1894

Épigrammes

GitHub.
{p. 217}

I §

I §

Remis de ses émotions,
N’ayant gardé des passions
Que de la force et de la ruse,
Le poète à présent s’amuse...
Il jouira du beau, du bien,
S’enquêtant de tout et de rien...
Pourvu que tout soit quelque chose
Et que rien au bout ne s’oppose,
Au but qu’il poursuivait jadis
Avec des élans d’Amadis,
Vers quoi désormais il chemine,
Bon chanoine en de chaude hermine,
{p. 218}
Chanoine du Parnasse, un peu
Sceptique envers l’un peu vieux dieu,
Ce but serait d’enfin vivre
Sinon encor tout à fait ivre
Comme autrefois, du moins repu
Point trop, grands dieux ! mais ayant bu
De l’eau qu’il faut à la « Fontaine
Poétique », pour la lointaine
Ou prochaine mort qu’il faudrait
Être consolée en secret.
{p. 219}

II §

Oui, voir, entendre avec assez
De sang frais et du bon sens plein,
Ne plus souffrir, câlin, malin,
Félin, que des chagrins passés.
Se méfier de tout souci
Sauf de tel que l’Église enjoint,
Mettre sa conscience au point
Pour écrire ce livre-ci.
{p. 220}

III §

Il faut toujours être meilleur
Que l’homme que l’on voudrait être
Et qu’on souhaite de paraître,
Dans l’enthousiasme et dans l’heur
De la vertu sans cesse accrue,
Tandis qu’en bas la vanité
D’une trop vraie humanité
Se sent par degrés disparue...
Certainement, le Sage doit
Aimer en outre, même hostile,
Même affreuse, même inutile,
La destinée où Dieu le voit
Se perfectionner sans cesse
Par l’effort désintéressé
D’un cœur enfin débarrassé
De toute l’ancienne bassesse
{p. 221}
Mais dans l’enthousiasme et l’heur
D’être meilleur encore que d’être
Celui qu’on veut être et paraître,
Il faut toujours être meilleur.
{p. 222}

IV §

Les extrêmes opinions
Qu’hier encor nous pratiquâmes
Et qu’aujourd’hui nous renions
Sont pourtant de nos pauvres âmes
La vie et peut-être l’honneur,
La vie en fleur, l’honneur en flammes.
Le siècle et son train suborneur
Nous corrompent si vite ensuite
Qu’on n’en sait rien, par un bonheur.
On se blase, l’on se croit quitte
De tous devoirs et de tous droits.
C’est affreux d’oublier si vite
Ce que tu veux, ce que tu crois ;
Pour quelle triste insouciance !
Ah ! Dieu, plutôt sous Votre croix,
{p. 223}
Satan, plutôt, par la science,
Les grandes erreurs de jadis
Ou l’ignorante confiance
Quand j’aspirais au Paradis.
{p. 224}

V §

J’étais naguère catholique
Et je le serais bien encor...
Mais ce doute mélancolique !
Républicain fut le décor
Où mon esprit joua son rôle,
Mais cette flèche en plein essor !
J’essayai de tout, et c’est drôle
Comme cela lasse, à la fin,
De changer son fusil d’épaule
Sans cible humaine ou but divin !
{p. 225}

VI §

Bah, résume ta vie
Dans l’art calme et dans l’heur
Du Bien qui te ravit
Et du Beau qui ne leurre.
{p. 226}

II §

I §

Ce livre est sûr de mal plaire
Aux trop jeunes d’entre vous,
Mais peut-être il sera doux
A tel aussi que tolère
Son âge encor parmi nous.
J’y formule mes idées
En termes à point précis
Pour les gens enfin rassis
Et las de choses tentées
Dans un jadis indécis.
De mots assez lapidaires
Dans le cas de mon désir
J’aurais bien voulu saisir
Et fixer en salutaires
Sentences mon déplaisir
{p. 227}
Et mon plaisir devant telle
Ou telle chose à mon choix.
Goethe le fit, et je crois
Pouvoir, son œuvre immortelle,
La réduire en tapinois,
En sourdine, à ma manière
Selon mon temps et mes us
Et mes coutumes élus
En forme d’avant-dernière
Ou dernière fin, sans plus...
Le poète qu’il faut être
Et que j’ai, dit-on, été
(Le suis-je, dites, resté ?)
Craint de ne plus le paraître,
— Cas terrible, en vérité ! —
Dès qu’il se sent moins sincère
Que par trop judicieux.
Las ! que c’est de tourner vieux !
La prudence est nécessaire :
Qu’être dupe valait mieux !
{p. 228}

II §

J’admire l’ambition du Vers Libre,
— Et moi-même que fais-je en ce moment
Que d’essayer d’émouvoir l’équilibre
D’un nombre ayant deux rythmes seulement ?
Il est vrai que je reste dans ce nombre
Et dans la rime, un abus que je sais
Combien il pèse et combien il encombre,
Mais indispensable à notre art français
Autrement muet dans la poésie
Puisque le langage est sourd à l’accent.
Qu’y voulez-vous faire ? Et la fantaisie
Ici perd ses droits : rimer est pressant.
Que l’ambition du Vers Libre hante
De jeunes cerveaux épris de hasards !
C’est l’ardeur d’une illusion touchante.
On ne peut sourire à leurs écarts.
{p. 229}
Gais poulains qui vont gambadant sur l’herbe
Avec une sincère gravité !
Leur cas est fou, mais leur âge est superbe.
Gentil vraiment, le Vers Libre tenté !
{p. 230}

III §

Après tout, ils ont sans doute raison,
Puisque notre vie est aux trois quarts faîte ;
C’est à nous de leur céder la maison,
En nous réservant toutefois le faîte.
La jeunesse, hélas ! aime à triompher.
Nous fûmes aussi triomphaux et jeunes,
Sans plus qu’eux de pente à philosopher.
Bah, qu’ils aient la faim, nous aurons les jeunes.
Qu’ils gardent Ibsen ! Nous, c’était Hugo.
Qu’ils soient tant et plus, nous restons les mêmes,
N’étant pas trop vieux, n’allons tout de go
Pas encor songer aux plongeons suprêmes.
Laissons-les grandir. Leur art mûrira :
Ils ne viennent que d’entrer dans le temple,
Et notre mort pleurée approuvera
Ceux à qui nous avons donné l’exemple.
{p. 231}

III §

À Edmond de Goncourt.
Lourd comme un crapaud, léger comme un oiseau
Exquis et hideux, l’art japonais effraie
Mes yeux de Français dès l’enfance acquis au
Beau jeu de la Ligne en l’air clair qui l’égaie.
Au cruel fracas des trop vives couleurs,
Dieux, héros, combats, et touffus gynécées,
Je préférerais, d’entre les œuvres leurs,
Telles scènes d’un bref pinceau retracées.
Un pont plie et fuit sur un lac lilial,
Un insecte vole, une fleur vient d’éclore,
Le tout fait d’un trait unique et génial.
Vivent ces aspects que l’esprit seul colore !
Si je blasonnais cet art qui m’est ingrat
Et cher par instants, comme le fit Racine
Formant son écu d’un cygne et non d’un rat,
Je prendrais l’oiseau léger, laissant le lourd crapaud dans sa piscine.
{p. 232}

IV §

J’ai fait un vers de dix-sept pieds !
Moréas, ne triomphez pas,
Vous, de tous les chers émeutiers,
Le seul dont j’aime les ébats,
Dont j’aime et dont j’admire l’heur
Dans la pensée et dans les mots
(Les autres, oui, j’admire leur
Bravoure, mais c’est tout mon los).
Mon vers n’est pas de dix-sept pieds,
Il est de deux vers bien divers,
Un de sept, un de dix. Riez.
Du distinguo : c’est bon, rire. Et c’est meilleur encore, aimer vos vers !
{p. 233}

V §

À William Heinemann.
Mon âge mûr qui ne grommelle
En somme qu’encore très peu
Aime le joli pêle-mêle
D’un ballet turc ou camaïeu
Ou tout autre, fol et sublime
Tour à tour comme en même temps
Surtout si vient la pantomime
S’ébattre en jeux concomitants,
Jeux de silence et de mystère
Que la musique rend déjà
Plus muets, et dont l’art va taire
Mieux le secret, qu’il ne lâcha
Qu’à l’oreille de Colombine
Ou de l’indolente Zulmé :
Pour l’amant, qu’il se turlupine
Donc à tort ! Puisqu’il est l’aimé !
{p. 234}
La jalousie, — un sultan sombre
Et piteux sous l’or du caftan,
Scaramouche tout noir dans l’ombre,
Ou tel splendide capitan,
Se démène parmi les danses
D’épithalame et de joyeux
Pourchas légers entre les denses
Ronds de jupe essorés aux cieux,
Plaisirs des yeux, plaisirs de tête
Qu’un vif orchestre exalte encor,
Donnez au vieillissant poète
L’illusion dans le décor.
{p. 235}

VI §

« ... l’orgue de Barbarie ! »

P. V.
À Octave Mirbeau.
Après les chants d’église et les airs militaires
Plus près d’être pareils qu’on ne croit en effet,
Les uns vous pénétrant de délices austères,
Les autres, feu puissant, clair, pur, dans les artères,
Dès le premier soupir jusqu’au dernier chevet,
Après, dis-je, ces deux entières préférences,
Ce que j’aime parfois en fait de bruit humain
C’est l’instrument qu’un pauvre éveille sous sa main,
Bruit humain, fait de cris et de lentes souffrances
Dans le soleil couchant au loin d’un long chemin,
Rue ou route, emplissant la banlieue et la ville
De son chant toujours triste en dépit du morceau :
Est-ce espoir qui s’endort, est-ce révolte vile ?
{p. 236}
Ah ! plutôt n’est-ce pas l’escorte qui défile
Des rêves, revenus de la tombe au berceau
Et qui vont du berceau retourner à la tombe,
Sans fin, sans lieu, soleil couchant jamais éteint,
Rue ou route qu’un horizon d’automne étreint,
Perpétuel, heure arrêtée, âme que plombe
Et surplombe un ennui qu’on ignore et qu’on craint.
{p. 237}

VII §

À Francis Poitevin.
Il ne me faut plus qu’un air de flûte,
Très lointain en des couchants éteints.
Je suis si fatigué de la lutte
Qu’il ne me faut plus qu’un air de flûte
Très éteint en des couchants lointains.
Ah, plus le clairon fou de l’aurore !
Le courage est las d’aller plus loin.
Il veut et ne peut marcher encore
Au son du clairon fou de l’aurore :
C’est d’un chant berceur, qu’il a besoin.
La rouge action de la journée
N’est plus qu’un rêve courbaturé
Pour sa tête encor que couronnée,
Et la victoire de la journée
Flotte en son demi-sommeil lauré.
{p. 238}
Femme, sois à ce héros qui bute
D’avoir marché sans cesse en avant,
L’huile sur son corps après la lutte,
— Plus du clairon fou : la molle flûte !
La paix dans son cœur dorénavant.
{p. 239}

VIII §

Ton illogisme vainqueur
Mène, où ça ? ma pauvre barque,
Je suis les lois d’un monarque
Plus fol encor que mon cœur.
Mais j’ai ratiociné
Tant que je finis par croire
A de l’art conjuratoire
Et que je suis destiné.
Cette chance et ce guignon
Qui se disputent ma vie,
Sont-ce, en la route suivie,
L’ange ou le faux compagnon,
Ou tout simplement mon tort
Propre et l’incertain moi-mème ?...
Bah ! que ma règle suprême
Soit nous, discors ou d’accord !
{p. 240}

IX §

À Henri Bauër.
Être tout de beauté, tout de bonté,
Été naïf, vouloir l’être resté ;
Contempler et jouir comme de soi
Non sans une espèce de quant à moi ;
Se fier à la pente naturelle
Avec peut-être peu compter sur elle ;
Falloir, de par un pur devoir à rendre,
Ce devoir, néanmoins y condescendre ;
Se sentir maître, au fond, de l’action,
Après, pourtant, telle étroite option,
La tâche est douce, elle est bien rude aussi,
Couronne d’or, immortelle et souci,
{p. 241}
Sceptre de diamants couleur de larmes,
Grandeur, belles, oui, mais imbelles armes,
Lois qu’on va dicter, mais plutôt en rêve !
Voir se noyer ses vaisseaux de la grève,
Amiral dont la mer n’a pas voulu
Et qui l’a déposé sur le rivage
Inattendu de quelque île sauvage
Pour le régal de l’habitant goulu.
{p. 242}

X §

À Francis Magnard.
C’est le conflit, c’est le contact,
Point, hélas ! dans le sens exact
De l’acception militaire.
Non, le contact avec la gent
D’airs faux et d’hypocrite argent
Et tout ce dégoût qu’il faut taire.
On est fier : encor il faut bien,
Pour équilibrer son maintien
En face d’une telle vie,
Ne point paraître ce qu’on vaut,
Trop : il faut bien, pas trop ne faut.
Le juste milieu nous convie.
On fut jeune et l’on l’est encore,
Cœur de diamant, âme d’or
Pur et dur, un trésor à prendre...
{p. 243}
Mais par qui ? pour qui ? Que non pas !
On ne l’aura pas sans combats
Ce trésor qui n’est pas à vendre.
C’est le contact, c’est le conflit
Dans le sens, pur alors, qu’on lit
Sur l’or lucide des batailles.
Fi des faciles compromis !
Vivent de dignes ennemis
Pour d’honorables funérailles !
{p. 244}

XI §

À François Coppée.
La ville que Vauban orna d’un beau rempart,
De ceux qu’on démolit chez nous pour la plupart
En y campant dessus industrie et culture
Au lieu de la vivace et profonde verdure
Avec ses murs moins hauts que les hauts peupliers
Le long du ruisseau clair aux bouillons familiers,
La ville a l’air, depuis qu’elle est ainsi châtrée,
Tout autre. Ce n’est plus la tourelle échancrée ;
Le grand beffroi dit l’heure, on croirait, pour ailleurs ;
Tambours et clairons ont comme des sons railleurs
De ne plus avoir un écho pour leur répondre ;
Et le soleil couchant, quand dans l’or il s’effondre,
Pleure du sang de n’ouïr plus, les soirs d’été,
Monter vers lui l’air sombre et gai répercuté.
{p. 245}

XII §

I §

On finit par s’habituer
A la trahison de la femme :
La vie est faite de la trame
Qu’elle tisse pour nous tuer.
Après un temps d’apprentissage
On ne saurait plus s’en passer ;
D’abord on s’escrime à ruser,
Puis c’est la fatigue, — et l’usage.
La colère cède à l’ennui
Qui fait bientôt place à la presque
Indifférence moins grotesque
Que tel transport qui nous a nui.
Puis la confiance charmante
Revient, avec le correctif
{p. 246}
D’à son tour se rendre fautif
Et de tromper aussi l’amante
Qui vous pardonne s’il lui plaît.
Mais tout cela c’est pitoyable !
Il n’y a guère que le diable
Pour profiter d’un jeu si laid.
Bah ! mieux vaudrait sans tant d’embage
Se fermer, sans plus biaiser,
Les yeux d’un mutuel baiser.
Car le plus fin c’est le plus sage.
{p. 247}

II §

Ou plutôt vieux comme je suis
Ou comme je commence à l’être,
Il me siérait moins, tant c’est depuis !
D’évoquer les anciens déduits
Que de penser au grand Peut-être.
La mort qui n’est pas loin de moi,
Moins loin que tant de cœurs en fuite,
Elle est fidèle, elle a ma foi,
J’ai la sienne. Oh ! mourir plus vite
Que de cette vie au souci
Perpétuel, sale besogne,
Noire bourrelle sans merci
Qui vous flatte et vous trompe aussi.
— Vite au charnier, vieille charogne !
{p. 248}

III §

D’autant plus vite que ta souffrance
Peut-être a suffi pour expier
Tels torts menus que t’ont fait payer
La Femme, — et tout ! pour plus d’assurance.
Et l’on verrait, lors, l’ancien pêcheur
Conformément aux seules Promesses
Se reposer ès saintes liesses
De tant de mollesse et de langueur.
{p. 249}

XIII §

Quand nous irons, si je dois encor la voir,
  Dans l’obscurité du bois noir,
Quand nous serons ivres d’air et de lumière
  Au bord de la claire rivière,
Quand nous serons d’un moment dépaysés
  De ce Paris aux cœurs brisés,
Et si la bonté lente de la nature
  Nous berce d’un rêve qui dure,
Alors, allons dormir du dernier sommeil !
  Dieu se chargera du réveil.
{p. 250}

XIV §

J’ai beau faire la paix partout,
Dans ma vie ainsi qu’en mon âme,
Beau vouloir me tenir debout,
Fort d’un équilibre où la femme
Et l’homme ont la meilleure part,
Grâce au bon Oubli, seul dictame,
Seul népenthès et seul départ
D’avec l’atrocité du monde
Sous sa céruse et sous son fard ;
Une inquiétude profonde
M’agite en douloureux transports
Entre le sublime et l’immonde :
— Deux écueils, Seigneur, ou deux ports ?
{p. 251}

XV §

Quand tu me lis une histoire
Empruntée aux « Faits Divers »,
Je me refuse à la croire —
Le monde est-il si pervers ?
Les gens sont-ils si sublimes ?
(J’en conviens, moins fréquemment)
Tu lis ou plutôt tu limes
Et ce m’est un agrément
Alors qu’à mon tour je lime,
En travail d’un vers subtil,
D’ouïr, marquant mètre et rime,
Ce martellement gentil,
Et puis encore ce que j’aime
Dans ces récits fabuleux
C’est d’être fabuleux même,
Contes noirs ou contes bleus.
{p. 252}
C’est ainsi que sous la lampe
Passent les heures du soir...
La nuit s’est faite : je rampe
Me coucher, las de m’asseoir.
{p. 253}

XVI §

I §

À Léon Deschamps.
Les salons, où je ne vais plus,
M’ont toujours fait, pétards, fusées,
Étrons de Suisse, soleils, flux
Et reflux de mises osées,
Traînes, pompons, rubans, volants,
(Las ! quoi ! pas de décolletage ?)
L’effet de feux mirobolants
D’artifice et d’art ! — avantage
Précieux, mais où les talents ?
{p. 254}

II §

Il y en a beaucoup, je crois
Mais je préfère les Musées,
Calmes et frais Champs-Élysées,
A ces foires de choix du Choix.
Le Génie enfin reconnu,
— Posthumement, il faut le dire
Mais c’est la mode et j’en soupire, —
Du moins ici se montre à nu,
Qui me console, quant à moi,
D’admirer moins fort les modernes,
Ganache parmi les badernes
Qui m’en tiens à la vieille foi
Du Soleil contre les lanternes.
{p. 255}

III §

Michel-Ange, Germain Pilon, Puget, Pigalle,
Telle ma statuaire, et rira qui voudra :
En eux j’aime la Force et l’Effort qui l’égale,
Tout en goûtant ailleurs la Grâce, et cætera.
En eux avec la Vie intense, aussi, j’adore
Peut-être mieux, de vrai ce précis Incertain,
Et c’est pourquoi de tous nos modernes encore
Je préfère, robuste et mystique, Rodin.
{p. 256}

IV §

Une vache accroupie, un taureau qui se dresse,
Des brebis toutes laine, un berger tout paresse,
Un paysage plat, comme inutile, au fond.
Le taureau, seul, vit, mais comme il vit ! Que lui font
Les bêtes et les gens ? N’a-t-il pas sa femelle ?
Il est fort triplement, et sa corne jumelle
Corrobore un élan qu’il fait mortel s’il faut.
Or, sachant, les combats, le prix que cela vaut,
Des plus paisiblement il s’étire, il aspire
L’air pur où s’alimente et s’assure son ire.
{p. 257}

V §

Je revois, quasiment triomphal,
La ville où m’attendaient ces mois d’ombres
Mon malheur était lors sans rival,
Mes soupirs, qui put compter leur nombre ?
Je revois, quasiment triomphal,
Ces murs qu’on avait cru d’oubli sombre.
Le train passe, blanc panache en l’air,
Devant la rougeâtre architecture
Où je vécus deux fois en hiver
Et tout un été... sans aventure,
Le train passe, blanc panache en l’air,
Avec moi me carrant en voiture.
Sans aventure, ah ! oui, ces hivers
Et cet été ! D’aventure, aucune !
Moi qui les aime à titres divers,
{p. 258}
En plein scandale ou bien sous la lune.
Sans aventure, ah ! oui, ces hivers
Et cet été ! La morte infortune !
— Ingrat cœur humain ! mais souviens-toi,
Gentleman improvisé qui files.
Mais souviens-toi donc : ici la Foi
T’investit, loin du péché des villes.
Ingrat cœur humain ! mais souviens-toi
Qu’ici la Foi but tes larmes viles.
Le train passe et les temps sont passés,
Mais je n’ai pas oublié la bonne,
La grande aventure, et je le sais
Que Dieu m’a béni plus que personne.
Le train passe et les temps sont passés,
Mais l’heure de grâce reste et sonne.
{p. 259}

VI §

Cette Ronde de nuit qui du reste est de jour,
De quel jour de mystère avec quelle ombre autour ?
Crépuscule du soir ou du matin, qu’importe
A l’œil charmé du bon ou bien du mauvais tour —
Un tas d’hommes armés sort d’une vague porte
Dans un dessein terrible ou quelque but farceur,
Ce vieux batteur de caisse évoque un franc suceur.
Là-bas tel imprudent agace une arquebuse.
Un fier porte-drapeau derrière lui s’amuse
A brandir du satin jaune et noir sur le ciel.
Et l’enfant-aux-poissons (comme dans Raphaël,
Mais flamande déjà plus que toute une Flandre)
S’effraie et rit, tandis que, las un peu d’attendre,
Les chefs, soie et bijoux, le premier long et sec,
L’autre court et ventru, délibèrent avec
L’air de seigneurs qui n’ont plus grand’chose à se dire.
On s’égaie, on s’étonne, on frissonne, on admire.
{p. 260}

VII

nascita de venere

(Botticelli) §

Vénus, debout sur le plus beau des coquillages,
Aborde, nue, au moins sauvage des rivages,
Ne cachant de son corps avec ses longs cheveux
Que juste ce qu’il faut pour qu’y dardent nos vœux.
Une nymphe, éployant un clair manteau, s’empresse
A vêtir en impératrice la déesse ;
Et deux Vents accourus, beaux éphèbes ailés,
Des cuisses et des bras l’un à l’autre mêlés,
De qui l’un est Zéphyre et dont l’autre est Borée,
Soufflent l’amour divin et la haine sacrée.
Le visage est suavement indifférent,
Comme attendant le culte à venir que lui rend
Toute herbe et toute chair depuis cette naissance,
Et se pare d’une inquiétante innocence.
{p. 261}

XVII §

À F.-A. Cazals.
Grâce à toi je me vois de dos
 Et bien plus vraisemblable :
Dans ton croquis, à pas lourdauds,
 Je m’en vais droit au diable.
Moi qui, pour la postérité,
 Sur une aile céleste
Croyais m’envoler, révolté,
 Fatal et tout le reste !
— Je m’achemine doucement,
 D’un trot plus ou moins leste.
Attiré par un double aimant,
 Vers le diable... ou le reste.
{p. 262}

XVIII §

Car, après tout, l’amour, n’y pensons plus,
 C’est chimère à notre âge.
On a fixé des vœux irrésolus,
 On vit calme, on dort sage.
On n’a plus ces cœurs qu’il ne faut plus.
 Raison et mariage !
On perd tranquillement l’illusion.
 On s’attendrit pour cause,
Et bien rare s’en fait l’occasion,
 Non qu’on tourne au morose,
Mais c’est vrai qu’on n’a plus l’illusion.
 Crise et métamorphose !
D’etre heureux très, de par ce procédé
 Du reste involontaire
Point n’en réponds. (Me l’a-t-on demandé ?)
{p. 263}
 Mais c’est dur de se faire
Très malheureux de par ce procédé :
 S’abstenir et se taire !
S’abstenir de désirs, se taire sur
 La joie et la souffrance,
C’est, croyez-moi, sans doute le plus sûr
 De la nôtre espérance.
S’abstenir de désirs, se taire sur :
 Paix et persévérance !
{p. 264}

XIX §

C’est la bonté naïve et rude un peu,
Le dévouement qui ne marchande ni
Reproche vif ni pardon infini ;
C’est l’amitié commencée en le bleu
D’une amourette orageuse parfois
Maintenant amitié, dis-je, de choix.
La vie étant, à la force, à présent,
Douce plutôt aux cœurs atténués,
Nous dit : Enfants vieillis, continuez,
Sens apaisés, cœurs jeunes s’apaisant,
Et vous verrez, au très proche horizon,
Poindre et grandir, si bonne ! la raison.
{p. 265}

XX §

À Paul Vêrola.
J’ai fait jadis le coup de poing
Pour Wagner alors point au point,
Et pour les Goncourt, plus d’un soir.
Aux Funérailles de l’Honneur
Je me battais avec bonheur,
Comme à celles de Victor Noir.
La Guerre me vit frémissant
Et la Commune bondissant :
Je fus de tous emballements.
Je crois même que Boulanger
M’enthousiasma, pour changer !
Et la Femme donc, dieux cléments !
Aujourd’hui que je me fais vieux,
Je caresse encor de mon mieux
Ces chères chimères du cœur
{p. 266}
Et de la tête, — « Et tu fais bien,
Me dit quelque chose d’ancien
Et d’éternellement vainqueur,
« L’âme, c’est la tête et le cœur. »
{p. 267}

XXI §

Au Vicomte de Colleville.
L’incompréhensibilité
Non des doctrines qui sont nulles
Mais de leurs gueuses de formules,
Leur gueux de manque de gaieté,
Leurs plaisirs qui pour moi, bonhomme,
Constitueraient le pire ennui,
L’idéal noir qui leur a lui,
Leurs Èves sans même la pomme,
M’ont éloigné de ces petits. —
Ceux de mon âge meurent, meurent,
Et chez les rares qui demeurent,
L’élite abonde en abrutis.
Quel sort ! C’en serait à se pendre
Si ne me tenait arrêté
L’incompréhensibilité
D’à mon tour pouvoir me comprendre.
{p. 268}

XXII §

À Sully Prudhomme.
Schopenhauer m’embête un peu
Malgré son épicuréisme,
Je ne comprends pas l’anarchisme,
Je ne fais pas d’Ibsen un dieu.
Ce n’est pas du Nord aujourd’hui
Que m’arriverait la lumière ;
Du Midi non plus, en dernière
Analyse. Du centre, oui ?
Non. Mais d’où ? De nulle part, — là !
Rien n’égale ma lassitude :
Laissez-moi rentrer dans l’étude
Du bon vieux temps qu’on persifla.
J’aime les livres lus et sus,
Je suis fou de claires paroles,
J’adore la Croix sans symboles :
Un gibet et Jésus dessus.
{p. 269}

XXIII

TÊTE DE PIPE §

À Odillon Redon.
C’est une face avec un casque en cône tronqué
Sur le front de laquelle une main mal définie
Au bout d’un bras de rêve a sa poigne en harmonie,
Comme contre la pensée un geste un peu manqué.
Un sein, est-ce le gauche ou le droit ? mais un seul sein,
Pend sous le bras, — battant pour qui ? Près d’allaiter qu’est-ce ?
Et du cône tronqué du casque un panache laisse
Monter parfois dans son allure un cœur sans dessein...
{p. 270}

XXIV

AU BAS D’UN CROQUIS

(Siège de Paris.) §

Paul Verlaine (Félix Régamey pingebat)
Muet, inattentif aux choses de la rue,
Digère, cependant qu’au lointain on se bat,
Sa ration de lard et son quart de morue.
{p. 271}

XXV

SUR UN PORTRAIT DE LAMARTINE INTERPRÉTÉ PAR F.-A. CAZALS §

Lamartine, selon Cazals et selon moi,
— D’après une gravure un peu contemporaine, —
Érige un buste noir et souple que refrène
La redingote stricte et noble de l’emploi.
Mais le dessinateur a paré, pour l’allure
D’une si juste apothéose d’un tel dieu,
Le fond qui convenait seul à cette figure,
Avec son bras derrière et l’œil fier, d’un tel bleu
Céleste comme un lac, humain comme un martyre,
Qu’en vérité, blessé d’un trait mortel au flanc,
On dirait d’un vieil aigle en sa gloire et son ire
Dressant sur l’infini son bec dur au chef blanc.
{p. 272}

XXVI

SUR UN EXEMPLAIRE DES « ODES FUNAMBULESQUES » §

« Clown étonnant, en vérité ! »
Mais plus admirable poète
Qui, malgré Pascal, est resté
L’ange tout en faisant la bête.
{p. 273}

XXVII

A PROPOS D’UN DES PLUS BEAUX VERS DE CATULLE MENDÈS §

Lorsque j’étais un tout petit poète en marche,
En herbe bien plutôt et perdu dans l’espace,
« Je t’aime ! dit l’essaim des colombes qui passe. »
Et ce vers fut vraiment ma colombe de l’arche.
{p. 274}

XXVIII

SUR UN EXEMPLAIRE DES « FLEURS DU MAL »

(Première édition) §

Je compare ces vers étranges
Aux étranges vers que ferait
Un marquis de Sade discret
Qui saurait la langue des anges.
{p. 275}

XXIX §

I §

Après tout, si tu fus heureux
D’avoir confiance, c’est bien
Joli, ça. Le reste n’est rien
Qu’oubli... vers d’autres buissons creux.
Bref, elle t’a fait bons visages,
Tous les trois gais et souriants,
Et, de plus, les meilleurs usages
Des trois aux moments bienséants.
Tu lui dois des mercis géants,
Et serais conspué des sages
De n’aimer, après ces passages,
Le plus accueillant des visages,
Le moins farouche des séants,
Et le plus beau des paysages.
{p. 276}
— Je les aime en d’autres visages,
Séants et surtout paysages,
Et je me console céans. »
{p. 277}

II §

  « Vieux fou, songe plutôt au jour
  Où tu devras régler ton compte,
  Et surtout, va, sans fausse honte,
Quitte ces amours-ci pour l’éternel Amour.
  — « Je le veux, et vraiment j’abjure
  La chair blanche et ce noir velours,
  Et j’offre à l’Amour des amours,
D’un cœur encor tout simple, une ardeur toute pure. »
{p. 278}

III §

  « L’amitié, j’y renonce aussi
  En partie : elle est décevante.
  Ne débutant comme servante
Que pour tourner catin dès son coup réussi.
  « Mon Dieu laissez rentrer en grâce
  Un pécheur qui revient de loin !
  A moi la tâche, à vous le soin
D’encourager au bien cette âme qui se lasse.
  « J’ai prouvé que je vous aimais :
  J’entends vous aimer plus encore
  Et du soir jusques à l’aurore,
Et de l’aurore au soir vous servir à jamais.
  « Toutes occupations autres
  Que de vous chercher, je les hais...
  Voyez que je ne mens pas... Mais
Guidez-moi, que je puisse encore être des vôtres. »
{p. 279}

XXX §

Ces quelques vers, libelle imbelle,
Commencés chrétiennement
Bien qu’un peu pédantesquement,
En somme font une fin belle.
Après avoir vagabondé,
Malgré de trop strictes promesses,
Dans passablement de prouesses
D’où leur nom sortit galvaudé,
Leur beau renom de vers bien sages
Que d’aucuns voudraient anodins,
Mais encor mieux que trop badins
Ou trop férus en tels passages,
Ils en reviennent, ces vers miens,
Contrits de toutes les manières,
Arborant les seules bannières,
Vexilla regis, en chrétiens.
{p. 280}
En pénitents, vœux et pratique
Qui se retirent du démon
Et, débutant par un sermon,
Se parachèvent en cantique...
Fasse Dieu qui voit l’avenir,
A l’auteur de ce petit livre
Qui, lui non plus, ne sut pas vivre,
La grâce aussi de bien finir.