtre à l’autre extrémité du salon.

Le bruit de la fenêtre fit que Lucien tourna la tête, et son cheval eut un accès de gaieté qui retint cheval et cavalier, une ou deux minutes, sous les yeux de cette bienveillante réunion. Comme il avait un peu dépassé la fenêtre, au moment où elle s’était ouverte, son cheval eut l’air de reculer rapidement, un peu malgré le cavalier.

« Ce n’est pas la jeune femme de ce matin », se dit-il un peu désappointé. Et il força son cheval, fort animé en ce moment, à s’éloigner au plus petit pas.

« Le fat ! dit Ludwig Roller en quittant la fenêtre de colère ; ce sera quelque écuyer de la troupe de Franconi, que Juillet aura transformé en héros.

– Mais est-ce bien l’uniforme du 27e qu’il porte là ? dit Sanréal d’un air capable. Le 27e doit avoir un autre passe-poil. »

À ce mot intéressant et savant, tout le monde parla à la fois ; la discussion sur le passe-poil dura une grande demi-heure. Chacun de ces messieurs voulut montrer cette partie de la science militaire qui se rapproche infiniment de l’art du tailleur, et qui faisait jadis les délices d’un grand roi, notre contemporain.

Du passe-poil on avait passé au principe monarchique, et les femmes s’ennuyaient, quand M. de Sanréal, qui avait disparu un instant, revint tout haletant.

« Je sais du nouveau ! » s’écria-t-il de la porte, pouvant à peine respirer. À l’instant, le principe monarchique se vit misérablement abandonné ; mais Sanréal devint muet tout à coup ; il avait découvert de la curiosité dans les yeux de madame d’Hocquincourt, et ce ne fut que mot par mot, pour ainsi dire, que l’on eut son histoire. Le valet d’écurie du préfet avait été domestique de Sanréal, et le zèle pour la vérité historique avait conduit ce noble marquis jusqu’à l’écurie de la préfecture : là, son ancien domestique lui avait appris toutes les circonstances du marché. Mais, tout à coup, il avait su de cet homme que, suivant toutes les apparences, les avoines allaient augmenter. Car le sous-chef de la préfecture, chargé des mercuriales, avait ordonné que l’on fît à l’instant la provision de M. le préfet ; et lui-même, riche propriétaire, avait déclaré qu’il ne vendrait plus ses avoines. À ce mot, il se fit chez le noble marquis un changement complet de préoccupation ; il se sut bon gré d’être allé jusqu’à la préfecture ; il fut à peu près comme un acteur qui, en jouant un rôle au théâtre, apprend que le feu est à sa maison. Sanréal avait de l’avoine à vendre, et, en province surtout, le moindre intérêt d’argent éclipse à l’instant tout autre intérêt : on oublie la discussion la plus piquante ; on n’a plus d’attention pour l’histoire scandaleuse la plus attachante. En rentrant à l’hôtel d’Hocquincourt, Sanréal était profondément préoccupé de la nécessité de ne pas laisser échapper un seul mot sur les avoines ; il y avait là plusieurs riches propriétaires qui auraient pu en tirer avantage et vendre avant lui.

Pendant que Lucien avait l’honneur de réunir toutes les envies de la bonne compagnie de Nancy, car on apprenait qu’il avait acheté un cheval cent vingt louis, excédé de la laideur de la ville, il remettait tristement son cheval à l’écurie de la préfecture, dont M. Fléron lui avait fait offrir l’usage pour quelques jours.

Le lendemain, le régiment se réunit, et le colonel Malher de Saint-Mégrin fit reconnaître Lucien en qualité de sous-lieutenant. Après la parade, Lucien fut d’inspection à la caserne ; à peine rentré chez lui, les trente-six trompettes vinrent sous ses fenêtres lui donner une aubade agréable. Il se tira fort bien de toutes ces cérémonies plus nécessaires qu’amusantes.

Il fut froid chaîne de puits, mais pas assez complètement ; plusieurs fois, à son insu, le coin de sa lèvre indiqua une nuance d’ironie qui fut remarquée ; par exemple, quand le colonel Malher, en lui donnant l’accolade devant le front du régiment, mania mal son cheval qui, au moment de l’embrassade, s’éloigna un peu de celui de Lucien ; mais Lara obéit admirablement à un léger mouvement de la bride et des aides des jambes et suivit moelleusement le mouvement intempestif du cheval du colonel.

Comme un chef de corps est observé d’un œil plus jaloux encore qu’un muscadin de Paris qui arrive avec une sous-lieutenance, ce mouvement adroit fut remarqué par les lanciers et fit beaucoup d’honneur à notre héros.

« Et ils disent que ces Anglais n’ont pas de bouche ! dit le maréchal des logis La Rose, le même qui, la veille, avait pris le parti de Lucien au moment de sa chute ; ils n’ont pas de bouche pour qui ne sait pas la trouver ; ce blanc-bec au moins sait se tenir ; on voit qu’il s’est préparé à entrer au régiment », ajouta-t-il avec importance.

Cette marque de respect pour le 27e de lanciers fut généralement goûtée par les voisins du maréchal des logis.

Mais, en manœuvrant pour suivre le cheval du colonel, la mine de Lucien trahit, à son insu, un peu d’ironie. « Fichu républicain de malheur, je te revaudrai cela », pensa le colonel ; et Lucien eut un ennemi placé de façon à lui faire beaucoup de mal.

Quand enfin Lucien fut délivré des compliments des officiers, du service à la caserne, des trente-six trompettes, etc., etc., il se trouva horriblement triste. Une seule pensée surnageait dans son âme : « Tout cela est assez plat ; ils parlent de guerre, d’ennemi, d’héroïsme, d’honneur, et il n’y a plus d’ennemis depuis vingt ans ! Et mon père prétend que jamais des Chambres avares ne se détermineront à payer la guerre au delà d’une campagne. À quoi donc sommes-nous bons ? À faire du zèle en style de député vendu. »

En faisant cette réflexion profonde, Lucien s’étendait, horriblement découragé, sur un canapé de province, dont un des bras se rompit sous le poids ; il se leva furieux et acheva de briser ce vieux meuble.

N’eût-il pas mieux valu être fou de bonheur, comme l’eût été, dans la position de Lucien, un jeune homme de province, dont l’éducation n’eût pas coûté cent mille francs ? Il y a donc une fausse civilisation ! Nous ne sommes donc pas arrivés précisément à la perfection de la civilisation ! Et nous faisons de l’esprit toute la journée sur les désagréments infinis qui accompagnent cette perfection !

Chapitre VI. §

Le lendemain matin, Lucien prit un appartement sur la grande place, chez M. Bonard, le marchand de blé, et le soir il sut de M. Bonard, qui le tenait de la cantinière qui fournissait d’eau-de-vie la table de messieurs les sous-officiers, que le colonel Filloteau s’était déclaré son protecteur et l’avait défendu contre de certaines insinuations peu bienveillantes du colonel Malher de Saint-Mégrin.

L’âme de Lucien était aigrie. Tout y contribuait : la laideur de la ville, l’aspect des cafés sales et remplis d’officiers portant le même habit que lui ; et parmi tant de figures, pas une seule qui montrât, je ne dirai pas de la bienveillance, mais tout simplement cette urbanité que l’on voit à Paris chez tout le monde. Il alla voir M. Filloteau, mais ce n’était plus l’homme avec lequel il avait voyagé. Filloteau l’avait défendu, et pour le lui faire sentir, prit avec lui un ton d’importance et de protection grossière qui mit le comble à la mauvaise humeur de notre héros.

« Il faut donc tout cela pour gagner quatre-vingt-dix-neuf francs par mois, se disait-il. Qu’est-ce donc qu’ont dû supporter les hommes qui ont des millions ! Quoi ! reprenait-il avec rage, être protégé ! et par cet homme, dont je ne voudrais pas pour domestique ! » Le malheur exagère. Dur, amer et revêche comme Lucien l’était en ce moment, si son hôte se fût trouvé un Parisien digne, ils n’eussent pas échangé dix paroles en un an. Mais le gros M. Bonard n’était qu’horriblement intéressé en matière d’argent ; du reste, communicatif, obligeant, entrant, dès qu’il ne s’agissait plus de gagner quatre sous sur une mesure de blé. M. Bonard exerçait le négoce en grains. Il vint faire placer chez son nouvel hôte plusieurs petits meubles, et il se trouva qu’au bout de deux heures ils avaient grand plaisir à converser ensemble.

M. Bonard lui conseilla d’aller faire sa provision de liqueurs chez madame Berchu. Sans le digne marchand de blé, jamais Lucien n’eût eu cette idée si simple, qu’un sous-lieutenant qui passe pour riche et qui débute dans un régiment doit briller par sa provision de liqueurs.

« C’est madame Berchu, monsieur, qui a une si jolie fille, mademoiselle Sylviane ; c’est chez elle que le colonel de Busant se fournissait. C’est cette belle boutique là-bas, auprès des cafés ; et cherchez un prétexte, en marchandant, pour parler à mademoiselle Sylviane. C’est notre beauté à nous autres bourgeois, ajouta-t-il d’un ton sérieux qui allait bien mal à sa grosse figure. À l’honnêteté près qu’elle possède, et que les autres n’ont pas, elle peut fort bien soutenir la comparaison avec mesdames d’Hocquincourt, de Chasteller, de Puylaurens, etc., etc. »

Le bon M. Bonard était oncle de M. Gauthier, chef des républicains du pays, sans quoi il n’eût pas donné dans ces réflexions méchantes ; mais les jeunes rédacteurs de L’Aurore, le journal américain de la Lorraine, venaient souvent chez lui bavarder autour d’un bol de punch, et lui persuader qu’il devait se croire offensé par certaines actions des nobles propriétaires qui lui vendaient leur blé. Quoique se disant et se croyant républicains austères, ces jeunes gens étaient navrés au fond de l’âme de se voir séparés, par un mur d’airain, de ces jeunes femmes nobles, dont la beauté et les grâces charmantes ne pouvaient, à tout jamais, être admirées d’eux qu’à la promenade ou à l’église ; ils se vengeaient en accueillant tous les bruits peu favorables à la vertu de ces dames, et ces médisances remontaient tout simplement à leurs laquais, car en province, il n’y a plus aucune communication, même indirecte, entre les classes ennemies.

Mais revenons à notre héros. Éclairé par M. Bonard, il reprit son sabre et son colback36, et alla chez madame Berchu. Il acheta une caisse de kirsch-wasser, puis une caisse d’eau-de-vie de Cognac, puis une caisse de rhum portant la date de 1810 ; tout cela avec un petit air de nonchalance et d’indifférence pour les prix destiné à frapper l’imagination de mademoiselle Sylviane. Il vit avec plaisir que ses grâces, dignes d’un colonel du Gymnase, ne manquaient pas absolument leur effet. La vertueuse Sylviane Berchu était accourue ; elle avait vu par le vasistas pratiqué au plancher de la chambre, située au-dessus de la boutique, que cet acheteur qui faisait remuer tout le magasin n’était autre que le jeune officier qui, la veille, s’était montré sur Lara, le fameux cheval de M. le préfet. Cette reine des beautés bourgeoises daigna écouter quelques mots polis que lui adressa Lucien. « Elle est belle, à la vérité, se dit-il, mais pas pour moi. C’est une statue de Junon, copiée de l’antique par un artiste moderne : les finesses et la simplicité y manquent, les formes sont massives mais il y a de la fraîcheur allemande. De grosses mains, de gros pieds, des traits fort réguliers et force minauderies, tout cela cache mal une fierté trop visible. Et ces gens-là sont outrés de la fierté des femmes de la bonne compagnie ! » Lucien remarqua surtout des mouvements de tête en arrière pleins de noblesse vulgaire, et faits évidemment pour rappeler la dot de vingt mille écus. Lucien, songeant à l’ennui qu’il retrouverait chez lui, prolongea sa visite dans la boutique. Mademoiselle Sylviane vit ce triomphe, et daigna exposer à son approbation quelques lieux communs assez bien tournés sur messieurs les officiers et sur les dangers de leurs amabilités. Lucien répondit que les dangers étaient bien réciproques, et qu’il l’éprouvait en ce moment, etc., etc. « Il faut que cette demoiselle ait appris tout cela par cœur, se disait-il, car, tout commun que cela soit, ces belles choses font tache sur sa conversation ordinaire. » Tel fut le genre d’admiration que lui inspira mademoiselle Sylviane, la beauté de Nancy, et en sortant de chez elle la petite ville lui sembla plus maussade encore. Il suivait, tout pensif, ses trois caisses de spiritueux, comme disait mademoiselle Sylviane. « Il ne s’agit plus, se dit-il, que de trouver un prétexte honnête pour en faire porter une ou deux chez le [lieutenant-]colonel Filloteau. »

La soirée fut terrible pour ce jeune homme, qui commençait la plus brillante carrière du monde et la plus gaie. Son domestique Aubry était depuis nombre d’années dans la maison de son père ; cet homme voulut faire le pédant et donner des avis. Lucien lui dit qu’il partirait pour Paris le lendemain matin, et le chargea de porter à sa mère une caisse de fruits confits.

Après cette expédition, Lucien sortit. Le temps était couvert, et il faisait un petit vent du nord froid et perçant. Notre sous-lieutenant avait son grand uniforme ; il le fallait bien, étant d’inspection à la caserne ; et d’ailleurs il avait appris, parmi tant de devoirs à remplir, qu’il ne fallait pas songer à se permettre une redingote bourgeoise sans une permission spéciale du colonel. Sa ressource fut de se promener à pied dans les rues sales de cette ville forte et s’entendre crier Qui vive ? avec insolence à tous les deux cents pas. Il fumait force cigares : après deux heures de ce plaisir, il chercha un libraire, mais ne put en trouver. Il n’aperçut de livres que dans une seule boutique ; il se hâta d’y entrer ; c’étaient des Journées du Chrétien, exposées en vente chez un marchand de fromages, vers une des portes de la ville.

Il passa devant plusieurs cafés ; les vitres étaient ternies par la vapeur des respirations, et il ne put prendre sur lui d’entrer dans aucun, il se figurait une odeur insupportable. Il entendit rire dans ces cafés, et, pour la première fois de sa vie, connut l’envie.

Il fit de profondes réflexions cette soirée-là sur les formes de gouvernement, sur les avantages qui étaient à désirer dans la vie, etc., etc. « S’il y avait un spectacle, je chercherais à faire la cour à une demoiselle chanteuse ; je la trouverais peut-être d’une amabilité moins lourde que mademoiselle Sylviane, et du moins elle ne voudrait pas m’épouser. »

Jamais il n’avait vu l’avenir sous d’aussi noires couleurs. Ce qui ôtait toute possibilité à des images moins tristes, c’était ce raisonnement qui lui semblait sans réplique : « Je vais passer ainsi au moins un an ou deux, et, quoi que je puisse inventer, ce que je fais dans ce moment-ci, je le ferai toujours. »

Un des jours suivants, après l’exercice, le lieutenant-colonel Filloteau passa devant le logement de notre héros et vit à la porte Nicolas Flamet, le lancier qu’il lui avait donné pour soigner son cheval. (Son cheval anglais pansé par un soldat ! Aussi Lucien allait-il dix fois par jour à l’écurie.)

« Eh bien, qu’est-ce que tu dis du lieutenant ?

– Bon garçon, fort généreux, colonel, mais pas gai. »

Filloteau monta.

« Je viens passer l’inspection de votre quartier, mon cher camarade ; car je vous sers d’oncle, comme on disait dans Berchiny, quand j’y étais brigadier, avant l’Égypte, ma foi ! car je ne fus maréchal des logis qu’à Aboukir, sous Murat et sous-lieutenant quinze jours après. »

Mais tout ce détail héroïque était perdu pour Lucien ; au mot d’oncle il avait tressailli ; mais il se remit aussitôt.

« Eh bien ! mon cher oncle, reprit-il avec gaieté, trop honoré du titre, j’ai ici, en visite, trois respectables parentes, que je veux avoir l’honneur de vous présenter. Ce sont ces trois caisses de la première, la veuve kirsch-wasser de la forêt Noire

– Je la retiens pour moi », dit le Filloteau avec un gros rire. Et, s’approchant de la caisse ouverte, il y prit un cruchon.

« Je n’ai pas eu de peine à amener le prétexte », pensa Lucien.

« Mais, colonel, cette respectable parente a juré de ne se séparer jamais de sa sœur, qui se nomme mademoiselle Cognac de 1810, entendez-vous ?

– Parbleu, on n’a pas plus d’esprit que vous ? Vous êtes réellement un bon garçon, s’écria Filloteau, et je dois des remerciements à l’ami Dévelroy pour m’avoir fait faire votre connaissance. »

Ce n’était pas précisément avarice chez notre digne colonel ; mais il n’eût jamais songé à faire la dépense de deux caisses de liqueurs, et il était ravi de se les voir tomber du ciel. Goûtant tour à tour le kirsch et l’eau-de-vie, il compara longuement l’un et l’autre, et fut attendri.

« Mais parlons d’affaires : je suis venu ici pour ça, ajouta-t-il avec une affectation mystérieuse et en se jetant pesamment sur un canapé. Vous faites de la dépense : trois chevaux achetés en trois jours, je ne critique pas cela, bien ! bien ! très bien ! mais que vont dire ceux de vos camarades qui n’en ont qu’un de chevaux, et encore qui souvent n’ont que trois jambes ? ajouta-t-il en riant d’un gros rire. Savez-vous ce qu’ils diront ? Ils vous appelleront républicain ; c’est par là que le bât nous blesse, ajouta-t-il finement, et savez-vous la réponse ? Un beau portrait de Louis-Philippe à cheval, dans un riche cadre d’or, que vous placerez là, au-dessus de la commode, à la place d’honneur ; sur quoi, bien du plaisir, honneur ! » Et il se leva avec peine du canapé. « À bon entendeur un mot suffit, et vous ne m’avez pas l’air si gauche ; honneur ! » C’était la façon de saluer du colonel.

« Nicolas, Nicolas ! appelle-moi un de ces pékins qui sont là dans la rue à ne rien faire, et prends soin d’escorter jusque chez moi, tu sais, rue de Metz, n° 4, ces deux caisses de liqueurs, et f… ne va pas me conter qu’un cruchon s’est cassé en route ; pas de ça, camarade ! Mais, j’y pense, dit Filloteau à Lucien : ceci est du bon bien de Dieu, le cruchon cassé serait toujours cassé ; je vais suivre les caisses à vingt pas, sans faire semblant de rien. Adieu, mon cher camarade. » Et, montrant avec son poing ganté la place au-dessus de la commode :

« Vous m’entendez, un beau Louis-Philippe là-dessus. »

Lucien croyait être débarrassé du personnage : Filloteau reparut à la porte.

« Ah ! çà, point de ces b… de livres dans vos malles, point de mauvais journaux, point de brochures, surtout. Rien de la mauvaise presse, comme dit Marquin. » À ce mot, Filloteau fit quatre pas dans la chambre et ajouta à mi-voix : « ce grand lieutenant grêlé, Marquin, qui nous est arrivé de Paris. » Et, plaçant sa main les doigts serrés en mur sur le coin de sa bouche : « Il fait peur au colonel lui-même ; enfin suffit. Tout le monde n’a pas des oreilles pour des prunes ! n’est-ce pas ? »

« Il est bon homme au fond, se dit Lucien. C’est comme mademoiselle Sylviane Berchu ; cela me conviendrait fort si ça ne faisait pas mal au cœur. Ma caisse de kirsch m’a bien réussi. » Et il sortit pour acheter le plus grand portrait possible du roi Louis-Philippe.

Un quart d’heure après, Lucien rentrait suivi d’un ouvrier chargé d’un énorme portrait, qu’il avait trouvé tout encadré et préparé pour un commissaire de police, récemment nommé par le crédit de M. Fléron. Lucien regardait, tout pensif, attacher le clou et placer le portrait.

« Mon père me l’a souvent dit, et je comprends maintenant son mot si sage : “On dirait que tu n’es pas né gamin de Paris, parmi ce peuple dont l’esprit fin se trouve toujours au niveau de toutes les attentions utiles. Toi, tu crois les affaires et les hommes plus grands qu’ils ne sont, et tu fais des héros, en bien ou en mal, de tous les interlocuteurs. Tu tends tes filets trop haut, comme dit Thucydide des Béotiens.” » Et Lucien répéta les mots grecs que j’ignore.

« “Le public de Paris, ajoutait mon père, s’il entend parler d’une bassesse ou d’une trahison utiles, s’écrie : Bravo, voilà un bon tour à la Talleyrand ! et il admire.”

« Je songeais à des actions plus ou moins délicates, à des actions fines, difficiles, etc., pour écarter ce vernis de républicanisme et ce mot fatal : Élève chassé de l’École polytechnique. Cinquante-quatre francs de cadre et cinq francs de lithographie ont fait l’affaire ; voilà ce qu’il faut pour ces gens-ci ; Filloteau en sait plus que moi. C’est la vraie supériorité de l’homme de génie sur le vulgaire ; au lieu d’une foule de petites démarches, une seule action claire, simple, frappante, et qui répond à tout. J’ai grand-peur, ajouta-t-il avec un soupir, de devenir bien tard lieutenant-colonel », etc.

Par bonheur pour Lucien, fort en train de se voir inférieur en tout, la trompette sonna au coin de sa rue, et il fallut courir à la caserne, où la peur des aigres réprimandes de ses chefs le rendait fort attentif.

Le soir, en rentrant, la servante de M. Bonard lui remit deux lettres. L’une était sur du gros papier d’écolier et fort grossièrement cachetée ; Lucien l’ouvrit et lut :

Nancy, département de la Meurthe,

le… mars 183…

« Monsieur le sous-lieutenant Blanc-Bec,

« De braves lanciers, connus dans vingt batailles, ne sont pas faits pour être commandés par un petit muscadin de Paris : attends-toi à des malheurs ; tu trouveras partout Martin-Bâton ; plie bagage au plus vite et décampe ; nous te le conseillons pour ton avantage. Tremble ! » Suivaient ces trois signatures avec paraphes

« CHASSEBAUDET, DURELAME,

FOUSMOILECANT. »

Lucien était rouge comme un coq et tremblant de colère. Il ouvrit pourtant la seconde lettre. Ce sera une lettre de femme, pensa-t-il : elle était sur de très beau papier et d’un caractère fort soigné.

« Monsieur,

« Plaignez d’honnêtes gens qui rougissent du moyen auquel ils sont obligés d’avoir recours pour communiquer leurs pensées. Ce n’est pas pour un cœur généreux que nos noms doivent rester un secret, mais le régiment foisonne de dénonciateurs et d’espions. Le noble métier de la guerre, réduit à être une école d’espionnage ! Tant il est vrai qu’un grand parjure amène forcément après lui mille mauvaises actions de détail ! Nous vous engageons, monsieur, à vérifier par vos propres observations le fait suivant : Cinq lieutenants ou sous-lieutenants, MM. D…, R…, Bl…, V… et Bi…, fort élégants et appartenant, en apparence, aux classes distinguées de la société, ce qui nous fait craindre leurs séductions pour vous, monsieur, ne sont-ils pas des espions à la recherche des opinions républicaines ? Nous les professons au fond du cœur ces opinions sacrées ; nous leur donnerons un jour notre sang, et nous osons croire que vous êtes prêt à leur faire en temps et en lieu le même sacrifice. Quand le grand jour du réveil arrivera, comptez, monsieur, sur des amis qui ne sont vos égaux que par leurs sentiments de tendre pitié pour la malheureusement France. »

« MARTIUS, PUBLIUS, JULIUS, MARCUS,

« Vindex qui tuera Marquin. »

« Pour tous ces messieurs. »

Cette lettre effaça presque tout à fait la sensation d’ignoble et de laideur, si vivement réveillée par la première. « Les injures écrites sur mauvais papier, se dit Lucien, c’est la lettre anonyme de 1780, lorsque les soldats étaient de mauvais sujets et des laquais sans place, recrutés sur les quais de Paris ; celle-ci est la lettre anonyme de 183…

« Publius ! Vindex ! pauvres amis ! vous auriez raison si vous étiez cent mille ; mais vous êtes deux mille, peut-être répandus dans toute la France, et les Filloteau, les Malher, les Dévelroy même, vous feront fusiller légalement si vous vous montrez, et seront approuvés par l’immense majorité. »

Toutes les sensations de Lucien étaient si maussades depuis son arrivée à Nancy que, faute de mieux, il s’occupa de cette épître républicaine. « Il vaudrait mieux s’embarquer tous ensemble pour l’Amérique… m’embarquerai-je avec eux ? » Sur cette question, Lucien se promena longtemps d’un air agité.

« Non, se dit-il enfin… à quoi bon se flatter ? cela est d’un sot ! Je n’ai pas assez de vertus farouches pour penser comme Vindex. Je m’ennuierais en Amérique, au milieu d’hommes parfaitement justes et raisonnables, si l’on veut, mais grossiers, mais ne songeant qu’aux dollars. Ils me parleraient de leurs dix vaches, qui doivent leur donner au printemps prochain dix veaux, et moi j’aime à parler de l’éloquence de M. Lamennais, ou du talent de madame Malibran comparé à celui de madame Pasta ; je ne puis vivre avec des hommes incapables d’idées fines, si vertueux qu’ils soient ; je préférerais cent fois les mœurs élégantes d’une cour corrompue. Washington m’eût ennuyé à la mort, et j’aime mieux me trouver dans le même salon que M. de Talleyrand. Donc la sensation de l’estime n’est pas tout pour moi ; j’ai besoin des plaisirs donnés par une ancienne civilisation…

« Mais alors animal, supporte les gouvernements corrompus, produits de cette ancienne civilisation ; il n’y a qu’un sot ou un enfant qui consente à conserver des désirs contradictoires. J’ai horreur du bon sens fastidieux d’un Américain. Les récits de la vie du jeune général Bonaparte, vainqueur au pont d’Arcole, me transportent ; c’est pour moi Homère, le Tasse, et cent fois mieux encore. La moralité américaine me semble d’une abominable vulgarité, et en lisant les ouvrages de leurs hommes distingués, je n’éprouve qu’un désir, c’est de ne jamais les rencontrer dans le monde. Ce pays modèle me semble le triomphe de la médiocrité sotte et égoïste, et, sous peine de périr, il faut lui faire la cour. Si j’étais un paysan, avec quatre cents louis de capitaux et cinq enfants, sans doute j’irais acheter et cultiver deux cents arpents dans les environs de Cincinnati ; mais entre ce paysan et moi, qu’y a-t-il de commun ? Jusqu’ici ai-je su gagner le prix d’un cigare ?

« Ces braves sous-officiers ne seraient pas ravis par le jeu de madame Pasta : ils ne goûteraient pas la conversation de M. de Talleyrand, et surtout ils ont envie d’être capitaines ; ils se figurent que le bonheur est là. Au fait, s’il ne s’agissait que de servir la patrie, ils méritent ces places cent fois mieux, peut-être, que ceux qui les occupent, et dont beaucoup sont arrivés comme moi. Ils croient, avec raison, que la république les ferait capitaines et se sentent capables de justifier cet avancement par des actions héroïques. Moi, désiré-je d’être capitaine ? En vérité, non. [Je ne sais ce que je désire. Seulement, je ne vois de plaisir pour tous les jours de la vie que dans un salon comme celui de ma mère.]

« Je ne suis donc pas républicain ; mais j’ai horreur de la bassesse des Malher et des Marquin. Que suis-je donc ? Bien peu de chose, ce me semble. Dévelroy saurait bien me crier : “Tu es un homme fort heureux que son père lui ait donné une lettre de crédit sur le receveur général de la Meurthe.” Il est de fait que, sous le rapport économique, je suis au-dessous de mes domestiques ; je souffre horriblement depuis que je gagne quatre-vingt-dix-neuf francs par mois.

« Mais qu’est-ce qu’on estime dans le monde que j’ai entrevu ? L’homme qui a réuni quelques millions ou qui achète un journal et se fait prôner pendant huit ou dix ans de suite. (N’est-ce pas là le mérite de M. de Chateaubriand ?) Le bonheur suprême, quand on a de la fortune comme moi, n’est-il pas de passer pour homme d’esprit auprès des femmes qui en ont ? Mais il faudra courtiser les femmes, moi qui ai tant de mépris pour l’amour et surtout pour un homme amoureux.

« M. de Talleyrand n’a-t-il pas commencé sa carrière en sachant tenir tête, par un mot heureux, à l’orgueil outrecuidant de madame la duchesse de Grammont ? Excepté mes pauvres républicains attaqués de folie, je ne vois rien d’estimable dans le monde ; il entre du charlatanisme dans tous les mérites de ma connaissance. Ceux-ci sont peut-être fous : mais, du moins, ils ne sont pas bas. »

Le bon raisonnement de Lucien ne put pas aller au delà de cette conclusion. Un homme sage lui eût dit : « Avancez un peu plus dans la vie, vous verrez alors d’autres aspects des choses ; contentez-vous, pour le moment, de la manière vulgaire de ne nuire méchamment à personne. Réellement, vous avez trop peu vu de la vie pour juger de ces grandes questions ; attendez et buvez frais. »

Un tel conseiller manquait à Lucien, et, faute de cette parole sage, il erra dans le vague.

« … Mon mérite dépendra donc du jugement d’une femme, ou de cent femmes de bon ton ! Quoi de plus ridicule ! Que de mépris n’ai-je pas montré pour un homme amoureux, pour Edgar, mon cousin, qui fait dépendre son bonheur, et bien plus son estime pour lui-même, des opinions d’une jeune femme qui a passé toute sa matinée à discuter chez Victorine37 le mérite d’une robe, ou à se moquer d’un homme de mérite comme Monge, parce qu’il a l’air commun !

« Mais, d’un autre côté, faire la cour aux hommes du peuple, comme il est de nécessité en Amérique, est au-dessus de mes forces. Il me faut les mœurs élégantes, fruits du gouvernement corrompu de Louis XV ; et, cependant, quel est l’homme marquant dans un tel état de la société ? Un duc de Richelieu, un Lauzun, dont les mémoires peignent la vie. »

Ces réflexions plongèrent Lucien dans une agitation extrême. Il s’agissait de sa religion : la vertu et l’honneur, et suivant cette religion, sans vertu point de bonheur. Grand Dieu ! qui pourrais-je consulter ? Sous le rapport de la valeur réelle de l’homme, quelle est ma place ? Suis-je au milieu de la liste, ou tout à fait le dernier ?… Et Filloteau, malgré tout le mépris que j’ai pour lui, a une place honorable ; il a donné de beaux coups de sabre en Égypte ; il a été récompensé par Napoléon, qui se connaissait en valeur militaire. Quoi que Filloteau puisse faire désormais, cela lui reste ; rien ne peut lui ôter ce rang honorable : « Brave homme fait capitaine, en Égypte, par Napoléon. »

Cette leçon de modestie fut sérieuse, profonde et surtout pénible. Lucien avait de la vanité, et cette vanité avait été continuellement réveillée par une excellente éducation.

Peu de jours après les lettres anonymes, comme Lucien passait dans une rue déserte, il rencontra deux sous-officiers à la taille svelte et bien prise ; ils étaient vêtus avec un soin remarquable et le saluèrent d’une façon singulière. Lucien les regarda marcher de loin et bientôt les vit revenir sur leurs pas avec une sorte d’affectation. « Ou je me trompe fort, ou ces messieurs-là pourraient bien être Vindex et Julius : ils se seront placés là par honneur, comme pour signer leur lettre anonyme. C’est moi qui ai honte aujourd’hui, je voudrais les détromper. J’ai de l’estime pour leur opinion, leur ambition est honnête. Mais je ne puis préférer l’Amérique à la France ; l’argent n’est pas tout pour moi, et la démocratie est trop âpre pour ma façon de sentir38. »

Chapitre VII. §

Cette discussion sur la république empoisonna plusieurs semaines de la vie intime de Lucien. La vanité, fruit amer de l’éducation de la meilleure compagnie, était son bourreau. Jeune, riche, heureux en apparence, il ne se livrait pas au plaisir avec feu : on eût dit un jeune protestant. L’abandon était rare chez lui ; il se croyait obligé à beaucoup de prudence. « Si tu te jettes à la tête d’une femme, jamais elle n’aura de considération pour toi », lui avait dit son père. En un mot, la société, qui donne si peu de plaisir au dix-neuvième siècle, lui faisait peur à chaque instant. Comme chez la plupart de ses contemporains du balcon des Bouffes, une vanité puérile, une crainte extrême et continue de manquer aux mille petites règles établies par notre civilisation, occupait la place de tous les goûts impétueux qui, sous Charles X, agitaient le cœur d’un jeune Français. Il était fils unique d’un homme riche, et il faut bien des années pour effacer ce désavantage, si envié par la plupart des hommes.

Nous avouerons que la vanité de Lucien était agacée ; son genre de vie le plaçait huit ou dix heures de chaque journée au milieu d’hommes qui en savaient plus que lui sur la chose unique de laquelle il se permettait de parler avec eux. À chaque instant les camarades de Lucien lui faisaient sentir leur supériorité avec l’aigreur polie de l’amour-propre qui exerce une vengeance. Ces messieurs étaient furieux, car ils croyaient deviner que Lucien les prenait pour des sots. Aussi il fallait voir leur air hautain quand il se trompait sur la durée que, d’après les ordonnances, doit avoir le pantalon d’écurie ou le bonnet de police.

Lucien restait immobile et froid au milieu des gestes affectés et des sourires poliment ironiques ; il croyait ses camarades méchants ; il ne voyait pas avec assez de clarté que toutes ces façons n’étaient qu’une petite vengeance de la dépense qu’il se permettait. « Après tout, ces messieurs ne peuvent me nuire, se disait-il, qu’autant que je parlerai ou agirai trop ; m’abstenir est le mot d’ordre ; agir le moins possible, le plan de campagne. » Lucien riait, en faisant usage, avec emphase, de ces mots de son nouveau métier ; ne parlant à cœur ouvert à personne, il était obligé de rire en se parlant à soi-même.

Pendant les huit ou dix heures qu’occupait chaque jour la vie d’homme gagnant quatre-vingt-dix-neuf francs par mois, impossible pour lui de parler d’autre chose que de manœuvre, de comptabilité de régiment, du prix des chevaux, de la grande question de savoir s’il valait mieux que les corps de cavalerie les achetassent directement des éleveurs, ou s’il était plus avantageux que le gouvernement donnât lui-même la première éducation dans les dépôts de remonte. Par cette dernière façon d’acheter, les chevaux revenaient à neuf cent deux francs ; mais il en mourait beaucoup, etc., etc.

Le lieutenant-colonel Filloteau lui avait donné un vieux lieutenant, officier de la Légion d’honneur, pour lui apprendre la grande guerre ; mais ce brave homme se crut obligé de faire des phrases, et quelles phrases ! Lucien, ne pouvant le remercier, se mit à lire avec lui la rapsodie ayant pour titre Victoires et Conquêtes des Français. Bientôt pourtant, M. Gauthier lui indiqua les excellents mémoires du maréchal Gouvion-Saint-Cyr. Lucien choisissait le récit des combats auxquels avait assisté le brave lieutenant, et celle-ci lui racontait ce qu’il avait vu, attendri jusqu’aux larmes d’entendre lire les récits imprimés des événements de sa jeunesse. Le vieux lieutenant était quelquefois sublime en racontant avec simplicité ce temps héroïque ; nul n’était hypocrite alors ! Ce simple paysan était admirable surtout pour dépeindre le site des combats et une foule de petites particularités dont un homme comme nous ne se fût pas souvenu, mais qui, dans sa bouche et avec son accent de vérité, portaient jusqu’à l’enthousiasme le plus fou l’amour de Lucien pour les armées de la République. Le lieutenant était fort plaisant, lorsque, dans des moments d’intimité, il racontait les révolutions arrivées dans le sein du régiment, à la suite des avancements imprévus, etc., etc.

Ces leçons, desquelles Lucien sortait avec l’œil en feu, furent tournées en ridicule par ses camarades. Un homme de vingt ans se soumettre à étudier comme un enfant, et encore avec un vieux soldat, qui ne pouvait parler sans faire des cuirs ! Mais sa réserve savante et son sérieux glacial déconcertèrent les plaisants et éloignèrent de lui toute expression directe de cette opinion générale.

Lucien ne voyait rien à reprendre à sa conduite, et, toutefois, il faut convenir qu’il eût été difficile d’accumuler plus de maladresses. Il n’y avait pas jusqu’au choix d’un appartement qui n’eût été une faute. Un simple sous-lieutenant choisir le logement d’un lieutenant-colonel ! car il faut redire ce que tout le monde répétait. Avant lui, l’appartement du bon M. Bonard avait été occupé par M. le marquis Thomas de Busant de Sicile, lieutenant-colonel du régiment de hussards, que le 27e de lanciers venait de remplacer.

Lucien ne voyait rien de ces choses ; l’accueil plus que froid dont il était l’objet, il ne l’attribuait qu’à l’éloignement des êtres grossiers pour les gens de bonne compagnie. Il eût repoussé comme un leurre tout témoignage de bienveillance et, néanmoins, cette haine contenue, mais unanime, qu’il lisait dans tous les yeux, lui serrait le cœur. Le lecteur est supplié de ne pas le prendre tout à fait pour un sot : ce cœur était bien jeune encore. À l’École polytechnique, un travail ardu et de tous les instants, l’enthousiasme de la science, l’amour pour la liberté, la générosité naturelle à la première jeunesse neutralisaient les passions haineuses et les effets de l’envie. La plus ennuyeuse oisiveté règne, au contraire, dans les régiments ; car, que faire au bout de six mois, lorsque les devoirs du métier ne sont plus une occupation ?

Quatre ou cinq jeunes officiers, aux manières plus gracieuses, et dont les noms ne se trouvaient pas dans la liste d’espions fournie par la lettre anonyme, eussent inspiré à notre héros quelques idées de liaisons ; mais ils lui témoignaient un éloignement peut-être plus profond, ou du moins marqué d’une façon plus piquante ; il ne trouvait de bienveillance que dans les yeux de quelques sous-officiers, qui le saluaient avec empressement et comme avec des façons particulières, surtout quand ils le rencontraient dans une rue écartée.

Outre le vieux lieutenant Joubert, le lieutenant-colonel Filloteau lui avait procuré un maréchal des logis, pour lui montrer les mouvements d’un peloton, d’un escadron, d’un régiment.

« Vous ne pouvez pas, lui avait-il dit, offrir à ce vieux brave moins de quarante francs par mois. »

Et Lucien, dont le cœur flétri se serait résigné à faire amitié avec M. Filloteau, qui, après tout, avait vu Desaix, Kléber, Michaud et les beaux jours de Sambre-et-Meuse, s’aperçut que le brave Filloteau, qu’il eût voulu faire héroïque, s’appropriait la moitié de la paye de quarante francs indiquée pour le maréchal des logis.

Lucien avait fait faire une immense table de sapin, et sur cette table, de petits morceaux de bois de noyer, taillés comme deux dés à jouer réunis ensemble, représentaient les cavaliers d’un régiment. Sous les ordres du maréchal des logis, il faisait manœuvrer ces soldats deux heures par jour ; c’était presque là son meilleur moment.

Peu à peu ce genre de vie devint une habitude. Toutes les sensations du jeune sous-lieutenant étaient ternes, rien ne lui faisait plus ni peine ni plaisir, et il n’apercevait aucune ressource ; il avait pris dans un profond dégoût les hommes et presque lui-même. Il avait refusé longtemps d’aller dîner le dimanche à la campagne avec son hôte, M. Bonard, le marchand de blé. Un jour il accepta, et il revint à la ville de compagnie avec M. Gauthier, que le lecteur connaît déjà comme le chef des républicains et le principal rédacteur du journal L’Aurore. Ce M. Gauthier était un gros jeune homme taillé en hercule ; il avait de beaux cheveux blonds qu’il portait trop longs : mais c’était là sa seule affectation ; les gestes simples, une énergie extrême qu’il mettait à tout, une bonne foi évidente le sauvaient de l’air vulgaire. La vulgarité la plus audacieuse et la plus plate faisait, au contraire, la physionomie de ses associés. Pour lui il était sérieux et ne mentait jamais ; c’était un fanatique de bonne foi. Mais à travers sa passion pour le gouvernement de la France par elle-même, on apercevait une belle âme. Lucien se fit un plaisir, pendant la route, de comparer cet être à M. Fléron, le chef du parti contraire. M. Gauthier, loin de voler, vivait tout juste de son métier d’arpenteur attaché au cadastre. Quant à son journal L’Aurore, il lui coûtait cinq ou six cents francs par an, outre les mois de prison.

Au bout de quelques jours, cet homme fit exception à tout ce que Lucien voyait à Nancy. Sur un corps énorme, comme celui de son oncle Bonard, Gauthier avait une tête de génie et de beaux cheveux blonds admirablement bouclés. Quelquefois il était vraiment éloquent ; c’était quand il parlait du bonheur futur de la France et de l’époque heureuse où toutes les fonctions seraient exercées gratuitement et payées par l’honneur.

L’éloquence touchait Lucien, mais Gauthier ne parvenait nullement à détruire sa grande objection contre la république : la nécessité de faire la cour aux gens médiocres.

Après six semaines de connaissance presque intime, Lucien s’aperçut, par hasard, que Gauthier était un géomètre de la première force ; cette découverte le toucha profondément : quelle différence avec Paris ! Lucien aimait avec passion les hautes mathématiques. Il passa désormais des soirées entières à discuter avec Gauthier, ou les idées de Fourier sur la chaleur de la terre, ou la réalité des découvertes d’Ampère, ou enfin cette question fondamentale : l’habitude de l’analyse empêchait-elle de voir les circonstances des expériences, etc., etc.

« Prenez garde, lui disait Gauthier, je ne suis pas seulement géomètre, je suis de plus républicain et l’un des rédacteurs de L’Aurore. Si le général Thérance ou votre colonel Malher de Saint-Mégrin découvrent nos conversations, ils ne me feront rien de neuf, car ils m’ont déjà fait tout le mal qu’ils peuvent, mais ils vous destitueront ou vous enverront à Alger comme mauvais sujet.

– En vérité, ce serait peut-être un bonheur pour moi, répondait Lucien ; ou, pour parler avec l’exactitude mathématique que nous aimons, rien ne peut être pour moi aggravation de peine ; je crois, sans trop présumé, être parvenu au comble de l’ennui. »

Gauthier ne bégayait point en cherchant à le convertir à la démocratie américaine ; Lucien le laissait parler longuement, puis lui disait avec toute franchise :

« Vous me consolez en effet, mon cher ami ; je conçois que si, au lieu d’être sous-lieutenant à Nancy, j’étais sous-lieutenant à Cincinnati ou à Pittsburg, je m’ennuierais encore davantage, et la vue d’un malheur pire est, comme vous savez, une consolation, la seule, peut-être, dont je sois susceptible. Pour me mettre en état de gagner quatre-vingtdix-neuf francs par mois et ma propre estime, j’ai quitté une ville où je passais mon temps fort agréablement.

– Qui vous y forçait ?

– Je me suis jeté de ma pleine volonté dans cet enfer.

– Eh bien, sortez-en et fuyez.

– Paris est maintenant gâté pour moi ; je n’y serais plus, en y retournant, ce que j’étais avant d’avoir revêtu ce fatal habit vert : un jeune homme qui peut-être un jour sera quelque chose. On verrait en moi un homme incapable d’être rien, même sous-lieutenant.

– Que vous importe l’opinion des autres, si, au fond, vous vous amusez.

– Hélas ! j’ai une vanité que vous, mon sage ami, ne pouvez comprendre ; ma position serait intolérable ; je ne pourrais répondre à certaines plaisanteries. Je ne vois que la guerre pour me tirer du pot au noir où je me suis fourré sans savoir ce que je faisais. »

Lucien osa écrire toute cette confession et l’histoire de sa nouvelle amitié à sa mère ; mais il la supplia de lui renvoyer sa lettre ; ils étaient ensemble sur le ton de la plus franche amitié. Il lui écrivait : « Je ne dirai pas mon malheur, mais mon ennui serait redoublé si je devenais le sujet des plaisanteries de mon père et de ces hommes aimables dont l’absence me fait voir la vie en noir. »

Par bonheur pour Lucien, sa liaison avec M. Gauthier, qu’il rencontrait le soir chez M. Bonard, ne parvint pas jusqu’au colonel Malher. Mais, du reste, le mauvais vouloir de ce chef n’était plus un secret dans le régiment. Peut-être ce brave homme désirait-il qu’un duel le débarrassât de ce jeune républicain, trop protégé pour se permettre de le vexer en grand.

Un matin, le colonel le fit appeler, et Lucien ne fut introduit devant ce dignitaire qu’après avoir attendu trois quarts d’heure dans une antichambre malpropre, au milieu de vingt paires de bottes que ciraient trois lanciers. « Ceci est un fait exprès, se dit-il, mais je ne puis déjouer cette mauvaise volonté qu’en ne m’apercevant de rien. »

« On m’a fait rapport, monsieur, dit le colonel en serrant les lèvres et d’un ton de pédanterie marqué, on m’a fait rapport que vous mangez avec luxe chez vous, c’est ce que je ne puis souffrir. Riche ou non riche, vous devez manger à la pension de quarante-cinq francs, avec MM. les lieutenants vos camarades. Adieu, monsieur, n’ayant autre chose à vous dire. »

Le cœur de Lucien bondissait de rage ; jamais personne n’avait pris ce ton avec lui. « Donc, même pendant le temps des repas, je vais être obligé de me trouver avec ces aimables camarades, qui n’ont d’autre plaisir, quand nous sommes ensemble, que de m’écraser de leur supériorité. Ma foi, je pourrais dire comme Beaumarchais : Ma vie est un combat. Eh bien ! s’écria-t-il en riant, je supporterai cela. Dévelroy n’aura pas la satisfaction de pouvoir répéter que je me suis donné la peine de naître ; je lui répondrai que je me donne aussi la peine de vivre. » Et Lucien alla de ce pas payer un mois à la pension ; le soir il y dîna, et fut d’une froideur et d’un dédain vraiment admirables.

Le surlendemain, il vit entrer chez lui, à six heures du matin, celui des adjudants sous-officiers du régiment qui passait pour le confident et l’âme damnée du colonel. Cet homme lui dit d’un air bénin :

« Messieurs les lieutenants et sous-lieutenants ne doivent jamais s’écarter, sans la permission du colonel, d’un rayon de deux lieues autour de la place. »

Lucien ne répondit pas un seul mot. L’adjudant, piqué, prit un air rogue et offrit de laisser par écrit le signalement des accidents de terrain qui, sur les différentes routes, pouvaient aider à reconnaître la limite du rayon de deux lieues. Il faut savoir que la plaine exécrable, stérile, sèche où le génie de Vauban a placé Nancy ne fait place à des collines un peu passables qu’à trois lieues de la ville. Lucien eût donné tout au monde, en ce moment, pour pouvoir jeter l’adjudant par la fenêtre.

« Monsieur, lui dit-il d’un air simple, quand MM. les sous-lieutenants montent à cheval pour se promener, peuvent-ils aller au trot ou seulement au pas ?

– Monsieur, je rendrai compte de votre question au colonel », répondit l’adjudant, rouge de colère.

Un quart d’heure après, un ordonnance au galop apporta à Lucien le billet suivant :

« Le sous-lieutenant Leuwen gardera les arrêts vingt-quatre heures, pour avoir déversé le ridicule sur un ordre du colonel.

« MALHER DE SAINT-MÉGRIN. »

« Ô Galiléen ! tu ne prévaudras point contre moi ! » s’écria Lucien.

Cette dernière contrariété rappela la vie dans son cœur. Nancy était horrible, le métier militaire n’avait pour lui que le retentissement lointain de Fleurus et de Marengo ; mais Lucien tenait à prouver à son père et à Dévelroy qu’il savait supporter tous les désagréments.

Le jour même que Lucien passa aux arrêts, les officiers supérieurs du régiment eurent la naïveté d’essayer une visite à mesdames d’Hocquincourt, de Chasteller, de Puylaurens, de Marcilly, de Commercy, etc., etc., chez lesquelles ils avaient su que se présentaient quelques officiers du 20e de hussards. Nous ne ferons pas à notre lecteur l’injure d’indiquer les vingt raisons qui faisaient de cette démarche une gaucherie incroyable, et dans laquelle ne fût pas tombé le plus petit jeune homme de Paris.

La visite de ces officiers appartenant à un régiment qui passait pour juste-milieu fut reçue avec un degré d’impertinence qui réjouit infiniment la prison de notre héros. À ses yeux, les détails faisaient beaucoup d’honneur à l’esprit de ces dames.

Mesdames de Marcilly et de Commercy, qui étaient fort âgées, affectèrent, en voyant ces messieurs entrer dans leur salon, un sentiment d’effroi, comme si elles eussent vu paraître des agents de la terreur de 1793. La réception fut différente chez mesdames de Puylaurens et d’Hocquincourt ; leurs gens eurent ordre apparemment de se moquer des officiers supérieurs du 27e ;car leur passage dans l’antichambre, à leur sortie, fut le signal d’éclats de rire excessifs. Les rares propos qu’un étonnement extrême permit à mesdames d’Hocquincourt et de Puylaurens furent choisis de façon à pousser l’impertinence jusqu’au point précis où elle devient de la grossièreté, et peut déposer contre le savoir-vivre de la personne qui l’emploie. Chez madame de Chasteller, où le service était mieux fait, la porte fut simplement refusée à ces messieurs.

« Eh bien, le colonel avalait tout cela comme de l’eau, dit Filloteau, qui, à la nuit serrée et quand sa démarche ne put plus être remarquée, vint voir Lucien et le consoler de ses arrêts. Le colonel n’a-t-il pas voulu nous persuader, en sortant de chez cette madame d’Hocquincourt qui n’a pas cessé de rire en nous regardant, qu’au fond nous avions été reçus avec bonté et gaieté, comme qui dirait sans façon, comme des amis, quoi !… Morbleu ! Dans le bon temps, quand nous traversâmes la France, de Mayenne à Bayonne, pour entrer en Espagne, comme nous eussions fait voler les vitres d’une madame comme celle-là ! Une damnée vieille, la comtesse de Marcilly, je crois, qui montre au moins quatre-vingt-dix ans, nous a offert à boire du vin, comme nous nous levions pour partir, comme on ferait à des voituriers. »

Lucien apprit bien d’autres détails quand il put sortir. Nous avons oublié de dire que M. Bonard l’avait présenté dans cinq ou six maisons de la bonne bourgeoisie. Il y avait trouvé la même affectation continue que chez mademoiselle Sylviane et les mêmes prétentions à la bonhomie. Il s’était aperçu, à son grand chagrin, que les maris bourgeois font réciproquement la police sur leurs femmes ; sans doute, sans en être convenus et uniquement par envie et méchanceté. Deux ou trois de leurs dames, pour parler leur langage, avaient de fort beaux yeux, et ces yeux avaient daigné parler à Lucien ; mais comment arriver à les voir en tête-à-tête ? Et, d’ailleurs, quelle affectation autour d’elles et même chez elles ! Quelles éternelles parties de boston à faire en société avec les maris, et surtout quelle incertitude dans le succès ! Lucien, dénué de toute expérience, un peu abattu par ce qui lui arrivait, aimait mieux s’ennuyer tout seul les soirées que d’aller faire des parties de boston avec messieurs les maris, qui avaient toujours soin de le placer dos à dos avec la plus jolie femme du salon. Il se réduisit volontiers au rôle d’observateur. L’ignorance de ces pauvres femmes est inimaginable. Les fortunes sont bornées ; les maris lisent des journaux auxquels ils sont abonnés en commun, et que leurs moitiés ne voient jamais. Leur rôle est absolument réduit à celui de faire des enfants et de les soigner quand ils sont malades. Seulement, le dimanche, donnant le bras à leurs maris, elles vont étaler dans une promenade les robes et les châles de couleur voyante dont ceux-ci ont jugé à propos de récompenser leur fidélité à remplir les devoirs de mère et d’épouse.

Si Lucien avait été plus constant auprès de mademoiselle Sylviane Berchu, c’est que la société était plus commode ; il suffisait d’entrer dans une boutique. Notre héros finit par être de l’avis de M. le préfet, dont l’affectation marquée et l’air doucereux frappaient tous les soirs à la porte de derrière du magasin de spiritueux ; sans s’arrêter dans la boutique, le premier magistrat du département passait dans l’arrière-boutique. Là, il se trouvait chez l’un des propriétaires les plus imposés du département, ainsi qu’il avait le soin de l’écrire à son ministre.

Lucien ne paraissait que tous les huit jours chez mademoiselle Sylviane, et à chaque fois, en sortant, il se promettait bien de ne pas revenir d’un mois. Il y alla tous les jours pendant quelque temps. Le récit et la colère du bon Filloteau, la déconvenue de ces officiers supérieurs, dont les façons le reléguaient à une distance si incommensurable, avaient réveillé chez lui l’esprit de contradiction. « Il y a ici une société qui ne veut pas recevoir les gens qui portent mon habit, essayons d’y pénétrer. Peut-être, au fond, sont-ils aussi ennuyeux que les bourgeois ; mais enfin il faut voir ; il me restera du moins le plaisir d’avoir triomphé d’une difficulté ; il faut que je demande des lettres d’introduction à mon père. »

Mais écrire à ce père sur le ton sérieux n’était pas chose facile. Hors de son comptoir, M. Leuwen avait l’habitude de ne pas lire jusqu’au bout les lettres qui n’étaient pas amusantes. « Plus la chose lui est facile, se disait Lucien, plus facilement l’idée lui viendra de me faire quelque niche. Il fait les affaires de bourse de M. Bonpain, le notaire du noble faubourg, celui qui dirige toutes les quêtes faites en province pour les besoins du parti et tous les envois en Espagne. M. Bonpain peut, avec deux ou trois mots, m’assurer une réception brillante dans toutes les maisons nobles de la Lorraine. » Ce fut dans ces idées que Lucien écrivit à son père.

Au lieu du paquet énorme qu’il attendait avec impatience, il ne reçut de la sollicitude paternelle qu’une toute petite lettre écrite sur le papier le plus exigu possible.

« Très aimable sous-lieutenant, vous êtes jeune, vous passez pour riche, vous vous croyez beau sans doute, vous avez du moins un beau cheval puisqu’il coûte cent cinquante louis. Or, dans les pays où vous êtes, le cheval fait plus de la moitié de l’homme. Il faut que vous soyez encore plus piètre qu’un saint-simonien ordinaire pour n’avoir pas su vous ouvrir les manoirs des noblilions de Nancy. Je parie que Mellinet (un domestique de Lucien) est plus avancé que vous et n’a que l’embarras du choix pour ses soirées. Mon cher Lucien, studiate la matematica et devenez profond. Votre mère se porte bien, ainsi que votre dévoué serviteur.

FRANÇOIS LEUWEN. »

Lucien se serait donné au diable après une telle lettre. Pour l’achever, le soir, en rentrant de cette promenade qui ne pouvait se prolonger au delà de deux lieues, il vit son domestique Mellinet assis dans la rue devant une boutique, au milieu d’un cercle de femmes, et l’on riait beaucoup.

« Mon père est un sage, se dit-il, et moi je suis un sot. »

Il remarqua presque au même instant un cabinet littéraire, dont on allumait les quinquets ; il renvoya son cheval et entra dans cette boutique pour essayer de changer d’idées et de se dépiquer un peu. Le lendemain, à sept heures du matin, le colonel Malher le fit appeler.

« Monsieur, lui dit ce chef d’un air important, il peut y avoir des républicains, c’est un malheur pour la France ; mais j’aimerais autant qu’ils ne fussent pas dans le régiment que le roi m’a confié. »

Et, comme Lucien le regardait d’un air étonné :

« Il est inutile de le nier, monsieur ; vous passez votre vie au cabinet littéraire de Schmidt, rue de la Pompe, vis-à-vis de l’hôtel de Pontlevé. Ce lieu m’est signalé comme l’antre de l’anarchie, fréquenté par les plus effrontés jacobins de Nancy. Vous n’avez pas eu honte de vous lier avec les va-nu-pieds qui s’y donnent rendez-vous chaque soir. Sans cesse on vous voit passer devant cette boutique, et vous échangez des signes avec ces gens-là. On pourrait aller jusqu’à croire que c’est vous qui êtes le souscripteur anonyme de Nancy, signalé par le ministre à M. le général baron Thérance, comme ayant envoyé quatre-vingts francs pour la souscription à l’amende du National.

« Ne dites rien, monsieur, s’écria le colonel d’un air colère, comme Lucien semblait vouloir parler à son tour. Si vous aviez le malheur d’avouer une telle sottise je serais obligé de vous envoyer au quartier général à Metz, et je ne veux pas perdre un jeune homme qui, déjà une fois, a manqué son état. »

Lucien était furieux. Pendant que le colonel parlait, il eut deux ou trois fois la tentation de prendre une plume sur une large table de sapin, tachée d’encre et fort sale, derrière laquelle était retranché cet être grossier et despote de mauvais goût, et d’écrire sa démission. La perspective des plaisanteries de son père l’arrêta ; quelques minutes plus tard, il trouva plus digne d’un homme de forcer le colonel à reconnaître qu’on l’avait trompé ou qu’il voulait tromper.

« Colonel, dit-il d’une voix tremblante de colère, mais, du reste, en se contenant assez bien, j’ai été renvoyé de l’École polytechnique, il est vrai ; on m’a appelé républicain, je n’étais qu’étourdi. Excepté les mathématiques et la chimie, je ne sais rien. Je n’ai point étudié la politique, et j’entrevois les plus graves objections à toutes les formes de gouvernement. Je ne puis donc avoir d’avis sur celui qui convient à la France…

– Comment, monsieur, vous osez avouer que vous ne comprenez pas que le seul gouvernement du roi… »

Nous supprimons ici trois pages que le brave colonel répéta tout d’un trait, et qu’il avait lues quelques jours auparavant dans un journal payé par le gouvernement.

« Je l’ai pris de trop haut avec cet espion sabreur », se dit Lucien pendant ce long sermon ; et il chercha une phrase qui dit beaucoup en peu de mots.

« Je suis entré hier pour la première fois de ma vie dans ce cabinet littéraire, s’écria-t-il enfin, et je donnerai cinquante louis à qui pourra prouver le contraire.

– Il ne s’agit pas ici d’argent, répliqua le colonel avec amertume ; on sait assez que vous en avez beaucoup, et il paraît que vous le savez mieux que personne. Hier, monsieur, dans le cabinet de Schmidt, vous avez lu le National, et vous n’avez pris ni Le Journal de Paris ni Les Débats, qui tenaient le milieu de la table. »

« Il y avait là un observateur exact », pensa Lucien. Il se mit ensuite à raconter tout ce qu’il avait fait dans ce lieu-là, et, à force de petits détails terre à terre, il força le colonel à ne pas pouvoir disconvenir :

1° Que réellement la veille, lui, Lucien, avait lu un journal, pour la première fois, dans un lieu public, depuis son arrivée au régiment ;

2° Qu’il n’avait passé que quarante minutes au cabinet littéraire de Schmidt ;

3° Qu’il y avait été retenu tout ce temps uniquement par un grand feuilleton de six colonnes, sur le Don Juan de Mozart, ce qu’il offrit de prouver, en répétant les principales idées du feuilleton.

Après une séance de deux heures et de contre-examen le plus vétilleux de la part du colonel, Lucien sortit enfin, pâle de colère ; car la mauvaise foi du colonel était évidente : mais notre sous-lieutenant éprouvait le vif plaisir de l’avoir réduit au silence sur tous les points de l’accusation.

« J’aimerais mieux vivre avec les laquais de mon père, se dit Lucien en respirant sous la porte cochère. Quelle canaille ! se dit-il vingt fois pendant la journée. Mais toute ma vie je passerai pour un sot aux yeux de mes amis, si à vingt ans et avec le cheval le plus beau de la ville, je fais fiasco dans un régiment juste-milieu, et où par conséquent, l’argent est tout. Pour qu’au moins, en cas de démission, on ait quelque action de moi à citer à Paris, il faut que je me batte. Cela est d’usage en entrant dans un régiment ; du moins, on le croit dans nos salons, et, ma foi, si je perds la vie, je ne perdrai pas grand-chose. »

L’après-dînée, après le pansement du soir, dans la cour de la caserne, il dit à quelques officiers qui sortaient en même temps que lui :

« Des espions, qui abondent ici, m’ont accusé auprès du colonel du plus plat de tous les péchés ; on veut que je sois républicain. Il me semble pourtant que j’ai un rang dans le monde et quelque fortune à perdre. Je voudrais connaître l’accusateur pour, d’abord, me justifier à ses yeux et ensuite lui faire deux ou trois petites caresses avec ma cravache. »

Il y eut un moment de silence complet, et ensuite on parla d’autres choses.

Le soir Lucien rentrait de la promenade ; dans la rue son domestique lui remit une jolie lettre fort bien pliée ; il l’ouvrit et vit un seul mot : Renégat. En ce moment, Lucien était peut-être l’homme le plus malheureux de tous les régiments de lanciers de l’armée.

« Voilà comment ils font toutes leurs affaires ! en enfants, pensa-t-il enfin. Qui avait dit à ces pauvres jeunes gens que je pense comme eux ? Le sais-je moi-même ce que je pense ? Je serais un grand sot de songer à gouverner l’État, je n’ai pas su gouverner ma propre vie. » Lucien eut, pour la première fois, quelque idée de se tuer ; l’excès de l’ennui le rendait méchant, il ne voyait plus les choses comme elles sont réellement. Par exemple, il y avait dans son régiment huit ou dix officiers fort aimables ; il était aveugle, il ne voyait pas leur mérite.

Le lendemain, comme Lucien parlait encore de républicanisme à deux ou trois officiers :

« Mon cher, lui dit l’un d’eux, vous nous ennuyez toujours de la même chanson ; que diable cela nous fait-il, à nous, que vous ayez été à l’École polytechnique, qu’on vous ait chassé, qu’on vous ait calomnié ? etc., etc. Moi aussi j’ai eu mes malheurs, je me suis donné une entorse il y a six ans, mais je n’en ennuie pas mes amis. »

Lucien n’eût pas relevé l’accusation d’être ennuyeux. Dès les premiers jours de son arrivée au corps, il s’était dit : « Je ne suis pas ici pour faire l’éducation de tout ce qu’il peut y avoir au régiment de gens mal élevés ; il ne faut me récrier que si l’un d’eux me fait l’honneur d’être pour moi plus grossier qu’à l’ordinaire. » À l’imputation d’être ennuyeux, Lucien répondit, après un petit silence :

« Je crains bien d’être ennuyeux, cela peut m’arriver quelquefois, et je vous en crois sur parole, monsieur ; mais je suis déterminé à ne pas me laisser accuser de républicanisme ; je désire marquer ma déclaration par un coup d’épée, et je vous serai fort obligé, monsieur, si vous voulez bien mesurer la vôtre avec moi. »

Ce mot sembla rendre la vie à tous ces pauvres jeunes gens ; Lucien vit aussitôt vingt officiers autour de lui. Ce duel fut une bonne fortune pour tout le régiment. Il eut lieu le soir même, dans un recoin du rempart bien triste et bien sale. On se battit à l’épée, et les deux adversaires furent blessés, mais sans que l’État fût menacé de perdre aucun des deux. Lucien avait un grand coup dans le haut du bras droit. Il se permit sur sa blessure une plaisanterie qui sans doute était mauvaise, car elle ne fut pas comprise. Son témoin en fut choqué, et, lui ayant demandé s’il avait besoin de lui, sur sa réponse négative, le planta là.

Lucien s’assit sur une pierre ; quand il voulut se lever, il n’en eut plus la force, et bientôt se trouva mal ; il était presque nuit close. Lucien fut réveillé de sa stupeur par un petit bruit ; il ouvrit les yeux, il vit devant lui un lancier qui le regardait en riant.

« Voilà notre milord ivre mort, disait le lancier. Eh bien, on a beau dire, moi je bois tout mon argent, mais jamais on ne m’a vu comme milord. Dame ! c’est qu’aussi il a plus de quibus que moi ; et, s’il met tout à boire, il doit être plus avancé que le lancier Jérôme Ménuel. » Lucien regardait le lancier, sans avoir la force de parler.

« Mon lieutenant, vous avez quelque difficulté à marcher ; vous serait-il agréable que je vous misse sur vos jambes ? »

Ménuel n’eût en garde de se permettre ce langage si l’officier ne lui eût pas semblé ivre ; mais il riait de bon cœur de voir le milord, comme l’appelaient les soldats, hors d’état de se mettre debout, et, en véritable Français, il était ravi de pouvoir parler ainsi avec un supérieur. Lucien le regarda, et put trouver enfin la force de lui dire :

« Aidez-moi, je vous prie. »

Ménuel plaça ses mains sous les bras du sous-lieutenant et l’aida à se mettre debout. Ménuel sentit sa main gauche mouillée ; il la regarda, elle était pleine de sang.

« En ce cas, asseyez-vous », dit-il à Lucien.

Sa voix était pleine de respect et de cordialité. « Diable ! ce n’est pas de l’ivresse, se dit-il, c’est un bon coup d’épée. »

« Lieutenant, voulez-vous que je vous porte jusque chez vous ? Je suis fort. Mais il y a mieux que cela : permettez que je vous ôte votre habit, je serrerai votre blessure. »

Lucien ne répondant pas, en un instant Ménuel ôta l’habit, déchira la chemise, fit, avec une manche qu’il arracha, une compresse qu’il plaça sur la blessure, près de l’aisselle, et serra de toute sa force avec son mouchoir ; il courut à un cabaret voisin, et revint avec un verre d’eau-de-vie dont il mouilla le bandage. Il restait un peu d’eau-de-vie qu’il fit boire à Lucien.

« Restez-là », lui dit celui-ci.

Un instant après il put ajouter :

« Ceci est un secret. Allez chez moi, faites atteler la calèche, mettez-vous dedans et venez me prendre. Vous me rendrez service si personne au monde ne se doute de ce petit accident, surtout le colonel. »

« Milord n’est pas bête, après tout », se disait Ménuel en allant chercher la calèche. Le lancier se sentait fier. « Je vais donner des ordres à ces beaux laquais qui ont des livrées si riches. » Ménuel avait méprisé Lucien, il le trouvait blessé et supportant bien son accident, il l’admirait avec autant de vivacité et de raison qu’il l’avait méprisé un quart d’heure auparavant.

Chapitre VIII. §

Une fois en calèche, Ménuel, au lieu de prendre le ton piteux, dit des choses plaisantes, moins par l’esprit que par l’accent dont elles étaient dites.

« Je vous demande votre parole d’honneur, mon camarade, de ne rien dire de ce que vous avez vu.

– Je vous donne toutes les paroles du monde, et, ce qui vaut un peu mieux, monsieur pourra se demander si je voudrais déplaire au Benjamin du lieutenant-colonel Filloteau. »

Ménuel alla chercher le chirurgien du régiment ; on ne le trouva pas ; il resta auprès du blessé, qui ne souffrait pas du tout. Lucien fut frappé de l’esprit naturel de Ménuel, espèce de pauvre diable, qui prenait tout gaiement et s’établit chez notre héros. Excédé d’ennui, entouré de gens empesés, et encore peu enthousiaste du caractère du simple soldat, Lucien, au lieu de se livrer à ses sombres pensées, écoutait volontiers les cent contes de Ménuel.

Le chirurgien-major du régiment, le chevalier Bilars, comme il se faisait appeler, sorte de charlatan assez bon homme, natif des Hautes-Alpes, parut le lendemain de bonne heure. L’épée de l’adversaire avait passé près de l’artère. Le chevalier Bilars exagéra le danger, qui était nul, et vint deux ou trois fois pendant la journée. La bibliothèque du brave sous-lieutenant, comme disait le chevalier, se trouvait fournie des meilleures éditions telles que kirsch-wasser de 1810, cognac de douze ans, anisette de Bordeaux de Marie Brizard, eau-de-vie de Dantzig chargée de paillettes d’or, etc., etc. Le chevalier Bilars, qui aimait la lecture, passait chez le blessé des journées entières, ce qui ennuyait fort Lucien ; mais, par compensation, Lucien avait Ménuel, qui, prisant aussi l’excellence de la bibliothèque de notre héros, s’était tout à fait établi chez lui. Lucien se le fit donner par le lieutenant-colonel Filloteau en qualité de garde-malade.

Ménuel contait à notre héros blessé certaines parties de sa vie39 et se gardait bien de parler de certaines autres. Par forme d’épisode, nous conterons en passant cette vie d’un simple soldat. Si parfois les rôles d’un régiment contiennent des noms dont l’histoire est assez plate et toujours la même, d’autres fois aussi le simple habit de soldat recouvre des cœurs qui ont éprouvé de drôles de sensations.

Ménuel avait été ouvrier relieur à Saint-Malo, sa patrie. Amoureux de la soubrette d’une troupe de comédiens nomades, qui était venue donner des représentations à Saint-Malo, Ménuel avait déserté la boutique de son maître et s’était fait acteur. Un jour, à Bayonne, où il vivait depuis quelques mois, et où il s’était fait aimer et avait amassé quelque argent en donnant des leçons d’armes, Ménuel fut vivement pressé par un jeune homme de la ville auquel il devait cent cinquante francs prêtés par amitié. Son trésor était un peu supérieur à cette somme ; mais il se sentit une telle répugnance à l’entamer, ou, plutôt, à l’anéantir en payant sa dette, qu’il eut l’idée de faire un faux : c’était un reçu en deux mots, ainsi conçu : Reçu du porteur les cent cinquante francs. Perret fils. Quand un ami de M. Perret le créancier, qui était allé à Pau, vint le presser au nom de celui-ci, Ménuel eut l’audace de dire qu’il lui avait envoyé la somme avant son départ. Perret revint de son voyage et demanda ce qui lui était dû. Ménuel lui répondit mal ; Perret porta un défi à Ménuel, quoique celui-ci fût une sorte de maître d’armes.

Ménuel, déjà bourrelé par le remords, eut horreur de ce qu’il allait faire : tuer un homme pour voler cent cinquante francs ! Il offrit de payer. Perret lui dit qu’il était donc bien lâche. Ce mot rendit courage à Ménuel et lui fit du bien. Il se battit et se promit bien de chercher à ménager Perret. En allant au lieu du rendez-vous, Ménuel dit à Perret :

« Rompez toujours, ne vous fendez jamais, je ne pourrai vous tuer. »

Il disait ces mots de très bonne foi ; il parlait en maître d’armes. Par malheur, Perret lui crut une profondeur de caractère et de scélératesse dont le pauvre Ménuel était bien loin.

Après deux ou trois reprises, Perret crut devoir prendre le contre-pied de ce que lui avait dit son adversaire ; il se précipita sur Ménuel et s’enferra de lui-même. La blessure était dangereuse. Ménuel fut au désespoir, et sa douleur passa pour de l’hypocrisie et de la lâcheté. Honni, bafoué dans toute la ville, il fut poursuivi par le père de Perret comme ayant fabriqué une pièce fausse. Tout Bayonne était en colère, et comme tout se fait par mode en France, même les déclarations du jury, Ménuel fut condamné aux galères.

Ménuel, dans sa prison, faisait venir du vin et était presque toujours en pointe de gaieté ; il avait des remords, et, se regardant comme un homme à jamais perdu, il voulait passer gaiement le peu de jours qui lui restaient.

Les geôliers, les porte-clefs de la prison, tous l’aimaient. Un jour il vit apporter dans la loge du portier huit ou dix gros paquets de cordes, destinées à renouveler celles de toutes les jalousies de la prison. Une idée le saisit ; il vola à l’instant un écheveau de ces cordes. Il eut le bonheur de n’être pas vu et, la nuit même, en escaladant deux murailles d’une hauteur très respectable, il parvint à se sauver. Il courut remettre à un ami de Perret les cent cinquante francs qu’il devait ; cet ami était un de ceux qui avaient le plus aidé le père de Perret à le faire condamner40. Mais à Bayonne, la mode changeant, on commençait à trouver sévère la condamnation de Ménuel. L’ami de Perret, en voyant Ménuel, eut pitié de lui, et à l’instant le plaça sur un bateau qui allait partir avant le jour pour la pêche.

Il y eut un coup de vent la nuit suivante ; le bateau de Bayonne fut jeté fort près de Saint-Sébastien. Ménuel héla un bateau espagnol et, le soir même, il errait sur le quai de Saint-Sébastien. Un recruteur lui proposa de se faire soldat de la légitimité et de don Carlos ; Ménuel accepta et, peu de jours après, arriva à l’armée du prétendant espagnol. Il prouva qu’il montait bien à cheval ; il avait du bagou, on en fit un cavalier.

Un mois après, Ménuel sortit avec sa compagnie pour protéger un convoi ; les Christinos l’attaquèrent : Ménuel eut une peur effroyable. Après quelques coups de fusil, il s’enfuit au galop dans la montagne. Quand son cheval ne put plus avancer au milieu de rochers trop rapides, Ménuel attacha ensemble les deux jambes de devant de son cheval, le laissa dans le lit d’un torrent desséché, et continua de fuir à pied. Enfin, son oreille ne fut plus offensée par le bruit des coups de fusil. Alors il réfléchit.

« Après ce beau trait, comment oserais-je reparaître à l’armée, où je me suis fait une réputation de bravoure à trois poils, au moyen de trois petits duels ?

« Je suis donc un grand misérable ! se disait Ménuel. Faussaire, condamné aux galères et lâche, pour terminer l’affaire ! » Il eut l’idée de se tuer, mais, quand il vint à penser aux moyens, cette idée lui fit horreur. Quand la nuit fut venue, notre homme, mourant de faim, songea que peut-être le mulet de quelque cantinière avait été blessé ou tué, en ce cas les paniers qu’il portait seraient restés sur le champ de bataille ; il y revint à pas de loup et non sans peur. À tous les instants, il faisait de longues haltes ; il se couchait et plaçait l’oreille contre terre ; il n’entendait aucun autre bruit que celui du petit vent de la nuit, qui agitait les broussailles de…41 et les petits lièges.

Enfin il arriva, et, à son grand étonnement, il vit que cette grande affaire, après une fusillade de six heures, n’avait laissé sur le champ de bataille que deux morts. « Je suis donc un grand misérable, se dit-il, d’avoir eu une telle peur pour si peu de péril. » Il était au désespoir, quand il trouva une outre à demi pleine, et plus loin un pain tout entier. Par prudence, il alla souper à deux cents pas du champ de bataille ; ensuite il revint, toujours prêtant l’oreille.

Un des morts était un jeune Français nommé Ménuel, qui avait un portefeuille plein de lettres et renfermant un beau passeport. Notre héros eut l’idée lumineuse de changer de nom ; il s’empara du passeport, des lettres, du portefeuille, des chemises, meilleures que les siennes, et enfin du nom de Ménuel : jusque-là son nom avait été tout autre.

Une fois qu’il eut ce nom : « Pourquoi ne rentrerais-je pas en France, se dit-il ? Je ne suis plus condamné aux galères et signalé à toutes les gendarmeries ; pourvu que j’évite Bayonne, où j’ai brillé d’un faux éclat, et Montpellier, où ce pauvre Ménuel est né, je suis libre dans toute la France. » L’aube commençait à paraître ; il avait trouvé une centaine de francs dans la poche des deux morts et continuait ses recherches, quand il vit deux paysans s’approcher. Il songea à se dire blessé, alla chercher son cheval et revint aux paysans ; mais il s’aperçut que, le croyant affaibli par sa blessure, ces paysans voulaient le traiter comme il avait traité les morts. À l’instant il se trouva guéri, et, les paysans étant revenus à des sentiments plus naturels, l’un d’eux s’engagea, moyennant une piastre payée chaque matin, et une autre piastre payée chaque soir, à le conduire à la Bidassoa, torrent qui, comme on sait, fait la limite de la France.

Ménuel fut bien heureux. Mais à peine en France, il s’imagina (c’était un homme à imagination) que les gendarmes qu’il rencontrait le regardaient d’une façon singulière. Il alla sur son cheval jusqu’à Béziers ; là, il le vendit et prit la diligence de Lyon ; mais ses fonds diminuaient rapidement. Partie en bateau à vapeur, partie à pied, il gagna Dijon, et quelques jours après Colmar. Arrivé dans cette jolie ville, il ne lui restait plus que cinq francs. Il réfléchissait beaucoup. « Je fais très bien des armes, se dit-il ; je me bats très bien, pour peu que je sois en colère ; je monte à cheval ; tous les journaux prétendent qu’il n’y aura pas de guerre de longtemps ; d’ailleurs, en cas de guerre, je puis déserter. Engageons-nous dans le régiment de lanciers dont le dépôt est à Colmar. Je remettrai mon passeport au commandant, et je tâcherai ensuite de l’enlever. Si je puis détruire cette pièce indiscrète, je me dirai né à Lyon, que je viens de bien examiner ; je m’appellerai Ménuel, et, c’est bien le diable si on découvre un condamné ! »

Tout cela fut fait six mois après son entrée au dépôt. Ménuel, le modèle des soldats, avait lui-même brûlé son passeport, qu’il avait eu l’adresse de voler dans le bureau du capitaine de recrutement. Il était fort aimé et fameux maître d’armes ; il passait pour fort gai. Afin de se distraire de ses malheurs, il dépensait au cabaret tout l’argent qu’il gagnait le fleuret à la main. Il s’était promis deux choses : se faire beaucoup d’amis au régiment, en ne buvant jamais seul, et ne jamais s’enivrer tout à fait pour ne pas dire de parole indiscrète.

Depuis deux ans que Ménuel avait rejoint le régiment, sa vie était heureuse en apparence. S’il n’eût pas caché soigneusement qu’il savait écrire, les officiers de sa compagnie, qui étaient fort contents de sa tenue propre, et auxquels il cherchait à rendre service, l’auraient fait passer brigadier. Ménuel passait pour le loustic du régiment. Il eut un duel fort heureux contre un maître d’armes : sa bravoure, non moins que son adresse, avaient brillé aux yeux de toute la garnison. Mais toutes les fois qu’il voyait un gendarme, il frémissait malgré lui, et la rencontre de ces gens-là empoisonnait sa vie. Contre ce malheur il n’avait d’autre ressource que le cabaret le plus prochain.

Quand il eut le bonheur de s’attacher à Lucien, son sort changea. « Un homme si riche, se dit-il, aurait ma grâce, quand même j’aurais été reconnu : il faut seulement qu’il le veuille. Il est fou pour l’argent, et, dans un bon moment, mille écus ne lui coûteraient rien pour acheter ma grâce de quelque chef de bureau ! »

Lucien apprit par le chevalier Bilars qu’il y avait à Nancy un médecin célèbre par un rare talent, et, de plus, fort bien venu dans la société à cause de son éloquence et de ses opinions furibondes de légitimité : on l’appelait M. Du Poirier. Par tout ce que disait le chevalier Bilars, Lucien comprit que ce docteur pourrait bien être le factotum de la ville, et, dans tous les cas, un intrigant amusant à voir.

« Il faut absolument, mon cher docteur, que vous m’ameniez demain ce monsieur Du Poirier ; dites-lui que je suis en danger.

– Mais vous n’êtes pas en danger !

– Mais n’est-il pas fort bien de commencer par un mensonge nos relations avec un fameux intrigant ? Une fois qu’il sera ici, ne me contredisez en rien ; laissez-moi dire, nous en entendrons de belles sur Henri V, sur Louis XIX, et peut-être nous amuserons-nous un peu.

– Votre blessure est tout à fait chirurgicale, et je ne vois pas ce qu’un docteur en médecine, etc., etc. »

Le chevalier Bilars consentit enfin à aller chercher le docteur, parce qu’il comprit que, s’il ne l’amenait pas, Lucien pourrait bien lui écrire directement.

Le célèbre docteur vint le lendemain. « Cet homme a l’air sombre d’un énergumène », se dit Lucien. Le docteur n’eut pas été cinq minutes avec notre héros, qu’il lui frappa familièrement sur le ventre en lui parlant. Ce M. Du Poirier était un être de la dernière vulgarité, et qui semblait fier de ses façons basses et familières ; c’est ainsi que le cochon se vautre dans la fange avec une sorte de volupté insolente pour le spectateur. Mais Lucien n’eut presque pas le temps d’apercevoir ce ridicule extrême ; il était trop évident que ce n’était point par vanité, et pour se faire son égal ou son supérieur, que Du Poirier était familier avec lui. Lucien crut voir un homme de mérite, entraîné par le besoin d’exprimer vivement les pensées dont la foule et l’énergie l’oppriment. Un homme moins jeune que Lucien eût remarqué que la fougue de Du Poirier ne l’empêchait pas de se prévaloir de la familiarité qu’il avait usurpée et d’en sentir tous les avantages. Quand il ne parlait pas avec emportement, il avait autant de petite vanité que quelque Français que ce soit. Mais le chevalier Bilars ne vit point ces choses et trouva Du Poirier d’un mauvais ton à se faire chasser même d’un estaminet.

« Mais non, se dit Lucien, après avoir cru un moment à cette obsession d’un génie ardent, cet homme est un hypocrite ; il a trop d’esprit pour être entraîné ; il ne fait rien qu’après y avoir bien songé. Cet excès de vulgarité et de mauvais ton, avec cette élévation continue de pensée, doit avoir un but. » Lucien était tout oreille ; le docteur parlait de tout, mais notamment de politique, il prétendait avoir des anecdotes secrètes sur tout.

« Mais, monsieur, dit le docteur Du Poirier en interrompant tout à coup ses raisonnements infinis sur le bonheur de la France, vous allez me prendre pour un médecin de Paris qui fait de l’esprit et parle de tout à son malade, excepté de sa maladie. »

Le docteur vit le bras de Lucien et lui conseilla une immobilité absolue pendant huit jours.

« Laissez de côté tous les cataplasmes du monde, ne faites aucun remède, et s’il n’y a rien de nouveau alors, ne pensez plus à cette piqûre. »

Lucien trouva que, pendant que le docteur Du Poirier examinait sa blessure et observait les battements de l’artère, son regard était admirable. À peine sa blessure examinée, Du Poirier reprit le grand thème de l’impossibilité de la durée du gouvernement de Louis-Philippe42.

Notre héros s’était figuré assez légèrement qu’il s’amuserait sans peine aux dépens d’une sorte de bel esprit de province, hâbleur de son métier ; il trouva que la logique de la province vaut mieux que ses petits vers. Loin de mystifier Du Poirier, il eut toutes les peines du monde à ne pas tomber lui-même dans quelque position ridicule. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il fut complètement guéri de l’ennui par la vue d’un animal aussi étrange. Du Poirier pouvait avoir cinquante ans ; ses traits étaient grands et fort prononcés. Deux petits yeux gris-vert, fort enfoncés dans la tête, s’agitaient, se remuaient avec une activité étonnante et semblaient lancer des flammes : ils faisaient pardonner une longueur étonnante au nez qui les séparait. Dans beaucoup de positions, ce nez malheureux donnait au docteur la physionomie d’un renard alerte : c’est un désavantage pour un apôtre. Ce qui achevait la ressemblance, dès qu’on avait le malheur de l’apercevoir, c’était une épaisse forêt de cheveux d’un blond fort hasardé, qui hérissaient le front et les tempes du docteur. Au total, on ne pouvait oublier cette tête une fois qu’on l’avait vue ; à Paris, elle eût peut-être fait horreur aux sots ; en province, où l’on s’ennuie, tout ce qui promet une sensation est reçu avec empressement, et le docteur était à la mode.

Il avait une contenance vulgaire, et pourtant une physionomie extraordinaire et frappante. Quand le docteur croyait avoir convaincu son adversaire, et dès qu’il parlait à quelqu’un, il avait un adversaire à convaincre et un partisan à gagner, ses sourcils se relevaient d’une façon démesurée et ses petits yeux gris ouverts comme ceux d’une hyène semblaient prêts à lui sortir de la tête. « Même à Paris, se dit Lucien, cette physionomie de sanglier, ce fanatisme furieux, ces façons impertinentes, mais pleines d’éloquence et d’énergie le sauveraient du ridicule. C’est là un apôtre, c’est un jésuite. » Et il le regardait avec une extrême curiosité.

Pendant ces réflexions, le docteur abordait la plus haute politique ; on le voyait entraîné. Il fallait abolir les partages du patrimoine à la mort du père de famille ; il fallait, avant tout, rappeler les jésuites. Quant à la branche aînée, il n’était pas légitime de boire un verre de vin en France jusqu’à ce qu’elle fût rétablie dans sa chose, c’est-à-dire aux Tuileries, etc., etc. Rien n’était dit par M. Du Poirier pour adoucir l’éclat de ces grandes vérités, ou pour ménager les préjugés de son adepte.

« Quoi ! dit tout à coup le docteur, vous, homme bien né, avec des mœurs élégantes, de la fortune, une jolie position dans le monde, une éducation délicate, vous vous jetez dans l’ignoble juste-milieu ! Vous vous faites son soldat, vous ferez ses guerres, non pas la guerre véritable, dont même les misères ont tant de noblesse et de charmes pour les cœurs généreux, mais la guerre de maréchaussée, la guerre de tronçon de chou, contre de malheureux ouvriers mourant de faim : pour vous, l’expédition de la rue Transnonain43 est la bataille de Marengo…

– Mon cher chevalier, dit Lucien au docteur Bilars, qui se scandalisait et se croyait obligé de défendre le juste-milieu ; mon cher chevalier, il me vient fantaisie de raconter au docteur quelques petits écarts de jeunesse qui sont tout à fait du ressort de la médecine et dont je vous ferai confidence, mais un autre jour ; il y a des choses qu’on n’aime à dire qu’à une seule personne à la fois, etc., etc. »

Malgré une déclaration aussi vive, Lucien eut toutes les peines du monde à faire déguerpir le chevalier Bilars, qui se sentait une extrême démangeaison de parler de politique, et que Lucien soupçonnait à tort de pouvoir bien être un espion.

L’éloquence de Du Poirier ne fut nullement démontée par l’épisode de l’expulsion du chirurgien ; il continua à gesticuler avec feu et à parler à tue-tête.

« Quoi, vous allez végéter dans l’ennui et les petitesses d’une garnison ? Un tel rôle est-il fait pour un homme comme vous ? Quittez-le au plus vite. Le jour où l’on tirera le canon, non le plat canon d’Anvers, mais le canon national, celui qui fera palpiter tous les cœurs français, le mien, monsieur, tout comme le vôtre, vous distribuerez quelques louis dans les bureaux et vous serez sous-lieutenant comme devant ; et qu’importe à un homme de votre sorte de faire la guerre comme sous-lieutenant ou comme capitaine ? Laissez la petite vanité de l’épaulette aux demi-sots ; l’essentiel, pour une âme comme la vôtre, est de payer noblement votre dette à la patrie ; l’essentiel est de diriger avec esprit vingt-cinq paysans qui n’ont que du courage ; l’essentiel, pour votre amour-propre, est de faire preuve, dans ce siècle douteux, du seul genre de mérite que l’on ne puisse pas accuser d’hypocrisie. L’homme que le feu du canon prussien ne fait pas sourciller ne peut point être un hypocrite de bravoure ; tandis que tirer le sabre contre des ouvriers qui se défendent avec des fusils de chasse, et qui sont quatre cents contre dix mille, ne prouve absolument rien, que l’absence de noblesse dans le cœur et l’envie de s’avancer. Remarquez l’effet sur l’opinion : dans cet ignoble duel, l’admiration pour la bravoure sera toujours, comme à Lyon, pour le parti qui n’a ni canon ni pétard. Mais raisonnons comme Barrême ; même en tuant beaucoup d’ouvriers, il vous faudra six ans au moins, monsieur le sous-lieutenant, pour perdre ce sous fatal44, etc., etc. »

« On dirait que cet animal-là me connaît depuis six mois » se disait Lucien. Ces choses, d’une nature si personnelle et qui peut-être paraissent offensantes, perdent tout à être écrites. Il fallait les voir dire par un fanatique plein de fougue, mais qui savait avoir de la grâce, et même, quand il le fallait, du respect pour le juste amour-propre d’un jeune homme bien né. Le docteur savait donner aux choses les plus personnelles, aux conseils intimes les moins sollicités, et qui eussent été les plus impertinentes chez tout autre, un tour si vif, si amusant, si peu offensant, tellement éloigné de l’apparence de vouloir prendre un ton de supériorité, qu’il fallait tout lui passer. D’ailleurs, les façons qui accompagnaient ces étranges paroles étaient si burlesques, les gestes d’une vulgarité si plaisante, que Lucien, tout Parisien qu’il était, manqua tout à fait du courage nécessaire pour remettre le docteur à sa place, et c’est sur quoi Du Poirier comptait bien. D’ailleurs, je pense qu’il n’eût pas été au désespoir d’être sévèrement remis à sa place : ces gens hasardeux ont la peau dure.

Délivré tout à coup et d’une façon si imprévue, par un vieux médecin de province, de l’effroyable ennui qui l’accablait depuis deux mois, Lucien n’eut pas le courage de se priver d’une vision si amusante. « Je serais ridicule, se disait-il en pleurant presque à force de rire intérieur et contenu, si je faisais entendre à ce bouffon, prêchant la croisade, que ses façons ne sont pas précisément celles qui conviennent dans une première visite ; et, d’ailleurs, que gagnerais-je à l’effaroucher ? »

Tout ce que put faire Lucien, ce fut de frustrer l’attente de ce fougueux partisan des jésuites et de Henri V, qui voulait le confesser, et ne parvint tout au plus qu’à lui adresser, sans être interrompu ni contredit, une foule de phrases inconvenantes ; mais, comme un véritable apôtre, Du Poirier semblait accoutumé à cette absence de réponse, et n’en eut l’air nullement déferré.

Lucien ne put tromper ce savant médecin que dans ce qui avait rapport à sa santé. Il tint à ce que le docteur ne pût pas deviner qu’il ne l’appelait que par ennui. Il se prétendit fort tourmenté par la goutte volante, maladie qu’avait son père et dont il savait par cœur tous les symptômes. Le docteur l’interrogea avec attention et ensuite lui donna des avis sérieux.

Cette seconde consultation finie, Du Poirier était debout, mais ne s’en allait point ; il redoublait de flatteries brusques et incisives ; il voulait absolument faire parler Lucien. Notre héros se sentit tout à coup le courage de parler sans rire. « Si je ne prends pas position dès cette première visite, ce sycophante ne jouera pas tout son jeu, avec moi et sera moins amusant. »

« Je ne prétends point le nier, monsieur ; je ne me regarde point comme né sous un chou ; j’entre dans la vie avec certains avantages ; je trouve en France deux ou trois grandes maisons de commerce qui se disputent le monopole des faveurs sociales ; dois-je m’enrôler dans la maison Henri V et Cie, où dans la maison Le National et Cie. En attendant le choix que je pourrai faire plus tard, j’ai accepté un petit intérêt dans la maison Louis-Philippe, la seule qui soit à même de faire des offres réelles et positives ; et moi, je vous l’avouerai, je ne crois qu’au positif : et même, en fait d’intérêt, je suppose toujours que la personne qui me parle veut me tromper, si elle ne me donne du positif. Avec le roi de mon choix j’ai l’avantage d’apprendre mon métier. Quelque respectable et considérable que soit le parti de la république, et celui de Henri V ou de Louis XIX, ni l’un ni l’autre ne peut me donner le moyen d’apprendre à faire agir un escadron dans la plaine. Quand je saurai mon métier, je me trouverai probablement plein de respect, comme je le suis aujourd’hui, pour les avantages de l’esprit, ainsi que pour les belles positions acquises dans la société ; mais, dans le but d’arriver, moi aussi, à une belle position, je m’attacherai définitivement à celle de ces trois maisons de commerce qui me fera les meilleures conditions. Vous conviendrez, monsieur, qu’un choix précipité serait une grande faute ; car, pour le moment, je n’ai rien à désirer ; c’est de l’avenir qu’il me faudra, si toutefois quelqu’un me fait l’honneur de songer à moi. »

À cette sortie imprévue et dite avec une véhémence extraordinaire, car Lucien mourait de peur de tomber dans un rire fou, le docteur, un instant, eut l’air interdit. Il répondit enfin, d’une voix pénible et du ton d’un curé de village :

« Je vois avec la joie la plus vive, monsieur, que vous respectez tout ce qui est respectable. »

Le changement du ton libre et satanique qui, jusque-là, avait été celui de la conversation, en cette manière paternelle et morale, fit rougir de plaisir Lucien. « J’ai été assez coquin pour cet homme-ci, se dit-il ; je le force à quitter le raisonnement politique et à faire un appel aux émotions. » Il se sentait en verve.

« Je respecte tout ou rien, mon cher docteur, répliqua Lucien d’un ton léger, et, comme le docteur avait l’air étonné : je respecte tout ce que respectent mes amis, ajouta Lucien, comme expliquant sa pensée ; mais quels seront mes amis ? »

À cette interrogation vive, le docteur tomba tout à coup dans le genre plat ; il fut réduit à parler d’idées antérieures à toute expérience dans la conscience de l’homme, de révélations intimes faites à chaque chrétien, de dévouement à la cause de Dieu, etc., etc.

« Tout cela est vrai, ou tout cela est faux, peu m’importe, continua Lucien de l’air le plus dégagé ; je n’ai pas étudié la théologie ; nous ne sommes encore que dans la région des intérêts positifs ; si jamais nous avons du loisir nous pourrons nous enfoncer ensemble dans les profondeurs de la philosophie allemande, si aimable et si claire, aux yeux des privilégiés. Un savant de mes amis m’a dit que lorsqu’elle est à bout de raisonnements, elle explique fort bien, par un appel à la foi, ce dont elle ne peut rendre compte par la simple raison. Et, comme j’avais l’honneur de vous le dire, monsieur, je n’ai pas encore décidé si, par la suite, je prendrai de l’emploi avec la maison de commerce qui place la foi comme chose nécessaire dans sa mise de fonds.

– Adieu, monsieur ; je vois que vous serez bientôt des nôtres, reprit le docteur de l’air le plus satisfait ; nous sommes tout à fait d’accord, ajouta-t-il en frappant sur la poitrine de Lucien ; en attendant, je vais chasser pour quelque temps, j’espère, les attaques de votre goutte volante. »

Il écrivit une ordonnance et disparut.

« Il est moins niais, se disait le docteur en s’en allant, que tous ces petits Parisiens qui passent ici, chaque année, pour aller voir le camp de Lunéville ou la vallée du Rhin. Il récite avec intelligence une leçon qu’il aura apprise à Paris, de quelqu’un de ces athées de l’Institut. Tout ce machiavélisme si joli n’est heureusement que du bavardage, et l’ironie qui est dans ses discours n’a pas encore pénétré dans son âme ; nous en viendrons à bout. Il faut le faire amoureux de quelqu’une de nos femmes : madame d’Hocquincourt devrait bien se décider à quitter ce d’Antin, qui n’est bon à rien, car il se ruine », etc., etc.

Lucien se retrouvait avec une activité et sa gaieté de Paris ; il n’avait appris à songer à ces belles choses que depuis le vide affreux et le désintérêt universel qui l’avaient assailli à Nancy.

Le soir, très tard, M. Gauthier monta chez lui.

« Vous me voyez ravi de ce docteur, lui dit Lucien ; il n’y a pas au monde de charlatan plus amusant.

– C’est mieux qu’un charlatan, répondit le républicain Gauthier. Dans sa jeunesse, lorsqu’il avait encore peu de malades, il ordonnait un remède, et puis courait chez l’apothicaire le préparer lui-même. Deux heures après, il revenait chez le malade pour voir l’effet. Il est maintenant en politique ce qu’il fut jadis pour son métier ; c’est lui qui devrait être le préfet du département. Malgré ses cinquante ans, la base du caractère de cet homme est encore un besoin d’agir et une vivacité d’enfant. En un mot, il est amoureux fou de ce qui fait tant de peine au commun des hommes : le travail. Il a besoin de parler, de persuader, de faire naître des événements, et surtout de s’occuper à surmonter des difficultés. Il monte à un quatrième étage en courant, pour donner des conseils à un fabricant de parapluies sur ses affaires domestiques. Si le parti de la légitimité avait en France deux cents hommes comme celui-là et savait les placer, nous autres républicains, nous serions mieux traités par le gouvernement. Ce que nous ne savez pas encore, c’est que Du Poirier est vraiment éloquent ; s’il n’était pas peureux, mais peureux comme un enfant, peureux comme on ne l’est pas, ce serait un homme dangereux, même pour nous. Il mène, en se jouant, toute la noblesse de ce pays ; il balance le crédit de M. Rey, le grand vicaire jésuite de notre évêque ; et il n’y a pas huit jours encore que, dans une aventure que je vous conterai, il a eu l’avantage sur l’abbé Rey. J’éclaire ses démarches de près, parce que c’est l’ennemi acharné de notre journal L’Aurore. Aux prochaines élections, dont cette âme sans repos s’occupe déjà, il laissera passer un ou peut-être deux des candidats du gouvernement, si le préfet Fléron veut lui permettre de ruiner notre Aurore et de me mettre en prison : car il me rend justice, comme moi à lui, et nous argumentons ensemble dans l’occasion. Il a sur moi deux avantages incontestables ; il est éloquent et amusant, et il est premier dans son art ; il passe, avec raison, pour le plus habile médecin de l’Est de la France, et on l’appelle souvent de Strasbourg, de Metz, de Lille ; il est arrivé il y a trois jours de Bruxelles.

– Ainsi, vous le demanderiez si vous étiez dangereusement malade ?

– Je m’en garderais bien ; une bonne médecine donnée à contretemps ôterait à L’Aurore le seul de ses rédacteurs qui ait le diable au corps, comme il dit.

– Tous ont du courage, dites-vous ?

– Sans doute, plusieurs même ont plus d’esprit que moi ; mais tous n’ont pas pour unique amour au monde le bonheur de la France et de la république. »

Lucien dut subir de la part du bon Gauthier ce que les jeunes gens de Paris appellent une tartine sur l’Amérique, la démocratie, les préfets choisis forcément par le pouvoir central parmi les membres des conseils généraux, etc.

En écoutant ces raisonnements imprimés partout, « quelle différence d’esprit, pensait-il, entre Du Poirier et Gauthier ! et cependant ce dernier est probablement aussi honnête que l’autre est fripon. Malgré ma profonde estime pour lui, je meurs de sommeil. Puis-je, après cela, me dire républicain ? Ceci me montre que je ne suis pas fait pour vivre sous une république ; ce serait pour moi la tyrannie de toutes les médiocrités, et je ne puis supporter de sang-froid même les plus estimables. Il me faut un premier ministre coquin et amusant, comme Walpole ou M. de Talleyrand. »

En même temps Gauthier finissait son discours par ces mots… Mais nous n’avons pas d’Américains en France

« Prenez un petit marchand de Rouen ou de Lyon, avare et sans imagination, et vous aurez un Américain.

– Ah ! que vous m’affligez ! » s’écria Gauthier en se levant tristement et s’en allant comme une heure sonnait.

Grenadier, que tu m’affliges45 !

chanta Lucien quand il fut parti ; « et cependant je vous estime de tout mon cœur ». Après quoi il réfléchit : « La visite du docteur, se dit-il, est le commentaire de la lettre de mon père… Il faut hurler avec les loups. M. Du Poirier veut évidemment me convertir. Eh bien, je leur donnerai le plaisir de me convertir… Je viens de trouver un moyen simple de mettre ces fripons au pied du mur : je répondrai à leur doctrine sublime, à leurs appels hypocrites à la conscience par ce mot bien humble : Que me donnez-vous ? »

Chapitre IX. §

Le lendemain, de fort bonne heure, le docteur Du Poirier, cette âme sans repos, frappa à la porte de Lucien ; il entrait dans ses projets d’éviter la présence de Bilars ; il comptait employer des arguments qu’il était bien aise de ne communiquer qu’à un seul interlocuteur à la fois ; il fallait rester maître de les nier au besoin.

« Si je cesse d’avoir les raisonnements d’un coquin, se dit Lucien en voyant Du Poirier, ce coquin-là va me mépriser. » Le docteur voulait le séduire, il étala devant ce jeune homme, privé de société et mourant probablement d’ennui, le nom des maisons de bonne compagnie et des jolies femmes de Nancy.

« Ah ! coquin, se dit Lucien, je te devine. »

« Ce qui m’intéresse surtout, mon cher monsieur, dit-il de l’air terne d’un marchand qui perd, ce qui m’intéresse surtout, ce sont vos projets de réforme dans le Code civil et pour les partages ; cela peut avoir des conséquences pour mes intérêts ! car je ne suis pas sans avoir quelques arpents au soleil. (C’était avec délices que Lucien empruntait au docteur les façons de parler de la province.) Vous voudriez donc qu’à la mort du père de famille il n’y eût pas de partage égal entre frères ?

– Certainement, monsieur ; ou nous allons tomber dans les horreurs de la démocratie. Un homme d’esprit devra, sous peine de mort, faire la cour au marchand d’allumettes, son voisin. Nos familles nobles et distinguées, l’espoir de la France, les seules qui aient des sentiments généreux et des idées élevées, vivent à la campagne en ce moment et font beaucoup d’enfants ; devons-nous voir leur fortune divisée, morcelée entre tous ces enfants ? Alors ils n’ont plus le loisir d’acquérir des sentiments distingués, de s’élever à de hautes pensées ; ils ne rêvent qu’à l’argent, ils deviennent de vils prolétaires, comme le fils de l’imprimeur leur voisin. Mais, d’un autre côté, que ferons-nous des fils cadets, et comment les placer sous-lieutenants dans l’armée, après le vol qu’on a laissé prendre à ces maudits sous-officiers ?

« Mais c’est une question à traiter plus tard, une question secondaire ; vous ne pouvez revenir à la monarchie qu’en organisant fortement l’Église, qu’en ayant un prêtre au moins pour contenir cent paysans, dont vos lois absurdes ont fait des anarchistes. Je placerai donc dans l’Église au moins un des fils de tout bon gentilhomme, comme l’Angleterre nous en donne l’exemple.

« Je dis que, même parmi la canaille, le partage ne doit pas être égal. Si vous n’arrêtez le mal, bientôt tous vos paysans sauront lire ; alors se présenteront, gardez-vous d’en douter, des écrivains incendiaires ; tout sera mis en discussion, et vous n’aurez bientôt plus aucun principe sacré. Il faut donc commencer par établir, sous prétexte des convenances de la bonne culture, que jamais la terre ne pourra être divisée en morceaux de moins d’un arpent…

« Prenons pour exemple ce que nous connaissons ; car c’est là toujours la marche la plus sûre. Voyons de près les intérêts des familles nobles de Nancy. »

« Ah ! coquin », pensa Lucien.

Bientôt le docteur en fut à lui répéter que madame de Sauve d’Hocquincourt était la femme la plus séduisante de la ville ; qu’il était impossible d’avoir plus d’esprit que madame de Puylaurens, qui avait brillé jadis dans la société de madame de Duras, à Paris. Puis le docteur ajouta, d’un air bien plus sérieux, que madame de Chasteller était un fort bon parti, et il se mit à détailler tous ses biens.

« Mon cher docteur, si j’étais d’humeur mariante, mon père a mieux que cela pour moi ; il est tel parti à Paris qui est aussi riche que toutes ces dames prises ensemble.

– Mais vous oubliez une petite circonstance, dit le docteur avec un sourire de supériorité : la naissance.

– Certainement elle a son prix, répliqua Lucien d’un air calculateur. Une jeune personne qui porte le nom de Montmorency ou de La Trémouille, dans ma position cela peut bien équivaloir à cent, même à deux cent mille francs. Si j’avais moi-même un nom susceptible de paraître noble, un grand nom chez ma femme pourrait même s’évaluer à cent mille écus. Mais, mon cher docteur, votre noblesse de province est inconnue à trente lieues du pays qu’elle habite.

– Comment, monsieur, reprit le docteur avec une sorte d’indignation, madame de Commercy, cousine de l’empereur d’Autriche, qui descend des anciens souverains de Lorraine ?

– Absolument, mon cher docteur, comme M. de Gontran ou M. de Berval, qui n’existent pas. Paris ne connaît la noblesse de province que par les discours ridicules des trois cents députés de M. de Villèle. Je ne songe nullement au mariage ; j’aimerais mieux pour le moment la prison. Si je pensais autrement, mon père me déterrerait quelque banquière hollandaise enchantée de venir régner dans le salon de ma mère, et fort empressée d’acheter cet avantage avec un million ou deux, ou même trois. »

Lucien était vraiment drôle pendant qu’il regardait le docteur en prononçant ces derniers mots.

Le son de ce mot million produisit un effet marqué dans la physionomie du docteur. « Il n’est pas assez impassible pour être bon politique », se dit Lucien. Jamais le docteur n’avait rencontré de jeune homme élevé au milieu d’une grande fortune et absolument sans hypocrisie ; il commençait à être étonné de Lucien et à l’admirer.

Le docteur avait infiniment d’esprit, mais il n’avait jamais vu Paris ; autrement il eût vu l’affectation ; Lucien n’était pas homme à pouvoir tromper un coquin de cette force ; notre sous-lieutenant n’était rien moins qu’un comédien consommé ; il n’avait que de l’aisance et du feu.

Le docteur, comme tous les gens qui font profession de jésuitisme, s’exagérait Paris ; il le voyait peuplé d’athées furibonds comme Diderot, ou ironiques comme Voltaire, et de pères jésuites fort puissants faisant bâtir des séminaires plus grands que des casernes. Il s’exagéra de même ce qu’il croyait de Lucien ; il le crut absolument sans cœur. « De tels propos ne s’apprennent pas », se dit le docteur. Et il commença à estimer notre héros. « Si ce garçon-là avait passé quatre ans dans un régiment et fait deux voyages à Prague ou à Vienne, il vaudrait mieux que nos d’Antin ou nos Roller. Du moins, quand nous sommes entre nous, il ne ferait pas de pathos. »

Après trois semaines de retraite forcée, rendue moins ennuyeuse par la présence presque continue du docteur, Lucien fit sa première sortie, et ce fut pour aller chez la directrice de la poste, la bonne mademoiselle Prichard, dévote célèbre.

Là, il s’assit sous prétexte de fatigue, il entra en conversation d’un air sage et discret, et enfin s’abonna à la Quotidienne, à la Gazette, et à la Mode, etc. La bonne maîtresse de poste regardait avec vénération ce jeune homme en uniforme et fort élégant, qui prenait un si grand nombre d’abonnements à de tels journaux.

Lucien avait compris que dans un régiment juste-milieu tous les rôles valaient mieux que celui de républicain, c’est-à-dire d’homme qui se bat pour un gouvernement qui n’a pas d’appointements à donner. Plusieurs honorables députés ne comprennent pas à la lettre un tel degré d’absurdité et trouvent cela immoral46.

« Il est trop évident, se disait Lucien, que, si je reste homme raisonnable, je ne trouverai pas ici un pauvre petit salon pour passer la soirée. D’après les dires du docteur, ces gens-ci m’ont l’air à la fois trop fous et trop bêtes pour comprendre la raison. Ils ne sortent pas du superlatif dans leurs discours. Il est aussi trop plat d’être juste-milieu, comme le colonel Malher, et d’attendre tous les malins, par la poste, l’annonce de la platitude qu’il faudra prêcher pendant les vingt-quatre heures. Républicain, je viens de me battre pour prouver que je ne le suis pas ; il ne me reste d’autre mascarade que celle d’ami des privilèges et de la religion qui les soutient.

« C’est le rôle indiqué par la fortune de mon père. À moins de beaucoup d’esprit, d’un esprit étonnant comme le sien, où est l’homme riche qui ne soit pas conservateur ? On m’objectera la nudité de mon nom bourgeois. Je répondrai en faisant allusion au nombre et à la qualité de mes chevaux. Dans le fait, le peu de distinction dont je jouis ici ne vient-il pas uniquement de mon cheval ? Et encore, non pas parce qu’il est bon, mais parce qu’il est cher. Le colonel Malher de Saint-Mégrin me pourchasse ; parbleu ! je vais essayer de me battre à coups de bonne compagnie.

« Ce docteur me sera probablement fort utile ; il m’a tout l’air de ces gens qui s’attachent aux privilégiés avec l’office de penser pour eux, comme MM. N. N… à Paris. Ce fut jadis le rôle de Cicéron auprès des patriciens de Rome, étiolés et amoindris par un siècle d’aristocratie heureuse. Il serait bien plaisant qu’au fond ce docteur amusant ne crût pas plus à Henri V qu’à Dieu le père. »

La sévère vertu de M. Gauthier eut peut-être proposé des objections graves à ce parti pris si gaiement ; mais M. Gauthier était un peu comme ces femmes honnêtes qui disent du mal des actrices ; il n’amusait pas, tout en parlant d’êtres qui passent pour fort amusants.

Le soir du jour où Lucien avait fait connaissance avec mademoiselle Prichard, le docteur se trouvait chez lui ; il prêchait sur les ouvriers du ton d’un Juvénal furieux ; il parlait de leur misère fort réelle qui, exaspérée par les pamphlets jacobins, doit renverser Louis-Philippe. Tout à coup, le docteur s’arrêta au milieu d’une phrase commencée, comme cinq heures sonnaient, et se leva.

« Qu’avez-vous donc, docteur ? dit Lucien, fort surpris.

– C’est le moment du salut », répondit le bon docteur d’une voix tranquille, en baissant pieusement ses petits yeux et quittant en un clin d’œil le ton d’un Juvénal furieux, déclamant contre la cour des Tuileries.

Lucien éclata de rire. Désolé de ce qui lui arrivait, il entreprit de faire des excuses au docteur ; mais le fou rire l’emporta de nouveau, les larmes lui vinrent aux yeux ; et enfin il pleurait tout à fait à force de rire, en répétant au docteur :

« De grâce, monsieur, où allez-vous ? je ne vous ai pas bien entendu.

– Au salut, à la chapelle des Pénitents » ; et le docteur lui expliqua gravement et doctement cette cérémonie religieuse, avec une voix pieuse, contrite, à peine articulée, qui faisait un étrange contraste avec la voix criarde, hardie et perçante qui lui était si naturelle.

« Ceci est divin, se dit Lucien, en cherchant à prolonger l’explication et à cacher le rire intérieur qui le suffoquait. Cet homme est mon bienfaiteur, sans lui je tombais dans le marasme. Il faut cependant que je trouve quelque chose à lui dire, ou il se piquera. »

« Que dirait-on de moi, cher docteur, si je vous accompagnais ?

– Rien ne vous ferait plus d’honneur, répondit tranquillement le docteur sans se fâcher le moins du monde du rire fou. Mais je dois, en conscience, m’opposer à cette seconde sortie, comme je l’ai fait à la première ; l’air frais du soir peut ramener l’inflammation, et, si nous arrivons à offenser l’artère, il faut songer au grand voyage.

– N’avez-vous pas d’autre objection ?

– Vous vous exposerez à des plaisanteries voltairiennes de la part de messieurs vos camarades.

– Bah ! je ne les crains pas, ils sont trop courtisans pour cela. Le colonel nous a dit à l’ordre, le premier samedi après notre arrivée et d’un air significatif, qu’il allait à la messe.

– Et toutefois neuf de messieurs vos camarades ont encore manqué à ce devoir dimanche dernier. Mais, au fait, que vous importent les plaisanteries ? On sait dans Nancy comment vous savez les réprimer. Et d’ailleurs votre sage conduite a déjà porté ses fruits.

« Pas plus tard qu’hier, comme on prétendait, chez M. le marquis de Pontlevé, que vous étiez un pilier du cabinet littéraire de ce polisson de Schmidt, madame de Chasteller a daigné prendre la parole pour vous justifier. Sa femme de chambre, qui passe sa vie aux fenêtres, sur la rue de la Pompe, lui a dit que c’était bien à tort que le colonel Malher de Saint-Mégrin vous avait fait une scène sur cet article ; que jamais elle ne vous avait remarqué dans cette boutique ; et qu’à vous voir passer sur votre beau cheval de mille écus, avec votre air élégant et soigné, vous aviez l’air de tout… excusez le propos, plus juste qu’élégant, d’une femme de chambre… » Et le docteur hésitait.

« Allons, allons, cher docteur, je ne n’offense que de ce qui peut me nuire.

– Eh bien, puisque vous le voulez : vous aviez l’air de tout autre chose que d’un manant de républicain.

– Je vous avouerai, monsieur, reprit Lucien d’un grand sérieux, que je ne puis me faire à l’idée d’aller lire dans une boutique. » Ce dernier mot fut lancé avec bonheur ; un homme né du faubourg Saint-Germain n’eût pas mieux dit. « D’ici à peu de jours, continua Lucien, je pourrai vous offrir le petit nombre de journaux dont un honnête homme peut avouer la lecture.

– Je le sais, monsieur, je le sais, reprit le docteur, avec un petit air de satisfaction provinciale ; mademoiselle la directrice de la poste, qui pense bien, nous a dit ce matin que nous posséderions bientôt une cinquième Quotidienne dans Nancy. »

« Ceci est trop fort, pensa Lucien. Cette figure hétéroclite se moquerait-elle de moi ? » Ces mots cinquième Quotidienne avait été dits avec un accent contrit, bien fait pour inquiéter la vanité de notre héros.

En ceci, comme en bien d’autres choses, Lucien était jeune, c’est-à-dire, injuste. Fort de ses loyales intentions, il croyait tout voir, et n’avait pas encore vu le quart des choses de la vie. Comment aurait-il su que ces petits coups de pinceau sont aussi nécessaires à l’hypocrisie de province qu’ils seraient ridicules à Paris ? et, comme c’est apparemment en province que vivait le docteur, il avait toute raison de parler le langage de son pays.

« Je vais voir bientôt si cet homme se moque de moi », pensa Lucien. Il appela son domestique pour attacher les élégants rubans noirs qui fermaient la manche droite de son habit, et suivit le docteur au salut. Cette cérémonie pieuse avait lieu aux Pénitents, jolie petite église très proprement blanchie à la chaux, et sans autre ornement que quelques confessionnaux en bois de noyer bien luisant. « Ceci est une maison pauvre, mais d’un goût très pur », pensa Lucien. Il s’aperçut bien vite qu’il n’y trouvait là que la très bonne compagnie du pays. (Toute la bourgeoisie de l’Est de la France est patriote.)

Lucien vit le bedeau offrir un sou à une femme du peuple point mal mise, qui, voyant une église ouverte, fit mine d’entrer.

« Passez, la mère, dit le bedeau, ceci est une chapelle particulière. »

L’offre était évidemment une insulte ; la petite bourgeoise rougit jusqu’au blanc des yeux, et laissa tomber le sou ; le bedeau regarda s’il était vu et remit le sou dans sa poche.

« Toutes ces femmes qui m’entourent et le peu d’hommes qui les accompagnent ont une physionomie parfaitement convenable, se dit Lucien ; le docteur ne se moque pas plus de moi que de tout le monde ; c’est tout ce que je puis prétendre. Sa vanité une fois rassurée, Lucien s’amusa infiniment. C’est ici comme à Paris, se disait-il, la noblesse se figure que la religion rend les hommes plus faciles à gouverner. Et mon père dit que c’est la haine qu’on avait pour les prêtres qui a fait tomber Charles X ! En me montrant pieux, je vais me faire noble. »

Il vit que tout le monde avait un livre. « Ce n’est pas tout d’être venu ici, il faut y être comme tout le monde » ; il eut recours au docteur. Aussitôt celui-ci quitta sa place et alla demander un livre à madame la comtesse de Commercy, qui en avait plusieurs portés dans un sac de velours par sa demoiselle de compagnie. Le docteur revint avec un petit in-quarto superbe et expliqua à Lucien les armes qui chamarraient cette reliure magnifique. Un coin de l’écusson était occupé par l’aigle de la maison de Habsbourg. Madame la comtesse de Commercy appartenait, en effet, à la maison de Lorraine, mais à une branche aînée, injustement dépossédée et, par une conséquence peu claire, se croyait plus noble que l’empereur d’Autriche. En écoutant ces belles choses, Lucien, persuadé qu’on le regardait et craignant par-dessus tout le rire fou, étudiait attentivement les alérions de Lorraine, frappés sur la couverture avec des fers à froid.

Vers la fin de l’office, Lucien, dont la chaise touchait presque à celle du docteur, s’aperçut que, sans être indiscret, il pouvait faire voir qu’il entendait la conversation qu’avaient avec lui cinq ou six dames ou demoiselles, toutes d’un âge mûr. Ces dames s’adressaient au bon docteur, comme elles l’appelaient ; mais il était plus qu’évident que tout l’édifice du dialogue était élevé en l’honneur du brillant uniforme dont la présence dans l’église des Pénitents faisait événement ce soir-là.

« C’est ce jeune officier millionnaire qui s’est battu il y a quinze jours, disait à voix basse une dame placée à trois pas du docteur ; il paraît qu’il pense bien.

– Mais on le disait blessé à mort ! répliqua sa voisine.

– Le bon docteur l’a sauvé des portes du tombeau, ajouta une troisième.

– Ne le disait-on pas républicain et que son colonel avait cherché à le faire périr par un duel ?

– Vous voyez bien que non, reprit la première, avec un air de supériorité marquée. Vous voyez bien que non ; il est des nôtres. »

À quoi la seconde dame répliqua avec aigreur :

« Vous avez beau dire, ma chère ; on m’a assuré qu’il est proche parent de Robespierre, qui était d’Amiens : Leuwen est un nom du Nord. »

Lucien se voyait le héros de la conversation ; notre héros ne résista point à ce bonheur ; il y avait plusieurs mois que rien de semblable ne lui était arrivé. « J’occupe trop ces provinciaux, pensa-t-il, pour que tôt ou tard le docteur ne me présente pas à ces dames, qui me font l’honneur de me croire de la famille de feu M. de Robespierre. Je passerai mes soirées à entendre dans un salon les mêmes choses que je viens d’entendre ici, et mon père aura de la considération pour moi, je serai aussi avancé que Mellinet. Avec ces figures respectables, on peut se livrer à toutes les idées qui passent par la tête ; il n’y a pas de ridicule à craindre en ce pays ; jamais ils ne se moqueront de ce qui flatte leur manie. » À ce moment, il était question d’une souscription47 en faveur du célèbre Cochin, qui, deux ou trois fois par an, montre un talent du premier ordre et sauve le parti du ridicule. Comme tous les hommes profondément occupés d’une grande pensée, et qui ont du génie, M. Cochin pouvait être obligé de vendre ses terres.

« Je donnerais bien la pièce d’or, disait une des figures singulières qui entouraient le docteur (Lucien apprit, en sortant, que c’était madame la marquise de Marcilly) ; mais ce M. Cochin, après tout, n’est pas (n’est pas noble). Je ne porte sur moi que de l’or, et je prie le bon docteur d’envoyer sa servante chez moi demain, après la messe de huit heures et demie, je remettrai quelque argent.

– Votre nom, madame la marquise, répondit le docteur d’un air comblé, commencera justement la page quatorze de mon grand registre à dos élastique, que j’ai reçu, ou plutôt que nous avons reçu en cadeau de nos amis de Paris. »

« Je suis ici comme M. Jabalot à Versailles : Je fais mes farces », se dit Lucien animé par le succès ; tous les yeux étaient, en effet, arrêtés sur son uniforme. Nous ferons remarquer, pour la justification de notre héros, que, depuis son départ de Paris, il ne s’était pas trouvé dans un salon ; et vivre sans conversation piquante est-ce une vie heureuse ?

« Et moi, ajouta-t-il tout haut, j’oserai prier M. Du Poirier de m’inscrire pour quarante francs. Mais j’aurais l’ambition de voir mon nom figurer immédiatement après celui de madame la marquise ; cela me portera bonheur.

– Bien, fort bien, jeune homme », s’écria Du Poirier d’un air paterne et prophétique.

« Si mes camarades savent ceci, se dit Lucien, gare au deuxième duel ; les épithètes de cafard vont pleuvoir sur moi. Mais comment le sauraient-ils ? ils ne voient pas ce monde-ci ; tout au plus le colonel par ses espions ; et, ma foi, tant mieux : cafard vaut mieux que républicain. »

Vers la fin du service, le cœur de Lucien eut un grand sacrifice à faire ; malgré un pantalon blanc de la plus exquise fraîcheur, il fallut se mettre à deux genoux sur la pierre sale de la chapelle des Pénitents.

Chapitre X. §

On sortit bientôt après, et Lucien, voyant son pantalon terni sans ressource, rentra chez lui. « Mais ce petit malheur est peut-être un mérite », se dit-il. Et il affecta de marcher lentement et de façon à ne pas dépasser les groupes de saintes femmes qui s’avançaient au petit pas dans la rue solitaire et couverte d’herbes.

« Je suis curieux de savoir ce que le colonel pourra trouver à reprendre à ceci ? » se disait Lucien lorsque le docteur le rejoignit ; et, comme dissimuler n’était pas son fort, il laissa entrevoir quelque chose de cette idée à son nouvel ami.

« Votre colonel n’est qu’un plat juste-milieu, nous le connaissons bien, s’écria Du Poirier d’un air d’autorité. C’est un pauvre hère, toujours tremblant de trouver sa destitution dans le Moniteur ; mais je ne vois pas ici l’officier manchot, ce libéral décoré à Brienne, qui lui sert d’espion. »

On était arrivé à la fin de la rue, et Lucien, qui l’avait parcourue lentement et en prêtant l’oreille aux propos qu’on tenait sur son compte, craignit que sa joie ne se trahît par quelque mouvement imprudent, il se permit de faire un demi-salut fort grave à trois dames qui marchaient presque sur la même ligne que lui et qui parlaient fort haut. Il serra la main avec affection au docteur et disparut. Il monta à cheval, en donnant un libre cours au rire fou qui l’obsédait depuis une heure. Comme il passait devant le cabinet littéraire de Schmidt : « Voilà le plaisir d’être savant », pensa-t-il. Il remarqua l’officier libéral, manchot, qui, placé derrière la vitre verdâtre du cabinet littéraire, tenait un numéro de la Tribune et le regarda du coin de l’œil comme il passait. Le lendemain il n’était bruit dans toute la haute société de Nancy que de la présence d’un uniforme dans l’église des Pénitents, et encore d’un uniforme dont le bras droit était décousu et attaché avec des rubans. Ce jeune homme venait d’être sur le point de paraître devant Dieu, ce fut un jour de triomphe pour Lucien. Il n’osa hasarder la messe basse de huit heures et demie. « Ceci aurait des conséquences, pensa-t-il ; il faudrait m’y trouver toutes les fois que je ne suis pas de service. »

Vers les dix heures, il alla en grande pompe acheter un eucologe, ou livre de prières, magnifiquement relié par Muller. Il ne voulut point permettre que le livre fût enveloppé dans du papier de soie ; il trouva plus drôle de le porter fièrement sous le bras gauche. « On n’eût pas mieux fait, se disait-il, en pleine Restauration, j’imite le maréchal N***, notre ministre de la guerre.

« On peut tout hasarder avec des provinciaux, pensait-il en riant ; c’est qu’il n’y a ici personne pour donner son nom au ridicule. » Il alla, toujours le livre sous le bras, porter lui-même ses quarante francs à M. Du Poirier, qui lui permit de lire la liste des souscripteurs. Le haut des pages était toujours tenu par les noms précédés d’un de, et, par un hasard flatteur, le seul nom de Lucien Leuwen fit exception et commença la page qui suivait immédiatement celle de madame de Marcilly.

En le reconduisant, M. Du Poirier lui dit d’un air profond :

« Soyez assuré, cher monsieur, que monsieur votre colonel ne vous laissera plus debout quand il aura à vous parler chez lui ; il sera poli du moins ; quant à être bienveillant, c’est une autre affaire. »

Jamais prédiction ne sembla destinée à s’accomplir avec plus de promptitude. Quelques heures plus tard, le colonel, que Lucien vit de loin à la promenade, lui fit signe d’approcher et l’invita à dîner pour le lendemain. Lucien lui trouva des façons basses d’une intimité bourgeoise. « Malgré son brillant uniforme et sa bravoure, cet homme est un marguillier qui invite à dîner le procureur, son voisin. » Comme il allait s’éloigner :

« Votre cheval a des épaules admirables, lui dit le colonel ; deux lieues ne sont rien pour de tels jarrets ; je vous autorise à pousser vos promenades jusqu’à Darney. »

C’était un bourg à six lieues de Nancy.

« Ô toute-puissance de l’orviétan » se dit Lucien pouffant de rire et galopant du côté de Darney.

L’après-dînée fut encore plus triomphante pour Lucien ; le docteur Du Poirier voulut absolument le présenter chez madame la comtesse de Commercy, la dame qui, la veille, avait prêté pour lui le livre de prières.

L’hôtel de Commercy, situé au fond d’une grande cour, pavée en partie et garnie de tilleuls taillés en mur, était, au premier aspect, fort triste ; mais, du côté opposé à la cour, Lucien aperçut un jardin anglais d’un vert charmant, et où il eût été heureux de se promener. Il fut reçu dans un grand salon tendu en damas rouge avec des baguettes d’or. Le damas était un peu passé, mais ce défaut était dissimulé par des portraits de famille qui avaient fort bonne mine. Ces héros avaient des perruques poudrées à frimas et des cuirasses d’acier. D’immenses fauteuils, dont les bois fort contournés offraient une dorure brillante, firent peur à Lucien quand il entendit madame la comtesse de Commercy adresser au laquais ces paroles sacramentelles : « Un fauteuil pour monsieur. » Heureusement, l’usage de la maison n’était pas de déplacer ces vénérables machines ; on avança un fauteuil moderne et fort bien fait.

La comtesse était une grande femme maigre et se tenant fort droite, malgré son grand âge. Lucien remarqua que ses dentelles n’étaient point jaunies ; il avait en horreur les dentelles jaunies. Quant à la physionomie de la dame, elle n’en avait aucune. « Ses traits ne sont pas nobles, mais ils sont portés noblement », se dit Lucien.

La conversation, comme l’ameublement, fut noble, monotone, lente, mais sans ridicule trop marqué. Au total, Lucien aurait pu se croire dans une maison de gens âgés du faubourg Saint-Germain. Madame de Commercy ne parlait pas trop haut, elle ne gesticulait pas à outrance, comme les jeunes gens de la bonne compagnie que Lucien apercevait dans les rues. « C’est un débris du siècle de la politesse », se dit Lucien.

Madame de Commercy remarqua avec plaisir les regards d’admiration que Lucien jetait sur son jardin. Elle lui dit que son fils, qui avait habité douze ans de suite Hartwell (maison de Louis XVIII en Angleterre), en avait fait faire cette copie exacte et seulement un peu plus petite, comme il convient à un simple particulier. Madame de Commercy l’engagea à venir [se] promener quelquefois dans ce jardin.

« Plusieurs personnes y viennent et ne se croient point obligées, pour cela, à voir la vieille propriétaire : mon concierge a le nom des promeneurs. »

Lucien fut touché de cette attention, et, comme c’était une âme bien née et que trop bien née, sa réponse exprima bien sa reconnaissance. Après cette offre faite avec simplicité, il n’était plus question pour lui de se moquer ; il se sentait renaître. Depuis plusieurs mois Lucien n’avait pas vu de bonne compagnie.

Lorsqu’il se leva pour prendre congé, madame de Commercy put lui dire, sans s’écarter du ton général de la conversation :

« Je vous avouerai, monsieur, que c’est pour la première fois que je vois dans mon salon la cocarde que vous portez ; mais je vous prie de l’y ramener souvent. Je me ferai toujours un plaisir de recevoir un homme qui a des manières aussi distinguées, et qui, d’ailleurs, pense aussi bien, quoiqu’il soit encore dans la première jeunesse.

« Et tout cela pour être allé aux Pénitents. » Il avait tellement envie de rire que ce ne fut qu’à grand-peine qu’il ne suivit pas l’idée folle qui lui vint de distribuer des pièces de cinq francs aux laquais de la maison qu’il trouva dans l’antichambre rangés en haie sur son passage.

Il lut son devoir dans cette rangée de laquais. « Pour un homme qui commence à penser aussi bien que moi, c’est une inconséquence grave que de n’avoir qu’un seul domestique. » Il pria M. Du Poirier de lui trouver trois garçons sûrs, et surtout pensant bien.

En rentrant chez lui, Lucien était un peu comme le barbier du roi Midas : il mourait d’envie de raconter son bonheur. Il écrivit huit ou dix pages à sa mère et lui demanda des livrées brillantes pour cinq ou six domestiques. « Mon père verra bien, en les payant, que je ne suis pas encore un saint-simonien bien pur. »

Quelques jours après, madame de Commercy invita Lucien à dîner ; il trouva dans le salon, où il eut soin de se rendre à trois heures et demie bien précises, M. et madame de Serpierre, avec une seule de leurs six filles ; M. Du Poirier et deux ou trois femmes âgées, avec leurs maris, la plupart chevaliers de Saint-Louis. On attendait évidemment quelqu’un ; bientôt un laquais annonça M. et madame de Sauve-d’Hocquincourt ; Lucien fut frappé. « Il est impossible d’être plus jolie, se dit-il, et, pour la première fois, la renommée n’a pas menti. » Il y avait dans ces yeux-là un velouté, une gaieté, un naturel, qui faisaient presque un bonheur du plaisir de les regarder. En cherchant bien, il trouva cependant un défaut à cette femme charmante. Quoique à peine âgée de vingt-cinq ou vingt-six ans, elle avait quelque tendance à l’embonpoint. Un grand jeune homme blond, à moustaches presque diaphanes, fort pâle et à l’air hautain et taciturne, marchait après elle ; c’était son mari. M. d’Antin, son amant, était venu avec eux. À table, on le plaça à sa droite ; elle lui parlait bas assez souvent, et puis riait. « Ce rire de franche gaieté fait un étrange contraste, se dit Lucien, avec l’air morose et antique de toute la compagnie. Voilà ce que nous appellerions à Paris une gaieté bien hasardée. Que d’ennemis n’aurait pas cette jolie femme ! Les sages mêmes la blâmeraient de s’exposer à tous les terribles inconvénients de la calomnie, faute d’un peu de gêne. La province offre donc des dédommagements ! Au milieu de toutes ces figures nées pour l’ennui, l’essentiel n’est-il pas que la jeune première soit aimable ; et, ma foi, celle-ci est charmante ; pour un dîner comme celui-ci, j’irais vingt fois aux Pénitents. »

Lucien, en homme prudent, chercha à être poli pour M. de Sauve-d’Hocquincourt, car il tenait à porter les deux noms, illustrés le premier sous Charles IX et le second sous Louis XIV.

Tout en écoutant la parole lente, élégante et décolorée de M. d’Hocquincourt, Lucien examinait sa femme. Madame d’Hocquincourt pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Elle était blonde avec de grands yeux bleus, point langoureux et d’une vivacité charmante, quelquefois languissants quand on l’ennuyait ; bientôt après, fous de bonheur à la première apparition d’une idée gaie ou seulement singulière. Une bouche délicieuse de fraîcheur avait des contours fins, nobles, bien arrêtés, qui donnaient à toute la tête une noblesse admirable. Un nez légèrement aquilin complétait le charme de cette tête noble à la fois et cependant variant à chaque instant, comme les nuances de passion qui agitaient madame d’Hocquincourt. Elle n’était point hypocrite ; ce genre de mérite eût été impossible avec une telle figure.

Madame d’Hocquincourt eût passé à Paris pour une beauté du premier ordre ; à Nancy, c’est tout au plus si l’on convenait qu’elle était belle. [D’abord, elle n’avait rien de cet air empesé si admiré en province, et ses façons d’agir gaies, libres, familières, sans façon, comme d’une princesse qui s’amuse, lui avaient valu l’aversion furibonde de toutes les femmes. Les dévotes surtout ne parlaient guère d’elle qu’avec fureur. Elles insinuaient, croyant la fâcher beaucoup, qu’elles la trouvaient presque laide. Madame d’Hocquincourt le savait, et c’était un de ses sujets de joie.] Lucien reconnut toute la haine qu’on lui portait, en voyant madame de Serpierre lui adresser la parole. Il trouva un peu trop marquée la haine des dévotes, et le que m’importe ! de la jeune femme. [Cette jeune marquise n’avait rien du gourmé de son rang, elle était naturellement coquette, folle et gaie. Aussi sa réputation était-elle bien plus mauvaise qu’elle ne le méritait. Par un hasard bien étonnant en province et qui frappa profondément Lucien, madame d’Hocquincourt ne pouvait se plier à la moindre hypocrisie. Elle avait des yeux superbes et les faisait jouer avec une coquetterie si brillante de naturel que ce n’était plus de la coquetterie. Elle se promenait en calèche avec son amant et son mari sur la route de Paris qui à Nancy est la promenade à la mode. Un des jeunes gens de la société passait à cheval. Il faisait exécuter à son cheval quelques mouvements singuliers et gracieux. Ou bien il disait un mot qui plaisait à madame d’Hocquincourt. Aussitôt elle n’avait plus d’yeux que pour lui. Et si M. d’Antin s’avisait de parler avant que le souvenir de la grâce du passant fût oublié, il était sûr de voir l’impatience et le dégoût remplacer à l’instant dans ses beaux yeux le feu céleste dont ils brillaient un instant auparavant. Lucien découvrit une autre qualité bien rare et bien précieuse chez madame d’Hocquincourt. Elle n’avait pas le moindre souvenir aujourd’hui de ce qu’elle avait dit ou fait hier. C’était un être gai qui vivait exactement au jour le jour. Elle est faite, pensait Lucien, pour être la maîtresse d’un grand roi ennuyé de l’ambition et des manèges de ses courtisanes et de ses maîtresses. Lucien songea souvent à s’attacher à cette aimable femme. « Peut-être alors, se disait-il, Nancy me semblerait-il moins exécrable. » Mais prendre une maîtresse n’était pas une petite affaire. En province, encore plus qu’à Paris, il faut commencer par devenir l’ami intime du mari, et le triste M. d’Hocquincourt toujours lamentable, toujours parlant de l’histoire de 93, et pour la défigurer, était peut-être de tous les habitants de Nancy, le plus ennuyeux pour Lucien.

« Voici les grands mobiles de ces gens-ci, pensait-il. Ils voient un Robespierre dans l’avenir et ils envient les gens qui ont pris leurs places dans le budget. L’éloignement marqué de tous ces jeune gens vient surtout des 93 francs par mois que je leur vole. » Lucien surprenait tous les jours des sentiments d’envie pour les bourgeois qui, en se tuant de peine, font fortune par le commerce.] Vers la fin du dîner, Lucien se sentit une véritable bienveillance pour le marquis d’Antin et son aimable maîtresse. [Pour le mari, M. de Sauve-d’Hocquincourt, c’était un grand jeune homme blond, à moustaches presque diaphanes, très doux et très bon.]

Au café, M. Du Poirier eut la facilité de répondre avec prudence aux nombreuses questions que Lucien lui adressait sur madame d’Hocquincourt.

« Elle adore sincèrement son ami et commet pour lui les plus grandes imprudences. Son malheur, ou plutôt celui de sa gloire, c’est qu’après deux ou trois ans d’admiration elle lui trouve des ridicules. Bientôt il lui inspire un ennui mortel et que rien ne peut vaincre. Alors, c’est à payer les places ; nous voyons cet ennui mettre sa bonté à la torture ; car c’est le meilleur cœur du monde et qui abhorre le plus d’être la cause d’un malheur réel. Ce qu’il y a eu de plaisant, je vous conterai ça en détail, c’est que le dernier de ses amis est devenu amoureux d’elle à la folie et jusqu’au tragique, précisément à l’instant où il commençait à l’ennuyer ; elle en fut mortellement peinée et ne sut, pendant six mois, comment se défaire de lui avec humanité. Je vis le moment où elle allait me demander une consultation à ce sujet ; dans ces moments elle a infiniment d’esprit.

– Et depuis combien de temps dure M. d’Antin ? dit Lucien avec une naïveté qui paya le docteur de tous ses soins.

– Depuis trente grands mois ; tout le monde s’en étonne ; mais il est d’un caractère aussi braque qu’elle : cela le soutient.

– Et le mari ? Il me semble qu’ils sont soupçonneux en diable dans la bourgeoisie de cette ville.

– En êtes-vous à vous apercevoir, dit M. Du Poirier avec une naïveté bien comique, qu’on n’a plus de gaieté ni de savoir-vivre que dans la noblesse ? Madame d’Hocquincourt a fait le sien amoureux d’elle à la folie ; elle l’a fait amoureux au point de ne pouvoir devenir jaloux. C’est elle qui ouvre toutes les lettres anonymes qu’on lui écrit.

[– C’est de bonne foi qu’il se prépare au martyre, dit le docteur.

– Quel martyre ?

– Quatre-vingt-treize qui va revenir si Louis-Philippe tombe.

– Et vous prétendez le renverser ! voilà qui est plaisant. »

Ce futur martyr avait été capitaine de grenadiers dans la garde de Charles X et avait montré beaucoup de bravoure en Espagne et ailleurs. Ces joues pâles ne se coloraient un peu que lorsqu’il était question de l’ancienneté de sa maison, alliée en effet aux Vaudémont, aux Chastellux, aux Lillebonne, à tout ce qu’il y avait de mieux dans la Province. Lucien découvrit une singulière idée qu’avait ce brave gentilhomme. Il croyait son nom connu à Paris et, par une sorte de jalousie instinctive, il était furieux contre les gens qui se font un nom par leurs écrits. On vint à nommer Béranger, on le cita comme un démon puissant qui avait préparé la chute de Charles X.

« Il doit être fier, dit quelqu’un.

– Un peu moins pourtant, je m’imagine, reprit M. d’Hocquincourt avec une sorte d’énergie, que si ses ancêtres avaient suivi saint Louis à la croisade. »]

Ce dialogue charmait Lucien, qui avait le double plaisir d’apprendre des choses intéressantes et de n’être pas dupe de qui les racontait. Il fut interrompu brusquement ; madame de Commercy l’appelait ; elle le présenta formellement à madame de Serpierre, grande femme sèche et dévote qui avait une fortune très bornée et six filles à marier. Celle qui était assise à ses côtés avait des cheveux d’un blond plus que hasardé, près de cinq pieds quatre pouces, une grande robe blanche et une ceinture verte de six doigts de hauteur, qui marquait admirablement une taille plate et maigre. Ce vert sur le blanc parut horriblement laid à Lucien ; mais ce ne fut point du tout comme homme politique qu’il fut choqué du mauvais goût que l’on a à l’étranger.

« Les cinq autres sœurs sont-elles aussi séduisantes ? » dit-il au docteur en revenant près de lui.

Tout à coup le docteur prit un air de gravité sombre ; sa figure changea comme par l’effet d’un commandement, au grand amusement du sous-lieutenant. Celui-ci se répétait mentalement un commandement ainsi conçu en deux temps : fripon-sombre !

Pendant ce temps, Du Poirier parlait longuement de la haute naissance et de la haute vertu de ces demoiselles, choses fort respectables et que Lucien ne songeait nullement à contester. Après une foule de paroles emphatiques, le docteur arriva à sa véritable pensée d’homme adroit :

« À quoi bon mal parler des femmes qui ne sont pas jolies ?

– Ah ! je vous y prends, monsieur le docteur ! Voilà une parole imprudente ; c’est vous qui avez dit que mademoiselle de Serpierre n’est pas jolie, et je puis vous citer. »

Puis, d’un air grave et profond, il ajouta : « Si je voulais mentir constamment et sur tout, j’irais dîner chez les ministres ; au moins ils peuvent donner des places ou de l’argent ; mais j’ai de l’argent et n’ambitionne pas d’autre place que la mienne. À quoi bon n’ouvrir la bouche que pour mentir, et au fond d’une province, et dans un dîner encore où il n’y a qu’une jolie femme ! C’est trop héroïque pour votre serviteur. »

Après cette sortie, notre héros se mit à suivre à la lettre l’indication du docteur. Il fit une cour assidue à madame de Serpierre et à sa fille, et il abandonna d’une façon marquée la brillante madame d’Hocquincourt.

Malgré ses cheveux de mauvais augure, mademoiselle de Serpierre se trouva simple, raisonnable et même pas méchante, ce qui étonna fort Lucien. Après une demi-heure de conversation avec la mère et la fille, il les quitta à regret, pour suivre un conseil que madame de Serpierre venait de lui donner ; il alla prier madame de Commercy de le présenter aux autres dames âgées qui étaient dans le salon. Pendant l’ennui de ces conversations, il regardait de loin mademoiselle de Serpierre et la trouvait infiniment moins choquante. « Tant mieux, se dit-il, mon rôle en sera moins pénible ; il faut me moquer du docteur, mais le croire : je ne puis me tirer d’affaire dans cet enfer qu’en faisant la cour à la vieillesse, à la laideur et au ridicule. Parler souvent à madame d’Hocquincourt, hélas ! c’est trop de prétention pour moi, inconnu dans cette société et non noble. La réception qu’on me fait aujourd’hui est étonnante de bonté ; il y a là-dessous quelque projet. »

Madame de Serpierre fut si édifiée de la politesse de ce sous-lieutenant, qui, bientôt, revint se placer auprès de sa table de boston, qu’au lieu de lui trouver l’air jacobin et héros de Juillet (tel avait été son premier mot sur lui), elle déclara qu’il avait des manières fort distinguées.

« Quel est donc son nom exactement ? » dit-elle à madame de Commercy. Elle parut horriblement peinée quand la réponse lui donna la fatale certitude que ce nom était bourgeois.

« Pourquoi n’a-t-il pas pris le nom du village où il est né en guise de nom de terre, comme font tous ses pareils ? C’est une attention qu’ils doivent avoir, s’ils veulent être soufferts dans la bonne compagnie. »

L’excellente Théodelinde de Serpierre, à laquelle ce dernier mot était adressé, souffrait, depuis le commencement du dîner, de l’embarras qu’éprouvait Lucien, qui ne pouvait se servir de son bras droit.

Une dame considérable étant entrée, madame de Serpierre dit à Lucien qu’elle allait le présenter, et, sans attendre sa réponse, elle se mit à lui expliquer l’antiquité de la maison de Furonière, à laquelle appartenait cette dame, qui entendait très bien tout ce qu’on disait d’elle.

« Ceci est bouffon, se dit Lucien, et adressé à moi, qui évidemment ne suis pas noble, qu’on voit pour la première fois et pour lequel on veut être obligeant ! À Paris, nous appellerions cela une maladresse ; mais il y a plus de naturel en province. »

La présentation à madame de Furonière à peine terminée, madame de Commercy envoya appeler Lucien pour le présenter encore à une dame qui arrivait. « Autant de visites à faire, se disait Lucien à chaque présentation. Il faut que j’écrive tous ces noms avec quelques détails héraldiques et historiques, sans quoi je les oublierai et je tomberai dans quelque maladresse épouvantable. Le fond de ma conversation avec toutes ces nouvelles connaissances sera de demander à ces dames, parlant à elles-mêmes, de nouveaux détails sur leur noblesse. »

Dès le lendemain, Lucien, en tilbury, et suivi de deux laquais à cheval, alla pour mettre des cartes chez les dames auxquelles il avait eu l’honneur d’être présenté la veille. À son grand étonnement, il fut reçu presque partout ; on voulait le voir de près, et toutes ces dames, qui savaient sa fortune, s’apitoyèrent infiniment sur sa blessure ; lui fut parfaitement convenable, mais arriva excédé d’ennui chez madame de Serpierre. Il se consolait un peu en songeant qu’il allait retrouver mademoiselle Théodelinde, la grande fille de la veille que d’abord il avait trouvée si laide.

Un laquais, vêtu d’un habit de livrée vert clair trop long de six pouces, l’introduisit dans un salon immense assez bien meublé, mais mal éclairé. Toute la famille se leva à son arrivée. « C’est l’effet de leur manie de gesticuler », pensa-t-il ; et, quoique d’une taille assez honnête, il se trouva presque le moins grand de la réunion. « Je conçois maintenant l’immensité du salon, pensa-t-il ; la famille n’aurait pas pu tenir dans une pièce ordinaire. »

Le père, vieillard en cheveux blancs, étonna Lucien. C’était exactement, pour le costume et pour les manières, un père noble d’une troupe de comédiens de province. Il portait la croix de Saint-Louis suspendue à un très long ruban, avec un large liséré blanc indiquant apparemment l’ordre du Lis. Il parlait fort bien et avec une sorte de grâce, celle qui convient à un gentilhomme de soixante et douze ans. Tout alla à merveille jusqu’au moment, où, en parlant de sa vie passée, il dit à Lucien qu’il avait été lieutenant du roi à Colmar.

À ce mot, Lucien fut saisi d’un sentiment d’horreur, que sa physionomie simple et bonne dut trahir à son insu, car le vieil officier se hâta de faire entendre, mais d’un air honnête et nullement piqué, qu’il était absent lors de l’affaire du colonel Caron48.

Cette émotion vive fit oublier à Lucien tous ses projets ; il était venu fort disposé à se moquer de ces sœurs aux cheveux rouges et à la taille de grenadier, et de cette mère toujours fâchée, toujours blâmant, et, avec ce bon petit caractère, cherchant à marier toutes ses filles.

Le mot honnête du vieil officier sur l’affaire de Colmar sanctifia toute la maison ; dès ce moment, il n’y eut plus là de ridicule à ses yeux.

Le lecteur est prié de considérer que notre héros est fort jeune, fort neuf et dénué de toute expérience ; tout cela ne nous empêche pas d’éprouver un sentiment en nous voyant forcé d’avouer qu’il avait encore la faiblesse de s’indigner pour des choses politiques. C’était à cette époque une âme naïve et s’ignorant elle-même ; ce n’était pas du tout une tête forte, ou un homme d’esprit, se hâtant de tout juger d’une façon tranchante. Le salon de sa mère, où l’on se moquait de tout, lui avait appris à persifler l’hypocrisie et à la deviner assez bien ; mais, du reste, il ne savait pas ce qu’il serait un jour.

Lorsque, à quinze ans, il commença à lire les journaux, la mystification qui finit par la mort du colonel Caron était la dernière grande action du gouvernement d’alors ; elle servait de texte à tous les journaux de l’opposition. Cette coquinerie célèbre était, de plus, fort intelligible pour un enfant, et il en possédait tous les détails, comme s’il se fût agi d’une démonstration géométrique.

Revenu du moment de saisissement causé par le mot Colmar, Lucien observa avec intérêt M. de Serpierre. C’était un beau vieillard de cinq pieds huit pouces et se tenant fort droit ; de beaux cheveux blancs lui donnaient une mine tout à fait patriarcale. Il portait, en intimité, dans sa famille, un ancien habit bleu-de-roi, à collet droit et coupe toute militaire. « C’est apparemment pour l’user », se dit Lucien. Cette réflexion le toucha profondément. Il était accoutumé aux vieillards coquets de Paris. L’absence d’affectation et la conversation sage et nourrie de faits de M. de Serpierre achevèrent la conquête de Lucien ; l’absence d’affectation surtout lui parut chose incroyable en province.

Pendant une grande partie de la visite, Lucien avait fait beaucoup plus d’attention à ce brave militaire, qui lui contait longuement ses campagnes de l’émigration et les injustices des généraux autrichiens, cherchant à faire écraser les corps d’émigrés, qu’aux six grandes filles qui l’entouraient. « Il faut cependant s’occuper d’elles », se dit-il enfin. Ces demoiselles travaillaient autour d’une lampe unique ; car, cette année-là, l’huile était chère.

Leur manière de parler était simple. « On dirait, pensa Lucien, qu’elles demandent pardon de n’être pas jolies. »

Elles ne parlaient point trop haut ; elles ne penchaient point la tête sur l’épaule aux moments intéressants de leurs discours ; on ne les voyait point constamment occupées de l’effet produit sur les assistants ; elles ne donnaient pas de détails étendus sur la rareté ou le lieu de fabrique de l’étoffe dont leur robe était faite ; elles n’appelaient point un tableau une grande page historique, etc., etc. En un mot, sans la figure sèche et méchante de madame de Serpierre la mère, Lucien eût été complètement heureux et bonhomme ce soir-là, et encore il oublia bien vite ses remarques ; ce fut avec un plaisir vrai qu’il parla avec mademoiselle Théodelinde.

Chapitre XI. §

Pendant cette visite, qui devait être de vingt minutes et qui dura deux heures, Lucien n’entendit d’autres propos désagréables que quelques mots haineux de madame de Serpierre. Cette dame avait de grands traits flétris et imposants, mais immobiles. Ses grands yeux ternes et impassibles suivaient tous les mouvements de Lucien et le glaçaient. « Dieu ! quel être ! » se dit-il.

Par politesse, Lucien abandonnait de temps à autre le cercle formé par les demoiselles de Serpierre autour de la lampe, pour causer avec l’ancien lieutenant du roi. Celui-ci aimait à expliquer qu’il n’y avait de repos et de tranquillité pour la France qu’à la condition de remettre précisément toutes choses sur le pied où elles se trouvaient en 1786.

« Ce fut le commencement de notre décadence, répéta plusieurs fois le bon vieillard ; inde mali labes. »

Rien n’était plus plaisant aux yeux de Lucien, qui croyait que c’était précisément à compter de 1786 que la France avait commencé à sortir un peu de la barbarie où elle est encore à demi plongée.

Quatre ou cinq jeunes gens, sans doute nobles, parurent successivement dans le salon. Lucien remarqua qu’ils prenaient des poses et s’appuyaient élégamment d’un bras à la cheminée de marbre noir, ou à une console dorée placée entre deux croisées. Quand ils abandonnaient une de ces poses gracieuses pour en prendre une autre non moins gracieuse, ils se mouvaient rapidement et presque avec violence, comme s’ils eussent obéi à un commandement militaire.

Lucien se disait : « Ces façons de se mouvoir sont peut-être nécessaires pour plaire aux demoiselles de province », lorsqu’il fut arraché aux considérations philosophiques par la nécessité de s’apercevoir que ces beaux messieurs à poses académiques cherchaient à lui témoigner beaucoup d’éloignement, ce qu’il essaya de leur rendre au centuple.

« Est-ce que vous seriez fâché ? » lui dit mademoiselle Théodelinde en passant près de lui.

Il y avait tant de simplicité et de bon naturel dans cette question, que Lucien répondit avec la même candeur :

« Si peu fâché, que je vais vous prier de me dire les noms de ces beaux messieurs qui, si je ne me trompe, cherchent à vous plaire. Ainsi c’est peut-être à vos beaux yeux que je dois les marques d’éloignement dont ils m’honorent en ce moment.

– Ce jeune homme qui parle à ma mère est M. de Lanfort.

– Il est fort bien, et celui-là a l’air civilisé ; mais ce monsieur qui s’appuie à la cheminée avec un air si terrible ?

– C’est M. Ludwig Roller, ancien officier de cavalerie. Les deux voisins sont ses frères, également officiers démissionnaires après la Révolution de 1830. Ces messieurs n’ont pas de fortune ; leurs appointements leur étaient nécessaires. Maintenant ils ont un cheval entre eux trois ; et, d’ailleurs, leur conversation est singulièrement appauvrie. Ils ne peuvent plus parler de ce que vous appelez, vous autres messieurs les militaires, le harnachement, la masse de linge et chaussures, et autres choses amusantes. Ils n’ont plus l’espoir de devenir maréchal de France, comme le maréchal de Larnac, qui fut le trisaïeul d’une de leurs grand-mères.

– Votre description les rend aimables à mes yeux ; et ce gros garçon, court et épais, qui me regarde de temps à autre d’un air si supérieur et en soufflant dans ses joues comme un sanglier ?

– Comment ! vous ne le connaissez pas ? C’est M. le marquis de Sanréal, le gentilhomme le plus riche de la province. »

La conversation de Lucien avec mademoiselle Théodelinde était fort animée ; c’est pourquoi elle fut interrompue par M. de Sanréal qui, contrarié de l’air heureux de Lucien, s’approcha de mademoiselle Théodelinde et lui parla à demi bas, sans faire la moindre attention à Lucien.

En province tout est permis à un homme riche et non marié.

Lucien fut rappelé aux convenances par cet acte de demi-hostilité. L’antique pendule attachée à la muraille, à huit pieds de hauteur, avait un cadran d’étain tellement découpé, que l’on ne pouvait voir ni l’heure, ni les aiguilles ; elle sonna, et Lucien vit qu’il était depuis deux grandes heures chez les Serpierre. Il sortit.

« Voyons, se dit-il, si j’ai ces préjugés aristocratiques dont mon père se moque tant tous les jours. » Il alla chez madame Berchu ; il y trouva le préfet, qui achevait sa partie de boston.

En voyant entrer Lucien, M. Berchu père dit à sa femme, personne énorme de cinquante à soixante ans :

« Ma petite, offre une tasse de thé à M. Leuwen. »

Comme madame Berchu n’écoutait pas, M. Berchu répéta deux fois sa phrase avec ma petite.

« Est-ce ma faute, pensait Lucien, si ces gens-là me donnent envie de rire ? » La tasse de thé prise, il alla admirer une robe vraiment jolie que mademoiselle Sylviane portait ce soir-là. C’était une étoffe d’Alger, qui avait des raies fort larges, marron, je crois, et jaune pâle ; à la lumière ces couleurs faisaient fort bien.

La belle Sylviane répondit à l’admiration de Lucien par une histoire fort détaillée de cette robe singulière ; elle venait d’Alger ; il y avait longtemps que mademoiselle Sylviane l’avait dans son armoire, etc., etc. La belle Sylviane, ne se souvenant plus de sa taille un peu colossale, ne manquait pas de pencher la tête aux endroits les plus intéressants de cette histoire touchante. « Les belles formes ! » se disait Lucien pour prendre patience. « Sans doute mademoiselle Sylviane aurait pu figurer comme une de ces déesses de la Raison de 1793 dont M. de Serpierre vient de nous faire aussi la longue histoire. Mademoiselle Sylviane aurait été toute fière de se voir promener sur un brancard, portée par huit ou dix hommes, par les rues de la ville. »

L’histoire de la robe terminée, Lucien ne se sentit plus le courage de parler. Il écouta M. le préfet, qui répétait avec une fatuité bien lourde un article des Débats de la veille. « Ces gens-là professent, et ne font jamais de conversation, pensait Lucien. Si je m’assieds, je m’endors ; il faut fuir pendant que j’en ai encore la force. » Il regarda sa montre dans l’antichambre ; il n’était resté que vingt minutes chez madame Berchu.

Afin de n’oublier aucune de ses nouvelles connaissances et surtout pour ne pas les confondre entre elles, ce qui eût été déplorable, avec des amours-propres de province, Lucien prit le parti de faire une liste de ses amis de fraîche date. Il la divisa d’après les rangs, comme celles que les journaux anglais donnent au public pour les bals d’Almack. Voici cette liste :

« Madame la comtesse de Commercy, maison de Lorraine.

« M. le marquis et madame la marquise de Puylaurens.

« M. de Lanfort, citant Voltaire et répétant les raisonnements de Du Poirier sur le Code civil et les partages.

« M. le marquis et madame la marquise de Sauve-d’Hocquincourt ; M. d’Antin, ami de madame. Le marquis, homme très brave, mourait habituellement de peur.

« Le marquis de Sanréal, court, épais, incroyable de fatuité, et cent mille livres de rente.

« Le marquis de Pontlevé et sa fille, madame de Chasteller, le meilleur parti de la province, des millions et l’objet des vœux de MM. de Blancet, de Goëllo, etc., etc. On m’avertit que madame de Chasteller ne voudra jamais me recevoir à cause de ma cocarde : il faudrait pouvoir y aller en habit bourgeois.

« La comtesse de Marcilly, veuve d’un cordon rouge ; un bisaïeul, maréchal de France.

« Les trois comtes Roller : Ludwig, Sigismond et André, braves officiers, chasseurs déterminés et fort mécontents. Les trois frères disent exactement les mêmes choses. Ludwig a l’air terrible, et me regarde de travers.

« Comte de Vassignies, ancien lieutenant-colonel, homme de sens et d’esprit ; tâcher de me lier avec lui. Ameublement de bon goût, valets bien tenus.

« Comte Génévray, petit bonhomme de dix-neuf ans, gros et trop serré dans un habit toujours trop étroit ; moustaches noires, répétant tous les soirs deux fois que, sans légitimité, il n’y a pas de bonheur pour la France ; bon diable au fond ; beaux cheveux.

« Êtres que je connais, mais avec lesquels il faut éviter toute conversation particulière, car une première oblige à vingt autres, et ils parlent comme le journal de la veille :

« M. et madame de Louvalle ; madame de Saint-Cyran ; M. de Bernheim, MM. de Jaurey, de Vaupoil, de Serdan, de Pouly, de Saint-Vincent, de Pelletier-Luzy, de Vinaert, de Charlemont », etc., etc.

C’est au milieu de tout cela que Lucien vivait. Il était bien rare qu’il passât une journée sans voir le docteur, et, même dans le monde, ce terrible docteur lui adressait souvent ses improvisations passionnées.

Lucien était si neuf, qu’il ne s’étonnait ni de l’excellente réception que lui faisait la bonne compagnie de Nancy (à l’exception des jeunes gens), ni de la constance de Du Poirier à le cultiver et à le protéger.

Au milieu de son éloquence passionnée et insolente, Du Poirier était un homme d’une timidité singulière ; il ne connaissait pas Paris et se faisait un monstre de la vie qu’on y menait ; cependant il brûlait d’y aller. Ses correspondants lui avaient appris, depuis longtemps, bien des choses sur M. Leuwen père. « Dans cette maison, se disait-il, je trouverai un excellent dîner gratis, des hommes considérables, à qui je pourrai parler et qui me protégeront en cas de malheur. Au moyen des Leuwen je ne serai pas isolé dans cette Babylone. Ce petit jeune homme écrit tout à ses parents ; ils savent déjà sans doute que je le protège ici. »

Mesdames de Marcilly et de Commercy, âgées l’une et l’autre de bien plus de soixante ans, et chez lesquelles Lucien eut le bon esprit de se laisser fort souvent inviter à dîner, l’avaient présenté à toute la ville. Lucien suivait à la lettre les conseils que lui donnait mademoiselle Théodelinde.

Il n’eut pas passé huit jours dans la bonne compagnie qu’il s’aperçut qu’elle était déchirée par un schisme violent.

D’abord on eut honte de cette division et on voulut la cacher à un étranger, mais l’animosité et la passion l’emportèrent ; car c’est là un des bonheurs de la province : on y a encore de la passion.

M. de Vassignies et les gens raisonnables croyaient vivre sous le règne de Henri V ; tandis que Sanréal, Ludwig Roller et les plus ardents n’admettaient pas les abdications de Rambouillet et attendaient le règne de Louis XIX après la fin de celui de Charles X.

Lucien allait souvent à ce qu’on appelait l’hôtel de Puylaurens ; c’était une grande maison située à l’extrémité d’un faubourg occupé par des tanneurs et dans le voisinage d’une rivière de douze pieds de large, et fort odoriférante.

Au-dessus de petites fenêtres carrées, éclairant des remises et écuries, on voyait régner une longue file de grandes croisées, avec de petits toits en tuile au-dessus de chacune d’elles, ces petits toits destinés à garantir les verres de Bohême. Préservés ainsi de la pluie, depuis vingt ans, peut-être, ils n’avaient pas été lavés, et donnaient à l’intérieur une lumière jaune.

Dans la plus triste des chambres éclairées par ces vitres sales, on trouvait, devant un ancien bureau de Boule, un grand homme sec, portant par principe politique, de la poudre et une queue ; car il avouait souvent et avec plaisir que les cheveux courts et sans poudre étaient bien plus commodes. Ce martyr des bons principes était fort âgé, et s’appelait le marquis de Puylaurens. Durant l’émigration, il avait été le compagnon fidèle d’un auguste personnage ; quand ce personnage fut tout-puissant, on lui fit honte de ne rien faire pour un homme que ses courtisans appelaient un ami de trente ans. Enfin, après bien des sollicitations, que M. de Puylaurens trouva souvent fort humiliantes, il fut nommé receveur général des finances à…

Depuis l’époque de ces sollicitations désagréables et aboutissant à un emploi de finances, M. de Puylaurens, outré contre la famille à laquelle il avait consacré sa vie, voyait tout en noir. Mais ses principes étaient restés purs et il eut, comme devant, sacrifié sa vie pour eux. « Ce n’est pas parce qu’il est homme aimable, répétait-il souvent, que Charles X est notre roi. Aimable ou non, il est fils du Dauphin, qui était le fils de Louis XV : il suffit. » Il ajoutait, en petit comité : « Est-ce la faute de la légitimité si le légitime est un imbécile ? Est-ce que mon fermier sera dégagé du devoir de me payer le prix de sa ferme par la raison que je suis un sot ou un ingrat ? » M. de Puylaurens abhorrait Louis XVIII. « Cet égoïste énorme, répétait-il souvent, a donné une sorte de légitimité à la Révolution. Par lui, la révolte a un argument plausible, ridicule pour nous, ajouta-t-il, mais qui peut entraîner les faibles. Oui, monsieur, disait-il à Lucien le lendemain du jour où celui-ci avait été présenté, la couronne étant un bien et une jouissance viagère, rien de ce que fait le détenteur actuel ne peut obliger le successeur, pas même le serment ; car ce serment, quand il le prêta, il était sujet et ne pouvait rien refuser à son roi. »

Lucien écoutait ces choses et bien d’autres encore d’un air fort attentif et même respectueux, comme il convient à un jeune homme ; mais il avait grand soin que son air poli n’allât point jusqu’à l’approbation. « Moi, plébéien et libéral, je ne puis être quelque chose, au milieu de toutes ces vanités, que par la résistance. »

Quand Du Poirier se trouvait présent, il enlevait, sans façon, la parole au marquis. « La suite de tant de belles choses, disait-il, c’est que l’on en viendra à partager toutes les propriétés d’une commune également entre tous les habitants. En attendant ce but final de tous les libéraux, le Code civil se charge de faire de petits bourgeois de tous nos enfants. Quelle noble fortune pourrait se soutenir avec ce partage continu, à la mort de chaque père de famille ? Ce n’est pas tout ; l’armée nous restait pour nos cadets ; mais, comme ce Code Civil, que j’appellerai, moi, infernal, prêche l’égalité dans les fortunes, la conscription porte le principe de l’égalité dans l’armée ; l’avancement est platement donné par une loi ; rien ne dépend plus de la faveur du monarque ; donc, à quoi bon plaire au roi ? Or, monsieur, du moment où l’on fait cette question, il n’y a plus de monarchie. Que vois-je d’un autre côté ? Absence de grandes fortunes héréditaires et par là encore point de monarchie. Il ne nous reste donc que la religion chez le paysan ; car, point de religion, point de respect pour l’homme riche et noble, un esprit d’examen infernal ; et, au lieu du respect, de l’envie ; et, à la moindre prétendue injustice, de la révolte. » Le marquis de Puylaurens reprenait alors : « Donc, il n’y a de ressource que dans le rappel des jésuites, et auxquels, pendant quarante ans, l’on donnera, par une loi, la dictature de l’éducation. »

Le plaisant, c’est qu’en soutenant ces opinions, le marquis se disait et se croyait patriote ; en cela bien inférieur au vieux coquin de Du Poirier, qui sortant de chez M. de Puylaurens, dit un jour à Lucien :

« Un homme naît duc, millionnaire, pair de France ; ce n’est pas à lui à examiner si sa position est conforme ou non à la vertu, au bonheur général et autres belles choses. Elle est bonne, cette position ; donc il doit tout faire pour la soutenir et l’améliorer, autrement l’opinion le méprise comme un lâche ou un sot. »

Écouter de tels discours d’un air attentif et très poli, ne jamais bâiller quelque long et éloquent qu’en fut le développement, tel était le devoir sine qua non de Lucien, tel était le prix de la grâce extrême que lui avait faite la bonne compagnie de Nancy en l’admettant dans son sein. « Il faut convenir, se disait-il un soir en regagnant son logement et dormant presque debout dans la rue, il faut convenir que des gens cent fois plus nobles que moi daignent m’adresser la parole avec les formes les plus nobles et les plus flatteuses, mais ils m’assomment, les cruels ! Je n’y puis plus tenir. Je puis, il est vrai, en rentrant chez moi, monter au second, chez M. Bonard, mon hôte ; j’y trouverai peut-être son neveu Gauthier. C’est un honnête homme par excellence, qui va me jeter à la tête, dès l’abord, des vérités incontestables, mais relatives à des objets peu amusants, et avec des formes dont la simplicité admet quelquefois la rudesse, dans les moments de vivacité. Et que me ferait à moi la rudesse ? Elles admettent le bâillement.

« Mon sort est-il donc de passer ma vie entre des légitimistes fous, égoïstes et polis, adorant le passé, et des républicains fous, généreux et ennuyeux, adorant l’avenir ? Maintenant je comprends mon père, quand il s’écrie : “Que ne suis-je né en 1710, avec cinquante mille livres de rente !” »

Les beaux raisonnements que Lucien endurait tous les soirs et que le lecteur n’a endurés qu’une fois étaient la profession de foi de tout ce qui, dans la noblesse de Nancy et de la province, s’élevait un peu au-dessus des innocentes répétitions des articles de la Quotidienne, de la Gazette de France, etc., etc. Après un mois de patience, Lucien arriva à trouver réellement intolérable la société de ces grands et nobles propriétaires, parlant toujours comme si eux seuls existaient au monde, et ne parlant jamais que de haute politique, ou du prix des avoines.

Cet ennui n’avait qu’une exception : Lucien était tout joyeux quand, arrivant à l’hôtel de Puylaurens, il était reçu par la marquise. C’était une grande femme de trente-quatre ou trente-cinq ans, peut-être davantage, qui avait des yeux superbes, une peau magnifique, et, de plus, l’air de se moquer fort de toutes les théories du monde. Elle contait à ravir, donnait des ridicules à pleines mains et presque sans distinction de parti. Elle frappait juste en général, et l’on riait toujours dans le groupe où elle était. Volontiers Lucien en eût été amoureux ; mais la place était prise, et la grande occupation de madame de Puylaurens était de se moquer d’un fort aimable jeune homme, nommé M. de Lanfort. Les plaisanteries étaient sur le ton de l’intimité la plus tendre ; mais personne ne s’en scandalisait. « Voici encore un des avantages de la province », se disait Lucien. Du reste, il aimait beaucoup à rencontrer M. de Lanfort ; c’était presque le seul de tous les natifs qui ne parlât pas trop haut.

Lucien s’attacha à la marquise, et, au bout de quinze jours, elle lui sembla jolie. On trouvait chez elle un mélange piquant de la vivacité des sensations de la province et de l’urbanité de Paris. C’était, en effet, à la cour de Charles X qu’elle avait achevé son éducation, pendant que son mari était receveur général dans un département assez éloigné.

Pour plaire à son mari et à son parti, madame de Puylaurens allait à l’église deux ou trois fois le jour ; mais, dès qu’elle y était entrée, le temple du Seigneur devenait un salon ; Lucien plaçait sa chaise le plus près possible de madame de Puylaurens, et trouvait ainsi le secret de faire la cour aux exigences de la bonne compagnie avec le moins d’ennui possible.

Un jour que la marquise riait trop haut depuis six minutes avec ses voisins, un prêtre s’approcha et voulut hasarder des représentations.

« Il me semblerait, madame la marquise, que la maison de Dieu…

– Est-ce à moi, par hasard, que s’adresse ce madame ? Je vous trouve plaisant, mon petit abbé ! Votre office est de sauver nos âmes, et vous êtes tous si éloquents, que, si nous ne venions pas chez vous par principe, vous n’auriez pas un chat. Vous pouvez parler tant qu’il vous plaira dans votre chaire ; mais souvenez-vous que votre devoir est de répondre quand je vous interroge ; monsieur votre père, qui était laquais de ma belle-mère, aurait dû mieux vous instruire. »

Un rire général, quoique contenu, suivit cet avis charitable. Cela fut plaisant, et Lucien ne perdit pas une nuance de cette petite scène. Mais, par compensation, il l’entendit raconter au moins cent fois. Il arriva une grande brouille entre madame de Puylaurens et M. de Lanfort ; Lucien redoubla d’assiduité. Rien n’était plus plaisant que les sorties de deux parties belligérantes, qui continuaient à se voir chaque jour ; leur manière d’être ensemble faisait la nouvelle de Nancy.

Lucien sortait souvent de l’hôtel de Puylaurens avec M. de Lanfort : il s’établit entre eux une sorte d’intimité. M. de Lanfort était heureusement né, et, d’ailleurs, ne regrettait rien. Il se trouvait capitaine de cavalerie à la Révolution de 1830, et avait été ravi de l’occasion de quitter un métier qui l’ennuyait.

Un matin qu’il sortait, avec Lucien, de l’hôtel de Puylaurens, où il venait d’être fort maltraité et publiquement :

« Pour rien au monde, lui disait-il, je ne m’exposerais à égorger des tisserands ou des tanneurs, comme c’est votre affaire, par le temps qui court.

– Il faut avouer que le service ne vaut rien depuis Napoléon, répondit Lucien. Sous Charles X, vous étiez obligé de faire les agents provocateurs, comme à Colmar dans l’affaire Caron, ou d’aller en Espagne prendre le général Riego, pour le laisser pendre par le roi Ferdinand. Il faut convenir que ces belles choses ne conviennent guère à des gens tels que vous et moi.

– Il fallait vivre sous Louis XIV ; on passait son temps à la cour, dans la meilleure compagnie du monde, avec madame de Sévigné, M. le duc de Villeroy, M. le duc de Saint-Simon, et l’on n’était avec les soldats que pour les conduire au feu et accrocher de la gloire, s’il y en avait.

– Oui, fort bien pour vous, monsieur le marquis, mais moi, sous Louis XIV, je n’eusse été qu’un marchand, tout au plus un Samuel Bernard au petit pied. »

Le marquis de Sanréal les accosta, à leur grand regret, et la conversation prit un cours tout différent. On parla de la sécheresse qui allait ruiner les propriétaires des prairies non arrosées ; on se jeta dans la discussion de la nécessité d’un canal, qui irait prendre les eaux dans les bois de Baccarat.

Lucien n’avait d’autre consolation que d’examiner de près le Sanréal ; c’était à ses yeux le vrai type du grand propriétaire de province. Sanréal était un petit homme de trente-trois ans, avec des cheveux d’un noir sale, et d’une taille épaisse. Il affectait toutes sortes de choses et, par-dessus tout la bonhomie et le sans-façon ; mais sans renoncer pour cela, tant s’en faut, à la finesse et à l’esprit. Ce mélange de prétentions opposées, mis en lumière par une fortune énorme pour la province et une assurance correspondante, en faisait un sot singulier. Il n’était pas précisément sans idées, mais vain et prétentieux au possible, à se faire jeter par la fenêtre, surtout quand il visait particulièrement à l’esprit.

S’il vous prenait la main, une de ses gentillesses était de la serrer à vous faire crier ; il criait lui-même à tue-tête par plaisanterie, quand il n’avait rien à dire. Il outrait avec soin toutes les modes qui montrent la bonhomie et le laisser-aller, et l’on voyait qu’il se répétait cent fois le jour : « Je suis le plus grand propriétaire de la province, et, partant, je dois être autrement qu’un autre. »

Si un portefaix faisait une difficulté à un de ses gens dans la rue, il s’élançait en courant pour aller vider la querelle, et il eût volontiers tué le portefaix. Son grand titre de gloire, ce qui le plaçait à la tête des hommes énergiques et bien pensants de la province, c’était d’avoir arrêté de sa main un des malheureux paysans, fusillés sans savoir pourquoi, par ordre des Bourbons, à la suite d’une des conspirations, ou plutôt des émeutes qui éclatèrent sous leur règne. Lucien n’apprit ce détail que beaucoup plus tard. Le parti du marquis de Sanréal en avait honte pour lui, et lui-même, étonné de ce qu’il avait fait, commençait à douter qu’un gentilhomme, grand propriétaire, dut remplir l’office de gendarme, et, pire encore, choisir un malheureux paysan au milieu d’une foule pour le faire fusiller en quelque sorte sans jugement et après une simple comparution devant une commission militaire.

Le marquis, en cela seulement semblable aux aimables marquis de la Régence, était à peu près complètement ivre tous les jours, dès midi ou une heure ; or il était deux heures quand il accosta M. de Lanfort. Dans cette position, il parlait continuellement, et était le héros de tous ses contes. « Celui-ci ne manque pas d’énergie et ne tendrait pas le cou à la hache de 93, comme les d’Hocquincourt, ces moutons dévots », se dit Lucien.

Le marquis de Sanréal tenait table ouverte soir et matin, et, en parlant de politique, ne descendait jamais des hauteurs de la plus emphatique énergie. Il avait ses raisons pour cela ; il savait par cœur une vingtaine de phrases de M. de Chateaubriand ; celle, entre autres, sur le bourreau et les six autres personnes nécessaires pour gouverner le département.

Pour se soutenir à ce degré d’éloquence, il avait toujours sur une petite table d’acajou, placée à côté de son fauteuil, une bouteille de Cognac, quelques lettres d’outre-Rhin, et un numéro de la France, journal qui combat les abdications de Rambouillet en 1830. Personne n’entrait chez Sanréal sans boire à la santé du roi et de son héritier légitime Louis XIX.

« Parbleu, monsieur, s’écria Sanréal, en se tournant vers Lucien, peut-être un jour ferons-nous le coup de fusil ensemble, si jamais les grands légitimistes de Paris ont l’esprit de secouer le joug des avocats. »

Lucien répondit d’une façon qui eut le bonheur de plaire au marquis plus qu’à demi ivre, et, à partir de cette matinée, qui se termina par du vin brûlé, dans le café ultra de la ville, Sanréal s’accoutuma tout à fait à Lucien.

Mais cet héroïque marquis avait des inconvénients : il n’entendait jamais nommer Louis-Philippe sans lancer d’une voix singulière et glapissante ce simple mot : voleur. C’était là son trait d’esprit, qui, à chaque fois, faisait rire à gorge déployée la plupart des nobles dames de Nancy, et cela dix fois dans une soirée. Lucien fut choqué de l’éternelle répétition et de l’éternelle gaieté.

Chapitre XII. §

C’est après avoir observé soixante ou quatre-vingts fois l’effet électrique de cette ingénieuse plaisanterie que Lucien se dit : « Je serais bien dupe de dire un mot de ce que je pense à ces comédiens de campagne ; tout, chez eux, même le rire, est une affectation ; jusque dans les moments les plus gais, ils songent à 93. »

Cette observation fut décisive pour le succès de notre héros. Quelques mots trop sincères avaient déjà nui à l’engouement dont il commençait à être l’objet. Dès qu’il mentit à tout venant, comme chantait la cigale, l’engouement reprit de plus belle ; mais aussi, avec le naturel, le plaisir s’envola. Par une triste compensation, avec la prudence l’ennui commença pour Lucien. À la vue de chacun des nobles amis de madame la comtesse de Commercy, il savait d’avance ce qu’il fallait dire et les réponses qui allaient suivre. Les plus aimables de ces messieurs n’avaient guère que huit ou dix plaisanteries à leur usage, et l’on peut juger de leur agrément par le mot du marquis de Sanréal, qui passait pour l’un des plus gais.

Au reste, l’ennui est si douloureux, même en province, même aux gens chargés de le distribuer le plus abondamment, que les vaniteux gentilshommes de Nancy aimaient assez parler à Lucien et à s’arrêter dans la rue avec lui. Ce bourgeois, qui pensait assez bien malgré les millions de son père, faisait nouveauté. D’ailleurs, madame de Puylaurens avait déclaré qu’il avait beaucoup d’esprit. Ce fut le premier succès de Lucien. Dans le fait, il était un peu moins neuf qu’à son départ de Paris.

Parmi les personnes qui s’attachèrent à lui, celle qu’il distinguait le plus était, sans comparaison, le colonel comte de Vassignies. C’était un grand homme blond, jeune encore, quoique fort ridé, qui avait l’air sage et non pas froid. Il avait été blessé en juillet 1830, et n’abusait pas trop de cet immense avantage. Rentré à Nancy, il avait eu le malheur d’inspirer une grande passion à la petite madame de Ville-Belle, remplie d’esprit appris, et avec des yeux fort beaux, mais où brillait une ardeur désagréable et de mauvaise compagnie. Elle dominait M. de Vassignies, le vexait, l’empêchait d’aller à Paris, pays que sa curiosité brûlait de revoir et surtout voulait qu’il fît de Lucien son ami intime. M. de Vassignies venait chercher Lucien chez lui. « C’est trop d’honneur, pensait celui-ci ; mais que me restera-t-il en ce pays, si je n’ai pas du moins un peu de solitude chez moi ? » Enfin, Lucien s’aperçut qu’après l’avoir suffisamment dulcifié par les compliments les plus flatteurs et les mieux faits, le comte l’accablait de questions. Lucien tâchait de répondre en Normand, pour s’amuser un peu pendant ses visites si longues ; car le temps semble ne pas marcher à ces provinciaux, même aux plus polis ; une visite de deux heures est chose commune.

« Quelle est bien la profondeur du fossé creusé entre le palais des Tuileries et le jardin ? lui disait un jour le comte de Vassignies.

– Je l’ignore Lucien ; mais cela me paraît difficile à franchir les armes à la main.

– Quoi ! s’agirait-il de douze ou quinze pieds de profondeur ? Mais l’eau de la Seine pénétrerait au fond de ce fossé.

– Vous m’y faites penser… Il me semble que le fond est toujours humide ; mais peut-être aussi n’a-t-il que trois ou quatre pieds de profondeur. Je n’ai jamais songé à reconnaître ce fossé ; j’en ai cependant entendu parler comme d’une défense militaire. »

Et, pendant vingt minutes, Lucien chercha à s’amuser par ces propos ambigus.

Un jour, Lucien vit madame d’Hocquincourt excédée de M. d’Antin. Ce bon jeune homme, si Français, si insouciant de l’avenir, si disposé à plaire, si enclin à la gaieté, était, ce jour-là, fou d’amour et de tendre mélancolie ; il avait perdu la tête, au point de chercher à être plus aimable qu’à l’ordinaire. Au lieu de comprendre les invitations polies d’aller se promener quelques instants et de revenir plus tard que madame d’Hocquincourt lui adressait, M. d’Antin se bornait à arpenter le salon.

« J’ai grande envie, madame, lui dit Lucien, de vous faire cadeau d’une petite gravure anglaise, arrangée dans un cadre gothique délicieux ; je vous demanderai la permission de la placer dans votre salon, et, le jour où je ne la verrai plus à sa place ordinaire, pour vous marquer mon dépit d’une action aussi noire, je ne mettrai plus les pieds chez vous.

– C’est que vous êtes un homme d’esprit, vous, lui répondit-elle en riant ; vous n’êtes pas assez bête pour devenir amoureux… Grand Dieu ! peut-on voir rien de plus ennuyeux que l’amour ?… »

Mais de tels mots étaient rares pour le pauvre Lucien ; sa vie redevenait bien terne et bien monotone. Il avait pénétré dans les salons de Nancy, il avait des domestiques avec des livrées charmantes ; son tilbury et sa calèche, que sa mère avait fait venir de Londres, pouvaient le disputer, par leur fraîcheur, aux équipages de M. de Sanréal et des plus riches propriétaires du pays ; il avait eu l’agrément d’adresser à son père des anecdotes sur les premières maisons de Nancy. Et, avec tout cela, il était aussi ennuyé, pour le moins, que lorsqu’il passait ses soirées à se promener dans les rues de Nancy, sans connaître personne.

Souvent, sur le point de monter dans une maison, il s’arrêtait dans la rue, avant de s’exposer au supplice de ces cris qui allaient lui percer l’oreille. « Monterai-je ? » se disait-il. Quelquefois même, de la rue, il entendait ces cris. Le provincial dissertant est terrible dans sa détresse ; quand il n’a plus rien à dire, il a recours à la force de ses poumons ; il en paraît fier, et avec raison ; car, par là, fort souvent, il l’emporte sur son adversaire et le réduit au silence.

« L’ultra de Paris est apprivoisé, se disait Lucien ; mais, ici, je le trouve à l’état de nature : c’est une espèce terrible, bruyante, injuriante, accoutumée à n’être jamais contredite, parlant trois quarts d’heure avec la même phrase. Les ultra les plus insupportables de Paris, ceux qui font déserter le salon de madame Grandet, ici seraient des gens de bonne compagnie, modérés, parlant d’un ton de voix convenable. »

L’inconvénient de parler haut était le pire pour Lucien ; il ne pouvait s’y faire. « Je devrais les étudier comme on étudie l’histoire naturelle. M. Cuvier nous disait, au Jardin des Plantes, qu’étudier avec méthode, en notant avec soin les différences et les ressemblances, était un moyen sûr de se guérir du dégoût qu’inspirent les vers, les insectes, les crabes hideux de la mer », etc., etc.

Quand Lucien rencontrait un de ses nouveaux amis, il ne pouvait guère se dispenser de s’arrêter avec lui dans la rue. Là, on se regardait, on ne savait que dire, on parlait de la chaleur ou du froid, etc. ; car le provincial ne lit guère que les journaux, et, passé l’heure de la discussion sur le journal, il ne sait que dire. « Vraiment, ici c’est un malheur que d’avoir de la fortune, pensait Lucien ; les riches sont plus désoccupés que les autres, et, par là, en apparence, plus méchants. Ils passent leur vie à examiner avec un microscope les actions de leurs voisins ; ils ne connaissent d’autres remèdes à l’ennui que d’être ainsi les espions les uns des autres, et c’est ce qui, pendant les premiers mois, dérobe un peu à l’étranger la stérilité de leur esprit. Quand le mari s’apprête à faire à cet étranger une histoire connue de sa femme et de ses enfants, on voit ceux-ci brûlant de prendre la parole et de la voler à leur père, pour narrer eux-mêmes le conte ; et, souvent, sous prétexte d’ajouter une nouvelle circonstance oubliée, ils recommencent l’histoire. »

Quelquefois, de guerre lasse, au lieu de faire sa toilette en descendant de cheval et d’aller dans la noble société, Lucien restait à boire un verre de bière avec son hôte M. Bonard.

« J’irais offrir cent louis à M. le préfet lui-même, disait un jour à Lucien ce brave industriel, fort peu respectueux envers le pouvoir ; j’irais offrir cent louis pour obtenir la permission de faire entrer deux mille sacs de blé venant de l’étranger ; et cependant son père a vingt mille francs d’appointements. »

Bonard n’avait pas plus de respect pour la noblesse du pays que pour les magistrats.

« Sans le docteur Du Poirier, disait-il à Lucien, ces b… là ne seraient pas trop méchants ; vous le recevez bien souvent, monsieur, prenez garde à vous ! Les nobles de ce pays-ci, ajoutait Bonard, crèvent de peur quand le courrier de Paris retarde de quatre heures ; alors ils viennent me vendre d’avance leur récolte de blé ; ils sont à mes genoux pour avoir de l’or, et, le lendemain, rassurés par le courrier qui, enfin, est arrivé, ils ne me rendent qu’à peine mon salut dans la rue. Moi, je ne crois pas manquer à la probité en tenant note de chaque impolitesse et la leur faisant payer un louis. Je m’arrange pour cela avec le valet de chambre qu’ils envoient me livrer leurs grains ; car, quoique fort avares, croiriez-vous, monsieur, qu’ils n’ont pas même le cœur de venir voir mesurer leur blé ? Au quatrième ou cinquième double décalitre, le gros M. de Sanréal prétend que la poussière lui fait mal à la poitrine ; drôle de particulier pour rétablir les corvées, les jésuites et l’ancien régime contre nous. »

Un soir, comme les officiers se promenaient sur la place d’armes après l’ordre, le colonel Malher de Saint-Mégrin céda à un mouvement de haine contre notre héros.

« Qu’est-ce que ces quatre ou cinq livrées de couleur éclatante et avec des galons énormes que vous étalez dans les rues ? Cela fait un mauvais effet au régiment.

– Ma foi, colonel, aucun article du règlement ne défend de dépenser son argent quand on en a.

– Êtes-vous fou de parler ainsi au colonel ? lui dit tout bas son ami Filloteau en le prenant à part. Il vous fera un mauvais parti.

– Et quel mauvais parti voulez-vous qu’il me fasse ? Je pense qu’il me hait autant qu’on peut haïr un homme qu’on voit aussi rarement ; mais, certainement, je ne reculerai pas d’un pouce devant un homme qui me hait sans que je lui en aie donné aucune raison. Mon idée est pour les livrées, dans le présent quart d’heure, et j’ai fait venir de Paris, pour la même occasion, douze paires de fleurets.

– Ah ! mauvaise tête !

– Pas le moins du monde, mon colonel ; je vous donne ma parole d’honneur que vous n’avez pas un officier moins fat et plus pacifique. Je désire que personne ne me cherche et n’avoir personne à chercher ; je serai parfaitement poli, parfaitement sage avec tout le monde, mais si l’on me taquine, on me trouvera. »

Deux jours après, le colonel Malher fit venir Lucien, et lui défendit, mais d’un air embarrassé et faux, d’avoir plus de deux domestiques en livrée. Lucien fit habiller ses gens en bourgeois et avec la dernière élégance, ce qui contrastait plaisamment avec leur air gauche et commun.

Il se servit, pour ces vêtements nouveaux, d’un tailleur du pays. Cette circonstance, à laquelle il n’avait pas songé, fit le succès de sa plaisanterie ; elle lui fit beaucoup d’honneur dans la société, et madame de Commercy lui en adressa des compliments. Pour mesdames d’Hocquincourt et de Puylaurens, elles étaient folles de lui.

Lucien écrivit l’histoire des livrées à sa mère ; le colonel, de son côté, l’avait dénoncée au ministre : Lucien s’y attendait. Il crut remarquer vers cette époque que l’on prenait son mérite beaucoup plus au sérieux dans les salons de Nancy ; c’est que le docteur Du Poirier montrait les réponses de ses amis de Paris aux lettres par lesquelles il demandait des renseignements sur la position sociale et sur la fortune de la maison Van Peters, Leuwen et compagnie. Ces réponses avaient été on ne peut plus favorables. « Cette maison, lui disait-on, est du petit nombre de celles qui achètent, dans l’occasion, des nouvelles aux ministres, ou les exploitent de compte à demi avec eux. »

C’était particulièrement M. Leuwen père qui se livrait à ce mauvais genre d’affaires, qui ruinent à la longue, mais qui donnent des relations agréables et de l’importance. Il était au mieux, avec les bureaux, et fut prévenu en temps utile de la dénonciation envoyée par le colonel Malher contre son fils.

Cette affaire à propos des livrées de son fils l’amusa beaucoup ; il s’en occupa, et, un mois après, le colonel Malher de Saint-Mégrin reçut à ce sujet une lettre ministérielle extrêmement désagréable.

Il eut bonne envie d’envoyer Lucien en détachement à une ville manufacturière dont les ouvriers commençaient à se former en société de secours mutuel. Mais enfin, comme quand on est chef de corps il faut savoir se mortifier, le colonel, rencontrant Lucien, lui dit avec le sourire faux d’un homme du commun qui veut faire de la finesse :

« Jeune homme, on m’a rendu compte de votre obéissance relativement aux livrées ; je suis content de vous ; ayez autant d’hommes en livrée qu’il vous conviendra ; mais gare la bourse de papa !

– Colonel, j’ai l’honneur de vous remercier, répondit Lucien avec lenteur, mon papa m’a écrit à ce sujet ; je parierais même qu’il a vu le ministre. »

Le sourire qui accompagna ce dernier mot choqua profondément le colonel. « Ah ! si je n’étais pas colonel, avec envie de devenir maréchal de camp, pensa Malher, quel bon coup d’épée te vaudrait ce dernier mot, fichu insolent ! » Et il salua le sous-lieutenant avec l’air franc et brusque d’un vieux soldat.

Ce fut ainsi, par un mélange de force et de prudence, comme on dit dans les livres graves, que Lucien laissa redoubler, à la vérité, la haine qu’on avait pour lui au régiment ; mais aucun mauvais propos ne fut entendu officiellement par lui. Plusieurs de ses camarades étaient aimables, mais il avait pris la mauvaise habitude de parler à ses camarades aussi peu que le pouvait admettre la politesse la plus exacte. Par cet aimable plan de vie, il s’ennuyait mortellement et ne contribuait en rien aux plaisirs des jeunes officiers de son âge ; il avait les défauts de son siècle.

Vers ce temps, l’effet de nouveauté de la société de Nancy sur l’âme de notre héros était tout à fait anéanti. Lucien connaissait par cœur tous les personnages. Il était réduit à philosopher. Il trouvait qu’il y avait plus de naturel qu’à Paris ; mais, par une conséquence naturelle, les sots étaient bien plus incommodes à Nancy. « Ce qui manque tout à fait à ces gens-ci, même aux meilleurs, se disait Lucien, c’est l’imprévu. » Cet imprévu, Lucien l’entrevoyait quelquefois auprès du docteur Du Poirier et de madame de Puylaurens.

Chapitre XIII. §

Lucien n’avait jamais rencontré dans la société cette madame de Chasteller qui, autrefois, l’avait vu tomber de cheval à son arrivée à Nancy ; il l’avait oubliée ; mais par habitude, il passait presque tous les jours dans la rue de la Pompe. Il est vrai qu’il regardait plus souvent l’officier libéral, espion attaché au cabinet littéraire de Schmidt, que les persiennes vert perroquet.

Un après-midi, les persiennes étaient ouvertes ; Lucien vit un joli petit rideau de croisée en mousseline brodée ; il se mit aussitôt, sans presque y songer, à faire briller son cheval. Ce n’était point le cheval anglais du préfet, mais un petit bidet hongrois qui prit fort mal la chose. Le Hongrois se mit tellement en colère et fit des sauts si extraordinaires, que deux ou trois fois Lucien fut sur le point d’être désarçonné.

« Quoi, à la même place ! » se disait-il en rougissant de colère ; et, pour comble de misère, dans les moments les plus critiques, il vit le petit rideau s’écarter un peu du bois de la croisée. Il était évident que quelqu’un regardait. C’était, en effet, madame de Chasteller qui se disait : « Ah ! voilà mon jeune officier qui va encore tomber ! » Elle le remarquait souvent, comme il passait : sa toilette était parfaitement élégante et pourtant il n’avait rien de gourmé.

Enfin, Lucien eut cette mortification extrême, que son petit cheval hongrois le jeta par terre à dix pas peut-être de l’endroit où il était tombé le jour de l’arrivée du régiment. « On dirait que c’est un sort ! se dit-il en remontant à cheval, ivre de colère ; je suis prédestiné à être ridicule aux yeux de cette jeune femme. »

De toute la soirée, il ne put se consoler de ce malheur. « Je devrais la chercher, pensa-t-il, pour voir si elle pourra me regarder sans rire. »

Le soir, chez madame de Commercy, Lucien raconta son malheur, qui devint la nouvelle du jour, et il eut le plaisir de l’entendre répéter à chaque nouvel arrivant. Vers la fin de la soirée, il entendit nommer madame de Chasteller ; il demanda à madame de Serpierre pourquoi on ne la voyait jamais dans le monde.

« Son père, le marquis de Pontlevé, vient d’avoir un accès de goutte ; il a été du devoir de sa fille, quoique élevée à Paris, de lui faire compagnie ; et, d’ailleurs, nous n’avons pas le bonheur de lui plaire. »

Une dame, placée à côté de madame de Serpierre, ajouta des paroles amères, sur lesquelles madame de Serpierre renchérit encore.

« Mais, se disait Lucien, ceci est de l’envie toute pure ; ou la conduite de madame de Chasteller leur fournit-elle un heureux prétexte ? » Et il se rappela ce que M. Bouchard, le maître de poste, lui avait dit, le jour de son arrivée, au sujet de M. de Busant de Sicile, lieutenant-colonel au 20e de hussards.

Le lendemain matin, pendant toute sa manœuvre, Lucien ne put penser à autre chose qu’à son malheur de la veille… « Pourtant, monter à cheval est peut-être la seule chose au monde dont je m’acquitte bien. Je danse fort mal, je ne brille guère dans un salon ; c’est clair, la Providence a voulu m’humilier… Parbleu ! si je rencontre jamais cette jeune femme, il faut que je la salue ; mes chutes nous ont fait faire connaissance, et, si elle prend mon salut pour une impertinence, tant mieux, ce souvenir mettra quelque chose entre le moment présent et l’image de mes chutes ridicules. »

Quatre ou cinq jours après, Lucien, allant à pied à la caserne pour le pansement du soir, vit à dix pas de lui, au détour d’une rue, une femme assez grande en chapeau fort simple. Il lui sembla reconnaître ces cheveux singuliers par la quantité et par la beauté de la couleur, comme lustrés, qui l’avaient frappé trois mois auparavant. C’était, en effet, madame de Chasteller. Il fut tout surpris de revoir la démarche légère et jeune de Paris.

« Si elle me reconnaît, elle ne pourra pas s’empêcher de me rire au nez. »

Et il regarda ses yeux ; mais la simplicité et le sérieux de leur expression annonçaient une rêverie un peu triste, et pas du tout l’idée de se moquer. « Bien certainement, se dit-il, il n’y a rien eu de moqueur dans le regard qu’elle a bien été obligée de m’accorder en passant si près de moi. Elle a été forcée de me regarder comme on regarde un obstacle, comme une chose que l’on rencontre dans la rue… C’est flatteur ! j’ai joué le rôle d’une charrette… Il y avait même de la timidité dans ces yeux si beaux… Mais, après tout, m’a-t-elle reconnu pour le cavalier malencontreux ? »

Lucien ne se souvint de son projet de saluer madame de Chasteller que longtemps après qu’elle fut passée ; son regard modeste et même timide avait été si noble, que quand elle contre-passa Lucien, malgré lui, il avait baissé les yeux.

Les trois grandes heures que la manœuvre prit ce matin-là à notre héros lui semblèrent moins longues qu’à l’ordinaire ; il se figurait constamment ce regard si peu provincial, qui était tombé en plein dans ses yeux. « Depuis que je suis à Nancy, mon âme ennuyée n’a eu qu’un désir : enlever à cette jeune femme le souvenir ridicule qu’elle a de moi… Je ne serais pas seulement un ennuyé, mais je serais de plus un sot, si je ne pouvais pas réussir, même dans cet innocent projet. »

Le soir, il redoubla de prévenance et d’attention envers madame de Serpierre et cinq ou six de ses bonnes amies, réunies autour d’elle ; il écouta avec des regards fort animés une diatribe infinie et remplie d’aigreur contre la cour de Louis-Philippe, laquelle se termina par une critique amère de madame de Sauve-d’Hocquincourt. Cette préparation savante permit à Lucien de se rapprocher, au bout d’une heure, de la petite table auprès de laquelle travaillait mademoiselle Théodelinde. Il donna à elle et à ses amies de nouveaux détails sur sa dernière chute.

« Ce qu’il y a de pis, ajouta-t-il, c’est qu’elle a eu des spectateurs, et pour qui un tel événement n’était point une nouveauté.

– Et quels sont-ils ? dit mademoiselle Théodelinde.

– Une jeune femme qui occupe le premier étage de l’hôtel de Pontlevé.

– Eh ! c’est madame de Chasteller.

– Ceci me console un peu, on en dit beaucoup de mal.

– Le fait est qu’elle est haute comme les nues ; elle n’est pas aimée à Nancy ; nous ne la connaissons pourtant que par quelques visites de société, ou plutôt, ajouta la bonne Théodelinde, nous ne la connaissons pas du tout. Elle met beaucoup de lenteur à rendre les visites. Je croirais volontiers qu’elle a de la nonchalance dans le caractère, et qu’elle se déplaît loin de Paris.

– Souvent, dit une des jeunes amies de mademoiselle de Serpierre, elle fait mettre les chevaux à sa voiture, et, après une heure ou deux d’attente, on dételle ; on la dit bizarre, sauvage.

– C’est une chose contrariante, pour une âme un peu délicate, reprit Théodelinde, de ne pouvoir pas danser une seule fois avec un homme sans qu’il ne forme le projet d’épouser.

– C’est tout le contraire de ce qui nous arrive, à nous autres pauvres filles sans dot, reprit l’amie : dame, c’est la veuve la plus riche de la province. »

On parla du caractère excessivement impérieux de M. de Pontlevé. Lucien attendait toujours un mot sur M. de Busant. « Mais je suis bien distrait, se dit-il enfin ; est-ce que des jeunes filles peuvent s’apercevoir de ces choses-là ? »

Un jeune homme blond, à l’air fade, entra dans le salon.

« Tenez, dit alors Théodelinde, voici probablement l’homme qui ennuie le plus madame de Chasteller ; c’est M. de Blancet, son cousin, qui l’aime depuis quinze ou vingt ans, qui parle souvent et avec attendrissement de cet amour né dans l’enfance, amour qui a redoublé depuis que madame de Chasteller est une veuve fort riche. Les prétentions de M. de Blancet sont protégées par M. de Pontlevé, dont il est le très humble serviteur, et qui le fait dîner trois fois la semaine avec la chère cousine.

– Et pourtant, mon père prétend, dit l’amie de mademoiselle Théodelinde, que M. de Pontlevé ne redoute qu’une chose au monde, c’est le mariage de sa fille. Il se sert de M. de Blancet pour éloigner les autres prétendants ; mais lui-même ne se verra jamais possesseur de cette belle fortune, dont M. de Pontlevé se réserve l’administration ; c’est pour cela qu’il ne veut pas qu’elle retourne à Paris.

– M. de Pontlevé a fait une scène horrible à sa fille, il y a quelques jours, dit mademoiselle Théodelinde, vers la fin de son accès de goutte, parce qu’elle n’a pas voulu renvoyer son cocher. “Je ne sortirai pas de longtemps le soir, disait M. de Pontlevé, et mon cocher peut fort bien vous servir ; à quoi bon garder un mauvais sujet qui ne va presque jamais ?” La scène a presque été aussi forte que celle qu’il fit à sa fille lorsqu’il voulut la brouiller avec son amie intime, madame de Constantin.

– Cette femme d’esprit dont M. de Lanfort racontait des reparties si drôles l’autre jour ?

– Précisément. M. de Pontlevé est surtout avare et trembleur, et il redoutait l’influence du caractère décidé de madame de Constantin. Il a des projets d’émigration, en cas de chute de Louis-Philippe et de proclamation de la République. Dans la première émigration, il a été réduit aux plus fâcheuses extrémités. Il a de grandes terres, mais peu d’argent comptant, dit-on, et, s’il passe le Rhin de nouveau, il compte beaucoup sur la fortune de sa fille. »

La conversation continuait ainsi agréablement entre Lucien, Théodelinde et son amie, lorsque madame de Serpierre crut convenable à son rôle de mère de rompre un peu cet aparté, que, d’ailleurs, elle voyait avec beaucoup de plaisir.

« Et de quoi parlez-vous donc là, vous autres ? dit-elle en s’approchant avec une sorte de gaieté. Vous avez l’air bien animés !

– Nous parlons de madame de Chasteller », dit l’amie.

Aussitôt la physionomie de madame de Serpierre changea entièrement et prit l’expression de la plus haute sévérité. « Les aventures de cette dame, dit-elle, ne doivent point faire l’entretien de jeunes filles ; elle nous a apporté de Paris des manières bien dangereuses pour votre bonheur futur, jeunes filles, et pour votre considération dans le monde. Malheureusement sa fortune et le vain éclat dont elle l’environne peuvent faire illusion sur la gravité de ses fautes ; et vous m’obligerez beaucoup, monsieur, ajouta-t-elle d’un air sec en se tournant vers Lucien, en ne parlant jamais avec mes filles des aventures de madame de Chasteller. »

« L’exécrable femme ! pensa Lucien ; nous nous amusions un peu, par hasard, et elle vient tout déranger ; et moi qui ai écouté tous ses contes tristes pendant une heure et avec tant de patience ! »

Lucien s’éloigna de l’air le plus hautain et le plus sec qu’il put trouver dans sa mémoire ; il rentra chez lui, et fut tout content d’y rencontrer son hôte, le bon M. Bonard, le marchand de blé.

Peu à peu, par ennui et sans songer le moins du monde à l’amour, Lucien prit les soins d’un amoureux ordinaire, ce qui lui sembla fort plaisant. Le dimanche matin, il plaça un de ses domestiques en faction vis-à-vis de la porte de l’hôtel de Pontlevé. Lorsque cet homme vint lui dire que madame de Chasteller venait d’entrer à la Propagation, petite église du pays, il y courait.

Mais cette église était si exiguë, et les chevaux de Lucien, sans lesquels il s’était fait une loi de ne jamais sortir, faisaient tant de bruit sur le pavé de la rue, et sa présence en uniforme était si remarquée, qu’il eut honte de ce manque de délicatesse. Il ne put pas bien voir madame de Chasteller, qui s’était placée au fond d’une chapelle assez obscure. Lucien crut remarquer beaucoup de simplicité chez elle. « Ou je me trompe fort, pensa-t-il, ou cette femme songe bien peu à tout ce qui l’entoure ; et, d’ailleurs, son maintien peut fort bien convenir à la plus haute piété. »

Le dimanche suivant, Lucien vint à pied à la Propagation ; mais, même ainsi, il était mal à son aise, il faisait trop d’effet.

Il eut été difficile d’avoir l’air plus distingué que madame de Chasteller ; seulement Lucien, qui s’était placé de façon à la bien voir comme elle sortait, remarqua que, lorsqu’elle ne tenait pas les yeux strictement baissés, ils étaient d’une beauté si singulière, que, malgré elle, ils trahissaient sa façon de sentir actuelle. « Voilà des yeux, pensa-t-il, qui doivent souvent donner de l’humeur à leur maîtresse ; quoi qu’elle fasse, elle ne peut pas les rendre insignifiants. »

Ce jour-là, ils exprimaient une attention et une mélancolie profondes. « Est-ce encore à M. de Busant de Sicile qu’il faut faire l’honneur de ces regards touchés ? »

Cette question, qu’il se fit, gâta tout son plaisir.

Chapitre XIV. §

« Je ne croyais pas les amours de garnison sujets à ces inconvénients. » Cette idée raisonnable, mais vulgaire, mit un peu de sérieux dans l’âme de Lucien ; et il tomba dans une rêverie profonde.

« Eh bien, facile ou non, se dit-il après un long silence, il serait charmant de pouvoir causer de bonne amitié avec un tel être » ; mais l’expression de sa physionomie n’était point d’accord avec ce mot charmant. « Je ne puis pas me dissimuler, poursuivit-il avec plus de sang-froid, qu’il y a une cruelle distance d’un lieutenant-colonel à un simple sous-lieutenant ; et une distance plus alarmante encore du noble nom de M. de Busant de Sicile, compagnon de Charles d’Anjou, frère de saint Louis, à ce petit nom bourgeois Leuwen… D’un autre côté, mes livrées si fraîches et mes chevaux anglais doivent me donner une demi-noblesse auprès de cette âme de province… Peut-être, ajouta-t-il en riant, une noblesse tout entière…

« Non, reprit-il en se levant avec une sorte de fureur, des pensées basses ne sauraient exister avec une physionomie si noble… Et quand elle les aurait, ces idées seraient celles de sa caste. Elles ne sont pas ridicules chez elle, parce qu’elle les a adoptées en étudiant son catéchisme, à six ans ; ce ne sont pas des idées, ce sont des sentiments. La noblesse de province fait grande attention aux livrées et au vernis des voitures.

« Mais pourquoi ces vaines délicatesses ? Il faut avouer que je suis bien ridicule. Ai-je le droit de m’enquérir de qualités si intimes ? Je voudrais passer quelques soirées dans le salon où elle va le soir… Mon père m’a porté le défi de m’ouvrir des salons de Nancy, j’y suis admis. Cela était assez difficile ; mais il est temps d’avoir quelque chose à faire au milieu de ces salons. J’y meurs d’ennui, et l’excès de l’ennui pourrait me rendre inattentif ; ce que la vanité de ces hobereaux, même les meilleurs, ne me pardonnerait jamais.

« Pourquoi ne me proposerais-je pas, pour avoir un but dans la vie, comme dit mademoiselle Sylviane, de parvenir à passer quelques soirées avec cette jeune femme ? J’étais bien bon de penser à l’amour et de me faire des reproches ! Ce passe-temps ne m’empêchera pas d’être un homme estimable et de servir la patrie, si l’occasion s’en présente.

« D’ailleurs, ajouta-t-il en souriant avec mélancolie, ses propos aimables m’auront bien vite guéri du plaisir que je suppose trouver à la voir ; avec des façons un peu plus nobles, avec les propos convenus d’une autre position dans la vie, ce sera le second tome de mademoiselle Sylviane Berchu. Elle sera aigre et dévote comme madame de Serpierre, ou ivre de gentilhommerie et me parlant des titres de ses aïeux, comme madame de Commercy, qui me racontait hier, en brouillant toutes les dates et, qui plus est, bien longuement, comme quoi un de ses ancêtres, nommé Enguerrand, suivit François Ier, à la guerre contre les Albigeois et fut connétable d’Auvergne… Tout cela sera vrai, mais elle est jolie ; que faut-il de plus pour passer une heure ou deux ? et, en écoutant ces balivernes, je serai à deux pas d’elle. Il serait même curieux d’observer philosophiquement comment des pensées ridicules ou basses peuvent ne pas gâter une telle physionomie. C’est qu’au fait rien n’est ridicule comme la science de Lavater. »

Ce qui répondit à tout, dans la tête de Lucien, ce fut la pensée qu’il y aurait de la gaucherie à ne pas pénétrer dans les salons où allait madame de Chasteller, ou dans le sien, si elle n’allait nulle part. « Cela exigera quelques soins. Ce sera comme la prise d’assaut des salons de Nancy. » Par tous ces raisonnements philosophiques, le mot fatal d’amour fut éloigné, et il ne se fit plus de reproche. Il s’était moqué si souvent du piteux état où il avait vu Edgar, un de ses cousins ! Faire dépendre l’estime qu’on se doit à soi-même de l’opinion d’une femme qui s’estime, elle, parce que son bisaïeul a tué des Albigeois à la suite de François Ier : quelle complication de ridicule ! Dans ce conflit, l’homme est plus ridicule que la femme.

Malgré tous ces beaux raisonnements, M. de Busant de Sicile occupait l’âme de notre héros tout autant, pour le moins, que madame de Chasteller. Il mettait une adresse prodigieuse à faire des questions indirectes au sujet de M. de Busant et de l’accueil dont il avait été l’objet. M. Gauthier, M. Bonard et leurs amis, et toute la société du second ordre, exagérant tout, comme à l’ordinaire, ne savaient rien de M. de Busant, sinon qu’il était de la plus haute noblesse, et qu’il avait été l’amant de madame de Chasteller. On était loin de dire les choses aussi clairement dans les salons de mesdames de Commercy et de Puylaurens. Quand Lucien faisait des questions sur M. de Busant, on semblait se souvenir que lui, Lucien, était du camp ennemi, et jamais il ne put arriver à une réponse nette. Il ne pouvait aborder un tel sujet avec son amie mademoiselle Théodelinde, et c’était, en vérité, le seul être qui semblât ne pas désirer le tromper. Lucien n’arriva jamais à savoir la vérité sur M. de Busant. Le fait est que c’était un fort bon et fort brave gentilhomme, mais sans aucune sorte d’esprit. À son arrivée à Nancy, se méprenant sur l’accueil dont il était l’objet, et oubliant sa taille épaisse, son regard commun et ses quarante ans, il s’était porté amoureux de madame de Chasteller. Il avait constamment ennuyé son père et elle de ses visites, et jamais elle n’avait pu parvenir à rendre ces visites moins fréquentes. Son père, M. de Pontlevé, tenait à être bien avec la force armée de Nancy. Si ses correspondances bien innocentes avec Charles X étaient découvertes, qui serait chargé de l’arrêter ? Qui pourrait protéger sa fuite ? Et si, tout à coup, l’on apprenait que la République était proclamée à Paris, qui pourrait le protéger contre le peuple du pays ?

Mais le pauvre Lucien était bien loin de pénétrer tout ceci. Il voyait constamment M. Du Poirier éluder ses questions avec une adresse admirable.

Dans la bonne compagnie on lui répétait sans cesse : « Cet officier supérieur descend d’un des aides de camp du duc d’Anjou, frère de saint Louis, et qui l’a aidé à conquérir la Sicile. »

Il sut quelque chose de plus de M. d’Antin, qui lui dit un jour :

« Vous avez fort bien fait d’occuper son logement ; c’est un des plus passables de la ville. Ce pauvre Busant était fort brave, pas une idée, d’excellentes manières, donnant aux dames de fort jolis déjeuners, dans les bois de Burelviller, ou au Chasseur vert, à un quart de lieue d’ici ; et presque tous les jours, sur le minuit, il se croyait gai, parce qu’il était un peu ivre. »

À force de s’occuper des moyens de rencontrer madame de Chasteller dans un salon, le désir de briller au yeux des habitants de Nancy, que Lucien commençait à mépriser plus peut-être qu’il ne fallait, fut remplacé, comme mobile d’actions, par l’envie d’occuper l’esprit, si ce n’est l’âme, de ce joli joujou. « Cela doit avoir de singulières idées ! pensa-t-il. Une jeune ultra de province, passant du Sacré-Cœur à la cour de Charles X, et chassée de Paris, dans les journées de juillet 1830. » Telle était, en effet, l’histoire de madame de Chasteller.

En 1814, après la première Restauration, M. le marquis de Pontlevé fut au désespoir de se voir à Nancy et de n’être pas de la cour.

« Je vois se rétablir, disait-il, la ligne de séparation entre nous autres et la noblesse de cour. Mon cousin, de même nom que moi, parce qu’il est de la cour, viendra à vingt-deux ans commander, comme colonel, le régiment où, par grâce, je serai capitaine à quarante. » C’était là le principal chagrin de M. de Pontlevé, et il n’en faisait mystère à personne. Bientôt il en eut un second. Il se présenta aux élections de 1816, pour la Chambre des députés, et il eut six voix, en comptant la sienne. Il s’enfuit à Paris, déclarant qu’il quittait à jamais la province après cet affront, et emmenant sa fille, âgée de cinq ou six ans. Pour se donner une position à Paris, il sollicita la pairie. M. de Puylaurens, alors fort bien en cour, lui conseilla de placer sa fille au couvent du Sacré-Cœur ; M. de Pontlevé suivit ce conseil et en sentit toute la portée. Il se jeta dans la haute dévotion, et parvint ainsi, en 1828, à marier sa fille à un des maréchaux de camp attachés à la cour de Charles X. Ce mariage fut considéré comme très avantageux. M. de Chasteller avait de la fortune. Il paraissait plus âgé qu’il ne l’était, parce qu’il manquait tout à fait de cheveux ; mais il avait une vivacité étonnante et portait la grâce dans les manières jusqu’au genre doucereux. Ses ennemis à la cour lui appliquaient le vers de Boileau sur les romans de son époque :

Et jusqu’à je vous hais, tout s’y dit tendrement.

Madame de Chasteller, bien dirigée par un mari idolâtre des petits moyens qui font tant d’effet à la cour, fut bien reçue des princesses, et jouit bientôt d’une position fort agréable ; elle avait les loges de la cour aux Bouffes et à l’Opéra ; et, l’été, deux appartements l’un à Meudon et l’autre à Rambouillet. Elle avait le bonheur de ne s’occuper jamais de politique et de ne pas lire de journaux. Elle ne connaissait la politique que par les séances publiques de l’Académie française, auxquelles son mari exigeait qu’elle assistât, parce qu’il avait de grandes prétentions au fauteuil ; il était grand admirateur des vers de Millevoye et de la prose de M. de Fontanes.

Les coups de fusil de juillet 1830 vinrent troubler ces innocentes pensées.

En voyant le peuple dans la rue, c’était son mot, il se rappela les meurtres de MM. Foulon et Berthier, aux premiers jours de la Révolution. Il pensa que le voisinage du Rhin était ce qu’il y avait de plus sûr, et vint se cacher dans une terre de sa femme, près de Nancy.

M. de Chasteller, homme peut-être un peu affecté, mais fort agréable et même amusant dans les positions ordinaires de la vie, n’avait jamais eu la tête bien forte ; il ne put jamais se consoler de cette troisième fuite de la famille qu’il adorait. « Je vois là le doigt de Dieu », disait-il en pleurant dans les salons de Nancy ; et il mourut bientôt, laissant à sa veuve vingt-cinq mille livres de rente dans les fonds publics. Cette fortune lui avait été faite par le roi à l’époque des emprunts de 1817, et les salons de Nancy, qui en étaient jaloux, la portaient sans façon à dix-huit cent mille francs ou deux millions.

Lucien eut toutes les peines du monde à réunir ces faits si simples. Quant à la conduite de madame de Chasteller, la haine dont on l’honorait dans le salon de madame de Serpierre et le bon sens de mademoiselle Théodelinde rendirent plus facile à Lucien de savoir la vérité.

Dix-huit mois après la mort de son mari, madame de Chasteller osa prononcer ces mots : Retour à Paris. « Quoi ! ma fille, lui dit le grand M. de Pontlevé, avec le ton et les gestes d’Alceste indigné, dans la comédie : vos princes sont à Prague et l’on vous verrait à Paris ! Que diraient les mânes de M. de Chasteller ? Ah ! si nous quittons nos pénates, ce n’est pas de ce côté qu’il faut tourner la tête des chevaux. Soignez votre vieux père à Nancy, ou, si nous pouvons mettre un pied devant l’autre, volons à Prague », etc.

M. de Pontlevé avait ce parler long et figuré des gens diserts du temps de Louis XVI, qui passait alors pour de l’esprit.

Madame de Chasteller avait dû renoncer à l’idée de Paris. Au seul mot de Paris, son père lui parlait avec aigreur et lui faisait une scène. Mais, par compensation, madame de Chasteller avait de beaux chevaux, une jolie calèche et des gens tenus avec élégance. Tout cela paraissait moins dans Nancy que sur les grandes routes du voisinage. Madame de Chasteller allait voir, le plus souvent qu’elle le pouvait, une amie du Sacré-Cœur, madame de Constantin, qui habitait une petite ville à quelques lieues de Nancy ; mais M. de Pontlevé en était mortellement jaloux, et avait tout fait pour les brouiller.

Deux ou trois fois, dans ses grandes promenades, Lucien avait rencontré la calèche de madame de Chasteller à plusieurs lieues de Nancy.

Le jour d’une de ces rencontres, sur le minuit, Lucien était allé fumer ses petits cigares de papier de réglisse dans la rue de la Pompe. Là il continuait à se réjouir de la faveur que les uniformes brillants trouvaient auprès de madame de Chasteller. Il s’efforçait à bâtir quelque espérance sur l’élégance de ses chevaux et de ses gens. Il combattait cet espoir par le souvenir de la simplicité de son nom bourgeois ; mais, en se disant toutes ces belles choses, il pensait à d’autres. Il ne s’était pas aperçu que, depuis quinze jours à peu près qu’il l’avait vue à la messe, madame de Chasteller, qui pour lui, cependant, n’avait qu’une existence en quelque sorte idéale, avait changé de manières à son égard.

D’abord il s’était dit, après s’être fait conter son histoire : « Cette jeune femme est vexée par son père ; elle doit être blessée de l’attachement que celui-ci affiche pour sa fortune ; la province l’ennuie ; il est tout simple qu’elle cherche des distractions dans un peu de galanterie honnête. » Ensuite sa physionomie franche et chaste avait fait naître des doutes, même sur la galanterie.

Enfin, le soir dont nous parlons : « Mais que diable ! se dit Lucien, je suis un vrai nigaud, je devrais me réjouir de ce bon vouloir pour l’uniforme. »

Plus il insistait sur ce motif d’espérer, plus il devenait sombre.

« Aurais-je la sottise d’être amoureux ? » se dit-il enfin à demi-haut ; et il s’arrêta comme frappé de la foudre, au milieu de la rue. Heureusement, à minuit, il n’y avait là personne pour observer sa mine et se moquer de lui.

Le soupçon d’aimer l’avait pénétré de honte, il se sentit dégradé : « Je serais donc comme Edgar, se dit-il. Il faut que j’aie l’âme naturellement bien petite et bien faible ! L’éducation a pu la soutenir quelque temps, mais le fond reparaît dans les occasions singulières et dans les positions imprévues. Quoi ! pendant que toute la jeunesse de France prend parti pour de si grands intérêts, toute ma vie se passera à regarder deux beaux yeux, comme les héros ridicules de Corneille ! Voilà le triste effet de cette vie sage et raisonnable que je mène ici.

Qui n’a pas l’esprit de son âge,

De son âge a tout le malheur.

« Il valait bien mieux, comme j’en avais l’idée, aller enlever une petite danseuse à Metz ! Il valait bien mieux, du moins, faire une cour sérieuse à madame de Puylaurens ou à madame d’Hocquincourt. Je n’avais pas à craindre, auprès de ces dames, d’être entraîné au delà d’un petit amour de société.

« Si ceci continue, je vais devenir fou et plat. C’est bien autre chose que le saint-simonisme dont m’accusait mon père ! Qui est-ce qui s’occupe des femmes aujourd’hui ? quelque homme comme le duc de…, l’ami de ma mère, qui au déclin d’une vie honorable, après avoir payé sa dette sur les champs de bataille et à la Chambre des pairs en refusant son vote, s’amuse à faire la fortune d’une petite danseuse, comme on joue avec un serin.

« Mais moi ! à mon âge ! quel est le jeune homme qui ose seulement parler d’un attachement sérieux pour une femme ? Si ceci est un amusement, bien ; si c’est un attachement sérieux, je suis sans excuse ; et la preuve que je mets du sérieux dans tout ceci, que cette folie n’est pas un simple amusement, c’est ce que je viens de découvrir : le faible de madame de Chasteller pour les brillants uniformes, loin de me plaire, m’attriste. Je me crois des devoirs envers la patrie. Jusqu’ici je me suis principalement estimé parce que je n’étais pas un égoïste uniquement occupé à bien jouir du gros lot qu’il a reçu du hasard ; je me suis estimé parce que je sentais avant tout l’existence de ces devoirs envers la patrie et le besoin de l’estime des grandes âmes. Je suis dans l’âge d’agir ; d’un moment à l’autre la voix de la patrie peut se faire entendre ; je puis être appelé ; je devrais occuper tout mon esprit à découvrir les véritables intérêts de la France, que des fripons cherchent à embrouiller. Une seule tête, une seule âme ne suffisent pas pour y voir clair, au milieu de devoirs si compliqués. Et c’est le moment que je choisis pour me faire l’esclave d’une petite ultra de province ! Le diable l’emporte, elle et sa rue ! » Lucien rentra précipitamment chez lui ; mais le sentiment d’une honte vive lui ôta le sommeil. Le jour le trouva se promenant devant la caserne ; il attendait avec impatience l’heure de l’appel. L’appel fini, il accompagna pendant quelques centaines de pas deux de ses camarades ; pour la première fois leur société lui était agréable.

Rendu enfin à lui-même : « J’ai beau faire, se dit-il, je ne puis voir dans ces yeux si pénétrants, mais si chastes, le pendant d’une danseuse de l’Opéra, moins les grâces. » De toute la journée, il ne put arriver à prendre son parti sur madame de Chasteller. Quoi qu’il fît, il ne pouvait voir en elle la maîtresse obligée de tous les lieutenants-colonels qui viendraient tenir garnison à Nancy. « Mais cependant, disait le parti de la raison, elle doit s’ennuyer beaucoup. Son père la force à bouder Paris ; il veut la brouiller avec une amie intime ; un peu de galanterie est la seule consolation pour cette pauvre âme. »

Cette excuse si raisonnable ne faisait que redoubler la tristesse de notre héros. Au fond, il entrevoyait le ridicule de sa position : il aimait, sans doute avec l’envie de réussir, et cependant il était malheureux et prêt à mépriser sa maîtresse, précisément à cause de cette possibilité de réussir.

La journée fut cruelle pour lui ; tout le monde semblait d’accord pour lui parler de M. Thomas de Busant et de la vie agréable qu’il avait su mener à Nancy. On comparait cette existence avec la vie de cabaret et de café que menaient le lieutenant-colonel Filloteau et les trois chefs d’escadron.

La lumière lui arrivait de toutes parts ; car le nom de madame de Chasteller était sur toutes les lèvres, à propos de M. de Busant ; et cependant son cœur s’obstinait à la lui montrer comme un ange de pureté.

Il ne trouva plus aucun plaisir à faire admirer dans les rues de Nancy ses livrées élégantes, ses beaux chevaux, sa calèche qui ébranlait en passant toutes les maisons de bois du pays. Il se méprisait presque pour s’être amusé de ces pauvretés ; il oubliait l’excès d’ennui dont elles l’avaient distrait.

Pendant les jours qui suivirent, Lucien fut extrêmement agité. Ce n’était plus cet être léger et distrait par la moindre bagatelle. Il y avait des moments où il se méprisait de tout son cœur ; mais malgré ses remords, il ne pouvait s’empêcher de passer plusieurs fois le jour dans la rue de la Pompe.

Huit jours après que Lucien avait fait dans son cœur une découverte si humiliante, comme il entrait chez madame de Commercy, il y trouva établie, en visite, madame de Chasteller ; il ne put dire un mot, il devint de toutes les couleurs, et, se trouvant seul homme dans le salon, il n’eut pas l’esprit d’offrir son bras à madame de Chasteller pour la reconduire à sa voiture. Il sortit de chez madame de Commercy se méprisant un peu plus soi-même.

Ce républicain, cet homme d’action, qui aimait l’exercice du cheval comme une préparation au combat, n’avait jamais songé à l’amour que comme à un précipice dangereux et méprisé, où il était sûr de ne pas tomber. D’ailleurs, il croyait cette passion extrêmement rare, partout ailleurs qu’au théâtre. Il s’était étonné de tout ce qui lui arrivait, comme l’oiseau sauvage qui s’engage dans un filet et que l’on met en cage ; ainsi que ce captif effrayé, il ne savait que se heurter la tête avec furie contre les barreaux de sa cage. « Quoi ! se disait-il, ne pas savoir dire un seul mot ; quoi ! oublier même les usages les plus simples ! Ainsi ma faible conscience cède à l’attrait d’une faute, et je n’ai pas même le courage de la commettre ! »

Le lendemain Lucien n’était pas de service ; il profita de la permission donnée par le colonel et s’enfonça fort loin dans les bois de Burelviller… Vers le soir, un paysan lui apprit qu’il était à sept lieues de Nancy.

« Il faut convenir que je suis encore plus sot que je ne l’imaginais ! Est-ce en courant les bois que j’obtiendrai la bienveillance des salons de Nancy et que je pourrai trouver la chance de rencontrer madame de Chasteller et de réparer ma sottise ? » Il revint précipitamment à la ville ; il alla chez les Serpierre. Mademoiselle Théodelinde était son amie, et cette âme, qui se croyait si ferme, avait besoin ce jour-là d’un regard ami. Il était bien loin d’oser lui parler de sa faiblesse ; mais, auprès d’elle, son cœur trouvait quelque repos. M. Gauthier avait toute son estime, mais il était prêtre de la République, et tout ce qui ne tendait pas au bonheur de la France se gouvernant elle-même, lui semblait indigne d’attention et puéril. Du Poirier eût fait un conseiller parfait ; outre ses connaissances générales des hommes et des choses de Nancy, il dînait une fois la semaine avec la personne que Lucien avait tant d’intérêt à connaître. Mais Lucien n’était attentif qu’à ne pas lui donner l’occasion de le trahir.

Comme Lucien racontait à mademoiselle Théodelinde ce qu’il avait remarqué dans sa longue promenade, on annonça madame de Chasteller. À l’instant Lucien devint emprunté dans tous ses mouvements ; il essaya vainement de parler ; le peu qu’il dit était à peu près inintelligible.

Il n’eût pas été plus surpris si, en allant au feu avec le régiment, au lieu de galoper en avant sur l’ennemi, il se fût mis à fuir. Cette idée le plongea dans le trouble le plus violent, il ne pouvait donc se répondre de rien sur son propre compte ! Quelle leçon de modestie ! Quel besoin d’agir pour être enfin sûr de soi-même, non plus par une vaine probabilité, mais d’après des faits !

Lucien fut tiré de sa rêverie profonde par un événement bien étonnant : madame de Serpierre le présentait à madame de Chasteller, et accompagnait cette cérémonie des louanges les plus excessives. Lucien était rouge comme un coq, et cherchait en vain à trouver un mot poli, tandis qu’on exaltait surtout son esprit aimable, admirable d’à-propos et d’élégance parisienne. Enfin, madame de Serpierre elle-même s’aperçut de l’état où il se trouvait.

Madame de Chasteller eut recours à un prétexte pour faire sa visite extrêmement courte. Quand elle se leva, Lucien eut bien l’idée de lui offrir son bras jusqu’à sa voiture, mais il se sentit trembler de telle sorte qu’il trouva imprudent d’essayer de quitter sa chaise ; il craignait de donner une scène publique. Madame de Chasteller aurait pu lui dire : « C’est à moi, monsieur, à vous offrir le bras. »

Chapitre XV. §

« Je ne vous croyais pas si sensible au ridicule, lui dit mademoiselle Théodelinde, quand madame de Chasteller eut quitté le salon ; est-ce parce que madame de Chasteller vous a vu dans la situation peu brillante de saint Paul, lorsqu’il eut la vision du troisième ciel, que sa présence vous a interdit à ce point ? »

Lucien accepta cette interprétation ; il craignait de se trahir en entreprenant la moindre discussion, et, quand il put espérer que sa sortie n’aurait rien d’étrange, il se hâta de fuir. Une fois seul, l’excès du ridicule de ce qui venait de lui arriver le consola un peu. « Est-ce que j’aurais la peste ? se dit-il. Puisque l’effet physique est si fort, je ne suis donc pas blâmable moralement ! Si j’avais la jambe cassée, je ne pourrais pas non plus marcher avec mon régiment. »

Il y eut un dîner chez les Serpierre, fort simple, car ils n’étaient rien moins que riches ; mais, grâce aux préjugés de la noblesse, si vivaces en province, et qui seuls pouvaient marier les six filles du vieux lieutenant du roi, ce n’était pas un petit honneur que d’être invité à dîner dans cette maison. Aussi madame de Serpierre balança-t-elle longtemps avant d’inviter Lucien, son nom était bien bourgeois ; mais enfin l’utilité l’emporta, comme il est d’usage au dix-neuvième siècle : Lucien était un jeune homme à marier.

La bonne et simple Théodelinde n’approuvait point du tout cette politique ; mais il fallait obéir. La place de Lucien fut indiquée à côté de la sienne, par les petits billets placés sur les serviettes. Le vieux lieutenant du roi avait écrit : « M. le chevalier Leuwen. » Théodelinde comprit que Lucien serait choqué de cet anoblissement impromptu.

On avait engagé madame de Chasteller parce qu’elle n’avait pu venir à un autre dîner donné deux mois auparavant, quand M. de Pontlevé avait la goutte. Théodelinde, toute honteuse de la politique de sa mère, obtint avec beaucoup de peine, au moment où les hôtes allaient arriver, que la place de madame de Chasteller fût marquée à droite de M. le chevalier Leuwen, tandis qu’elle occuperait la gauche.

Lorsque Lucien arriva, madame de Serpierre le prit à part et lui dit avec toute la fausseté d’une mère qui a six filles à marier :

« Je vous ai placé à côté de la belle madame de Chasteller ; c’est le meilleur parti de la province, et elle ne passe pas pour haïr les uniformes ; vous aurez ainsi une occasion de cultiver la connaissance que je vous ai fait faire. »

Au dîner, Théodolinde trouva Lucien assez maussade ; il parlait peu, et ce qu’il disait, en vérité, ne valait pas la peine d’être dit.

Madame de Chasteller parla à notre héros de ce qui faisait alors le sujet de toutes les conversations à Nancy. Madame Grandet, la femme du receveur général, allait arriver de Paris, et, sans doute, donnerait des fêtes superbes. Son mari était fort riche, et elle passait pour être une des plus jolies femmes de Paris. Lucien se rappela le propos qui le faisait parent de Robespierre, et il eut le courage de dire qu’il voyait souvent madame Grandet chez sa mère, madame Leuwen. Ce sujet de conversation ne fut que pauvrement suivi par notre sous-lieutenant ; il prétendait parler avec vivacité, et, comme son esprit ne fournissait rien, il arrivait presque à faire des questions sèches à madame de Chasteller.

Après dîner, on proposa une grande promenade, et Lucien eut l’honneur de conduire mademoiselle Théodelinde et madame de Chasteller dans une excursion sur l’étang qui est décoré du nom de lac de la Commanderie. Il s’était chargé de manœuvrer la barque, et Lucien, qui avait mené cinq ou six fois fort bien les demoiselles de Serpierre, fut sur le point de faire chavirer, dans les quatre pieds d’eau de ce lac, mademoiselle Théodelinde et madame de Chasteller.

Le surlendemain était le jour de fête d’une auguste personne, maintenant hors de France.

Madame la marquise de Marcilly, veuve d’un cordon rouge, se crut obligée de donner un bal ; mais le motif de la fête ne fut point exprimé dans le billet d’invitation ; ce qui parut une timidité coupable à sept ou huit dames pensant supérieurement, et qui, pour cette raison, n’honorèrent point le bal de leur présence.

De tout le 27e de lanciers, il n’y eut d’invités que le colonel, Lucien et le petit Riquebourg. Mais, une fois dans les salons de la marquise, l’esprit de parti fit oublier les plus simples convenances à des gens d’ailleurs si polis, polis jusqu’à fatiguer. Le colonel Malher de Saint-Mégrin fut traité en intrus et presque en homme de police ; Lucien comme l’enfant de la maison ; il y avait réellement de l’engouement pour ce joli sous-lieutenant.

La société réunie, on passa dans la salle de bal. Au milieu d’un jardin planté jadis par le roi Stanislas, beau-père de Louis XV, et représentant, suivant le goût du temps, un labyrinthe de charmilles, s’élevait un kiosque fort élégant, mais très négligé depuis la mort de l’ami de Charles XII. Pour dissimuler les ravages du temps, on l’avait transformé en tente magnifique. Le commandant de la place, très fâché de ne pouvoir pas venir au bal et célébrer la fête de l’auguste personnage, avait prêté, des magasins de la place, deux de ces grandes tentes nommées marquises. On les avait dressées à côté du kiosque, avec lequel elles communiquaient par de grandes portes ornées de trophées indiens, mais où la couleur blanche dominait ; on n’eût pas mieux fait, même à Paris ; c’étaient MM. Roller qui s’étaient chargés de toute la partie des décorations.

Le soir, grâce à ces jolies tentes, à l’aspect animé du bal et aussi sans doute à l’accueil vraiment flatteur dont il était l’objet, Lucien fut complètement distrait de sa tristesse et de ses remords. La beauté du jardin et de la salle où l’on dansait le charmèrent comme un enfant ; ces premières sensations en firent un autre homme.

Ce grave républicain se donna un plaisir d’écolier : celui de passer souvent devant le colonel Malher sans lui parler, ni même daigner le regarder. En cela, il suivait l’exemple général ; pas une parole ne fut adressée à ce colonel, si fier de son crédit, et il restait isolé comme une brebis galeuse ; c’était le mot dont on se servait généralement, dans le bal, pour désigner sa position fâcheuse. Et il n’eut pas l’esprit de quitter le bal et de se soustraire à une impolitesse si unanime. « Ici, c’est lui qui ne pense pas bien, se disait Lucien, et je lui rends la monnaie de la scène qu’il me fit jadis au sujet du cabinet littéraire. Avec ces êtres grossiers, il ne faut pas perdre l’occasion de placer une marque de mépris ; quand les honnêtes gens les dédaignent, ils se figurent qu’on les redoute. »

Lucien remarqua, en entrant, que toutes les femmes étaient parées de rubans verts et blancs, ce qui ne l’offensa pas le moins du monde. Cette insulte s’adresse au chef de l’État, et à un chef perfide. La nation est trop haut placée pour qu’une famille quelconque, fut-elle de héros, puisse l’insulter.

Au fond d’une des tentes adjacentes était comme un petit réduit, qui resplendissait de lumière ; il y avait peut-être quarante bougies allumées, et Lucien fut attiré par leur éclat. « Cela a l’air d’un reposoir des processions de la Fête-Dieu », pensa-t-il. Au milieu des bougies, dans le lieu le plus noble, était placé, comme une sorte d’ostensoir, le portrait d’un jeune Écossais. Dans la physionomie de cet enfant, le peintre, qui pensait mieux sans doute qu’il ne dessinait, avait cherché à réunir aux sourires aimables du premier âge un front chargé des hautes pensées du génie. Le peintre était ainsi parvenu à faire une caricature étonnante et qui tenait du monstre.

Toutes les femmes qui entraient dans la salle de bal la traversaient rapidement pour aller se placer devant le portrait du jeune Écossais. Là, on restait un instant en silence, et l’on affectait un air fort sérieux. Puis, en s’en allant, on reprenait la physionomie plus gaie du bal, et on allait saluer la maîtresse de la maison. Deux ou trois dames qui s’approchèrent de madame de Marcilly avant d’être allées au portrait, en furent reçues fort sèchement et parurent tellement ridicules, que l’une d’elles jugea à propos de se trouver mal. Lucien ne perdait pas un détail de tout ce cérémonial. « Nous autres aristocrates, se disait-il en riant, en nous tenant unis, nous ne craignons personne ; mais aussi que de sottises il faut regarder sans rire ! Il est plaisant, pensait-il, que ces deux rivaux, Charles X et Louis-Philippe, payés par la nation, et en payant les serviteurs de la nation avec l’argent de la nation, prétendent que nous leur devons personnellement quelque chose. »

Après une revue générale du bal, qui était fort beau, la reconnaissance marqua la place de Lucien sur une chaise à côté du boston de madame la comtesse de Commercy, cette cousine de l’Empereur. Pendant une mortelle demi-heure, Lucien lui entendit donner cinq ou six fois ce titre en parlant d’elle à elle-même.

« La vanité de ces provinciaux leur inspire des idées incroyables, pensait-il ; il me semble voyager en pays étranger. »

« Vous êtes admirable, monsieur, lui dit la cousine de l’Empereur, et, certainement, je ne voudrais pas me séparer d’un aussi aimable cavalier. Mais je vois d’ici des demoiselles qui ont bonne envie de danser ; elles me regarderont avec des yeux ennemis si je vous retiens plus longtemps. »

Et madame de Commercy lui indiqua plusieurs demoiselles de la première qualité.

Notre héros prit son parti en brave : non seulement il dansa, mais il parla ; il trouva quelques petites idées à la portée de ces intelligences, non cultivées exprès, des jeunes filles de la noblesse de province. Son courage fut récompensé par les louanges unanimes de mesdames de Commercy, de Marcilly, de Serpierre, etc. ; il se sentit à la mode. On aime les uniformes dans l’Est de la France, pays profondément militaire ; et c’est en grande partie à cause de son uniforme porté avec grâce, et presque unique dans cette société, que Lucien pouvait passer pour le personnage le plus brillant du bal.

Enfin, il obtint une contredanse de madame d’Hocquincourt : il eut de l’à-propos, du brillant, de l’esprit. Madame d’Hocquincourt lui faisait des compliments fort vifs.

« Je vous ai toujours vu fort aimable ; mais, ce soir, vous êtes un autre homme », lui dit-elle.

Ce propos fut entendu par M. de Sanréal, et Lucien commença à déplaire beaucoup aux jeunes gens de la société.

« Vos succès donnent de l’humeur à ces messieurs », dit madame d’Hocquincourt ; et, comme MM. Roller et d’Antin s’approchaient d’elle, elle rappela Lucien qui s’éloignait.

« Monsieur Leuwen, lui dit-elle de loin, je vous demande de danser avec moi la première contredanse. »

« C’est charmant, se dit Lucien, et voilà ce qu’on n’oserait pas se permettre à Paris. Réellement, ces pays étrangers ont du bon ; ces gens-ci sont moins timides que nous. »

Pendant qu’il dansait avec madame d’Hocquincourt, M. d’Antin s’approcha d’elle. Madame d’Hocquincourt feignit d’avoir oublié un engagement pris avec lui et se mit à lui faire des excuses en termes si plaisants et si piquants pour lui, que Lucien, toujours dansant avec elle, eut toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire. Madame d’Hocquincourt cherchait évidemment à mettre en colère M. d’Antin, qui protestait en vain que jamais il n’avait compté sur cette contredanse.

« Comment un homme peut-il se laisser traiter ainsi ? pensait Lucien. Que de bassesses fait faire l’amour ! » Madame d’Hocquincourt lui adressait des mots fort aimables et ne parlait presque qu’à lui ; mais Lucien était aigri par la position où il voyait le pauvre M. d’Antin. Il alla à l’autre bout du salon et dansa des valses avec madame de Puylaurens, qui, elle aussi, fut charmante pour lui. Il était l’homme à la mode de ce bal, lui qui dansait fort mal ; il le savait bien, et c’était pour la première fois de sa vie qu’il goûtait ce plaisir. Il dansait une galope avec mademoiselle Théodelinde de Serpierre, lorsque, dans un angle de la salle, il aperçut madame de Chasteller.

Tout le brillant, tout l’esprit de Lucien disparurent en un clin d’œil. Elle avait une simple robe blanche, et sa toilette montrait une simplicité qui eût semblé bien ridicule aux jeunes gens de ce bal, si elle eût été sans fortune. Les bals sont des jours de bataille dans ces pays de puérile vanité, et négliger un avantage passe pour une affectation marquée. On eût voulu que madame de Chasteller portât des diamants ; la robe modeste et peu chère qu’elle avait choisie était un acte de singularité qui fut blâmé avec affectation de douleur profonde par M. de Pontlevé, et désapprouvé, en secret, même par le timide M. de Blancet, qui lui donnait le bras avec une dignité plaisante.

Ces messieurs n’avaient pas tout à fait tort ; le trait le plus marquant du caractère de madame de Chasteller était une nonchalance profonde. Sous l’aspect d’un sérieux complet et que sa beauté rendait reposant, elle vivait avec un caractère heureux et même gai. Rêver était son plaisir suprême. On eût dit qu’elle ne faisait aucune attention aux petits événements qui l’environnaient ; aucun ne lui échappant au contraire : elle les voyait fort bien, et c’étaient même ces petits événements qui servaient d’aliment à cette rêverie, qui passait pour de la hauteur. Aucun détail de la vie ne lui échappant, pourtant il était donné à très peu d’événements de l’émouvoir, et ce n’étaient pas les choses importantes qui la touchaient.

Par exemple, le matin même du bal, M. de Pontlevé lui avait fait une querelle sérieuse pour l’indifférence avec laquelle elle avait lu une lettre qui lui annonçait une banqueroute. Et, peu d’instants après, la rencontre, dans la rue, d’une femme fort petite, vieille, marchant à peine, mal vêtue, au point de laisser voir une chemise déchirée, et, sous cette chemise, une peau noircie par le soleil, l’avait émue jusqu’aux larmes. Personne à Nancy n’avait deviné ce caractère ; une amie intime, madame de Constantin, recevait seule quelquefois ses confidences, et souvent s’en moquait.

Avec tout le reste du monde, madame de Chasteller parlait assez pour fournir son contingent à la conversation ; mais se mettre à parler était toujours une corvée pour elle.

Elle ne regrettait qu’une chose de Paris, la musique italienne, qui avait le pouvoir d’augmenter d’une façon surprenante l’intensité de ses accès de rêverie. Elle pensait fort peu à elle-même, et même le bal que nous décrivons n’avait pu la rappeler assez au rôle qu’elle devait jouer pour lui donner la quantité d’honnête coquetterie que le vulgaire croit inhérente au caractère de toutes les femmes.

Comme Lucien ramenait mademoiselle Théodelinde à sa mère :

« Que veut dire cette petite robe blanche de mousseline ? disait tout haut madame de Serpierre. Est-ce ainsi qu’on se présente un jour tel que celui-ci ? Elle est veuve d’un officier général attaché à la propre personne du roi ; elle jouit d’une fortune triplée et quadruplée par la bienveillance de nos Bourbons. Madame de Chasteller eût dû comprendre que venir chez madame de Marcilly le jour de la fête de notre adorable princesse, c’est se présenter aux Tuileries. Que diront les républicains en nous voyant traiter avec légèreté les choses les plus sacrées ? Et n’est-ce pas quand le flot de tout le vulgaire d’une nation vient attaquer les choses saintes que chaque être, selon sa position, doit avoir du courage et faire strictement son devoir ? Et elle encore, ajoutait-elle, fille unique de M. de Pontlevé, qui, à tort ou à raison, se voit à la tête de la noblesse de la province, ou, du moins, nous donne des instructions comme commissaire du roi ! Cette petite tête n’a rien entrevu de tout cela ! »

Madame de Serpierre avait raison ; madame de Chasteller était blâmable ; mais pas tant qu’elle en fût blâmée. « Que vont dire les républicains ? » s’écriaient toutes les nobles dames ; et elles songeaient au numéro de L’Aurore qui devait paraître le surlendemain.

Chapitre XVI. §

Madame de Chasteller se rapprocha du groupe de madame de Serpierre comme celle-ci continuait à très haute voix ses réflexions critiques et monarchiques. Cette critique amère fut brusquement coupée par les compliments fades et exagérés qui passent pour du savoir-vivre en province. Lucien fut heureux de trouver madame de Serpierre bien ridicule. Un quart d’heure plus tôt, il eût ri de grand cœur ; maintenant cette femme méchante lui fit l’effet d’une pierre de plus que l’on trouve dans un mauvais chemin de montagne. Pendant toutes ces politesses infinies auxquelles madame de Chasteller était bien obligée de répondre, Lucien eut tout le loisir de la regarder. Le teint de madame de Chasteller avait cette fraîcheur inimitable qui semble annoncer une âme trop haut placée pour être troublée par les minuties vaniteuses et les petites haines d’un bal de province. Lucien lui sut gré de cette expression, toute de son invention. Il était absorbé dans son admiration, lorsque les yeux de cette beauté pâle se tournèrent sur lui ; il ne put soutenir leur éclat ; ils étaient tellement beaux et simples dans leurs mouvements ! Sans y songer, Lucien restait immobile, à trois pas de madame de Chasteller, à la place où son regard l’avait surpris.

Il n’y avait plus rien chez lui de l’enjouement et de l’assurance brillante de l’homme à la mode ; il ne songeait plus à plaire au public, et, s’il se souvenait de l’existence de ce monstre, ce n’était que pour craindre ses réflexions. N’était-ce pas ce public qui lui nommait sans cesse M. Thomas de Busant ? Au lieu de soutenir son courage par l’action, Lucien, en ce moment critique, avait la faiblesse de réfléchir, de philosopher. Pour se justifier de la faiblesse et du malheur d’aimer, il se disait qu’il n’avait jamais rencontré une physionomie aussi céleste ; il se livrait au plaisir de détailler cette beauté, et sa gaucherie s’en augmentait.

Sous ses yeux, madame de Chasteller promit une contredanse à M. d’Antin, et, depuis un quart d’heure, Lucien avait décidé de solliciter cette contredanse. « Jusqu’ici, se dit-il en se voyant enlever madame de Chasteller, l’affectation ridicule, pour moi, des jolies femmes que j’ai rencontrées m’a servi de bouclier contre leurs charmes. Cette froideur parfaite de madame de Chasteller se change, lorsqu’elle est obligée de parler ou d’agir, en une grâce dont je n’avais pas même l’idée. »

Nous avouerons que, pendant ces raisonnements admiratifs, Lucien, immobile et droit comme un piquet, avait tout l’air d’un niais.

Madame de Chasteller avait la main fort bien. Comme ses yeux faisaient peur à Lucien, les yeux de notre héros s’attachaient à cette main, qu’il suivait constamment. Toute cette timidité fut remarquée par madame de Chasteller, chez laquelle on parlait tous les jours de Lucien. Notre sous-lieutenant fut réveillé de son bonheur par l’idée cruelle que tout ce qui ne dansait pas l’observait avec des yeux ennemis et lui cherchait des ridicules. Son uniforme seul et sa brillante cocarde suffisaient pour indisposer contre lui, et jusqu’à la violence, tout ce qui, dans ce bal, n’appartenait pas à la très haute société. C’était une remarque déjà ancienne pour Lucien, que moins il y a d’esprit dans l’ultracisme, plus il est furibond.

Mais toutes ces réflexions prudentes furent bien vite oubliées ; il trouvait trop de plaisir à chercher à deviner le caractère de madame de Chasteller.

« Quelle honte, dit tout à coup le parti contraire à l’amour ; quelle honte pour un homme qui a aimé le devoir et la patrie avec un dévouement qu’il pouvait dire sincère ! Il n’a plus d’yeux que pour les grâces d’une petite légitimiste de province, garnie d’une âme qui préfère bassement les intérêts particuliers de sa caste à ceux de la France entière. Bientôt, sans doute, à son exemple, je placerai le bonheur de deux cent mille nobles ou… avant celui des autres trente millions de Français. Ma grande raison sera que ces deux cent mille privilégiés ont les salons les plus élégants, des salons qui semblent m’offrir des jouissances délicates, que je chercherais vainement ailleurs ; en un mot, des salons qui sont utiles à mon bonheur privé. Le plus vil des courtisans de Louis-Philippe ne raisonne pas autrement. » Ce moment fut cruel, et la physionomie de Lucien n’était rien moins que riante, tandis qu’il cherchait à réfuter, à repousser cette terrible vision. Il était alors debout et immobile, près de la contredanse où figurait madame de Chasteller. Aussitôt le parti de l’amour, pour réfuter la raison, le porta à prier madame de Chasteller à danser. Elle le regarda ; mais, pour cette fois, Lucien fut incapable de juger ce regard ; il en fut comme brûlé, enflammé. Ce regard, pourtant, ne voulait rien dire autre chose que le plaisir de curiosité de voir de près un jeune homme qui avait des passions extrêmes, qui, tous les jours, avait un duel, dont on parlait beaucoup, et qui passait fort souvent sous ses fenêtres. Et le beau cheval de ce jeune officier devenait ombrageux précisément quand elle pouvait l’apercevoir ! Il était clair que le maître du cheval voulait faire croire qu’il était occupé d’elle au moins lorsqu’il passait dans la rue de la Pompe, et elle n’en était point scandalisée ; elle ne le trouvait point impertinent. Il est vrai que, placé auprès d’elle au dîner chez madame de Serpierre, il avait paru absolument dénué d’esprit et même gauche dans ses manières. Il avait été brave en conduisant la barque sur l’étang de la Commanderie, mais c’était de cette bravoure froide que peut avoir un homme de cinquante ans.

De tout cet ensemble d’idées, il résultait qu’en dansant avec Lucien, sans le regarder et sans s’écarter du sérieux le plus convenable, madame de Chasteller était fort occupée de lui. Bientôt elle s’aperçut qu’il était timide jusqu’à la gaucherie.

« Son amour-propre se rappelle sans doute, pensa-t-elle, que je l’ai vu tomber de cheval le jour de l’arrivée du régiment de lanciers. » Ainsi madame de Chasteller ne faisait aucune difficulté d’admettre que Lucien était timide à cause d’elle. Cette défiance de soi-même avait de la grâce dans un homme jeune et placé au milieu de tous ces provinciaux, si sûrs de leur mérite et qui ne perdaient pas un pouce de leur taille en dansant. Ce jeune officier, du moins, n’était pas timide à cheval ; chaque jour il la faisait trembler par sa hardiesse, et une hardiesse si souvent malheureuse, ajoutait-elle presque en riant.

Lucien était tourmenté du silence qu’il gardait ; à la fin il se fit violence, il osa adresser un mot à madame de Chasteller, et n’arriva qu’avec beaucoup de peine à exprimer très mal des idées fort communes, juste châtiment de qui n’exerce pas sa mémoire.

Madame de Chasteller évita quelques invitations des jeunes gens de la société, dont elle savait par cœur les mots les plus jolis, et, après un moment, par une de ces adresses de femmes que nous ne devinons que lorsque nous n’avons plus d’intérêt à les deviner, elle se trouva danser à la même contredanse que Lucien ; mais, après cette contredanse, elle décida que réellement il n’avait aucune distinction dans l’esprit, et elle cessa presque de penser à lui. « Ce ne sera qu’un homme de cheval, comme tous les autres ; seulement il monte avec plus de grâce et a plus de physionomie. » Ce n’était plus ce jeune homme vif, leste, à l’air insouciant et supérieur à tout, qui passait souvent sous sa croisée. Contrariée de cette découverte, qui augmentait pour elle l’ennui de Nancy, madame de Chasteller adressa la parole à Lucien et fut presque coquette avec lui. Elle le regardait passer depuis si longtemps, que, quoique à elle présenté depuis huit jours seulement, il lui faisait presque l’effet d’une vieille connaissance.

Lucien, qui n’osait que rarement regarder la figure parfaitement froide de la belle personne qui lui parlait, était bien loin de se douter des bontés qu’on avait pour lui. Il dansait, et en dansant faisait trop de mouvements, et ces mouvements manquaient de grâce.

« Décidément ce joli Parisien n’est bien qu’à cheval ; en se mettant à pied, il perd la moitié de son mérite, et, s’il se met à danser, il perd son mérite tout entier. Il n’a pas d’esprit : c’est dommage, sa physionomie annonçait tant de finesse et de nature ! Ce sera le naturel du manque d’idées. » Et elle respira plus librement. Cependant elle n’était pas envieuse ; mais elle aimait sa liberté, et elle avait eu peur.

Tout à fait rassurée sur les moyens de plaire de Lucien, et peu touchée de l’unique avantage de bien monter à cheval : « Ce beau jeune homme, se dit-elle, veut faire l’homme ébahi de mes grâces, comme les autres. » Et elle songea librement à ces autres qui l’environnaient et cherchaient à lui dire des choses aimables. M. d’Antin y réussissait quelquefois. Tout en lui rendant justice, madame de Chasteller fut impatientée de ce qu’au lieu de lui adresser la parole, Lucien se bornait à sourire des mots aimables de M. d’Antin. Pour comble de déplaisance, il la regardait avec des yeux dont l’expression était exagérée et pouvait être remarquée.

Notre pauvre héros était trop profondément occupé, et de ses remords d’aimer, et de l’impossibilité absolue de trouver un mot passable à dire, pour surveiller ses yeux. Depuis qu’il avait quitté Paris, il n’avait rien vu au moral que de contourné, de sec, et de désagréable pour lui. Je ménage les termes : la platitude des désirs, les prétentions puériles, et, plus que tout, la gauche hypocrisie de la province allaient jusqu’à produire le dégoût chez cet être accoutumé à toute l’élégance des vices de Paris.

Au lieu de cette disposition satirique et malheureuse depuis une heure, Lucien n’avait pas assez d’yeux pour voir, pas assez d’âme pour admirer. Ses remords d’aimer étaient battus en brèche et détruits avec une rapidité délicieuse. Sa vanité de jeune homme l’avertissait bien, de temps à autre, que le silence continu dans lequel il se renfermait avec délice n’était pas fait pour augmenter sa réputation d’homme aimable ; mais il était si étonné, si transporté, qu’il n’avait pas le courage de donner une audience sérieuse au soin de sa gloire.

Par un charmant contraste avec tout ce qui offensait ses yeux depuis si longtemps, il voyait à six pas de lui une femme adorable par une beauté céleste ; mais cette beauté était presque son moindre charme. Au lieu de cette politesse empressée, incommode, empreinte de fausseté, puante de mensonge, qui faisait la gloire de la maison de Serpierre ; au lieu de cette fureur de faire de l’esprit à tout propos de madame de Puylaurens, madame de Chasteller était simple et froide, mais de cette simplicité qui charme parce qu’elle daigne ne pas cacher une âme faite pour les émotions les plus nobles, mais de cette froideur voisine des flammes, qui semble prête à se changer en bienveillance et même en transports, si vous savez les inspirer.

Chapitre XVII. §

Madame de Chasteller s’était éloignée pour faire un tour dans la salle. M. de Blancet avait repris son poste et lui donnait le bras d’un air entrepris ; on voyait qu’il songeait au bonheur de lui donner le bras comme son mari. Le hasard amena madame de Chasteller du côté où se trouvait Lucien. En le retrouvant sous ses yeux, elle eut un mouvement d’impatience contre elle-même. Quoi ! elle s’était donné la peine de regarder si souvent un être aussi vulgaire et dont le sublime mérite consistait, comme celui des héros de l’Arioste, à être un bon homme de cheval ! Elle lui adressa la parole et chercha à l’émoustiller, à le faire parler.

Au mot que lui adressa madame de Chasteller, Lucien devint un autre homme. Par le noble regard qui daignait s’arrêter sur lui, il se crut affranchi de tous les lieux communs, qui l’ennuyaient à dire, qu’il disait mal, et qui, à Nancy, font encore l’élément essentiel de la conversation entre gens qui se voient pour la huit ou dixième fois. Tout à coup il osa parler, et beaucoup. Il parlait de tout ce qui pouvait intéresser ou amuser la jolie femme qui, tout en donnant le bras à son grand cousin, daignait l’écouter avec des yeux étonnés. Sans perdre rien de sa douceur et de son accent respectueux, la voix de Lucien s’éclaircit et prit de l’éclat. Les idées nettes et plaisantes ne lui manquèrent pas plus que les paroles vives et pittoresques pour les peindre. Dans la simplicité noble du ton qu’il osa prendre spontanément avec madame de Chasteller, il sut faire apparaître, sans se permettre assurément rien qui pût choquer la délicatesse la plus scrupuleuse, cette nuance de familiarité délicate qui convient à deux âmes de même portée, lorsqu’elles se rencontrent et se reconnaissent au milieu des masques de cet ignoble bal masqué qu’on appelle le monde. Ainsi des anges se parleraient qui, partis du ciel pour quelque mission, se rencontreraient, par hasard, ici-bas.

Cette simplicité noble n’est pas, il est vrai, sans quelque rapport avec la simplicité de langage autorisée par une ancienne connaissance ; mais, comme correctif, chaque mot semble dire : « Pardonnez-moi pour un moment ; dès qu’il vous plaira reprendre le masque, nous redeviendrons complètement étrangers l’un à l’autre, ainsi qu’il convient. Ne craignez de ma part, pour demain, aucune prétention à la connaissance, et daignez vous amuser un instant sans tirer à conséquence. »

Les femmes sont un peu effrayées de l’ensemble de ce genre de conversation ; mais, en détail, elles ne savent où l’arrêter. Car, à chaque instant, l’homme qui a l’air si heureux de leur parler semble dire : « Une âme de notre portée doit négliger des considérations qui ne sont faites que pour le vulgaire, et sans doute vous pensez avec moi que… »

Mais, au milieu de sa brillante faconde, il faut rendre justice à l’inexpérience de Lucien. Ce n’était point par un effort de génie qu’il s’était élevé tout à coup à ce ton si convenable pour son ambition ; il pensait tout ce que ce ton semblait dire ; et ainsi, mais par une cause peu honorable pour son habileté, sa façon de le dire était parfaite. C’était l’illusion d’un cœur naïf. Il y avait toujours chez Lucien une certaine horreur instinctive pour les choses basses qui s’élevait, comme un mur d’airain, entre l’expérience et lui. Il détournait les yeux de tout ce qui lui semblait trop laid, et il se trouvait, à vingt-trois ans, une naïveté qu’un jeune Parisien de bonne maison trouve déjà bien humiliante à seize, à sa dernière année de collège. C’était par un pur hasard qu’il avait pris le ton d’un homme habile. Certainement il n’était pas expert dans l’art de disposer d’un cœur de femme et de faire naître des sensations.

Ce ton si singulier, si attrayant, si dangereux, n’était que choquant et à peu près inintelligible pour M. de Blancet, qui, toutefois, tenait à mêler son mot dans la conversation. Lucien s’était emparé d’autorité de toute l’attention de madame de Chasteller. Quelque effrayée qu’elle fût, elle ne pouvait se défendre d’approuver beaucoup les idées de Lucien, et quelquefois répondait presque sur le même ton ; mais, sans cesser précisément d’écouter avec plaisir, elle finit par tomber dans un profond étonnement.

Elle se disait pour justifier ses sourires un peu approbateurs : « Il parle de tout ce qui se passe au bal et jamais de soi. » Mais, dans le fait, la manière dont Lucien osait l’entretenir de toutes ces choses si indifférentes était parler de soi et usurper un rang qui n’était pas peu de chose auprès d’une femme de l’âge de madame de Chasteller, et surtout accoutumée à autant de retenue : ce rang eût été unique, rien de moins.

D’abord madame de Chasteller fut étonnée et amusée du changement dont elle était témoin ; mais bientôt elle ne sourit plus, elle eut peur à son tour. « De quelle façon de parler il ose se servir avec moi, et je n’en suis point choquée ! je ne me sens point offensée ! Grand Dieu ! ce n’est point un jeune homme simple et bon… que j’étais sotte de le penser ! J’ai affaire à un de ces hommes adroits, aimables, et profondément dissimulés, que l’on voit dans les romans. Ils savent plaire, mais précisément parce qu’ils sont incapables d’aimer. M. Leuwen est là devant moi, heureux et gai, occupé à me réciter un rôle aimable, sans doute ; mais il est heureux uniquement parce qu’il sent qu’il parle bien… Apparemment qu’il avait résolu de débuter par une heure de ravissement profond et allant jusqu’à l’air stupide. Mais je saurai bien rompre toute relation avec cet homme dangereux, habile comédien. »

Et, tout en faisant cette belle réflexion, tout en formant cette magnifique résolution, son cœur était déjà occupé de lui ; elle l’aimait déjà. On peut attribuer à ce moment la naissance d’un sentiment de distinction et de faveur pour Lucien. Tout à coup madame de Chasteller se repentit vivement d’être restée si longtemps à parler avec Lucien, assise sur une chaise, éloignée de toutes les femmes et n’ayant pour tout chaperon que le bon M. de Blancet, qui pouvait fort bien ne rien comprendre à tout ce qu’il entendait. Pour sortir de cette position embarrassante, elle accepta une contredanse que Lucien la pria de danser avec lui.

Après la contredanse et pendant la valse qui suivit, madame d’Hocquincourt appela madame de Chasteller à une place à côté d’elle, où il y avait de l’air et où l’on était un peu à l’abri de l’extrême chaleur qui commençait à s’emparer de la salle du bal.

Lucien, fort lié avec madame d’Hocquincourt, ne quitta pas ces dames. Là, madame de Chasteller put se convaincre qu’il était à la mode ce soir-là. « Et, en vérité, on a raison, se disait-elle ; car, indépendamment de ce joli uniforme qu’il porte si bien, il est source de joie et gaieté pour tout ce qui l’environne. »

On se prépara à passer dans une tente voisine, où le souper était servi. Lucien arrangea les choses de façon à ce qu’il pût offrir son bras à madame de Chasteller. Il semblait à celle-ci être séparée par des journées entières de l’état où se trouvait son âme au commencement de la soirée. Elle avait presque oublié jusqu’au souvenir de l’ennui, qui éteignait presque sa voix après la première heure passée au bal.

Il était minuit ; le souper était préparé dans une charmante salle, formée par des murs de charmille de douze ou quinze pieds de hauteur. Pour mettre le souper à l’abri de la rosée du soir, s’il en survenait, ces murs de verdure supportaient une tente à larges bandes rouge et blanc. C’étaient les couleurs de la personne exilée dont on célébrait la fête. Au travers des murs de charmille on apercevait çà et là, par les trouées du feuillage, une belle lune éclairant un paysage étendu et tranquille. Cette nature ravissante était d’accord avec les nouveaux sentiments qui cherchaient à s’emparer du cœur de madame de Chasteller, et contribuait puissamment à éloigner et à affaiblir les objections de la raison. Lucien avait pris son poste ; non pas précisément à côté de madame de Chasteller (il fallait avoir des ménagements pour les anciens amis de sa nouvelle connaissance, un regard plus amical qu’il n’eût osé l’espérer lui avait appris cette nécessité), mais il se plaça de façon à pouvoir fort bien la voir et l’entendre.

Il eut l’idée d’exprimer ses sentiments réels par des mots qu’il adressait, en apparence, aux dames assises auprès de lui. Pour cela il fallait beaucoup parler : il y réussit sans dire trop d’extravagances. Il domina bientôt la conversation ; bientôt, tout en amusant les dames assises auprès de madame de Chasteller, il osa faire entendre de loin des choses qui pouvaient avoir une application fort tendre, ce qu’il n’aurait jamais pensé pouvoir tenter de sitôt. Il est sûr que madame de Chasteller pouvait fort bien feindre de ne pas comprendre ces mots indirects. Lucien parvint à amuser même les hommes placés près de ces dames, et qui ne regardaient pas encore ses succès avec le sérieux de l’envie.

Tout le monde parlait, et on riait fort souvent du côté de la table où madame de Chasteller était assise. Les personnes placées aux autres parties de la table firent silence, pour tâcher de prendre part à ce qui amusait si fort les voisines de madame de Chasteller. Celle-ci était très occupée, et de ce qu’elle entendait, qui la faisait rire quelquefois, et de ses réflexions fort sérieuses, qui formaient un étrange contraste avec le ton si gai de cette soirée.

« C’est donc là cet homme timide et que je croyais sans idées ? Quel être effrayant ! » C’était pour la première fois, peut-être, de sa vie, que Lucien avait de l’esprit, et du plus brillant. Vers la fin du souper, il vit que le succès passait ses espérances. Il était heureux, extrêmement animé, et pourtant, par miracle, il ne dit rien d’inconvenant. Là cependant, parmi ces fiers Lorrains, il se trouvait en présence de trois ou quatre préjugés féroces, dont nous n’avons à Paris que la pâle copie : Henri V, la noblesse, la duperie et la sottise, et presque le crime de l’humanité envers le petit peuple. Aucune de ces grandes vérités, fondement du credo du faubourg Saint-Germain, et qui ne se laissent pas offenser impunément, ne reçut la plus petite égratignure de la gaieté de Lucien.

C’est que son âme noble avait au fond un respect infini pour la situation malheureuse de tous ces pauvres jeunes gens qui l’entouraient. Ils s’étaient privés quatre ans auparavant, par fidélité à leurs croyances politiques et aux sentiments de toute leur vie, d’une petite part au budget utile, si ce n’est nécessaire, à leur subsistance. Ils avaient perdu bien plus encore : l’unique occupation au monde qui pût les sauver de l’ennui et par laquelle ils ne crussent pas déroger.

Les femmes décidèrent que Lucien était parfaitement bien. Ce fut madame de Commercy qui prononça le mot sacramentel dans la partie de la salle qui était réservée à la plus haute noblesse. Car il y avait une petite réunion de sept ou huit dames qui méprisaient toute cette société, qui, à son tour, méprisait tout le reste de la ville, à peu près comme la garde impériale de Napoléon eût fait peur, en cas de révolte, à cette armée de 1810, qui faisait peur à toute l’Europe.

Au mot si décisif de madame de Commercy, la jeunesse dorée de Nancy se révolta presque. Ces messieurs, qui savaient être élégants et se bien placer sur la porte d’un café, se taisaient ordinairement au bal, et ne savaient montrer que le mérite de danseurs vigoureux et infatigables. Lorsqu’ils virent que Lucien parlait beaucoup, contre son ordinaire, et que, de plus, il était écouté, ils commencèrent à dire qu’il était fort bruyant et fort déplaisant ; que cette amabilité criarde pouvait être à la mode parmi les bourgeois de Paris et dans les arrière-boutiques de la rue Saint-Honoré, mais ne prendrait jamais dans la bonne société de Nancy.

Pendant cette déclaration de ces messieurs, les mots plaisants de Lucien prenaient fort bien, et leur donnaient un démenti. Ils furent réduits à répéter entre eux, d’un air tristement satisfait : « Après tout, ce n’est qu’un bourgeois, né on ne sait où, et qui ne peut jouir que de la noblesse personnelle que lui confère son épaulette de sous-lieutenant. »

Ce mot de nos officiers démissionnaires lorrains résume la grande dispute qui attriste le dix-neuvième siècle : c’est la colère du rang contre le mérite.

Mais aucune des dames ne songeait à ces idées tristes ; elles échappaient complètement, en ce moment, à la triste civilisation qui pèse sur les cerveaux mâles de la province. Le souper finissait tout brillant de vin de Champagne ; il avait porté plus de gaieté et de liberté sans conséquence dans les manières de tous. Pour notre héros, il était exalté par les choses assez tendres que, sous le masque de la gaieté, il avait osé adresser de loin à la dame de ses pensées. C’était la première fois de sa vie que le succès le jetait dans une telle ivresse.

En revenant dans la salle de bal, madame de Chasteller dansa une valse avec M. de Blancet, auquel Lucien succéda, suivant l’usage allemand, après quelques tours. Tout en dansant, et avec une adresse sans adresse, fille du hasard et de la passion, il sut reprendre la conversation sur un ton fort respectueux, mais qui était, cependant, sous plus d’un rapport, celui d’une ancienne connaissance.

Profitant d’un grand cotillon que ni madame de Chasteller ni lui ne voulurent danser, il put lui dire, en riant et sans trop faire tache sur le ton général de l’entretien : « Pour me rapprocher de ces beaux yeux, j’ai acheté un missel, je suis allé me battre, je me suis lié avec M. Du Poirier. » Les traits fort pâles en ce moment de madame de Chasteller, ses yeux étonnés exprimaient une surprise profonde et presque de la terreur. Au nom de Du Poirier, elle répondit à mi-voix et comme hors d’état de prononcer complètement les mots : « C’est un homme bien dangereux ! »

À ces mots, Lucien fut ivre de joie, on ne se fâchait pas des motifs qu’il donnait à sa conduite à Nancy. Mais oserait-il croire ce qu’il lui semblait voir ?

Il y eut un silence expressif de deux ou trois secondes : les yeux de Lucien étaient fixés sur ceux de madame de Chasteller ; après quoi il osa répondre :

« Il est adorable à mes yeux ; sans lui je ne serais pas ici… D’ailleurs, j’ai un affreux soupçon, ajouta la naïveté imprudente de Lucien.

– Lequel ? Et quoi donc ? » dit madame de Chasteller.

Elle sentit aussitôt qu’une réplique aussi directe, aussi vive de sa part, était une haute inconvenance ; mais elle avait parlé avant de réfléchir. Elle rougit profondément. Lucien fut tout troublé en remarquant que la rougeur s’étendait jusqu’à ses épaules. Mais il se trouva que Lucien ne pouvait répondre à la question si simple de madame de Chasteller. « Quelle idée va-t-elle prendre de moi ? » se dit-il. À l’instant sa figure changea d’expression ; il pâlit, comme s’il eût éprouvé une attaque de quelque mal vif et soudain ; ses traits trahissaient l’affreuse douleur que lui causait le souvenir de M. de Busant de Sicile, qui, après plusieurs heures d’oubli, se présentait à lui tout à coup. Quoi ! ce qu’il obtenait n’était donc qu’une faveur banale, tout acquise à l’uniforme, par quelque personne qu’il fût porté ! La soif qu’il avait d’arriver à la vérité et l’impossibilité de trouver des termes présentables pour exprimer une idée si offensante le jetaient dans le dernier embarras. « Un mot peut me perdre à jamais », se disait-il.

L’émotion imprévue qui semblait le glacer passa en un instant à madame de Chasteller. Elle pâlit de la peine si cruelle, et sans doute à elle relative, qui se manifestait subitement dans la physionomie si ouverte et si jeune de Lucien : ses traits étaient comme flétris ; ses yeux, si brillants naguère, semblaient ternis et ne plus y voir.

Il y eut entre eux un échange de deux ou trois mots insignifiants.

« Mais qu’est-ce donc ? dit madame de Chasteller.

– Je ne sais, répondit machinalement Lucien.

– Mais comment, monsieur, vous ne savez pas ?

– Non, madame… Mon respect pour vous… »

Le lecteur pourra-t-il croire que madame de Chasteller, de plus en plus émue, eut l’affreuse imprudence d’ajouter :

« Ce soupçon aurait-il quelque rapport à moi ?

– Est-ce que je m’y serais arrêté un centième de seconde ? reprit Lucien avec tout le feu du premier malheur vivement senti ; est-ce que je m’y serais arrêté, s’il n’était relatif à vous, à vous uniquement au monde ? À qui puis-je penser, sinon à vous ? Et ce soupçon ne me perce-t-il pas le cœur vingt fois le jour, depuis que je suis à Nancy ? »

Il ne manquait à l’intérêt naissant de madame de Chasteller que de voir son honneur soupçonné. Elle n’eut pas même l’idée de masquer son étonnement du ton que Lucien avait pris dans sa réponse. Le feu avec lequel il venait de lui parler, l’évidence de l’extrême sincérité dans les propos de ce jeune homme, la firent passer d’une pâleur mortelle à une rougeur imprudente ; ses yeux mêmes rougirent. Mais, oserais-je bien le dire, en ce siècle gourmé et qui semble avoir contracté mariage avec l’hypocrisie, ce fut d’abord de bonheur que rougit madame de Chasteller, et non à cause des conjectures que pouvaient former les danseurs qui, en suivant les diverses figures du cotillon, passaient sans cesse devant eux.

Elle pouvait choisir de répondre ou de ne pas répondre à cet amour ; mais combien il était sincère ! avec quel dévouement elle était aimée ! « Peut-être, probablement même, se dit-elle, ce transport ne durera-t-il pas ; mais comme il est vrai ! comme il est exempt d’exagération et d’emphase ! C’est sans doute là la vraie passion ; c’est sans doute ainsi qu’il est doux d’être aimée. Mais être soupçonnée par lui au point que son amour en soit arrêté ! Mais l’imputation est donc infâme ? »

Madame de Chasteller restait pensive, la tête appuyée sur son éventail. De temps en temps, ses yeux se tournaient vers Lucien, qui était immobile, pâle comme un spectre, tout à fait tourné vers elle. Les yeux de Lucien étaient d’une indiscrétion qui l’eût fait frémir, si elle y eût pensé.

Chapitre XVIII. §

Une incertitude bien autrement inquiétante était venue agiter son cœur. « Au commencement de la soirée, quand il ne parlait pas, ce n’était donc pas faute d’idées, comme j’avais la simplicité de le penser : c’était peut-être le soupçon ! cet affreux soupçon qui l’arrêtait dans son estime pour moi… Et le soupçon de quoi ? Quelle calomnie peut être assez noire pour produire un tel effet chez un être si jeune et si bon ? »

Pendant cette immobilité apparente, madame de Chasteller était tellement agitée, que, sans songer à ce qu’elle osait dire, et entraînée à son insu par le ton de gaieté que la conversation avait pris au souper, cette étrange question arriva jusqu’aux oreilles de Lucien :

« Mais quoi ! vous ne trouviez que des mots… peu significatifs à me dire au commencement de la soirée ! Était-ce un sentiment de politesse exagérée ? était-ce… la retenue si naturelle quand on se connaît aussi peu ? (ici sa voix baissa malgré elle) ou était-ce l’effet de ce soupçon ? dit-elle enfin, et sa voix, pour ces deux derniers mots, reprit subitement un timbre contenu, mais fort marqué.

– C’était l’effet d’une extrême timidité : je n’ai point d’expérience de la vie, je n’avais jamais aimé ; vos yeux vus de près m’effrayaient, je ne vous avais vue jusqu’ici qu’à une grande distance. »

Ce mot fut dit avec un accent si vrai, avec une intimité si tendre ; il montrait tant d’amour, qu’avant qu’elle y songeât, les yeux de madame de Chasteller, ces yeux dont l’expression était profonde et vraie, avaient répondu : « J’aime comme vous. »

Elle revint comme d’une extase, et, après une demi-seconde, elle se hâta de détourner les yeux ; mais ceux de Lucien avaient recueilli en plein ce regard décisif.

Il devint rouge à en être ridicule. Il n’osait presque pas croire à tout son bonheur. Madame de Chasteller, de son côté, sentait que ses joues se couvraient d’une rougeur brûlante. « Grand Dieu ! je me compromets d’une manière affreuse ; tous les regards doivent être dirigés sur cet étranger, auquel je parle depuis si longtemps et avec un tel air d’intérêt ! »

Elle appela M. de Blancet, qui dansait le cotillon.

« Conduisez-moi jusqu’à la terrasse du jardin : je lutte depuis cinq minutes contre un accès de chaleur qui me suffoque… J’ai pris un demi-verre de vin de Champagne ; je crois en vérité que je suis enivrée. »

Mais ce qu’il y eut de terrible pour madame de Chasteller, c’est qu’au lieu de prendre le ton de l’intérêt, M. le vicomte de Blancet ricanait en écoutant ces mensonges. Il était jaloux jusqu’à la folie de l’air d’intimité, de plaisir, avec lequel on parlait à Lucien depuis si longtemps, et on lui avait dit au régiment qu’il ne fallait pas croire aux indispositions des belles dames.

Il avait offert son bras à madame de Chasteller et la conduisait hors de la salle de bal, lorsqu’une autre idée, tout aussi lumineuse, vint s’emparer de son attention. Madame de Chasteller s’appuyait sur son bras en marchant avec un abandon bien étrange.

« Ma belle cousine voudrait-elle enfin me faire entendre qu’elle me paye de retour, ou, du moins, qu’elle a pour moi quelque sentiment tendre ? » se dit M. de Blancet. Mais, dans la soirée, dont il passa en revue tous les petits événements, rien n’avait semblé présager un aussi heureux changement. Était-il imprévu, ou madame de Chasteller voulait-elle dissimuler avec lui ? Il la conduisit de l’autre côté du parterre à fleurs. Il trouva une table de marbre placée devant un grand banc de jardin à dossier et à marchepied. Il eut quelque peine à y établir madame de Chasteller, qui semblait presque hors d’état de se mouvoir.

Pendant que le vicomte de Blancet, au lieu de voir ce qui se passait autour de lui, discutait des chimères, madame de Chasteller était au désespoir. « Ma conduite est affreuse ! se disait-elle ; je me suis compromise aux yeux de toutes ces dames, et, en ce moment, je sers de texte aux remarques les plus désobligeantes et les plus humiliantes. J’en ai agi, pendant je ne sais combien de temps, comme si personne ne m’eût regardée, moi ni M. Leuwen. Ce public ne me passe rien… Et M. Leuwen ? »

Ce nom, prononcé mentalement, la fit frémir : « Et je me suis compromise aux yeux de M. Leuwen »

Ce fut là le véritable chagrin qui, à l’instant, fit oublier tous les autres ; il ne put être diminué par aucune des réflexions qui se présentaient en foule sur ce qui venait de se passer.

Bientôt un autre soupçon vint augmenter le malheur de madame de Chasteller. « Si M. Leuwen a tant d’assurance, c’est qu’il aura su que je passe des heures entières cachée par la persienne de ma fenêtre et attendant son passage dans la rue. »

On prie le lecteur de ne pas trouver trop ridicule madame de Chasteller ; elle n’avait aucune expérience des fausses démarches dans lesquelles peut entraîner un cœur aimant ; jamais elle n’avait éprouvé rien de semblable à ce qui venait de lui arriver pendant cette cruelle soirée. Elle ne trouvait guère de raison dans sa tête pour venir à son secours, et n’avait aucune expérience réelle. Jamais elle n’avait été troublée par un sentiment autre que celui de la timidité en étant présentée à quelque grande princesse, ou celui d’une indignation profonde contre les Jacobins qui cherchaient à ébranler le trône des Bourbons. Au-delà de toutes ces théories, qui étaient un sentiment pour elle et ne parvenaient à troubler son cœur que pour un instant, madame de Chasteller avait un caractère sérieux et tendre qui, dans ce moment, n’était propre qu’à augmenter son malheur. Malheureusement pour sa prudence, les petits intérêts journaliers de la vie ne pouvaient l’émouvoir. Elle avait toujours vécu ainsi dans une sécurité trompeuse ; car les caractères qui ont le malheur d’être au-dessus des misères qui font l’occupation de la plupart des hommes n’en sont que plus disposés à s’occuper uniquement des choses qui, une fois, ont pu parvenir à les toucher49.

[Madame de Chasteller, avait reçu du ciel un esprit vif, clairvoyant, profond, mais elle était bien loin de se croire un tel esprit. Les Bourbons étaient malheureux, et elle ne songeait qu’au moyen de les servir. Elle se figurait qu’elle leur devait tout. Discuter ce qu’elle leur devait eût été une lâcheté et une bassesse à ses yeux.

Elle ne se croyait aucun talent, elle s’objectait le nombre de fois qu’elle s’était trompée en politique et jusque dans les moindres affaires. Elle ne voyait pas que c’était en suivant les avis des autres qu’elle se trompait ; si elle eût suivi dans les petites choses comme dans les grandes le premier aperçu de son esprit, rarement elle eût eu à s’en repentir. Un froid philosophe qui eût voulu juger cette âme cachée derrière une si jolie figure y eût remarqué une disposition singulière au dévouement profond et une horreur également irraisonnable pour tout ce qui était faux ou hypocrite. Depuis la chute des Bourbons à la Révolution de juillet, elle n’avait eu qu’un sentiment : une admiration sans bornes pour ces êtres célestes. Elle songeait sans cesse aux objets de son dévouement. Comme elle avait l’âme naturellement élevée, les petites choses lui paraissaient ce qu’elles sont, c’est-à-dire peu dignes de voler l’attention d’un être né pour les grandes. Cette disposition lui donnait de l’indifférence et de la négligence pour toutes les petites choses ; et comme rien de secondaire ne la touchait, elle avait un fond de gaieté presque inaltérable. Son père appelait cela de l’enfantillage. Ce père, M. de Pontlevé, passait sa vie à avoir peur d’un nouveau 93 et à songer à la fortune de sa fille, qui était son paratonnerre contre ce malheur trop certain. Sa fille, fort riche, pensait rarement à l’argent, et tant d’imprudence donnait au vieillard une mauvaise humeur incessante. L’indifférence ou plutôt la philosophie de sa fille pour un misérable détail défavorable ne la mettait point aux abois comme son père. On pouvait dire de celui-ci qu’il n’aimait pas tant les Bourbons qu’il n’avait peur de 93. Madame de Chasteller se fût sentie humiliée de prendre de la joie pour un détail favorable à son courage.

La politique constante de son père avait été de l’éloigner peu à peu d’une amie intime qu’elle avait, madame de Constantin, et de lui donner pour compagnon de tous les instants un M. de Blancet, son cousin, brave officier, excellent homme, mais qui ennuyait madame de Chasteller. M. de Pontlevé était bien sûr qu’elle ne ferait jamais un mari de l’ennuyeux Blancet, et ce que la méfiance de M. de Pontlevé redoutait le plus au monde, c’était de voir sa fille se remarier. Toute sa conduite à son égard était basée sur cette crainte.

Madame de Chasteller parlait naturellement avec une grâce charmante. Ses idées étaient nettes, brillantes, et surtout obligeantes pour qui l’écoutait. Pour peu qu’elle pût voir deux ou trois fois dans un salon l’indifférent le plus égoïste ou l’idéologue le plus enclin à la République, elle le convertissait à l’amour des Bourbons, ou du moins émoussait toute la haine qu’on pouvait avoir contre eux. Par amour pour les Bourbons comme par générosité naturelle, elle tenait à Nancy un grand état de maison. Malgré les sollicitations de M. de Pontlevé, elle n’avait voulu renvoyer aucun des domestiques de M. de Chasteller. Ses mardis avaient toute cette apparence de bien-être et de bon ton que l’on trouve dans les bonnes maisons de Paris, et qui paraît miraculeuse en province. Les samedis, qui étaient son petit jour, son salon réunissait ce qu’il y avait de plus noble et de plus riche à Nancy et à trois lieues à la ronde. Tout cela n’allait pas sans un peu d’envie de la part des autres dames nobles, mais elle était si bonne, et les dames rivales voyaient si clairement que, si elle eût suivi son penchant, elle eût habité la campagne tête à tête avec son amie madame de Constantin, que tout ce luxe ne faisant pas son bonheur, n’excitait pas trop d’envie. C’est une belle exception en province.

Madame de Chasteller n’était réellement haïe que des jeunes républicains, qui sentaient trop que jamais il ne leur serait donné de lui adresser la parole50.]

Madame de Chasteller savait se présenter d’une façon convenable, et même avec grâce, dans le grand salon des Tuileries, saluer le roi et les princesses, faire la cour aux grandes dames ; mais au-delà de ces choses essentielles, elle n’avait aucune expérience de la vie. Aussitôt qu’elle se sentait émue, sa tête se perdait, et elle n’avait d’autre prudence, dans ces cas extrêmes, que de ne rien dire et de rester immobile.

« Plût à Dieu que je n’eusse adressé aucune parole à M. Leuwen », disait-elle aujourd’hui. Au Sacré-Cœur, une religieuse qui s’était emparée de son esprit en caressant tous ses petits caprices d’enfance, lui faisait remplir tous ses devoirs avec une sorte de religion par ces simples mots : « Faites cela par amitié pour moi. » Car c’est une impiété, une témérité menant au protestantisme, que de dire à une petite fille : « Faites telle chose parce qu’elle est raisonnable. » Faites cela par amitié pour moi répond à tout, et ne conduit pas à examiner ce qui est raisonnable ou non. Mais aussi, avec les meilleures intentions du monde, dès qu’elle était un peu émue madame de Chasteller ne savait où prendre une règle de conduite.

En arrivant sur le banc, près de la table de marbre, madame de Chasteller était au désespoir, elle ne savait où trouver un refuge contre le terrible reproche d’avoir pu paraître, aux yeux de Leuwen, manquer de retenue. Sa première idée fut de se retirer pour toujours dans un couvent.

« Il verra bien par le vœu de cette retraite éternelle que je n’ai pas le projet d’attenter à sa liberté. »

La seule objection contre ce projet, c’est que tout le monde allait parler d’elle, discuter ses raisons, lui supposer des motifs secrets, etc.

« Que m’importe ! Je ne les reverrai jamais… Oui, mais je saurai qu’ils s’occupent de moi, et avec malveillance, et cela me rendra folle. Un tel éclat serait intolérable pour moi… Ah ! s’écria-t-elle avec une augmentation de douleur, est-ce qu’il ne confirmerait pas M. Leuwen dans l’idée, qu’il n’a peut-être que trop, que je suis une femme hardie, incapable de me renfermer dans les bornes sacrées de la retenue féminine ? »

Madame de Chasteller était tellement troublée, et si peu accoutumée à calculer froidement ses démarches, qu’elle oubliait en ce moment les détails de l’action qui faisait la base de son désespoir et de sa honte. Jamais elle ne s’était placée à un métier à broder, derrière sa persienne, sans avoir renvoyé sa femme de chambre et fermé sa porte à clef.

« Je me suis compromise aux yeux de M. Leuwen », se répétait-elle, d’une façon presque convulsive, appuyée sur la table de marbre près de laquelle M. de Blancet l’avait conduite. « Il y a eu un moment fatal pendant lequel j’ai pu oublier auprès de ce jeune homme cette sainte et…51 retenue sans laquelle mon sexe ne peut aspirer ni au respect du monde, ni presque à sa propre estime. Si M. Leuwen a un peu de cette présomption si naturelle à son âge, et que je croyais lire dans ses façons quand je le voyais passer sous ma fenêtre, j’ai forfait à jamais, j’ai détruit par un seul instant d’oubli la pureté de la pensée qu’il put avoir de moi. Hélas ! mon excuse, c’est que c’est le premier mouvement de passion désordonnée que j’ai eu de ma vie. Mais cette excuse peut-elle se dire ? Peut-elle même s’imaginer ? Oui, j’ai oublié toutes les lois de la pudeur ! »

Elle osa se dire ce mot terrible. Aussitôt, les larmes qui remplissaient ses yeux se séchèrent subitement.

« Mon cher cousin, dit-elle au vicomte de Blancet avec une certaine assurance convulsive (mais il ne sut point voir cette nuance, il n’était attentif qu’au degré d’intimité qu’on aurait avec lui), ceci est une attaque de nerf dans toutes les règles. Faites, au nom de Dieu, que personne dans le bal ne s’en aperçoive, et allez me chercher un verre d’eau. » Elle lui dit de loin : « D’eau à la glace, s’il se peut. »

Les soins nécessaires pour jouer cette petite comédie firent quelque diversion à son affreuse douleur ; son œil hagard suivait au loin les mouvements du vicomte. Quand il fut absolument hors de portée de l’entendre, le désespoir le plus vif et des sanglots qui semblaient devoir l’étouffer s’emparèrent d’elle ; c’étaient les larmes brûlantes du malheur extrême, et surtout de la honte.

« Je me suis compromise à jamais dans l’esprit de M. Leuwen. Mes yeux lui ont dit : « Je vous aime follement. » Et j’ai fait entendre cette cruelle vérité à un jeune homme léger, fier de ses avantages, peu discret, et j’ai parlé ainsi dès le premier jour qu’il m’adressa la parole. Dans ma folie, j’ai osé lui adresser des questions que six mois de connaissance et de bonne amitié justifieraient à peine. Dieu ! Où avais-je la tête ? »

« Quand vous ne trouviez rien à me dire au commencement de la soirée, c’est-à-dire pendant ce siècle d’attente durant lequel je désirais avec passion un mot de vous, était-ce timidité ? – Timidité, grand Dieu ! – (Et ses sanglots menacèrent de l’étouffer.) Était-ce timidité, répétait-elle, l’œil hagard et secouant la tête, était-ce timidité, ou était-ce l’effet de ce soupçon ? On dit qu’une femme est folle une fois en sa vie ; apparemment que mon heure était arrivée. »

Et tout à coup son esprit vit le sens de ce mot : soupçon.

« Et, avant que je me jetasse à sa tête avec cette horrible indécence, il avait déjà un soupçon. Et moi, je descendais bassement à me justifier de ce soupçon ? Et envers un inconnu ? Si quelque chose, grand Dieu, peut lui faire croire à tout, n’est-ce pas mon atroce conduite ? »

Chapitre XIX. §

Pour comble de misère, et par suite de ce savoir-vivre qui fait des provinces un si aimable séjour, plusieurs femmes, qui certes n’avaient aucune amitié bien intime pour madame de Chasteller, quittèrent le bal, et toutes à la fois firent irruption auprès de la table de marbre. Plusieurs apportèrent des bougies. Chacune criait une phrase sur son amitié pour madame de Chasteller et le désir qu’elle avait de la secourir. M. de Blancet n’avait pas eu assez de caractère pour tenir ferme à une porte du bosquet de charmille et les empêcher de passer.

L’excès de la contrariété et du malheur, aidés par le tapage abominable, furent sur le point de donner à madame de Chasteller une véritable attaque de nerfs.

« Voyons ce que cette femme si fière de ses richesses et de ses manières froides peut faire quand elle se trouve mal », pensaient les bonnes amies.

« Si j’agis, je vais tomber encore dans quelque horrible faute », se dit rapidement madame de Chasteller en les entendant venir. Elle prit le parti de fermer les yeux et de ne pas répondre52.

Madame de Chasteller ne voyait aucune excuse à ses torts prétendus, elle était aussi malheureuse que l’on puisse l’être dans les situations agitées de la vie. Si le malheur des âmes tendres n’arrive pas alors au comble de ce que la force de l’âme peut endurer, c’est peut-être que la nécessité d’agir empêche que toute l’âme ne soit tout entière à la vue de son malheur.

Leuwen mourait d’envie de pénétrer sur la terrasse à la suite des dames indiscrètes ; il fit quelques pas, mais bientôt il eut horreur de cet acte d’égoïsme grossier, et pour fuir toute tentation il sortit du bal, mais à pas lents. Il regrettait la fin de soirée qu’il abandonnait. Leuwen était étonné, et même, au fond du cœur, inquiet ; il était bien éloigné d’apercevoir toute l’étendue de sa victoire. Il éprouvait comme une soif d’instinct de repasser dans sa tête et de peser, avec tout le calme de la raison, tous les événements qui venaient de se passer avec tant de rapidité. Il avait besoin de réfléchir et de voir ce qu’il devait penser.

Ce cœur si jeune encore était étourdi des grands intérêts qu’il venait de manier comme si c’eussent été des vétilles ; il ne distinguait rien. Pendant tout le temps du combat, il ne s’était pas permis de réfléchir de peur de laisser se perdre l’occasion d’agir. Maintenant, il voyait en gros qu’il venait de se passer des choses de la plus haute importance. Il n’osait se livrer aux apparences de bonheur qu’il entrevoyait confusément, et frémissait de découvrir tout à coup, à l’examen, quelque mot, quelque fait, qui le séparait à jamais de madame de Chasteller. Pour les remords de l’aimer, il n’en était plus question en ce moment.

M. Du Poirier, qui, en homme vraiment habile, ne négligeait point les petits intérêts tout en s’occupant sérieusement des grands, craignit que quelque jeune médecin beau danseur ne s’emparât de l’accident arrivé à madame de Chasteller. Il parut bientôt dans la charmille auprès de la table de marbre qui protégeait encore un peu madame de Chasteller contre le zèle de ses bonnes amies. Les yeux fermés, la tête appuyée sur ses mains, immobile et silencieuse, environnée de vingt bougies entassées par la curiosité, madame de Chasteller servait de centre d’attaque à un cercle de douze ou quinze femmes parlant toutes à la fois de leur amitié pour elle et des meilleurs remèdes contre les évanouissements.

Comme M. Du Poirier n’avait aucun intérêt contraire, il dit, ce qui était vrai, que madame de Chasteller avait besoin surtout de tranquillité et de silence.

« Il faut, mesdames, que vous preniez la peine de retourner au bal. Laissez madame de Chasteller seule avec son médecin et avec M. le vicomte. Nous allons la reconduire bien vite à son hôtel. »

La pauvre affligée, qui entendit cet avis du médecin, en fut bien reconnaissante.

« Je me charge de tout, » s’écria M. de Blancet, qui triomphait dans les moments trop rares qui donnent de l’importance à la force physique. Il partit comme un trait, fut en moins de cinq minutes à l’autre extrémité de la ville, à l’hôtel de Pontlevé ; il fit atteler ou plutôt attela lui-même les chevaux, et bientôt on l’entendit amenant lui-même au galop la voiture de madame de Chasteller. Jamais service ne fut plus agréable.

Madame de Chasteller en marqua sa vive reconnaissance à M. de Blancet lorsqu’il lui offrit son bras pour la conduire à sa voiture. Se sentir seule, séparée de ce public cruel dont le souvenir redoublait son malheur, pouvoir songer en paix à sa faute fut pour elle, en cet instant, presque du bonheur.

[C’était une âme simple, sans expérience des choses de la vie ni d’elle-même. Elle avait passé dix ans au couvent et seize mois dans le grand monde. Mariée à dix-sept ans, veuve à vingt, rien de tout ce qu’elle voyait à Nancy ne lui semblait agréable.

Pendant longtemps, Leuwen n’avait rien su de madame de Chasteller. Ce que l’on vient de dire en deux lignes et les mauvais propos de M. Bouchard, le maître de poste, composait toute sa science sur ce sujet délicat.

Rempli de remords sur son amour, souvent il se refusait à faire ce que demandait le service de cette passion. En d’autres moments, il s’imaginait qu’on lisait son amour dans ses yeux et n’osait hasarder des questions directes.]

À peine rentrée chez elle, madame de Chasteller eut assez de force de volonté pour éloigner sa femme de chambre, qui ne demandait rien moins qu’un récit complet de l’accident. Enfin, elle fut seule. Elle pleura longtemps. Elle songea avec amertume à son amie intime, madame de Constantin, que la politesse savante de son père était parvenue à éloigner. Madame de Chasteller n’osait confier à la poste que de vagues assurances d’affection : elle avait lieu de croire que son père se faisait [communiquer] toutes ses lettres. La directrice de la poste de Nancy pensait bien, et M. de Pontlevé avait la première place dans une sorte de commission établie au nom de Charles X pour la Lorraine, l’Alsace et la Franche-Comté.

« Ainsi, je suis seule, seule au monde, avec ma honte », se disait madame de Chasteller.

Après avoir beaucoup pleuré dans le silence et l’obscurité, devant une grande fenêtre ouverte qui lui laissait voir à deux lieues vers l’orient les bois noirs de la forêt de Burelviller, et au-dessus un ciel pur et sombre, parsemé d’étoiles scintillantes, son attaque de nerfs se calma, et elle eut le courage d’appeler sa femme de chambre et de l’envoyer se coucher. Jusqu’à ce moment, la présence d’un être humain lui eût semblé redoubler d’une façon trop cruelle sa honte et son malheur. Une fois qu’elle eut entendu la bonne monter à sa chambre elle osa se livrer avec moins de timidité à l’examen de toutes ses fautes durant cette fatale soirée.

D’abord, son trouble et sa confusion furent extrêmes. Il lui semblait ne pouvoir tourner la vue d’aucun côté sans apercevoir une nouvelle raison de se mépriser soi-même, et une humiliation sans bornes. Le soupçon dont Leuwen avait osé lui parler la frappait surtout : un homme, un jeune homme, se permettre une telle liberté avec elle ! Leuwen paraissait bien élevé, il fallait donc qu’elle lui eût donné d’étranges encouragements. Quels étaient-ils ? Elle ne se souvenait de rien, que de l’espèce de pitié et de découragement qu’avait fait naître chez elle, au commencement de la soirée, la singulière absence d’idées de ce jeune homme qu’elle trouvait aimable. « Je l’ai pris pour un homme fort à cheval, comme M. de Blancet ! »

Mais quel pouvait être ce soupçon dont il lui avait parlé ? C’était là son chagrin le plus apparent. Elle pleura longtemps. Ces larmes étaient comme une réparation d’honneur qu’elle se faisait à elle-même53.

« Mais enfin, qu’il ait des soupçons tant qu’il voudra, se dit-elle, indignée, c’est une calomnie qu’on lui aura dite. S’il la croit, tant pis pour lui ; il manque d’esprit et de discernement, voilà tout ! Je suis innocente. »

La fierté de ce mouvement était sincère. Peu à peu, elle cessa de rêver à ce que pouvait être ce soupçon. Ses fautes réelles lui semblèrent alors bien autrement pesantes ; elle les voyait sans nombre. Alors, elle pleura de nouveau. Enfin, après des angoisses d’une amertume extrême, comme faible et à demi morte de douleur, elle crut distinguer qu’elle avait surtout deux choses à se reprocher : premièrement, elle avait laissé entrevoir ce qui se passait dans son cœur à un public mesquin, platement méchant, et qu’elle méprisait de tout son cœur. Elle sentit redoubler son malheur en repassant sur toutes les raisons qu’elle avait de redouter la cruauté de ce public et de le mépriser. Ces messieurs à genoux devant un écu ou la plus petite apparence de faveur auprès du roi ou du ministre, comme ils sont impitoyables pour les fautes qui n’ont pas l’amour de l’argent pour principe ! La revue de son mépris pour cette haute société de Nancy devant laquelle elle s’était compromise lui donnait une douleur détaillée, si j’ose parler ainsi, et cuisante comme le toucher d’un fer rouge. Elle se figurait les regards [que chacune des femmes dont elle se figurait le mépris] devait lui avoir adressés en dansant le cotillon.

Après que madame de Chasteller se fut exposée aux traits de cette douleur, comme à plaisir, elle revint à une peine bien autrement profonde, et qui en un clin d’œil sembla éteindre tout son courage. C’était l’accusation d’avoir violé, aux yeux de Leuwen, cette retenue féminine sans laquelle une femme ne peut être estimée d’un homme digne, à son tour, de quelque estime. En présence de ce chef d’accusation, sa douleur lui donna comme des moments de répit. Elle en vint à se dire tout haut et d’une voix à demi étouffée par les sanglots :

« S’il ne me méprisait pas, je le mépriserais lui-même. – Quoi ! reprenait-elle après un moment de silence, et comme cédant à sa fureur contre elle-même, un homme a osé me dire qu’il avait des soupçons sur ma conduite, et loin de détourner les yeux, je lui ai demandé de me justifier ! Non contente de cette indignité je me suis donnée en spectacle, j’ai laissé deviner mon cœur par ces êtres vils, dont le seul souvenir, quand je viens à penser sérieusement à eux, me fait prendre la vie en mépris pour des journées entières. Enfin, mes regards sans prudence m’ont mérité d’être rangée par M. Leuwen parmi ces femmes qui se jettent à la tête du premier homme qui leur plaît54. Car pourquoi n’aurait-il pas la présomption de son âge ? N’a-t-il pas tout ce qui la justifie ? »

Mais son imagination abandonna bientôt le plaisir de penser à Leuwen, pour en revenir à ces mots affreux : se jeter à la tête du premier venu.

« Mais M. Leuwen a raison, reprit-elle avec un courage barbare. Je vois clairement moi-même que je suis un être corrompu. Je ne l’aimais pas avant cette soirée fatale : je ne pensais à lui que raisonnablement, et comme à un jeune homme qui semblait se distinguer un peu de tous ces messieurs que les événements nous ont renvoyés. Il me parle quelques instants, je le trouve d’une timidité singulière. Une sotte présomption me fait jouer avec lui comme avec un être sans conséquence que je voudrais voir parler, et tout à coup il se trouve que je ne songe plus qu’à lui. C’est apparemment parce qu’il me semblait un joli homme. Que ferait de pis la femme la plus corrompue ? »

Cette reprise de désespoir fut plus violente que toutes les autres. Enfin, comme l’aube du jour blanchissait le ciel au-dessus des bois noirs de Burelviller, la fatigue et le sommeil vinrent suspendre enfin les remords et le malheur de madame de Chasteller.

Pendant cette même nuit, Leuwen avait pensé constamment à elle et avec des sentiments d’adoration bien flatteurs en un sens. Quel sujet de consolation si elle avait pu voir toute la timidité de cet homme qui paraissait à ses yeux comme un Don Juan terrible et accompli ! Lucien n’était point sûr de la façon dont il devait juger les événements qui venaient de se passer durant cette soirée décisive. Ce dernier mot, il ne le prononçait qu’en tremblant. Il croyait avoir lu dans ses yeux qu’elle l’aimerait un jour.

« Mais, grand Dieu ! je n’ai donc d’autre avantage auprès de cet être angélique que de faire exception à la règle qui la porte à aimer des lieutenants-colonels ! Grand Dieu ! Comment une vulgarité de conduite si réelle peut-elle s’unir à toutes les apparences d’une âme si noble ? Je vois bien que le ciel ne m’a pas donné le talent de lire dans les cœurs de femme. Dévelroy avait raison : je ne serai qu’un nigaud toute ma vie, encore plus étonné de mon propre cœur que de tout ce qui m’arrive. Ce cœur devrait être au comble du bonheur, et il est navré ! Ah ! que ne puis-je la voir ? je lui demanderais conseil ; l’âme que ses yeux semblent annoncer comprendrait mes chagrins : ils sembleraient trop ridicules aux âmes vulgaires. Quoi ! Je gagne cent mille francs à la loterie, et me voici au désespoir de n’avoir pas gagné un million ! Je m’occupe d’une façon exagérée d’une des plus jolies femmes de la ville où le hasard m’a jeté. Première faiblesse ; je veux la combattre, je suis battu, et me voilà désirant de lui plaire, comme un de ces petits hommes faibles et manqués qui peuplent les salons de femmes à Paris. Enfin, la femme que j’ai l’insigne faiblesse d’aimer, j’espère pour peu de temps, semble recevoir mes soins avec plaisir et avec une coquetterie dont la forme, du moins, est délicieuse : elle joue le sentiment comme si elle avait deviné que c’est avec une passion sérieuse que j’ai la faiblesse de l’aimer. Au lieu de jouir de mon bonheur, qui n’est pas mal comme cela, je tombe dans une fausse délicatesse. Je me forge des supplices, parce que le cœur d’une femme de la cour a été sensible pour d’autres que pour moi ! Eh ! grand Dieu ! ai-je le talent qu’il faut pour séduire une femme vraiment vertueuse ? Toutes les fois que j’ai voulu m’adresser à quelque femme un peu différente du vulgaire des grisettes, n’ai-je pas échoué de la façon la plus ridicule ? Ernest, qui, après tout, est une bonne tête malgré son pédantisme, ne m’a-t-il pas expliqué comme quoi je n’ai pas assez de sang-froid ? On voit dans ma figure d’enfant de chœur tout ce que je pense… Au lieu de profiter de mes petits succès et de marcher en avant, je reste comme un benêt, occupé à les savourer, à en jouir. Un serrement de main est une ville de Capoue pour moi ; je m’arrête extasié dans les rares délices d’une faveur si décisive au lieu de marcher en avant. Enfin, je n’ai aucun talent pour cette guerre, et je fais le difficile ! Mais, animal, si tu plais, c’est par hasard, uniquement par hasard… »

Après cent tours dans sa chambre :

« Je l’aime, se dit-il, tout haut, ou du moins je désire lui plaire. Je me figure qu’elle m’aime. [Si elle n’était pas pleine d’humanité pour les lieutenants-colonels, et même pour les lieutenants tout court, ai-je le talent qu’il faut pour réussir auprès d’une femme vraiment délicate ? Saurais-je exalter sa tête jusqu’au point de lui faire oublier complètement ce qu’elle se doit à elle-même ? »

Mais cette répétition du même raisonnement, si elle rendait témoignage de la modestie sincère de notre héros, n’avançait en rien son bonheur. Son cœur avait besoin de trouver à madame de Chasteller un mérite sans tache. Il l’aimait ainsi, il la lui fallait sublime, et cependant sa raison la lui montrait fort différente. Furieux contre lui-même, il s’écriait :

« Ai-je le talent qu’il faut pour réussir auprès d’une femme de bonne compagnie ? Cela m’est-il jamais arrivé55 ?] Et cependant, je suis malheureux. Voilà bien le vrai portrait de la tête d’un fou. Apparemment que dans mon projet de la séduire, je voudrais d’abord qu’elle ne m’aimât pas. Quoi ! Je désire être aimé d’elle, et je suis triste parce qu’il semble qu’elle me distingue ! Quand on est un sot, il faut du moins n’être pas un lâche. »

Il s’endormit au jour sur cette belle pensée, et avec le demi-projet de demander au colonel Malher d’être envoyé à vingt lieues de Nancy, à N***, où le régiment avait un détachement occupé à observer les ouvriers mutuellistes.

Quelle n’eût pas été l’augmentation de supplice de madame de Chasteller, qui, presque à la même heure, cédait à la fatigue, si elle eût vu cette apparence d’affreux mépris pour elle, qui, retournée de cent façons et vue sous toutes les faces, ôtait le sommeil à l’homme qui l’occupait malgré elle56 !

Chapitre XX. §

Quelles que fussent les idées de Lucien, il n’était pas maître de ses actions. Le lendemain, de bonne heure, après s’être mis en tenue pour se présenter chez le colonel Malher, il aperçut de loin la rue sur laquelle donnaient les fenêtres de madame de Chasteller. Il ne put résister à l’envie de passer sous ces fenêtres qu’il ne devait plus revoir si le colonel lui accordait sa demande. À peine fut-il dans la rue, qu’il sentit son cœur battre au point de lui ôter la respiration : la seule possibilité d’entrevoir madame de Chasteller le mettait hors de lui. Il fut presque bien aise de ne pas la voir à sa fenêtre.

« Et que deviendrai-je, se dit-il, si, après avoir obtenu de quitter Nancy, je viens à désirer d’y revenir avec la même folie ? Depuis hier, je ne suis plus maître de moi, j’obéis à des idées qui me viennent tout à coup, et que je ne puis pas prévoir une minute à l’avance. »

Après ce raisonnement digne d’un ancien élève de l’École polytechnique, Leuwen monta à cheval et fit cinq ou six lieues en deux heures. Il se fuyait lui-même : ce que la soif physique a de plus poignant, il l’éprouvait au moral par le besoin de soumettre sa raison à celle d’un autre homme et de demander conseil. Il se sentait juste assez de raison pour croire et sentir qu’il devenait fou ; cependant, tout son bonheur au monde dépendait de l’opinion qu’il devait se former de madame de Chasteller.

Il avait eu le bon esprit de ne pas sortir des bornes de la plus étroite réserve avec aucun des officiers du régiment. Il n’avait donc personne auprès de qui il pût se fortifier, même de la ressource du raisonnement le plus vague et le plus lointain. M. Gauthier était absent, et d’ailleurs, croyait-il, n’eût compris sa folie que pour l’en gronder et l’engager à s’éloigner.

En revenant de sa promenade, il éprouva, en repassant dans la rue de la Pompe, un mouvement de folie qui l’étonna. Il lui semblait que s’il eût rencontré les yeux de madame de Chasteller, il fût tombé de cheval pour la troisième fois. Il ne se sentit pas le courage de fuir, et n’alla point chez le colonel.

M. Gauthier arriva le même soir de la campagne. Leuwen voulut lui parler en termes éloignés de sa position, le tâter, comme on dit. Voici ce que lui dit Gauthier, après quelques phrases de transition :

« Je ne suis pas sans chagrin non plus. Ces ouvriers de N*** me chiffonnent. Que va leur dire l’armée ?… »

Dès le lendemain du bal, le docteur Du Poirier vint faire une longue visite à son jeune ami, et sans trop de préambules se mit à lui parler de madame de Chasteller. Leuwen sentit qu’il rougissait jusqu’au blanc des yeux. Il ouvrit la fenêtre et se plaça derrière les persiennes, de façon à n’être que difficilement examiné par le docteur.

« Ce cuistre vient ici me faire subir un interrogatoire. Voyons. »

Leuwen se répandit en admiration sur la beauté du pavillon où l’on avait dansé la veille. De la cour, il passa à l’escalier magnifique, aux vases de plantes exotiques qui en faisaient l’ornement ; ensuite, suivant un ordre mathématique et logique, de l’escalier il passa à l’antichambre, de là aux deux premiers salons…

À chaque instant le docteur l’interrompait pour lui parler de l’indisposition de madame de Chasteller, la veille, et pour raisonner sur ce qui avait pu la causer, etc., etc. Leuwen n’avait garde de l’interrompre ; chaque mot était un trésor pour lui : le docteur sortait de l’hôtel de Pontlevé. Mais Leuwen sut se contenir ; au moindre petit silence, il reprenait gravement sa dissertation sur ce qu’avait pu coûter la tente élégante rayée de cramoisi et de blanc de la veille. Le son de ces mots étrangers à sa langue habituelle semblait redoubler son sang-froid et l’empire qu’il avait sur soi-même. Jamais il n’en eut autant de besoin : le docteur, qui à tout prix voulait le faire parler, lui disait les choses les plus précieuses sur madame de Chasteller, des choses sur lesquelles il eût payé au poids de l’or un mot de plus. Et le cas était tentant : il lui semblait qu’avec de la flatterie un peu adroite le docteur trahirait tous les secrets du monde. Mais il fut sage jusqu’à la timidité ; jamais le nom de madame de Chasteller ne fut prononcé par lui que pour répondre au docteur ; c’eût été une maladresse ailleurs. Leuwen forçait son rôle, mais Du Poirier avait trop peu d’habitude de gens répondant juste à ce qu’on leur dit pour saisir cette nuance. Leuwen se promit bien d’être malade le lendemain ; il espérait savoir par le docteur bien des détails sur M. de Pontlevé et la vie habituelle de madame de Chasteller.

Le lendemain, le docteur avait changé de batterie : madame de Chasteller, suivant lui, était prude, remplie d’un orgueil insupportable, beaucoup moins riche qu’on ne le disait. Elle avait tout au plus dix mille francs de rente sur le Grand-Livre. Et, au milieu d’un mauvais vouloir si peu déguisé, pas un mot sur le lieutenant-colonel. Ce moment fut bien doux pour Leuwen, presque plus doux que celui où, l’avant-veille, madame de Chasteller l’avait regardé après lui avoir demandé si le soupçon était relatif à elle. Il n’y avait donc pas eu scandale dans son affaire avec M. Thomas de Busant.

Leuwen fit beaucoup de visites ce soir-là, mais ne dit pas un mot au-delà des insipides demandes sur l’état de la santé après un bal aussi étonnamment fatigant.

« Quel spectacle admirable ne donnerait pas à ces provinciaux si ennuyés ma préoccupation, s’ils pouvaient la deviner ! »

Tout le monde lui dit du mal de madame de Chasteller, à l’exception de la bonne Théodelinde ; elle était cependant bien laide, et madame de Chasteller bien jolie. Leuwen se sentit pour Théodelinde une amitié qui allait presque jusqu’à la passion.

« Madame de Chasteller ne partage pas les façons de s’amuser de ces gens-ci ; voilà ce qu’on ne pardonne nulle part ; à Paris, on ignore ces différences. »

Pendant les dernières de ces visites, Leuwen, sûr de ne pas rencontrer madame de Chasteller, qui était indisposée chez elle, pensait à la douceur de voir de loin son petit rideau de mousseline brodé éclairé par la lumière de ses bougies.

« Je suis un lâche, se dit-il enfin. Eh ! bien, je me livrerai de bon cœur à ma lâcheté. »

Si vous vous damnez,

Damnez-vous [donc] au moins pour des péchés aimables57.

Ce furent presque là les derniers soupirs de son remords d’aimer et de son amour pour cette pauvre patrie trahie, vendue, etc. On ne peut pas avoir deux amours à la fois.

« Je suis un lâche », se dit-il en sortant du salon de madame d’Hocquincourt. Et comme à Nancy à dix heures et demie on éteint les réverbères par ordre de M. le maire et qu’à l’exception de la noblesse tout le monde va se coucher, sans être trop ridicule à ses propres yeux, il put se promener une grande heure sous les persiennes vertes, quoique presque à son arrivée les lumières de la petite chambre eussent été éteintes. Honteux du bruit de ses pas, Leuwen profitait de l’obscurité profonde, s’arrêtait longtemps, assis sur la pierre d’un plombier situé vis-à-vis de la fenêtre qu’il regardait presque à chaque instant.

Son cœur n’était pas le seul à être agité par le bruit de ses pas. Jusqu’à dix heures et demie, madame de Chasteller avait eu une soirée sombre et pleine de remords. Certainement, elle eût été moins triste en allant dans le monde ; mais elle ne voulait pas s’exposer à le rencontrer ou à entendre prononcer son nom. À dix heures et demie, en le voyant arriver dans la rue, sa tristesse sombre et morne fut remplacée par le battement de cœur le plus vif. Elle se hâta de souffler ses bougies, et malgré toutes les remontrances qu’elle se faisait à elle-même, elle n’avait pas quitté ses persiennes. Ses yeux étaient guidés dans l’obscurité par le feu du cigare de Leuwen. Celui-ci achevait de triompher de ses remords :

« Eh bien ! je l’aimerai et je la mépriserai, se dit-il. Et quand elle m’aimera, je lui dirai : “Ah ! si votre âme eût été plus pure, c’est pour la vie que je vous eusse été attaché.” »

Le lendemain matin, réveillé à cinq heures pour la manœuvre, Leuwen se trouva un désir passionné de voir madame de Chasteller. Il ne doutait nullement de son cœur.

« Un regard m’a tout dit, se répétait-il quand le bon sens qui lui était naturel voulait élever quelque objection. Et plût à Dieu qu’il fût moins facile de lui plaire ! Ce n’est pas de cela que je me plaindrais ! »

Enfin, cinq jours après le bal, qui parurent cinq semaines à Leuwen, il rencontra madame de Chasteller chez madame la comtesse de Commercy. Madame de Chasteller était ravissante, sa pâleur naturelle avait disparu à la voix du laquais annonçant : M. Leuwen. Lui, de son côté, pouvait à peine respirer. Toutefois, la parure de madame de Chasteller lui parut trop brillante, trop gaie, de trop bon goût. Il est vrai que madame de Chasteller était mise à ravir, comme il faut pour plaire à Paris.

« Tant de soins pour une simple visite à une femme âgée rappellent un peu trop, se disait-il, le faible pour les lieutenants-colonels. »

Cependant, malgré l’amertume de cette censure, il ajoutait :

« Eh bien ! je l’aimerai, mais sans conséquence. »

Pendant tous ces beaux raisonnements, il était à trois pas d’elle, tremblant comme la feuille, mais de bonheur.

À ce moment, madame de Chasteller répondait à je ne sais quelle question de politesse sur son indisposition que Leuwen lui avait adressée, avec une politesse et un son de voix d’une grâce parfaite, mais en même temps avec une tranquillité d’autant plus inaltérable qu’elle n’était point triste et sombre, mais au contraire affable et sur le bord de la gaieté. Leuwen déconcerté ne vit toute l’étendue du malheur que lui annonçait ce ton qu’après la fin de la visite, et en y réfléchissant. Quant à lui, il fut commun et presque plat devant madame de Chasteller. Il le sentit, et en arriva à ce point de misère de chercher à donner de la grâce à ses mouvements et au son de sa voix, et l’on devine avec quel succès !

« Me voici tout à fait revenu au degré de gaucherie dont je jouissais dans les premiers moments de notre conversation au bal… », pensa-t-il en se jugeant lui-même. Et il avait raison, il ne s’exagérait nullement le manque de grâce et d’esprit. Mais ce qu’il ne se disait pas, c’est que le seul être aux yeux duquel il désirait ne pas paraître un sot jugeait bien autrement de son embarras.

« M. Leuwen, se disait madame de Chasteller, s’attendait à trouver la suite de mon inconcevable légèreté du bal, ou du moins il avait droit d’espérer des façons douces et presque affectueuses, rappelant le ton de l’amitié. Il rencontre des façons extrêmement polies, mais qui, au fond, le renvoient bien au-delà du rang d’une simple connaissance. »

Leuwen, pour dire quelque chose, ne trouvant absolument pas une idée, s’avisa d’entreprendre une explication du mérite de madame Malibran, qui chantait à Metz, et que la bonne compagnie de Nancy annonçait l’intention d’aller entendre. Madame de Chasteller, enchantée de n’avoir plus à se faire violence pour trouver des mots polis et froids, le regardait parler. Bientôt, il s’embrouilla tout à fait, il fut ridicule d’embarras, et à un point tel que madame de Commercy s’en aperçut.

« Ces jeunes gens à la mode ont des mérites bien sujets au changement, dit-elle tout bas à madame de Chasteller. Ce n’est plus du tout le joli sous-lieutenant qui vient souvent chez moi. »

Ce mot fut le bonheur parfait pour madame de Chasteller : une femme de bon sens, d’un bon sens célèbre dans la ville, et de sang-froid, venait confirmer ce qu’elle se disait à elle-même depuis quelques minutes, et avec quel plaisir !

« Quelle différence avec cet homme enjoué, vif, étincelant d’esprit, embarrassé seulement par la foule et la vivacité de ses aperçus, que j’ai vu au bal ! Le voilà qui parle d’une chanteuse et ne peut pas trouver une phrase passable. Et tous les jours il lit des feuilletons sur le mérite de madame Malibran. »

Madame de Chasteller se sentait si heureuse qu’elle se dit tout à coup :

« Je vais tomber dans quelque mot ou quelque sourire de bonne amitié qui gâtera tout mon bonheur de ce soir. Ceci est bien doux, mais pour n’être pas mécontente de moi-même, il faut finir ici. »

Elle se leva et sortit.

Bientôt après, Leuwen quitta madame de Commercy ; il avait besoin de rêver en paix à l’étendue de sa sottise et à la parfaite froideur de madame de Chasteller. Après cinq ou six heures de réflexions déchirantes, il arriva à cette belle conclusion :

Il n’était pas lieutenant-colonel, et, comme tel, digne de l’attention de madame de Chasteller. Sa conduite au bal avec lui avait été une velléité, une fantaisie passagère, à laquelle ces femmes un peu trop tendres sont sujettes. L’uniforme lui avait fait un instant illusion ; faute de mieux, elle l’avait pris un instant pour un colonel. Ces consolations désolaient Leuwen :

« Je suis un sot complet, et cette femme une coquette de théâtre, seulement étonnamment belle. Du diable si jamais je regarde ses fenêtres ! »

Après cette grande résolution, si l’on eût offert à Leuwen de le mener pendre, sa manière d’être eût été plus heureuse. Malgré l’heure avancée, il monta à cheval. À peine hors de la ville, il s’aperçut qu’il n’avait pas la force de guider son cheval. Il le rendit au domestique, et se promena à pied. À quelques minutes de là, comme minuit sonnait, malgré les injures qu’il adressait à madame de Chasteller, il était assis sur la pierre vis-à-vis de sa fenêtre.

Chapitre XXI. §

Son arrivée la combla de joie. Elle s’était dit, en sortant de chez madame de Commercy58 :

« Il doit être si fort mécontent de lui et de moi, qu’il prendra le parti de m’oublier ; ou, si je le revois encore, ce ne sera que dans quelques jours. »

Dans l’obscurité profonde, madame de Chasteller distinguait quelquefois le feu du cigare de Leuwen. Elle l’aimait à la folie en ce moment. Si, dans ce silence profond et universel, Leuwen eût eu le génie de s’avancer sous sa fenêtre et de lui dire à voix basse quelque chose d’ingénieux et de frais, par exemple :

« Bonsoir, madame. Daignerez-vous me montrer que je suis entendu ? »

Très probablement, elle lui eût dit : « Adieu, monsieur Leuwen. » Et l’intonation de ces trois mots n’eût rien laissé à désirer à l’amant le plus exigeant. Prononcer le nom de Leuwen, en parlant à lui-même, eût été la suprême volupté pour madame de Chasteller59.

Leuwen, après avoir assez fait le sot, comme il se le disait à soi-même, alla chercher un certain billard, au fond d’une cour sale, où il était sûr de trouver quelques lieutenants du régiment. Il était si à plaindre, que les rencontrer fut un bonheur pour lui. Ce bonheur parut et fit plaisir ; ces jeunes gens furent bons enfants ce soir-là, sauf à reprendre le lendemain la froideur du bon ton.

Leuwen eut le bonheur de jouer et de perdre. Il fut décidé que l’on n’emporterait pas les quelques napoléons que l’on s’était gagnés ; on fit venir du vin de Champagne, et Leuwen eut le bon esprit de s’enivrer, au point que le garçon du billard et un voisin qu’il appela le reconduisirent chez lui.

C’est ainsi qu’un amour véritable éloigne de la crapule.

Le lendemain, Leuwen agit absolument comme un fou. Les lieutenants, ses camarades, redevenus méchants, se disaient :

« Ce beau dandy de Paris n’est pas accoutumé au champagne, il est encore détraqué d’hier ; il faudra l’engager à boire souvent. Nous nous moquerons de lui avant, pendant, et après ; c’est parfait. »

Ce lendemain de sa première rencontre avec cette femme de laquelle Leuwen se croyait si sûr, il fut absolument hors de lui. Il ne comprenait rien à tout ce qui lui arrivait, pas plus aux sentiments qu’il voyait naître dans son cœur qu’aux actions des autres avec lui. Il lui semblait qu’on faisait allusion à ses sentiments pour madame de Chasteller, et il avait besoin de toute sa raison pour ne pas se fâcher.

« J’agirai au jour le jour, se dit-il enfin, me jetant à chaque moment à l’action qui me fera le plus de plaisir. Pourvu que je ne fasse de confidence à qui que ce soit au monde et que je n’écrive à personne sur ma folie, personne ne pourra me dire un jour : « Tu as été fou. » Si cette maladie ne m’emporte pas, du moins elle ne pourra me faire rougir. Une folie bien cachée perd la moitié de ses mauvais effets. L’essentiel est qu’on ne devine pas ce que je sens. »

En peu de jours, il s’opéra chez Leuwen un changement complet. Dans le monde, on fut émerveillé de sa gaieté et de son esprit.

« Il a de mauvais principes, il est immoral, mais il est vraiment éloquent », disait-on chez madame de Puylaurens.

« Mon ami, vous vous gâtez », lui dit un jour cette femme d’esprit.

Il parlait pour parler, il soutenait le pour et le contre, il exagérait et chargeait les circonstances de tout ce qu’il racontait, et il racontait beaucoup et longuement. En un mot, il parlait comme un homme d’esprit de province, aussi son succès fut-il immense, les habitants de Nancy reconnaissaient ce qu’ils avaient l’habitude d’admirer ; auparavant, on le trouvait singulier, original, affecté, souvent obscur.

Le fait est qu’il avait une frayeur mortelle de laisser deviner ce qui se passait dans son cœur. Il se voyait espionné et surveillé de près par le docteur Du Poirier, qu’il commençait de soupçonner d’avoir fait son marché avec M. Thiers, homme d’esprit ministre de la police de Louis-Philippe. Mais Leuwen ne pouvait rompre avec Du Poirier. Il ne fût pas même parvenu à l’éloigner de lui en cessant de lui parler. Du Poirier étant ancré dans cette société, il y avait présenté Leuwen, et rompre avec lui eût été fort ridicule, et de plus fort embarrassant. Ne rompant pas avec un homme aussi actif, aussi entrant, aussi facile à se piquer, il fallait le traiter en ami intime, en père.

« On ne peut trop charger un rôle avec ces gens-ci » ; et il se mit à parler comme un véritable comédien. Toujours il récitait un rôle, et le plus bouffon qui lui venait à l’esprit ; il se servait exprès d’expressions ridicules. Il aimait à se trouver avec quelqu’un, la solitude lui était devenue insupportable. Plus la thèse qu’il soutenait était saugrenue plus il était distrait de la partie sérieuse de sa vie, qui n’était pas satisfaisante, et son esprit était le bouffon de son âme.

Ce n’était pas un Don Juan, bien loin de là, nous ne savons pas ce qu’il sera un jour, mais, pour le moment, il n’avait pas la moindre habitude d’agir avec une femme, en tête à tête, contrairement à ce qu’il sentait. Il avait honoré jusqu’ici du plus profond mépris ce genre de mérite dont il commençait à regretter l’absence. Du moins, il ne se faisait pas la moindre illusion à cet égard.

Le mot terrible d’Ernest, son savant cousin, sur son peu d’esprit avec les femmes retentissait toujours dans son âme, presque autant que le mot affreux de Bouchard, le maître de poste, sur le lieutenant-colonel et madame de Chasteller.

Vingt fois sa raison lui avait dit qu’il fallait se rapprocher de ce Bouchard, qu’avec de l’argent ou des complaisances on en pourrait tirer des détails. Cela lui était impossible : rien que d’apercevoir cet homme de loin dans la rue lui donnait la chair de poule.

Son esprit se croyait fondé à mépriser madame de Chasteller, et son âme avait de nouvelles raisons chaque jour de l’adorer comme l’être le plus pur, le plus céleste, le plus au-dessus des considérations de vanité et d’argent, qui sont comme la seconde religion de la province.

Le combat de son âme et de son esprit le rendait presque fou à la lettre, et certainement un des hommes les plus malheureux. C’était justement à l’époque où ses chevaux, son tilbury, ses gens en livrée, faisaient de lui l’objet de l’envie des lieutenants du régiment et de tous les jeunes gens de Nancy et des environs qui, le voyant riche, jeune, assez bien, brave, le regardaient sans aucun doute comme l’être le plus heureux qu’ils eussent jamais rencontré. Sa noire mélancolie, lorsqu’il était seul dans la rue, ses distractions, ses mouvements d’impatience avec apparence de méchanceté, passaient pour de la fatuité de l’ordre le plus relevé et le plus noble. Les plus éclairés y voyaient une imitation savante de lord Byron, dont on parlait encore beaucoup à cette époque.

Cette visite au billard ne fut pas la seule. La renommée s’en empara ; et comme tout Nancy avait porté à douze ou quinze les quatre habits de livrée que madame Leuwen avait envoyés de Paris à son fils, tout le monde dit que chaque soir, depuis un mois, on rapportait Leuwen ivre mort à son logis. Les indifférents en étaient étonnés, les officiers démissionnaires carlistes charmés. Un seul cœur en était percé jusqu’au vif :

« Me serais-je trompé sur son compte ? » Cette ressource de perdre la raison pour oublier son chagrin n’était pas belle, mais elle était la seule dont Leuwen eût pu s’aviser, ou plutôt il y avait été entraîné ; la vie de garnison s’était offerte à lui, et il y avait cédé. Comment faire autrement, pour ne pas avoir une fin de soirée abominable ?

C’était son premier chagrin, la vie n’avait été jusque-là pour lui que travail ou plaisir. Depuis longtemps, il était reçu, et avec distinction, dans toutes les maisons de Nancy ; mais la même raison qui lui assurait des succès lui ôtait tout plaisir. Leuwen était comme une vieille coquette : comme il jouait toujours la comédie, rien ne lui faisait plaisir.

« Si j’étais en Allemagne, s’était-il dit, je parlerais allemand ; à Nancy, je parle provincial. »

Il lui eût semblé s’entendre jurer s’il leur eût dit d’une belle matinée : « C’est une belle matinée. » Il s’écriait en fronçant le sourcil et épanouissant le front, de l’air important d’un gros propriétaire : « Quel beau temps pour les foins ! »

Ses excès du soir au billard Charpentier vinrent ébranler un peu sa considération. Mais peu de jours avant que sa mauvaise conduite éclatât, il avait acheté une calèche, immense, très propre à recevoir les familles nombreuses, dont Nancy abondait, et c’était en effet à cet usage qu’il la destinait. Les six demoiselles de Serpierre et leur mère « étrennèrent » cette voiture, comme on dit dans le pays. Plusieurs autres familles aussi nombreuses osèrent la demander, et l’obtinrent à l’instant.

« Ce M. Leuwen est bien bon enfant, disait-on de toutes parts ; il est vrai que cela lui coûte peu : son père joue à la rente avec le ministre de l’Intérieur, c’est la pauvre rente qui paie tout cela. »

C’était de la même façon obligeante que M. Du Poirier expliquait le joli cadeau que Leuwen lui avait fait à la suite de sa goutte volante.

[Le docteur Du Poirier passait pour avide et était le meneur de Nancy. Leuwen le regardait comme le coquin le plus dangereux du pays, il croyait même avoir lieu de supposer que depuis que les chances d’Henri V semblaient avoir diminué, Du Poirier avait traité avec le ministre de l’Intérieur et lui adressait des rapports tous les quinze jours. Mais enfin, ce coquin, pour le moment, lui était favorable60.]

Tout allait au gré des désirs de Leuwen, même son père, qui ne se plaignait point de sa dépense. Leuwen était sûr que tout le monde disait du bien de lui à madame de Chasteller ; mais la maison du marquis de Pontlevé n’en était pas moins la seule de Nancy où Lucien semblât faire des pas rétrogrades. En vain Leuwen avait essayé d’y faire des visites ; madame de Chasteller, plutôt que de le recevoir, avait fermé sa porte sous prétexte de maladie. Elle avait trompé le docteur Du Poirier lui-même, qui disait à Leuwen que madame de Chasteller ferait mieux de ne pas sortir de longtemps. Aidée par ce prétexte que lui fournissait le docteur Du Poirier, madame de Chasteller faisait un petit nombre de visites, sans s’exposer à être accusée de fierté ou de sauvagerie par les dames de Nancy.

La seconde fois que Leuwen la vit après le bal, il en fut traité à peine comme une simple connaissance, même il lui sembla qu’elle ne répondait pas au peu de mots qu’il lui adressait autant que la politesse la plus simple aurait semblé l’exiger. Pour cette seconde entrevue, Leuwen avait formé les résolutions les plus héroïques. Son mépris pour soi-même fut augmenté par le complet manque de courage qu’il reconnut en lui au moment d’agir.

« Grand Dieu ! un tel accident m’arrivera-t-il au moment où mon régiment chargera l’ennemi ? »

Leuwen se fit les reproches les plus amers.

Le lendemain, il était à peine arrivé chez madame de Marcilly que madame de Chasteller fut annoncée.

L’indifférence qu’on lui marqua fut si excessive que vers la fin de la visite il se révolta. Pour la première fois, il profita de la position qu’il avait prise dans le monde : il donna la main à madame de Chasteller pour la conduire à sa voiture, quoiqu’il fût évident que cette prétendue politesse la contrariait beaucoup.

« Pardonnez-moi, madame, si je suis peu discret : je suis bien malheureux !

– Ce n’est pas ce qu’on dit, monsieur, répondit madame de Chasteller avec une aisance qui n’était rien moins que naturelle, et en pressant le pas pour gagner sa voiture.

– Je me fais le flatteur de tous les habitants de Nancy dans l’espoir que peut-être ils vous diront du bien de moi, et le soir, pour vous oublier, je cherche à perdre la raison.

– Je ne crois pas, monsieur, vous avoir donné lieu… »

À ce moment, le laquais de madame de Chasteller s’avança pour fermer la portière, et ses chevaux l’emportèrent plus morte que vive.

Chapitre XXII. §

« Peut-il y avoir rien de plus déshonorant au monde, s’écria Leuwen, immobile à sa place, que de s’obstiner à lutter ainsi contre l’absence de rang ! Ce démon ne me pardonnera jamais l’absence des épaulettes à graines d’épinards. »

Rien n’était plus décourageant que cette réflexion, mais justement, durant la visite qui avait fini par le petit dialogue que nous venons de rapporter, Leuwen avait été comme enivré par la divine pâleur et l’étonnante beauté des yeux de Bathilde (c’était un des noms de madame de Chasteller).

« On ne peut pas reprocher à sa froideur glaciale d’avoir eu un regard animé pour quoi que ce soit, pendant une grande demi-heure qu’on a parlé de tant de choses. Mais je vois briller au fond de ses yeux, malgré toute la prudence qu’elle se commande, quelque chose de mystérieux, de sombre, d’animé, comme s’ils suivaient une conversation bien autrement intime et relevée que celle qu’écoutent nos oreilles. »

Pour qu’aucun ridicule ne lui manquât, même à ses propres yeux, le pauvre Leuwen, encouragé comme on vient de le voir, eut l’idée d’écrire. Il fit une fort belle lettre, qu’il alla jeter à la poste lui-même, à Darney, bourg à six lieues de Nancy, sur la route de Paris. Une seconde lettre n’obtint pas plus de réponse que la première. Heureusement, dans la troisième il glissa par hasard, et non par une adresse dont nous ne pouvons le soupçonner en conscience, le mot soupçon. Ce mot fut précieux pour le parti de l’amour, qui soutenait des combats continus dans le cœur de madame de Chasteller. Le fait est qu’au milieu des reproches cruels qu’elle s’adressait sans cesse, elle aimait Leuwen de toutes les forces de son âme61. Les journées ne marquaient pour elle, n’avaient de prix à ses yeux que par les heures qu’elle passait le soir près de la persienne de son salon, à épier les pas de Leuwen, qui bien loin de se douter de tout le succès de sa démarche, venait passer des heures entières dans la rue de la Pompe.

Bathilde (car le nom de madame est trop grave pour un tel enfantillage), Bathilde passait les soirées derrière sa persienne à respirer à travers un petit tuyau de papier de réglisse qu’elle plaçait entre ses lèvres comme Leuwen faisait pour ses cigares. Au milieu du profond silence de la rue de la Pompe, déserte toute la journée, et encore plus à onze heures du soir, elle avait le plaisir, peu criminel sans doute, d’entendre dans les mains de Leuwen le bruit du papier de réglisse que l’on déchire en l’ôtant du petit cahier et que l’on plie, quand Leuwen faisait son cigarito artificiel. M. le vicomte de Blancet avait eu l’honneur et le bonheur de procurer à madame de Chasteller ces petits cahiers de papier que, comme vous savez, l’on fait venir de Barcelone.

Dans les premiers jours qui suivirent le bal, se reprochant avec amertume d’avoir manqué à ce qu’une femme se doit à soi-même, et, bien plus par respect pour Leuwen, dont elle voulait l’estime avant tout, que pour sa propre réputation, elle s’était imposé l’ennui de se dire malade et de sortir fort rarement. Il est vrai qu’au moyen de cette sage conduite elle était parvenue à faire oublier entièrement l’aventure du bal. On l’avait bien vue rougir en parlant à Leuwen, mais comme en deux mois elle ne l’avait pas reçu une seule fois chez elle quand rien au monde n’eût été plus simple, on avait fini par supposer qu’en parlant à Leuwen au bal, elle commençait à éprouver les effets de l’indisposition qui peu après l’avait forcée à rentrer chez elle. Depuis son évanouissement du bal, elle avait dit en confidence à deux ou trois dames de sa connaissance :

« Je n’ai plus retrouvé ma santé ordinaire ; elle a péri dans un verre de vin de Champagne. »

Effarouchée par la vue de Leuwen et par ce qu’il avait osé lui dire à leur dernière rencontre, elle fut de plus en plus fidèle à son vœu de solitude parfaite.

Madame de Chasteller avait donc satisfait à la prudence ; personne ne soupçonnait une cause morale à son indisposition du bal, mais son cœur souffrait cruellement. Elle manquait de l’estime pour soi-même, et la paix intérieure, qui était le seul bien dont elle eût joui depuis la révolution de 1830, lui était devenue tout à fait étrangère. Cet état moral et la retraite forcée dans laquelle elle vivait commençaient à altérer sa santé. Toutes ces circonstances, et sans doute aussi l’ennui qui en résultait, donnèrent de la valeur aux lettres de Leuwen.

Depuis un mois, madame de Chasteller avait fait beaucoup pour la vertu, ou du moins ce qui en est le signe le plus direct : elle s’était infiniment contrariée. Que pouvait demander de plus la voix sévère du devoir ? Ou, pour arriver sur-le-champ au mot décisif : Leuwen pouvait-il encore penser qu’elle avait manqué à la retenue féminine ? Quoi que pût vouloir dire ce mot affreux : soupçon, prononcé par lui, Leuwen pouvait-il trouver dans sa conduite quelque chose qui pût le fortifier ? Depuis plusieurs jours, elle avait le plaisir de répondre franchement : non, à cette question qu’elle se faisait sans cesse.

« Mais quel était donc ce soupçon qu’il avait sur moi ? Il fallait qu’il fût d’une nature bien grave… Comme il changea en un clin d’œil toute l’apparence de sa figure !… Et, ajoutait-elle en rougissant, quelle question ce changement me porta-t-il à faire ! »

Alors le vif remords inspiré par le souvenir de la question qu’elle avait osé faire venait rompre pour longtemps toute la chaîne de ses idées.

« Combien j’eus peu d’empire sur moi-même !… Combien il fallait que ce changement de physionomie fût marqué ! Le soupçon qui l’arrêtait ainsi au milieu des transports de la sympathie la plus vive était donc quelque chose de bien grave ? »

En ce moment fortuné arriva la troisième lettre de Leuwen. Les premières avaient fait un vif plaisir, mais on n’avait pas eu la moindre tentation d’y répondre. Après avoir lu cette dernière, Bathilde courut chercher son écritoire, la plaça sur une table, l’ouvrit, et commença à écrire, sans se permettre de raisonner avec soi-même.

« C’est envoyer une lettre, et non l’écrire, qui fait la démarche condamnable », se disait-elle vaguement à elle-même.

À quoi bon noter que la réponse fut écrite avec la recherche des tournures les plus altières ? On recommandait trois ou quatre fois à Leuwen de perdre tout espoir, le mot même d’espoir était évité avec une adresse infinie, dont madame de Chasteller se sut bon gré. Hélas ! Elle était sans le savoir la victime de son éducation jésuitique : elle se trompait elle-même, s’appliquant mal à propos, et à son insu, l’art de tromper les autres qu’on lui avait enseigné au Sacré-Cœur. Elle répondait : tout était dans ce mot-là, qu’elle ne voulait pas regarder.

La lettre d’une page et demie terminée, madame de Chasteller [se] promenait dans sa chambre, presque en sautant de joie. Après une heure de réflexion, elle demanda sa voiture, et, en passant devant le bureau de poste de Nancy, elle tira le cordon :

« À propos, dit-elle au domestique, jetez cette lettre à la poste… Vite ! »

Le bureau était à trois pas, elle suivit cet homme de l’œil ; il ne lut pas l’adresse, où une écriture un peu différente de celle qu’elle avait d’ordinaire avait écrit :

À M. Pierre Lafont,

Poste restante,

à Darney.

C’était le nom d’un domestique de Leuwen et l’adresse indiquée par lui, avec toute la modestie et le manque d’espoir convenables.

Rien ne saurait exprimer la surprise de Leuwen, et presque sa terreur quand, le lendemain, étant allé comme par manière d’acquit jusqu’à un quart de lieue de Darney avec le domestique Lafont, il vit celui-ci, à son retour, tirer une lettre de sa poche. Il tomba à bas de son cheval plutôt qu’il n’en descendit, et s’enfonça, sans ouvrir la lettre et sans savoir presque ce qu’il faisait, dans un bois voisin. Quand il se fut assuré qu’un taillis de châtaigniers, au centre duquel il se trouvait, le cachait bien de tous les côtés, il s’assit et se plaça bien à son aise, comme un homme qui s’apprête à recevoir le coup de hache qui doit le dépêcher dans l’autre monde, et qui veut le savourer.

Quelle différence avec la sensation d’un homme du monde ou d’un homme qui n’a pas reçu du hasard ce don incommode, père de tant de ridicules, que l’on appelle une âme ! Pour ces gens raisonnables, faire la cour à une femme, c’est un duel agréable. Le grand philosophe K[ant] ajoute : « Le sentiment de la dualité est puissamment réveillé quand le bonheur parfait que l’amour peut donner ne peut se trouver que dans la sympathie complète ou l’absence totale du sentiment d’être deux. »

« Ah ! madame de Chasteller répond ! aurait dit le jeune homme de Paris un peu plus vulgairement élevé que Leuwen. Sa grandeur d’âme s’y est enfin décidée. Voilà le premier pas. Le reste est une affaire de forme ; ce sera un mois ou deux, suivant que j’aurai plus ou moins de savoir-faire, et elle des idées plus ou moins exagérées sur ce que doit être la défense d’une femme de la première vertu. »

Leuwen, abandonné sur la terre en lisant ces lignes terribles, ne distinguait point encore l’idée principale, qui eût dû être : « Madame de Chasteller répond ! » Il était effrayé de la sévérité du langage et du ton de persuasion profonde avec lequel elle l’exhortait à ne plus parler de sentiments de cette nature, tout en lui intimant l’ordre, au nom de l’honneur, au nom de ce que les honnêtes gens réputent le plus sacré dans leurs relations réciproques, d’abandonner les idées singulières avec lesquelles il avait sans doute voulu sonder son cœur (d’elle, madame de Chasteller) avant de s’abandonner à une folie qui, dans leur position réciproque, et surtout avec sa façon de penser à elle, était une aberration, elle osait le dire, on ne peut plus difficile à comprendre.

« C’est un congé bien en forme, se dit Leuwen après avoir relu cette lettre terrible au moins cinq ou six fois. Je ne suis guère en état de faire une réponse quelconque, pensa-t-il ; cependant, le courrier de Paris passe demain matin à Darney, et si ma lettre n’est pas ce soir à la poste, madame de Chasteller ne la lira que dans quatre jours. »

Cette raison le décida. Là, au milieu du bois, avec un crayon qu’il se trouva par bonheur, et en appuyant sur le haut de son shako la troisième page de la lettre de madame de Chasteller qui était restée en blanc, il fabriqua une réponse qu’avec la même sagacité qui dirigeait toutes ses pensées depuis une heure, il jugea fort mauvaise. Elle lui déplaisait surtout parce qu’elle n’indiquait aucune espérance, aucun moyen de retour à l’attaque62. Tant il y a toujours du fat dans le cœur d’un enfant de Paris ! Cependant, malgré lui et les corrections qu’il y fit en la relisant, elle montrait un cœur navré de l’insensibilité et de la hauteur de madame de Chasteller.

Il revint sur la route pour envoyer son domestique chercher un cahier de papier à Darney et ce qu’il fallait pour écrire. Il écrivit sa réponse, et après qu’il eut envoyé le domestique la porter au bureau de la poste, il fut deux ou trois fois sur le point de galoper après lui pour la reprendre, tant cette lettre lui semblait maladroite et peu propre à amener le succès. Il ne fut arrêté que par l’impossibilité absolue où il se trouvait d’en composer une autre plus passable.

« Ah ! combien Ernest a raison ! pensa-t-il. Le ciel n’a pas fait de moi un être destiné à avoir des femmes ! Je ne m’élèverai jamais au-dessus des demoiselles de l’Opéra qui estimeront en moi mon cheval et la fortune de mon père. J’y pourrais peut-être ajouter des marquises de province, si l’amitié intime des marquis n’était pas trop fastidieuse. »

Tout en faisant ces réflexions sur son peu de talent, et en attendant son domestique, Leuwen avait profité de son cahier de papier blanc pour composer une seconde lettre qu’il trouva plus céladon encore et plus plate que celle qui était à la poste.

Ce soir-là, il n’alla point au billard Charpentier, son amour-propre d’auteur était trop humilié du ton dont il s’était trouvé incapable de sortir dans ses deux lettres. Il passa la nuit à en composer une troisième qui, mise au net convenablement et écrite en caractères lisibles, se trouva avoir atteint la formidable longueur de sept pages. Il y travailla jusqu’à trois heures ; à cinq, en allant à la manœuvre, il eut le courage de l’envoyer à la poste à Darney.

« Si le courrier de Paris retarde un peu, madame de Chasteller recevra celle-ci en même temps que mon petit barbouillage écrit sur la route, et peut-être me trouvera-t-elle un peu moins imbécile. »

Par bonheur pour lui, le courrier de Paris avait passé quand cette seconde lettre arriva à Darney, et madame de Chasteller ne reçut que la première.

Le trouble, la simplicité presque enfantine de cette lettre, le dévouement parfait, simple, sans effort, sans espérance, qu’elle respirait, firent un contraste charmant aux yeux de madame de Chasteller avec la prétendue fatuité de l’élégant sous-lieutenant. Étaient-ce bien là l’écriture et les sentiments de ce jeune homme brillant, qui ébranlait les rues de Nancy par la rapidité de sa calèche ? [Madame de Chasteller n’en fut point effrayée. Les gens d’esprit de Nancy appelaient Leuwen un fat et, qui plus est, ne doutaient pas qu’il ne le fût parce que, avec les avantages d’argent dont ils le voyaient jouir, ils eussent été des fats.

Leuwen était bien plutôt modeste que fat, il avait le bon esprit de ne savoir ce qu’il était en rien, excepté en mathématiques, chimie et équitation.

Avec quelle joie il eût donné le talent qu’on lui accordait en ces trois choses pour l’art de se faire aimer des dames qu’il trouvait chez plusieurs autres de ses connaissances de Paris.

« Ah ! si je pouvais être délivré de ma folie pour cette femme, comme je me garderais à l’avenir ! S’il pouvait arriver un jeune lieutenant-colonel à notre régiment !… Que ferais-je ? Me battrais-je ?… Non, parbleu ! je déserterais… »]

Madame de Chasteller s’était repentie bien souvent d’avoir écrit ; la réponse qu’elle pouvait recevoir de Leuwen lui inspirait une sorte de terreur. Toutes ses craintes se trouvaient démenties de la manière la plus aimable.

Madame de Chasteller eut bien des affaires ce jour-là ; il lui fallut lire cinq ou six fois cette lettre, après avoir fermé à clef trois ou quatre portes de son appartement, avant de pouvoir se former une esquisse juste de l’idée qu’elle devait avoir du caractère de Leuwen. Elle croyait y voir des contradictions : sa conduite à Nancy était d’un fat, sa lettre était d’un enfant.

Mais non : cette lettre n’était pas d’un homme à prétentions, encore moins d’un homme vain. Madame de Chasteller avait assez d’usage et d’esprit pour être sûre qu’il y avait dans cette lettre une simplicité charmante, au lieu de l’affectation et de la fatuité plus ou moins déguisée d’un homme à la mode ; car tel eût été le rôle de Leuwen à Nancy, s’il eût eu l’esprit de connaître et de saisir sa fortune.

Chapitre XXIII. §

La seule chose adroite que Leuwen eût mise dans sa lettre était de supplier pour une réponse.

« Accordez-moi mon pardon, et je vous jure, madame, un silence éternel. »

« Dois-je faire cette réponse ? se disait Madame de Chasteller. Ne serait-ce pas commencer une correspondance ? »

Un quart d’heure après, elle se disait :

« Résister toujours au bonheur qui se présente, même le plus innocent, quelle vie triste ! À quoi bon être toujours sur des échasses ? Ne suis-je pas déjà assez ennuyée par deux années de bouderie contre Paris ? Quel mal de faire cette dernière lettre qu’il recevra de moi, si elle est écrite de façon à pouvoir être examinée et commentée sans danger, même par les femmes qui se réunissent chez madame de Commercy ? »

Cette réponse si méditée, si occupante à faire, partit enfin ; c’étaient des conseils sages donnés sur le ton de l’amitié. On exhortait à se garantir ou à se guérir d’une velléité que l’on ne croyait tout au plus qu’une fantaisie sans conséquence, si ce n’était même une petite fiction que l’on avait eu le petit tort de se permettre pour amuser l’ennui du désœuvrement d’une garnison. Le ton de la lettre n’était pas tragique ; madame de Chasteller avait même voulu prendre celui d’une correspondance ordinaire, et éviter les grandes phrases de la vertu outragée. Mais à son insu des phrases d’un sérieux profond s’étaient glissées dans cette lettre, écho des sentiments, des chagrins et des pressentiments de cette âme agitée. Leuwen sentit cette nuance plutôt qu’il ne l’aperçut ; une lettre écrite par une âme complètement sèche l’eût tout à fait découragé.

Cette lettre était à peine à la poste que madame de Chasteller reçut la grande lettre de sept pages écrite avec tant de soin par Leuwen. Elle fut outrée de colère et se repentit amèrement du ton de bonté qu’elle avait pris dans la sienne. Croyant bien faire, Leuwen avait suivi, sans trop s’en douter, les leçons vagues de fatuité et de politique grossière envers les femmes, qui forment la partie sublime de la conversation des jeunes gens de vingt ans quand ils ne parlent pas politique.

Madame de Chasteller écrivit aussitôt quatre lignes pour prier M. Leuwen de ne pas continuer une correspondance sans objet ; dans le cas contraire, madame de Chasteller serait forcée au procédé désagréable de renvoyer ses lettres sans les ouvrir. Elle se hâta d’envoyer ce mot à la poste, rien n’était plus sec.

Forte de cette belle résolution invariablement arrêtée, puisqu’elle l’avait écrite, de renvoyer sans les ouvrir les lettres que Leuwen pourrait lui adresser désormais, et croyant avoir entièrement rompu avec lui, madame de Chasteller se trouva de mauvaise compagnie pour elle-même. Elle demanda ses chevaux et voulut se débarrasser de quelques visites d’obligation. Elle débuta par les Serpierre. Il lui sembla recevoir comme un coup dans la poitrine, près du cœur, en trouvant Leuwen comme établi dans le salon de ces dames et jouant avec les demoiselles en présence du père et de la mère comme s’il eût été un véritable enfant.

« Eh ! bien, la présence de madame de Chasteller vous déconcerte ? lui dit après un moment mademoiselle Théodelinde, ce qu’elle dit parce qu’elle le voyait, et sans y attacher aucune idée d’épigramme. Vous n’êtes plus bon enfant. Est-ce que madame de Chasteller vous intimide ?

– Eh bien ! oui, puisqu’il faut que je l’avoue », répondit Leuwen.

Madame de Chasteller ne put se défendre de prendre la parole, et le ton général de cette famille l’entraînant à son insu, elle parla sans sévérité. Leuwen put répondre, et pour la seconde fois de sa vie, les idées lui vinrent en foule en s’adressant à madame de Chasteller, et il sut les exprimer.

« Il y aurait de la gaucherie à montrer ici à M. Leuwen la froideur sévère que je dois avoir, se dit madame de Chasteller pour se justifier à ses propres yeux. M. Leuwen ne peut avoir reçu mes lettres… D’ailleurs, je le vois peut-être pour la dernière fois. Si mon indigne cœur continue à s’occuper de lui, je saurai bien quitter Nancy. »

L’image présentée par ces deux mots attendrit madame de Chasteller malgré elle ; c’était presque comme si elle se fût dit :

« Je quitterai le seul pays où il puisse exister pour moi un peu de bonheur. »

Au moyen de ce raisonnement, madame de Chasteller se pardonna d’être aimable et gaie sans conséquence, comme la bonne famille au milieu de laquelle elle était tombée. La gaieté gagna si bien tout le monde et l’on se trouva si bien ensemble que mademoiselle Théodelinde songea à la grande calèche de M. Leuwen, de laquelle on se servait sans façon ; elle alla parler bas à sa mère.

– Allons au Chasseur vert, dit-elle ensuite tout haut63.

Cette idée fut approuvée par acclamation. Madame de Chasteller était si triste chez elle qu’elle n’eut pas le courage de se refuser cette promenade. Elle prit dans sa voiture deux des demoiselles de Serpierre, et tous ensemble on alla à un joli café établi à une lieue et demie de la ville, au milieu des premiers grands arbres de la forêt de Burelviller. Ces sortes de cafés dans les bois, où l’on trouve ordinairement le soir de la musique exécutée par des instruments à vent, et la facilité avec laquelle on y va, sont un usage allemand qui, heureusement, commence à pénétrer dans plusieurs villes de l’est de la France.

Dans les bois du Chasseur vert, la gaieté douce et la bonhomie de la conversation furent extrêmes. Pour la première fois pendant un aussi long temps, Leuwen osait parler devant madame de Chasteller, et à elle-même. Elle lui répondit et, à plusieurs reprises, elle ne put se défendre de sourire en le regardant, et ensuite de lui donner le bras. Il était parfaitement heureux. Madame de Chasteller voyait l’aînée des demoiselles de Serpierre sur le point, tout au moins, de devenir amoureuse de Leuwen.

Il y avait ce soir-là, au café-hauss du Chasseur vert, des cors de Bohême qui exécutaient d’une façon ravissante une musique douce, simple, un peu lente. Rien n’était plus tendre, plus occupant, plus d’accord avec le soleil qui se couchait derrière les grands arbres de la forêt. De temps à autre, il lançait quelque rayon qui perçait au travers des profondeurs de la verdure et semblait animer cette demi-obscurité si touchante des grands bois. C’était une de ces soirées enchanteresses, que l’on peut compter au nombre des plus grands ennemis de l’impassibilité du cœur. Ce fut peut-être à cause de tout cela que Leuwen, moins timide sans pourtant être hardi, dit à madame de Chasteller, comme entraîné par un mouvement involontaire :

« Mais, madame, pouvez-vous douter de la sincérité et de la pureté du sentiment qui m’anime ? Je vaux bien peu sans doute, je ne suis rien dans le monde, mais ne voyez-vous pas que je vous aime de toute mon âme ? Depuis le jour de mon arrivée que mon cheval tomba sous vos fenêtres, je n’ai pu penser qu’à vous, et bien malgré moi, car vous ne m’avez pas gâté par vos bontés. Je puis vous jurer, quoique cela soit bien enfant et peut-être ridicule à vos yeux, que les moments les plus doux de ma vie sont ceux que je passe sous vos fenêtres, quelquefois, le soir.

Madame de Chasteller, qui lui donnait le bras, le laissait dire et s’appuyait presque sur lui ; elle le regardait avec des yeux attentifs, si ce n’est attendris. Leuwen le lui reprocha presque.

« Quand nous serons de retour à Nancy, quand les vanités de la vie vous auront saisie de nouveau, vous ne verrez en moi qu’un petit sous-lieutenant. Vous serez sévère et j’ose dire méchante pour moi. Vous n’aurez pas beaucoup à faire pour me rendre malheureux : la seule peur de vous avoir déplu suffit pour m’ôter toute tranquillité. »

Ce mot fut dit avec une vérité, et une simplicité si touchantes, que madame de Chasteller répondit aussitôt :

« Ne croyez pas à la lettre que vous recevrez de moi. »

Cela fut dit rapidement. Leuwen répondit de même :

« Grand Dieu ! Aurais-je pu vous déplaire ?

– Oui ; votre grande lettre datée de mardi a l’air d’être écrite par un autre : c’est une âme sèche et à projets hostiles contre moi, c’est presque un petit homme fat et vaniteux qui me parle.

– Vous voyez si j’ai des prétentions avec vous ! Vous voyez bien que vous êtes la maîtresse de mon sort, et apparemment vous me rendez fort malheureux.

– Non, ou votre bonheur ne dépendra pas de moi. »

Leuwen s’arrêta involontairement, il la regarda ; il vit ces yeux tendres et amis de la conversation au bal ; mais, cette fois, ils semblaient voilés de tristesse. S’ils n’eussent pas été dans une clairière du bois, à cent pas des demoiselles de Serpierre qui pouvaient les voir, Leuwen l’eût embrassée, et en vérité elle l’eût laissé faire. Tel est le danger de la sincérité, de la musique et des grands bois.

Madame de Chasteller vit son imprudence dans les yeux de Leuwen et eut peur.

« Songez où nous sommes… »

Et, honteuse de ce mot et de ce qu’il semblait faire entendre :

« N’ajoutez pas une syllabe, dit-elle avec une résolution sévère, ou vous allez me déplaire ; et promenons-[nous]. »

Leuwen obéit, mais il la regardait, et elle voyait toute la peine qu’il avait à lui obéir et à garder le silence. Peu à peu elle s’appuya sur son bras avec intimité. Des larmes, de bonheur apparemment, vinrent mouiller les yeux de Leuwen.

« Eh bien ! je vous crois sincère, mon ami, lui dit-elle, après un grand quart d’heure de silence.

– Je suis bien heureux ! Mais à peine je ne serai plus avec vous, que je tremblerai. Vous m’inspirez de la terreur. À peine rentrée dans les salons de Nancy, vous redeviendrez pour moi cette divinité implacable et sévère…

– J’avais peur de moi-même. Je tremblais que vous n’eussiez plus d’estime pour moi, après la sotte question que j’avais osé vous adresser au bal. »

À ce moment, au détour d’un petit chemin dans le bois, ils ne se trouvèrent plus qu’à vingt pas de deux des demoiselles de Serpierre, qui [se] promenaient en se donnant le bras. Leuwen craignit de voir tout finir pour lui, comme après le regard du bal ; il fut illuminé par le danger et dit fort vite :

« Permettez-moi de vous voir, demain chez vous.

– Grand Dieu ! répondit-on avec terreur.

– De grâce !

– Eh bien ! je vous recevrai demain. »

Après avoir prononcé ces mots, madame de Chasteller était plus morte que vive. Les demoiselles de Serpierre la trouvèrent pâle, respirant à peine, et remarquèrent que ses yeux étaient éteints. Madame de Chasteller leur demanda leur bras à toutes les deux.

« Croiriez-vous, mes amies, que la fraîcheur du soir me fait mal ? Si vous voulez, nous irons aux voitures. »

C’est ce qu’on fit. Madame de Chasteller prit dans la sienne les plus jeunes des demoiselles de Serpierre, et la nuit qui tombait tout à fait lui permit de ne plus craindre les regards.

Dans sa vie de savant et d’étourdi, jamais Leuwen n’avait rencontré de sensation qui approchât le moins du monde de celle qui l’agitait. C’est pour ces rares moments qu’il vaut la peine de vivre.

« Vous êtes stupide, vraiment ! lui dit en voiture, mademoiselle Théodelinde.

– Mais songez, ma fille, que vous êtes peu polie ! dit madame de Serpierre.

– C’est qu’il est insupportable ce soir », répliqua la bonne provinciale.

Et c’est à cause de cette naïveté, encore possible en province, que l’on peut quelquefois l’aimer. Il y a des mouvements de naturel et de vérité entre jeunes gens, sans conséquence, ni petites mines à la Sophie après se les être permis.

À peine madame de Chasteller fut-elle rendue à la solitude et au raisonnement qu’elle eut des remords effroyables de la visite qu’elle venait de permettre à Leuwen. Elle eut recours à un personnage que le lecteur connaît déjà ; il a peut-être gardé quelque souvenir méprisant d’un de ces êtres fréquents en province, où ils sont respectés, et qui se cachent à Paris, où le ridicule les poursuit, d’une mademoiselle Bérard, bourgeoise que nous avons rencontrée fourrée parmi les grandes dames, dans la chapelle des Pénitents, la première fois que Leuwen eut l’esprit d’y aller. C’était une fort petite personne sèche, de quarante-cinq à cinquante ans, au nez pointu, au regard faux, et toujours mise avec beaucoup de soin, usage qu’elle avait rapporté d’Angleterre, où elle avait été vingt ans dame de compagnie de milady Beatown, riche pairesse catholique. Mademoiselle Bérard semblait née pour cet état abominable que les Anglais, grands peintres pour tout ce qui est désagréable, désignent par le nom de toad-eater, avaleur de crapauds. Les mortifications sans nombre qu’une pauvre dame de compagnie doit supporter sans mot dire d’une femme riche et de mauvaise humeur contre le monde qu’elle ennuie, ont donné naissance à ce bel emploi64. Mademoiselle Bérard, naturellement méchante, atrabilaire et bavarde, trop peu riche pour être dévote en titre avec quelque considération, avait besoin d’une maison opulente pour lui fournir des faits à envenimer, des rapports à faire, et de l’importance dans le monde des sacristies. Il y avait une chose que tous les trésors de la terre et les ordres même de notre saint-père le pape n’auraient pu obtenir de la bonne mademoiselle Bérard : c’était une heure de discrétion sur un fait désavantageux à quelqu’un et qui serait venu à sa connaissance. Ce manque absolu de discrétion fut ce qui décida madame de Chasteller. Elle fit annoncer à mademoiselle Bérard qu’elle accepterait ses soins comme dame de compagnie.

« Cet être si méchant me répondra de moi-même », pensa madame de Chasteller. Et la sévérité de cette punition tranquillisa sa conscience : madame de Chasteller se pardonna presque l’entrevue si légèrement accordée à Leuwen.

La réputation de mademoiselle Bérard était si bien établie que le docteur Du Poirier lui-même, qui fut l’intermédiaire dont madame de Chasteller se servit, ne put retenir une exclamation :

« Mais, madame, voyez quel serpent vous introduisez chez vous ! »

Mademoiselle Bérard arriva ; l’extrême curiosité, plus que le plaisir de sa promotion, rendait hagard son regard oblique, qui d’ordinaire n’était que faux et méchant. Elle arrivait avec une liste de conditions pécuniaires et autres. Après y avoir donné son assentiment, madame de Chasteller ajouta :

« Je vous engagerai à vous établir dans ce salon, où je reçois les visites.

– J’aurai l’honneur de faire observer à madame que chez lady Beatown ma place était assignée dans le second salon, correspondant au salon occupé par les dames pour accompagner chez les princesses, ce qui est peut-être plus dans les convenances. Ma naissance…

– Eh bien ! soit, mademoiselle, dans le second salon. »

Madame de Chasteller s’enfuit et courut s’enfermer dans sa chambre : le regard de mademoiselle Bérard lui faisait mal.

« Mon imprudence d’hier est en partie réparée », pensa-t-elle. Tant qu’elle n’avait pas eu chez elle mademoiselle Bérard, madame de Chasteller avait frémi au moindre bruit : il lui semblait entendre un laquais venant annoncer M. Leuwen.

Chapitre XXIV. §

Le pauvre sous-lieutenant était loin de prévoir l’étrange société qu’on lui préparait. Il avait pensé avec beaucoup de finesse qu’il ne devait se présenter chez madame de Chasteller qu’après avoir demandé M. le marquis de Pontlevé, et, pour être sûr de ne pas trouver le vieux marquis, il avait besoin de voir le marquis hors de son hôtel, qu’il quittait chaque jour vers les trois heures pour se rendre au club Henricinquiste.

À peine Leuwen vit-il le marquis passer sur la place d’Armes, que son cœur commença à battre avec force. Il vint frapper à la porte de l’hôtel. Il était tellement déconcerté qu’il parla avec respect à la vieille portière paralytique, et put à peine trouver assez de voix pour s’en faire entendre.

En montant au premier étage, ce fut avec une sorte de terreur qu’il regarda le grand escalier en pierre grise avec sa rampe de fer à dessins vernissés en noir et dorés dans les endroits qui représentaient des fruits. Il arriva enfin à la porte de l’appartement occupé par madame de Chasteller. En étendant la main vers la sonnette de laiton anglais, il désirait presque qu’on lui annonçât qu’elle était sortie. De sa vie, Leuwen n’avait été à ce point dominé par la peur.

Il sonna. Le bruit des sonnettes, répondant aux divers étages, lui fit mal. On ouvrit enfin. Le domestique alla l’annoncer en le priant d’attendre dans le second salon, où il trouva mademoiselle Bérard. [Mademoiselle Bérard avait une ceinture formée d’un ruban vert fané.] Il remarqua qu’elle n’était point en visite, mais établie comme pour rester. Cette vision acheva de le déconcerter, il salua profondément, et alla à l’autre extrémité du salon regarder attentivement une gravure.

Madame de Chasteller parut après quelques minutes. Son teint était animé, sa contenance agitée ; elle alla prendre place sur un canapé tout près de mademoiselle Bérard. Elle engagea Leuwen à s’asseoir. Jamais homme ne trouva moins de facilité à prendre place et à parcourir les formules ordinaires de politesse. Pendant qu’il prononçait peu nettement des paroles assez vulgaires, madame de Chasteller était devenue excessivement pâle, sur quoi mademoiselle Bérard mit ses lunettes pour les considérer.

Leuwen promenait des yeux incertains de la charmante figure de madame de Chasteller à ce petit visage jaune et luisant, dont le nez pointu, surchargé de lunettes d’or, était tourné vers lui. Même dans les moments les plus désagréables, telle qu’était, grâce à la prudence de madame de Chasteller, cette première entrevue de deux êtres, le lendemain du jour où ils s’étaient presque avoué qu’ils s’aimaient, il y avait au fond des traits de madame de Chasteller une expression de bonheur simple, une facilité à être entraîné à un enthousiasme tendre. Leuwen fut sensible à cette expression si noble, elle lui fit un peu oublier mademoiselle Bérard.

Il goûtait avec délices le vif plaisir de découvrir une nouvelle perfection dans la femme qu’il aimait. Ce sentiment rendit un peu de vie à son cœur, il put respirer ; il commençait à sortir de l’abîme de désappointement où l’avait jeté la présence imprévue de mademoiselle Bérard.

Il restait toujours une grande difficulté à vaincre : que dire ? Et il fallait parler, le silence, en se prolongeant, allait devenir une imprudence en présence de cette dévote si méchante. Mentir était affreux pour Leuwen, cependant il ne fallait pas que mademoiselle Bérard pût répéter les mots dont Leuwen se serait servi.

« Il fait un temps magnifique, madame, dit-il enfin. (La respiration lui manqua après cette terrible phrase. Il prit courage et bientôt put ajouter :) … Et vous avez là, une magnifique gravure de Morghen.

– Mon père l’aime beaucoup, monsieur. Il l’a rapportée de Paris à son dernier voyage. » Et ses yeux troublés cherchaient à ne pas se fixer sur ceux de Leuwen.

Le comique de cette entrevue et ce qui la rendait humiliante pour l’intime conscience de Leuwen, c’est qu’il avait employé une nuit sans sommeil à préparer une douzaine de phrases charmantes, touchantes, peignant avec esprit, admirablement, l’état de son cœur. Il avait surtout songé à donner à l’expression de la simplicité et de la grâce, et à éviter avec soin tout ce qui aurait pu impliquer le plus faible rayon d’espérance.

Après avoir parlé de la gravure de Morghen :

« Le temps se passe, pensa-t-il, et je le perds dans ces pauvretés insignifiantes, comme si je ne voulais qu’amener la fin de cette visite. Que de reproches ne me ferai-je pas dès que je serai hors de cet hôtel ! »

Avec un peu de sang-froid, rien n’eût été plus dans les habitudes de Leuwen que de trouver des choses agréables à dire, même en présence d’une vieille fille, sans doute méchante, mais probablement pas très intelligente. Mais il se trouva qu’il était impossible à Leuwen de rien inventer. Il avait peur de soi-même, il avait une bien plus grande peur de madame de Chasteller, et il avait une grande peur aussi de mademoiselle Bérard. Or, rien n’est moins favorable au génie d’invention que la peur. Ce qui augmentait cette difficulté à trouver quelque chose de passable dont Leuwen était affligé en ce moment, c’est qu’il jugeait fort bien, et même s’exagérait, le ridicule de l’aridité de son esprit. Il lui vint enfin une pauvre petite idée :

« Je serai bien heureux, madame, si je puis parvenir à être un bon officier de cavalerie, car il paraît que le ciel ne m’a pas destiné à être un orateur éloquent dans la Chambre des Députés. »

Il vit que mademoiselle Bérard ouvrait ses petits yeux autant qu’il était possible. « Bien, se dit-il, elle croit que je parle politique, et songe à faire son rapport. »

« Je ne saurais plaider à la Chambre les causes dont je serais le plus profondément pénétré. Loin de la tribune, je serais tourmenté par la vivacité des sentiments qui enflammeraient mon âme ; mais en ouvrant la bouche devant ce juge suprême, et sévère surtout, auquel je tremblerais de déplaire, je ne pourrais que lui dire : “Voyez mon trouble, vous remplissez tellement tout mon cœur qu’il ne lui reste pas même la force de se représenter lui-même à vos yeux.” »

Madame de Chasteller avait écouté d’abord avec plaisir, mais vers la fin de ce discours, elle eut peur de mademoiselle Bérard ; les phrases de Leuwen lui semblèrent beaucoup trop transparentes. Elle se hâta de l’interrompre.

« Avez-vous en effet, monsieur, quelque espérance de vous faire élire à la Chambre des députés ?

– Mon père me laisse toute liberté, madame ; c’est un excellent père, et comme je désire cette élection avec la plus vive passion, je ne doute pas qu’il y consente.

– Mais vous êtes, ce me semble, bien jeune, monsieur. Je crains bien que ce ne soit une objection sans réplique… »

Leuwen cherchait à répondre avec modestie sur ses espérances, lorsqu’une idée lui vint :

« Voilà donc cette entrevue que j’avais considérée comme le bonheur suprême ! »

Cette réflexion le glaça. Il ajouta quelques phrases dont la platitude lui fit pitié. Tout à coup il se leva et se hâta de sortir. C’était avec empressement qu’il quittait cet appartement dans lequel l’espérance de pénétrer avait été le bonheur suprême.

À peine arrivé dans la rue, il se trouva bien étonné, et comme stupide.

« Je suis guéri, s’écria-t-il après avoir fait quelques pas. Mon cœur n’est pas fait pour l’amour. Quoi ! C’est là la première entrevue, le premier rendez-vous avec une femme que l’on aime ! Mais comme j’avais tort de mépriser mes petites danseuses de l’Opéra ! Leurs pauvres petits rendez-vous me faisaient seulement penser à ce que serait un tel bonheur avec une femme que l’on aimerait d’amour65. Cette idée me rendait sombre quelquefois dans ces moments si gais, que j’étais fou ! Mais peut-être je n’ai point d’amour… Je m’étais trompé… Quel ridicule ! Quelle impossibilité ! Moi ! Aimer une femme ultra, avec ces idées égoïstes, méchantes, à cheval sur les privilèges, irritée vingt fois le jour parce qu’on s’en moque ! Avoir un privilège dont tout le monde se moque, le joli plaisir ! »

En se disant tout cela, il pensait à mademoiselle Bérard, il la voyait devant ses yeux, avec son petit bonnet de dentelles jaunes, retenu par un ruban vert fané. Cette magnificence peu propre et en décadence était pour lui comme l’idée d’une masure sale.

« Voilà ce que j’aurais trouvé dans ce parti en le voyant de plus près. »

Il était à cent lieues du souvenir de madame de Chasteller ; il y revint :

« … Et non seulement je croyais l’aimer, mais je croyais voir clairement qu’elle a pour moi un commencement d’affection. »

En ce moment il eût pensé à tout avec plus de plaisir qu’à madame de Chasteller. C’était la première fois depuis trois mois qu’il se trouvait en présence de cette étrange sensation.

« Quoi ! se dit-il avec une sorte d’horreur, il y a dix minutes qu’en adressant des choses tendres à madame de Chasteller j’étais obligé de mentir ! Et cela, après ce qui m’est arrivé hier dans les bois du Chasseur vert, après les transports de bonheur qui, depuis cet instant, m’ont agité, qui ce matin, à la manœuvre, m’ont fait manquer deux ou trois fois mes distances ! Grand Dieu ! Puis-je me répondre de rien sur moi-même ? Qui me l’eût dit hier ? Mais je suis donc un fou, un enfant ! »

Ces reproches qu’il se faisait étaient sincères, mais il n’en sentait pas moins fort clairement qu’il n’aimait plus madame de Chasteller. Penser à elle était ennuyeux. Cette dernière découverte acheva d’accabler Leuwen ; il se méprisait soi-même :

« Demain, je puis être un assassin, un voleur, tout au monde. Je ne suis sûr de rien sur mon compte. »

En avançant dans la rue, Leuwen remarqua qu’il pensait à toutes les petites choses de Nancy avec un intérêt bien nouveau.

Il y avait, fort près de la rue de la Pompe, une petite chapelle gothique fondée par un René, duc de Lorraine, que les habitants admiraient avec des transports d’artistes depuis trois ans qu’ils avaient lu dans une revue de Paris que c’était une belle chose. Avant cette époque, un marchand de fer s’en servait pour y appuyer ses barres de fer. Jamais Leuwen n’avait arrêté les yeux sur les petites arêtes grises de cette chapelle obscure, ou, s’il la regardait un instant, bientôt l’idée de madame de Chasteller venait le distraire. Le hasard, en ce moment, le plaça vis-à-vis de ce monument gothique, grand comme l’une des plus petites chapelles de Saint-Germain-l’Auxerrois. Il s’y arrêta longtemps et avec plaisir, son attention pénétra dans les moindres détails ; en un mot, ce fut une distraction agréable. En examinant les petites têtes de saints et d’animaux, il était étonné à la fois de ce qu’il sentait et de ce qu’il ne sentait plus.

Il se souvint tout à coup, avec une vraie joie, que ce soir-là il y avait poule et concours pour une queue d’honneur au billard Charpentier. Dans l’aridité de son cœur, il attendit l’heure du billard avec impatience, et y arriva le premier. Il joua avec un plaisir vif, n’eut pas de distraction, et, par hasard, gagna. Mais il n’eut garde de s’enivrer : boire avec excès lui parut ce jour-là un fort sot plaisir. Seulement, par un reste d’habitude, il cherchait à ne pas se trouver seul avec soi-même.

Chapitre XXV. §

Tout en plaisantant avec ses camarades, il lui venait des pensées philosophiques et sombres :

« Ces pauvres femmes, se disait-il, qui sacrifient toute leur destinée à nos fantaisies, qui comptent sur notre amour ! Et comment n’y compteraient-elles pas ? Ne sommes-nous pas sincères quand nous le leur jurons ? Hier, au Chasseur vert, je pouvais être imprudent, mais j’étais le plus sincère des hommes. Grand Dieu ! Qu’est-ce que la vie ? Il faut être indulgent désormais. »

Leuwen eut l’attention d’un enfant pour tout ce qui se passait au billard Charpentier, il examinait tout avec intérêt.

« Mais sur quelle herbe avez-vous donc marché ? lui dit un de ses camarades. Vous êtes gai et bon enfant ce soir.

– Point bizarre, point hautain, reprit l’autre.

– Les autres jours, ajouta un troisième, le poète du régiment, vous étiez comme une ombre envieuse qui revient sur la terre pour se moquer des plaisirs des vivants. Aujourd’hui, les jeux et les ris semblent voler sur vos traces… » etc., etc.

Tous ces propos assez vifs, car ces messieurs manquaient de tact, ne donnèrent pas à Leuwen le plus petit sentiment désagréable ni la moindre idée de se fâcher.

À une heure du matin, quand il fut seul avec lui-même :

« Il n’y a donc au monde que la seule madame de Chasteller, se dit-il, à laquelle je n’aie aucun plaisir à penser ? Comment vais-je me tirer de l’espèce d’engagement où je suis avec elle ? Je pourrai prier le colonel de m’envoyer à N*** faire la guerre de tronçons de chou avec les ouvriers. Il serait impoli de ne plus lui parler de rien, j’aurais l’air de m’être fait un jeu de…

« Si je vais lui dire avec sincérité qu’à la vue de son abominable petite dévote mon cœur s’est glacé, elle me méprisera comme un imbécile ou un menteur, et ne me reparlera de la vie.

« Mais quoi ! se disait Leuwen en revenant sur le principe de sa conduite, un sentiment si vif, si extraordinaire, qui remplissait ma vie à la lettre, les journées, les nuits, qui m’ôtait le sommeil, qui peut-être m’eût fait oublier la patrie, arrêté, anéanti par une misère !… Grand Dieu ! Tous les hommes sont-ils ainsi ? Ou suis-je plus fou qu’un autre ? Qui me résoudra ce problème ? »

Le lendemain, cette aubade de trompettes qu’on appelle la diane dans les régiments réveilla Leuwen à cinq heures, mais il se mit à se promener gravement dans sa chambre. Il était plongé dans un étonnement profond : ne plus penser uniquement à madame de Chasteller lui laissait un vide immense.

« Quoi ! se dit-il, Bathilde n’est plus rien pour moi ! » Et ce nom charmant, qui autrefois produisait un effet magique sur lui, ne lui semblait plus différent d’un autre. Son esprit se mit à se détailler les bonnes qualités de madame de Chasteller, mais il en était moins sûr que de sa céleste beauté, et revint bientôt à celle-ci.

« Quels cheveux magnifiques, avec le brillant de la plus belle soie, longs, abondants ! Quelle admirable couleur ils avaient hier, sous l’ombre de ces grands arbres ! Quel blond charmant ! Ce ne sont point ces cheveux couleur d’or vantés par Ovide, ni ces cheveux couleur d’acajou que Raphaël et Carlo Dolci ont donnés à leurs plus belles têtes. Le nom que je donnerais à ceux-ci peut n’être pas fort élégant, mais réellement, sous le brillant de la plus belle soie, ils ont la couleur de la noisette. Et ce contour admirable du front ! Que de pensée dans le haut de ce front, peut-être trop !… Comme il me faisait peur autrefois ! Quant aux yeux, qui en vit jamais de pareils ? L’infini est dans ce regard, même quand il n’est arrêté que par un objet sans intérêt. Comme elle regardait sa voiture au Chasseur vert quand nous nous en approchâmes ! Et quelle coupe admirable ont les paupières de ces yeux si beaux ! Comme ils sont entourés ! Son regard est surtout céleste quand il ne s’arrête sur rien. Alors, c’est le son de son âme qu’il semble exprimer. Elle a le nez un peu aquilin ; je n’aime pas ce trait chez une femme, je ne l’ai jamais aimé chez elle, même quand je l’aimais… Quand je l’aimais ! Grand Dieu ! Mais où me cacher ! que devenir ? que lui dire ? Et si elle était à moi ?… Eh ! bien, je serais honnête homme, là comme ailleurs. « Je suis fou, ma chère amie, lui dirais-je. Indiquez-moi un lieu d’exil, et, quelque affreux qu’il soit, j’y cours. »

Ce sentiment rendit un peu de vie à l’âme de Leuwen.

« Oui, se dit-il en reprenant son examen critique comme pour se distraire, tout le nez aquilin aspirant à la tombe, comme dit l’emphatique Chactas, donne trop de sérieux à une tête. Le sérieux ne serait rien, mais les reparties graves, et surtout quand elles refusent, prennent de ce trait un air de pédanterie, surtout vu de trois-quarts.

« Quelle bouche ! Est-il possible de concevoir un contour plus fin et mieux dessiné ? Elle est belle comme les plus beaux camées antiques. Ce contour si délicat, si fin, trahit madame de Chasteller. Souvent, à son insu, quelle forme charmante prend cette lèvre supérieure qui avance un peu et semble perdre son contour, si l’on vient à dire quelque chose qui la touche ! Elle n’est point moqueuse, elle se reproche le moindre mot de ce genre, et cependant, à la plus petite expression emphatique, à la moindre nuance exagérée dans les récits de ces provinciaux, comme le coin de sa jolie bouche se relève ! C’est pour cela uniquement que ces dames la trouvent méchante, comme M. de Sanréal le répétait l’autre jour chez madame d’Hocquincourt. Elle a réellement un esprit charmant, rieur, amusant, mais on dirait qu’elle se repent toujours de l’avoir montré. »

Mais tout ce détail de beautés et d’avantages ne faisait rien pour l’amour de Leuwen ; il ne renaissait point. Il se parlait de madame de Chasteller comme un connaisseur se parle d’une belle statue qu’il veut vendre.

« Après tout, il faut qu’elle soit dévote au fond : avoir déterré cette exécrable demoiselle de compagnie le prouve du reste. En ce cas, je l’aurais bientôt vue blâmante, méchante, acariâtre… Et à propos, et les lieutenants-colonels66 ?… »

Leuwen resta longtemps sur cette pensée.

« Je l’aimerais mieux, se dit-il enfin avec distraction, un peu trop avenante pour MM. les lieutenants-colonels que dévote ; il n’y a rien de pis, à ce que dit ma mère. Peut-être, continua-t-il du même air, n’est-ce qu’une affaire de rang. Depuis 1830, les gens de sa caste se persuadent que s’ils peuvent parvenir à mettre la piété à la mode, ils trouveront les Français plus faciles à plier devant leurs privilèges. Le vrai dévot est patient… »

Mais il était évident que Leuwen ne pensait plus même à ce qu’il se disait à lui-même.

À ce moment, un domestique arrivant de Darney lui remit la réponse de madame de Chasteller à sa lettre de sept pages. C’était, comme on sait, quatre lignes fort sèches. Elles le frappèrent vivement.

« Je n’ai que faire de me donner tant d’embarras et d’avoir tant de remords parce que je ne l’aime plus ; elle n’en sera point en peine. Voilà l’expression de ses vrais sentiments. »

Il savait bien que le premier mot de madame de Chasteller, au Chasseur vert, avait été un désaveu de cette lettre. Cependant, elle était si courte et si vive ! Il en resta frappé, et frappé au point qu’il oublia la manœuvre. Son chasseur Nicolas vint le chercher au galop.

« Ah ! lieutenant, vous allez en avoir une fameuse du colonel ! »

Leuwen, sans mot dire, sauta à cheval et galopa.

Dans le courant de la manœuvre, le colonel vint à passer derrière la septième compagnie, où il était en serre-file.

« À mon tour, maintenant », pensa Leuwen. À son grand étonnement, aucun mot grossier ne lui fut adressé. « Mon père aura fait écrire à cet animal-là. »

Cependant, la crainte vive de mériter quelque blâme le rendait fort attentif ce matin-là, et, peut-être par malice, le colonel fit recommencer plusieurs mouvements où la septième compagnie se trouvait en tête.

« Que je suis fou de me faire centre de tout ! se dit Leuwen. Le colonel est comme moi, il aura aussi ses chagrins, et, s’il ne me gronde pas, c’est qu’il m’a oublié. »

Pendant tout le temps de la manœuvre, Leuwen n’avait pu penser de suite à rien : il craignait quelque distraction. Une fois chez lui, quand il osa revoir son cœur, il se trouva tout différent à l’égard de madame de Chasteller. Ce jour-là, il arriva le premier à la pension, quoique l’on ne pût guère se présenter chez les Serpierre avant quatre heures et demie. Il demanda sa calèche à quatre heures. Il était mal à son aise, il alla voir atteler les chevaux, et trouva vingt choses à reprendre dans l’écurie. Enfin, ce fut avec un plaisir sensible qu’à quatre heures et un quart il se trouva au milieu des demoiselles de Serpierre. Leur conversation rendit le mouvement à son âme, il le leur dit avec grâce. Mademoiselle Théodelinde, qui avait du penchant pour lui, fut fort gaie, et il prit une partie de cette gaieté.

Madame de Chasteller entra. On ne l’attendait point ce jour-là. Jamais il ne l’avait vue si jolie ; elle était pâle et un peu timide.

« Et malgré cette timidité, se dit Leuwen, elle se livre à des lieutenants-colonels ! »

Ces mots grossiers semblèrent lui rendre toute sa passion. Mais Leuwen était trop jeune, pas assez fait au monde. Sans s’en apercevoir, il fut rude et nullement gracieux pour madame de Chasteller. Son amour tenait du tigre67, ce n’était plus l’homme de la veille.

Les demoiselles de Serpierre étaient fort gaies : un domestique de Leuwen venait de leur apporter des bouquets magnifiques, qu’il avait fait prendre dans les serres de Darney, pays célèbre pour les fleurs. Il se trouva qu’il n’y avait point de bouquet pour madame de Chasteller ; on fut obligé de diviser en deux le plus beau.

« C’est d’un triste augure », pensa-t-elle.

Pendant toute la joie des demoiselles de Serpierre, elle fut un peu interdite. Ce qu’il y avait de brusque et de peu gracieux dans les regards de Leuwen l’étonnait. Elle se demandait si, pour conserver son estime et ne pas manquer à ce juste soin de son honneur sans lequel une femme ne saurait être aimée sérieusement d’un homme lui-même un peu délicat, elle ne devait pas quitter cette maison, ou du moins paraître offensée.

« Non, se dit-elle, puisque je ne le suis pas en effet. Dans le trouble où je me trouve je ne puis manquer à quelque devoir que si je me permets la plus petite hypocrisie. »

Je trouve qu’il y eut une haute raison à madame de Chasteller de se parler ainsi, et beaucoup de courage à suivre le parti que montrait la raison. De sa vie, elle n’avait été aussi surprise.

« M. Leuwen ne serait-il qu’un fat, après tout, comme on le dit ? Et son seul but aurait-il été d’obtenir de moi le mot imprudent que j’ai dit avant-hier ? »

Madame de Chasteller repassait dans sa tête toutes les marques d’un cœur vraiment touché qu’elle avait cru voir.

« Me serais-je trompée ? La vanité m’aurait-elle abusée à ce point ? Il n’y a plus rien de vrai pour moi au monde, se dit-elle tout à coup, si M. Leuwen n’est pas un être sincère et bon. »

Puis, elle retombait dans de cruelles incertitudes, elle repoussait avec peine le mot de fat que tout Nancy attachait au nom de Leuwen.

« Mais non, je me le suis dit mille fois, et dans des moments où j’avais tout le sang-froid désirable : c’est le tilbury de M. Leuwen, et surtout les livrées de ses gens, qui le font appeler fat, et non son caractère réel ; il leur est invisible. Ces bourgeois sentent qu’à sa place ils seraient fats, voilà tout. Pour lui, il a tout au plus l’innocente vanité de son âge. Il aime à voir de jolis chevaux, de belles livrées, qui lui appartiennent. Ce mot : fat, n’exprime que l’envie que ces officiers démissionnaires ont pour lui. »

Cependant, malgré la forme tranchante de ces raisonnements et leur clarté frappante, en ce moment de trouble le nom de fat avait un poids terrible dans le jugement de madame de Chasteller.

« Je lui ai parlé cinq fois68 dans ma vie ; je suis bien éloignée d’avoir une grande connaissance du monde. Il faudrait une étrange confiance en soi pour prétendre connaître le cœur d’un homme après cinq conversations… Et encore, se dit madame de Chasteller en s’attristant de plus en plus, quand je lui parlais j’étais bien plus attentive à ne pas trahir mes propres sentiments qu’à regarder les siens… Il faut convenir qu’il y a quelque présomption à une femme de mon âge de croire avoir mieux jugé un homme que toute une ville. »

Madame de Chasteller à cette observation devint décidément sombre. Leuwen commençait à la regarder de nouveau avec l’anxiété d’autrefois ; il se dit :

« Voilà le peu d’importance de mon grade et l’exiguïté de mon épaulette qui font leur effet. De quelle considération peut-on se flatter dans la haute société de Nancy en ayant pour attentif un mince sous-lieutenant, surtout quand on est accoutumé à vous voir donner le bras à un colonel ou, quand celui-ci n’est pas potable, à un lieutenant-colonel, ou du moins à un chef d’escadron ? Il faut les épaulettes à graines d’épinards. »

On voit que notre héros était assez sot en faisant ce raisonnement, et il faut avouer qu’il n’était pas plus heureux que clairvoyant. À peine son raisonnement fini, il eût voulu être à cent pieds sous terre, car il commençait à aimer de nouveau.

Le cœur de madame de Chasteller n’était pas dans un état beaucoup plus enviable. Ils payaient tous les deux, et chèrement, le bonheur rencontré l’avant-veille au Chasseur vert. Et si les romanciers avaient encore, comme autrefois, l’heureux privilège de faire la morale dans les grandes occasions, on s’écrierait ici : « Juste punition de l’imprudence d’aimer un être que l’on connaît réellement aussi peu ! Quoi ! rendre en quelque sorte maître de son bonheur un être que l’on n’a vu que cinq fois ! » Et si le conteur pouvait traduire ces pensées en style pompeux et finir même par quelque allusion religieuse, les sots se diraient entre eux : “Voilà un livre moral, et l’auteur doit être un homme bien respectable.” Les sots ne se diraient pas, parce qu’ils ne l’ont encore lu que dans peu de livres recommandés par l’Académie : “Avec l’élégance actuelle de nos façons polies, qu’est-ce qu’une femme peut connaître d’un jeune homme correct, après cinquante visites, si ce n’est son degré d’esprit et le plus ou moins de progrès qu’il a pu faire dans l’art de dire élégamment des choses insignifiantes. Mais de son cœur, de sa façon particulière d’aller à la chasse du bonheur ? Rien, ou il n’est pas correct.” »

Pendant cette observation morale, les deux amants avaient un air fort triste. Un peu avant l’arrivée de madame de Chasteller, Leuwen, pour excuser le prématuré de sa visite, avait proposé aux dames de Serpierre du café au Chasseur vert ; on avait accepté. Après quelques mots de politesse à madame de Chasteller et le récit de la proposition faite et acceptée, ces demoiselles quittèrent le jardin en courant, pour aller prendre leurs chapeaux. Madame de Serpierre les suivit d’un pas plus sage, et madame de Chasteller et Leuwen restèrent seuls dans une grande allée d’acacias assez large ; ils se promenaient silencieusement ensemble, mais aux deux bords opposés de l’allée.

« Convient-il à ce que je me dois, se disait madame de Chasteller, de suivre ces demoiselles au Chasseur vert, ce qui a l’air d’admettre M. Leuwen dans ma société intime ? »

Chapitre XXVI. §

Il n’y avait qu’un instant pour se décider ; l’amour tira parti de ce surcroît de trouble. Tout à coup, au lieu de continuer à marcher en silence et les yeux baissés pour éviter les regards de Leuwen, madame de Chasteller se tourna vers lui :

« M. Leuwen a-t-il eu quelque sujet de chagrin à son régiment ? Il semble plongé dans les ombres de la mélancolie.

– Il est vrai, madame, je suis profondément tourmenté depuis hier. Je ne conçois rien à ce qui m’arrive. »

Et ses yeux, qu’il tourna en plein sur madame de Chasteller, montraient qu’il disait vrai par leur sérieux profond. Madame de Chasteller fut frappée et s’arrêta comme fixée au sol ; elle ne put plus faire un pas.

« Je suis honteux de ce que j’ai à dire, madame, reprit Leuwen, mais enfin mon devoir d’homme d’honneur veut que je parle. »

À ce préambule si sérieux, les yeux de madame de Chasteller rougirent.

« La forme de mon discours, les mots que je dois employer sont aussi ridicules que le fond même de ce que j’ai à dire est bizarre et même sot. »

Il y eut un petit silence. Madame de Chasteller regardait Leuwen avec anxiété ; il avait l’air très peiné. Enfin, comme dominant péniblement beaucoup de mauvaise honte, il dit en hésitant, et d’une voix faible et mal articulée :

« Le croirez-vous, madame ? Pourrez-vous l’entendre sans vous moquer de moi et sans me croire le dernier des hommes ? Je ne puis chasser de ma pensée la personne que j’ai rencontrée hier chez vous. La vue de cette figure atroce, de ce nez pointu avec des lunettes, semble avoir empoisonné mon âme. »

Madame de Chasteller eut envie de sourire.

« Non, madame, jamais depuis mon arrivée à Nancy je n’ai éprouvé ce que j’ai senti après la vision de ce monstre, mon cœur en a été glacé. J’ai pu passer quelquefois jusqu’à une heure entière sans penser à vous, et ce qui pour moi est encore plus étonnant, il m’a semblé que je n’avais plus d’amour. »

Ici, la figure de madame de Chasteller devint fort sérieuse ; Leuwen n’y vit plus la moindre velléité d’ironie et de sourire.

« Vraiment, je me suis cru fou, ajouta-t-il, reprenant toute la naïveté de son ton habituel, qui aux yeux de madame de Chasteller excluait jusqu’à la moindre idée de mensonge et d’exagération. Nancy m’a semblé une ville nouvelle que je n’avais jamais vue, car autrefois dans tout au monde c’était vous seule que je voyais ; un beau ciel me faisait dire : “Son âme est plus pure”, la vue d’une triste maison : “Si Bathilde habitait là, comme cette maison me plairait !” Daignez pardonner cette façon de parler trop intime. »

Madame de Chasteller fit un signe d’impatience qui semblait dire : « Continuez ; je ne m’arrête point à ces misères. »

« Eh bien ! madame, reprit Leuwen qui semblait étudier dans les yeux de madame de Chasteller l’effet produit par ses paroles, ce matin la maison triste m’a paru ce qu’elle est, le beau ciel m’a semblé beau sans me rappeler une autre beauté, en un mot, j’avais le malheur de ne plus aimer. Tout à coup, quatre lignes fort sévères que j’ai reçues en réponse à une lettre, sans doute beaucoup trop longue, ont semblé dissiper un peu l’effet du venin. J’ai eu le bonheur de vous voir, cet affreux malheur s’est dissipé et j’ai repris mes chaînes, mais je me sens encore comme glacé par le poison… Je vous parle, madame, d’une façon un peu emphatique, mais en vérité je ne sais comment expliquer en d’autres mots ce qui m’arrive depuis la vue de votre demoiselle de compagnie. Le signe fatal en est que, pour vous parler un peu le langage de l’amour, il faut que je fasse effort sur moi-même. »

Après cet aveu sincère, il sembla à Leuwen avoir un poids de deux quintaux de moins sur la poitrine. Il avait si peu d’expérience de la vie qu’il ne s’attendait nullement à ce bonheur.

Madame de Chasteller, au contraire, semblait atterrée. « C’est clair, ce n’est qu’un fat. Y a-t-il moyen, se disait-elle, de prendre ceci au sérieux ? Dois-je croire que c’est l’aveu naïf d’une âme tendre ? »

Les façons de parler habituelles de Leuwen étaient si simples quand il s’adressait à madame de Chasteller, qu’elle penchait pour ce dernier avis. Mais elle avait souvent remarqué qu’en s’adressant à toute autre personne qu’elle Leuwen disait souvent exprès des choses ridicules, ce souvenir de tromperie habituelle lui fit mal. D’un autre côté, les manières de Leuwen, l’accent de ses paroles étaient changés à un tel point, la fin de cette harangue avait l’air si vraie, qu’elle ne voyait pas comment faire pour ne pas y croire. À son âge, serait-il déjà un comédien aussi parfait ? Mais si elle ajoutait foi à cette étrange confidence, si elle la croyait sincère, d’abord elle ne devait pas paraître fâchée, encore moins attristée, et comment faire pour ne paraître ni l’un ni l’autre ?

Madame de Chasteller entendait les demoiselles de Serpierre qui revenaient au jardin en courant. M. et madame de Serpierre étaient déjà dans la grande calèche de Leuwen. Madame de Chasteller ne voulut pas se donner le temps d’écouter la raison.

« Si je ne vais pas au Chasseur vert, deux de ces pauvres petites perdront cette partie de plaisir. »

Et elle monta en voiture avec les plus jeunes.

« J’aurai du moins, pensa-t-elle, quelques moments pour réfléchir. »

Ses réflexions furent douces.

« M. Leuwen est un honnête homme, et ce qu’il dit, quoique bizarre et incroyable en apparence, est vrai. Sa physionomie, toute sa manière d’être me l’annonçaient avant qu’il eût parlé. »

Quand on descendit de voiture à l’entrée des bois de Burelviller, Leuwen était un autre homme ; madame de Chasteller le vit au premier coup d’œil. Son front avait repris la sérénité de son âge, ses manières avaient de l’aisance.

« Il y a de l’honnêteté dans ce cœur-là, pensa-t-elle avec délices ; le monde n’en a point fait encore un être apprêté et faux ; c’est étonnant à vingt-trois ans ! Et il a vécu dans la haute société ! »

En quoi madame de Chasteller se trompait fort : dès l’âge de dix-huit ans, Leuwen n’avait point vécu dans la société de la cour et du faubourg Saint-Germain, mais au milieu des cornues et des alambics d’un cours de chimie.

Il se trouva au bout de quelques instants que Leuwen donnait le bras à madame de Chasteller, et deux des demoiselles de Serpierre marchaient à leurs côtés ; le reste de la famille était à dix pas. Il prit un ton fort gai pour ne pas trop attirer l’attention de ces demoiselles.

« Depuis que j’ai osé dire la vérité à la personne que j’estime le plus au monde je suis un autre homme. Il me semble déjà que les paroles dont je me suis servi, en parlant de cette demoiselle dont la vue m’avait empoisonné, sont ridicules. Je trouve qu’il fait ici un temps aussi beau qu’avant-hier. Mais avant de me livrer au bonheur inspiré par ce beau lieu, j’aurais besoin, madame, d’avoir votre opinion sur le ridicule de cette harangue, où il y avait des chaînes, du poison, et bien d’autres mots tragiques.

– Je vous avouerai, monsieur, que je n’ai pas d’opinion bien arrêtée. Mais en général, ajouta-t-elle après un petit silence et d’un air sévère, je crois avoir de la sincérité ; si l’on se trompe, du moins l’on ne veut pas tromper. Et la vérité fait tout passer, même les chaînes, le poison, etc. »

Madame de Chasteller avait envie de sourire en prononçant ces mots.

« Quoi donc, se dit-elle avec un vrai chagrin, je ne pourrai jamais conserver un ton convenable en parlant à M. Leuwen ! Lui parler est-il donc un si grand bonheur pour moi ! Et qui peut me dire que ce n’est pas un fat qui a voulu jouer en moi une pauvre provinciale ? Peut-être, sans être précisément un malhonnête homme, il n’a pour moi que des sentiments fort ordinaires, et cet amour-là est fils de l’ennui d’une garnison. »

C’était ainsi que parlait encore dans le cœur de madame de Chasteller l’avocat contraire à l’amour, mais déjà il avait étonnamment perdu de sa force. Elle trouvait un plaisir extrême à rêver, et ne parlait que juste autant qu’il le fallait pour ne pas se donner en spectacle à la famille de Serpierre qui s’était réunie autour d’eux. Enfin, heureusement pour Leuwen, les cors allemands arrivèrent et se mirent à jouer des valses de Mozart, et ensuite des duos tirés de Don Juan et des Nozze di Figaro. Madame de Chasteller devint plus sérieuse encore, mais peu à peu elle fut bien plus heureuse. Leuwen était lui-même tout à fait transporté dans le roman de la vie, l’espérance du bonheur lui semblait une certitude. Il osa lui dire, dans un de ces courts instants de demi-liberté qu’on pouvait avoir en se promenant avec toutes ces demoiselles :

« Il ne faut pas tromper le Dieu qu’on adore. J’ai été sincère, c’était la plus grande marque de respect que je puisse donner ; m’en punira-t-on ?

– Vous êtes un homme étrange !

– Il serait plus poli de vous dire oui. Mais, en vérité, je ne sais pas ce que je suis, et je donnerais beaucoup à qui pourrait me le dire. Je n’ai commencé à vivre et à chercher à me connaître que le jour où mon cheval est tombé sous des fenêtres qui ont des persiennes vertes. »

Ces paroles furent dites comme quelqu’un qui les trouve à mesure qu’il les prononce. Madame de Chasteller ne put s’empêcher d’être profondément touchée de cet air à la fois sincère et noble ; Leuwen avait senti une certaine pudeur à parler de son amour plus ouvertement, et on l’en remercia par un sourire tendre.

« Oserai-je me présenter demain ? ajouta-t-il. Mais je demanderai une autre faveur, presque aussi grande, celle de n’être pas reçu en présence de cette demoiselle.

– Vous n’y gagnerez rien, lui répondit madame de Chasteller avec tristesse. J’ai une trop grande répugnance à vous entendre traiter, en tête à tête, un sujet qui semble être le seul dont vous puissiez me parler. Venez, si vous êtes assez honnête homme pour me promettre de me parler de tout autre chose. »

Leuwen promit. Ce fut là à peu près tout ce qu’ils purent se dire pendant cet après-midi. Il fut heureux pour tous les deux d’être environnés, et en quelque sorte empêchés de se parler. Ils auraient eu toute liberté qu’ils n’auraient pas dit beaucoup plus, et ils n’étaient pas, à beaucoup près, assez intimes, pour ne pas en avoir éprouvé un certain embarras, Leuwen surtout. Mais s’ils ne se dirent rien, leurs yeux semblèrent convenir qu’il n’y avait aucun sujet de querelle entre eux. Ils s’aimaient d’une manière bien différente de l’avant-veille. Ce n’étaient plus des transports de ce bonheur jeune et sans soupçons, mais plutôt de la passion, de l’intimité, et le plus vif désir de pouvoir avoir de la confiance.

« Que je vous croie, et je suis à vous », semblaient dire les yeux de madame de Chasteller ; et elle serait morte de honte, si elle eût vu leur expression. Voilà un des malheurs de l’extrême beauté, elle ne peut voiler ses sentiments. Mais ce langage ne peut être compris avec certitude que par l’indifférence observatrice. Leuwen croyait l’entendre pendant quelques instants, et un moment après doutait de tout.

Leur bonheur de se trouver ensemble était intime et profond. Leuwen avait presque les larmes aux yeux. Plusieurs fois, dans le courant de la promenade, madame de Chasteller avait évité de lui donner le bras, mais sans affectation aux yeux des Serpierre ni dureté pour lui.

À la fin, comme il était déjà nuit tombante, on quitta le café-hauss pour revenir aux voitures, que l’on avait laissées à l’entrée du bois. Madame de Chasteller lui dit :

« Donnez-moi le bras, monsieur Leuwen. »

Leuwen serra le bras qu’on lui offrait, et le mouvement fut presque rendu.

Les cors bohèmes étaient délicieux à entendre dans le lointain. Il s’établit un profond silence.

Par bonheur, lorsqu’on arriva aux voitures, il se trouva qu’une des demoiselles de Serpierre avait oublié son mouchoir dans le jardin du Chasseur vert ; on proposa d’y envoyer un domestique, ensuite d’y retourner en voiture.

Leuwen, revenant de bien loin à la conversation, fit observer à madame de Serpierre que la soirée était superbe, qu’un vent chaud et à peine sensible empêchait le serein, que mesdemoiselles de Serpierre avaient moins couru que l’avant-veille, que les voitures pouvaient suivre, etc., etc. Enfin, par une foule de bonnes raisons, il concluait que si ces dames ne se trouvaient pas fatiguées, il serait peut-être plus agréable de retourner à pied. Madame de Serpierre renvoya la décision à madame de Chasteller.

« À la bonne heure, dit-elle, mais à condition que les voitures ne suivront pas ; ce bruit de roues qui s’arrêtent si vous vous arrêtez est désagréable. »

Leuwen pensa que les musiciens, étant payés, allaient quitter le jardin ; il envoya un domestique les engager à recommencer les morceaux de Don Juan et des Nozze. Il revint auprès de ces dames et reprit sans difficulté le bras de madame de Chasteller. Les demoiselles de Serpierre étaient enchantées de cette augmentation de promenade. On marchait tous ensemble, la conversation générale était aimable et gaie. Leuwen parlait pour la soutenir et ne pas faire remarquer son silence. Madame de Chasteller et lui n’avaient garde de se rien dire : ils étaient trop heureux ainsi.

Bientôt on entendit les cors recommencer. En arrivant au jardin, Leuwen prétendit que M. de Serpierre et lui avaient grande envie de prendre du punch, qu’on en ferait un très doux pour les dames. Comme l’on se trouvait bien ensemble, la motion du punch passa, malgré l’opposition de madame de Serpierre qui prétendit que rien n’était plus nuisible au teint des jeunes filles. Cet avis fut soutenu par mademoiselle Théodelinde, trop attachée à Leuwen pour n’être pas peut-être un peu jalouse.

« Plaidez votre cause auprès de mademoiselle Théodelinde », lui dit madame de Chasteller avec enjouement et bonne amitié.

Enfin, on ne rentra à Nancy qu’à neuf heures et demie du soir.

Chapitre XXVII. §

Leuwen avait manqué à un devoir de caserne, l’appel du soir avait eu lieu sans lui, et il était de semaine. Il courut bien vite chez l’adjudant, qui lui conseilla de s’aller dénoncer au colonel. Ce colonel était ce qu’on appelait en 1834 un juste-milieu forcené, et comme tel, fort jaloux de l’accueil que Leuwen recevait dans la bonne compagnie. Le manque de succès dans ce quartier, comme disent les Anglais, pourrait retarder le moment où ce colonel si dévoué serait fait général, aide de camp du roi, etc., etc. Il ne répondit à la démarche du sous-lieutenant que par quelques mots fort secs qui le mettaient aux arrêts pour vingt-quatre heures.

C’était tout ce que celui-ci craignait. Il rentra chez lui pour écrire à madame de Chasteller ; mais quel supplice de lui écrire une lettre officielle, et quelle imprudence de lui écrire sur les choses dont il osait lui parler ! Cette idée l’occupa toute la nuit.

Après mille incertitudes, Leuwen envoya tout simplement un domestique porter à l’hôtel de Pontlevé une lettre qui pouvait être vue de tous. Il n’osait en vérité écrire autrement à madame de Chasteller : tout son amour était revenu, et avec lui l’extrême terreur qu’elle lui inspirait.

Le surlendemain, à quatre heures du matin, Leuwen fut réveillé par l’ordre de monter à cheval. Il trouva tout en émoi à la caserne. Un sous-officier d’artillerie était fort affairé à distribuer des cartouches aux lanciers. Les ouvriers d’une ville à huit ou dix lieues de là venaient, dit-on, de s’organiser et de se confédérer.

Le colonel Malher parcourait la caserne en disant aux officiers de façon à être entendu des lanciers :

« Il s’agit de leur donner une leçon qui compte au piquet. Pas de pitié pour ces b…-là. Il y aura des croix à gagner. »

En passant sous les fenêtres de madame de Chasteller, Leuwen regarda beaucoup, mais il ne put rien apercevoir derrière les rideaux de mousseline brodée parfaitement fermés. Leuwen ne put pas blâmer madame de Chasteller : le moindre signe pouvait être aperçu et commenté par tous les officiers du régiment.

« Madame d’Hocquincourt n’eût pas manqué de se trouver à la fenêtre. Mais aimerais-je madame d’Hocquincourt ? »

Si madame de Chasteller se fût trouvée à sa fenêtre, Leuwen eût trouvé adorable cette marque d’attention. Le fait est que toutes les dames de la ville occupaient les fenêtres de la rue de la Pompe, et de la suivante, que le régiment avait à parcourir pour sortir de la ville.

La septième compagnie, où était Leuwen, précédait immédiatement une demi-batterie d’artillerie, mèches allumées. Les roues des pièces et des caissons ébranlaient les maisons de bois de Nancy et causaient à ces dames une terreur pleine de plaisir. Leuwen salua mesdames d’Hocquincourt, de Puylaurens, de Serpierre, de Marcilly.

« Je voudrais bien savoir, pensait Leuwen, qui elles haïssent le plus de Louis-Philippe ou des ouvriers… Et madame de Chasteller n’a pas su partager la curiosité de toutes ces dames et me donner cette petite marque d’intérêt ! Me voilà allant sabrer des tisserands, comme dit élégamment M. de Vassignies. Si l’affaire est chaude, le colonel sera fait commandeur de la Légion d’honneur, et moi je gagnerai un remords. »

Le 27e de lanciers employa six heures pour faire les huit lieues qui séparent Nancy de N***. Le régiment était retardé par la demi-batterie d’artillerie. Le colonel Malher reçut trois estafettes et, à chaque fois, il fit changer les chevaux des pièces de canon ; on mettait à pied les lanciers dont les chevaux paraissaient les plus propres à tirer les canons.

À moitié chemin, M. Fléron, le sous-préfet, rejoignit le régiment au grand trot ; il le longea de la queue à la tête, pour parler au colonel, et eut l’agrément d’être hué par les lanciers. Il avait un sabre que sa taille exiguë faisait paraître immense. Le murmure sourd se changea en éclats de rire, qu’il chercha à éviter en mettant son cheval au galop. Le rire redoubla avec les cris ordinaires : « Il tombera ! Il ne tombera pas ! »

Mais le sous-préfet eut bientôt sa revanche ; à peine engagés dans les rues étroites et sales de N***, les lanciers furent hués par les femmes et les enfants des ouvriers placés aux fenêtres des pauvres maisons, et par les ouvriers eux-mêmes, qui de temps en temps paraissaient au coin des ruelles les plus étroites. On entendait les boutiques se fermer rapidement de toutes parts.

Enfin, le régiment déboucha dans la grande rue marchande de la ville ; tous les magasins étaient fermés, pas une tête aux fenêtres, un silence de mort. On arriva sur une place irrégulière et fort longue, garnie de cinq ou six mûriers rabougris et traversée dans toute sa longueur par un ruisseau infect chargé de toutes les immondices de la ville ; l’eau était bleue, parce que le ruisseau servait aussi d’égout à plusieurs ateliers de teinture.

[Le linge étendu aux fenêtres pour sécher faisait horreur par sa pauvreté, son état de délabrement et sa saleté. Les vitres des fenêtres étaient sales et petites, et beaucoup de fenêtres avaient, au lieu de vitre, du vieux papier écrit et huilé. Partout une vive image de la pauvreté qui saisissait le cœur, mais non pas les cœurs qui espéraient gagner la croix en distribuant des coups de sabre dans cette pauvre petite ville.]

Le colonel mit son régiment en bataille le long de ce ruisseau. Là, les malheureux lanciers, accablés de soif et de fatigue, passèrent sept heures, exposés à un soleil brûlant du mois d’août, sans boire ni manger. Comme nous l’avons dit, à l’arrivée du régiment toutes les boutiques s’étaient fermées, et les cabarets plus vite que le reste.

« Nous sommes frais, criait un lancier.

– Nous voici en bonne odeur, répondait une autre voix.

– Silence, f…e ! » glapissait quelque lieutenant juste milieu.

Leuwen remarqua que tous les officiers qui se respectaient gardaient un silence profond et avaient l’air fort sérieux.

« Nous voici à l’ennemi », pensait Leuwen. Il s’observait lui-même et se trouvait de sang-froid, comme à une expérience de chimie à l’École polytechnique. Ce sentiment égoïste diminuait beaucoup de son horreur pour ce genre de service. Le grand lieutenant grêlé dont le lieutenant-colonel Filloteau lui avait parlé vint lui parler en jurant des ouvriers. Leuwen ne répondit pas un mot et le regarda avec un mépris inexprimable. Comme ce lieutenant s’éloignait, quatre ou cinq voix prononcèrent assez haut : « Espion ! Espion ! »

Les hommes souffraient horriblement, deux ou trois avaient été forcés de descendre de cheval. On envoya des hommes de corvée à la grande fontaine ; dans le bassin, qui était immense, on trouva trois ou quatre cadavres de chats récemment tués, et qui avaient rougi l’eau de leur sang. Le filet d’eau tiède qui tombait du « triomphe » était fort exigu ; il fallait plusieurs minutes pour remplir une bouteille, et le régiment avait 380 hommes sous les armes.

Le sous-préfet réuni au maire repassait souvent sur la place et cherchait, disait-on dans les rangs, à acheter du vin.

« Si je vous vends, répondaient les propriétaires, ma maison sera pillée et détruite. »

Le régiment commençait à être salué toutes les demi-heures par un redoublement de huées.

Au moment où le lieutenant espion le quittait, Leuwen avait eu l’idée d’envoyer ses domestiques à deux lieues de là, dans un village qui devait être paisible, car il n’y avait ni métiers, ni ouvriers. Ces domestiques avaient la commission d’acheter à tout prix une centaine de pains et trois ou quatre faix de fourrage. Les domestiques réussirent et, vers les quatre heures, on vit arriver sur la place quatre chevaux chargés de pain et deux autres chargés de foin. À l’instant il se fit un profond silence. Ces paysans vinrent parler à Leuwen, qui les paya bien et eut le plaisir de faire une petite distribution de pain aux soldats de sa compagnie.

« Voilà le républicain qui commence ses menées », dirent plusieurs officiers qui ne l’aimaient pas.

Filloteau vint, plus simplement, lui demander deux ou trois pains pour lui et du foin pour ses chevaux.

« Ce qui m’inquiète, ce sont mes chevaux », dit spirituellement le colonel en passant devant ses hommes.

Un instant plus tard, Leuwen entendit le sous-préfet qui disait au colonel :

« Quoi ! Nous ne pourrons pas appliquer un coup de sabre à ces gredins-là ? »

« Il est beaucoup plus furibond que le colonel, se dit Leuwen. Le Malher ne peut guère espérer d’être fait général pour avoir tué douze ou quinze tisserands, et M. Fléron peut fort bien être nommé préfet, et il sera sûr de sa place pour deux ou trois ans. »

La distribution faite par Leuwen avait révélé cette idée ingénieuse qu’il y avait des villages dans les environs de la ville. Vers les cinq heures, on distribua une livre de pain noir à chaque lancier et un peu de viande aux officiers.

À la nuit tombante, on tira un coup de pistolet, mais personne ne fut atteint.

« Je ne sais pourquoi, pensait Leuwen, mais je parierais que ce coup de pistolet est tiré par ordre du sous-préfet. »

Sur les dix heures du soir, on s’aperçut que les ouvriers avaient disparu. À onze heures, il arriva de l’infanterie, à laquelle on remit les canons et l’obusier, et à une heure du matin le régiment de lanciers, mourant de faim, hommes et chevaux, repartit pour Nancy. On s’arrêta six heures dans un village fort paisible, où le pain se vendit bientôt huit sous la livre et le vin cinq francs la bouteille ; le belliqueux sous-préfet avait oublié d’y faire venir des vivres. Pour les détails militaires, stratégiques, politiques, etc., etc., de cette grande affaire, voir les journaux du temps. Le régiment s’était couvert de gloire, et les ouvriers avaient fait preuve d’une insigne lâcheté.

Telle fut la première campagne de Leuwen.

« En revenant à Nancy, se disait-il, et en supposant que nous arrivions de jour, oserai-je me présenter à l’hôtel de Pontlevé ? »

Il osa, mais il mourait de peur en frappant à la porte cochère. Le cœur lui battait tellement en sonnant à la porte de l’appartement de madame de Chasteller, qu’il se dit :

« Mon Dieu ! est-ce que je vais encore cesser de l’aimer ? »

Elle était seule, sans mademoiselle Bérard. Leuwen prit sa main avec passion. Deux minutes après, il fut sublime quand il se fut aperçu qu’il l’aimait plus que jamais. S’il avait eu un peu plus d’expérience, il se serait fait dire qu’on l’aimait. Avec de l’audace, il aurait pu se jeter dans les bras de madame de Chasteller et n’être pas repoussé. Il pouvait du moins établir un traité de paix fort avantageux pour les intérêts de son amour. Au lieu de tout cela, il n’avança point ses affaires et fut parfaitement heureux.

On avait dit et cru à Nancy que le coup de pistolet tiré par les ouvriers à N*** avait tué un jeune officier de lanciers. Bientôt, madame de Chasteller eut peur, elle comprenait la situation et se sentait attendrie.

« Il faut que je vous renvoie », lui dit-elle d’un air si triste qui voulait être sévère.

Leuwen eut peur de la fâcher, et il céda.

« Ai-je l’espoir, madame, de vous revoir chez madame d’Hocquincourt ? C’est son jour.

– Peut-être bien, et vous n’y manquerez pas ; je sais que vous ne haïssez pas de vous trouver avec cette jeune femme si jolie. »

Une heure après, Leuwen était chez madame d’Hocquincourt, mais madame de Chasteller n’y vint que fort tard.

Le temps s’envolait rapidement pour notre héros. Mais les amants sont si heureux dans les scènes qu’ils ont ensemble que le lecteur, au lieu de sympathiser avec la peinture de ce bonheur, en devient jaloux et se venge d’ordinaire en disant : « Bon Dieu ! Que ce livre est fade69 ! »

Chapitre XXVIII. §

Nous prendrons la liberté de sauter à pieds joints sur les deux mois qui suivirent. Cela nous sera d’autant plus facile que Leuwen, au bout de ces deux mois, n’était pas plus avancé d’un pas que le premier jour. Bien convaincu qu’il n’avait pas le talent de faire vouloir une femme, surtout s’il en était sérieusement amoureux, il se bornait à tenter de faire chaque jour ce qui, à l’heure même, lui faisait le plus de plaisir. Jamais il n’imposait une gêne, une peine, un acte de prudence au présent quart d’heure pour être plus avancé dans ses prétentions amoureuses auprès de madame de Chasteller dans le quart d’heure suivant. Il lui disait la vérité sur tout ; par exemple :

« Mais il me semble, lui disait-elle un soir, que vous dites à M. de Serpierre des choses absolument opposées à celles que vous pensez et que vous me dites à moi. Seriez-vous un peu faux ? En ce cas, les personnes qui s’intéressent à vous seraient bien malheureuses. »

Mademoiselle Bérard ayant usurpé le second salon, madame de Chasteller recevait Leuwen dans un grand cabinet ou bibliothèque qui suivait le salon, dont la porte restait toujours ouverte. Quand le soir mademoiselle Bérard se retirait, la femme de chambre de madame de Chasteller s’établissait dans ce salon. Le soir dont nous parlons, on osait parler de tout fort clairement, nommer tout en toutes lettres ; mademoiselle Bérard était allée faire des visites et la femme de chambre qui la remplaçait était sourde.

« Madame, reprit Leuwen avec feu et une sorte d’indignation vertueuse, j’ai été jeté au milieu de la mer. Je nage pour ne pas me noyer, et vous me dites du ton du reproche : “Il me semble, monsieur, que vous remuez les bras !” Avez-vous une assez bonne opinion de la force de mes poumons pour croire qu’ils puissent suffire à refaire l’éducation de tous les habitants de Nancy ? Voulez-vous que je me ferme toutes les portes et que je ne vous voie plus que chez vous ? Et encore, bientôt on vous fera honte de me recevoir, comme on vous a fait honte de votre désir de retourner à Paris. Il est vrai que sur toutes choses, même sur l’heure qu’il est, je crois, je pense le contraire des habitants de ce pays. Voulez-vous que je me réduise à un silence complet ? À vous seule, madame, je dis ce que je pense sur tout, même sur la politique, où nous sommes si ennemis ; et pour vous seule, pour me rapprocher de vous, j’ai perfectionné cette habitude de mentir que j’adoptai le jour, où, pour me défaire de la réputation de républicain, j’allai aux Pénitents guidé par l’honnête docteur Du Poirier ! Voulez-vous que dès demain je dise ce que je pense et que je rompe en visière à tout le monde ? Je n’irai plus à la chapelle des Pénitents, chez madame de Marcilly je ne regarderai plus le portrait de Henri V, comme chez madame de Commercy je n’écouterai plus les homélies de M. l’abbé Rey ; et en moins de huit jours je ne pourrai plus vous voir.

– Non, je ne veux pas cela, répondit-elle avec tristesse ; et cependant, j’ai été profondément affligée depuis hier soir. Quand je vous ai engagé à aller parler un peu à mademoiselle Théodelinde et à madame de Puylaurens, je vous ai entendu dire à M. de Serpierre le contraire de ce que vous me dites.

– M. de Serpierre m’a intercepté au passage. Maudissez la province, où l’on ne peut vivre sans être hypocrite sur tout, ou maudissez l’éducation que j’ai reçue et qui m’a ouvert les yeux sur les trois quarts des sottises humaines. Vous me reprochez quelquefois que l’éducation de Paris empêche de sentir ; cela est possible mais, par compensation, elle apprend à y voir clair. Je n’y ai aucun mérite, et vous auriez tort de m’accuser de pédantisme ; la faute en est aux gens d’esprit que réunit le salon de ma mère. Il suffit d’y voir clair pour être frappé de l’absurdité de MM. de Puylaurens, Sanréal, Serpierre, d’Hocquincourt, pour comprendre l’hypocrisie de MM. Du Poirier, Fléron le sous-préfet, le colonel Malher, tous coquins plus méprisables que les premiers, lesquels, plus par bêtise que par égoïsme, préfèrent naïvement le bonheur de deux cent mille privilégiés à celui de trente-deux millions de Français. Mais me voici faisant de la propagande, ce qui serait employer bien gauchement mon temps auprès de vous. Hier, lequel vous semblait avoir raison, de M. de Serpierre dont je ne combattais pas les raisonnements, ou de moi, dont vous connaissez les véritables pensées ?

– Hélas ! tous les deux. Vous me changez, peut-être est-ce en mal. Quand je suis seule, je me surprends à croire que l’on m’a enseigné exprès de singuliers mensonges au couvent du Sacré-Cœur. Un jour que j’étais en différend avec le général (c’était M. de Chasteller), il me le dit presque en toutes lettres, et ensuite parut se repentir.

– Il venait de blesser son intérêt de mari. Il vaut mieux qu’une femme ennuie son mari faute d’esprit et qu’elle soit fidèle à ses devoirs. Là, comme ailleurs, la religion est le plus ferme appui du pouvoir despotique. Moi, je ne crains pas de blesser mes intérêts d’amant, ajouta Leuwen avec une noble fierté ; et après cette épreuve je suis sûr de moi dans tous les cas possibles. »

Prendre un amant est une des actions les plus décisives que puisse se permettre une jeune femme. Si elle ne prend pas d’amant, elle meurt d’ennui, et vers les quarante ans devient imbécile ; elle aime un chien dont elle s’occupe, ou un confesseur qui s’occupe d’elle, car un vrai cœur de femme a besoin de la sympathie d’un homme, comme nous d’un partenaire pour faire la conversation. Si elle prend un amant malhonnête homme, une femme se précipite dans la possibilité des malheurs les plus affreux…, etc., etc. Rien n’était plus naïf, et quelquefois plus tendre dans l’intonation de voix, que les objections de madame de Chasteller.

C’était après des conversations de ce genre qu’il semblait impossible à Leuwen que madame de Chasteller eût eu une affaire avec le lieutenant-colonel du 20e régiment de hussards.

« Grand Dieu ! Que ne donnerais-je pas pour avoir, pendant une journée, le coup d’œil et l’expérience de mon père ! »

[Il aimait70 pour la première fois. Madame de Chasteller avait cette simplicité de caractère qui s’allie si bien avec la vraie noblesse. Elle se fût reproché comme un crime avilissant la moindre fausseté, la moindre affectation envers les personnes qu’elle chérissait. Hors le seul fait de préférence passionnée qu’elle accordait à Leuwen, elle lui disait la vérité sur tout avec un naturel, une vivacité que l’on rencontre rarement chez une femme de vingt-deux ans.

« Je ne l’aimerais pas, se disait Leuwen, que les soirées que je passe près d’elle seraient encore les plus amusantes de ma vie. »

Elle ne lui avait jamais dit précisément qu’elle l’aimait, mais quand il raisonnait de sang-froid, ce qui, à la vérité, était fort rare, il en était bien sûr. Madame de Chasteller avait la récompense d’une âme pure : quand elle n’était point effarouchée par la présence ou le souvenir d’êtres malveillants, elle avait encore la gaieté folle de la jeunesse. À la fin des visites de Leuwen, quand, depuis trois quarts d’heure ou une heure, il ne lui parlait pas précisément d’amour, elle était d’une gaieté folle avec lui. Oserai-je le dire ? Au point quelquefois de lui jouer des tours d’écoliers, qui seraient indécents à Paris, par exemple de lui cacher son shako. Mais si en cherchant ensemble ce shako Leuwen avait l’indiscrétion de lui prendre la main, à l’instant madame de Chasteller se relevait de toute sa hauteur. Ce n’était plus une jeune fille étourdie et heureuse, on eût dit une femme sévère de trente ans. C’était le remords qui contractait ses traits à ce point.

Leuwen était fort sujet à ce genre d’imprudence ; et, nous le dirons à sa honte, quelquefois, assez rarement, l’éducation de Paris prenait le dessus. Ce n’était pas pour le bonheur de serrer la main d’une femme qu’il aimait qu’il prenait celle de madame de Chasteller, mais parce que je ne sais quoi en lui disait qu’il était ridicule de passer deux heures tête à tête avec une femme dont les yeux montraient quelquefois tant de bienveillance, sans au moins lui prendre la main une fois.

Ce n’est pas impunément que l’on habite Paris depuis l’âge de dix ans. Dans quelque salon que l’on vive, dans quelque honneur qu’y soient tenus la simplicité et le naturel, quelque mépris que l’on y montre pour les grandes hypocrisies, l’affectation et la vanité du pays, avec ses petits projets, arrive jusqu’à l’âme qui se croit la plus pure.

Il résultait de ces imprudences de Leuwen et surtout de la franchise habituelle de sa manière d’être avec une femme pour laquelle son cœur n’avait aucun secret, et qui lui semblait avoir infiniment d’esprit, que ces entreprises hardies faisaient tache au milieu de sa conduite de tous les jours.

Madame de Chasteller voyait dans ces prétendus transports d’amour l’exécution d’un projet formé. Dans ces instants, elle remarquait avec effroi, chez Leuwen, un certain changement de physionomie sinistre pour elle. Cette expression singulière rappelait à madame de Chasteller les soupçons les plus sinistres et les plus faits pour reculer les espérances de Leuwen auprès d’une femme de ce caractère.

À l’instant où Leuwen venait troubler un bonheur tranquille et intime par ces entreprises ridicules les idées les plus fâcheuses se représentaient en foule à l’esprit troublé de madame de Chasteller. Tout le bonheur de sa vie dépendait de la probité de Leuwen. Elle lui trouvait des manières charmantes, elle connaissait son esprit ; mais sentait-il tout ce qu’il exprimait ou joignait-il à ses autres qualités celle de comédien habile ?

« Il est jeune, il est riche, il porte un uniforme brillant, il vient de Paris, ne serait-ce après tout qu’un fat ? Tout le monde le dit à Nancy. Il afficherait la timidité au lieu de la confiance naturelle à ces messieurs, parce qu’il me suppose un caractère sérieux ; et moi j’ai la simplicité d’avoir en lui une confiance sans bornes ! Que deviendrai-je si jamais je suis réduite à le mépriser ? »

La possibilité de la fausseté chez l’homme qu’elle aimait allait jusqu’à inspirer à madame de Chasteller des moments de fureur contre elle-même qu’elle n’avait jamais connus. Dans les moments où elle était assaillie de ces soupçons on eût dit qu’elle était malade, tant le changement que ces idées imprimaient à ses traits était prompt, subit et profond. La physionomie qu’elle prenait tout d’un coup était faite pour ôter tout courage à l’amant le plus confiant, et Leuwen était bien loin d’être cet amant confiant. Il n’avait pas même l’esprit de voir combien ces imprudences irritaient profondément madame de Chasteller.]

Quoique bien traité en général, et se croyant aimé quand il était de sang-froid, Leuwen n’abordait cependant madame de Chasteller qu’avec une sorte de terreur. Il n’avait jamais pu se guérir d’un certain sentiment de trouble en sonnant à sa porte. Il n’était jamais sûr de la façon dont il allait être reçu. À deux cents pas de l’hôtel de Pontlevé, aussitôt qu’il l’apercevait, il n’était plus soi-même. Un fat du pays l’eût salué s’il lui eût rendu son salut avec trouble. La vieille portière de l’hôtel de Pontlevé était pour lui un être fatal, auquel il ne pouvait parler sans que la respiration lui manquât.

Souvent, ses phrases s’embrouillaient en parlant à madame de Chasteller, chose qui ne lui arrivait avec personne. C’était cet être-là que madame de Chasteller soupçonnait d’être un fat, et qu’elle regardait, elle aussi, avec terreur. Il était à ses yeux le maître absolu de son bonheur.

Un soir, madame de Chasteller eut à écrire une lettre pressée.

« Voilà un journal pour amuser vos loisirs », dit-elle en riant et en jetant à Leuwen un numéro des Débats ; et elle alla en sautant prendre un pupitre fermé qu’elle vint poser sur la table placée entre Leuwen et elle.

Comme elle ouvrait le pupitre, en se penchant avec une petite clef attachée à la chaîne de sa montre, Leuwen se baissa un peu sur la table et lui baisa la main.

Madame de Chasteller releva la tête : ce n’était plus la même femme.

« Il eût pu tout aussi bien me baiser le front », pensa-t-elle. La pudeur blessée la mit hors d’elle-même.

« Je ne pourrai donc jamais avoir la moindre confiance en vous ? » Et ses yeux exprimaient la plus vive colère. « Quoi ! je veux bien vous recevoir, quand j’aurais dû fermer ma porte pour vous, comme pour tout le monde ; je vous admets à une intimité dangereuse pour ma réputation et dont vous auriez dû respecter les lois (ici sa physionomie comme sa voix prirent l’air le plus altier) ; je vous traite en frère, je vous engage à lire un moment, pendant que j’écris une lettre indispensable, et sans à-propos, sans grâce, vous profitez de mon peu de défiance pour vous permettre un geste aussi humiliant, à le bien prendre, pour vous que pour moi ! Allez, monsieur, je me suis trompée en vous recevant chez moi. »

Il y avait dans le son de sa voix et dans son air toute la froideur et toute la résolution prise que son orgueil pouvait désirer. Leuwen sentait fort bien tout cela et était atterré.

Cette lâcheté de sa part augmenta le courage de madame de Chasteller. Il aurait dû se lever, saluer froidement madame de Chasteller, et lui dire :

« Vous exagérez, madame. D’une petite imprudence sans conséquence, et peut-être sotte chez moi, vous faites un crime in-folio. J’aimais une femme aussi supérieure par l’esprit que par la beauté, et, en vérité, je ne vous trouve que jolie en ce moment. »

En disant ces belles paroles, il fallait prendre son sabre, l’attacher tranquillement et sortir.

Bien loin de là : sans songer à ce parti, qu’il eût trouvé trop cruel pour soi et trop dangereux, Leuwen se bornait à être désolé d’être renvoyé. Il s’était bien levé mais il ne partait point ; il cherchait évidemment un prétexte pour rester.

« Je vous céderai la place, monsieur », reprit madame de Chasteller avec une politesse parfaite, au travers de laquelle perçait bien de la hauteur, et comme le méprisant de ce qu’il n’était point parti.

Comme elle repliait son pupitre pour le transporter ailleurs, Leuwen, tout à fait en colère, lui dit :

« Pardon, madame, je m’oubliais. »

Et il sortit, outré de dépit contre soi-même et contre elle.

Il n’y avait eu de bon dans sa conduite que le ton de ces deux derniers mots, mais encore ce n’était pas talent, c’était hasard tout pur.

Une fois hors de cet hôtel fatal et délivré des regards curieux des domestiques, peu accoutumés à le voir sortir à cette heure :

« Il faut convenir, se dit-il, que je suis un bien petit garçon de me laisser traiter ainsi ! Je n’ai absolument que ce que je mérite. Quand je suis auprès d’elle, au lieu de chercher à me faire une position un peu convenable, je ne songe qu’à la regarder comme un enfant. À mon retour de l’expédition de N***, il y a eu un moment où il n’eût dépendu que de moi de m’assurer les privilèges les plus solides. J’aurais pu obtenir qu’elle me dît nettement qu’elle m’aime, et de l’embrasser chaque jour en entrant et en sortant. Et je ne puis pas même lui baiser la main ! Ô grand sot ! »

C’était ainsi que se parlait Leuwen en fuyant par la principale rue de Nancy. Il se faisait bien d’autres reproches encore.

Plein de mépris pour soi-même, il eut cependant l’esprit de se dire :

« Il faut faire quelque chose. »

Il était assez embarrassé de sa soirée, car c’était le jour de madame de Marcilly, maison d’une haute vertu, où, en présence d’un buste de Henri V, les bonnes têtes du pays se réunissaient pour commenter la Quotidienne et perdre trente sous au whist.

Leuwen se sentait absolument hors d’état de jouer la comédie. Il eut l’idée heureuse de monter chez madame d’Hocquincourt. De toutes les provinciales qui existèrent jamais, c’était celle qui avait le plus de naturel. Elle eût fait pardonner à la province ; elle avait un naturel impossible à Paris, il y ferait perdre la cote.

Chapitre XXIX. §

« Ah ! vous me décidez, monsieur ! s’écria-t-elle en le voyant entrer. Que je suis heureuse de vous voir ! Je n’irai pas chez madame de Marcilly. »

Et elle rappela le domestique qui sortait pour dire de faire dételer les chevaux.

« Mais comment faites-vous pour n’être pas aux pieds de la sublime Chasteller ? Est-ce qu’il y aurait brouille dans le ménage ? »

Madame d’Hocquincourt examinait Leuwen d’un air riant et malin.

« Ah ! c’est clair, s’écria-t-elle en riant. Cet air contrit m’a tout dit. Mon malheur est écrit dans ces traits altérés, dans ce sourire forcé ; je ne suis qu’un pis-aller. Allons, contez-moi, puisque je ne suis qu’une humble confidente, contez-moi vos chagrins. Sous quel prétexte vous a-t-on chassé ? Vous chasse-t-on pour recevoir un homme plus aimable ou vous chasse-t-on parce que vous l’avez mérité ? Mais d’abord, soyez sincère, si vous voulez être consolé. »

Leuwen eut beaucoup de peine à se tirer passablement des questions de madame d’Hocquincourt. Elle ne manquait point d’esprit, et, cet esprit se trouvant tous les jours au service d’une volonté ferme et d’une passion vive, il avait acquis toutes les habitudes du bon sens. Leuwen était d’abord trop occupé de sa colère pour savoir donner le change. Dans un moment où, tout en répondant à madame d’Hocquincourt, il pensait malgré lui à ce qui lui arrivait avec madame de Chasteller, il se surprit adressant des propos galants, presque des choses aimables et personnelles à la jeune femme qui, dans un négligé élégant et dans l’attitude de l’intérêt le plus vif, se trouvait à demi couchée sur un canapé, à deux pas devant lui.

Dans la bouche de Leuwen, ce langage avait pour madame d’Hocquincourt tout le mérite de la nouveauté. Leuwen remarqua que madame d’Hocquincourt, occupée de l’effet d’une attitude charmante, qu’elle regardait dans une armoire à glace voisine, cessait de le tourmenter sur madame de Chasteller. Leuwen, devenu machiavélique par le malheur, se dit :

« Le langage de la galanterie, en tête à tête avec une jeune femme qui lui fait l’honneur de l’écouter d’un air presque sérieux, ne peut guère se dispenser de prendre un ton hardi et presque passionné. »

Il faut avouer que Leuwen, en faisant ce raisonnement, trouvait un vif plaisir à n’être pas un petit garçon avec tout le monde. Pendant ce temps, madame d’Hocquincourt allait sur son compte de découvertes en découvertes. Elle commençait à le trouver l’homme le plus aimable de Nancy. Cela était d’autant plus dangereux qu’il y avait déjà plus de dix-huit mois que durait M. d’Antin, c’était un règne bien long et qui étonnait tout le monde.

Heureusement pour sa durée, le tête-à-tête fut interrompu par l’arrivée de M. de Murcé. C’était un grand jeune homme maigre, qui portait avec fierté une petite tête surmontée de cheveux très noirs. Fort taciturne au commencement d’une visite, son mérite consistait en une gaieté parfaitement naturelle et fort drôle à cause de sa naïveté, mais qui ne le prenait que lorsque depuis une heure ou deux il se trouvait avec des gens gais. C’était un être profondément provincial, mais cependant fort aimable. Aucune de ses gaietés ne se serait dite à Paris, mais elles étaient fort drôles et lui allaient fort bien.

Bientôt après survint un autre habitué de la maison, M. de Goëllo. C’était un gros homme blond et pâle, de beaucoup d’instruction et d’un peu d’esprit, qui s’écoutait parler et disait une fois au moins par jour qu’il n’avait pas encore quarante ans, ce qui était vrai : il avait trente-neuf ans passés. Du reste, c’était un être prudent : répondre oui à la question la plus simple, ou avancer, dans l’occasion, une chaise à quelqu’un était un sujet de délibération qui l’occupait un quart d’heure. Quand il agissait ensuite, il affectait les formes de la bonhomie et de l’étourderie la plus enfantine. Depuis cinq ou six ans, il était amoureux de madame d’Hocquincourt, il espérait toujours que son tour viendrait, et quelquefois cherchait à faire croire aux nouveaux arrivants que son tour était déjà venu et passé.

Un jour, au cabaret, madame d’Hocquincourt, le voyant occupé de ce rôle, lui dit :

« Tu es un futur, mon pauvre Goëllo, qui se fait passé, mais qui ne sera jamais présent. » Car dans ses moments de fougue d’esprit elle tutoyait ses amis sans que personne y trouvât rien d’indécent ; on voyait que c’était l’intimité du brio, qui est à mille lieues des sentiments tendres.

M. de Goëllo fut suivi, à intervalles pressés, de quatre ou cinq jeunes gens.

« C’est, en vérité, tout ce qu’il y a de mieux et de plus gai dans la ville », se disait Leuwen en les voyant arriver.

« Je sors de chez madame de Marcilly, dit l’un d’eux, où ils sont tout tristes, et affectent d’être encore plus tristes qu’ils ne le sont.

– C’est ce qui est arrivé à N*** qui les rend si aimables.

– Moi, disait un autre, choqué de la façon dont madame d’Hocquincourt regardait Leuwen, quand j’ai vu que nous n’avions ni madame d’Hocquincourt, ni madame de Puylaurens, ni madame de Chasteller, j’ai pensé que je n’avais d’autre ressource que d’enterrer ma soirée dans une bouteille de champagne ; et c’était le parti que j’allais prendre si j’avais trouvé la porte de madame d’Hocquincourt fermée au vulgaire.

– Mais, mon pauvre Téran, reprit madame d’Hocquincourt à cette allusion hostile à la réputation de Leuwen, on ne menace pas de s’enivrer, on s’enivre. Il faut avoir l’esprit de voir cette différence.

– Rien de plus difficile, en effet, que de savoir boire, reprit le pédant Goëllo. (On craignit une anecdote.)

– Qu’allons-nous faire ? Qu’allons-nous faire ? » s’écrièrent à la fois Murcé et un des comtes Roller.

C’était la question que tout le monde faisait sans que personne trouvât la réponse, quand parut M. d’Antin. Son air riant éclaircit tous les fronts. C’était un grand jeune homme blond de vingt-huit à trente ans, pour qui l’air sérieux et important était une impossibilité. Il eût annoncé l’incendie de la rue, que sa figure n’eût pas été lugubre. Il était fort joli homme, mais quelquefois on eût pu reprocher à sa charmante figure l’expression un peu louche et stupide de l’homme qui commence à s’enivrer. Quand on le connaissait, c’était une grâce de plus. Le fait est qu’il n’avait pas le sens commun, mais le meilleur cœur du monde et un fond de gaieté incroyable. Il achevait de manger une grande fortune, qu’un père fort avare lui avait laissée depuis trois ou quatre ans. Il avait quitté Paris où on l’avait pourchassé pour des plaisanteries sur un personnage auguste. C’était un homme unique pour organiser les parties de plaisir, rien ne pouvait languir dans les lieux où il se trouvait. Mais madame d’Hocquincourt connaissait toutes ces grâces, et la surprise, élément si essentiel de son bonheur, était impossible. Goëllo, qui avait appris ce mot de madame d’Hocquincourt, plaisantait lourdement M. d’Antin sur ce qu’il ne faisait plus rien de neuf, lorsque le comte de Vassignies entra.

« Vous n’avez qu’un moyen de durer, mon cher d’Antin, lui dit Vassignies, devenez raisonnable.

– Je m’ennuierais moi-même. Je n’ai pas votre courage, moi. J’aurai bien le temps d’être sérieux quand je serai ruiné ; alors, pour m’ennuyer d’une manière utile, je compte me jeter dans la politique et dans les sociétés secrètes en l’honneur de Henri V, qui est mon roi à moi. Me donnerez-vous une place ? En attendant, messieurs, comme vous êtes fort sérieux et encore tout endormis de l’amabilité de l’hôtel Marcilly, jouons à ce jeu italien que je vous ai appris l’autre jour, le pharaon. M. de Vassignies, qui ne le sait pas, taillera ; Goëllo ne pourra pas dire que j’arrange les règles du jeu pour gagner toujours. Qui sait le pharaon ici ?

– Moi, dit Leuwen.

– Eh bien ! soyez assez bon pour surveiller M. de Vassignies et lui faire suivre les règles du jeu. Vous, Roller, vous serez le croupier.

– Je ne serai rien, dit Roller d’un ton sec, car je file. »

Le fait est que le comte Roller croyait s’apercevoir que Leuwen, qu’il n’avait jamais rencontré chez madame d’Hocquincourt, allait jouer un rôle agréable dans cette soirée, ce que ne pouvant digérer il sortit.

Une bonne partie de la société de Nancy, surtout les jeunes gens, ne pouvait souffrir Leuwen. Il avait eu le triste avantage de leur faire deux ou trois réponses insolentes qui passèrent, même à leurs yeux, pour fort spirituelles, et lui en firent des ennemis à la vie et à la mort.

« Après le jeu, à minuit, reprit d’Antin, quand vous serez ruinés comme de braves jeunes gens bien rangés, nous irons souper à la Grande Chaumière. (C’est le meilleur cabaret de Nancy, établi dans le jardin d’un ancien couvent de Chartreux.)

– J’y consens, dit madame d’Hocquincourt, si c’est un pique-nique.

– Sans doute, reprit d’Antin ; et comme M. Lafiteau, qui a d’excellent vin de Champagne, et M. Piébot, le seul glacier du pays, pourraient se coucher, je vais m’occuper, au nom du pique-nique, d’avoir du vin et de le faire frapper. J’enverrai à la Grande Chaumière. En attendant, M. Leuwen, voilà cent francs ; faites-moi l’honneur de jouer pour moi, et tâchez de ne pas séduire madame d’Hocquincourt, ou je me venge, et je passe à l’hôtel de Pontlevé pour vous dénoncer. »

Tout le monde obéit à ce qu’avait décidé d’Antin, même le politique Vassignies. On joua, et après un quart d’heure le jeu fut très animé. C’était sur quoi d’Antin avait compté pour chasser à jamais l’envie de bâiller, prise chez madame de Marcilly.

« Je jette les cartes par la fenêtre, dit madame d’Hocquincourt, si quelqu’un ponte plus de cinq francs. Est-ce que vous voulez faire de moi une marquise brelandière ? »

D’Antin revint ; on partit à minuit et demi pour le jardin de la Grande Chaumière. Un petit oranger en fleurs, l’unique qui fût dans Nancy, se trouvait placé au milieu de la table. Le vin était parfaitement frappé. Le souper fut fort gai, personne ne s’enivra, et l’on se sépara les meilleurs amis du monde à trois heures du matin.

C’est ainsi qu’une femme se perd de réputation en province ; c’est ce dont madame d’Hocquincourt se moquait parfaitement. En se levant, le lendemain matin, elle alla voir son mari, qui lui dit en l’embrassant :

« Tu fais bien de t’amuser, ma pauvre petite, puisque tu en as le courage. Sais-tu ce qui est arrivé à X*** ? Ce roi que nous haïssons tant se perd, et après lui la république, qui coupera le cou à lui et à nous.

– À lui, non ; il a trop d’esprit. Et quand à vous, je vous enlève au delà du Rhin. »

Leuwen prolongea le plus possible sa demeure à l’hôtel d’Hocquincourt ; il sortit avec les derniers de ses compagnons de soirée, il s’attacha à leur petite troupe qui s’allait diminuant à chaque coin de rue à mesure que chacun prenait le chemin de sa maison ; enfin, il accompagna fidèlement celui de ces messieurs qui demeurait le plus loin. Il parlait beaucoup, et éprouvait une répugnance mortelle à se trouver seul avec soi-même. C’est que, à l’hôtel d’Hocquincourt, tout en écoutant les contes et l’amabilité de ces messieurs, et, cherchant à conserver, par des mots bien placés, la position que madame d’Hocquincourt semblait lui donner et qui n’était pas d’un petit garçon, il avait pris une résolution pour le lendemain.

Il s’agissait de ne pas se présenter à l’hôtel de Pontlevé. Il souffrait.

« Mais il faut, se disait-il, avoir soin de son honneur, et si je m’abandonne moi-même, je verrai s’éteindre dans le mépris la préférence qu’il me semble quelquefois évident qu’elle a pour moi. D’un autre côté, Dieu sait quelle nouvelle insulte elle me prépare si j’arrive chez elle demain ! »

Ces deux pensées, qui se présentaient successivement, furent un enfer pour lui.

Ce lendemain arriva bien vite, et avec lui parut le sentiment vif du bonheur dont il allait se priver s’il n’allait pas à l’hôtel de Pontlevé. Tout lui semblait fade, décoloré, odieux, en comparaison de ce trouble délicieux qu’il trouverait dans la petite bibliothèque, en face de cette petite table d’acajou devant laquelle elle travaillait en l’écoutant parler. La seule résolution de s’y présenter changeait sa position dès ce moment.

« D’ailleurs, si je n’y vais pas ce soir, ajoutait Leuwen, comment m’y présenter demain ? (Son embarras mortel avait recours aux lieux communs.) Veux-je, après tout, me fermer cette maison ? Et pour une sottise encore, dans laquelle peut-être j’avais tort. Je puis demander une permission au colonel et aller passer trois jours à Metz… Je me punirais moi-même, j’y périrais de douleur. »

D’un autre côté, dans ses sentiments exagérés de délicatesse féminine, madame de Chasteller n’avait-elle point voulu lui faire entendre qu’il fallait rendre ses visites plus rares, par exemple les réduire à une par semaine ? En se présentant si tôt dans une maison de laquelle il avait été exclu en termes si formels, ne s’exposait-il pas à redoubler la colère de madame de Chasteller, et, bien plus, à lui donner de justes motifs de plainte ? Il savait combien elle était susceptible pour ce qu’elle appelait les égards dus à son sexe. Il est très vrai que dans sa lutte désespérée contre le sentiment qu’elle avait pour Leuwen, madame de Chasteller, mécontente du peu de confiance qu’elle pouvait avoir dans ses résolutions les plus arrêtées, était souvent irritée contre elle-même, et lui faisait alors de bien mauvaises querelles.

Avec un peu plus d’expérience de la vie, ces querelles, sans sujet raisonnable de la part d’une femme qui avait autant d’esprit et dont la modestie et l’équité naturelles étaient bien loin de s’exagérer les torts des autres, ces querelles auraient montré à Leuwen de quels combats était le théâtre ce cœur qu’il assiégeait. Mais ce cœur politique avait toujours méprisé l’amour et ignorait l’art d’aimer, chose si nécessaire. Jusqu’au hasard qui lui avait fait voir madame de Chasteller et au mouvement de vanité qui lui avait rendu désagréable l’idée qu’une des plus jolies femmes de la ville pût avoir de justes raisons de se moquer de lui, il s’était dit :

« Que penserait-on d’un homme qui, en présence d’une éruption du Vésuve, serait tout occupé à jouer au bilboquet ? »

Cette image imposante a l’avantage de résumer son caractère et celui de ce qu’il y avait de mieux parmi les jeunes gens de son âge. Quand l’amour était venu remplacer dans le cœur de ce jeune Romain un sentiment plus sévère, ce qui restait de l’adoration du devoir s’était transformé en honneur mal entendu.

[Dans la position actuelle de Leuwen, le plus petit jeune homme de dix-huit ans, pour peu qu’il eût eu quelque sécheresse d’âme et un peu de ce mépris pour les femmes, si à la mode aujourd’hui, se fût dit : Quoi de plus simple que de se présenter chez madame de Chasteller sans avoir l’air d’attacher la moindre importance à ce qui s’est passé hier, sans même faire mine de se souvenir le moins du monde de cette petite boutade d’humeur, mais prêt à faire toutes les excuses possibles de ce qui s’était passé et ensuite à parler d’autre chose, s’il se trouvait que madame de Chasteller voulut encore attacher quelque importance au crime affreux de lui avoir baisé la main.]

Mais Leuwen était bien loin de ces idées. Au point de bon sens et de vieillesse morale où nous sommes, il faut, j’en conviens, faire un effort sur soi-même pour pouvoir comprendre les affreux combats dont l’âme de notre héros était le théâtre, et ensuite pour ne pas en rire.

Vers le soir, Leuwen, ne pouvant plus tenir en place, se promenait à pas inquiets sur un bout de rempart solitaire, à trois cents pas de l’hôtel de Pontlevé. Comme Tancrède, il se battait contre des fantômes, et il avait besoin d’un grand courage. Il était plus incertain que jamais, lorsqu’une certaine horloge qu’il entendait de fort près lorsqu’il se trouvait dans la petite chambre de madame de Chasteller vint à sonner sept heures et demie avec cette foule de quarts et de demi-quarts dont les heures sont entourées dans les horloges presque allemandes de l’est de la France.

Le son de cette cloche décida Leuwen. Sans se rendre compte de rien, il eut le vif souvenir de l’état de bonheur qu’il goûtait tous les soirs en entendant ces demi-quarts, et il prit en dégoût profond les sentiments tristes, cruels, égoïstes, auxquels il était en proie depuis la veille. Il est sûr qu’en se promenant sur ce triste rempart, il voyait tous les hommes bas et méchants. La vie lui semblait aride et dépouillée de tout plaisir et de ce qui fait qu’il vaut la peine de vivre. Mais, au son de la cloche, électrisé par cette communauté de sentiments de deux âmes grandes et généreuses, qui fait qu’elles s’entendent à demi-mot, il précipita ses pas vers l’hôtel de Pontlevé.

Il passa rapidement devant la portière.

« Où allez-vous, monsieur ? lui cria-t-elle de sa petite voix tremblante et en se levant de son rouet comme pour lui courir après. Madame est sortie.

– Quoi ! elle est sortie ? Vraiment ? » dit Lucien. Et il restait anéanti et comme pétrifié.

La portière prit son immobilité pour de l’incrédulité.

« Il y a près d’une heure, reprit-elle avec un air de candeur, car elle aimait Leuwen ; vous voyez bien la remise ouverte, et le coupé n’y est pas. »

Leuwen prit la fuite à ces paroles, et en deux minutes il fut de nouveau sur son rempart. Il regardait sans voir le fossé fangeux, et au delà la plaine aride et désolée.

« Il faut avouer que j’ai fait là une jolie expédition ! Elle me méprise… et au point de sortir exprès une heure avant celle où elle me reçoit tous les jours. Digne punition d’une lâcheté ! Ceci doit me servir de règle pour l’avenir. Si je n’ai pas le courage de résister de près, eh bien, il faut solliciter une permission pour Metz. Je souffrirai, mais personne ne voit l’intérieur de mon cœur, et l’éloignement des lieux me sauvera [de] la possibilité de commettre ces sortes de fautes qui déshonorent. Oublions cette femme orgueilleuse… Après tout, je ne suis pas colonel ; il y a plus que de la folie à moi, il y a insensibilité au mépris de s’obstiner à lutter contre l’absence de rang. »

Il vola chez lui, attela lui-même les chevaux à sa calèche en maudissant la lenteur du cocher, et se fit conduire chez madame de Serpierre. Madame était sortie, et la porte était fermée.

« C’est évident, toutes les portes sont fermées pour moi aujourd’hui. »

Il monta sur le siège et alla au galop au Chasseur vert ; les dames de Serpierre n’y étaient point. Il parcourut avec fureur les allées de ce beau jardin. Les musiciens allemands buvaient dans un cabaret voisin ; ils l’aperçurent et coururent après lui.

« Monsieur, monsieur, voulez-vous les duos de Mozart ?

– Sans doute. »

Il les paya et se jeta dans sa voiture pour regagner Nancy.

Il fut reçu chez madame de Commercy, où il fut d’une gravité parfaite. Il y fit deux robs de whist avec M. Rey, grand vicaire de Mgr l’évêque de Nancy, sans que [ce] vieux partenaire grognon pût lui reprocher la moindre étourderie.

Chapitre XXX. §

Après les deux robs, qui avaient paru à Leuwen d’une longueur interminable, il eut encore à soutenir sa partie dans l’histoire de l’enterrement d’un cordonnier auquel l’un des curés de la ville avait refusé le matin l’entrée de l’église.

Leuwen écoutait en pensant à autre chose cette dégoûtante histoire, quand le grand vicaire s’écria :

« Je n’en veux pour juge que M. Leuwen lui-même, quoique engagé au service. »

La patience échappa à Leuwen :

« C’est précisément parce que je suis engagé à ce service et non pas quoique, que j’ai l’honneur de prier M. le grand vicaire de ne rien dire qui me force à faire une réponse désagréable.

– Mais, monsieur, cet homme réunissait les quatre qualités : acquéreur de biens nationaux, détenteur du… à l’époque du décès, marié devant la municipalité, n’ayant pas voulu contracter un nouveau mariage à son lit de mort.

– Vous en oubliez une cinquième, monsieur : payant une part de l’impôt qui pourvoit à vos appointements et aux miens. »

Et il partit.

Plusieurs réponses de la sorte auraient pu ruiner la bonne réputation dont Lucien jouissait, mais celle-ci fut à propos.

Cependant, ce mot eut fini par le perdre, ou du moins par diminuer de moitié la considération dont il jouissait dans Nancy, s’il eût dû habiter encore longtemps cette ville.

Il rencontra dans cette maison son ami le docteur Du Poirier qui le prit par un bouton de son uniforme et, bon gré, mal gré, l’emmena se promener sur la place d’armes pour achever de lui expliquer son système de restauration pour la France : le Code civil, par les partages qui suivent le décès de chaque père de famille, va amener la division des terres à l’infini. La population augmentera mais ce sera une population malheureuse et manquant de pain. Il faut rétablir en France les grands ordres religieux ; ils auront de vastes propriétés et feront le bonheur du petit nombre de paysans nécessaires à la culture de ces vastes domaines.

« Croyez-moi, monsieur, rien de funeste comme une population trop nombreuse et trop instruite… »

Leuwen se conduisit fort bien.

« Cela est plausible, répondit-il… il y a beaucoup à dire… Je ne suis point assez préparé sur ces hautes questions… »

Il fit quelques objections, mais ensuite eut l’air d’admettre les grands principes du docteur.

« Mais ce coquin-là, se disait-il tout en écoutant, croit-il à ce qu’il me dit ? (Il examinait attentivement cette grosse tête sillonnée de rides si profondes.) Je vois bien là-dessous la finesse cauteleuse d’un procureur bas-normand, mais non la bonhomie nécessaire pour croire à ces bourdes. Du reste, on ne peut refuser à cet homme un esprit vif, une parole chaleureuse, un grand art à tirer tout le parti possible des plus mauvais raisonnements, des suppositions les plus gratuites. Les formes sont grossières, mais, en homme d’esprit et qui connaît son siècle, loin de vouloir corriger cette grossièreté, il s’y complaît ; elle fait son originalité, sa mission et sa force ; on dirait qu’il l’exagère à dessein. C’est un moyen de succès. La noble fierté de ces hobereaux ne peut pas craindre qu’on le confonde avec eux. Le plus sot peut se dire : “Quelle différence de cet homme à moi !” Et il en admet plus volontiers les bourdes du docteur. S’ils triomphent contre 1830, ils en feront un ministre, ce sera leur Corbière. »

« … Mais neuf heures sonnent, dit-il tout à coup au docteur Du Poirier. Adieu, cher docteur, il faut que je quitte ces raisonnements sublimes qui vous porteront à la Chambre et que vous finirez par mettre à la mode. Vous êtes vraiment l’homme éloquent et persuasif par excellence, mais il faut que j’aille faire ma cour à madame d’Hocquincourt.

– C’est-à-dire à madame de Chasteller. Ah ! jeune tête ! Vous prétendez me donner le change, à moi ? »

Et le docteur Du Poirier, avant de se coucher, alla encore dans cinq ou six maisons savoir les affaires de tous, les diriger, les aider à comprendre les choses les plus simples, tout en ménageant leur vanité infinie et parlant de leurs aïeux au moins une fois la semaine à chacun, et prêcher sa doctrine des grands établissements de moines quand il n’avait rien de mieux à faire ou quand l’enthousiasme l’emportait.

Il décida chez l’un le jour où l’on ferait la lessive, chez l’autre… Et il décidait bien, car il avait du sens, beaucoup de sagacité, un grand respect pour l’argent, et était sans passion à l’égard de la lessive et de…

Pendant que le docteur parlait lessive, Leuwen, la tête haute, marchait d’un pas ferme, avec la mine intrépide de la résignation et du vrai courage. Il était satisfait de la façon dont il remplissait son devoir. Il monta chez madame d’Hocquincourt, que ses amis de Nancy appelaient familièrement madame d’Hocquin.

Il y trouva le bon M. de Serpierre et le comte de Vassignies. On parlait de l’éternelle politique : M. de Serpierre expliquait longuement, et malheureusement avec preuves, comment les choses allaient au mieux, avant la Révolution, à l’Intendance de Metz, sous M. de Calonne, depuis ministre si célèbre.

« Ce courageux magistrat, disait M. de Serpierre, qui sut poursuivre ce malheureux La Chalotais, le premier des jacobins. On était alors en 1779…71 »

Leuwen se pencha vers madame d’Hocquincourt et lui dit gravement :

« Quel langage, madame, et pour vous et pour moi ! »

Elle éclata de rire. M. de Serpierre s’en aperçut.

« Savez-vous bien, monsieur… », reprit-il d’un air piqué, en s’adressant à Leuwen…

« Ah ! mon Dieu ! me voici en scène, pensa celui-ci. Il était écrit que je tomberais du Du Poirier dans le Serpierre. »

« Savez-vous bien, monsieur, continuait M. de Serpierre d’une voix tonnante, que les gentilshommes un peu titrés ou parents des titrés faisaient modérer les tailles et capitations de leurs protégés ainsi que leurs propres vingtièmes ? Savez-vous que, quand j’allais à Metz, je n’avais point d’autre auberge, moi qui vous parle, ainsi que tout ce qu’il y avait de comme il faut en Lorraine, que l’hôtel de l’intendance de M. de Calonne ? Là, table somptueuse, des femmes charmantes, les premiers officiers de la garnison, des tables de jeu, un ton parfait. Ah ! c’était le beau temps ! Au lieu de cela, vous avez un petit préfet morne et sombre, en habit râpé, qui dîne tout seul, et fort mal, en supposant qu’il dîne ! »

« Grand Dieu ! pensait Leuwen ; celui-ci est encore plus ennuyeux que le Du Poirier. »

Tandis que pour amener la fin de l’allocution il se contentait de répondre au discours de M. de Serpierre par une pantomime admirative, le peu d’attention qu’il donnait et à ce qu’il écoutait et à ce qu’il faisait laissèrent reprendre tout leur empire aux pensées tendres.

« Il est évident, se disait-il, que, sans être le dernier des hommes, je ne puis plus me présenter chez madame de Chasteller. Tout est fini entre nous. Je ne puis plus me permettre, tout au plus, que quelque rare visite de convenance de temps à autre. En termes de l’art, j’ai mon congé. Les comtes Roller, mes ennemis, le grand cousin Blancet, mon rival, qui dîne cinq jours de la semaine à l’hôtel de Pontlevé et prend du thé, tous les soirs, avec le père et la fille, tout cela va bientôt s’apercevoir de ma disgrâce, et je vais être tympanisé d’importance. Gare le mépris, monsieur aux belles livrées jaunes et aux chevaux fringants ! Tous ceux dont vous avez fait trembler les vitres par le retentissement des roues de vos voitures qui ébranlent le pavé, célébreront à l’envi votre échec ridicule. Vous tomberez bien bas, mon ami ! Peut-être les sifflets vous chasseront-ils de ce Nancy que vous méprisez tant. Jolie façon pour cette ville de se graver dans votre souvenir ! »

Tout en se livrant à ces réflexions agréables, les yeux de Leuwen étaient fixés sur les jolies épaules de madame d’Hocquincourt, qu’une charmante camisole d’été, arrivée de Paris la veille, laissait fort découvertes. Tout à coup, il fut éclairé par une idée :

« Voilà mon bouclier contre le ridicule. Attaquons ! »

Il se pencha vers madame d’Hocquincourt et lui dit tout bas :

« Ce qu’il pense de M. de Calonne qu’il regrette tant, je le pense, moi, de notre joli tête-à-tête de l’autre jour. Je fus bien gauche de ne pas profiter de l’attention sérieuse que je lisais dans vos yeux pour essayer de deviner si vous voudriez de moi pour l’ami de votre cœur.

– Tâchez de me rendre folle, je ne m’y oppose pas », dit madame d’Hocquincourt d’un air simple et froid. Elle le regardait en silence avec beaucoup d’attention et une petite moue philosophique charmante. Sa beauté, en ce moment, était relevée par un petit air de grave impartialité, délicieux.

« Mais, ajouta-t-elle, quand il eut fait tout son effet, comme ce que vous me demandez n’est point un devoir, au contraire, tant que je ne serai pas folle de vos beaux yeux, mais folle à lier, n’attendez rien de moi. »

Le reste de la conversation à mi-voix répondit à un début aussi vif.

M. de Serpierre cherchait toujours à engager Leuwen dans ses raisonnements. Lucien l’avait accoutumé à beaucoup de complaisance de sa part quand il le rencontrait chez lui sans madame de Chasteller. À la fin, M. de Serpierre vit bien aux sourires de madame d’Hocquincourt que l’attention que lui prêtait Leuwen ne devait être que de la politesse pénible. Le vénérable vieillard prit le parti de se rabattre complètement sur M. de Vassignies, et ces messieurs se mirent à se promener dans le salon.

Leuwen était du plus beau sang-froid ; il cherchait à s’enivrer de la peau si blanche et si fraîche et des formes si voluptueuses qui étaient à deux pieds de ses yeux. Tout en les louant beaucoup, il entendit que le Vassignies répondait à son partenaire en tâchant de lui inculquer les grands ordres religieux de M. Du Poirier, et les inconvénients de la division des terres et d’une population trop nombreuse.

La promenade politique de ces messieurs et la conversation galante de Leuwen duraient depuis un quart d’heure, lorsque Leuwen s’aperçut que madame d’Hocquincourt n’était pas sans intérêt pour les propos tendres qu’il débitait à grand effort de mémoire. En un clin d’œil, cet intérêt lui fournit des idées nouvelles et des paroles qui ne furent pas sans grâce. Elles exprimaient ce qu’il sentait.

« Quelle différence de cet air riant, poli, plein de considération, avec lequel elle m’écoute, et de ce que je rencontre ailleurs ! Et ces bras potelés qui brillent sous cette gaze si transparente ! ces jolies épaules dont la molle blancheur flatte l’œil ! Rien de tout cela auprès de l’autre ! Un air hautain, un regard sévère et une robe qui monte jusqu’au cou. Plus que tout cela, un penchant décidé pour les officiers d’un rang supérieur. Ici l’on me fait entendre, à moi non noble, et sous-lieutenant seulement, que je suis l’égal de tout le monde, au moins. »

La vanité blessée de Leuwen rendait bien vif, chez lui, le plaisir de réussir. MM. de Serpierre et de Vassignies, dans le feu de leur discussion, s’arrêtaient souvent à l’autre bout du salon. Leuwen sut profiter de ces instants de liberté complète, et on l’écoutait avec une admiration tendre72.

Ces messieurs étaient à l’autre bout du salon depuis plusieurs minutes, arrêtés apparemment par quelque raisonnement frappant de M. de Vassignies en faveur des vastes terres et de la culture en grand, si favorables à la noblesse, quand arriva tout à coup, jusqu’à deux pas de madame d’Hocquincourt, madame de Chasteller, suivant de près, avec sa démarche jeune et légère, le laquais qui l’annonçait et que l’on n’avait pas écouté.

Il lui fut impossible de ne pas voir dans les yeux de madame d’Hocquincourt, et même dans ceux de Leuwen, combien elle arrivait peu à propos. Elle se mit à parler beaucoup, avec gaieté et à voix haute, de ce qu’elle avait remarqué dans ses visites de la soirée. De cette façon, madame d’Hocquincourt ne fut point embarrassée. Madame de Chasteller fut même mauvaise langue et commère, choses que jamais Leuwen n’avait vues chez elle.

« De la vie je ne lui aurais pardonné, se dit-il, si elle s’était mise à faire de la vertu et à embarrasser cette pauvre petite d’Hocquincourt. Au milieu de tout cela, elle a fort bien vu la nuance de trouble que commençait à créer mon talent pour la séduction. »

Leuwen était à demi sérieux en se prononçant cette phrase.

Madame de Chasteller lui parla avec liberté et grâce, comme à l’ordinaire. Elle ne disait rien qui fût remarquable, mais, grâce à elle, la conversation était vivante, et même brillante, car rien n’est amusant comme le commérage bien fait73.

MM. de Vassignies et de Serpierre avaient quitté leur politique et s’étaient rapprochés, attirés par les grâces de la médisance. Leuwen parlait assez souvent.

« Il ne faut pas qu’elle s’imagine que je suis absolument au désespoir parce qu’elle m’a fermé sa porte. »

Mais en parlant et tâchant d’être aimable, il oublia jusqu’à l’existence de madame d’Hocquincourt. Sa grande affaire au milieu de son air riant et désoccupé était d’observer du coin de l’œil si ses beaux propos avaient quelque succès auprès de madame de Chasteller.

« Quels miracles mon père ne ferait-il pas à ma place, pensait Leuwen, dans une conversation ainsi adressée à une personne pour être entendue par une autre ! Il trouverait encore le moyen de la faire satirique ou complimenteuse pour une troisième. Je devrais par le même mot qui doit agir sur madame de Chasteller continuer à faire la cour à madame d’Hocquincourt. »

Ce fut la seule fois qu’il pensa à celle-ci, et encore à travers son admiration pour l’esprit de son père.

L’unique soin de madame de Chasteller était, de son côté, de voir si Leuwen s’apercevait de la vive peine qu’elle avait éprouvée en le trouvant établi ainsi d’un air d’intimité auprès de madame d’Hocquincourt74.

« Il faudrait savoir s’il s’est présenté chez moi avant de venir ici », pensait-elle.

Peu à peu, il vint beaucoup de monde : M. de Murcé, de Sanréal, Roller, de Lanfort, et quelques autres inconnus au lecteur, et dont, en vérité, il ne vaut pas la peine de lui faire faire la connaissance. Ils parlaient trop haut et gesticulaient comme des acteurs. Bientôt parurent mesdames de Puylaurens, de Saint-Cyran, enfin M. d’Antin lui-même.

Malgré elle, madame de Chasteller regardait toujours les yeux de sa brillante rivale. Après avoir répondu à tout le monde et fait rapidement le tour du salon, ces yeux, qui ce soir-là avaient presque le feu de la passion, revenaient toujours à Leuwen et semblaient le contempler avec une curiosité vive.

« Ou, plutôt, ils lui demandent de l’amuser, se disait madame de Chasteller. M. Leuwen lui inspire plus de curiosité que M. d’Antin, voilà tout. Ses sentiments ne vont pas au-delà pour aujourd’hui ; mais chez une femme de ce caractère, les incertitudes ne sont pas de longue durée75. »

Rarement madame de Chasteller avait eu une sagacité aussi rapide. Ce soir-là, un commencement de jalousie la vieillissait.

Quand la conversation fut bien animée et que madame de Chasteller put se taire sans inconvénient, sa physionomie devint assez sombre ; ensuite, elle s’éclaircit tout à coup :

« M. Leuwen, se dit-elle, ne parle pas à madame d’Hocquincourt avec le son de voix qu’on a en parlant à ce qu’on aime. »

Pour se soustraire un peu aux compliments de tous les arrivants, madame de Chasteller s’était rapprochée d’une table sur laquelle était jetée une foule de caricatures contre l’ordre de choses. Leuwen bientôt cessa de parler ; elle s’en aperçut avec délices.

« Serait-il vrai ? se dit-elle. Quelle différence cependant de ma sévérité, qui peut-être est un peu rude et tient à mon caractère trop sérieux, avec la joie, le laisser-aller, les grâces toujours nouvelles, toujours naturelles, de cette brillante d’Hocquincourt ! Elle a eu trop d’amants, mais d’abord est-ce un défaut aux yeux d’un sous-lieutenant de vingt-trois ans, et qui a des opinions si singulières ? Et d’ailleurs, le sait-il ? »

Leuwen changeait fort souvent de position dans le salon. Il était enhardi à ces mouvements fréquents parce qu’il voyait tout le monde fort occupé de la nouvelle qui venait de se répandre qu’un camp de cavalerie allait être formé près de Lunéville. Cette nouvelle imprévue fit entièrement oublier Leuwen et l’attention que madame d’Hocquincourt lui accordait ce soir-là. Lui, de son côté, avait également oublié les personnes présentes. Il ne se souvenait d’elles que pour craindre les regards curieux. Il brûlait de s’approcher de la table des caricatures mais il trouvait que de sa part ce serait un manque de dignité impardonnable.

« Peut-être même un manque d’égards envers madame de Chasteller, ajoutait-il avec amertume. Elle a voulu m’éviter chez elle, et j’abuse de ma présence dans le même salon qu’elle pour la forcer à m’écouter ! »

Tout en trouvant ce raisonnement sans réplique, au bout de quelques minutes Leuwen se vit si rapproché de la table sur laquelle madame de Chasteller était un peu penchée, que ne pas lui parler du tout eût été une chose marquée.

« Ce serait du dépit, se dit Leuwen, et c’est ce qu’il ne faut pas. »

Il rougit beaucoup. Le pauvre garçon n’était pas assez sûr dans ce moment des règles du savoir-vivre, elles disparaissaient à ses yeux, il les oubliait.

Madame de Chasteller, en éloignant une caricature pour en prendre une autre, leva un peu les yeux et vit bien cette rougeur, qui ne fut pas sans influence sur elle. Madame d’Hocquincourt, de loin, voyait fort bien aussi tout ce qui se passait près de la table verte, et M. d’Antin, qui cherchait à l’amuser, dans ce moment, par une histoire plaisante, lui parut un conteur infini dans ses développements.

Leuwen osa lever les yeux sur madame de Chasteller, mais il tremblait de rencontrer les siens, ce qui l’eût forcé de parler à l’instant. Il trouva qu’elle regardait une gravure, mais d’un air hautain et presque en colère. La pauvre femme avait eu la mauvaise pensée de prendre la main de Leuwen, qu’il appuyait sur la table en tenant de l’autre une gravure, et de la porter à ses lèvres. Cette idée lui avait fait horreur et l’avait mise dans une véritable colère contre elle-même.

« Et j’ose quelquefois blâmer avec hauteur madame d’Hocquincourt ! se dit-elle ; dans le moment encore j’osais la mépriser. Je jurerais bien qu’une aussi infâme tentation ne s’est pas présentée à elle de toute la soirée. Dieu ! d’où de telles horreurs peuvent-elles me venir76 ? »

« Il faut en finir, se dit Leuwen, un peu choqué de cet air hautain, et puis n’y plus songer. »

« Quoi ! madame, serais-je assez malheureux pour vous inspirer encore de la colère ? S’il en est ainsi, je m’éloigne à l’instant. »

Elle leva les yeux, et ne put s’empêcher de lui sourire avec une extrême tendresse.

« Non, monsieur, lui dit-elle quand elle put parler. J’avais de l’humeur contre moi-même, pour une sotte idée qui m’était venue. »

« Dieu ! Dans quelle histoire est-ce que je m’engage ? Il ne me manque plus que de lui en faire confidence ! »

Elle devint si excessivement rouge que madame d’Hocquincourt, dont l’œil ne les avait pas quittés, se dit :

« Les voilà réconciliés, et mieux que jamais. En vérité, s’ils l’osaient, ils se jetteraient dans les bras l’un de l’autre. »

Leuwen allait s’éloigner. Madame de Chasteller le vit.

« Restez auprès de moi, là, lui dit-elle ; mais, en vérité, je ne saurais vous parler en ce moment. »

Et ses yeux se remplirent de larmes. Elle se baissa beaucoup et regarda attentivement une gravure.

« Ah ! nous en sommes aux larmes ! » se dit madame d’Hocquincourt.

Leuwen était tout interdit, et se disait :

« Est-ce amour ? Est-ce haine ? Mais il me semble que ce n’est pas de l’indifférence. Raison de plus pour m’éclaircir, et en finir. »

« Vous me faites tellement peur que je n’ose vous répondre, lui dit-il d’un air en effet fort troublé.

– Et que pourriez-vous me dire ? reprit-elle avec hauteur.

– Que vous m’aimez, mon ange. Dites-le-moi, je n’en abuserai jamais. »

Madame de Chasteller allait dire : « Eh bien ! oui, mais ayez pitié de moi », lorsque madame d’Hocquincourt, qui s’approchait rapidement frôla la table avec sa robe de toile anglaise toute raide d’apprêt, et ce fut par ce bruit seulement que madame de Chasteller s’aperçut de sa présence. Un dixième de seconde de plus, et elle répondait à Leuwen devant madame d’Hocquincourt.

« Dieu ! quelle horreur ! pensa-t-elle. Et à quelle infamie suis-je donc réservée ce soir ? Si je lève les yeux, madame d’Hocquincourt, lui-même, tout le monde, verra que je l’aime. Ah ! quelle imprudence j’ai commise en venant ici ce soir ! Je n’ai plus qu’un parti à prendre : dussé-je périr à cette place, je vais rester ici, immobile et en silence. Peut-être ainsi parviendrai-je à ne plus rien faire dont je doive rougir. »

Les yeux de madame de Chasteller restèrent en effet fixés sur une gravure, et elle se baissa extrêmement sur la table.

Madame d’Hocquincourt attendit un instant que madame de Chasteller relevât les yeux, mais sa méchanceté n’alla pas plus loin. Elle n’eut point l’idée de lui adresser quelque parole piquante qui, tout en augmentant son trouble, l’eût forcée à relever les yeux et à se donner en spectacle. Elle oublia madame de Chasteller et n’eut plus d’yeux que pour Leuwen. Elle le trouva ravissant en ce moment : il avait des yeux tendres, et cependant un petit air mutin. Lorsqu’elle ne pouvait pas s’en moquer chez un homme, cet air mutin décidait de la victoire.

Chapitre XXXI77. §

[Dans ses promenades aux environs de Nancy, Lucien remarqua un magnifique cheval anglais.

« Ce cheval vaut dix, douze, quinze mille francs, qui sait ? se disait-il. Mais peut-être il a des défauts… Il me semble un peu serré des épaules. »

L’homme qui le montait était fort à cheval, mais la tournure était celle d’un palefrenier qui a gagné un gros lot à une loterie de Vienne, en Autriche.

« Le cheval serait-il à vendre ? pensait Lucien. Mais jamais je n’oserai, cela est trop cher. »

À la seconde ou troisième fois que Lucien vit ce cheval, il se trouva plus près et remarqua la figure du cavalier qui était mis avec une recherche extraordinaire, et dont la mine lui sembla affectée, précisément parce qu’elle cherchait à conserver l’expression non affectée qu’un homme a quand il est seul dans sa chambre à se faire la barbe.

« Ma mère a raison, se dit Lucien. Ces Anglais sont les rois de l’affectation. » Et il ne pensa plus qu’au cheval ; mais son admiration croissait à chaque fois qu’il le rencontrait.

Madame d’Hocquincourt lui faisant compliment, un jour, sur le sien :

« Il n’est pas mal, je lui suis réellement attaché. Mais j’en rencontre un quelquefois qui, s’il n’a pas quelque défaut caché, est pour la légèreté des mouvements de beaucoup supérieur. Ce cheval semble ne pas toucher terre ou plutôt on croirait que la terre est élastique et dans les mouvements vifs, par exemple, au trot, le lance en l’air.

– Vous perdez terre vous-même, mon cher lieutenant. Quel feu ! Les beaux yeux que vous avez quand vous parlez de ce que vous aimez ! Vous êtes un autre homme. En vérité, par pure coquetterie, vous devriez aimer, et être amant indiscret, et parler de votre objet.

– Ce que j’aime dans ce moment n’abuse pas de son empire sur moi ; j’aurais peur de mes folies si j’aimais réellement : elles éteindraient bientôt l’amour qu’on pourrait avoir pour moi, et le malheur ne se ferait pas longtemps attendre. Vous autres femmes, vous ne passez pas pour vous exagérer le mérite de ce qu’on vous offre sans cesse, et de trop grand cœur. »

Madame d’Hocquincourt fit une petite mine très agréable pour Lucien.

« Et ce cheval aimé est monté par un grand homme blond, de moyen âge, menton en avant et figure d’enfant ?

– Qui monte fort bien, mais en se donnant trop de mouvements des bras.

– Lui, de son côté, prétend que les Français ont l’air raides à cheval. Je le connais assez, c’est un milord anglais dont le nom s’écrit avec une orthographe extraordinaire, mais se prononce à peu près Link.

– Et que fait-il ici ?

– Il monte à cheval. On le dit exilé d’Angleterre. Voici trois ou quatre ans qu’il nous a fait l’honneur de s’établir parmi nous. Mais comment n’avez-vous pas été à son bal du samedi ?

– Il y a si peu de temps que j’ai l’honneur d’être admis dans la société de Nancy !

– Ce sera donc moi qui aurai celui de vous mener au bal qu’il nous donne régulièrement le premier samedi de chaque mois, hiver comme été. Il n’y en a pas eu il y a quinze jours parce que c’était l’Avent, et que M. Rey ne veut pas.

– C’est un drôle d’homme que votre M. Rey et l’empire qu’il exerce sur vous !

– Ah ! mon Dieu ! Pourquoi n’avez-vous pas dit cela à madame de Serpierre, que vous aimez tant ? Quel sermon vous auriez eu !

– C’est votre maître à toutes que ce M. Rey !

– Que voulez-vous ? Il nous répète sans cesse que nos pauvres privilèges ne peuvent redevenir ce qu’ils étaient dans le bon temps que par le retour des jésuites. C’est bien triste à penser, mais enfin, l’indispensable avant tout ; il ne faut pas que la république revienne pour nous envoyer à l’échafaud, comme en 93. D’ailleurs, M. Rey, personnellement, n’est point ennuyeux ; il m’amuse toujours pendant vingt minutes au moins. Ce sont ses lieutenants qui sont pesants ; lui est homme de mérite, amusant même ; du moins, on ne s’ennuie pas quand il parle. Il a voyagé : il a été employé quatre ans en Russie, et deux ou trois fois en Amérique. On l’emploie dans les postes difficiles. Il nous est venu depuis les glorieuses.

– Je lui trouve l’air un peu américain.

– C’est un Américain de Toulouse.

– Me présenterez-vous aussi à M. Rey ?

– Non, vraiment ! Il trouverait cette présentation tout à fait impropre ! C’est un homme qu’il nous faut ménager, cela a du crédit sur les maris. Mais je vous présenterai au milord Link, lequel est remarquable par ses dîners.

– J’avais compris qu’il ne recevait jamais.

– Ce sont des dîners qu’il se donne à lui-même. On dit qu’il en a chaque jour trois ou quatre de préparés à Nancy et dans les villages environnants ; il va manger celui dont il se trouve le plus rapproché à l’heure de l’appétit.

– Pas mal inventé !

– M. de Vassignies, qui est un savant, dit que Lord Link est un grand partisan du système de l’utile en toutes choses, et avant tout prêché par un Anglais célèbre… un nom de prophète…

– Jérémie Bentham, peut-être ?

– Justement !

– C’est un ami de mon père.

– Eh bien ! ne vous en vantez pas aux milords anglais. M. de Vassignies dit que c’est leur bête noire, et M. Rey nous assurait l’autre jour que ce Jérémie anglais serait cent fois pis que Robespierre s’il avait le pouvoir. Et le milord Link est détesté de ses collègues pour être partisan de ce terroriste anglais. Enfin, pour comble de ridicule, il est ruiné et ne peut plus vivre dans le vouest ind (west end), c’est le quartier à la mode de Londres, car il a tout juste quatre mille livres de rente, c’est-à-dire cent mille francs.

– Et il les mange ici ?

– Non, il fait des économies malgré ses quatre dîners, et va de temps à autre à Paris manger son argent en fort mauvaise compagnie. Il prétend lui-même qu’il n’aime la bonne compagnie qu’en province. On dit qu’à Paris il parle ; ici, il nous fait bien l’honneur de passer toute une soirée sans desserrer les dents. Mais il perd toujours à tous les jeux, et je vous dirai un soupçon qui m’est venu, mais gardez-moi le secret : j’ai cru voir qu’il perd exprès. Il est homme à se dire : Je ne suis pas aimable, surtout pour les sots, eh bien ! je perdrai ! Les vieilles femmes de l’hôtel de Marcilly l’adorent.

– Pas mal en vérité !… Mais c’est vous qui lui prêtez de l’esprit. À présent que vous m’expliquez le personnage, il me semble que je l’ai vu chez madame de Serpierre. Je disais un jour que, quelque esprit qu’ait un Anglais, il a toujours l’air quand on le rencontre le matin de venir d’apprendre à l’instant même qu’il est compris dans une banqueroute ; mademoiselle Théodelinde me fit des yeux terribles de réprimande, et plus tard j’oubliai de lui en demander la raison.

– Elle avait tort, le milord ne se serait point fâché ; il dit, quand on le lui demande, qu’il méprise tant les hommes qu’à moins qu’on ne le prenne par le bouton de son habit pour lui dire une injure, il ne demande jamais la parole. Est-ce que le Père éternel me paie pour redresser les sottises du genre humain ? disait-il un jour à M. de Sanréal, qui ne savait pas trop s’il ne devait se fâcher, car il venait de dire coup sur coup trois ou quatre sottises bien insipides. Il y a Ludwig Roller qui prétend que le milord n’est pas sujet à se fâcher, en vérité, je ne vois pas pourquoi. Depuis Juillet, ce pauvre Ludwig n’a pas décoléré (n’est pas sorti de colère). Les deux mille francs de sa place de lieutenant sont un objet pour lui, d’ailleurs il ne sait plus de quoi parler ; il étudiait beaucoup son métier, et prétendait devenir maréchal de France. Ils ont eu un cordon rouge dans la famille.

– Je ne sais pas s’il sera maréchal, mais il est assommant, avec les théories de M. Rey, dont il s’est fait le répétiteur. Il prétend que le code civil est horriblement immoral, à cause de l’égale division des biens du père de famille entre les enfants. Il faut absolument rétablir les ordres monastiques et mettre toutes les terres de France en pâturages. Je ne m’oppose point à ce que la France soit un pâturage, mais je m’oppose à ce qu’on parle vingt minutes de la même chose.

– Eh bien ! tout cela n’est point ennuyeux dans la bouche de M. Rey.

– En revanche, son élève M. Roller m’a fait déserter deux ou trois fois, dès neuf heures, le salon de madame de Serpierre, où il avait pris la parole ; et, ce qu’il y a de pis, c’est qu’il ne savait rien répondre aux objections. »

On revint au milord Link.

« Le milord aussi, dit madame d’Hocquincourt, fait de bonnes critiques de notre France.

– Bah ! je les entends d’ici : pays de démocratie, d’ironie, de mauvaises mœurs politiques. Nous manquons de bourgs pourris, et chez nous on trouve toujours des terres à vendre. Donc nous ne valons rien. Oh ! rien n’est ennuyeux comme l’Anglais qui se prend de colère parce que toute l’Europe n’est pas une servile copie de son Angleterre. Ces gens n’ont de bon que les chevaux et leur patience à conduire un vaisseau.

– Eh bien ! c’est vous qui blâmez ab hoc et ab hac. D’abord, ce pauvre milord dit toujours ce qu’il a à dire en deux mots, et puis il dit des choses si vraies qu’on ne les oublie plus. Enfin, il n’est pas Anglais en un point : s’il trouve que vous montez bien à cheval, il vous fera monter les siens, et même le fameux Soliman, c’est apparemment celui que vous admirez.

– Diable ! dit Lucien ; ceci change la thèse : je vais faire la cour à ce pauvre mari trompé.

– Venez dîner après-demain, je vais l’engager ; il ne me refuse jamais, et il refuse presque toujours madame de Puylaurens.

– Ma foi, la raison n’est pas difficile à deviner !

– Eh bien ! je ne sais quel insipide flatteur répétait cela, un beau jour, devant lui et devant moi ; je cherchais une réponse à un compliment aussi fort, quand il me tira d’embarras en disant simplement : madame de Puylaurens a trop d’esprit. Il fallait voir la mine de d’Antin, qui était entre le milord et moi ; malgré son esprit, il devint rouge comme un coq.

« Madame de Puylaurens et d’Antin font profession de se tout dire ; je voudrais bien savoir s’il aura conté ce beau dialogue. Qu’auriez-vous fait à sa place ? Etc… Etc… Etc…78

– Cela ne prépare point, je l’avoue, à l’aveu d’un tendre penchant. Mais je me garderais bien de vous parler sur ce ton : j’ai trop peur de vous aimer. Quand vous m’auriez rendu tout à fait fou, vous vous moqueriez de moi ! »]

Chapitre XXXII. §

Madame de Chasteller avait oublié son amour pour être uniquement attentive au soin de sa gloire. Elle prêta l’oreille à la conversation générale. [On disait du mal de Louis-Philippe. Milord Link, qui était au milieu d’eux depuis une heure sans ouvrir la bouche, leur dit avec son air inanimé : « Un homme avait un bel habit ; son cousin le lui vola. Les amis du premier, en voulant faire la guerre au second, perçaient et abîmaient le bel habit. Qu’aurais-je donc si vous triomphez ? s’écriait le volé. – Que restera-t-il donc de la royauté ? pourrait vous dire Henri V. L’illusion qui est nécessaire à ce genre de comédie, où la prendrai-je ? Quel Français sera aux anges parce que le roi lui a parlé ? » Cela dit, milord Link crut avoir payé son billet d’entrée et ne desserra plus les dents.]

Le camp de Lunéville et ses suites probables, qui n’étaient rien moins que la chute immédiate du pouvoir usurpateur qui avait l’imprudence d’en ordonner la formation, occupaient encore toutes les attentions. Mais on en était à répéter des idées et des faits déjà dits plusieurs fois : on était beaucoup plus sûr de la cavalerie que de l’infanterie, etc., etc.

« Ce rabâchage, pensa madame de Chasteller, va bientôt impatienter madame de Puylaurens ; elle va prendre un parti pour ne pas s’ennuyer. Placée auprès d’elle et dans les rayons de sa gloire, je pourrai écouter et me taire, et surtout M. Leuwen ne pourra plus me parler. »

Madame de Chasteller traversa le salon sans rencontrer Leuwen. Ce fut un grand point. Si ce beau jeune homme avait eu un peu de talent, il se faisait dire qu’on l’aimait et se fût fait donner parole qu’on le recevrait tous les jours de la vie.

On connaissait le goût de madame de Chasteller pour l’esprit brillant de madame de Puylaurens ; elle se plaça auprès d’elle. Madame de Puylaurens décrivait l’abandon malséant et la solitude ennuyeuse où la désertion de la bonne compagnie des environs allait laisser le prince.

Réfugiée dans ce port, madame de Chasteller, qui se sentait presque les larmes aux yeux et qui surtout était hors d’état de regarder Leuwen, rit beaucoup des ridicules que madame de Puylaurens donnait à tout ce qui se mêlerait du camp de Lunéville.

Madame de Chasteller, une fois remise du mauvais pas et du moment de terreur qui lui avait fait tout oublier, remarqua que madame d’Hocquincourt ne quittait plus d’un pas M. Leuwen. Elle semblait vouloir le faire parler, mais madame de Chasteller croyait voir, à la vérité de fort loin, qu’il était assez taciturne.

« Serait-il choqué du ridicule que l’on veut jeter sur le prince qu’il sert ? Mais, il me l’a dit cent fois, il ne sert aucun prince ; il sert la patrie, et trouve fort ridicule la prétention du premier magistrat qui fait appeler ce métier être à son service. « C’est ce que je prétends lui montrer, ajoute souvent M. Leuwen, en aidant à le détrôner s’il continue à fausser ses paroles, si seulement nous pouvons nous trouver mille citoyens à penser de même79 ! » Tout cela était pensé avec un petit acte d’admiration pour son amant, sans quoi tous ces détails de politique eussent été bien vite écartés. Lucien lui avait fait le sacrifice de son libéralisme, et elle à lui celui de son ultracisme ; ils étaient depuis longtemps parfaitement d’accord là-dessus.

« Ce silence, continua madame de Chasteller, voudrait-il montrer de l’insensibilité pour la cour marquée que lui fait madame d’Hocquincourt ? Il doit se croire bien maltraité par moi, serait-il malheureux ? En serais-je la cause ? »

Madame de Chasteller n’osait le croire, et cependant son attention avait redoublé. Leuwen parlait fort peu en effet, il fallait comme lui arracher les paroles. Sa vanité lui avait dit : « Il est possible que madame de Chasteller se moque de vous. S’il en est ainsi, bientôt tout Nancy l’imitera. Madame d’Hocquincourt serait-elle du complot ? En ce cas, auprès d’elle je ne dois montrer des prétentions que le lendemain de la victoire, et ici, si l’on songe à moi, quarante personnes peuvent m’observer. Dans tous les cas, mes ennemis ne manqueront pas de dire que je lui fais la cour pour masquer ma déconvenue auprès de Bathilde. Il faut montrer à ces bourgeois malveillants que c’est elle qui me fait la cour, et pour ce faire je ne dirai pas un mot du reste de la soirée. J’irai jusqu’au manque de politesse. »

Ce caprice de Leuwen redoubla celui de madame d’Hocquincourt. Elle n’eut plus d’yeux ni d’oreilles pour M. d’Antin ; elle lui dit deux ou trois fois d’un air bref et comme pressée de s’en délivrer :

« Mon cher d’Antin, ce soir vous êtes ennuyeux ! »

Puis, elle revenait bien vite à l’examen de ce problème si intéressant :

« Quelque chose a choqué Leuwen ; ce silence ne lui est pas naturel. Mais qu’ai-je pu faire qui ait pu lui déplaire ? »

Comme Leuwen ne s’approcha pas une seule fois de madame de Chasteller, madame d’Hocquincourt en conclut aisément que tout était fini entre eux. D’ailleurs, elle devait à son heureux caractère, à son génie naturel ce point de dissemblance marqué avec la province : elle s’occupait infiniment peu des affaires des autres, et poursuivait en revanche avec une activité incroyable les projets qui se présentaient à sa tête folle. Les siens sur Leuwen furent facilités par une circonstance grave : c’était vendredi le lendemain, et pour ne pas participer à la profanation de cette journée de pénitence, M. d’Hocquincourt, jeune homme de vingt-huit ans aux belles moustaches châtaines, s’était allé coucher longtemps avant minuit. À l’instant de son départ, madame d’Hocquincourt avait fait servir du vin de Champagne et du punch.

« On dit, pensait-elle, que mon bel officier aime à s’enivrer ; il doit être bien joli dans cet état-là. Voyons-le. »

Mais Leuwen ne se départit point d’une fatuité digne de sa patrie ; pendant toute la fin de cette soirée, il ne daigna pas dire trois mots de suite ; ce fut là tout le spectacle qu’il présenta à madame d’Hocquincourt. Elle en fut étonnée au dernier point et à la fin ravie.

« Quel être étonnant, et à vingt-trois ans ! pensait-elle. Quelle différence avec les autres ! »

L’autre partie du duetto pensé par Leuwen était celle-ci : « On ne saurait être trop chargé avec ces hobereaux-ci. C’est pour le coup qu’il faut frapper fort. »

La bêtise des raisonnements qu’il entendait faire sur le camp de Lunéville, d’où devait sortir évidemment la chute du roi, ne le piquait nullement à cause de l’habit qu’il portait, mais deux ou trois fois elle lui arracha, sur le ton d’une prière éjaculatrice :

« Grand Dieu ! dans quelle plate compagnie le hasard m’a-t-il jeté ! Que ces gens sont bêtes, et s’ils en avaient l’esprit, peut-être encore plus méchants ! Comment faire pour être plus sot et plus mesquinement bourgeois ? Quel attachement farouche au plus petit intérêt d’argent ! Et ce sont là les descendants des vainqueurs de Charles le Téméraire ! »

Telles étaient ses pensées en buvant avec gravité les verres de vin de Champagne que madame d’Hocquincourt lui versait avec ravissement.

« Est-ce que je ne pourrai donc pas lui faire quitter cet air hautain ? » pensait-elle.

Et Leuwen ajoutait tout bas :

« Les domestiques de ces gens-ci, après deux ans de guerre dans un régiment commandé par un colonel juste, vaudraient cent fois mieux que leurs maîtres. On trouverait chez ces domestiques un dévouement sincère à quelque chose. Et pour comble de ridicule, ces gens-ci parlent sans cesse de dévouement, c’est-à-dire justement de la chose au monde dont ils sont le plus incapables. »

Ces pensées égoïstes, philosophiques, politiques, très fausses peut-être, étaient la seule ressource de Leuwen quand madame de Chasteller le rendait malheureux. Ce qui faisait de Leuwen un sous-lieutenant philosophique, c’est-à-dire triste et assez plat sous l’effet d’un vin de Champagne admirablement frappé, comme c’était la mode alors, c’était une idée fatale qui commençait à poindre dans son esprit.

« Après ce que j’ai osé dire à madame de Chasteller, après ce mot de mon ange, d’une familiarité si crue (en vérité, quand je lui parle je n’ai pas le sens commun, je devrais écrire ce que je veux lui dire ; où est la femme, quelque indulgente qu’elle soit, qui ne s’offenserait pas d’être appelée mon ange, surtout quand elle ne répond pas du même ton ?), après ce mot si cruellement imprudent, le premier qu’elle m’adressera va décider de mon sort. Elle me chassera, je ne la verrai plus… Il faudra voir madame d’Hocquincourt. Et combien je vais être excédé par ces empressements continus et sans mesure, et il faudra m’y soumettre tous les soirs. Si je m’approche de madame de Chasteller, mon sort peut se décider ici. Et je ne pourrais pas répliquer. D’ailleurs, elle peut être encore dans le premier transport de la colère. Si ce mot est : “Je ne serai pas chez moi avant le 15 du mois prochain ?” »

Cette idée fit tressaillir Leuwen.

« Sauvons du moins la gloire. Il faut redoubler de fatuité atroce envers ces noblilions. Leur haine pour moi ne peut pas être augmentée, et ces âmes basses me respecteront en raison directe de mon insolence80. »

À ce moment, un des comtes Roller disait à M. de Sanréal, déjà fort animé par le punch :

« Suis-moi. Il faut que je m’approche de ce fat-là, et lui dise deux mots fermes sur son roi Louis-Philippe. »

Mais alors précisément cette horloge à l’allemande, qui avait tant de pouvoir sur le cœur de Leuwen, sonnait avec tous ses carillons une heure du matin. Madame la marquise de Puylaurens elle-même, malgré son amour pour les heures avancées, se leva, et tout le monde la suivit. Ainsi notre héros n’eut point à montrer sa bravoure ce soir-là.

« Si j’offre mon bras à madame de Chasteller, elle peut me dire un mot décisif. »

Il se tint immobile à la porte et il la vit passer devant lui, les yeux baissés et fort pâle, donnant le bras à M. de Blancet.

« Et c’est là le premier peuple de l’univers ! pensait Leuwen en traversant les rues solitaires et puantes de Nancy pour revenir à son logement. Grand Dieu ! Que doit-il se passer dans les soirées des petites villes de Russie, d’Allemagne, d’Angleterre ! Que de bassesses ! Que de cruautés froidement atroces ! Là règne ouvertement cette classe privilégiée que je trouve, ici, à demi engourdie et matée par son exil du budget. Mon père a raison : il faut vivre à Paris, et uniquement avec les gens qui mènent joyeuse vie. Ils sont heureux, et par là moins méchants. L’âme de l’homme est comme un marais infect si l’on ne passe vite, on enfonce. »

Un mot de madame de Chasteller eût changé ces idées philosophiques en extases de bonheur. L’homme malheureux cherche à se fortifier par la philosophie, mais pour premier effet elle l’empoisonne jusqu’à un certain degré en lui faisant voir le bonheur impossible.

Le lendemain matin, le régiment eut beaucoup d’affaires : il fallait préparer le livret de chaque lancier pour l’inspection qui devait avoir lieu avant le départ pour le camp de Lunéville ; on devait inspecter leur habillement pièce par pièce.

« Ne dirait-on pas, se disaient les vieilles moustaches, que nous allons passer la revue de Napoléon ?

– C’est plus qu’il n’en faut, disaient les jeunes sous-officiers, pour la guerre de pots de chambre et de pommes cuites à laquelle nous sommes appelés. Quel dégoût ! Mais si jamais il y a guerre, il faut se trouver ici, et savoir le métier. »

Après le travail d’inspection dans les chambres de la caserne, le colonel donna une heure pour la soupe, fit sonner à cheval, et tint le régiment quatre heures à la manœuvre. Leuwen porta dans ces diverses occupations un sentiment de bienveillance pour les soldats ; il se sentait une tendre pitié des faibles, et, au bout de quelques heures, il n’était plus qu’amant passionné. Il avait oublié madame d’Hocquincourt ou, s’il s’en souvenait, ce n’était que comme un pis-aller qui sauverait sa gloire, mais en l’accablant d’ennui. Son affaire sérieuse, à laquelle il revenait dès que le mouvement actuel ne s’emparait pas de force de toute son attention, c’était ce problème : « Comment madame de Chasteller me recevra-t-elle ce soir ? »

Dès que Leuwen fut seul, son incertitude à cet égard alla jusqu’à l’anxiété. Après la pension, il tira sa montre en montant à cheval.

« Il est cinq heures ; je serai de retour ici à sept heures et demie, et à huit mon sort sera décidé. Cette façon de parler : mon ange, est peut-être de mauvais goût avec tout le monde. Envers une femme légère, comme madame d’Hocquincourt, elle pourrait passer ; un mot galant et vif sur sa beauté l’excuserait. Mais avec madame de Chasteller ! Par quelle imprudence ce mot si cru a-t-il été mérité par cette femme sérieuse, raisonnable, sage ?… Oui, sage. Car enfin, je n’ai pas vu son intrigue avec le lieutenant-colonel du régiment de hussards81, et ces gens-ci sont si menteurs, si calomniateurs ! Quelle foi peut-on ajouter à ce qu’ils disent ?… D’ailleurs, voici longtemps que je n’en entends plus parler… Enfin, pour le trancher net, je ne l’ai pas vu, et désormais je ne veux croire que ce que j’aurai vu. Il y a peut-être des nigauds parmi ces gens d’hier, qui, voyant le ton que j’ai pris avec madame d’Hocquincourt et ses prévenances incroyables, diront que je suis son amant… Eh bien ! tel pauvre diable qui en serait amoureux croirait à leurs rapports… Non, un homme sensé ne croit qu’à ce qu’il a vu, et encore bien vu. Dans les façons de madame de Chasteller, qu’est-ce qui trahit une femme habituée à ne pas vivre sans amant ?… On pourrait au contraire l’accuser d’un excès de réserve, de pruderie. La pauvre femme ! Hier, plusieurs fois, elle a été gauche par timidité… Avec moi, souvent, en tête à tête, elle rougit et ne peut pas terminer sa phrase ; évidemment, la pensée qu’elle voulait exprimer l’a abandonnée… Comparée à toutes ces dames d’hier soir, la pauvre femme a l’air de la déesse de la chasteté. Les demoiselles de Serpierre, dont la vertu est proverbiale dans le pays, à l’esprit près n’ont pas un ton différent du sien. La moitié des idées de madame de Chasteller leur sont invisibles, voilà tout, et ces idées ne peuvent s’exprimer qu’avec un langage un peu philosophique, et qui, par là, a l’air moins retenu. Même, je puis dire à ces demoiselles bien des choses dont madame de Chasteller conçoit la portée et qu’elle ne souffre pas. En un mot, de tous ces gens d’hier soir, à peine croirais-je leur témoignage, quand il s’agirait d’un fait matériel. Je n’ai contre madame de Chasteller de témoignage explicite que celui du maître de poste Bouchard. J’ai eu tort de ne pas cultiver cet homme ; quoi de plus simple que de prendre des chevaux chez lui, et d’aller les choisir dans son écurie ? C’est lui qui m’a donné mon marchand de foin, mon maréchal, ses gens me voient d’un bon œil. Je suis un nigaud. »

Leuwen ne s’avouait pas que la personne de Bouchard lui faisait horreur : c’était le seul homme qui eût parlé ouvertement mal de madame de Chasteller. Les demi-mots qu’il avait surpris un jour chez madame de Serpierre étaient fort indirects. Sa hauteur, à laquelle personne, dans Nancy, se fût bien gardé d’assigner une autre cause que les quinze ou vingt mille francs de rente que son mari lui avait laissés en mourant, n’était que l’impression de l’impatience que lui causaient les compliments un peu trop directs dont cette fortune la rendait l’objet.

Tout en faisant ces tristes raisonnements, Leuwen maintenait son cheval au grand trot. Il entendit sonner six heures et demie à l’horloge d’un petit village à mi-chemin de Darney.

« Il faut retourner, pensa-t-il, et dans une heure et demie mon sort sera décidé. »

Tout à coup, au lieu de tourner la tête de son cheval, il le poussa au galop. Il ne cessa de galoper qu’à Darney, cette petite ville où autrefois il était allé chercher une lettre de madame de Chasteller. Il tira sa montre, il était huit heures.

« Impossible de voir ce soir madame de Chasteller », se dit-il en respirant plus librement. C’était un malheureux condamné qui vient d’obtenir [un] sursis.

Le lendemain soir, après la journée la plus occupée de sa vie et pendant laquelle il avait changé deux ou trois fois de projets, Leuwen fut cependant forcé de se présenter chez madame de Chasteller. Elle le reçut avec ce qui lui sembla une froideur extrême : c’était de la colère contre soi-même, et de la gêne avec Leuwen.

Chapitre XXXIII. §

S’il se fût présenté la veille, madame de Chasteller s’était décidée : elle l’eût prié de ne venir chez elle, à l’avenir, qu’une fois la semaine. Elle était encore sous l’empire de la terreur causée par le mot que, la veille, madame d’Hocquincourt avait été sur le point d’entendre, et elle de prononcer. Sous l’empire de la soirée terrible passée chez madame d’Hocquincourt, à force de se dire qu’il lui serait impossible, à la longue, de cacher à Leuwen ce qu’elle sentait pour lui, madame de Chasteller s’était arrêtée, avec assez de facilité, à la résolution de le voir moins souvent. Mais à peine ce parti pris, elle en sentit toute l’amertume. Jusqu’à l’apparition de Leuwen à Nancy, elle avait été en proie à l’ennui, mais cet ennui eût été maintenant pour elle un état délicieux, comparé au malheur de voir rarement cet être qui était devenu l’objet unique de ses pensées. La veille, elle l’avait attendu avec impatience ; elle désirait avoir eu le courage de parler. Mais l’absence de Leuwen dérangeait tous ses sentiments. Son courage avait été mis aux plus rudes épreuves ; vingt fois, pendant trois mortelles heures d’attente, elle avait été sur le point de changer de résolution. D’un autre côté, le péril pour l’honneur était immense.

« Jamais mon père, pensait-elle, ni aucun de mes parents ne consentira à ce que j’épouse M. Leuwen, un homme du parti contraire, un bleu, et qui n’est pas noble. Il n’y faut pas même penser ; lui-même n’y pense pas. Que fais-je donc ? Je ne puis plus penser qu’à lui. Je n’ai point de mère pour me garder, je manque d’une amie à qui je puisse demander des conseils, mon père m’a séparée violemment de madame de Constantin. À qui, dans Nancy, oserais-je seulement faire entrevoir l’état de mon cœur ? Il faut donc que je sois sévère pour moi-même. Je n’en dois veiller qu’avec plus de vigilance sur la situation dangereuse dans laquelle je me trouve82. »

Ces raisonnements se soutenaient assez bien, quand enfin dix heures sonnèrent, ce qui est, à Nancy, le moment après lequel il n’est plus permis de se présenter dans une maison non ouverte.

« C’en est fait, se dit madame de Chasteller, il est chez madame d’Hocquincourt. Puisqu’il ne vient plus, ajouta-t-elle avec un soupir, en perdant toute occasion de le voir il est inutile de tant m’interroger moi-même pour savoir si j’aurai le courage de lui parler sur la fréquence de ses visites. Je puis me donner quelque répit. Peut-être même ne viendra-t-il pas demain. Peut-être ce sera lui qui, sans effort de ma part, et tout naturellement, cessera de venir ici tous les jours. »

Lorsque Leuwen parut enfin le lendemain, elle aussi, deux ou trois fois depuis la veille, avait entièrement changé de pensée à son égard. Il y avait des moments où elle voulait lui faire confidence de ses embarras comme à son meilleur ami, et lui dire ensuite : « Décidez. » « Si, comme en Espagne, je le voyais au travers d’une grille par la fenêtre, moi au rez-de-chaussée de ma maison, et lui dans la rue, à minuit, je pourrais lui dire des choses dangereuses. Mais si tout à coup il me prend la main en me disant, comme avant-hier, d’un ton simple et si vrai : “Mon ange, vous m’aimez”, puis-je répondre de moi ? »

Après les salutations d’usage, une fois assis l’un vis-à-vis de l’autre, ils étaient pâles, ils se regardaient, ils ne trouvaient rien à se dire.

« Vous étiez hier, monsieur, chez madame d’Hocquincourt ?

– Non, madame, dit Leuwen, honteux de son embarras et reprenant la résolution héroïque d’en finir et de faire décider son sort une fois pour toutes. Je me trouvais à cheval sur la route de Darney lorsqu’a sonné l’heure à laquelle j’aurais pu avoir l’honneur de me présenter chez vous. Au lieu de revenir, j’ai poussé mon cheval comme un fou pour me mettre dans l’impossibilité de vous voir. Je manquais de courage ; il était au-dessus de mes forces de m’exposer à votre sévérité habituelle pour moi. Il me semblait entendre mon arrêt de votre bouche. »

Il se tut, puis ajouta d’une voix mal articulée et qui peignait la timidité la plus complète :

« La dernière fois que je vous ai vue, auprès de la petite table verte83, je l’avouerai,… j’ai osé, en vous parlant, me servir d’un mot qui, depuis, m’a causé bien des remords. Je crains d’être puni par vous d’une façon sévère, car vous n’avez pas d’indulgence pour moi.

– Oh ! monsieur, puisque vous avez le repentir, je vous pardonne ce mot, dit madame de Chasteller en essayant de prendre une manière d’être gaie et sans conséquence. Mais j’ai à vous parler, monsieur, d’objets bien plus importants pour moi. »

Et son œil, incapable de soutenir plus longtemps l’apparence de la gaieté, prit un sérieux profond.

Leuwen frémit ; il n’avait point assez de vanité pour que le dépit d’avoir peur lui donnât le courage de vivre séparé de madame de Chasteller. Que devenir les jours où il ne lui serait pas permis de la voir ?

« Monsieur, reprit madame de Chasteller avec gravité, je n’ai point de mère pour me donner de sages avis. Une femme qui vit seule, ou à peu près, dans une ville de province, doit être attentive aux moindres apparences. Vous venez souvent chez moi…

– Eh bien ? » dit Leuwen, respirant à peine.

Jusque-là, le ton de madame de Chasteller avait été convenable, sage, froid, aux yeux de Leuwen du moins. Le son de voix avec lequel il prononça ce mot : eh bien, eût manqué peut-être au Don Juan le plus accompli ; chez Leuwen il n’y avait aucun talent, c’était l’impulsion de la nature, le naturel. Ce simple mot de Leuwen changea tout. Il y avait tant de malheur, tant d’assurance, d’obéir ponctuellement dans ce mot, que madame de Chasteller en fut comme désarmée. Elle avait rassemblé tout son courage pour combattre un être fort, et elle trouvait l’extrême faiblesse. En un instant tout changeait, elle n’avait plus à craindre de manquer de résolution, mais bien plutôt de prendre un ton trop ferme, d’avoir l’air d’abuser de la victoire. Elle eut pitié du malheur qu’elle causait à Leuwen.

Il fallait continuer cependant. D’une voix éteinte et avec des lèvres pâles et comprimées avec effort pour tâcher d’avoir l’air de la fermeté, elle expliqua à notre héros les raisons qui lui faisaient désirer de le voir moins souvent et moins longtemps, tous les deux jours par exemple. Il s’agissait d’éviter de faire naître des idées, bien peu fondées sans doute, au public qui commençait à s’occuper de ces visites et à mademoiselle Bérard surtout, qui était un témoin bien dangereux.

Madame de Chasteller eut à peine la force d’achever ces deux ou trois phrases. La moindre objection, le moindre mot, quel qu’il fût, de Leuwen, renversait tout ce projet. Elle avait une vive pitié du malheur où elle le voyait, elle n’eût jamais eu le courage de persister, elle le sentait. Elle ne voyait plus que lui dans la nature entière. Si Leuwen eût eu moins d’amour ou plus d’esprit, il eût agi tout autrement ; mais le fait difficile à excuser en ce siècle, c’est que ce sous-lieutenant de vingt-trois ans se trouva incapable d’articuler un mot contre ce projet qui le tuait. Figurez-vous un lâche qui adore la vie, et qui entend son arrêt de mort.

Madame de Chasteller voyait clairement l’état de son cœur ; elle était elle-même sur le point de fondre en larmes, elle se sentait saisie de pitié pour le malheur extrême qu’elle causait.

« Mais, se dit-elle tout à coup, s’il voit une larme, me voici plus engagée que jamais. Il faut à tout prix mettre fin à cette visite pleine de dangers. »

« D’après le vœu que je vous ai exprimé,… monsieur,… il y a déjà longtemps que je puis supposer que mademoiselle Bérard compte les minutes que vous passez avec moi… Il serait prudent d’abréger. »

Leuwen se leva ; il ne pouvait parler, à peine si sa voix fut capable d’articuler à demi :

« Je serais au désespoir, madame… »

Il ouvrit une porte de la bibliothèque qui donnait sur un petit escalier intérieur qu’il prenait souvent pour éviter de passer dans le salon et sous les yeux de la terrible mademoiselle Bérard.

Madame de Chasteller l’accompagna, comme pour adoucir par cette politesse ce qu’il pouvait y avoir de blessant dans la prière qu’elle venait de lui adresser. Sur le palier de ce petit escalier, madame de Chasteller dit à Leuwen :

« Adieu, monsieur. À après-demain. »

Leuwen se retourna vers madame de Chasteller. Il appuya la main droite sur la rampe d’acajou84 ; il chancelait évidemment. Madame de Chasteller eut pitié de lui, elle eut l’idée de lui prendre la main à l’anglaise, en signe de bonne amitié. Leuwen, voyant la main de madame de Chasteller s’approcher de la sienne, la prit et la porta lentement à ses lèvres. En faisant ce mouvement, sa figure se trouva tout près de celle de madame de Chasteller ; il quitta sa main et la serra dans ses bras, en collant ses lèvres sur sa joue. Madame de Chasteller n’eut pas la force de s’éloigner et resta immobile et presque abandonnée dans les bras de Leuwen. Il la serrait avec extase85 et redoublait ses baisers. À la fin, madame de Chasteller s’éloigna doucement, mais ses yeux baignés de larmes montraient franchement la plus vive tendresse. Elle parvint à lui dire pourtant :

« Adieu, monsieur… »

Et comme il la regardait, éperdu, elle se reprit :

« Adieu, mon ami, à demain… Mais laissez-moi. »

Et il la laissa, et il descendit l’escalier en se retournant, il est vrai, pour la regarder86.

Leuwen descendit l’escalier dans un trouble inexprimable. Bientôt, il fut ivre de bonheur, ce qui l’empêcha de voir qu’il était bien jeune, bien sot.

Quinze jours ou trois semaines suivirent ; ce fut peut-être le plus beau moment de la vie de Leuwen, mais jamais il ne retrouva un tel instant d’abandon et de faiblesse. Vous savez qu’il était incapable de le faire naître à force d’en sentir le bonheur.

Il voyait madame de Chasteller tous les jours ; ses visites duraient quelquefois deux ou trois heures, au grand scandale de mademoiselle Bérard. Quand madame de Chasteller se sentait hors d’état de continuer une conversation un peu passable avec lui, elle lui proposait de jouer aux échecs. Quelquefois, il lui prenait timidement la main, un jour même il tenta de l’embrasser ; elle fondit en larmes, sans le fuir pourtant, elle lui demanda grâce et se mit sous la sauvegarde de son honneur. Comme cette prière était faite de bonne foi, elle fut écoutée de même. Madame de Chasteller exigeait qu’il ne lui parlât pas ouvertement de son amour, mais en revanche souvent elle plaçait la main dans son épaulette et jouait avec la frange d’argent. Quand elle était tranquille sur ses entreprises, elle était avec lui d’une gaieté douce et intime qui, pour cette pauvre femme, était le bonheur parfait.

Ils se parlaient de tout avec une sincérité parfaite, qui quelquefois eût semblé bien impolie à un indifférent, et toujours trop naïve. Il fallait l’intérêt de cette franchise sans bornes sur tout pour faire oublier un peu le sacrifice qu’on faisait en ne parlant pas d’amour. Souvent un petit mot indirect amené par la conversation les faisait rougir ; alors, il y avait un petit silence. C’était lorsqu’il se prolongeait trop que madame de Chasteller avait recours aux échecs.

Madame de Chasteller aimait surtout que Leuwen lui confiât ses idées sur elle-même, à diverses époques, dans le premier mois de leur connaissance, à cette heure… Cette confidence tendait à affaiblir une des suggestions de ce grand ennemi de notre bonheur nommé la prudence. Elle disait, cette prudence :

« Ceci est un jeune homme d’infiniment d’esprit et fort adroit qui joue la comédie avec vous. »

Jamais, Leuwen n’osa lui confier le propos de Bouchard sur le lieutenant-colonel de hussards et l’absence de toute feinte était si complète entre eux que deux fois ce sujet, approché par hasard, fut sur le point de les brouiller. Madame de Chasteller vit dans ses yeux qu’il lui cachait quelque chose.

« Et c’est ce que je ne pardonnerai pas », lui dit-elle avec fermeté.

Elle lui cachait, elle, que presque tous les jours son père lui faisait une scène à son sujet.

« Quoi ! ma fille, passer deux heures tous les jours avec un homme de ce parti, et encore auquel sa naissance ne permet pas d’aspirer à votre main ! »

Venaient ensuite les paroles attendrissantes sur un vieux père presque octogénaire abandonné par sa fille, par son unique appui.

Le fait est que M. de Pontlevé avait peur du père de Leuwen. Le docteur Du Poirier lui avait dit que c’était un homme de plaisir et d’esprit, dominé par ce penchant infernal, le plus grand ennemi du trône et de l’autel : l’ironie. Ce banquier pouvait être assez méchant pour deviner quel était le motif de son attachement passionné pour l’argent comptant de sa fille, et, qui plus est, le dire.

Chapitre XXXIV. §

Pendant que la pauvre madame de Chasteller oubliait le monde et croyait en être oubliée, tout Nancy s’occupait d’elle. Grâce aux plaintes de son père, elle était devenue pour les habitants de cette ville le remède qui les guérissait de l’ennui. À qui peut comprendre l’ennui profond d’une ville du second ordre, c’est tout dire.

Madame de Chasteller était aussi maladroite que Leuwen : lui, ne savait pas s’en faire aimer tout à fait ; pour elle, comme la société de Nancy était tous les jours moins amusante pour une femme occupée avec passion d’une seule idée, on ne la voyait presque plus chez mesdames de Commercy, de Marcilly, de Puylaurens, de Serpierre, etc., etc. Cet oubli passa pour du mépris et donna des ailes à la calomnie.

On s’était flatté, je ne sais à propos de quoi, dans la famille de Serpierre, que Leuwen épouserait mademoiselle Théodelinde ; car, en province, une mère ne rencontre jamais un homme jeune et noble sans voir en lui un mari pour sa fille.

Quand toute la société retentit des plaintes que M. de Pontlevé faisait à tout venant de l’assiduité de Leuwen chez sa fille, madame de Serpierre en fut choquée infiniment plus que ne le comportait même sa vertu si sévère. Leuwen fut reçu dans cette maison avec cette aigreur de l’espoir de mariage trompé qui sait se présenter avec tant de variété et sous des formes si aimables dans une famille composée de six demoiselles peu jolies.

Madame de Commercy, fidèle à la politesse de la cour de Louis XVI, traita toujours Leuwen également bien. Il n’en était pas de même dans le salon de madame de Marcilly : depuis la réponse indiscrète faite, à propos de l’enterrement d’un cordonnier, à M. le grand vicaire Rey, ce digne et prudent ecclésiastique avait entrepris de ruiner la position que notre sous-lieutenant avait obtenue à Nancy. En moins de quinze jours M. Rey eut l’art de faire pénétrer de toutes parts et d’établir dans le salon de madame de Marcilly que le ministre de la Guerre avait une peur particulière de l’opinion publique de Nancy, ville voisine de la frontière, ville considérable, centre de la noblesse de Lorraine, et peut-être surtout de l’opinion telle qu’elle se manifestait dans le salon de madame de Marcilly. Cela posé, le ministre avait expédié à Nancy un jeune homme, évidemment d’un autre bois que ses camarades, pour bien voir la manière d’être de cette société et pénétrer ses secrets : y avait-on du mécontentement simple, ou était-il question d’agir ? « La preuve de tout ceci, c’est que Leuwen entend sans sourciller des choses sur le duc d’Orléans (Louis-Philippe) qui compromettraient tout autre qu’un observateur. » Il avait été précédé à son régiment d’une réputation de républicanisme que rien ne justifiait, et dont il semblait faire bon marché devant le portrait d’Henri V. Etc., etc.

Cette découverte flattait l’amour-propre de ce salon, dont jusque-là les plus grands événements avaient été neuf à dix francs perdus par M. Un Tel au whist, un jour de guignon marqué. Le ministre de la Guerre, qui sait ? peut-être Louis-Philippe lui-même, songeait à leur opinion !

Leuwen était donc un espion du juste-milieu. M. Rey avait trop de sens pour croire à une telle sottise, et comme il se pouvait faire qu’il eût besoin de quelque histoire un peu mieux bâtie pour détruire la position de Leuwen dans les salons de mesdames de Puylaurens et d’Hocquincourt, il avait écrit à M.***, chanoine de ***, à Paris. Cette lettre avait été renvoyée à un vicaire de la paroisse sur laquelle résidait la famille de Leuwen, et M. Rey attendait chaque jour une réponse détaillée.

Par les soins du même M. Rey, Leuwen vit tomber son crédit dans la plupart des salons où il se présentait. Il y fut peu sensible, et ne s’arrêta même pas trop à cette idée, car le salon d’Hocquincourt faisait exception, et une brillante exception. Depuis le départ de M. d’Antin, madame d’Hocquincourt avait si bien fait que son tranquille mari avait pris Leuwen en amitié particulière. M. d’Hocquincourt avait su un peu de mathématiques dans sa jeunesse ; l’histoire, loin de le distraire de ses idées noires sur l’avenir, l’y replongeait plus avant.

« Voyez les marges de l’Histoire d’Angleterre de Hume ; à chaque instant, vous y lisez une petite note marginale, disant : N. se distingue, Ses actions, Ses grandes qualités, Sa condamnation, Son exécution. Et nous copions cette Angleterre ; nous avons commencé par le meurtre d’un roi, nous avons chassé son frère, comme elle son fils. » Etc., etc.

Pour éloigner la conclusion qui, revenant sans cesse : la guillotine nous attend, lui avait persuadé de revenir à la géométrie, qui d’ailleurs peut être utile à un militaire, il acheta des livres, et quinze jours après découvrit par hasard que Leuwen était précisément l’homme fait pour le diriger. Il avait bien songé à M. Gauthier, mais M. Gauthier était un républicain ; mieux valait cent fois renoncer au calcul intégral. On avait sous la main M. Leuwen, homme charmant et qui venait tous les soirs dans l’hôtel. Car voici ce qui s’était établi.

À dix heures ou dix heures et demie au plus tard, la décence et la peur de mademoiselle Bérard forçaient Leuwen à quitter madame de Chasteller. Leuwen était peu accoutumé à se coucher à cette heure ; il allait chez madame d’Hocquincourt. Sur quoi il arriva deux choses : M. d’Antin, homme d’esprit, qui ne tenait pas infiniment à une femme plutôt qu’à l’autre, voyant le rôle que madame d’Hocquincourt lui préparait, reçut une lettre de Paris qui le força à un petit voyage. Le jour du départ, madame d’Hocquincourt le trouva bien aimable ; mais, à partir du même moment, Leuwen le devint beaucoup moins. En vain, le souvenir des conseils d’Ernest Dévelroy lui disait : « Puisque madame de Chasteller est une vertu, pourquoi ne pas avoir une maîtresse en deux volumes ? Madame de Chasteller pour les plaisirs du cœur, et madame d’Hocquincourt pour les instants moins métaphysiques. » Il lui semblait qu’il mériterait d’être trompé par madame de Chasteller s’il la trompait lui-même. La vraie raison de la vertu héroïque de notre héros, c’est que madame de Chasteller, elle seule au monde, semblait une femme à ses yeux. Madame d’Hocquincourt n’était qu’importune pour lui, et il redoutait mortellement les tête-à-tête avec cette jeune femme, la plus jolie de la province. Jamais il n’avait éprouvé cette folie, et il s’y livrait tête baissée.

La froideur subite de ses discours après le départ de d’Antin porta presque jusqu’à la passion le caprice de madame d’Hocquincourt ; elle lui disait, même devant sa société, les choses les plus tendres. Leuwen avait l’air de les recevoir avec un sérieux glacial que rien ne pouvait dérider.

Cette folie de madame d’Hocquincourt fut peut-être ce qui fit le plus haïr Leuwen parmi les hommes prétendus raisonnables de Nancy. M. de Vassignies lui-même, homme de mérite, M. de Puylaurens, personnage d’une toute autre force de tête que MM. de Pontlevé, de Sanréal, Roller, et parfaitement inaccessibles aux idées adroitement semées par M. Rey, commencèrent à trouver fort incommode ce petit étranger grâce auquel madame d’Hocquincourt n’écoutait plus un seul mot de tout ce qu’on pouvait lui dire. Ces messieurs aimaient à parler un quart d’heure tous les soirs à cette femme si jeune, si appétissante, si bien mise. M. d’Antin ni aucun de ses prédécesseurs n’avaient donné à madame d’Hocquincourt la mine froide et distraite qu’elle avait maintenant en écoutant leurs propos galants.

« Il nous confisque cette jolie femme, notre unique ressource, disait le grave M. de Puylaurens. Impossible de faire avec une autre une partie de campagne passable. Or, maintenant, quand on propose une course, au lieu de saisir avec enthousiasme une occasion de faire trotter des chevaux, madame d’Hocquincourt refuse tout net. »

Elle savait bien qu’avant dix heures et demie Leuwen n’était pas libre. D’ailleurs, M. d’Antin savait tout mettre en train, la joie redoublait dans les lieux où il paraissait, et Leuwen, sans doute par orgueil, parlait fort peu et ne mettait rien en train. C’était un éteignoir.

Telle commençait à être sa position, même dans le salon de madame d’Hocquincourt, et il n’avait plus pour lui absolument que l’amitié de M. de Lanfort et le cas que madame de Puylaurens, inexorable sur l’esprit, faisait de son esprit. Lorsqu’on sut que madame Malibran, allant ramasser des thalers en Allemagne, allait passer à deux lieues de Nancy, M. de Sanréal eut l’idée d’organiser un concert. Ce fut une grande affaire, qui lui coûta cher. Le concert eut lieu, madame de Chasteller n’y vint pas, madame d’Hocquincourt y parut environnée de tous ses amis. On vint à parler d’ami de cœur, on fit sur ce thème de la morale de concert.

« Vivre sans un ami de cœur, disait M. de Sanréal plus qu’à demi ivre de gloire et de punch, ce serait la plus grande des sottises, si ce n’était pas une impossibilité.

– Il faut se hâter de choisir », dit M. de Vassignies.

Madame d’Hocquincourt se pencha vers Leuwen, qui était devant elle.

« Et si celui qu’on a choisi, lui dit-elle à voix basse, porte un cœur de marbre, que faut-il faire ? »

Leuwen se retourna en riant, il fut bien surpris de voir qu’il y avait des larmes dans les yeux qui étaient fixés sur les siens. Ce miracle lui ôta l’esprit, il songea au miracle au lieu de songer à la réponse. Elle se borna de sa part à un sourire banal.

En quittant le concert on revint à pied, et madame d’Hocquincourt prit son bras. Elle ne parlait guère. Au moment où tout le monde la saluait, dans la cour de son hôtel, elle serra le bras de Leuwen ; il la quitta avec les autres.

Elle monta chez elle et fondit en larmes, mais elle ne le haït point, et le lendemain, à une visite du matin, comme madame de Serpierre blâmait avec la dernière aigreur la conduite de madame de Chasteller, madame d’Hocquincourt se tut et ne dit pas un mot contre sa rivale. Le soir, Leuwen, pour dire quelque chose, lui faisait compliment sur sa toilette :

« Quel admirable bouquet ! Quelles jolies couleurs ! Quelle fraîcheur ! C’est l’emblème de la beauté qui le porte !

– Vous croyez ? Eh bien ! soit ; il représente mon cœur, et je vous le donne. »

Le regard qui accompagna ce dernier mot n’avait plus rien de la gaieté qui avait régné jusque-là dans la conversation. Il ne manquait ni de profondeur ni de passion, et à un homme sensé ne pouvait laisser aucun doute sur le sens du don du bouquet. Leuwen le prit, ce bouquet, dit des choses plus ou moins dignes de Dorat sur ces jolies fleurs, mais ses yeux furent gais, légers. Il comprenait fort bien, et ne voulut pas comprendre.

Il fut violemment tenté, mais il résista. Le soir du lendemain, il eut l’idée de conter son aventure à madame de Chasteller avec l’air de lui dire : « Rendez-moi ce que vous me coûtez », mais il n’osa pas.

Ce fut une de ses erreurs : en amour, il faut oser ou l’on s’expose à d’étranges revers. Madame de Chasteller avait déjà appris avec douleur le départ de M. d’Antin. Le lendemain du concert madame de Chasteller sut par les plaisanteries fort claires de son cousin Blancet que, la veille, madame d’Hocquincourt s’était donnée en spectacle ; le goût qu’elle commençait à prendre pour Leuwen était une vraie fureur, disait le cousin. Le soir, Leuwen trouva madame de Chasteller fort sombre ; elle le traita mal. Cette humeur sombre ne fit que s’accroître les jours suivants, et il régna entre eux des moments de silence d’un quart d’heure ou vingt minutes. Mais ce n’était plus ce silence délicieux d’autrefois, qui forçait madame de Chasteller à avoir recours à une partie d’échecs.

Étaient-ce là les mêmes êtres qui, huit jours auparavant, n’avaient pas assez de toutes les minutes de deux longues heures pour s’apprendre tout ce qu’ils avaient à se dire ?

Chapitre XXXV. §

Le surlendemain, madame de Chasteller fut saisie d’une fièvre violente. Elle avait des remords affreux, elle voyait sa réputation perdue. Mais tout cela n’était rien : elle doutait du cœur de Leuwen87.

Sa dignité de femme était effrayée par la nouveauté du sentiment qu’elle éprouvait, et surtout par la violence de ses transports. Ce sentiment était d’autant plus vif qu’elle ne craignait plus pour sa vertu. Dans un cas d’extrême danger, un voyage à Paris, où Leuwen ne pouvait la suivre, la mettait à l’abri de tous les périls, tout en la séparant violemment du seul lieu de la terre où elle crût le bonheur possible.

Depuis quelques jours, la possibilité de ce remède l’avait rassurée, lui avait rendu en quelque sorte une vie tranquille. Une lettre, envoyée à l’insu du marquis, et par un exprès, à madame de Constantin, son amie intime, pour lui demander conseil, avait rapporté une réponse favorable et approuvé le voyage de Paris en un cas extrême. Ses remords une fois adoucis, madame de Chasteller était heureuse.

Tout à coup, aux récits, aux plaisanteries grossières, quoique exprimées en bons termes, dont, le lendemain du concert de madame Malibran, M. de Blancet fut prodigue sur ce qui s’était passé la veille, elle fut surprise d’une douleur atroce, et dont son âme pure avait honte.

« Blancet n’a pas de tact, se dit-elle, il est au nombre de ceux qui sentent péniblement la supériorité de M. Leuwen. Il exagère peut-être ; comment M. Leuwen, si sincère avec moi, qui m’a avoué un jour qu’il avait cessé de m’aimer, me tromperait-il aujourd’hui ?…

« Rien de plus facile à expliquer, reprit avec amertume le parti de la prudence. Il est agréable et de bon goût pour un jeune homme d’avoir deux maîtresses à la fois, surtout si l’une d’elles est triste, sévère, se retranchant toujours derrière les craintes d’une ennuyeuse vertu, tandis que l’autre est gaie, aimable, jolie, et ne passe pas pour désespérer ses amants par sa sévérité. M. Leuwen peut me dire : Ou ne soyez pas pour moi d’une si haute vertu, ne me faites pas une scène lorsque j’essaie de vous prendre la main… (Il est vrai que je l’ai traité bien mal pour un mince sujet !…) »

Après un silence, elle continua avec un soupir :

« … Ne soyez pas de cette vertu outrée, ou permettez-moi de profiter d’un moment d’admiration que madame d’Hocquincourt peut éprouver pour mon petit mérite.

« – Mais quelque peu délicat que soit ce raisonnement, reprit avec rage le parti de l’amour, encore fallait-il me faire cette déclaration. Tel était le rôle d’un honnête homme. Mais M. de Blancet exagère peut-être… Il faut éclaircir tout ceci. »

Elle demanda ses chevaux et se fit conduire précipitamment successivement chez mesdames de Serpierre et de Marcilly. Tout fut confirmé ; madame de Serpierre alla même bien plus loin que M. de Blancet.

En rentrant chez elle, madame de Chasteller ne pensait presque plus à Leuwen ; toute son imagination, enflammée par le désespoir, était occupée à se figurer les charmes et l’amabilité séduisante de madame d’Hocquincourt. Elle les comparait à sa manière d’être retirée, triste, sévère. Cette comparaison la poursuivit toute la nuit ; elle passa par tous les sentiments qui font l’horreur de la plus noire jalousie.

Tout l’étonnait, tout effrayait sa retenue de femme, sa…88 dans la passion dont elle était victime. Elle n’avait eu que de l’amitié pour le général de Chasteller et de la reconnaissance pour ses procédés parfaits. Elle n’avait pas même l’expérience des livres : on lui avait peint tous les romans, au Sacré-Cœur, comme des livres obscènes. Depuis son mariage, elle ne lisait presque pas de romans ; il ne fallait pas connaître ce genre de livres quand on était admis à la conversation d’une auguste princesse. D’ailleurs, les romans lui semblaient grossiers.

« Mais puis-je dire même que je suis fidèle à ce qu’une femme se doit à elle-même ? se dit-elle vers le matin de cette nuit cruelle. Si M. Leuwen était là, vis-à-vis de moi, me regardant en silence, comme il fait quand il n’ose me dire tout ce qu’il pense, malheureux par les folles exigences que prescrit ma vertu, c’est-à-dire mon intérêt personnel, pourrais-je supporter ses reproches muets ? Non, je céderais… Je n’ai aucune vertu, et je fais le malheur de ce que j’aime… »

Cette complication de douleurs fut trop forte pour sa santé ; une fièvre se déclara.

La tête exaltée par la fièvre, qui dès le premier jour alla jusqu’au délire, elle voyait sans cesse sous ses yeux madame d’Hocquincourt gaie, aimable, heureuse, parée de fleurs charmantes à ce concert de madame Malibran (on lui avait parlé du fameux bouquet), ornée de mille grâces séduisantes, et Leuwen était à ses pieds. Ensuite, revenait ce raisonnement :

« Mais, malheureuse que je suis, qu’ai-je accordé à M. Leuwen qui puisse l’engager avec moi ? À quel titre puis-je prétendre l’empêcher de répondre aux prévenances d’une femme charmante, plus jolie que moi, et surtout bien autrement aimable, et aimable comme il faut l’être pour plaire à un jeune homme habitué à la société de Paris : une gaieté toujours nouvelle et jamais méchante ? »

En suivant ces tristes raisonnements, madame de Chasteller ne put s’empêcher de demander un petit miroir ovale. Elle s’y regardait. À chaque expérience de ce genre, elle se trouva moins bien. Enfin, elle conclut qu’elle était décidément laide, et en aima davantage Leuwen du bon goût qu’il avait de lui préférer madame d’Hocquincourt.

Le second jour, la fièvre fut terrible et les chimères qui déchiraient le cœur de madame de Chasteller encore plus sombres. La vue seule de mademoiselle Bérard lui donnait des convulsions. Elle ne voulut point voir M. de Blancet ; elle avait horreur de lui, elle le voyait sans cesse lui racontant ce concert fatal. M de Pontlevé lui faisait deux visites de cérémonie chaque jour. Le docteur Du Poirier la soigna avec l’activité et la suite qu’il mettait à tout ce qu’il entreprenait ; il venait trois fois le jour à l’hôtel de Pontlevé. Ce qui frappa surtout madame de Chasteller dans ses soins, c’est qu’il lui défendit absolument de se lever ; dès lors, elle ne put plus espérer de voir Leuwen. Elle n’osait prononcer son nom et demander à sa femme de chambre s’il venait demander de ses nouvelles. Sa fièvre était augmentée par l’attention continue et impatiente avec laquelle elle prêtait l’oreille pour chercher à entendre le bruit des roues de son tilbury, qu’elle connaissait si bien.

Leuwen se permettait de venir chaque matin. Le troisième jour de la maladie, il quittait l’hôtel du Pontlevé fort inquiet des réponses ambiguës de M. Du Poirier. En montant en tilbury, il lança son cheval avec trop de rapidité, et sur la place garnie de tilleuls taillés en parasol qu’on appelait promenade publique, passa fort près de M. de Sanréal. Celui-ci sortait de déjeuner et, en attendant le dîner, s’appuyant sur le bras du comte Ludwig Roller, promenait son oisiveté dans les rues de Nancy.

Ce couple formait un contraste burlesque. Sanréal, quoique fort jeune, était énorme, haut en couleur, n’avait pas cinq pieds de haut, et portait d’énormes favoris d’un blond hasardé. Ludwig Roller, long, blême, malheureux, avait l’air d’un moine mendiant qui a déplu à son supérieur. Au haut d’un grand corps de cinq pieds dix pouces au moins, une petite tête blême recouverte de cheveux noirs retombant sur les oreilles en couronne, comme ceux d’un moine ; des traits maigres et immobiles entouraient un œil éteint et insignifiant ; un habit noir, serré et râpé, achevait le contraste entre l’ex-lieutenant de cuirassiers, pour qui sa solde était une fortune, et l’heureux Sanréal, dont depuis [de] longues années l’habit ne pouvait plus se boutonner, et qui jouissait de quarante mille livres de rente au moins. À l’aide de cette fortune il passait pour fort brave, car il avait des éperons en fer brut longs de trois pouces, ne pouvait pas dire trois mots sans jurer, et ne parlait guère un peu au long que pour s’embarquer dans quelque histoire de duel à faire frémir. Il était donc fort brave, quoique ne s’étant jamais battu apparemment à cause de la peur qu’on avait de lui. D’ailleurs, il possédait l’art de lancer les frères Roller sur les gens qui lui déplaisaient.

Depuis les journées de Juillet, suivies de leur démission, ces messieurs s’ennuyaient bien plus qu’auparavant ; entre eux trois ils avaient un cheval, et ne sortaient guère avec plaisir de leur apathie que pour se battre en duel, ce dont ils s’acquittaient fort bien, et ce talent faisait leur considération.

Comme il n’était que midi quand le tilbury de Leuwen fit trembler le pavé sous les pas de l’énorme Sanréal, il n’était encore entré dans aucun café et ne se trouvait pas tout à fait gris. Soutenu par Ludwig Roller, il s’amusait à prendre sous le menton les jeunes paysannes qui passaient à sa portée. Il donnait des coups de cravache aux tentes placées devant la porte des cafés et aux chaises rangées sous ces tentes ; il effeuillait aussi les branches des tilleuls de la promenade publique qui pendaient trop bas.

Le passage rapide du tilbury le tira de ces aimables passe-temps.

« Crois-tu qu’il ait voulu nous braver ? dit-il à Ludwig Roller en le regardant avec un sérieux de matamore.

– Écoute, lui dit le comte Ludwig en pâlissant, ce fat-là est assez poli, et je ne crois pas qu’il ait voulu nous offenser avec son tilbury ; mais je ne l’en déteste que plus, à cause de sa politesse. Il sort de l’hôtel de Pontlevé ; il prétend nous enlever en toute douceur, et sans nous fâcher, la plus jolie femme de Nancy et la plus riche héritière, du moins dans la classe où toi et moi pouvons choisir une femme… Et cela, ajouta Roller d’un ton ferme, je ne le souffrirai pas.

– Dis-tu vrai ? répondit Sanréal, enchanté.

– Dans ces choses-là, mon cher, répliqua Roller d’un ton sec et piqué, tu dois savoir que je ne dis jamais faux89.

– Est-ce que tu vas me faire des phrases, à moi ? répondit Sanréal d’un air de spadassin. Nous nous connaissons. L’essentiel est qu’il ne nous échappe pas ; l’animal est futé et s’est bien tiré de deux duels qu’il a eus à son régiment…

– Des duels à l’épée ! C’est une belle affaire ! On a appliqué deux sangsues à la blessure qu’il a faite au capitaine Bobé. Mais avec moi, morbleu ! ce sera un bon duel au pistolet, et à dix pas ; et s’il ne me tue pas, je te réponds qu’il lui faudra plus de deux sangsues.

– Allons chez moi ; il ne faut pas parler de ces choses devant les espions du juste-milieu qui remplissent notre promenade. J’ai reçu hier une caissette de kirschwasser de Fribourg-en-Brisgau. Envoyons prévenir tes frères et Lanfort.

– Ai-je besoin de tant de monde, moi ? Une demi-feuille de papier va faire l’affaire. Et le comte Ludwig marchait vivement vers un café.

– Si tu veux faire le brutal avec moi, je te plante là… Il s’agit d’empêcher que, par quelque tour de passe-passe, ce maudit Parisien ne nous mette dans notre tort, et par suite ne se moque de nous. Qui l’empêche de répandre dans son régiment que nous avons formé entre nous, jeune noblesse lorraine, une société d’assurance pour ne pas nous laisser enlever les veuves qui ont de bonnes dots ? »

Les trois Roller, Murcé et Goëllo, que le garçon de café trouva à dix pas de là, faisant une poule au billard, furent bientôt rassemblés dans le bel hôtel de M. de Sanréal, enchanté d’avoir à parler de quelque chose ; aussi parlaient-ils tous ensemble. Le conseil se tenait autour d’une superbe table d’acajou massif. Il n’y avait pas de nappe, pour imiter les dandys anglais, mais sur l’acajou circulaient de magnifiques flacons de cristal de la manufacture voisine de Baccarat. Un kirschwasser limpide comme de l’eau de roche, une eau-de-vie d’un jaune ardent comme le madère brillaient dans ces flacons. Il se trouva bientôt que chacun des trois frères Roller voulait se battre avec Leuwen. M. de Goëllo, fat de trente-six ans, sec et ridé, qui dans sa vie avait prétendu à tout, et même à la main de madame de Chasteller, plaidait sa cause avec poids et mesure, et voulait se battre le premier avec Leuwen, car enfin il se trouvait lésé plus qu’aucun.

« Est-ce qu’avant son arrivée je ne prêtais pas à la dame des romans anglais de Baudry ?

– Baudry toi-même, dit M. de Lanfort, qui était survenu. Ce beau monsieur nous a tous offensés, et personne plus que le pauvre d’Antin, mon ami, qui est allé se dépiquer.

– Digérer ses cornes, interrompit Sanréal en riant très fort.

– D’Antin est mon ami de cœur, reprit Lanfort choqué de ce ton grossier. S’il était ici, il se battrait avec vous tous, plutôt que de n’avoir pas affaire le premier à cet aimable vainqueur. Et pour toutes ces raisons, moi aussi je veux me battre. »

Le courage de Sanréal se trouvait depuis vingt minutes dans une situation pénible. Il voyait fort bien que tout le monde voulait se battre, lui seul n’avait point annoncé de prétention. Celle de Lanfort, être doux, aimable, élégant par excellence, le poussa à bout.

« Dans tous les cas, messieurs, dit-il enfin d’une voix contrainte et criarde, je me trouve le second sur la liste : c’est Roller et moi qui avons fait le projet dans la grande promenade, sous les jeunes tilleuls.

– Il a raison, dit M. de Goëllo ; tirons au sort à qui défera le pays de cette peste publique. (Et il se rengorgea, fier de la beauté de la phrase.)

– À la bonne heure, dit Lanfort ; mais, messieurs, qu’on ne se batte qu’une fois. Si M. Leuwen doit avoir affaire à quatre ou cinq d’entre nous, l’Aurore s’emparera de cette histoire, je vous en avertis, et vous vous verrez dans les journaux de Paris.

– Et s’il tue un de nos amis ? dit Sanréal. Faudra-t-il donc laisser le mort sans vengeance ? »

La discussion se prolongea jusqu’au dîner, que Sanréal avait fait préparer abondant et excellent. On se donna parole d’honneur en se quittant, à six heures, de ne parler de cette affaire à qui que ce soit ; et, avant huit heures, M. Du Poirier savait tout90.

Or, il y avait ordre précis de Prague d’éviter toute querelle entre la noblesse et les régiments du camp de Lunéville ou des villes voisines. Le soir, M. Du Poirier s’approcha de Sanréal avec la grâce d’un bouledogue en colère ; ses petits yeux avaient le brillant de ceux d’un chat irrité91.

« Demain, vous me donnez à déjeuner à dix heures. Invitez MM. Roller, de Lanfort, de Goëllo, et tous ceux qui sont du projet. Il faut qu’ils m’entendent. »

Sanréal eût bien voulu se fâcher, mais il craignit un mot piquant de Du Poirier qui serait répété par tout Nancy. Il accepta d’un signe de tête presque aussi gracieux que la mine du docteur.

Le lendemain, tous les convives du déjeuner firent la mine quand ils apprirent à qui ils auraient affaire. Il arriva d’un air affairé.

« Messieurs, dit-il aussitôt et sans saluer personne, la religion et la noblesse ont bien des ennemis ; les journaux entre autres, qui racontent à la France et enveniment tout ce que nous faisons. S’il ne s’agissait ici que de bravoure chevaleresque, je me contenterais d’admirer et je me garderais bien d’ouvrir la bouche, moi, pauvre plébéien, fils d’un petit marchand, et qui ai l’honneur de m’adresser aux représentants de tout ce qu’il y a de plus noble en Lorraine. Mais, messieurs, il me semble que vous êtes un peu en colère. La colère seule, sans doute, vous a empêchés de faire une réflexion qui est de mon domaine à moi. Vous ne voulez pas qu’un petit officier vous enlève madame de Chasteller ? Eh bien ! quelle force au monde peut empêcher madame de Chasteller de quitter Nancy et de s’établir à Paris ? Là, environnée de ses amies qui lui donneront de la force, elle adressera à M. de Pontlevé les lettres les plus touchantes du monde. “Je ne puis être heureuse qu’avec M. Leuwen”, dira-t-elle, et elle le dira bien parce que, d’après ce que vous avez observé, elle le pense. M. de Pontlevé refuse-t-il, ce qui est douteux, car sa fille parle sérieusement, et il ne voudra pas rompre avec une personne qui a 400 000 francs dans les fonds publics. M. de Pontlevé refuse-t-il ? Madame de Chasteller, fortifiée par les conseils de ses amies de Paris, parmi lesquelles nous comptons des dames de la plus haute distinction, madame de Chasteller se passe fort bien du consentement d’un père de province.

« Êtes-vous sûrs de tuer M. Leuwen raide ? En ce cas, je n’ai rien à dire ; madame de Chasteller ne l’épousera pas. Mais croyez-moi, elle n’épousera, pour cela, aucun de vous ; c’est, selon moi, une femme d’un caractère sérieux, tendre, obstiné. Une heure après la mort de M. Leuwen, elle fait mettre ses chevaux, en va prendre d’autres à la poste prochaine, et Dieu sait où elle s’arrêtera ! À Bruxelles, à Vienne peut-être, si son père a des objections invincibles contre Paris. Quoi qu’il en soit, tenez-vous-en à ceci : si Leuwen est mort, vous la perdez pour toujours. S’il est blessé, tout le département saura la cause du duel ; avec sa timidité, elle se croit déshonorée, et le jour où Leuwen est hors de danger elle s’enfuit à Paris, où un mois après il la rejoint. En un mot, la seule timidité de madame de Chasteller la retient à Nancy ; donnez-lui un prétexte, et elle part.

« En tuant Leuwen, vous satisfaites un bel accès de colère, je l’avoue, et à vous sept vous le tuerez sans doute, mais les beaux yeux et la dot de madame de Chasteller s’éloignent de vous à tout jamais. »

Ici l’on murmura, mais l’audace de Du Poirier en fut doublée.

« Si deux ou trois de vous, reprit-il avec énergie et en élevant la voix, se battent successivement contre Leuwen, vous passez pour des assassins, et le régiment tout entier prend parti contre vous.

– C’est justement ce que nous demandons, s’écria Ludwig Roller avec toute la fureur d’une colère longtemps contenue.

– C’est cela, dirent ses frères. Nous verrons les bleus.

– Et c’est justement ce que je vous défends, messieurs, au nom de M. le commissaire du roi en Alsace, Franche-Comté et Lorraine. »

Tout le monde se leva à la fois. On s’insurgea contre l’audace de ce petit bourgeois qui prenait ce ton avec la fleur de la noblesse du pays. C’était précisément dans ces occasions que jouissait la vanité de Du Poirier ; son génie fougueux aimait ces sortes de batailles. Il n’était pas sans sentir vivement les marques de mépris, et avait besoin, dans l’occasion, d’écraser l’orgueil des gentilshommes.

Après des torrents de paroles insensées, dictées par la vanité puérile qu’on appelle orgueil de la naissance, la présente bataille tourna tout à fait à l’avantage du tacticien Du Poirier.

« Voulez-vous désobéir non à moi, qui suis un ver de terre, mais à notre roi légitime, Charles X ? leur dit-il quand il vit que chacun à son tour s’était donné le plaisir de parler de ses aïeux, de sa bravoure, et de la place qu’il avait occupée dans l’armée avant les fatales journées de 1830… Le roi ne veut pas se brouiller avec ses régiments. Rien de plus impolitique qu’une querelle entre son corps de noblesse et un régiment. »

Du Poirier répéta cette vérité si souvent et avec tant de termes différents qu’elle finit par pénétrer dans ces têtes peu habituées à comprendre le nouveau. Les amours-propres capitulèrent au moyen d’un bavardage dont Du Poirier calcula la durée à trois quarts d’heure ou une heure.

Pour tâcher de perdre moins de temps, Du Poirier, dont l’âpre vanité commençait à être calmée par l’ennui, prit sur soi d’adresser un mot agréable à tout le monde. Il fit la conquête de M. de Sanréal, qui fournissait des raisons aux Roller, en lui demandant du vin brûlé. Sanréal avait inventé une façon nouvelle de faire ce breuvage adorable et courut à l’office le préparer lui-même.

Quand tout le monde eut accordé la dictature à Du Poirier :

« Voulez-vous réellement, messieurs, éloigner M. de Leuwen de Nancy et ne pas perdre madame Chasteller ?

– Sans doute, répondit-on avec humeur.

– Eh bien ! j’en sais un moyen assuré… Vous le devinerez probablement en y songeant. »

Et son œil malin jouissait de leur air attentif.

« Demain à pareille heure, je vous dirai quel est ce moyen ; il n’y a rien de plus simple. Mais il a un défaut, il exige un secret profond pendant un mois. Je demande de ne m’ouvrir qu’à deux commissaires désignés par vous, messieurs. »

En disant ces paroles, il sortit brusquement, et à peine sorti Ludwig Roller le chargea d’injures atroces. Tous suivirent cet exemple, à l’exception de Lanfort, qui dit :

« Il a un fichu physique, il est laid, malpropre, son chapeau a bien dix-huit mois de date, il est familier jusqu’à la grossièreté. La plupart de ses défauts tiennent à sa naissance : son père était marchand de chanvre, comme il nous l’a dit. Mais les plus grands rois se sont servis d’ignobles conseillers. Du Poirier est plus fin que moi, car du diable si je devine son moyen infaillible. Et toi, Ludwig, qui parles tant, le devineras-tu ? »

Tout le monde rit, excepté Ludwig, et Sanréal, enchanté de la tournure que prenaient les affaires, les engagea à déjeuner pour le lendemain. Mais avant de se séparer, quelque piqué que l’on fût contre Du Poirier, on désigna les deux commissaires qui devaient s’aboucher avec lui, et naturellement le choix tomba sur les deux personnes qui auraient le plus crié de n’être pas nommées, MM. de Sanréal et Ludwig Roller.

En quittant ces fougueux gentilshommes, Du Poirier alla d’un pas pressé chercher, au fond d’une rue étroite, un petit prêtre que le sous-préfet croyait son espion dans la bonne compagnie et qui, comme tel, accrochait un assez bon lopin des fonds secrets.

« Vous allez dire à M. Fléron, mon cher Olive, que nous avons reçu une dépêche de Prague, sur laquelle nous avons délibéré cinq heures, en séance, chez M. de Sanréal ; mais cette dépêche est d’une telle importance que demain, à dix heures et demie, nous nous réunissons de nouveau au même lieu. »

L’abbé Olive avait de Mgr l’évêque la permission de porter un habit bleu extrêmement râpé et des bas gris de fer. Ce fut dans ce costume qu’il alla trahir M. Du Poirier et annoncer à M. l’abbé Rey, grand vicaire, la commission qu’il venait de recevoir du docteur. Ensuite, il se glissa chez le sous-préfet qui, sur cette grande nouvelle, ne dormit pas de la nuit.

Le lendemain, de grand matin, il fit dire à l’abbé Olive qu’il paierait cinquante écus une copie fidèle de la dépêche de Prague, et il osa écrire directement au ministre de l’Intérieur, au risque de déplaire à son préfet, M. Dumoral, ancien libéral renégat et homme toujours inquiet. M. Fléron écrivit aussi à ce dernier, mais la lettre fut jetée à la boîte une heure trop tard et de façon à laisser vingt-quatre heures d’avance à l’avis important donné au ministre par le simple sous-préfet.

Chapitre XXXVI. §

« Quoi ! se dit Du Poirier en apprenant le choix des deux commissaires qu’on lui avait donnés, ces animaux-là ne sauront pas même nommer deux commissaires ! Du diable si je leur raconte mon projet ! »

À la réunion du lendemain, Du Poirier, plus grave et plus rogue que de coutume, prit par le bras MM. Ludwig Roller et de Sanréal et les conduisit dans le cabinet du dernier, qu’il ferma à clef. Du Poirier fut avant tout fidèle aux formes, il savait que c’était la seule chose que Sanréal comprenait dans cette affaire.

Une fois placés dans trois fauteuils, Du Poirier dit après un petit silence :

« Messieurs, nous sommes ici réunis pour le service de Sa Majesté Charles X, notre roi légitime. Vous me jurez un secret absolu, même sur le peu qu’il m’est permis de vous révéler aujourd’hui ?

– Parole d’honneur ! dit Sanréal, ahuri de respect et de curiosité.

– Eh ! f… ! dit Roller, impatienté.

– Messieurs, vos domestiques sont payés par les républicains ; cette secte se glisse partout, et sans un secret absolu, même envers nos meilleurs amis, le bon parti ne pourrait parvenir à rien et vous, messieurs, ainsi que moi, pauvre plébéien, nous nous verrions vilipendés dans L’Aurore. »

En faveur du lecteur, j’abrège infiniment le discours que Du Poirier se vit dans la nécessité de débiter à cet homme riche et à cet homme brave. Comme il ne voulait leur rien dire, il allongea encore plus qu’il n’était nécessaire.

« Le secret que j’espérais pouvoir vous soumettre, dit-il enfin, n’est plus à moi. Pour le moment, je ne suis chargé que de demander à votre bravoure, dit-il en s’adressant surtout à Sanréal, une trêve qui lui coûtera beaucoup.

– Certes ! dit Sanréal.

– Mais, messieurs, quand on est membre d’un grand parti, il faut savoir faire des sacrifices à la volonté générale, eût-elle tort. Autrement, on n’est rien, on ne parvient à rien. On ne mérite que le nom d’enfant perdu. Il faut, messieurs, que personne d’entre vous ne provoque M. Leuwen avant quinze grands jours.

– Il faut… Il faut… répéta Ludwig Roller avec amertume.

– Vers cette époque, M. Leuwen quittera Nancy, ou du moins il n’ira plus chez madame de Chasteller. C’est, ce me semble, ce que vous désirez, et ce que je vous ai montré que vous n’obtiendriez pas par un duel92. »

Il fallut répéter cela en termes différents pendant une heure. Les deux commissaires prétendaient que leur droit, comme leur devoir, étaient de savoir un secret.

« Quel rôle jouerons-nous, disait Sanréal, si ces messieurs qui nous attendent dans mon salon apprennent que nous sommes restés ici une heure entière pour ne rien apprendre ?

– Eh bien ! laissez croire que vous savez, dit froidement Du Poirier ; je vous seconderai. »

Il fallut encore une bonne heure pour faire accepter ce mezzo termine à la vanité de ces messieurs.

Le docteur Du Poirier se tira bien de cette épreuve de patience, au milieu de laquelle son orgueil jouissait. Il aimait surtout à parler et à avoir à convaincre des personnages ennemis. C’était un homme d’un extérieur repoussant mais d’un esprit ferme, vif, entreprenant. Depuis qu’il se mêlait d’intrigues politiques, l’art de guérir, où il avait obtenu l’une des premières places, l’ennuyait. Le service de Charles X, ou ce qu’il appelait la politique, donnait un aliment à son envie de faire, de travailler, d’être compté. Ses flatteurs lui disaient : « Si des bataillons prussiens ou russes nous ramènent Charles X, vous serez député, ministre, etc. Vous serez le Villèle de cette nouvelle position. »

« Alors comme alors », répondait Du Poirier.

En attendant, il avait tous les plaisirs de l’ambition conquérante. Voici comment : MM. de Puylaurens et de Pontlevé avaient reçu des pouvoirs de qui de droit pour diriger les efforts des royalistes dans la province dont Nancy était le chef-lieu ; Du Poirier ne devait être que l’humble secrétaire de cette commission ou plutôt de ce pouvoir occulte, lequel n’avait qu’une chose de raisonnable : il ne se divisait pas. Il était confié à M. de Puylaurens, en son absence à M. de Pontlevé, en l’absence de ce dernier à M. Du Poirier, et cependant depuis un an Du Poirier faisait tout. Il rendait des comptes fort légers aux deux titulaires de l’emploi et ceux-ci ne se fâchaient pas trop. C’est qu’il avait l’art de leur faire entrevoir la guillotine, ou tout au moins le château de Ham, au bout de leurs menées, et ces messieurs, qui n’avaient ni zèle, ni fantaisie, ni dévouement, étaient bien aises, au fond, de laisser se compromettre ce bourgeois hardi et grossier, sauf à se brouiller avec lui et à tâcher de le jeter au bas de l’échelle, s’il y avait succès quelconque ou troisième restauration.

Du Poirier n’avait nulle haine contre Leuwen ; mais dans son ardeur de faire, puisqu’il s’était chargé de le faire déguerpir, il voulait, et voulait fermement, en venir à bout.

Le premier jour, lorsqu’il demanda deux commissaires à la réunion Sanréal, le second lorsqu’il se débarrassa de la curiosité inquiète de ces deux commissaires, il n’avait encore aucun plan bien arrêté. Celui qu’il suivit ne se présenta à lui que par parties successives, et à mesure qu’il se persuada que laisser avoir lieu ce duel qu’il avait défendu au nom du roi serait une défaite marquée, un fiasco pour sa réputation et son influence en Lorraine dans la moitié jeune du parti.

Il commença par confier, sous le sceau du secret, à mesdames de Serpierre, de Marcilly et de Puylaurens que madame de Chasteller était plus malade qu’on ne le pensait, et que sa maladie serait longue tout au moins. Il engagea madame de Chasteller à souffrir un vésicatoire à la jambe et l’empêcha ainsi de marcher pendant un mois93. Peu de jours après, il arriva chez elle d’un air sérieux qui devint sombre en lui tâtant le pouls, et il l’engagea à toutes les cérémonies religieuses qui, en province, sont comprises dans ce seul mot : se faire administrer. Tout Nancy retentit de ce grand événement, et l’on peut juger de l’impression qu’il fit sur Leuwen : madame de Chasteller était donc en danger de mort ?

« Mourir n’est donc que cela ? se disait madame de Chasteller, qui était loin de se douter qu’elle n’avait qu’une fièvre ordinaire. La mort ne serait rien absolument si j’avais M. Leuwen là, auprès de moi. Il me donnerait du courage si je venais à en manquer. Au fait, sans lui la vie aurait eu peu de charmes pour moi. On me fait bouder au fond de cette province, où avant lui ma vie était si triste… Mais il n’est pas noble, mais il est soldat du juste-milieu ou, ce qui est encore pis, de la république… »

Madame de Chasteller parvint à désirer la mort.

Elle était sur le point de haïr madame d’Hocquincourt, et quand elle surprenait ce commencement de haine dans son cœur, elle se méprisait. Comme depuis quinze grands jours elle ne voyait plus Leuwen, le sentiment qu’elle avait pour lui ne lui donnait que du malheur.

Leuwen, dans son désespoir, était allé mettre à la poste à Darney trois lettres, heureusement fort prudentes, lesquelles avaient été interceptées par mademoiselle Bérard, maintenant parfaitement d’accord avec le docteur Du Poirier.

Leuwen ne quittait plus le docteur. Ce fut une fausse démarche. Leuwen était loin d’être assez savant en hypocrisie pour pouvoir se permettre la société intime d’un intrigant sans moralité. Sans s’en douter, il l’offensa mortellement. Le docteur, piqué de la naïveté du mépris de Leuwen pour les fripons, les renégats, les hypocrites, parvint à le haïr. Étonné de la chaleur de son bon sens lorsqu’il était question entre eux du peu d’apparence du retour des Bourbons :

« Mais à ce compte, moi, lui dit un jour le docteur poussé à bout, je ne suis donc qu’un imbécile ? »

Il continua tout bas :

« Nous allons voir, jeune insensé, ce qu’il va advenir de ton plus cher intérêt. Raisonne sur l’avenir, répète des idées que tu trouves toutes faites dans ton Carrel, moi je suis maître de ton présent et vais te le faire sentir. Moi, vieux, ridé, mal mis, homme de mauvaises manières à tes yeux, je vais t’infliger la douleur la plus cruelle, à toi beau, jeune, riche, doué par la nature de manières si nobles, et en tout si différent de moi, Du Poirier. J’ai usé les trente premières années de ma vie mourant de froid dans un cinquième étage, en tête à tête avec un squelette ; toi, tu t’es donné la peine de naître, et tu prétends en secret que quand ton gouvernement raisonnable sera établi on ne punira que par le mépris les hommes forts tels que moi ! Cela serait bête à ton parti ; en attendant, c’est bête à toi de ne pas deviner que je vais te faire du mal, et beaucoup. Souffre, jeune bambin ! »

Et le docteur se mit à parler à Leuwen de la maladie de madame de Chasteller dans les termes les plus inquiétants. S’il voyait le sourire effleurer les lèvres de Leuwen, il lui disait :

« Tenez, c’est dans cette église qu’est le caveau de famille des Pontlevé. Je crains bien, ajoutait-il avec un soupir, que bientôt il ne soit rouvert. »

Il attendait depuis plusieurs jours que Leuwen, fou comme le sont les amants, entreprît de voir en secret madame de Chasteller.

Depuis la conférence avec les jeunes gens du parti chez M. de Sanréal, Du Poirier, qui méprisait assez la méchanceté plate et sans but de mademoiselle Bérard, s’était rapproché d’elle. Il chercha à lui faire jouer un rôle dans la famille : c’était à elle de préférence, et non pas à M. de Pontlevé, à M. de Blancet ou aux autres parents, qu’il s’ouvrait sur le prétendu danger de madame de Chasteller.

Il y avait une grande difficulté au projet qui peu à peu se débrouillait dans la tête de M. Du Poirier : c’était la présence continuelle de mademoiselle Beaulieu, femme de chambre de madame de Chasteller, et qui adorait sa maîtresse.

Le docteur la gagna en lui témoignant toute confiance, et fit consentir mademoiselle Bérard à ce que souvent, en sa présence, il s’entretînt de préférence avec mademoiselle Beaulieu sur les soins nécessaires à la malade jusqu’à la prochaine visite de lui, docteur.

Cette bonne femme de chambre comme la très peu bonne mademoiselle Bérard croyaient également madame de Chasteller fort dangereusement malade.

Le docteur confia à la femme de chambre qu’il supposait qu’un chagrin de cœur alimentait la maladie de sa maîtresse. Il insinua qu’il trouverait naturel que M. Leuwen cherchât à voir encore une fois madame de Chasteller.

« Hélas ! monsieur le docteur, il y a quinze jours que M. Leuwen me tourmente pour le laisser venir ici pour cinq minutes. Mais que dirait le monde ? J’ai refusé absolument. »

Le docteur répondit par une quantité de phrases arrangées de façon à ce que l’intelligence de la femme de chambre fût hors d’état de jamais les répéter, mais dans le fait ces phrases engageaient indirectement cette bonne fille à permettre l’entrevue demandée.

Enfin, il arriva qu’un soir M. de Pontlevé, d’après l’ordre du docteur, alla faire sa partie de whist chez madame de Marcilly, partie interrompue par deux ou trois accès de larmes. Justement, M. le vicomte de Blancet n’avait pu résister à une partie de chasse pour le passage des bécasses94. Leuwen vit à la fenêtre de mademoiselle Beaulieu le signal dont l’espérance donnait encore à la vie quelque intérêt pour lui. Leuwen vola chez lui, revint habillé en bourgeois, et enfin, annoncé avec des précautions infinies par la bonne femme de chambre, qui ne quitta pas le voisinage du lit, il put passer dix minutes avec madame de Chasteller.

[Détails d’amour… madame d’Hocquincourt nommée à la fin par madame de Chasteller :

« Je ne m’y suis pas présenté depuis que vous êtes malade95. »]

Chapitre XXXVII. §

Le lendemain, le docteur trouva madame de Chasteller sans fièvre et tellement bien, qu’il eut peur d’avoir perdu tous les soins qu’il se donnait depuis trois semaines. Il affecta l’air très inquiet devant la bonne mademoiselle Beaulieu. Il partit comme un homme pressé, et revint une heure après, à une heure insolite.

« Beaulieu, lui dit-il, votre maîtresse tombe dans le marasme.

– Oh ! mon Dieu, monsieur ! »

Ici, le docteur expliqua longuement ce qu’est le marasme.

« Votre maîtresse a besoin de lait de femme. Si quelque chose peut lui sauver la vie, c’est l’usage du lait d’une jeune femme et fraîche paysanne. Je viens de faire courir dans tout Nancy, je ne trouve que des femmes d’ouvriers, dont le lait ferait plus de mal que de bien à madame de Chasteller. Il faut une jeune paysanne… »

Le docteur remarqua que Beaulieu regardait attentivement la pendule.

« Mon village, Chefmont, n’est qu’à cinq lieues d’ici. J’arriverai de nuit, mais n’importe.

– Bien, très bien, brave et excellente Beaulieu. Mais si vous trouvez une jeune nourrice, ne lui faites pas faire les cinq lieues tout d’une traite. N’arrivez qu’après-demain matin ; le lait échauffé serait un poison pour votre pauvre maîtresse.

– Croyez-vous, monsieur le docteur, que voir encore une fois M. Leuwen puisse faire du mal à madame ? Elle vient en quelque sorte de m’ordonner de le faire entrer ce soir s’il se présente. Elle lui est si attachée !… »

Le docteur croyait à peine au bonheur qui lui arrivait.

« Rien de plus naturel, Beaulieu. (Il insistait toujours sur le mot naturel.) Qui est-ce qui vous remplacera ?

– Anne-Marie, cette brave fille si dévote.

– Eh bien ! donnez vos instructions à Anne-Marie. Où M. Leuwen se place-t-il en attendant le moment où vous pouvez l’annoncer ?

– Dans la soupente où couchait Joseph autrefois, dans l’antichambre de madame.

– Dans l’état où est votre pauvre maîtresse, elle n’a pas besoin de trop d’émotions à la fois. Si vous m’en croyez, vous ferez défendre la porte pour tout le monde absolument, même pour M. de Blancet. »

Ce détail et beaucoup d’autres furent convenus entre le docteur et mademoiselle Beaulieu. Cette bonne fille quitta Nancy à cinq heures, laissant ses fonctions à Anne-Marie.

Or, depuis longtemps, Anne-Marie, que madame de Chasteller ne gardait que par bonté et qu’elle avait été sur le point de renvoyer une ou deux fois, était entièrement dévouée à mademoiselle Bérard, et son espion contre Beaulieu.

Voici ce qui arriva : à huit heures et demie, dans un moment où mademoiselle Bérard parlait à la vieille portière, Anne-Marie fit passer dans la cour Leuwen qui, deux minutes après, fut placé dans un retranchement en bois peint qui occupait la moitié de l’antichambre de madame de Chasteller. De là, Leuwen voyait fort bien ce qui se passait dans la pièce voisine et entendait presque tout ce qui se disait dans l’appartement entier.

Tout à coup, il entendit les vagissements d’un enfant à peine né. Il vit arriver dans l’antichambre le docteur essoufflé portant l’enfant dans un linge qui lui parut taché de sang.

« Votre pauvre maîtresse, dit-il en toute hâte à Anne-Marie, est enfin sauvée. L’accouchement a eu lieu sans accident. M. le marquis est-il hors de la maison ?

– Oui, monsieur.

– Cette maudite Beaulieu n’y est pas ?

– Elle est en route pour son village.

– Sous un prétexte je l’ai envoyée chercher une nourrice, puisque celle que j’ai retenue au faubourg ne veut pas d’un enfant clandestin.

– Et M. de Blancet ?

– Ce qu’il y a de bien singulier, c’est que votre maîtresse ne veut pas le voir.

– Je le crois pardieu bien, dit Anne-Marie, après un tel cadeau !

– Après tout, peut-être l’enfant n’est pas de lui.

– Ma foi ! ces grandes dames, ça ne va pas souvent à l’église, mais en revanche cela a plus d’un amoureux.

– Je crois entendre gémir madame de Chasteller, je rentre, dit le docteur. Je vais vous envoyer mademoiselle Bérard. »

Mademoiselle Bérard arriva, elle exécrait Leuwen, et dans une conversation d’un quart d’heure eut l’art, en disant les mêmes choses que le docteur, d’être bien plus méchante. Mademoiselle Bérard était d’avis que ce gros poupon, comme elle l’appelait, appartenait à M. de Blancet ou au lieutenant-colonel de hussards96.

« Ou à M. de Goëllo, dit naturellement Anne-Marie.

– Non, pas à M. de Goëllo, dit mademoiselle Bérard97, madame ne peut plus le souffrir. C’était de lui la fausse couche qui faillit, dans les temps, la brouiller avec ce pauvre M. de Chasteller. »

On peut juger de l’état où se trouvait Leuwen. Il fut sur le point de sortir de sa cachette et de s’enfuir, même en présence de mademoiselle Bérard.

« Non, se dit-il ; elle s’est moquée de moi comme d’un vrai blanc-bec que je suis. Mais il serait indigne de la compromettre. »

À ce moment, le docteur, craignant de la part de mademoiselle Bérard quelque raffinement de méchanceté trop peu vraisemblable, vint à la porte de l’antichambre.

« Mademoiselle Bérard ! Mademoiselle Bérard ! dit-il d’un air alarmé, il y a une hémorragie. Vite, vite, le seau de glace que j’ai apporté sous mon manteau. »

Dès qu’Anne-Marie fut seule, Leuwen sortit en remettant sa bourse à Anne-Marie, en quoi faisant il vit, bien malgré lui, l’enfant qu’elle portait avec ostentation et qui, au lieu de quelques minutes de vie, avait bien un mois ou deux. C’est ce que Leuwen ne remarqua pas. Il dit avec beaucoup de tranquillité apparente à Anne-Marie :

« Je me sens un peu indisposé. Je ne verrai madame de Chasteller que demain. Voulez-vous venir parler à la portière pendant que je sortirai ? »

Anne-Marie le regardait avec des yeux extrêmement ouverts :

« Est-ce qu’il est d’accord, lui aussi ? » pensait-elle.

Heureusement pour le succès des projets du docteur, comme le geste de Leuwen la pressait fort, elle n’eut pas le temps de commettre une indiscrétion ; elle ne dit rien, alla déposer l’enfant sur un lit dans la chambre voisine, descendit chez la portière.

« Cette bourse si pesante, se disait-elle, est-elle remplie d’argent ou de jaunets ? »

Elle conduisit la portière au fond de sa loge, et Leuwen put sortir inaperçu.

Il courut chez lui et s’enferma à clef dans sa chambre. Ce ne fut qu’à ce moment qu’il se permit de considérer en plein tout son malheur. Il était trop amoureux pour être furieux, dans ce premier moment, contre madame de Chasteller.

« M’a-t-elle jamais dit qu’elle n’eût aimé personne avant moi ? D’ailleurs, vivant avec moi comme avec un frère par ma sottise et ma très grande sottise, me devait-elle une telle confidence ?… Mais, ma chère Bathilde, je ne puis donc plus t’aimer ? » s’écriait-il tout à coup en fondant en larmes.

« Il serait digne d’un homme, pensa-t-il au bout d’une heure, d’aller chez madame d’Hocquincourt que j’abandonne sottement depuis un mois, et de chercher à prendre une revanche. »

Il s’habilla en se faisant une violence mortelle et, comme il allait sortir, il tomba évanoui dans le salon.

Il revint à lui quelques heures après ; un domestique le heurta du pied, en allant voir à trois heures du matin s’il était rentré.

« Ah ! le voilà encore ivre-mort ! Quelle saleté pour un maître ! », dit cet homme.

Leuwen entendit fort bien ces paroles ; il se crut d’abord dans l’état que disait ce domestique ; mais tout à coup l’affreuse vérité lui apparut, et il fut bien plus malheureux que dans la soirée.

Le reste de la nuit se passa dans une sorte de délire. Il eut un instant l’ignoble idée d’aller faire des reproches à madame de Chasteller ; il eut horreur de cette tentation. Il écrivit au lieutenant-colonel Filloteau qui, par bonheur, commandait le régiment, qu’il était malade, et sortit de Nancy fort matin, espérant n’être pas vu.

Ce fut dans cette promenade solitaire qu’il sentit en plein toute l’étendue de son malheur.

« Je ne puis plus aimer Bathilde ! » se disait-il tout haut de temps en temps.

À neuf heures du matin, comme il se trouvait à six lieues de Nancy, l’idée d’y rentrer lui parut horrible.

« Il faut que j’aille à Paris à franc étrier, voir ma mère. »

Ses devoirs comme militaire avaient disparu à ses yeux, il se sentait comme un homme qui approche des derniers moments. Toutes les choses du monde avaient perdu leur importance à ses yeux, deux objets surnageaient seuls : sa mère et madame de Chasteller.

Pour cette âme épuisée par la douleur, l’idée folle de ce voyage fut comme une consolation, la seule qu’il entrevit. C’était une distraction.

Il renvoya son cheval à Nancy et écrivit au colonel Filloteau pour le prier de ne pas faire parler de son absence.

« Je suis mandé secrètement par le ministre de la Guerre. »

Ce mensonge se trouva sous sa plume parce qu’il eut la crainte folle d’être poursuivi.

Il demanda un cheval à une poste. Comme, sur son air égaré, on lui faisait quelques objections, il se dit envoyé par le colonel Filloteau, du 27e de lanciers, à une compagnie du régiment qui était détachée à Reims pour faire la guerre aux ouvriers.

Les difficultés qu’il eut pour obtenir le premier cheval ne se renouvelèrent plus, et trente-deux heures après il était à Paris.

Près d’entrer chez sa mère, il pensa qu’il lui ferait peur ; il alla descendre à un hôtel garni voisin, et ne revint chez lui que quelques heures plus tard.

[« Maman, je suis fou. Je n’ai pas manqué à l’honneur, mais à cela près je suis le plus malheureux des hommes.

– Je vous pardonne tout, lui dit-elle en lui sautant au cou. Ne crains aucun reproche, mon Lucien. Est-ce une affaire d’argent ? J’en ai.

– C’est bien autre chose. J’aimais, et j’ai été trompé. »]


Deuxième partie. §

Lecteur bénévole,

En arrivant à Paris, il me faut faire de grands efforts pour ne pas tomber dans quelque personnalité. Ce n’est pas que je n’aime beaucoup la satire, mais en fixant l’œil du lecteur sur la figure grotesque de quelque ministre, le cœur de ce lecteur fait banqueroute à l’intérêt que je veux lui inspirer pour les personnages. Cette chose si amusante, la satire personnelle, ne convient donc point, par malheur, à la narration d’une histoire. Le lecteur est tout occupé à comparer mon portrait à l’original grotesque, ou même odieux, de lui bien connu ; il le voit sale ou noir, comme le peindra l’histoire.

Les personnalités sont charmantes quand elles sont vraies et point exagérées, et c’est une tentation que ce que nous voyons depuis vingt ans est bien fait pour nous ôter.

« Quelle duperie, dit Montesquieu, que de calomnier l’Inquisition ! » Il eût dit de nos jours : « Comment ajouter à l’amour de l’argent, à la crainte de perdre sa place, et au désir de tout faire pour deviner la fantaisie du maître, qui font l’âme de tous les discours hypocrites de tout ce qui mange plus de cinquante mille francs au budget ? »

Je professe qu’au-dessus de cinquante mille francs la vie privée doit cesser d’être murée.

Mais la satire de ces heureux du budget n’entre point dans mon plan. Le vinaigre est en soi une chose excellente, mais mélangé avec une crème il gâte tout. J’ai donc fait tout ce que j’ai pu pour que vous ne puissiez reconnaître, ô lecteur bénévole, un ministre de ces derniers temps qui voulut jouer de mauvais tours à Leuwen. Quel plaisir auriez-vous à voir en détail que ce ministre était voleur, mourant de peur de perdre sa place, et ne se permettant pas un mot qui ne fût une fausseté ? Ces gens-là ne sont bons que pour leur héritier. Comme rien d’un peu spontané n’est jamais entré dans leur âme, la vue intérieure de cette âme vous donnerait du dégoût, ô lecteur bénévole, et bien plus encore si j’avais le malheur de vous faire deviner les traits doucereux ou ignobles qui recouvraient cette âme plate.

C’est bien assez de voir ces gens-là quand on va les solliciter le matin.

Non ragioniam di loro, ma guarda e passa.

Chapitre XXXVIII. §

« Je ne veux point abuser de mon titre de père pour vous contrarier ; soyez libre, mon fils. »

Ainsi, établi dans un fauteuil admirable, devant un bon feu, parlait d’un air riant M. Leuwen père, riche banquier déjà sur l’âge, à Lucien Leuwen, son fils et notre héros98.

Le cabinet où avait lieu la conférence entre le père et le fils venait d’être arrangé avec le plus grand luxe sur les dessins de M. Leuwen lui-même. Il avait placé dans ce nouvel ameublement les trois ou quatre bonnes gravures qui avaient paru dans l’année en France et en Italie, et un admirable tableau de l’école romaine dont il venait de faire l’acquisition. La cheminée de marbre blanc contre laquelle s’appuyait Leuwen avait été sculptée à Rome dans l’atelier de Tenerani, et la glace de huit pieds de haut sur six de large, placée au-dessus, avait figuré dans l’exposition de 1834 comme absolument sans défaut. Il y avait loin de là au misérable salon dans lequel, à Nancy, Lucien promenait ses inquiétudes. En dépit de sa douleur profonde, la partie parisienne et vaniteuse de son âme était sensible à cette différence. Il n’était plus dans des pays barbares, il se trouvait de nouveau au sein de sa patrie.

« Mon ami, dit M. Leuwen père, le thermomètre monte trop vite, faites-moi le plaisir de pousser le bouton de ce ventilateur numéro 2… là… derrière la cheminée… Fort bien. Donc, je ne prétends nullement abuser de mon titre pour abréger votre liberté. Faites absolument ce qui vous conviendra. »

Leuwen, debout contre la cheminée, avait l’air sombre, agité, tragique, l’air en un mot que nous devrions trouver à un jeune premier de tragédie malheureux par l’amour. Il cherchait avec un effort pénible et visible à quitter l’air farouche du malheur pour prendre l’apparence du respect et de l’amour filial le plus sincère, sentiments très vivants dans son cœur. Mais l’horreur de sa situation depuis la dernière soirée passée à Nancy avait remplacé sa physionomie de bonne compagnie par celle d’un jeune brigand qui paraît devant ses juges.

« Votre mère prétend, continua M. Leuwen père, que vous ne voulez pas retourner à Nancy ? Ne retournez pas en province ; à Dieu ne plaise que je m’érige en tyran. Pourquoi ne feriez-vous pas des folies, et même des sottises ? Il y en a une, pourtant, mais une seule, à laquelle je ne consentirai pas, parce qu’elle a des suites : c’est le mariage ; mais vous avez la ressource des sommations respectueuses… et pour cela je ne me brouillerai pas avec vous. Nous plaiderons, mon ami, en dînant ensemble.

– Mais, mon père, répondit Lucien revenant de bien loin, il n’est nullement question de mariage.

– Eh ! bien, si vous ne songez pas au mariage, moi j’y songerai. Réfléchissez à ceci : je puis vous marier à une fille riche et pas plus sotte qu’une pauvre, et il est fort possible qu’après moi vous ne soyez pas riche. Ce peuple-ci est si fou, qu’avec une épaulette, une fortune bornée est très supportable pour l’amour-propre. Sous l’uniforme, la pauvreté n’est que la pauvreté, ce n’est pas grand-chose, il n’y a pas le mépris. Mais tu croiras ces choses-là, dit M. Leuwen en changeant de ton, quand tu les auras vues toi-même… Je dois te sembler un radoteur… Donc, brave sous-lieutenant, vous ne voulez plus de l’état militaire ?

– Puisque vous êtes si bon que de raisonner avec moi au lieu de commander, non, je ne veux plus de l’état militaire en temps de paix, c’est-à-dire passer ma soirée à jouer au billard et à m’enivrer au café, et encore avec défense de prendre sur la table de marbre mal essuyée d’autre journal que le Journal de Paris. Dès que nous sommes trois officiers à [nous] promener ensemble, un au moins peut passer pour espion dans l’esprit des deux autres. Le colonel, autrefois intrépide soldat, s’est transformé, sous la baguette du juste-milieu, en sale commissaire de police. »

M. Leuwen père sourit comme malgré lui. Lucien le comprit, et ajouta avec empressement :

« Je ne prétends point tromper un homme aussi clairvoyant ; je ne l’ai jamais prétendu, croyez-le bien, mon père ! Mais enfin, il fallait bien commencer mon conte par un bout. Ce n’est donc point pour des motifs raisonnables que, si vous le permettez, je quitterai l’état militaire. Mais cependant, c’est une démarche raisonnable. Je sais donner un coup de lance et commander à cinquante hommes qui donnent des coups de lance ; je sais vivre convenablement avec trente-cinq camarades, dont cinq ou six font des rapports de police. Je sais donc le métier. Si la guerre survient, mais une vraie guerre, dans laquelle le général en chef ne trahisse pas son armée, et que je pense comme aujourd’hui, je vous demanderai la permission de faire une campagne ou deux. La guerre, suivant moi, ne peut pas durer davantage, si le général en chef ressemble un peu à Washington. Si ce n’est qu’un pillard habile et brave, comme Soult, je me retirerai une seconde fois.

– Ah ! c’est là votre politique ! reprit son père avec ironie99. Diable ! c’est de la haute vertu ! Mais la politique, c’est bien long ! Que voulez-vous pour vous personnellement ?

– Vivre à Paris, ou faire de grands voyages : l’Amérique, la Chine.

– Vu mon âge et celui de votre mère, tenons-nous-en à Paris. Si j’étais l’enchanteur Merlin et que vous n’eussiez qu’un mot à dire pour arranger le matériel de votre destinée, que demanderiez-vous ? Voudriez-vous être commis dans mon comptoir, ou employé dans le bureau particulier d’un ministre qui va se trouver en possession d’une grande influence sur les destinées de la France, M. de Vaize, en un mot ? Il peut être ministre de l’Intérieur demain.

– M. de Vaize ? Ce pair de France qui a tant de génie pour l’administration ? Ce grand travailleur ?

– Précisément, répondit M. Leuwen en riant et admirant la haute vertu des intentions et la bêtise des perceptions.

– Je n’aime pas assez l’argent pour entrer au comptoir, répondit Lucien. Je ne pense pas assez au métal, je n’ai jamais senti vivement et longtemps son absence. Cette absence terrible ne sera pas toujours là, en moi, pour répondre victorieusement à tous les dégoûts. Je craindrais de manquer de persévérance une seconde fois si je nommais le comptoir.

– Mais si après moi vous êtes pauvre ?

– Du moins à la dépense que j’ai faite à Nancy, maintenant je suis riche ; et pourquoi cela ne durerait-il pas bien longtemps encore ?

– Parce que 65 n’est pas égal à 24.

– Mais cette différence… »

La voix de Lucien se voilait.

« Pas de phrases, monsieur ! Je vous rappelle à l’ordre. La politique et le sentiment nous écartent également de l’objet à l’ordre du jour :

Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?

C’est de vous qu’il s’agit, et c’est à quoi nous cherchons une réponse. Le comptoir vous ennuie et vous aimez mieux le bureau particulier du comte de Vaize ?

– Oui, mon père.

– Maintenant paraît une grande difficulté : serez-vous assez coquin pour cet emploi ? »

Lucien tressaillit ; son père le regarda avec le même air gai et sérieux tout à la fois. Après un silence, M. Leuwen père reprit :

« Oui, monsieur le sous-lieutenant, serez-vous assez coquin ? Vous serez à même de voir une foule de petites manœuvres ; voulez-vous, vous subalterne, aider le ministre dans ces choses, ou le contrecarrer ? Voudrez-vous faire aigre, comme un jeune républicain qui prétend repétrir les Français pour en faire des anges ? That is the question, et c’est là-dessus que vous me répondrez ce soir, après l’Opéra, car ceci est un secret : pourquoi n’y aurait-il pas crise ministérielle en ce moment ? La Finance et la Guerre ne se sont-elles pas dit les gros mots pour la vingtième fois ? Je suis fourré là-dedans, je puis ce soir, je puis demain, et peut-être je ne pourrai plus après-demain vous nicher d’une façon brillante.

« Je ne vous dissimule pas que les mères jetteront les yeux sur vous pour vous faire épouser leurs filles ; en un mot, la position la plus honorable, comme disent les sots. Mais serez-vous assez coquin pour la remplir ? Réfléchissez donc à ceci : jusqu’à quel point vous sentez-vous la force d’être un coquin, c’est-à-dire d’aider à faire une petite coquinerie, car depuis quatre ans, il n’est plus question de verser du sang…

– Tout au plus de voler l’argent, interrompit Lucien.

Du pauvre peuple ! interrompit à son tour M. Leuwen père d’un air piteux. Ou de l’employer un peu différemment qu’il ne l’emploierait lui-même, ajouta-t-il du même ton. Mais il est un peu bête, et ses députés un peu sots et pas mal intéressés…

– Et que désirez-vous que je sois ? demanda Lucien d’un air simple.

– Un coquin, reprit le père, je veux dire un homme politique, un Martignac, je n’irai pas jusqu’à dire un Talleyrand. À votre âge et dans vos journaux, on appelle cela être un coquin. Dans dix ans, vous saurez que Colbert, que Sully, que le cardinal [de] Richelieu, en un mot tout ce qui a été homme politique, c’est-à-dire dirigeant les hommes, s’est élevé au moins à ce premier degré de coquinerie que je désire vous voir. N’allez pas faire comme N… qui, nommé secrétaire général de la police, au bout de quinze jours donna sa démission parce que cela était trop sale. Il est vrai que dans ce temps on faisait fusiller Frotté par des gendarmes chargés de le conduire de sa maison en prison, et qu’avant que de partir les gendarmes savaient qu’il essaierait de s’échapper en route, ce qui les réduirait à la triste nécessité de le tuer à coups de fusil.

– Diable ! dit Lucien.

– Oui. Le Préfet C***100, ce brave homme préfet à Troyes et mon ami, dont vous vous souvenez peut-être, un homme de cinq pieds six pouces, à cheveux gris, à Plancy.

– Oui, je m’en souviens très bien. Ma mère lui donnait la belle chambre à damas rouge, à l’angle du château.

– C’est cela. Eh bien ! il perdit sa préfecture dans le Nord, à Caen ou environs, enfin, parce qu’il ne voulut pas être assez coquin, et je l’approuvai fort : un autre fit l’affaire Frotté. Ah ! diable, mon jeune ami, comme disent les pères nobles, vous êtes étonné ?

On le serait à moins, répond souvent le jeune premier, dit Leuwen. Je croyais que les jésuites seuls et la Restauration…

– Ne croyez rien, mon ami, que ce que vous avez vu, et vous en serez plus sage. Maintenant, à cause de cette maudite liberté de la presse, dit M. Leuwen en riant, il n’y a plus moyen de traiter les gens à la Frotté. Les ombres les plus noires du tableau actuel ne sont plus fournies que par des pertes d’argent ou de place…

– Ou par quelques mois de prison préventive !

– Très bien. À ce soir réponse décisive, claire, nette, sans phrases sentimentales surtout. Demain, peut-être je ne pourrai plus rien pour mon fils. »

Ces mots furent dits d’une façon à la fois noble et sentimentale, comme eût fait Monvel, le grand acteur.

« À propos, dit M. Leuwen père en revenant, vous savez sans doute que sans votre père vous seriez à l’Abbaye. J’ai écrit au général D… ; j’ai dit que je vous avais envoyé un courrier parce que votre mère était fort malade. Je vais passer à la Guerre pour que votre congé antidaté arrive au colonel. Écrivez-lui de votre côté, et tâchez de le séduire101.

– Je voulais vous parler de l’Abbaye. Je pensais à deux jours de prison, et à remédier à tout par ma démission…

– Pas de démission, mon ami ; il n’y a que les sots qui donnent leur démission. Je prétends bien que vous serez toute votre vie un jeune militaire de la plus haute distinction attiré par la politique, une véritable perte pour l’armée, comme disent les Débats. »

Chapitre XXXIX. §

La distraction violente causée par la réponse catégorique, décisive, demandée par son père, fut une première consolation pour Leuwen. Pendant le voyage de Nancy à Paris, il n’avait pas réfléchi : il fuyait la douleur, le mouvement physique lui tenait lieu de mouvement moral. Depuis son arrivée, il était dégoûté de soi-même et de la vie. Parler avec quelqu’un était un supplice pour lui, à peine pouvait-il prendre assez sur soi pour parler une heure de suite avec sa mère.

Dès qu’il était seul, ou il était plongé dans une sombre rêverie, dans un océan sans limites de sentiments déchirants ; ou, raisonnant un peu, il se disait :

« Je suis un grand sot, je suis un grand fou ! J’ai estimé ce qui n’est pas estimable : le cœur d’une femme ; et, le désirant avec passion, je n’ai pas pu l’obtenir. Il faut ou quitter la vie, ou me corriger profondément. »

Dans d’autres moments, où un attendrissement ridicule prenait le dessus :

« Peut-être l’eussé-je obtenue, se disait-il, sans la cruauté de l’aveu à faire : “Un autre m’a aimée, et je suis…”

« Car il y a des jours où elle m’aimait vraiment… Sans le cruel état où elle se trouvait. elle m’eût dit : “Eh bien ! oui, je vous aime !” Mais alors il fallait ajouter : “L’état où je me trouve…” Car elle a de l’honneur, j’en suis sûr… Elle m’a mal connu ; cet aveu n’eût pas détruit l’étrange sentiment que j’ai pour elle. Toujours j’en ai eu honte, et toujours il m’a dominé.

« Elle a été faible, et moi, suis-je parfait ? Mais pourquoi m’abuser ? disait-il en s’interrompant avec un sourire amer. Pourquoi parler le langage de la raison ? Quand j’aurais trouvé en elle des défauts choquants, que dis-je ? des vices déshonorants, j’aurais été cruellement combattu, mais je n’aurais pu cesser de l’aimer. Désormais, qu’est-ce que la vie pour moi ? Un long supplice. Où trouver le plaisir, où trouver seulement un état exempt de peines ? »

Cette sensation triste finissait par amortir toutes les autres. Il parcourait tous les états de la vie, les voyages comme le séjour à Paris, la richesse extrême, le pouvoir, partout il trouvait un dégoût invincible. L’homme qui venait lui parler lui semblait toujours le plus ennuyeux de tous.

Une seule chose le tirait de l’inaction profonde et faisait agir son esprit : c’était de revenir sur les événements de Nancy. Il frémissait en rencontrant sur une carte géographique le nom de cette petite ville ; ce nom le poursuivait dans les journaux : tous les régiments qui revenaient de Lunéville semblaient devoir passer par là. Le nom de Nancy ramenait toujours, invariablement, cette idée :

« Elle n’a pu se résoudre à me dire : “J’ai un grand secret que je ne puis vous confier… Mais à cela près, je vous aime uniquement.” Souvent en effet je la voyais profondément triste, cet état me semblait extraordinaire, inexplicable… Si j’allais à Nancy me jeter à ses pieds ?… Et lui demander pardon de ce qu’elle m’a fait cocu », ajoutait le parti Méphistophélès en ricanant.

Après avoir quitté le cabinet de son père, cet ordre de pensées semblait s’être attaché au cœur de Lucien avec plus d’acharnement que jamais.

« Et il faut qu’avant demain matin, se disait-il avec terreur, je prenne une décision, que j’aie foi en moi-même… Est-il un être au monde dont j’estime aussi peu le jugement ? ».

Il était extrêmement malheureux ; le fond de tous ses raisonnements était cette folie :

« À quoi bon choisir un état pour la troisième fois ? Puisque je n’ai pas su plaire à madame de Chasteller102, que saurai-je jamais ? Quand on possède une âme comme la mienne, à la fois faible et impossible à contenter, on va se jeter à la Trappe. »

Le plaisant, c’est que toutes les amies de madame Leuwen lui faisaient compliment sur l’excellente tenue que son fils avait acquise. « C’est maintenant l’homme sage, disait-on de toutes parts, l’homme fait pour satisfaire l’ambition d’une mère. »

Dans son dégoût pour les hommes, Lucien n’avait garde de leur laisser [deviner] ses pensées ; il ne leur répondait que par des lieux communs bien maniés.

Tourmenté par la nécessité de donner le soir même une réponse décisive, il alla dîner seul, car il fallait parler et être aimable à la maison ou bien il pleuvait des épigrammes, et l’usage était de n’épargner personne.

Après dîner, Lucien erra sur le boulevard et ensuite dans les rues ; il craignait de rencontrer des amis sur le boulevard, et chaque minute était précieuse et pouvait lui donner l’idée d’une réponse. En passant la rue de ***, il entra machinalement dans un cabinet de lecture mal éclairé et où il espérait trouver peu de monde. Un domestique rendait un livre à la demoiselle du comptoir ; il lui trouva une mise d’une fraîcheur charmante et de la grâce (Lucien rentrait de province).

Il ouvrit le livre au hasard ; c’était un ennuyeux moraliste qui avait divisé sa drogue par portraits détachés, comme Vauvenargues : Edgar, ou le Parisien de vingt ans.

« Qu’est-ce qu’un jeune homme qui ne connaît pas les hommes ? qui n’a vécu qu’avec des gens polis, ou des subordonnés, ou des gens dont il ne choquait pas les intérêts ? Edgar n’a pour garant de son mérite que les magnifiques promesses qu’il se fait à soi-même. Edgar a reçu l’éducation la plus distinguée, il monte à cheval, il mène admirablement son cabriolet, il a, si vous l’exigez, toute l’instruction de Lagrange, toutes les vertus de Lafayette, qu’importe ! Il n’a point éprouvé l’effet des autres sur lui-même, il n’est sûr de rien ni sur les autres ni, à plus forte raison, sur soi-même. Ce n’est tout au plus qu’un brillant peut-être. Que sait-il au fond ? Monter à cheval, parce que son cheval n’est pas poli et le jette par terre s’il fait un faux mouvement. Plus sa société est polie, moins elle ressemble à son cheval, moins il vaut. Laisse-t-il s’enfuir ces rapides années de dix-huit à trente ans sans se colleter avec la nécessité, comme dit Montaigne, il n’est plus même un peut-être ; l’opinion le dépose dans l’ornière des gens communs, elle cesse de le regarder, elle ne voit plus en lui qu’un être comme tout le monde, important seulement par le nombre de billets de mille francs que ses fermiers placent sur son bureau.

« Moi, philosophe, je néglige le bureau chargé de billets, je regarde l’homme qui les compte. Je ne vois en lui qu’un être jaune, ennuyé, réduit quelquefois par son ineptie à se faire l’exagéré d’un parti, l’exagéré des Bouffes et de Rossini, l’exagéré du juste-milieu se réjouissant du nombre des morts sur les quais de Lyon, l’exagéré de Henri V répétant que Nicolas va lui prêter deux cent mille hommes et quatre cents millions. Que m’importe, qu’importe au monde ? Edgar s’est laissé tomber à n’être qu’un sot !

« S’il va à la messe, s’il proscrit autour de lui toute conversation gaie, toute plaisanterie sur quoi que ce soit, s’il fait des aumônes bien entendues, vers cinquante ans les charlatans de toutes les sortes, ceux de l’Institut comme ceux de l’archevêché, proclameront qu’il a toutes les vertus ; par la suite, ils le porteront peut-être à être l’un des douze maires de Paris. Il finira par fonder un hôpital. Requiescat in pace. Colas vivait, Colas est mort. »

Lucien relisait chaque phrase de cette morale deux et même trois fois ; il en examinait le sens et la portée. Sa rêverie sombre fit lever le nez aux lecteurs du Journal du soir ; il s’en aperçut, paya avec humeur, sortit. Il se promenait sur la place Beauvau, devant le cabinet littéraire.

« Je serai un coquin », s’écria-t-il tout à coup. Il passa encore un quart d’heure à bien tâter son courage, puis appela un cabriolet et courut à l’Opéra.

« Je vous cherchais », lui dit son père qu’il trouva errant dans le foyer.

Ils montèrent rapidement dans la loge de M. Leuwen père, ils y trouvèrent trois demoiselles, et Raimonde en costume de sylphide.

« They can not understand. (Elles ne comprendront pas un mot à ce que nous dirons ; ainsi, ne nous gênons pas.)

– Messieurs, nous lisons dans vos yeux, dit mademoiselle Raimonde, des choses beaucoup trop sérieuses pour nous ; nous allons sur le théâtre. Soyez heureux, si vous le pouvez, sans nous.

– Eh bien, vous sentez-vous l’âme assez scélérate pour entrer dans la carrière des honneurs103 ?

– Je serai sincère avec vous, mon père. L’excès de votre indulgence m’étonne et augmente ma reconnaissance et mon respect. Par l’effet de malheurs sur lesquels je ne puis m’expliquer, même avec mon père, je me trouve dégoûté de moi-même et de la vie. Comment choisir telle ou telle carrière ? tout m’est également indifférent, et je puis dire odieux. Le seul état qui me conviendrait serait d’abord celui d’un mourant à l’Hôtel-Dieu, ensuite peut-être celui d’un sauvage qui est obligé de chasser ou de pêcher pour sa subsistance de chaque jour. Cela n’est ni beau ni honorable pour un homme de vingt-quatre ans, aussi personne au monde n’aura jamais cette confidence…

– Quoi ! pas même votre mère ?

– Ses consolations augmenteraient mon martyre ; elle souffrirait trop de me voir dans ce malheureux état… »

L’égoïsme de M. Leuwen eut une jouissance qui l’attacha un peu à son fils. « Il a, se dit-il, des secrets pour sa mère qui n’en sont pas pour moi. »

« … Si je reviens à la sensibilité pour les choses extérieures, il se peut que je me trouve étrangement choqué des exigences de l’état que j’aurai choisi. Une place dans votre comptoir pouvant se quitter sans scandaliser personne, je devrais peut-être le choisir.

– Je dois vous mettre en possession d’une donnée importante : vous serez plus utile à mes intérêts comme secrétaire du ministre de l’Intérieur que comme chef de correspondance dans mon bureau. Vos qualités comme homme du monde me seraient inutiles dans mon bureau. »

Lucien fut adroit pour la première fois depuis son cocuage (c’était le mot qu’il employait avec une amère ironie, car, pour torturer davantage son âme, il se regardait comme un mari trompé et s’appliquait la masse de ridicule et d’antipathie dont le théâtre et le monde vulgaire affublent cet état. Comme s’il y avait encore des caractères d’état !104)

Lucien allait conclure pour la place au ministère, principalement par curiosité : il connaissait le comptoir, et n’avait pas la moindre idée de l’intérieur intime d’un ministre. Il se faisait une fête d’approcher M. le comte de Vaize, travailleur infatigable et le premier administrateur de France, disaient les journaux, un homme qu’on comparait au comte Daru de l’Empereur.

À peine son père eut-il cessé de parler :

« Ce mot me décide, s’écria-t-il avec une fausseté naïve qui pouvait donner de l’espoir pour l’avenir. Je penchais pour le comptoir, mais je m’engage au ministère sous la condition que je ne contribuerai à aucun assassinat comme le maréchal Ney, le colonel Caron, Frotté, etc. Je m’engage tout au plus pour des friponneries d’argent ; et enfin, peu sûr de moi-même, je ne m’engage que pour un an.

– C’est bien peu pour le monde. On dira : “Il ne peut pas tenir en place plus de six mois.” Peut-être aurez-vous du dégoût dans les commencements, et de l’indulgence pour les faiblesses et les friponneries des hommes six mois plus tard. Pouvez-vous, par amitié pour moi, me sacrifier six mois de plus et me promettre de ne pas quitter les bureaux de la rue de Grenelle avant dix-huit mois !

– Je vous donne ma parole pour dix-huit mois, toujours à moins d’assassinat, par exemple si mon ministre engageait quatre ou cinq officiers à se battre en duel successivement contre un député trop éloquent, incommode pour le budget.

– Ah ! mon ami, dit M. Leuwen en riant de tout son cœur, d’où sortez-vous ? Allez, il n’y aura jamais de ces duels-là, et pour cause.

– Ce serait là, continua son fils fort sérieusement, un cas rédhibitoire. Je partirais à l’instant pour l’Angleterre.

– Mais qui sera juge des crimes, homme vertueux ?

– Vous, mon père.

– Les friponneries, les mensonges, les manœuvres d’élections ne rompront pas notre marché ?

– Je ne ferai pas les pamphlets menteurs…

– Fi donc ! Cela regarde les gens de lettres. Dans le genre sale, vous dirigez, vous ne faites jamais. Voici le principe : tout gouvernement, même celui des États-Unis, ment toujours et en tout ; quand il ne peut pas mentir au fond, il ment sur les détails. Ensuite, il y a les bons mensonges et les mauvais ; les bons sont ceux que croit le petit public de cinquante louis de rente à douze ou quinze mille francs, les excellents attrapent quelques gens à voiture, les exécrables sont ceux que personne ne croit et qui ne sont répétés que par les ministériels éhontés. Ceci est entendu. Voilà une première maxime d’État ; cela ne doit jamais sortir de votre mémoire ni de votre bouche.

– J’entre dans une caverne de voleurs, mais tous leurs secrets, petits et grands, sont confiés à mon honneur.

– Doctement. Le gouvernement escamote les droits et l’argent des populations tout en jurant tous les matins de les respecter. Vous souvenez-vous du fil rouge que l’on trouve au centre de tous les cordages, gros ou petits, appartenant à la marine royale d’Angleterre, ou plutôt vous souvenez-vous de Werther, je crois, où j’ai lu cette belle chose ?

– Très bien.

– Voilà l’image d’une corporation ou d’un homme qui a un mensonge de fond à soutenir. Jamais de vérité pure et simple. Voyez les doctrinaires.

– Le mensonge de Napoléon n’était pas aussi grossier, à beaucoup près.

– Il n’y a que deux choses sur lesquelles on n’ait pas encore trouvé le moyen d’être hypocrite : amuser quelqu’un dans la conversation, et gagner une bataille. Du reste, ne parlons pas de Napoléon. Laissez le sens moral à la porte en entrant au ministère, comme de son temps on laissait l’amour de la patrie en entrant dans sa garde. Voulez-vous être un joueur d’échecs pendant dix-huit mois et n’être rebuté par aucune affaire d’argent ? Le sang seul vous arrêterait ?

– Oui, mon père.

– Eh ! bien, n’en parlons plus105. »

Et M. Leuwen père s’enfuit de sa loge. Lucien remarqua qu’il marchait comme un homme de vingt ans. C’est que cette conversation avec un niais l’avait mortellement excédé106.

Lucien, étonné d’avoir pris intérêt à la politique, regardait la salle de l’Opéra.

« Me voici au milieu de ce qu’il y a de plus élégant à Paris. Je vois ici à profusion tout ce qui me manquait à Nancy. »

À ce nom chéri, il tira sa montre.

« Il est onze heures. Dans nos jours de confiance intime ou de grande gaieté, je prolongeais jusqu’à onze heures ma visite du soir. »

Une idée bien lâche, qu’il avait déjà repoussée plusieurs fois, se présenta avec une vivacité à laquelle il ne put résister :

« Si je campais là le ministère, et retournais à Nancy et au régiment ? Si je lui demandais pardon du secret qu’elle m’a fait, ou plutôt si je ne lui parlais pas de ce que j’ai vu, ce qui est plus juste, pourquoi ne me recevrait-elle pas comme la veille de ce jour fatal ? En quoi puis-je être offensé raisonnablement, moi qui ne suis point son amant, de rencontrer la preuve qu’elle a eu un amant avant de me connaître ?

« Mais ma façon d’être avec elle serait-elle la même ! Tôt ou tard, elle saurait la vérité ; je ne pourrais m’empêcher de la lui dire si elle me la demandait et là, comme il m’est déjà arrivé plusieurs fois, l’absence de vanité me ferait mépriser comme un homme sans cœur. Serai-je tranquille avec le sentiment que si l’on me connaissait l’on me mépriserait, et surtout moi ne pouvant pas lui en faire confidence ? »

Cette grande question agitait le cœur de Leuwen, tandis que ses yeux s’arrêtaient avec une sorte d’attention machinale sur chacune des femmes qui remplissaient les loges à la mode. Il en reconnût plusieurs, elles lui semblèrent des comédiennes de campagne.

« Mais, grand Dieu ! je deviens fou à la lettre, se dit-il quand sa lorgnette fut arrivée au bout du rang des loges. J’appliquais absolument le même mot de comédiennes de campagne aux femmes qui remplissaient le salon de mesdames de Puylaurens ou d’Hocquincourt. Un homme opprimé par une fièvre dangereuse peut trouver amère la saveur de l’eau sucrée ; l’essentiel est que personne ne s’aperçoive de ma folie. Je ne dois dire absolument que des choses communes, et jamais rien qui s’écarte le moins du monde de l’opinion reçue dans la société où je me trouverai. Le matin, une grande assiduité dans mon bureau, si j’ai un bureau, ou de longues promenades à cheval ; le soir, afficher une passion pour le spectacle, fort naturelle après huit mois d’exil en province. Dans les salons, quand je ne pourrai absolument éviter d’y paraître, un goût démesuré pour l’écarté. »

Les réflexions de Lucien furent interrompues par une obscurité soudaine : c’est qu’on éteignait les lampes ou becs de gaz de toutes parts.

« Bon, se dit-il avec un sourire amer, le spectacle m’intéresse tellement, que je suis le dernier à le quitter. »

[Dans le fait, il était moins malheureux. Dix fois par jour, la pensée de Nancy était remplacée par celle-ci : « À quel genre de besogne est-ce qu’ils vont me mettre ? » Il lisait tous les journaux avec un intérêt bien nouveau pour lui. Le seul indice politique qu’il eut fut celui-ci : sa mère lui dit :

« Tu écris bien mal ; tu ne formes pas tes lettres.

– Il n’est que trop vrai.

– Eh bien ! si tu vas rue de Grenelle, écris encore plus mal, que jamais ton écriture ne puisse passer sous les yeux du roi sans être recopiée, cela te sauvera de l’ennui de transcrire des pièces secrètes et, ce qui vaut mieux, ton écriture ne restera pas attachée à des choses qui peuvent être un souvenir pénible dans dix ans. Grâce à Dieu, mon cher Lucien, tu as trente-huit ans de moins que le roi. Vois les changements qui ont eu lieu en France depuis trente-huit ans. Pourquoi l’avenir ne ressemblerait-il pas au passé ? La révolution est faite dans les choses, dit toujours ton père pour me tranquilliser. Mais une ambition effrénée n’est-elle pas descendue dans les rangs les plus infimes ? Un garçon cordonnier veut devenir un Napoléon. »

Une conversation politique ne finit jamais, celle-ci se prolongea à l’infini entre une mère femme d’esprit et un fils inquiet de ce qu’on allait faire de lui. Pour la première fois, le fantôme importun de Nancy ne vint pas emporter l’attention de Leuwen.]

Huit jours après l’entretien à l’Opéra, le Moniteur portait l’acceptation de la démission de M. N…, ministre de l’Intérieur, la nomination à cette place de M. le comte de Vaize, pair de France, des ordonnances analogues pour quatre autres ministères, et beaucoup plus bas, dans un coin obscur :

« Par ordonnance du… MM. N…, N…, et Lucien Leuwen ont été nommés maîtres des requêtes. M. L. Leuwen est chargé du bureau particulier de M. le comte de Vaize, ministre de l’Intérieur. »

Chapitre XL. §

Pendant que Leuwen recevait de son père les premières leçons de sens commun, voici ce qui se passait à Nancy :

Quand, le surlendemain du brusque départ de Lucien, ce grand événement fut connu de M. de Sanréal, du comte Roller et des autres conspirateurs qui avaient dîné ensemble pour arranger un duel contre lui, ils pensèrent tomber de leur haut. Leur admiration pour M. Du Poirier fut sans bornes ; ils ne pouvaient deviner ses moyens de succès.

Suivant un premier mouvement toujours généreux et dangereux, ces messieurs oublièrent leur répugnance pour ce bourgeois aux mauvaises manières, et allèrent en corps lui faire une visite. Et comme le provincial est avide de tout ce qui peut prendre un air officiel et le tirer de la monotonie de sa vie habituelle, ces messieurs montèrent avec gravité au troisième étage du docteur. Ils entrèrent en saluant sans mot dire et, s’étant rangés en haie contre la muraille, M. de Sanréal porta la parole. Parmi beaucoup de lieux communs, la phrase suivante frappa Du Poirier :

« Si vous songez à la Chambre des députés de Louis-Philippe et qu’il vous convienne de paraître aux élections, nous vous promettons nos voix et toutes celles dont chacun de nous peut disposer. »

Le discours fini, M. Ludwig Roller s’avança d’un air gauche, et ensuite se tut par timidité. Sa figure blonde et sèche se couvrit d’un nombre infini de rides nouvelles, il fit une grimace et enfin dit d’un air piqué : « Moi seul, peut-être, je ne dois pas de remerciements à M. Du Poirier ; il m’a privé du plaisir de punir un insolent, ou du moins de l’essayer. Mais je devais ce sacrifice aux ordres de S. M. Charles X et, quoique partie lésée dans cette circonstance, je n’en fais pas moins à M. Du Poirier les mêmes offres de service que ces messieurs, quoique, à vrai dire, je ne sache pas si, à cause du serment à Louis-Philippe, ma conscience me permettra de paraître aux élections. »

L’orgueil de Du Poirier et sa manie de parler en public triomphaient. Il faut avouer qu’il parla admirablement ; il se garda bien d’expliquer pourquoi et comment Lucien était parti, et cependant sut attendrir ses auditeurs : Sanréal pleurait tout à fait ; Ludwig Roller lui-même serra la main du docteur avec cordialité en quittant son cabinet.

La porte fermée, Du Poirier éclata de rire107. Il venait de parler pendant quarante minutes, il avait eu beaucoup de succès, il se moquait parfaitement des gens qui l’avaient écouté. C’était là, pour ce coquin singulier, les trois éléments du plaisir le plus vif.

« Voilà une vingtaine de voix qui me sont acquises, si toutefois d’ici aux élections ces animaux-là ne prennent pas la mouche à propos de quelqu’une de mes démarches ; cela peut mériter considération. J’apprends de tous les côtés que M. de Vassignies n’a pas plus de cent vingt voix assurées, et il y aura trois cents électeurs présents ; ce qu’il y a de plus pur dans notre saint parti lui reproche le serment qu’il devra prêter en entrant à la Chambre, lui serviteur particulier d’Henri V. Pour moi, je suis plébéien ; c’est un avantage. Je loge au troisième étage, je n’ai pas de voiture. Les amis de M. de Lafayette et de la révolution de Juillet doivent, à haine égale, me préférer à M. de Vassignies, cousin de l’empereur d’Allemagne, et qui a en poche le brevet de gentilhomme de la chambre… si jamais il y a une chambre du roi… Je leur jurerai, s’il le faut, d’être libéral, comme Dupont (de l’Eure), l’honnête homme du parti maintenant qu’ils ont enterré M. de Lafayette. »

Un autre chef de parti, aussi honnête que Du Poirier l’était peu, mais bien plus fou, car il s’agitait beaucoup sans le moindre espoir de gagner de l’argent, M. Gauthier, le républicain, était resté fort étonné et encore plus effrayé du départ de Lucien.

« Ne m’avoir rien dit, à moi qui l’aimais ! Ah ! cœurs parisiens ! politesse infinie et sentiment nul. Je le croyais un peu différent des autres, je croyais voir qu’il y avait de la chaleur et de l’enthousiasme au fond de cette âme !… »

Les mêmes sentiments, mais poussés à un bien autre degré d’énergie, agitaient le cœur de madame de Chasteller.

« …Ne m’avoir pas écrit, à moi qu’il jurait de tant aimer, à moi, hélas, dont il voyait bien la faiblesse ! »

Cette idée était trop horrible ; madame de Chasteller finit par se persuader que la lettre de Lucien avait été interceptée.

« Est-ce que je reçois une réponse de madame de Constantin ? se disait-elle ; et je lui ai écrit six fois au moins depuis que je suis malade. »

Le lecteur doit savoir que madame Cunier, la directrice de la poste aux lettres de Nancy, pensait bien. À peine M. le marquis de Pontlevé vit-il sa fille malade et dans l’impossibilité de sortir, qu’il se transporta chez madame Cunier, petite dévote de trois pieds et demi de haut. Après les premiers compliments :

« Vous êtes trop bonne chrétienne, madame, et trop bonne royaliste, dit-il avec onction, pour n’avoir pas une idée juste de ce que doit être l’autorité du roi (id est Charles X) et des commissaires établis par lui durant son absence. Les élections vont avoir lieu, c’est un événement décisif. La prudence oblige, de vrai, à certains ménagements ; mais là est le droit, madame : Prague avant tout. Et, n’en doutez pas, on tient un registre fidèle de tous les services, et…, madame la directrice, il entre dans mon pénible devoir de le dire, tout ce qui ne nous aide pas dans ces temps difficiles est contre nous. Etc., etc. »

À la suite d’un dialogue entre ces deux graves personnages, d’une longueur et d’une prudence infinies et d’un ennui encore plus grand pour le lecteur s’il lui était présenté (car aujourd’hui, après quarante ans de comédie, qui ne se figure ce que peut donner l’entretien d’un vieux marquis égoïste et d’une dévote de profession ?), [après qu’une hypocrisie habituelle et savante eut développé les pensées d’un père qui veut hériter de sa fille, et qu’une fausseté plus plate et moins déguisée eut emmiellé les réponses de madame Cunier, dame de charité, dévote de profession, timide encore plus et qui songe avant tout à ne pas perdre une bonne place de onze cents francs dans le cas où Charles X ou Henri V remonterait sur le trône de ses pères ; après avoir parlé, pour débuter, de franchise, de cordialité, de vertu pendant sept quarts d’heure] on en vint à la conclusion des articles suivants :

1° Aucune lettre du sous-préfet, du maire, du lieutenant de gendarmerie, etc., ne sera jamais livrée à M. le marquis. Madame Cunier lui montrera seulement, sans s’en dessaisir, les lettres écrites par M. le grand vicaire Rey, par M. l’abbé Olive, etc.

Toute la conversation de M. de Pontlevé avait porté sur ce premier article. En cédant, il obtint un triomphe complet sur le second :

2° Toutes les lettres adressées à madame de Chasteller seront remises à M. le marquis, qui se charge de les donner à madame sa fille, qui est retenue au lit par la maladie.

3° Toutes les lettres écrites par madame de Chasteller seront montrées à M. le marquis.

Il fut tacitement convenu que le marquis pourrait s’en saisir pour les faire parvenir par une voie plus économique que la poste. Mais dans ce cas, qui entraînait une perte de deniers pour le gouvernement, madame Cunier, sa représentante dans la présente affaire, pouvait naturellement s’attendre à un cadeau d’un panier de bon vin du Rhin de seconde qualité.

Dès le surlendemain de cette conversation, madame Cunier remit un paquet, fermé par elle, au vieux Saint-Jean, valet de chambre du marquis. Ce paquet contenait une toute petite lettre de madame de Chasteller à madame de Constantin. Le ton en était doux et tendre ; madame de Chasteller aurait voulu demander des conseils à son amie, mais n’osait s’expliquer.

« Bavardage insignifiant », se dit le marquis en la serrant dans son bureau. Et, un quart d’heure après, on vit passer le vieux valet de chambre portant à madame Cunier un panier de seize bouteilles de vin du Rhin.

Le caractère de madame de Chasteller était la douceur et la nonchalance. Rien ne parvenait à agiter cette âme douce, noble, amante de ses pensées et de la solitude. Mais placée par le malheur hors de son état habituel, les décisions ne lui coûtaient rien : elle envoya son valet de chambre jeter à la poste, au bourg de Darney, une lettre adressée à madame de Constantin.

Une heure après le départ du valet de chambre, quelle ne fut pas la joie de madame de Chasteller en voyant madame de Constantin entrer dans sa chambre. Ce moment fut bien doux pour les deux amies.

« Quoi ! ma chère Bathilde, dit enfin madame de Constantin, quand on put parler après les premiers transports, six semaines sans un mot de toi ! Et c’est par hasard que j’apprends d’un des agents que M. le préfet emploie pour les élections que tu es malade et que ton état donne des inquiétudes…

– Je t’ai écrit huit lettres au moins.

– Ma chère, ceci est trop fort ; il est un point où la bonté devient duperie…

– Il croit bien faire… »

Ceci voulait dire : « Mon père croit bien faire », car l’indulgence de madame de Chasteller n’allait pas jusqu’à ne pas voir ce qui se passait autour d’elle ; mais le dégoût inspiré par les petites manœuvres dont elle suivait le développement n’avait ordinairement d’autre effet que de redoubler son amour pour l’isolement. Ce qui lui convenait de la société, c’étaient les plaisirs des beaux-arts, le spectacle, une promenade brillante, un bal très nombreux. Quand elle voyait un salon avec six personnes, elle frémissait, elle était sûre que quelque chose de bas allait la blesser. L’expérience désagréable lui faisait redouter tout dialogue entre elle et une seule personne.

C’était un caractère tout opposé qui faisait compter pour beaucoup dans la société madame de Constantin. Une humeur vive et entreprenante, s’attaquant aux difficultés et aimant à se moquer de tous les ridicules ennemis, faisait considérer madame de Constantin comme l’une des femmes du département qu’il était le plus dangereux d’offenser. Son mari, très bel homme et assez riche, s’occupait avec passion de tout ce qu’elle lui indiquait. Depuis un an, par exemple, il ne songeait qu’à un moulin à vent, en pierre, qu’il faisait construire sur une vieille tour voisine de son château et qui devait lui rapporter quarante pour cent. Depuis trois mois, il négligeait le moulin et ne songeait qu’à la Chambre des députés. Comme il n’avait point d’esprit, n’avait jamais offensé personne, et passait pour s’acquitter avec complaisance et exactitude des petites commissions qu’on lui donnait, il avait des chances.

« Nous croyons être assurés de l’élection de M. de Constantin. Le préfet le porte en seconde ligne par la peur qu’il a du marquis de Croisans, notre rival, ma chère. »

Madame de Constantin dit ce mot en riant.

« Le candidat ministériel sera perdu. C’est un friponneau assez méprisé, et la veille de l’élection fera courir trois lettres de lui qui prouvent clairement qu’il s’adonne un peu au noble métier d’espion. Cela explique sa croix du 1er de mai dernier, qui a outré d’envie jalouse tout l’arrondissement de Beuvron. Je te dirai en grand secret, ma chère Bathilde, que nos malles sont faites ; quel ridicule si nous ne l’emportons pas ! ajouta-t-elle en riant. Mais aussi, si nous réussissons, le lendemain du grand jour nous partons pour Paris, où nous passons au moins six grands mois. Et tu viens avec nous. »

Ce mot fit rougir madame de Chasteller.

« Eh ! bon Dieu, ma chère, dit madame de Constantin en s’interrompant, que se passe-t-il donc ? »

Madame de Chasteller était pourpre. Elle aurait été heureuse en ce moment que madame de Constantin eût reçu la lettre que le valet de chambre portait à Darney ; là se trouvait le mot fatal : « Une femme que tu aimes a donné son cœur. »

Madame de Chasteller dit enfin avec une honte infinie :

« Hélas ! mon amie, il y a un homme qui doit croire que je l’aime, et, ajouta-t-elle en baissant tout à fait la tête, il ne se trompe guère.

– Que tu es folle ! s’écria madame de Constantin en riant. Réellement, si je te laisse encore un an ou deux à Nancy, tu vas prendre toutes les manières de sentir d’une religieuse. Et où est le mal, grand Dieu ! qu’une jeune veuve de vingt-quatre ans, qui n’a pour unique soutien qu’un père de soixante-dix ans qui, par excès de tendresse, intercepte toutes ses lettres, songe à choisir un mari, un appui, un soutien ?

– Hélas ! ce ne sont pas toutes ces bonnes raisons ; je mentirais si j’acceptais tes louanges. Il se trouve par hasard qu’il est riche et bien né, mais il aurait été pauvre et fils d’un fermier qu’il en eût été tout de même. »

Madame de Constantin exigea une histoire suivie ; rien ne l’intéressait comme les histoires d’amour sincères, et elle avait une amitié passionnée pour madame de Chasteller.

« Il commença par tomber deux fois de cheval sous mes fenêtres… »

Madame de Constantin fut saisie d’un rire fou108 ; madame de Chasteller fut très scandalisée. Enfin, les yeux remplis de larmes, madame de Constantin put dire, en s’interrompant vingt fois :

« Ainsi, ma chère Bathilde… tu ne peux pas appliquer… à ce puissant vainqueur… le mot obligé de la province : c’est un beau cavalier ! »

L’injustice faite à Lucien ne fit que redoubler l’intérêt avec lequel madame de Chasteller raconta à son amie tout ce qui s’était passé depuis six mois. Mais toute la partie tendre ne toucha guère madame de Constantin : elle ne croyait pas aux grandes passions. Cependant, sur la fin du récit, qui fut infini, elle devint pensive. Le récit terminé, elle se taisait.

« Ton M. Leuwen, dit-elle enfin à son amie, est-il un Don Juan terrible pour nous autres pauvres femmes, ou est-ce un enfant sans expérience ? Sa conduite n’a rien de naturel.

– Dis qu’elle n’a rien de commun, rien de convenu d’avance, reprit madame de Chasteller avec une vivacité bien rare chez elle ; et elle ajouta avec une sorte d’enthousiasme :

– C’est pour cela qu’il m’est cher. Ce n’est point un nigaud qui a lu des romans. »

Le discours des deux amies fut infini sur ce point. Madame de Constantin garda ses méfiances, elles furent même augmentées par le profond intérêt qu’à son grand chagrin elle découvrait chez son amie.

Madame de Constantin avait espéré d’abord un petit amour bien convenable pouvant conduire à un mariage avantageux si toutes les convenances se rencontraient ; sinon, un voyage en Italie ou les distractions d’un hiver à Paris effaçait le reste de ravage produit par trois mois de visites journalières. Au lieu de cela, cette femme douce, timide, indolente et que rien ne pouvait émouvoir, elle la trouvait absolument folle et prête à prendre tous les partis.

« Mon cœur me dit, disait de temps en temps madame de Chasteller, qu’il m’a lâchement abandonnée. Quoi ! ne pas m’écrire !

– Mais de toutes les lettres que je t’ai écrites, pas une seule n’est arrivée, disait avec feu madame de Constantin ; car elle avait une qualité bien rare en ce siècle : elle n’était jamais de mauvaise foi avec son amie, même pour son bien ; à ses yeux, mentir eût tué l’amitié.

« Comment n’a-t-il pas dit à un postillon, reprenait madame de Chasteller avec un feu bien singulier, comment n’a-t-il pas dit à un postillon, à dix lieues d’ici : “Mon ami, voilà cent francs, allez vous-même remettre cette lettre à madame de Chasteller, à Nancy, rue de la Pompe. Donnez la lettre à elle-même, et non à une autre.”

– Il aura écrit en partant, écrit de nouveau en arrivant à Paris.

– Et voilà neuf jours qu’il est parti ! Jamais je ne lui ai avoué tout à fait mes soupçons sur le sort de mes lettres ; mais il sait ce que je pense sur toutes choses. Mon cœur me le dit, il sait que mes lettres sont ouvertes. »

Chapitre XLI. §

Les soupçons de madame de Chasteller lui fournirent une objection décisive à la proposition de suivre madame de Constantin à Paris si son mari était nommé député.

« N’aurais-je pas l’air, lui dit-elle, de courir après M. Leuwen ? »

Pendant les quinze jours qui suivirent, cette objection occupa seule les moments les plus intimes de la conversation des deux amies.

Trois jours après l’arrivée de madame de Constantin, mademoiselle Bérard fut payée magnifiquement et renvoyée. Madame de Constantin, avec son activité ordinaire, interrogea la bonne mademoiselle Beaulieu et renvoya Anne-Marie.

M. le marquis de Pontlevé, extrêmement attentif à ces petits événements domestiques, comprit qu’il avait une rivale invincible dans l’amie de sa fille.

C’était un peu l’espoir de madame de Constantin : son activité continue rendit la santé à madame de Chasteller. Elle voulut être menée dans le monde et, sous ce prétexte, elle força son amie à paraître presque chaque soir chez mesdames de Puylaurens, d’Hocquincourt, de Marcilly, de Serpierre, de Commercy, etc.

Madame de Constantin voulait bien établir que madame de Chasteller n’était pas au désespoir du départ de M. Leuwen.

« Sans s’en douter, se disait-elle, cette pauvre Bathilde aura commis quelque imprudence. Et si nous ne détruisons pas ce mauvais bruit ici, il peut nous poursuivre jusqu’à Paris. Ses yeux sont si beaux qu’ils en sont parlants malgré elle,

E sotto l’usbergo del sentirsi pura

ils auront regardé ce jeune officier avec un de ces regards qu’aucune explication au monde ne peut justifier. »

En voiture, un soir, en allant chez madame de Puylaurens :

« Quel est l’homme le plus actif, le plus impertinent, le plus influent de toute votre jeunesse ? dit madame de Constantin.

– C’est M. de Sanréal sans doute, répondit madame de Chasteller en souriant.

– Eh bien ! je vais attaquer ce grand cœur dans ton intérêt. Dans le mien, dis-moi, dispose-t-il de quelques voix ?

– Il a des notaires, un agent, des fermiers. Cet homme est aimable parce qu’il a quarante mille livres de rente au moins.

– Et qu’en fait-il ?

– Il s’enivre soir et matin, et il a des chevaux.

– C’est-à-dire qu’il s’ennuie. Je vais le séduire. Est-ce que jamais une femme un peu bien a voulu le séduire ?

– J’en doute. Il faudrait d’abord trouver le secret de ne pas mourir d’ennui en l’écoutant. »

Les jours de mélancolie profonde, où madame de Chasteller éprouvait une répugnance invincible à sortir, madame de Constantin s’écriait :

« Il faut que j’aille chasser aux voix pour mon mari. Dans le vaste champ de l’intrigue, il ne faut rien négliger. Quatre voix, trois voix nous venant de l’arrondissement de Nancy peuvent tout décider. Songe que je meurs d’envie d’entendre Rubini, et que du vivant d’un beau-père avare je n’ai qu’un moyen au monde de retourner à Paris : la députation. »

En peu de jours, madame de Constantin devina, sous une écorce grossière, l’esprit supérieur du docteur Du Poirier, et se lia tout à fait avec lui. Cet ours n’avait jamais vu une jolie femme non malade lui adresser la parole deux fois de suite. En province, les médecins n’ont pas encore succédé aux confesseurs.

« Vous serez notre collègue, cher docteur, lui disait-elle ; nous voterons ensemble, nous ferons et déferons les ministres… Mes dîners vaudront bien les leurs, et vous me donnerez votre voix, n’est-ce pas ? Douze voix toujours bien unies se feraient compter… Mais j’oubliais : vous êtes légitimiste furibond, et nous anti-républicains modérés… »

Au bout de quelques jours, madame de Constantin fit une découverte bien utile : madame d’Hocquincourt était au désespoir du départ de Leuwen. Le silence farouche de cette femme si gaie, si parlante, qui autrefois était l’âme de la société, sauvait madame de Chasteller ; personne presque ne songeait à dire qu’elle aussi avait perdu son attentif. Madame d’Hocquincourt n’ouvrait la bouche que pour parler de Paris et de ses projets de voyage aussitôt après les élections.

Un jour, madame de Serpierre dit méchamment à madame d’Hocquincourt, qui parlait de Paris :

« Vous y retrouverez M. d’Antin. »

Madame d’Hocquincourt la regarda avec un étonnement profond qui fut bien amusant pour madame de Constantin : madame d’Hocquincourt avait oublié l’existence de M. d’Antin !

Madame de Constantin ne trouva de propos réellement dangereux pour son amie que dans le salon de madame de Serpierre.

« Mais, disait madame de Constantin à son amie, comment peut-on avoir la prétention de marier une fille aussi cruellement, aussi ridiculement laide à un jeune homme riche de Paris, et sans que ce jeune homme ait jamais dit un seul mot encourageant ? Cela est fou réellement. Il faudrait des millions pour qu’un Parisien osât entrer dans un salon avec une telle figure.

– M. Leuwen n’est pas ainsi, tu ne le connais pas. S’il l’aimait, le blâme de la société serait méprisé par lui, ou plutôt il ne le verrait pas. »

Et elle expliqua pendant cinq minutes le caractère de Lucien. Ces explications avaient le pouvoir de rendre madame de Constantin très pensive.

Mais à peine madame de Constantin eut-elle vu cinq ou six fois la bonne Théodelinde qu’elle fut touchée de la tendre amitié qu’elle avait prise pour Leuwen. Ce n’était pas de l’amour, la pauvre fille n’osait pas ; elle connaissait et s’exagérait peut-être tous les désavantages de sa taille et de sa figure. C’était sa mère qui avait des prétentions, fondées sur ce que sa haute noblesse lorraine honorait trop un petit roturier.

« Mais que fait-on à Paris de ce lustre-là ? » lui disait un jour Théodelinde.

Le vieux M. de Serpierre plut aussi beaucoup à madame de Constantin : il avait un cœur admirable de bonté et passait son temps à soutenir des doctrines atroces.

« Ceci me rappelle, disait madame de Constantin à son amie, ce qu’on nous faisait tant admirer au Sacré-Cœur : le bon duc N. faisant atteler son carrosse à sept heures du matin, au mois de février, pour aller solliciter le point coupé. On discutait alors la loi du sacrilège à la Chambre des Pairs, et il s’agissait d’établir la pénalité pour les voleurs de vases sacrés dans les églises. »

Madame de Constantin, avec sa jolie figure un peu commune, mais si appétissante à regarder, avec son activité, sa politesse parfaite, son adresse insinuante, eut bientôt fait la paix de son amie avec la maison Serpierre. Madame de Serpierre dit bien d’un air mutin, la dernière fois qu’on traita cette question délicate :

« Je garde ma pensée.

– À la bonne heure, ma chère amie, dit le bon lieutenant du roi à Colmar ; mais ne parlons plus de cela, autrement les méchants diront que nous allons à la chasse aux maris. »

Il y avait bien six ans que le bon M. de Serpierre n’avait trouvé un mot si dur. Celui-ci fit époque dans sa famille, et la réputation de Leuwen, jusque-là séducteur de mauvaise foi de mademoiselle Théodelinde, fut restaurée.

Tous les jours, pour fuir le malheur d’être rencontrées par des électeurs auxquels il eût fallu faire bon accueil, les deux amies faisaient de grandes promenades au Chasseur vert. Madame de Chasteller aimait à revoir ce charmant café-hauss. Ce fut là que l’ultimatum sur le voyage de Paris fut arrêté.

« Ta conscience elle-même, si timorée, ne pourra t’appliquer ce mot si humiliant et si vulgaire : courir après un amant, si tu te jures à toi-même de ne jamais lui parler.

– Eh ! bien, soit ! dit madame de Chasteller saisissant cette idée. À ces conditions, je consens, et mes scrupules s’évanouissent. Si je le rencontrais au bois de Boulogne, s’il s’approchait de moi et m’adressait la parole, je ne lui répondrais pas un seul mot avant d’avoir revu le Chasseur vert. »

Madame de Constantin la regardait étonnée.

« Si je voulais lui parler, continua madame de Chasteller, je partirais pour Nancy, et ce n’est qu’après avoir touché barre ici que je me permettrais de lui répondre. »

Il y eut un silence.

« Ceci est un vœu », reprit madame de Chasteller avec un sérieux qui fit sourire madame de Constantin, et puis la jeta dans une humeur sombre.

Le lendemain, en allant au Chasseur vert, madame de Constantin remarqua un cadre dans la voiture. C’était une belle Sainte-Cécile, gravée par Perfetti, offerte jadis à madame de Chasteller par Leuwen. Madame de Chasteller pria le maître du café de placer cette gravure au-dessus de son comptoir.

« Je vous la redemanderai peut-être un jour. Et jamais, dit-elle tout bas en s’éloignant avec madame de Constantin, je n’aurai la faiblesse d’adresser même un seul mot à M. Leuwen tant que cette gravure sera ici. C’est ici qu’a commencé cette préoccupation fatale.

– Halte-là sur ce mot fatal ! Grâce au ciel, l’amour n’est point un devoir, c’est un plaisir ; ne le prenons donc point au tragique. Quand ton âge réuni au mien fera cinquante ans, alors nous serons tristes, raisonnables, lugubres, tant qu’il te plaira ; nous ferons ce beau raisonnement de mon beau-père : « Il pleut, tant pis ! Il fait beau, tant pis encore ! » Tu t’ennuyais à périr, jouant la colère contre Paris sans être en colère. Arrive un beau jeune homme…

– Mais il n’est pas très bien…

– Arrive un jeune homme, sans épithète ; tu l’aimes, tu es occupée, l’ennui s’envole bien loin, et tu appelles cet amour-là fatal ! »

Le départ arrêté, il y eut de grandes scènes à ce sujet avec M. Pontlevé. Heureusement, madame de Constantin soutint la plus grande part du dialogue, et le marquis avait une peur mortelle de sa gaieté quelquefois ironique.

« Cette femme-là dit tout ; il n’est pas difficile d’être aimable quand on ne se refuse rien, répétait-il un soir, fort piqué, à madame de Puylaurens. Il n’est pas difficile d’avoir de l’esprit quand on se permet tout.

– Eh bien ! mon cher marquis, engagez madame de Serpierre, que voilà là-bas, à ne se rien refuser, et nous allons voir si nous serons amusés.

– Des propos toujours ironiques, répliqua le marquis avec humeur ; rien n’est sacré aux yeux de cette femme-là !

– Jamais personne au monde n’eut l’esprit de madame de Constantin, dit M. de Sanréal, prenant la parole d’un air imposant, et si elle se moque des prétentions ridicules, à qui la faute ?

– Aux prétentions ! dit madame de Puylaurens, curieuse de voir ces deux êtres se gourmer.

– Oui, ajouta Sanréal d’un air pesant, aux prétentions, aux tyrannies. »

Heureux d’avoir une idée, plus heureux d’être approuvé par madame de Puylaurens, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, M. de Sanréal tint la parole pendant un gros quart d’heure, et retourna sa pauvre idée dans tous les sens.

« Il n’y a rien de plus plaisant, madame, dit tout bas madame de Constantin à madame de Puylaurens, qu’un homme sans esprit qui rencontre une idée ! Cela est scandaleux ! » Et le rire fou de ces deux dames fut pris pour une marque d’approbation par Sanréal. « Cet être aimable doit m’adorer. Madame de Constantin avait raison. »

Elle accepta deux ou trois dîners magnifiques qui réunirent toute la bonne compagnie de Nancy. Quand M. de Sanréal, faisant sa cour à madame de Constantin, ne trouvait rien absolument à dire, madame de Constantin lui demandait sa voix au collège électoral pour la centième fois. Elle était sûre de quelque protestation bizarre ; il lui jurait qu’il lui était dévoué, lui, son homme d’affaires, son notaire et ses fermiers.

« Et de plus, madame, j’irai vous voir à Paris.

– À Paris, je ne vous recevrai qu’une fois par semaine, disait-elle en regardant madame de Puylaurens. Ici, nous nous connaissons tous, là vous me compromettriez. Un jeune homme, votre fortune, vos chevaux, votre état dans le monde ! Une fois la semaine, je dis trop ; deux visites par mois tout au plus. »

Jamais Sanréal ne s’était trouvé à pareille fête. Il eût volontiers pris acte, par devant notaire, des choses aimables que lui adressait madame de Constantin, une femme d’esprit. Il lui donnait ce titre au moins vingt fois par jour, et avec une voix de stentor, ce qui faisait beaucoup d’effet et faisait croire à ses paroles.

À cause de ces beaux yeux il eut une querelle avec M. de Pontlevé, auquel il déclara tout net qu’il prétendait aller au collège électoral, sauf à prêter serment à Louis-Philippe.

« Qui croit au serment en France aujourd’hui ? Louis-Philippe même croit-il aux siens ? Des voleurs m’arrêtent au coin d’un bois, ils sont trois contre un et me demandent un serment. Irai-je le refuser ? Ici, le gouvernement est le voleur qui prétend me voler ce droit d’élire un député qu’a tout Français. Le gouvernement a ses préfets, ses gendarmes, irai-je le combattre ? Non, ma foi ! Je le paierai en monnaie de singe, comme lui-même paie les partisans des glorieuses journées. »

Dans quel pamphlet M. de Sanréal avait-il pris ces trois phrases ? Car personne ne le soupçonna jamais de les avoir inventées. Madame de Constantin, qui lui donnait des idées tous les soirs, se serait bien gardée de répandre des raisonnements qui eussent pu choquer le préfet du département. C’était le fameux M. Dumoral109, renégat célèbre, autrefois, avant 1830, libéral déclamateur, mais allant fort bien en prison. Il parlait sans cesse de huit mois de séjour à Sainte-Pélagie faits sous Charles X. Le fait est qu’il était beaucoup moins bête, qu’il avait même acquis quelque finesse, depuis son changement de religion, et pour tout au monde madame de Constantin n’eût pas hasardé un mot réellement imprudent.

M. Dumoral voulait une direction générale de 40 000 francs et Paris, et pour y arriver il était réduit à mâcher du mépris deux ou trois fois la semaine.

Madame de Constantin savait qu’un homme qui est à ce régime est peu sensible aux grâces d’une jolie femme. Dans le moment actuel, M. Dumoral voulait se tirer d’une façon brillante des élections et passer à une autre préfecture ; les sarcasmes de L’Aurore (le journal libéral de M. Gauthier), ses éternelles citations des opinions autrefois libérales de M. Dumoral l’avaient tout à fait démoralisé dans le département, c’est le mot du pays.

Nous supprimons ici huit ou dix pages sur les faits et gestes de M. Dumoral préparant les élections ; cela est vrai, mais vrai comme la Morgue, et c’est un genre de vérité que nous laissons aux romans in-12 pour femmes de chambre. Retournons à Paris, chez le ministre de M. Dumoral. À Paris, les manœuvres des gens du pouvoir sont moins dégoûtantes.

Chapitre XLII. §

Le soir du jour où le nom de Leuwen avait paru si glorieux dans le Moniteur, ce maître des requêtes, outré de fatigue et de dégoût, était assis chez sa mère dans un petit coin sombre du salon, comme le Misanthrope. Accablé des compliments auxquels il avait été en butte toute la journée, les mots de carrière superbe, de bel avenir, de premier pas brillant, papillonnaient devant ses yeux et lui faisaient mal à la tête. Il était horriblement fatigué des réponses, la plupart de mauvaise grâce et mal tournées, qu’il avait faites à tant de compliments, tous fort bien faits et encore mieux dits : c’est le talent de l’habitant de Paris.

« Maman, voilà donc le bonheur ! dit-il à sa mère quand ils furent seuls.

– Mon fils, il n’y a point de bonheur avec l’extrême fatigue, à moins que l’esprit ne soit amusé ou que l’imagination ne se charge de peindre vivement le bonheur à venir. Des compliments trop répétés sont fort ennuyeux, et vous n’êtes ni assez enfant, ni assez vieux, ni assez ambitieux, ni assez vaniteux, pour rester ébahi devant un uniforme de maître des requêtes. »

M. Leuwen père ne parut qu’une bonne heure après la fin de l’Opéra.

« Demain, à huit heures, dit-il à son fils, je vous présente à votre ministre, si vous n’avez rien de mieux à faire. »

Le lendemain, à huit heures moins cinq minutes, Lucien était dans la petite antichambre de l’appartement de son père.

Huit heures sonnèrent, huit heures un quart.

« Pour rien au monde, monsieur, dit à Leuwen Anselme, l’ancien valet de chambre, je n’entrerais chez monsieur avant qu’il ne sonne. »

Enfin, la sonnette se fit entendre à dix heures et demie.

« Je suis fâché de t’avoir fait attendre, mon ami, dit M. Leuwen avec bonté.

– Moi, peu importe, mais le ministre !

– Le ministre est fait pour m’attendre quand il le faut. Il a, ma foi, plus affaire de moi que moi de lui ; il a besoin de ma banque et peur de mon salon. Mais te donner deux heures d’ennui à toi, mon fils, un homme que j’aime et que j’estime, ajouta-t-il en riant, c’est fort différent. J’ai bien entendu sonner huit heures, mais je me sentais un peu de transpiration, j’ai voulu attendre qu’elle fût bien passée. À soixante-cinq ans, la vie est un problème… et il ne faut pas l’embrouiller par des difficultés imaginaires.

« … Mais comme te voilà fait ! dit-il en s’interrompant. Tu as l’air bien jeune ! Va prendre un habit moins frais, un gilet noir, arrange mal tes cheveux… tousse quelquefois… tâche de te donner vingt-huit ou trente ans. La première impression fait beaucoup avec les imbéciles, et il faut toujours traiter un ministre comme un imbécile, il n’a pas le temps de penser. Rappelle-toi de n’être jamais très bien vêtu tant que tu seras dans les affaires. »

On partit après une grande heure de toilette ; le comte de Vaize n’était point sorti. L’huissier accueillit avec empressement le nom de MM. Leuwen, et les annonça sans délai.

« Son Excellence nous attendait », dit M. Leuwen à son fils en traversant trois salons où les solliciteurs étaient étagés suivant leur mérite et leur rang dans le monde.

MM. Leuwen trouvèrent Son Excellence fort occupée à mettre en ordre, sur un bureau de citronnier chargé de ciselures de mauvais goût, trois ou quatre cents lettres.

« Vous me trouvez occupé de ma circulaire, mon cher Leuwen. Il faut que je fasse une circulaire qui sera déchiquetée par le National, par la Gazette, etc., et messieurs mes commis me font attendre depuis deux heures la collection des circulaires de mes prédécesseurs. Je suis curieux de savoir comment ils ont passé le pas. Je suis fâché de ne pas l’avoir faite, un homme d’esprit comme vous m’avertirait des phrases qui peuvent donner prise. »

Son Excellence continua ainsi pendant vingt minutes. Pendant ce temps, Lucien l’examinait. M. de Vaize annonçait une cinquantaine d’années, il était grand et assez bien fait. De beaux cheveux grisonnants, des traits fort réguliers, une tête portée haute prévenaient en sa faveur. Mais cette impression ne durait pas. Au second regard, on remarquait un front bas, couvert de rides, excluant toute idée de pensée. Lucien fut tout étonné et fâché de trouver à ce grand administrateur l’air plus que commun, l’air valet de chambre. Il avait de grands bras dont il ne savait que faire ; et, ce qui est pis, Lucien crut entrevoir que Son Excellence cherchait à se donner des grâces imposantes. Il parlait trop haut et s’écoutait parler.

M. Leuwen père, presque en interrompant l’éloquence du ministre, trouva le moment de dire les paroles sacramentelles :

« J’ai l’honneur de présenter mon fils à Votre Excellence.

– J’en veux faire un ami, il sera mon premier aide de camp. Nous aurons bien de la besogne : il faut que je me fourre dans la tête le caractère de mes quatre-vingt-six préfets, stimuler les flegmatiques, retenir le zèle imprudent qui donne la colère pour auxiliaire aux intérêts du parti contraire, éclairer les esprits plus courts. Ce pauvre N… (le prédécesseur) a tout laissé dans un désordre complet. Les commis qu’il a fourrés ici, au lieu de me répondre par des faits et des notions exactes, me font des phrases.

« Vous me voyez ici devant le bureau de ce pauvre Corbière. Qui m’eût dit, quand je combattais à la Chambre des Pairs sa petite voix de chat qu’on écorche, que je m’assoirais dans son fauteuil un jour ? C’était une tête étroite, sa vue était courte mais il ne manquait pas de sens dans les choses qu’il apercevait. Il avait de la sagacité, mais c’était bien l’antipode de l’éloquence, outre que sa mine de chat fâché donnait au plus indifférent l’envie de le contredire. M. de Villèle eût mieux fait de s’adjoindre un homme éloquent, Martignac par exemple. »

Ici, dissertation sur le système de M. de Villèle. Ensuite, M. de Vaize prouva que la justice est le premier besoin des sociétés. De là, il passa à expliquer comment la bonne foi est la base du crédit. Il dit ensuite à ces messieurs qu’un gouvernement partial et injuste se suicide de ses propres mains.

La présence de M. Leuwen père avait semblé lui imposer d’abord, mais bientôt, enivré de ses paroles, il oublia qu’il parlait devant un homme dont Paris répétait les épigrammes ; il prit des airs importants et finit par faire l’éloge de la probité de son prédécesseur, qui passait généralement pour avoir économisé huit cent mille francs pendant son ministère d’une année.

« Ceci est trop magnanime pour moi, mon cher comte », lui dit M. Leuwen, et il s’évada.

Mais le ministre était en train de parler ; il prouva à son secrétaire intime que sans probité l’on ne peut pas être un grand ministre. Pendant que Lucien était l’unique objet de l’éloquence du ministre, il lui trouva l’air commun.

Enfin, Son Excellence installa Lucien à un magnifique bureau, à vingt pas de son cabinet particulier. Lucien fut surpris par la vue d’un jardin charmant sur lequel donnaient ses croisées ; c’était un contraste piquant avec la sécheresse de toutes les sensations dont il était assailli. Lucien se mit à considérer les arbres avec attendrissement.

En s’asseyant, il remarqua de la poudre sur le dossier de son fauteuil.

« Mon prédécesseur n’avait pas de ces idées-là », se dit-il en riant.

Bientôt, en ayant l’écriture sage, très grosse et très bien formée de ce prédécesseur, il eut le sentiment de la vieillerie au suprême degré.

« Il me semble que ce cabinet sent l’éloquence vide et l’emphase plate. »

Il décrocha deux ou trois gravures de l’école française : Ulysse arrêtant le char de Pénélope, par MM. Fragonard et Le Barbier… et les envoya dans les bureaux. Plus tard, il les remplaça par des gravures d’Anderloni et de Morghen.

Le ministre revint une heure après et lui remit une liste de vingt-cinq personnes qu’il fallait inviter pour le lendemain.

« J’ai décidé qu’au moment où l’horloge du ministère sonne l’heure, le portier vous apportera toutes les lettres arrivées à mon adresse. Vous me donnerez sans délai ce qui viendra des Tuileries ou des ministères, vous ouvrirez tout le reste et m’en ferez un extrait en une ligne, ou deux tout au plus ; mon temps est précieux. »

À peine le ministre sorti, huit ou dix commis vinrent faire connaissance avec M. le maître des requêtes, dont l’air déterminé et froid leur parut de bien mauvais augure.

Pendant toute cette journée, remplie presque exclusivement d’un cérémonial faux à couper au couteau, Lucien fut plus froid encore et plus ironique qu’au régiment. Il lui semblait être séparé par dix années d’une expérience impitoyable de ce moment de premier début à Nancy, où il était froid pour éviter une plaisanterie qui aurait pu conduire à un coup d’épée. Souvent alors il avait toutes les peines du monde à réprimer une bouffée de gaieté ; au risque de toutes les plaisanteries grossières et de tous les coups d’épée du monde, il aurait voulu jouer aux barres avec ses camarades du 27e. Aujourd’hui, il n’avait besoin que de ne pas trop déguiser le profond dégoût que lui inspiraient tous les hommes. Sa froideur d’alors lui semblait la bouderie joyeuse d’un enfant de quinze ans ; maintenant, il avait le sentiment de s’enfoncer dans la boue. En rendant le salut à tous les commis qui venaient le voir, il se disait :

« J’ai été dupe à Nancy parce que je n’étais pas assez méfiant. J’avais la naïveté et la duperie d’un cœur honnête, je n’étais pas assez coquin. Oh ! que la question de mon père avait un grand sens : Es-tu assez coquin ? Il faut courir à la Trappe, ou me faire aussi adroit que tous ces chefs et sous-chefs qui viennent donner la bienvenue à M. le maître des requêtes. Sans doute, les premiers vols à favoriser sur quelque fourniture de foin pour les chevaux ou de linge pour les hôpitaux me répugneront. Mais à la Trappe, menant une vie innocente et dont tout le crime est de mystifier quelques paysans des environs ou quelques novices, ma vanité blessée me laisserait-elle un moment de repos ? Comment digérer cette idée d’être inférieur par l’esprit à tous ses contemporains ?… Apprenons donc sinon à voler, du moins à laisser passer le vol de Son Excellence, comme tous ces commis dont je fais la connaissance aujourd’hui. »

La physionomie que donnent de pareilles idées n’est pas précisément celle qu’il faut pour faire naître un dialogue facile et de bon goût entre gens qui se voient pour la première fois. Après cette première journée de ministère, la misanthropie de Lucien était de cette forme : il ne songeait pas aux hommes quand il ne les voyait pas, mais leur présence un peu prolongée lui était importune et bientôt insupportable.

Pour l’achever de peindre, il trouva, en rentrant à la maison, son père d’une gaieté parfaite.

« Voici deux petites assignations, lui dit-il, qui sont les suites naturelles de vos dignités du matin. »

C’étaient deux cartes d’abonnement à l’Opéra et aux Bouffes.

« Ah ! mon père, ces plaisirs me font peur.

– Vous m’avez accordé dix-huit mois au lieu d’un an pour une certaine position dans le monde. Pour rendre la grâce complète, promettez-moi de passer une demi-heure chaque soir dans ces temples du plaisir, particulièrement vers la fin des plaisirs, à onze heures.

– Je le promets. Ainsi, je n’aurai pas une pauvre petite heure de tranquillité dans toute la journée ?

– Et le dimanche donc110 ! »

Le second jour, le ministre dit à Lucien :

« Je vous charge d’accorder des rendez-vous à cette foule de figures qui affluent chez un ministre nouvellement nommé. Éloignez l’intrigant de Paris faufilé avec des femmes de moyenne vertu ; ces gens-là sont capables de tout, même de ce qu’il y a de plus noir. Faites accueil au pauvre diable de provincial entêté de quelque idée folle. Le solliciteur portant avec une élégance parfaite un habit râpé est un fripon, il habite Paris ; s’il valait quelque chose, je le rencontrerais dans quelque salon, il trouverait quelqu’un pour me le présenter et répondre de lui. »

Peu de jours après, Lucien invita à dîner un peintre de beaucoup d’esprit, Lacroix, qui portait le nom d’un préfet destitué par M. de Polignac, et justement ce jour-là le ministre n’avait que des préfets.

Le soir, quand le comte de Vaize se trouva seul dans son salon avec sa femme et Leuwen, il rit beaucoup de la mine attentive des préfets dînant qui, voyant dans le peintre un candidat à préfecture destiné à les remplacer, l’observaient d’un œil jaloux.

« Et pour fortifier le quiproquo, disait le ministre, j’ai adressé dix fois la parole à Lacroix, et toujours sur de graves sujets d’administration.

– C’est donc pour cela qu’il avait l’air si ennuyé et si ennuyeux, dit la petite comtesse de Vaize de sa voix douce et timide. C’était à ne pas le reconnaître ; je voyais sa petite figure spirituelle par-dessus un des bouquets du plateau. Je ne pouvais deviner ce qui lui arrivait. Il maudira votre dîner.

– On ne maudit point un dîner chez un ministre, dit le comte de Vaize, à demi sérieux.

– Voilà la griffe du lion », pensa Leuwen.

Madame de Vaize, fort sensible à ces coups de boutoir, avait pris un air morne.

« Ce petit Leuwen va me faire jouer un sot rôle chez son père. »

– Il veut avoir des tableaux, reprit-il d’un air gai ; et parbleu, à votre recommandation je lui en donnerai. Je remarque que, de façon ou d’autre, il vient ici deux fois la semaine.

– Dites-vous vrai ? Me promettez-vous des tableaux pour lui, et cela sans qu’il soit besoin de vous solliciter ?

– Ma parole !

– En ce cas, j’en fais un ami de la maison.

– Ainsi, madame, vous aurez deux hommes d’esprit : MM. Lacroix et Leuwen. »

Le ministre partit de ce propos gracieux pour plaisanter Lucien un peu trop rudement sur la méprise qui l’avait fait inviter M. Lacroix, le peintre d’histoire. Lucien, réveillé, répondit à Son Excellence sur le ton de la parfaite égalité, ce qui choqua beaucoup le ministre. Lucien le vit et continua à parler avec une aisance qui l’étonna et l’amusa.

Il aimait à se trouver avec madame de Vaize, jolie, très timide, bonne, et qui en lui parlant oubliait parfaitement qu’elle était une jeune femme et lui un jeune homme. Cet arrangement convenait beaucoup à notre héros.

« Ainsi, me voilà, se disait-il, sur le ton de l’intimité avec deux êtres dont je ne connaissais pas la figure il y a huit jours, et dont l’un m’amuse surtout quand il m’attaque et l’autre m’intéresse. »

Il mit beaucoup d’attention à sa besogne ; il lui sembla que le ministre voulait prendre avantage de l’erreur de nom dans l’invitation à dîner pour lui attribuer l’aimable légèreté de la première jeunesse.

« Vous êtes un grand administrateur, M. le comte ; en ce sens, je vous respecte ; mais l’épigramme à la main je suis votre homme, et, vu vos honneurs, j’aime mieux risquer d’être un peu trop ferme que vous laisser empiéter sur ma dignité. Cela vous indiquera d’ailleurs que je me moque parfaitement de ma place, tandis que vous adorez la vôtre. »

Au bout de huit jours de cette vie-là, Lucien fut de retour sur la terre ; il avait surmonté l’ébranlement produit par la dernière soirée à Nancy. Son premier remords fut de n’avoir pas écrit à M. Gauthier ; il lui fit une lettre infinie et, il faut l’avouer, assez imprudente. Il signa d’un nom en l’air et chargea le préfet de Strasbourg de la mettre à la poste.

« Venant de Strasbourg, se dit-il, peut-être elle échappera à madame Cunier et au commissaire de police du renégat Dumoral. »

Il fut curieux de suivre dans les divers bureaux la correspondance de ce Dumoral, dont le comte de Vaize semblait avoir peur. On était alors dans tout le feu des élections et des affaires d’Espagne. La correspondance de M. Dumoral, parlant de Nancy, l’amusa infiniment ; il s’agissait de M. de Vassignies, homme très dangereux, de M. Du Poirier, personnage moins à craindre dont on aurait raison avec une croix et un bureau de tabac pour sa sœur, etc. Ces pauvres préfets, mourant de peur de manquer leurs élections et exagérant leur embarras à leur ministre, avaient le pouvoir de le tirer de sa mélancolie.

Telle était la vie de Leuwen : six heures au bureau de la rue de Grenelle, le matin, une heure au moins à l’Opéra le soir. Son père, sans le lui dire, l’avait précipité dans un travail de tous les moments.

« C’est l’unique moyen, disait-il à madame Leuwen, de parer au coup de pistolet si toutefois nous en sommes là, ce que je suis loin de croire. Sa vertu si ennuyeuse l’empêcherait seule de nous laisser seuls et, outre cela, il y a l’amour de la vie et la curiosité de lutter avec le monde. »

Par amitié pour sa femme, M. Leuwen s’était entièrement appliqué à résoudre ce problème.

« Vous ne pouvez vivre sans votre fils, lui disait-il, et moi sans vous. Et je vous avouerai que depuis que je le suis de près il ne me semble plus aussi plat. Il répond quelquefois aux épigrammes de son ministre, et la ministresse l’admire. Et, à tout prendre, les jeunes reparties un peu trop vertes de Lucien valent mieux que les vieilles épigrammes sans pointe du de Vaize… Reste à voir comment il prendra la première friponnerie de Son Excellence.

– Lucien a toujours la plus haute idée des talents de M. de Vaize.

– C’est là notre seule ressource ; c’est une admiration qu’il faut soigneusement entretenir. Cela est capital pour nous. Mon unique ressource, après avoir nié tant que je pourrai le coup de canif donné à la probité, sera de dire : Un ministre de ce talent est-il trop payé à 400 000 francs par an ? Là-dessus, je lui prouverai que Sully a été un voleur. Trois ou quatre jours après, je paraîtrai avec ma réserve, qui est superbe : le général Bonaparte, en 1796, en Italie, volait. Auriez-vous préféré un honnête homme comme Moreau, se laissant battre en 1799, à Cassano, à Novi, etc. Moreau coûtait au trésor 200 000 francs peut-être, et Bonaparte trois millions… J’espère que Lucien ne trouvera pas de réponse, et je vous réponds de son séjour à Paris tant qu’il admirera M. de Vaize.

– Si nous pouvons gagner le bout de l’année, dit madame Leuwen, il aura oublié sa madame de Chasteller.

– Je ne sais, vous lui avez fait un cœur si constant ! Vous n’avez jamais pu vous déprendre de moi, vous m’avez toujours aimé en dépit de ma conduite abominable. Pour un cœur tout d’une pièce tel que celui que vous avez fait à votre fils, il faudrait un nouveau goût. J’attends une occasion favorable pour le présenter à madame Grandet.

– Elle est bien jolie, bien jeune, bien brillante.

– Et de plus veut absolument avoir une grande passion.

– Si Lucien voit l’affectation, il prendra la fuite. Etc., etc., etc. »

Un jour de grand soleil, vers les deux heures et demie, le ministre entra dans le bureau de Leuwen la figure fort rouge, les yeux hors de la tête et comme hors de lui.

« Courez auprès de monsieur votre père… Mais d’abord, copiez cette dépêche télégraphique… Veuillez prendre copie aussi de cette note que j’envoie au Journal de Paris… Vous sentez toute l’importance et le secret de la chose… »

Il ajouta pendant que Lucien copiait :

« Je ne vous engage pas à prendre le cabriolet du ministère, et pour cause. Prenez un cabriolet sous la porte cochère en face, donnez-lui six francs d’avance, et au nom de Dieu trouvez monsieur votre père avant la clôture de la Bourse. Elle ferme à trois heures et demie, comme vous le savez. »

Lucien, prêt à partir et son chapeau à la main, regardait le ministre tout haletant et qui avait peine à parler. En le voyant entrer, il l’avait cru remplacé, mais le mot télégraphe l’avait bientôt mis sur la voie. Le ministre s’enfuit, puis rentra ; il dit d’un ton impérieux :

« Vous me remettrez à moi, à moi, monsieur, les deux copies que vous venez de faire, et, sur votre vie, vous ne les montrerez qu’à monsieur votre père. »

Cela dit, il s’enfuit de nouveau.

« Voilà un ton qui est bien grossier et bien ridicule, se dit Lucien. Ce ton si offensant n’est propre qu’à suggérer l’idée d’une vengeance trop facile.

« Voilà donc tous mes soupçons avérés, pensait Lucien en courant en cabriolet. Son Excellence joue à la Bourse, à coup sûr… Et me voilà bel et bien complice d’une friponnerie. »

Lucien eut beaucoup de peine à trouver son père ; enfin comme il faisait un beau froid et encore un peu de soleil, il eut l’idée de le chercher sur le boulevard, et il le trouva en contemplation devant un énorme poisson exposé au coin de la rue de Choiseul.

M. Leuwen le reçut assez mal et ne voulut point monter en cabriolet.

« Au diable ton casse-cou ! Je ne monte que dans ma voiture, quand toutes les Bourses du monde devraient fermer sans moi ! »

Lucien courut chercher cette voiture au coin de la rue de la Paix, où elle attendait. Enfin, à trois heures un quart, au moment où la Bourse allait fermer, M. Leuwen y entra.

Il ne reparut chez lui qu’à six heures.

« Va chez ton ministre, donne-lui ce mot, et attends-toi à être mal reçu.

– Eh bien ! tout ministre qu’il est, je vais lui répondre ferme », dit Lucien fort piqué de jouer un rôle dans une friponnerie.

Il trouva le ministre au milieu de vingt généraux. « Raison de plus pour être ferme », se dit-il. On venait d’annoncer le dîner ; déjà le maréchal N… donnait le bras à madame de Vaize. Le ministre, debout au milieu du salon, faisait de l’éloquence ; mais, en voyant Lucien, il n’acheva pas sa phrase. Il partit comme un trait en lui faisant signe de le suivre ; arrivé dans son cabinet, il ferma la porte à clef et enfin se jeta sur le billet. Il faillit devenir fou de joie, il serra Lucien dans ses grands bras vivement et à plusieurs reprises. Leuwen, debout, son habit noir boutonné jusqu’au menton, le regardait avec dégoût.

« Voilà donc un voleur, se disait-il, et un voleur en action ! Dans sa joie comme dans son anxiété, il a des gestes de laquais. »

Le ministre avait oublié son dîner ; c’était la première affaire qu’il faisait à la Bourse, et il était hors de lui du gain de quelques milliers de francs. Ce qui est plaisant, c’est qu’il en avait une sorte d’orgueil, il se sentait ministre dans toute l’étendue du mot.

« Cela est divin, mon ami, dit-il à Lucien en revenant avec lui vers la salle à manger… Au reste, il faudra voir demain à la revente. »

Tout le monde était à table, mais, par respect pour Son Excellence, on n’avait pas osé commencer. La pauvre madame de Vaize était rouge et transpirait d’anxiété. Les vingt-cinq convives, assis en silence, voyaient bien que c’était le cas de parler, mais ne trouvaient rien à dire et faisaient la plus sotte figure du monde pendant ce silence forcé qu’interrompaient de temps à autre les mots timides et à peine articulés de madame de Vaize qui offrait une assiette de soupe au maréchal son voisin, et les mines de refus de ce dernier formaient le centre d’attention le plus comique.

Le ministre était tellement ému qu’il en avait perdu cette assurance si vantée dans ses journaux ; d’un air fort ahuri, il balbutia quelques mots en prenant place : « Une dépêche des Tuileries… »

Les potages se trouvèrent glacés, et tout le monde avait froid. Le silence était si complet et tout le monde tellement mal à son aise, que Lucien put entendre ces mots :

« Il est bien troublé, disait à voix basse à son voisin un colonel assis près de Leuwen ; serait-il chassé ?

– La joie surnage », lui répondit du même ton un vieux général en cheveux blancs.

Le soir, à l’Opéra, toute l’attention de Lucien était pour cette triste pensée :

« Mon père participe à cette manœuvre… On peut répondre qu’il fait son métier de banquier. Il sait une nouvelle, il en profite, il ne trahit aucun serment… Mais sans le receleur il n’y aurait pas de voleur. »

Cette réponse ne lui rendait point la paix de l’âme. Toutes les grâces de mademoiselle Raimonde, qui vint dans sa loge dès qu’elle le vit, ne purent en tirer un mot. L’ancien homme prenait le dessus.

« Le matin avec des voleurs, et le soir avec des catins ! se disait-il amèrement. Mais qu’est-ce que l’opinion ? Elle m’estimera pour ma matinée, et me méprisera parce que je passe la soirée avec cette pauvre fille. Les belles dames sont comme l’Académie pour le romantisme : elles sont juges et parties… Ah ! si je pouvais parler de tout ceci avec… »

Il s’arrêta au moment où il prononçait mentalement le nom de Chasteller.

Le lendemain le comte de Vaize entra en courant dans le bureau de Leuwen. Il ferma la porte à clef. L’expression de ses yeux était étrange.

« Dieu ! que le vice est laid ! », pensa Lucien.

« Mon cher ami, courez chez M. votre père, dit le ministre d’une voix entrecoupée. Il faut que je lui parle… absolument… Faites tout au monde pour l’emmener au ministère, puisque, enfin, moi, je ne puis pas me montrer dans le comptoir de MM. Van Peters et Leuwen. »

Lucien le regardait attentivement.

« Il n’a pas la moindre vergogne en me parlant de son vol ! »

Lucien avait tort, M. de Vaize était tellement agité par la cupidité (il s’agissait de réaliser un bénéfice de 17 000 francs) qu’il en oubliait la timidité qu’il souffrait fort grande en parlant à Lucien, non par pudeur morale, mais il le croyait un homme à épigrammes comme son père, et redoutait un mot désagréable. Le ton de M. de Vaize était, dans ce moment, celui d’un maître parlant à son valet. D’abord, il ne se serait pas aperçu de la différence, un ministre honorait tellement l’être auquel il adressait la parole qu’il ne pouvait pas manquer de politesse ; ensuite, dès qu’il s’agissait d’affaires d’argent il ne s’apercevait de rien.

M. Leuwen reçut en riant la communication que son fils était chargé de lui faire.

« Ah ! parce qu’il est ministre il voudrait me faire courir ? Dis-lui de ma part que je n’irai pas à son ministère, et que je le prie instamment de ne pas venir chez moi. L’affaire d’hier est terminée ; j’en fais d’autres aujourd’hui. »

Comme Lucien se hâtait de partir :

« Reste donc un peu. Ton ministre a du génie pour l’administration, mais il ne faut pas gâter les grands hommes, autrement ils se négligent… Tu me dis qu’il prend un ton familier et même grossier avec toi. Avec toi est de trop. Dès que cet homme ne déclame pas au milieu de son salon, comme un préfet accoutumé à parler tout seul, il est grossier avec tout le monde. C’est que toute sa vie s’est passée à réfléchir sur le grand art de mener les hommes et de les conduire au bonheur par la vertu. »

M. Leuwen regardait son fils pour voir si cette phrase passerait. Lucien ne fit pas attention au ridicule des mots.

« Comme il est encore loin d’écouter son interlocuteur et de savoir profiter de ses fautes ! pensa M. Leuwen. C’est un artiste, mon fils ; son art exige un habit brodé et un carrosse, comme l’art d’Ingres et de Prudhon exige un chevalet et des pinceaux.

« Aimerais-tu mieux un artiste parfaitement poli, gracieux, d’un ton parfait, faisant des croûtes, ou un homme au ton grossier occupé du fond des choses et non de la forme, mais produisant des chefs-d’œuvre ? Si après deux ans de ministère M. de Vaize te présente vingt départements où l’agriculture ait fait un pas, trente autres dans lesquels la moralité publique se soit augmentée, ne lui pardonneras-tu pas une inflexion négligée ou même grossière en parlant à son premier aide de camp, jeune homme qu’il aime et estime, et qui d’ailleurs lui est nécessaire ? Pardonne-lui le ton ridicule dans lequel il tombe sans s’en douter, car il est né ridicule et emphatique. Ton rôle à toi est de rappeler son attention à ce qu’il te doit par une conduite ferme et des mots bien placés et perçants. »

M. Leuwen père parla longtemps sans pouvoir engager la conversation avec son fils. Il n’aimait pas cet air rêveur.

« J’ai vu trois ou quatre agents de change attendre dans le premier salon, dit Lucien ; et il se levait pour retourner à la rue de Grenelle.

– Mon ami, lui dit son père, toi qui as de bons yeux, lis-moi un peu Les Débats, La Quotidienne et Le National. »

Lucien se mit à lire haut, et malgré lui ne put s’empêcher de sourire. « Et les agents de change ? Leur métier est d’attendre. Et le mien de lire le journal ! »

M. de Vaize était comme hors de lui quand Lucien rentra enfin vers les trois heures. Leuwen le trouva dans son bureau, où il était venu plus de dix fois, lui dit le garçon de bureau, parlant à mi-voix et de l’air du plus profond respect.

« Eh bien ! monsieur ? lui dit le ministre d’un air hagard.

– Rien de nouveau, répondit Lucien avec la plus belle tranquillité. Je quitte mon père, par ordre duquel j’ai attendu. Il ne viendra pas et vous prie instamment de ne pas aller chez lui. L’affaire d’hier est terminée, et il en fait d’autres aujourd’hui. »

M. de Vaize devint pourpre et se hâta de quitter le bureau de son secrétaire.

Tout émerveillé de sa nouvelle dignité, qu’il adorait en perspective depuis trente ans, il voyait pour la première fois que M. Leuwen était tout aussi fier de la position qu’il s’était faite dans le monde.

« Je vois l’argument sur lequel se fonde l’insolence de cet homme, se disait M. de Vaize en se promenant à grands pas dans son cabinet. Une ordonnance du roi fait un ministre, une ordonnance ne peut faire un homme comme M. Leuwen. Voilà à quoi en arrive le gouvernement en ne nous laissant en place qu’un an ou deux. Est-ce qu’un banquier eût osé refuser à Colbert de passer chez lui ? »

Après cette comparaison judicieuse, le colérique ministre tomba dans une rêverie profonde.

« Ne pourrais-je pas me passer de cet insolent ! Mais sa probité est célèbre, presque autant que sa méchanceté. C’est un homme de plaisir, un viveur, qui depuis vingt ans se moque de ce qu’il y a de plus respectable : le roi, la religion… C’est le Talleyrand de la Bourse ; ses épigrammes font loi dans ce monde-là ; et, depuis la révolte de juillet, ce monde-là se rapproche tous les jours davantage du grand monde, du seul qui devrait avoir de l’influence. Les gens à argent sont aux lieu et place des grandes familles du faubourg Saint-Germain… Son salon réunit tout ce qu’il y a d’hommes d’esprit parmi les gens d’affaires…, et il s’est faufilé avec tous les diplomates qui vont à l’Opéra… Villèle le consultait. »

À ce nom, M. de Vaize s’inclina presque. Il avait le ton fort haut, quelquefois il poussait l’assurance jusqu’au point où elle prend un autre nom, mais, par un contraste étrange, il était sujet à des bouffées de timidité incroyables. Par exemple, il lui eût été extrêmement pénible et presque impossible de faire des ouvertures à une autre maison de banque. Il réunissait à un âpre amour pour le gain l’idée fantasque que le public lui croyait une probité sans tache ; sa grande raison, c’est qu’il succédait à un voleur.

Après une grande heure de promenade agitée dans son cabinet et après avoir envoyé au diable fort énergiquement son huissier qui annonçait des chefs de bureau et même un aide de camp du roi, il sentit que l’effort de prendre un autre banquier était au-dessus de son courage. Les journaux faisaient trop peur à Son Excellence. Sa vanité plia devant la paresse épigrammatique d’un homme de plaisir, il y eut alors capitulation avec la vanité.

« Après tout, je l’ai connu avant d’être ministre… Je ne compromets point ma dignité en souffrant chez ce vieillard caustique le ton de presque égalité auquel je l’ai laissé s’accoutumer. »

M. Leuwen avait prévu tous ces mouvements. Le soir, il dit à son fils :

« Ton ministre m’a écrit, comme un amant à sa maîtresse, des picoteries. J’ai été obligé de lui répondre, et cela me pèse. Je suis comme toi, je n’aime pas assez le métal pour me beaucoup gêner. Apprends à faire l’opération de bourse ; rien n’est plus simple pour un grand géomètre, élève chassé de l’École polytechnique. La bêtise du petit joueur à la Bourse est une quantité infinie. M. Métral, mon commis, te donnera des leçons, non pas de bêtise, mais de l’art de la manier. (Lucien avait l’air très froid.) Tu me rendras un service personnel si tu te fais capable d’être l’intermédiaire habituel entre M. de Vaize et moi. La morgue de ce grand administrateur lutte contre l’immobilité de mon caractère. Il tourne autour de moi, mais depuis notre dernière opération je n’ai voulu lui livrer que des mots gais. Hier soir, sa vanité était furibonde, il voulait me réduire au sérieux. C’était plaisant. D’ici à huit jours, s’il ne peut te mater, il te fera la cour. Comment vas-tu recevoir un ministre homme de mérite te faisant la cour ! Sens-tu l’avantage d’avoir un père ? C’est une chose utile à Paris.

– J’aurais trop à dire sur ce dernier article, et vous n’aimez pas le provincial tendre. Quant à l’excellence, pourquoi ne serais-je pas naturel avec lui comme envers tout le monde ?

– Ressource des paresseux. Fi donc !

– Je veux dire que je serai froid, respectueux, et laissant toujours paraître, même fort clairement, le désir de voir se terminer la communication sérieuse avec un si grand personnage.

– Serais-tu de force à hasarder le propos léger et un peu moqueur ? Il dirait : Digne fils d’un tel père !

– L’idée plaisante qui vous vient en une seconde ne se présente à moi qu’au bout de deux minutes.

– Bravo ! Tu vois les choses par le côté utile et, ce qui est pis encore, par le côté honnête. Tout cela est déplacé et ridicule en France. Vois ton saint-simonisme ! Il avait du bon, et pourtant il est resté odieux et inintelligible au premier étage, au second, et même au troisième ; on ne s’en occupe un peu que dans la mansarde. Vois l’Église française, si raisonnable, et la fortune qu’elle fait. Ce peuple-ci ne sera à la hauteur de la raison que vers l’an 1900. Jusque-là, il faut voir d’instinct les choses par le côté plaisant et n’apercevoir l’utile ou l’honnête que par un effort de volonté. Je me serais gardé d’entrer dans ces détails avant ton voyage à Nancy, maintenant je trouve du plaisir à parler avec toi.

« Connais-tu cette plante de laquelle on dit que plus elle est foulée aux pieds plus elle est prospère ? Je voudrais en avoir, si elle existe, j’en demanderai à mon ami Thouin et je t’en enverrai un bouquet. Cette plante est l’image de ta conduite envers M. de Vaize.

– Mais, mon père, la reconnaissance…

– Mais, mon fils, c’est un animal. Est-ce sa faute si le hasard a jeté chez lui le génie de l’administration ? Ce n’est pas un homme comme nous, sensible aux bons procédés, à l’amitié continue, envers lequel on puisse se permettre des procédés délicats : il les prendrait pour de la faiblesse. C’est un préfet insolent après dîner qui, pendant vingt années de sa vie, a tremblé tous les matins de lire sa destitution dans le Moniteur ; c’est encore un procureur bas-normand sans cœur ni âme, mais doué en revanche du caractère inquiet, timide et emporté d’un enfant. Insolent comme un préfet en crédit deux heures tous les matins, et penaud comme un courtisan novice qui se voit de trop dans un salon pendant deux heures tous les soirs. Mais les écailles ne sont pas encore tombées de tes yeux ; ne crois aveuglément personne, pas même moi. Tu verras tout cela dans un an. Quant à la reconnaissance, je te conseille de rayer ce mot de tes papiers. Il y a eu convention, contrat bilatéral avec le de Vaize aussitôt après ton retour à Paris (ta mère a prétendu qu’elle mourrait si tu allais en Amérique). Il s’est engagé : 1° à arranger ta désertion avec son collègue de la Guerre ; 2° à te faire maître des requêtes, secrétaire particulier, avec la croix au bout de l’année. Par contre, mon salon et moi nous sommes engagés à vanter son crédit, ses talents, ses vertus, sa probité surtout. J’ai fait réussir son ministère, sa nomination à la Bourse, et, à la Bourse aussi, je me charge de faire, de compte à demi, toutes les affaires de Bourse basées sur des dépêches télégraphiques. Maintenant, il prétend que je me suis engagé pour les affaires de Bourse basées sur les délibérations du Conseil des ministres, mais cela n’est point. J’ai vu M. N…, le ministre de…, qui ne sait rien administrer mais qui sait deviner et lire sur les physionomies. Lui, N…, voit l’intention du roi huit jours à l’avance, le pauvre de Vaize ne sait pas la voir à une heure de distance. Il a déjà été battu à plate couture dans deux conseils depuis un mois à peine qu’il est au ministère. Mets-toi bien dans la tête que M. de Vaize ne peut se passer de mon fils. Si je devenais un imbécile, si je fermais mon salon, si je n’allais plus à l’Opéra, il pourrait peut-être songer à s’arranger avec une autre maison, encore je ne le crois pas de cette force de tête-là. Il va te battre froid cinq ou six jours, après quoi il y aura explosion de confiance. C’est le moment que je crains. Si tu as l’air comblé, reconnaissant, d’un commis à cent louis, ces sentiments louables, joints à ton air si jeune, te classent à jamais parmi les dupes que l’on peut accabler de travail, compromettre, humilier à merci et miséricorde, comme jadis on taillait le tiers-état, et qui n’en sont que plus reconnaissants.

– Je ne verrai dans l’épanchement de ce sot-là que de l’enfantillage mêlé de fausseté.

– Auras-tu l’esprit de suivre ce programme ? »

Pendant les jours qui suivirent cette leçon paternelle, le ministre parlait à Lucien d’un air abstrait, comme un homme accablé de hautes affaires. Lucien répondait le moins possible et faisait la cour à madame la comtesse de Vaize.

Un matin, le ministre arriva dans le bureau de Leuwen suivi d’un garçon de bureau qui portait un énorme portefeuille. Le garçon de bureau sorti, le ministre poussa lui-même le verrou de la porte et, s’asseyant familièrement auprès de Lucien :

« Ce pauvre N…, mon prédécesseur, était sans doute un fort honnête garçon, lui dit-il. Mais le public a d’étranges idées sur son compte. On prétend qu’il faisait des affaires. Voici, par exemple, le portefeuille de l’Administration de…111 C’est un objet de sept ou huit millions. Puis-je de bonne foi demander au chef de bureau qui conduit tout cela depuis dix ans s’il y a eu des abus ? Je ne puis qu’essayer de deviner ; M. Crapart (c’était le chef de la police du ministère) me dit bien que madame M… la femme du chef de bureau susdit, dépense quinze ou vingt mille francs, les appointements du mari sont de douze et ils ont deux ou trois petites propriétés sur lesquelles j’attends des renseignements. Mais tout cela est bien éloigné, bien vague, bien peu concluant, et à moi il me faut des faits. Donc, pour lier M. N…, je lui ai demandé un rapport général et approfondi ; le voici, avec les pièces à l’appui. Enfermez-vous, cher ami, comparez les pièces au rapport, et dites-moi votre avis. »

Lucien admira la physionomie du ministre ; elle était convenable, raisonnable, sans morgue. Il se mit sérieusement au travail. Trois heures après, Leuwen écrivit au ministre :

« Ce rapport n’est point approfondi ; ce sont des phrases ; M. N… ne convient franchement d’aucun fait, je n’ai pas trouvé une seule assertion sans quelque faux-fuyant. M. N. ne se lie nullement. C’est une dissertation bien écrite, redondante d’humanités, c’est un article de journal, mais l’auteur semble brouillé avec Barrême. »

Quelques minutes après le ministre accourut, ce fut une explosion de tendresse. Il serrait Lucien dans ses bras :

« Que je suis heureux d’avoir un tel capitaine dans mon régiment ! Etc. »

Leuwen s’attendait à avoir beaucoup de peine à être hypocrite. Ce fut sans la moindre hésitation qu’il prit l’air d’un homme qui désire voir finir l’accès de confiance ; c’est qu’à cette seconde entrée M. de Vaize lui parut un comédien de campagne qui charge beaucoup trop. Il le trouva manquant de noblesse presque autant que le colonel Malher, mais l’air faux était bien plus visible chez le ministre.

La froideur de Lucien écoutant les éloges de son talent était tellement glaciale, sans s’en douter lui aussi outrait tellement son rôle, que le ministre déconcerté se mit à dire du mal du chef de bureau N… Une chose frappa Leuwen : le ministre n’avait pas lu le travail de M. N… « Parbleu, je vais le lui dire, pensa Lucien. Où est le mal ? »

« Votre Excellence est tellement accablée par les grandes discussions du Conseil et par la préparation du budget de son département, qu’elle n’a pas eu le temps de lire même ce rapport de M. N…, qu’elle censure, et avec raison. »

Le ministre eut un mouvement de vive colère. Attaquer son aptitude au travail, douter des quatorze heures que de jour ou de nuit, disait-il, il passait devant son bureau, c’était attaquer son palladium.

« Parbleu, monsieur, prouvez-moi cela », dit-il en rougissant.

« À mon tour », pensa Leuwen ; et il triompha par la modération, par la clarté, par la respectueuse politesse. Il démontra clairement au ministre qu’il n’avait pas lu le rapport du pauvre M. N…, si injurié. Deux ou trois fois, le ministre voulut tout terminer en embrouillant la question.

« Vous et moi, mon cher ami, avons tout lu.

– Votre Excellence me permettra de lui dire que je serais tout à fait indigne de sa confiance, moi mince débutant dans la carrière, qui n’ai autre chose à faire, si je lisais mal ou trop vite un document qu’elle daigne me confier. Il y a ici, au cinquième alinéa… Etc., etc. »

Après avoir ramené trois fois la question à son véritable point, Lucien finit par avoir ce succès, qui eût été si fatal à tout autre bureaucrate : il réduisit son ministre au silence. Son Excellence sortit du cabinet en fureur, et Lucien l’entendit maltraiter le pauvre chef de division, qu’en l’entendant revenir l’huissier avait introduit dans son cabinet. La voix redoutable du ministre passa jusqu’à l’antichambre répondant à la porte dérobée par laquelle on entrait dans le bureau de Lucien. Un ancien domestique, placé là par le ministre de l’Intérieur Crétet, et que Leuwen soupçonnait fort d’être espion, entra sans être appelé.

« Est-ce que Son Excellence a besoin de quelque chose ?

– Non ; pas Son Excellence, mais moi. J’ai à vous prier fort sérieusement de n’entrer ici que quand je vous sonne. »

Telle fut la première bataille de Leuwen112.

Chapitre XLIII113. §

Un des bonheurs de Lucien avait été de ne pas trouver à Paris son cousin Ernest Dévelroy, futur membre de l’Académie des Sciences morales et politiques. Un des académiciens moraux, qui donnait quelques mauvais dîners et disposait de trois voix, outre la sienne, avait eu besoin d’aller aux eaux de Vichy, et M. Dévelroy s’était donné le rôle de garde-malade. Cette abnégation de deux ou trois mois avait produit le meilleur effet dans l’Académie morale.

« C’est un homme à côté duquel il est agréable de s’asseoir, disait M. Bonneau, l’un des meneurs de cette société.

– La campagne d’Ernest aux eaux de Vichy, disait M. Leuwen, avance de quatre ans son entrée à l’Institut.

– Ne vaudrait-il pas mieux pour vous, mon père, avoir un tel fils ? dit Lucien presque attendri.

Troppo aiuto a sant’Antonio, dit M. Leuwen. Je t’aime encore mieux avec ta vertu. Je ne suis pas en peine de l’avancement d’Ernest, il aura bientôt pour 30 000 francs de places, comme le philosophe N…114 Mais j’aimerais autant avoir pour fils M. de Talleyrand. »

Il y avait dans les bureaux du comte de Vaize un M. Desbacs, dont la position sociale avait quelques rapports avec celle de Lucien. Il avait de la fortune, M. de Vaize l’appelait son cousin, mais il n’avait pas un salon accrédité et un dîner renommé toutes les semaines pour le soutenir dans le monde.

Il sentait vivement cette différence et résolut de s’accrocher à Lucien.

M. Desbacs avait le caractère de Blifil (de Tom Jones), et c’est ce qui malheureusement se lisait trop sur sa figure extrêmement pâle et fort marquée de la petite vérole. Cette figure n’avait guère d’autre expression que celle d’une politesse forcée ou d’une bonhomie qui rappelait celle de Tartufe. Des cheveux extrêmement noirs sur cette face blême fixaient trop les regards. Avec ce désavantage qui était grand, comme M. Desbacs disait toujours tout ce qui était convenable et jamais rien au-delà, il avait fait des progrès rapides dans les salons de Paris. Il avait été sous-préfet destitué par M. de Martignac comme trop jésuite, et c’était un des commis les plus habiles qu’eût le ministère de l’Intérieur.

Lucien était, comme toutes les âmes tendres, au désespoir : tout lui était indifférent ; il ne choisissait pas les hommes et se liait avec ce qui se présentait : M. Desbacs se présentait de bonne grâce.

Lucien ne s’aperçut pas seulement que Desbacs lui faisait la cour. Desbacs vit que Lucien désirait réellement s’instruire et travailler, et il se donna à lui comme chercheur de renseignements non seulement dans les bureaux du ministère de l’Intérieur, mais dans tous les bureaux de Paris. Rien n’est plus commode et n’abrège plus les travaux.

En revanche, M. Desbacs ne manquait jamais au dîner que madame Leuwen avait établi une fois la semaine pour les employés du ministère de l’Intérieur qui se lieraient avec son fils.

« Vous nous liez là avec d’étranges figures, dit son mari, des espions subalternes, peut-être.

– Ou bien des gens de mérite inconnus : Béranger a été commis à 1 800 francs. Mais quoi qu’il en soit, on voit trop dans les façons de Lucien que la présence des hommes l’importune et l’irrite. C’est le genre de misanthropie que l’on pardonne le moins.

– Et vous voulez fermer la bouche à ses collègues de l’Intérieur. Mais au moins tâchez qu’ils ne viennent pas à nos mardis. »

Le but de M. Leuwen était de ne pas laisser un quart d’heure de solitude à son fils. Il trouva qu’avec son heure d’Opéra tous les soirs le pauvre garçon n’était pas assez bouclé.

Il le rencontra au foyer des Bouffes.

« Voulez-vous que je vous mène chez madame Grandet ? Elle est éblouissante ce soir, c’est sans contredit la plus jolie femme de la salle. Et je ne veux pas vous vendre chat en poche : je vous mène d’abord chez Duvernoy, dont la loge est à côté de celle de madame Grandet.

– Je serais si heureux, mon père, de n’adresser la parole qu’à vous ce soir !

– Il faut que le monde connaisse votre figure du vivant de mon salon. »

Déjà plusieurs fois M. Leuwen avait voulu le conduire dans vingt maisons du juste-milieu, fort convenables pour le chef du bureau particulier du ministre de l’Intérieur ; Lucien avait toujours trouvé des prétextes pour différer. Il disait :

« Je suis encore trop sot. Laissez-moi me guérir de ma distraction ; je tomberais dans quelque gaucherie qui s’attacherait à mon nom et me discréditerait à jamais… C’est une grande chose que de débuter. Etc., etc. »

Mais comme une âme au désespoir n’a de forces pour rien, ce soir-là il se laissa entraîner dans la loge de M. Duvernoy, receveur général, et ensuite, une heure plus tard, dans le salon de M. Grandet, ancien fabricant fort riche et juste-milieu furibond. L’hôtel parut charmant à Lucien, le salon magnifique, mais M. Grandet lui-même d’un ridicule trop noir.

« C’est le Guizot moins l’esprit, pensa Lucien. Il tend au sang, ceci sort de mes conventions avec mon père. »

Le soir du dîner qui suivit la présentation de Lucien, M. Grandet exprima tout haut, devant trente personnes au moins, le désir que M. N…, de l’opposition, mourût d’une blessure qu’il venait de recevoir dans un duel célèbre.

La beauté célèbre de madame Grandet ne put faire oublier à Lucien le dégoût profond inspiré par son mari. C’était une femme de vingt-trois à vingt-quatre ans au plus ; il était impossible d’imaginer des traits plus réguliers, c’était [une] beauté délicate et parfaite, on eût dit une figure d’ivoire. Elle chantait fort bien, c’était une élève de Rubini. Son mérite pour les aquarelles était célèbre, son mari lui faisait quelquefois le compliment de lui en voler une qu’il envoyait vendre, et on les payait 300 francs. »

Mais elle ne se contentait pas du mérite d’excellent peintre d’aquarelles, c’était une bavarde effrénée. Malheur à la conversation si quelqu’un venait à prononcer les mots terribles de bonheur, religion, civilisation, pouvoir légitime, mariage, etc.

« Je crois, Dieu me pardonne, qu’elle vise à imiter madame de Staël, se dit Lucien écoutant une de ces tartines. Elle ne laisse rien passer sans y clouer son mot. Ce mot est juste, mais il est d’un plat à mourir, quoique exprimé avec noblesse et délicatesse. Je parierais qu’elle fait provision d’esprit dans les manuels à trois francs115. »

Malgré son dégoût parfait pour la beauté aristocratique et les grâces imitatives de madame Grandet, Lucien était fidèle à sa promesse et, deux fois la semaine, il paraissait dans le salon le plus aimable du juste-milieu.

Un soir que Lucien rentrait à minuit et qu’il répondait à sa mère qu’il avait été chez les Grandet :

« Qu’as-tu fait pour te tirer de pair aux yeux de madame Grandet ? lui dit son père.

– J’ai imité les talents qui la font si séduisante : j’ai fait une aquarelle.

– Et quel sujet as choisi ta galanterie ? dit madame Leuwen.

– Un moine espagnol monté sur un âne et que Rodil envoie pendre116.

– Quelle horreur ! Quel caractère vous vous donnez dans cette maison ! s’écria madame Leuwen. Et encore, ce caractère n’est pas le vôtre. Vous en avez tous les inconvénients sans les avantages. Mon fils, un bourreau !

– Votre fils, un héros : voilà ce que madame Grandet voit dans les supplices décernés sans ménagement à qui ne pense pas comme elle. Une jeune femme qui aurait de la délicatesse, de l’esprit, qui verrait les choses comme elles sont, enfin qui aurait le bonheur de vous ressembler un peu, me prendrait pour un vilain être, par exemple pour un séide des ministres qui veut devenir préfet et chercher en France des “rue Transnonain”. Mais madame Grandet vise au génie, à la grande passion, à l’esprit brillant. Pour une pauvre petite femme qui n’a que du bonheur, et encore du plus plat, un moine envoyé à la mort, dans un pays superstitieux, et par un général juste-milieu, c’est sublime. Mon aquarelle est un tableau de Michel-Ange.

– Ainsi, tu vas prendre le triste caractère d’un Don Juan », dit madame Leuwen avec un profond soupir.

M. Leuwen éclata de rire.

« Ah ! que cela est bon ! Lucien un Don Juan ! Mais, mon ange, il faut que vous l’aimiez avec bien de la passion : vous déraisonnez tout à fait ! Heureux qui bat la campagne par l’effet d’une passion ! Et mille fois heureux qui déraisonne par amour, dans ce siècle où l’on ne déraisonne que par impuissance et médiocrité d’esprit ! Le pauvre Lucien sera toujours dupe de toutes les femmes qu’il aimera. Je vois dans ce cœur-là du fonds pour être dupe jusqu’à cinquante ans…

– Enfin, dit madame Leuwen, souriant de bonheur, tu as vu que l’horrible et le plat était le sublime de Michel-Ange pour cette pauvre petite madame Grandet.

– Je parie que tu n’as pas eu une seule de ces idées en faisant ton moine, dit M. Leuwen.

– Il est vrai. J’ai pensé tout simplement à M. Grandet qui, ce soir-là, voulait faire pendre tout simplement tous les journalistes de l’opposition. D’abord, mon moine sur son âne ressemblait à M. le baron Grandet.

– As-tu deviné quel est l’amant de la dame ?

– Ce cœur est si sec, que je le croyais sage.

– Mais sans amant il manquerait quelque chose à son état de maison. Le choix est tombé sur M. Crapart.

– Quoi ! le chef de la police de mon ministère ?

The same (lui-même) ! et par lequel vous pourrez faire espionner votre maîtresse aux frais de l’État. »

Sur ce mot, Lucien devint fort taciturne, sa mère devina son secret.

« Je te trouve pâle, mon ami. Prends ton bougeoir et, de grâce, soit toujours dans ton lit avant une heure. »

« Si j’avais eu M. Crapart à Nancy, se disait Lucien, j’aurais su autrement qu’en le voyant ce qui arrivait à madame de Chasteller. Et que fût-il arrivé si je l’eusse connu un mois plus tôt ? J’aurais perdu un peu plus tôt les plus beaux jours de ma vie… J’aurais été condamné un mois plus tôt à vivre le matin avec un fripon Excellence, et le soir avec une coquine, la femme la plus considérée de Paris. »

On voit par l’exagération en noir de ces jugements combien l’âme de Lucien souffrait encore. Rien ne rend méchant comme le malheur. Voyez les prudes.

Chapitre XLIV117. §

Un soir, vers les cinq heures, en revenant des Tuileries, le ministre fit appeler Lucien dans son cabinet. Notre héros le trouva pâle comme la mort.

« Voici une affaire, mon cher Leuwen. Il s’agit pour vous de la mission la plus délicate… »

À son insu, Lucien prit l’air altier du refus, et le ministre se hâta d’ajouter :

« … et la plus honorable. »

Après ces mots, l’air sec et hautain de Lucien ne se radoucit pas beaucoup. Il n’avait pas grande idée de l’honneur que l’on peut acquérir en servant avec 900 francs.

Son Excellence continua :

« Vous savez que nous avons le bonheur de vivre sous cinq polices… mais vous savez comme le public et non comme il faut savoir pour agir avec sûreté. Oubliez donc, de grâce, tout ce que vous croyez savoir là-dessus. Pour être lus, les journaux de l’opposition enveniment toutes choses. Gardez-vous de confondre ce que le public croit vrai avec ce que je vous apprendrai, autrement vous vous tromperez en agissant. N’oubliez pas surtout, mon cher Leuwen, que le plus vil coquin a de la vanité, et de l’honneur à sa manière. Aperçoit-il le mépris chez vous, il devient intraitable… Pardonnez ces détails, mon ami, je désire vivement vos succès…

– Ah ! se dit Lucien, j’ai aussi de la vanité comme un vil coquin. Voilà deux phrases trop rapprochées, il faut qu’il soit bien ému ! »

Le ministre ne songeait déjà plus à amadouer Lucien ; il était tout à sa douleur. Son œil hagard se détachait sur des joues d’une pâleur mortelle, en tout, c’était l’air du plus grand trouble. Il continua :

« Ce diable de général N…118 ne pense qu’à se faire lieutenant général. Il est, comme vous le savez, chef de la police du Château. Mais ce n’est pas tout : il veut être ministre de la Guerre et, comme tel, se montrer habile dans la partie la plus difficile ; et, à vrai dire, la seule difficile de ce pauvre ministère, ajouta avec mépris le grand administrateur : veiller à ce que trop d’intimité ne s’établisse pas entre les soldats et les citoyens, et cependant maintenir entre eux les duels suivis de mort à moins de six par mois. »

Lucien le regarda.

« Pour toute la France, reprit le ministre ; c’est le taux arrêté dans le Conseil des ministres. Le général N… s’était contenté jusqu’ici de faire courir dans les casernes ces bruits d’attaques et de guet-apens commis par des gens du bas peuple, par des ouvriers, sur des militaires isolés. Ces classes sont sans cesse rapprochées par la douce égalité ; elles s’estiment : il faut donc, pour les désunir, un soin continu dans la police militaire. Le général N… me tourmente sans cesse pour que je fasse insérer dans mes journaux des récits exacts de toutes les querelles de cabaret, de toutes les grossièretés de corps de gardes, de toutes les rixes d’ivrognes, qu’il reçoit de ses sergents déguisés. Ces messieurs sont chargés d’observer l’ivresse sans jamais se laisser tenter. Ces choses font le supplice de nos gens de lettres. “Comment espérer, disent-ils, quelque effet d’une phrase délicate, d’un trait d’ironie de bon goût, après ces saletés ? Qu’importent à la bonne compagnie des succès de cabaret, toujours les mêmes ? À l’exposé de toutes ces vilenies, le lecteur un peu littéraire jette le journal et ajoute, non sans raison, quelque mot de mépris sur les gens de lettres salariés.”

« Il faut avouer, continua le ministre en riant, que, quelque adresse qu’y mettent messieurs de la littérature, le public ne lit plus ces querelles dans lesquelles deux ouvriers maçons auraient assassiné trois grenadiers, armés de leurs sabres, sans l’intervention miraculeuse du poste voisin. Les soldats, même dans les casernes, se moquent de cette partie de nos journaux, que je fais jeter dans les corridors. Dans cet état de choses, ce diable de N…, tourmenté par les deux étoiles qui sont sur ses épaulettes, a entrepris d’avoir des faits. Or, mon ami, ajouta le ministre en baissant la voix, l’affaire Kortis119, si vertement démentie dans nos journaux d’hier matin, n’est que trop vraie. Kortis, l’un des hommes les plus dévoués du général N…, un homme à 300 francs par mois, a entrepris mercredi passé de désarmer un conscrit bien niais qu’il guettait depuis huit jours. Ce conscrit fut mis en sentinelle au beau milieu du pont d’Austerlitz120 à minuit. Une demi-heure après, Kortis s’avance en imitant l’ivrogne. Tout à coup, il se jette sur le conscrit et veut lui arracher son fusil. Ce diable de conscrit, si niais en apparence et choisi sur sa mine, recule deux pas et campe au Kortis un coup de fusil dans le ventre. Le conscrit s’est trouvé être un chasseur des montagnes du Dauphiné. Voilà Kortis blessé mortellement, mais le diable c’est qu’il n’est pas mort.

« Voici l’affaire. Maintenant, le problème à résoudre : Kortis sait qu’il n’a que trois ou quatre jours à vivre, qui nous répond de sa discrétion ?

« On (id est le Roi) vient de faire une scène épouvantable au général N… Malheureusement je me suis trouvé sous la main, on a prétendu que moi seul avais le tact nécessaire pour faire finir cette cruelle affaire comme il faut. Si j’étais moins connu, j’irais voir Kortis, qui est à l’hôpital de…, et étudier les personnes qui approchent son lit. Mais ma présence seule centuplerait le venin de cette affaire.

« Le général N… paie mieux ses employés de police que moi les miens ; c’est tout simple : les garnements qu’il surveille inspirent plus de craintes que ceux qui sont la pâture ordinaire de la police du ministère de l’Intérieur. Il n’y a pas un mois que le général N… m’a enlevé deux hommes, ils avaient cent francs de traitement chez nous, et quelques pièces de cinq francs par-ci, par-là quand il leur arrivait de faire de bons rapports. Le général leur a donné deux cent cinquante francs par mois, et je n’ai pu lui parler qu’en riant de ces moyens d’embauchage fort ridicules. Il doit être furieux de la scène de ce matin et des éloges dont j’ai été l’objet en sa présence, et presque à ses dépens. Un homme d’esprit comme vous devine la suite : si mes agents font quelque chose qui vaille auprès du lit de douleur de Kortis, ils auront soin de remettre leur rapport dans mon cabinet cinq minutes après qu’ils m’auront vu sortir de l’hôtel de la rue de Grenelle, et une heure auparavant le général N… les aura interrogés tout à son aise121.

« Maintenant, mon cher Leuwen, voulez-vous me tirer d’un grand embarras ? »

Après un petit silence, Lucien répondit :

« Oui, monsieur. »

Mais l’expression de ses traits était infiniment moins rassurante que sa réponse. Lucien continua d’un air glacial :

« Je suppose que je n’aurai pas à parler au chirurgien.

– Très bien, mon ami, très bien ; vous devinez le point de la question, se hâta de répondre le ministre. Le général N… a déjà agi, et trop agi. Ce chirurgien est une espèce de colosse, un nommé Monod, qui ne lit que le Courrier français au café près l’hôpital, et qui enfin, à la troisième tentative de l’homme de confiance de N… a répondu à l’offre de la croix par un coup de poing effectif qui a considérablement refroidi le zèle de l’homme de N… et, qui plus est, fait scène dans l’hôpital.

« “Voilà un jean foutre, s’est écrié Monod, qui me propose simplement d’empoisonner avec de l’opium le blessé du numéro 13 !” »

Le ministre, dont le ton avait été jusque-là vif, serré, sincère, se crut obligé de faire deux ou trois phrases éloquentes comme le Journal de Paris sur ce que, quant à lui, jamais il n’eût fait parler au chirurgien.

Le ministre ne parlait plus. Lucien était violemment agité. Après un silence inquiétant, il finit par dire au ministre :

« Je ne veux pas être un être inutile. Si j’obtiens de Votre Excellence de me conduire envers Kortis comme ferait le parent le plus tendre, j’accepte la mission.

– Cette condition me fait injure », s’écria le ministre d’un air affectueux. Et réellement les idées d’empoisonnement ou seulement d’opium lui faisaient horreur.

Lorsqu’il avait été question, dans le conseil, d’opium pour calmer les douleurs du malheureux Kortis, il avait pâli.

« Rappelons-nous, ajouta-t-il avec effusion, l’opium tant reproché au général Bonaparte sous les murs de Jaffa. Ne nous exposons pas à être en butte pour toute la vie aux calomnies des journaux républicains et, ce qui est bien pis, des journaux légitimistes, qui pénètrent dans les salons. »

Ce mouvement vrai et vertueux diminua l’angoisse horrible de Lucien. Il se disait :

« Ceci est bien pis que tout ce que j’aurais pu rencontrer au régiment. Là, sabrer ou même fusiller, comme à…, un pauvre ouvrier égaré, ou même innocent ; ici, se trouver mêlé toute la vie à un affreux récit d’empoisonnement. Si j’ai du courage, qu’importe la forme du danger ? »

Il dit d’un ton résolu :

« Je vous seconderai, monsieur le comte. Je me repentirai peut-être toute ma vie de ne pas tomber malade à l’instant, garder le lit réellement huit jours, ensuite revenir au bureau, et, si je vous trouvais trop changé, donner ma démission. Le ministre est trop honnête homme (et il pensait : trop engagé avec mon père) pour me persécuter avec les grands bras de son pouvoir, mais je suis las de reculer devant le danger. (Ceci fut dit avec une chaleur contenue.) Puisque la vie, au XIXe siècle, est si pénible, je ne changerai pas d’état pour la troisième fois. Je vois très bien à quelle affreuse calomnie j’expose tout le reste de ma vie ; je sais comme est mort M. de Caulaincourt. Je vais donc agir avec la vue continue, à chaque démarche, de la possibilité de la justifier dans un mémoire imprimé.

« Peut-être, monsieur le comte, eût-il été mieux, même pour vous, de laisser ces démarches à des agents recouverts par l’épaulette : le Français pardonne beaucoup à l’uniforme… »

Le ministre fit un mouvement.

« Je ne veux, monsieur, ni vous donner des conseils, non demandés ni d’ailleurs tardifs, ni encore moins vous insulter. Je n’ai pas voulu vous demander une heure pour réfléchir, et naturellement j’ai pensé tout haut. »

Cela fut dit d’un ton si simple, mais en même temps si mâle, que la figure morale de Lucien changea aux yeux du ministre.

« C’est un homme, et un homme ferme, pensa-t-il. Tant mieux ! J’en maudirai moins l’effroyable paresse de son père. Nos affaires de télégraphe sont enterrées à jamais, et je puis en conscience fermer la bouche à celui-ci par une préfecture. Ce sera une façon fort honnête de m’acquitter avec le père, s’il ne meurt pas d’indigestion d’ici là, et en même temps de lier son salon. »

Ces réflexions furent faites plus vite qu’elles ne sont lues.

Le ministre prit le ton le plus mâle et le plus généreux qu’il put. Il avait vu la veille la tragédie Horace de Corneille, fort bien jouée.

« Il faut se rappeler, pensa-t-il, des intonations d’Horace et de Curiace s’entretenant ensemble après que Flavian122 leur a annoncé leur combat futur. »

Sur quoi le ministre, usant de sa supériorité de position, se mit à se promener dans son cabinet, et à se dire :

(Ici deux vers)

Lucien avait pris son parti.

« Tout retard, se dit-il, est un reste d’incertitude ; et une lâcheté, pourrait ajouter une langue ennemie. »

À ce nom terrible qu’il se prononça à soi-même, il se tourna vers le ministre qui se promenait d’un air héroïque.

« Je suis prêt, monsieur. Le ministère de l’Intérieur a-t-il fait quelque chose dans cette affaire ?

– En vérité, je l’ignore.

– Je vais voir où en sont les choses, et je reviens. »

Lucien courut dans le bureau de M. Desbacs et, sans se compromettre en aucune façon, l’envoya aux informations dans les bureaux. Il rentra bien vite.

« Voici, dit le ministre, une lettre qui place sous vos ordres tout ce que vous rencontrerez dans les hospices, et voici de l’or. »

Lucien s’approcha d’une table pour écrire un mot de reçu.

« Que faites-vous là, mon cher ? Un reçu entre nous ? dit le ministre, avec une légèreté guindée.

– Monsieur le comte, tout ce que nous faisons ici peut un jour être imprimé », répondit Lucien avec le sérieux d’un homme qui dispute sa tête à l’échafaud.

Ce regard ôta toute leur facilité aux manières de Son Excellence.

« Attendez-vous à trouver auprès du lit de Kortis un agent du National ou de la Tribune. Surtout, pas d’emportement, pas de duel avec ces messieurs. Vous sentez quel immense avantage pour eux, et comme le général N… triompherait de mon pauvre ministère.

– Je vous réponds que je n’aurai pas de duel, du moins du vivant de Kortis.

– Ceci est l’affaire du jour. Dès que vous aurez fait ce qui est possible, cherchez-moi partout. Voici mon itinéraire. Dans une heure, j’irai aux Finances, de là chez …, chez … Vous m’obligerez sensiblement en me tenant au courant de tout ce que vous ferez.

– Votre Excellence m’a-t-elle mis au courant de tout ce qu’elle a fait ? dit Lucien d’un air significatif.

– D’honneur ! dit le ministre. Je n’ai pas dit un mot à Crapart. De mon côté, je vous livre l’affaire vierge.

– Votre Excellence me permettra de lui dire, avec tout le respect que je lui dois, que dans le cas où j’aperçois quelqu’un de la police, je me retire. Un tel voisinage n’est pas fait pour moi.

– De ma police, oui, mon cher aide de camp. Mais puis-je être responsable envers vous des sottises que peuvent faire les autres polices ? Je ne veux ni ne puis rien vous cacher. Qui me répond qu’aussitôt après mon départ on n’a pas donné la même commission à un autre ministre ? L’inquiétude est grande au Château. L’article du National est abominable de modération. Il y a une finesse, une hauteur de mépris… On le lira jusqu’au bout dans les salons. Ce n’est point le ton de la Tribune… Ah ! ce Guizot qui n’a pas fait M. Carrel conseiller d’État !

– Il eût refusé mille fois. Il vaut mieux être candidat à la République française que conseiller d’État. Un conseiller d’État a douze mille francs, et il en reçoit trente-six pour dire ce qu’il pense. D’ailleurs, son nom est dans toutes les bouches. Mais fût-il lui-même auprès du lit de Kortis, je n’aurai pas de duel. »

Cet épisode de vrai jeune homme, dit avec feu, ne parut pas plaire infiniment à Son Excellence.

« Adieu, adieu, mon cher, bonne chance. Je vous ouvre un crédit illimité, et tenez-moi au courant. Si je ne suis pas ici, soyez assez bon pour me chercher. »

Lucien retourna à son cabinet avec le pas résolu d’un homme qui marche à l’assaut d’une batterie. Il n’y avait qu’une petite différence : au lieu de penser à la gloire, il voyait l’infamie.

Il trouva Desbacs dans son bureau.

« La femme de Kortis a écrit. Voici sa lettre. » Lucien la prit.

« … Mon malheureux époux n’est pas entouré de soins suffisants à l’hôpital. Pour que mon cœur puisse lui prodiguer les soins que je lui dois, il faut de toute nécessité que je puisse me faire remplacer auprès de ses malheureux enfants qui vont être orphelins… Mon mari est frappé à mort sur les marches du trône et de l’autel… Je réclame de la justice de Votre Excellence… »

« Au diable l’excellence ! pensa Lucien. Je ne pourrai pas dire que la lettre m’est adressée… »

« Quelle heure est-il ? dit-il à Desbacs. Il voulait avoir un témoin irrécusable.

– Six heures moins un quart. Il n’y a plus un chat dans les bureaux. »

Lucien marqua cette heure sur une feuille de papier. Il appela le garçon de bureau espion.

« Si l’on vient me demander dans la soirée, dites que je suis sorti à six heures. »

Lucien remarqua que l’œil de Desbacs, ordinairement si calme, était étincelant de curiosité et d’envie de se mêler.

« Vous pourriez bien n’être qu’un coquin, mon ami, pensa-t-il, ou peut-être même un espion du général N… »

C’est que, tel que vous me voyez, reprit-il d’un air assez indifférent, j’ai promis d’aller dîner à la campagne. On va croire que je me fais attendre comme un grand seigneur.

Il regardait l’œil de Desbacs, qui à l’instant perdit tout son feu.

Chapitre XLV. §

Lucien vola à l’hôpital de N… Il se fit conduire par le portier au chirurgien de garde. Dans les cours de l’hôpital, il rencontra deux médecins, il déclina ses nom et qualités, et pria ces messieurs de l’accompagner un instant. Il mit tant de politesse dans ses manières que ces messieurs n’eurent pas l’idée de le refuser.

« Bon, se dit Lucien : je n’aurai pas été en tête à tête avec qui que ce soit. C’est un grand point. »

« Quelle heure est-il, de grâce ? demanda-t-il au portier qui marchait devant eux.

– Six heures et demie.

– Ainsi, je n’aurai mis que dix-huit minutes du ministère ici, et je puis le prouver. »

En arrivant auprès du chirurgien de garde, il le pria de prendre communication de la lettre du ministre.

« Messieurs, dit-il aux trois médecins qu’il avait auprès de lui, on a calomnié l’administration du ministère de l’Intérieur à propos d’un blessé nommé Kortis, qui appartient, dit-on, au parti républicain… Le mot d’opium a été prononcé. Il convient à l’honneur de votre hôpital et à votre responsabilité comme employés du gouvernement, d’entourer de la plus grande publicité tout ce qui se passera autour du lit de ce blessé Kortis. Il ne faut pas que les journaux de l’opposition puissent calomnier. Peut-être ils enverront des agents. Ne trouveriez-vous pas convenable, messieurs, d’appeler M. le médecin et M. le chirurgien en chef ? »

On expédia des élèves internes à ces deux messieurs.

« Ne serait-il pas à propos de mettre dès cet instant auprès du lit de Kortis deux infirmiers, gens sages et incapables de mensonge ? »

Ces mots furent compris par le plus âgé des médecins présents dans le sens qu’on leur eût donné quatre ans plus tôt. Il désigna deux infirmiers appartenant jadis à la congrégation et coquins consommés ; l’un des chirurgiens se détacha pour aller les installer sans délai.

Les médecins et chirurgiens affluèrent bien vite dans la salle de garde, mais il régnait un grand silence et ces messieurs avaient l’air morne. Quand Lucien vit sept médecins ou chirurgiens réunis :

« Je vous propose, messieurs, leur dit-il, au nom de M. le ministre de l’Intérieur, dont j’ai l’ordre dans ma poche, de traiter Kortis comme s’il appartenait à la classe la plus riche. Il me semble que cette marche convient à tous. »

Il y eut un assentiment méfiant, mais général.

« Ne conviendrait-il pas, messieurs, de nous rendre tous autour du lit du blessé, et ensuite de faire une consultation ? Je ferai dresser un bout de procès-verbal de ce qui sera dit, et je le porterai à M. le ministre de l’Intérieur. »

L’air résolu de Lucien en imposa à ces messieurs, dont la plupart avaient disposé de leur soirée et comptaient la passer d’une façon plus profitable ou plus gaie.

« Mais, monsieur, j’ai vu Kortis ce matin, dit d’un air résolu une petite figure sèche et avare. C’est un homme mort ; à quoi bon une consultation ?

– Monsieur, je placerai votre observation au commencement du procès-verbal.

– Mais, monsieur, je ne parlais pas dans l’intention que mon observation fût répétée…

Répétée, monsieur, vous vous oubliez ! J’ai l’honneur de vous donner ma parole que tout ce qui est dit ici sera fidèlement reproduit dans le procès-verbal. Votre dire, monsieur, comme ma réponse. »

Les paroles du rôle de Lucien n’étaient pas mal ; mais il devint fort rouge en les prononçant, ce qui pouvait envenimer la chose.

« Nous ne voulons tous certainement que la guérison du blessé », dit le plus âgé des médecins pour mettre le holà. Il ouvrit la porte, l’on se mit à marcher dans les cours de l’hôpital, et le médecin objectant fut éloigné de Lucien. Trois ou quatre personnes se joignirent au cortège dans les cours. Enfin, le chirurgien en chef arriva comme on ouvrait la porte de la salle où était Kortis. On entra chez un portier voisin.

Lucien pria le chirurgien en chef de s’approcher avec lui d’un quinquet, lui fit lire la lettre du ministre, et raconta en deux mots ce qui avait été fait depuis son arrivée à l’hôpital. Ce chirurgien en chef était un fort honnête homme et, malgré un ton d’emphase bourgeoise, ne manquait pas de tact. Il comprit que l’affaire pouvait être importante.

« Ne faisons rien sans M. Monod, dit-il à Leuwen. Il loge à deux pas de l’hôpital. »

« Ah ! pensa Lucien ; c’est le chirurgien qui a repoussé par un coup de poing l’idée de l’opium. »

Au bout de quelques minutes, M. Monod arriva en grommelant ; on avait interrompu son dîner, et il songeait un peu aux suites du coup de poing du matin. Quand il sut de quoi il s’agissait :

« Eh bien ! messieurs, dit-il à Lucien et au chirurgien en chef, c’est un homme mort, voilà tout. C’est un miracle qu’il vive avec une balle dans le ventre, et non seulement la balle, mais des lambeaux de drap, la bourre du fusil, et que sais-je, moi ? Vous sentez bien que je ne suis pas allé sonder une telle blessure. La peau a été brûlée par la chemise, qui a pris feu. »

En parlant ainsi, on arriva au malade. Lucien lui trouva la physionomie résolue et l’air pas trop coquin, moins coquin que Desbacs…

« Monsieur, lui dit Lucien, en rentrant chez moi, j’ai trouvé cette lettre de madame Kortis…

– Madame ! madame ! Une drôle de madame, qui sera à mendier son pain dans huit jours…

– Monsieur, à quelque parti que vous apparteniez, res sacra miser, le ministre ne veut voir en vous qu’un homme qui souffre. On dit que vous êtes ancien militaire… Je suis lieutenant au 27e lanciers… En qualité de camarade, permettez-moi de vous offrir quelques petits secours temporaires… »

Et il plaça deux napoléons dans la main que le malade sortit de dessous sa couverture. Cette main était brûlante, ce contact donna mal au cœur à Lucien.

« Voilà qui s’appelle parler, dit le blessé. Ce matin, il est venu un monsieur avec l’espérance d’une pension… Eau bénite de cour…, rien de comptant. Mais vous, mon lieutenant, c’est bien différent, et je vous parlerai… »

Lucien se hâta d’interrompre le blessé et, se tournant vers les médecins et chirurgiens présents, au nombre de sept :

« Monsieur, dit Lucien au chirurgien en chef, je suppose que la présidence de la consultation vous appartient.

– Je le pense aussi, dit le chirurgien en chef, si ces messieurs n’ont pas d’objection…

– En ce cas, comme mon devoir est de prier celui de ces messieurs que vous aurez la bonté de désigner de dresser un procès-verbal fort circonstancié de tout ce que nous faisons, il serait peut-être bien que vous fissiez la désignation de la personne qui voudra bien écrire… »

Et comme Lucien entendait une conversation peu agréable pour le pouvoir qui commençait à s’établir à voix basse, il ajouta, de l’air le plus poli qu’il put :

« Il faudrait que chacun de nous parlât à son tour. »

Cette gravité ferme en imposa enfin. Le blessé fut examiné et interrogé régulièrement. M. Monod, chirurgien de la salle et du lit numéro 13, fit un rapport succinct. Ensuite, on quitta le lit du malade, et dans une salle à part on fit la consultation que M. Monod écrivit, pendant qu’un jeune médecin, portant un nom bien connu dans les sciences, écrivait le procès-verbal sous la dictée de Leuwen.

Sur sept médecins ou chirurgiens, cinq conclurent à la mort possible à chaque instant, et certaine avant deux ou trois jours. Un des sept proposa l’opium.

« Ah ! voilà le coquin gagné par le général N… », pensa Leuwen.

C’était un monsieur fort élégant, avec de beaux cheveux blonds, et portant à sa boutonnière deux rubans énormes.

Lucien lut sa pensée dans les yeux de la plupart de ces messieurs. On fit justice de cette proposition en deux mots :

« Le blessé n’éprouve pas de douleurs atroces », dit le médecin âgé.

Un autre proposa une saignée abondante au pied, pour prévenir l’hémorragie dans les entrailles. Lucien ne voyait rien de politique dans cette mesure, mais M. Monod lui fit changer d’avis en disant de sa grosse voix et d’un ton significatif :

« Cette saignée n’aurait qu’un effet hors de doute, celui d’ôter la parole au blessé.

– Je la repousse de toutes mes forces, dit un chirurgien honnête homme.

– Et moi.

– Et moi.

– Et moi.

– Il y a majorité, ce me semble », dit Lucien d’un ton fort animé.

« Il vaudrait mieux être impassible, se disait-il, mais comment y tenir ? »

La consultation et le procès-verbal furent signés à dix heures un quart. MM. les chirurgiens et médecins, parlant tous de malades à voir, se sauvaient à mesure qu’ils avaient signé. Lucien resta seul avec le chirurgien géant.

« Je vais revoir le blessé, dit Lucien.

– Et moi achever le dîner. Vous le trouverez mort peut-être : il peut passer comme un poulet. Au revoir ! »

Lucien rentra dans la salle des blessés. Il fut choqué de l’obscurité et de l’odeur. On entendait de temps à autre un gémissement faible. Notre héros n’avait jamais rien vu de semblable ; la mort était pour lui quelque chose de terrible sans doute, mais de propre et de bon ton. Il s’était toujours figuré mourir sur le gazon, la tête appuyée contre un arbre, comme Bayard. C’est ainsi qu’il avait vu la mort dans ses duels.

Il regarda sa montre.

« Dans une heure, je serai à l’Opéra… Mais je n’oublierai jamais cette soirée… Au revoir ! » dit-il. Et il s’approcha du lit du blessé.

Les deux infirmiers étaient à demi couchés sur leurs chaises, et les pieds étendus sur la chaise percée. Ils dormaient à peu près, et lui semblèrent à demi ivres.

Lucien passa de l’autre côté du lit. Le blessé avait les yeux bien ouverts.

« Les parties nobles ne sont pas offensées, ou bien vous seriez mort dans la première nuit. Vous êtes bien moins dangereusement blessé que vous ne le croyez.

– Bah ! dit le blessé avec impatience, comme se moquant de l’espérance.

– Mon cher camarade, ou vous mourrez, ou vous vivrez, reprit Lucien d’un ton mâle, résolu et même affectueux. Il trouvait le blessé bien moins dégoûtant que le beau monsieur aux deux croix. Vous vivrez, ou vous mourrez.

– Il n’y a pas de ou, mon lieutenant. Je suis un homme frit.

– Dans tous les cas, regardez-moi comme votre ministre des Finances.

– Comment ? le ministre des Finances me donnerait une pension ? Quand je dis moi…, à ma pauvre femme ! »

Lucien regarda les deux infirmiers : ils ne jouaient pas l’ivresse, ils étaient bien hors d’état d’entendre, ou du moins de comprendre.

« Oui, mon camarade, si vous ne jasez pas. »

Les yeux du mourant s’éclaircirent et se fixèrent sur Leuwen avec une expression étonnante.

« Vous m’entendez, mon camarade ?

– Oui, mais à condition que je ne serai pas empoisonné… Je vais mourir, je suis f…, mais, voyez-vous, j’ai l’idée que dans ce qu’on me donne…

– Vous vous trompez. D’ailleurs, n’avalez rien de ce que vous fournit l’hôpital. Vous avez de l’argent…

– Dès que j’aurai tapé de l’œil, ces b…-là vont me le voler.

– Voulez-vous, mon camarade, que je vous envoie votre femme ?

– F…, mon lieutenant, vous êtes un brave homme. Je donnerai vos deux napoléons à ma pauvre femme.

– N’avalez que ce que votre femme vous présentera. J’espère que c’est parler, cela ?… D’ailleurs, je vous donne ma parole d’honneur qu’il n’y a rien de suspect…

– Voulez-vous approcher votre oreille, mon lieutenant ? Sans vous commander !… Mais quoi ! le moindre mouvement me tue le ventre.

– Eh bien ! comptez sur moi, dit Lucien en s’approchant.

– Comment vous appelez-vous ?

– Lucien Leuwen, sous-lieutenant au 27e de lanciers.

– Pourquoi n’êtes-vous pas en uniforme ?

– Je suis en permission à Paris, et détaché près le ministre de l’Intérieur.

– Où logez-vous ? Pardon, excuse, voyez-vous…

– Rue de Londres, numéro 43.

– Ah ! le fils de ce riche banquier Van Peters et Leuwen ?

– Précisément. »

Après un petit silence :

« Enfin, quoi ! je vous crois. Ce matin, pendant que j’étais évanoui après le pansement, j’ai entendu qu’on proposait de me donner de l’opium à ce grand chirurgien si puissant. Il a juré, et puis ils se sont éloignés. J’ai ouvert les yeux, mais j’avais la vue trouble : la perte de sang… Enfin, suffit !… Le chirurgien a-t-il topé à la proposition, ou n’a-t-il pas voulu ?

– Êtes-vous bien sûr de cela ? dit Lucien fort embarrassé. Je ne croyais pas le parti républicain si alerte… »

Le blessé le regarda.

« Mon lieutenant, sauf votre respect, vous savez aussi bien que moi d’où ça vient.

– Je déteste ces horreurs, j’abhorre et je méprise les hommes qui ont pu se les permettre, s’écria Lucien, oubliant presque son rôle. Comptez sur moi. Je vous ai amené sept médecins, comme on ferait pour un général. Comment voulez-vous qu’autant de gens s’entendent pour une manigance ? Vous avez de l’argent ; appelez votre femme, ou un parent, ne buvez que ce que votre femme aura acheté… »

Lucien était ému, et le malade le regardait fixement ; la tête restait immobile, mais ses yeux suivaient tous les mouvements de Leuwen.

« Enfin, quoi ! dit le malade ; j’ai été caporal au 3e de ligne à Montmirail. Je sais bien qu’il faut sauter le pas, mais on n’aime pas à être empoisonné… Je ne suis pas honteux… et, ajouta-t-il en changeant de physionomie, dans mon métier il ne faut pas être honteux. S’il avait du sang dans les veines, après ce que j’ai fait pour lui et à sa demande vingt fois répétée, le général N… devrait être là à votre place. Êtes-vous son aide de camp ?

– Je ne l’ai jamais vu.

– L’aide de camp s’appelle Saint-Vincent et non pas Leuwen, dit le blessé comme se parlant à lui-même… Il y a une chose que j’aimerais mieux que votre argent.

– Dites.

– Si c’était un effet de votre bonté, je ne me laisserai panser que quand vous serez là… Le fils de M. Leuwen, le riche banquier qui entretient mademoiselle Des Brins, de l’Opéra… Car, voyez-vous, mon lieutenant, dit-il en élevant de nouveau la voix… quand ils verront que je ne veux pas boire leur opium… en me pansant, crac !… un coup de lancette est bien vite donné, là, dans le ventre. Et ça me brûle ! Ça me brûle !… Ça ne durera pas, ça ne peut pas durer. Pour demain, voulez-vous ordonner, car il me semble que vous commandez ici… Et pourquoi commandez-vous ? Et sans uniforme, encore !… Enfin, au moins pansé sous vos yeux… Et le grand chirurgien puissant, a-t-il dit oui ou non ? Voilà le fait. »

La tête s’embarrassait.

« Ne jasez pas, dit Lucien, et je vous prends sous ma protection. Je vais vous envoyer votre femme.

– Vous êtes un bien brave homme… Le riche banquier Leuwen, avec mademoiselle Des Brins, ça ne triche pas… Mais le général N… ?

– Certainement, je ne triche pas. Et tenez, ne parlez jamais du général N…, ni de personne, et voilà dix napoléons.

– Comptez-les-moi dans la main… Lever la tête me fait trop mal au ventre. »

Lucien compta les napoléons à voix basse, et en les faisant sentir comme il les mettait dans la main du blessé.

« Motus, dit celui-ci.

– Motus, bien dit. Si vous parlez, on vous vole vos napoléons. Ne parlez qu’à moi, et quand nous sommes seuls. Je viendrai vous voir tous les jours jusqu’à ce que vous soyez en convalescence. »

Il passa encore quelques instants auprès du blessé, dont la tête semblait se perdre. Il courut ensuite dans la rue de Braque, où logeait Kortis. Il trouva madame Kortis entourée de commères, qu’il eut assez de peine à faire retirer.

Cette femme se mit à pleurer, voulut montrer à Lucien ses enfants, qui dormaient paisiblement.

« Ceci est moitié nature, moitié comédie, pensa Lucien. Il faut la laisser parler, et qu’elle se lasse. »

Après vingt minutes de monologue et de précautions oratoires infinies, car le peuple de Paris a pris à la bonne compagnie sa haine pour les idées présentées brusquement, madame Kortis parla d’opium ; Lucien écouta cinq minutes d’éloquence conjugale et maternelle sur l’opium.

« Oui, dit Lucien négligemment, on dit que les républicains ont voulu donner de l’opium à votre mari. Mais le gouvernement du roi veille sur tous les citoyens. À peine ai-je eu reçu votre lettre que j’ai mené sept médecins ou chirurgiens auprès du lit de votre mari. Et voici leur consultation », dit-il en plaçant le papier dans les mains de madame Kortis.

Il vit qu’elle ne savait pas trop lire.

« Qui osera maintenant donner de l’opium à votre mari ? Toutefois, il est préoccupé de cette idée, cela peut empirer son état…

– C’est un homme confisqué, dit-elle assez froidement.

– Non, madame ; puisqu’il n’y a pas eu gangrène dans les vingt-quatre heures, il peut fort bien en revenir. Le général Michaud a eu la même blessure. Etc., etc.

« Mais il ne faut pas parler d’opium, tout cela ne sert qu’à envenimer les partis. Il ne faut pas que Kortis jase. D’ailleurs, donnez le soin de vos enfants à une voisine à laquelle vous passerez quarante sous par jour ; je vais payer la semaine d’avance. Vous, madame, vous pouvez aller vous établir auprès du lit de votre mari. »

À ce mot, toute l’éloquence de la physionomie pathétique de madame Kortis sembla l’abandonner. Lucien continua :

« Votre mari ne boira rien, ne prendra rien, que vous ne l’ayez préparé de vos propres mains…

– Dame ! monsieur, un hôpital, c’est bien dégoûtant… D’ailleurs mes pauvres enfants, mes orphelins, loin des yeux d’une mère comment seront-ils soignés ?… Etc., etc.

– Comme vous voudrez, madame, vous êtes si bonne mère !… Ce qui me fâche, c’est qu’on peut le voler…

– Qui ?

– Votre mari.

– Le plus souvent ! Je lui ai pris vingt-deux livres et sept sous qu’il avait sur lui. Je lui ai rempli sa tabatière, à ce pauvre cher homme, et j’ai donné dix sous à l’infirmier…

– À la bonne heure ! Rien de plus sage… Mais sous la condition qu’il ne bavardera pas politique, qu’il ne parlera pas d’opium, ni lui, ni vous, j’ai remis à M. Kortis douze napoléons.

– Des napoléons d’or ? interrompit madame Kortis d’une voix aigre.

– Oui, madame, deux cent quarante francs, dit Lucien avec beaucoup d’indifférence.

– Et il ne faut pas qu’il jase ?…

– Si je suis content de lui et de vous, je vous passerai un napoléon chaque jour.

– Je dis vingt francs ? dit madame Kortis avec des yeux extrêmement ouverts.

– Oui, vingt francs, si vous ne parlez jamais d’opium. D’ailleurs moi, tel que vous me voyez, j’ai pris de l’opium pour une blessure, et on ne voulait pas me tuer. Toutes ces idées sont des chimères. Enfin, si vous parlez, si cela est imprimé123 dans quelque journal que Kortis a craint l’opium ou a parlé de sa blessure et de sa dispute avec le conscrit sur le pont d’Austerlitz, plus de vingt francs ; autrement, si vous ni lui ne jasez, vingt francs par jour.

– À compter de quand ?

– De demain.

– Si c’est un effet de votre bonté, à compter de ce soir, et avant minuit je vais à l’hôpital. Le pauvre cher homme, il n’y a que moi qui puisse l’empêcher de jaser… Madame Morin ! madame Morin ! » dit madame Kortis en criant…

C’était une voisine à laquelle Lucien compta quatorze francs pour soigner les enfants pendant sept jours. Leuwen donna aussi quarante sous pour le fiacre qui allait conduire madame Kortis à l’hôpital de…

[Il sembla à Lucien qu’il s’était servi de façons de parler qui, étant répétées, ne pouvaient nullement prouver qu’il était complice de la proposition d’opium.

En quittant la rue de Braque, Lucien était heureux. Il avait supposé au contraire qu’il serait horriblement malheureux jusqu’à la fin de cette affaire.

« Je côtoie le mépris public, et la mort, se répétait-il souvent, mais j’ai bien mené ma barque. »]

Chapitre XLVI. §

Enfin, comme onze heures trois quarts sonnaient, Lucien remonta dans son cabriolet. Il s’aperçut qu’il mourait de faim : il n’avait pas dîné et presque toujours parlé.

« Actuellement, il faut chercher mon ministre. »

Il ne le trouva pas à l’hôtel de la rue de Grenelle. Il écrivit un mot, fit changer le cheval du cabriolet et le domestique, et alla au ministère des Finances ; M. de Vaize en était sorti depuis longtemps.

« C’est assez de zèle comme cela, pensa Lucien. » Et il s’arrêta dans un café pour dîner. Il remonta en voiture après quelques minutes et fit deux courses inutiles dans la Chaussée d’Antin. Comme il passait devant le ministère des Affaires étrangères, il eut l’idée de faire frapper. Le portier répondit que M. le ministre de l’Intérieur était chez Son Excellence.

L’huissier ne voulait pas annoncer Leuwen et interrompre la conférence des deux Excellences. Lucien, qui savait qu’il y avait une porte dérobée, eut peur que son ministre ne lui échappât ; il était las de courir et n’avait pas envie de retourner à la rue de Grenelle. Il insista, l’huissier refusa avec hauteur, Lucien se mit en colère.

« Parbleu, monsieur, j’ai l’honneur de vous répéter que je suis porteur de l’ordre exprès de M. le ministre de l’Intérieur. J’entrerai. Appelez la garde si vous voulez, mais j’entrerai de force. J’ai l’honneur de vous répéter que je suis M. Leuwen, maître des requêtes… »

Quatre ou cinq domestiques étaient accourus sur la porte du salon. Lucien vit qu’il allait avoir à combattre cette canaille, il était fort attrapé et fort en colère. Il eut l’idée d’arracher les cordons des deux sonnettes à force de sonner.

Au mouvement de respect que firent les laquais, il s’aperçut que M. le comte de Beausobre, ministre des Affaires étrangères, entrait dans le salon. Lucien ne l’avait jamais vu.

« Monsieur le comte, je me nomme Leuwen, maître des requêtes. J’ai un million d’excuses à demander à V