1896

Invectives

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{p. 313}

I
PROLOGUE §

Je suis en train de commencer
Un bouquin dont, affre muette !
Le titre duquel je m’enquête
M’inquiète, au point de laisser
Aller là mon esprit, sans trêve,
A droite, à gauche, et nonobstant
Mon cœur si faible et ta fille. Ève,
Et, ô Seigneur, mon frère Adam !
Mais je m’égare en des pensées
Qui, ci, ne sont pas de saison,
Puisque mes rancunes, passées ?
Non ? n’auraient aucune raison
{p. 314}
D’être, si la vie importune
N’était là pour vous dire : « Assez. »
Or vous allez voir si quelqu’une
Ou quelqu’un pourrait me lasser
Dans le pardon ou la rancune !
{p. 315}

II
POST-SCRIPTUM AU PROLOGUE §

Mais, avant que d’entamer
Ce livre où mon fiel s’amuse,
Je récuse comme Muse
Celle qui ne sut m’aimer,
Celle à qui mon nom sut plaire,
Quand j’avais un sou vaillant,
Et qui me lâcha m’ayant
Ruiné ; non en colère,
Non pour tel ou tel grief,
Sans nul doute un peu plausible,
Mais de sang-froid, plus horrible
Que tel criminel grief,
{p. 316}
Mais plus lâche que nature
Contre un homme à terre par
Le fait d’elle seule, car,
Car... ô l’immonde aventure !
Je me tairai par grandeur
Et mon fiel fier qui s’amuse
Récuse à titre de Muse
Cette épouse sans pudeur.
{p. 317}

III
L’ART POÉTIQUE « AD HOC » §

Je fais ces vers comme l’on marche devant soi
— Sans musser, sans flâner, sans se distraire aux choses
De la route, ombres ou soleils, chardons ou roses —
Vers un but bien précis, sachant au mieux pourquoi !
J’adore, autrement, certain vague, non à l’aine,
Bone Deus ! mais dans les mots, et je l’ai dit —
Et je ne suis pas ennemi d’un tout petit
Brin de fleurette autour du style ou de la femme.
Pourtant — et c’est ici le cas — j’ai mes instants
Pratiques, sérieux si préférez, où l’ire
Juste au fond, dans le fond injuste en tel cas pire,
Sort de moi pour un grand festin à belles dents.
{p. 318}
Ce festin, je ferai des milliards de lieues
Pour me l’offrir et le manger avec les doigts,
Goulûment, salement, sans grand goût ni grand choix.
Et j’inaugure aujourd’hui ce ruban de queues,
A l’effet de me payer goujat et docteur,
Niais ou vaurien, pute ou prude, ample provende ;
Sang qui soûle, vraiment appétissante viande...
— Surtout n’excusez pas les fautes de l’auteur !
{p. 319}

IV
LITTÉRATURE §

Bons camarades de la Presse
Comme aussi de la Poésie,
Fleurs de muflisme et de bassesse ?
Élite par quel Dieu choisie,
Par quel Dieu de toute bassesse ?
Confrères mal frères de moi
Qui m’enterriez presque jadis
Sous tout ce silence — pourquoi ? —
Depuis l’affreux soixante-dix.
Confrères mal frères de moi.
Pourquoi ce silence mal frère
Depuis de si longues années,
Et tout à coup comme en colère
Ces clameurs, comme étonnées,
Pourquoi ce changement mal frère !
{p. 320}
Ah, si l’on pouvait m’étouffer
Sous cette pile de journaux
Où mon nom qu’on feint de trouver
Comme on rencontre des cerneaux.
Se gonfle à le faire crever !
C’est ce qu’on appelle la Gloire !
— Avec le droit à la famine,
A la grande misère noire
Et presque jusqu’à la vermine —
C’est ce qu’on appelle la Gloire !
{p. 321}

V
METZ §

Je déteste l’artisterie
Qui se moque de la Patrie
Et du grand vieux nom de Français,
Et j’abomine l’Anarchie
Voulant, front vide et main rougie,
Tous peuples frères — et l’orgie !
Sans autre forme de procès.
Tous peuples frères ! Autant dire
Plus de France, morne martyre,
Plus de souvenirs, même amers !
Plus de la raison souveraine,
Plus de la foi sûre et sereine,
Plus d’Alsace et plus de Lorraine...
Autant fouetter le flot des mers.
Autant dire au lion d’Afrique :
Rampe et sois souple sous la trique.
{p. 322}
Autant dire à l’aigle des cieux :
Fais ton aire dans le bocage
En attendant la bonne cage
Et l’esclavage et son bagage.
Autant braver l’ire des dieux !
Et quant à l’Art, c’est une offense
A lui faire dès à l’avance
Que de le soupçonner ingrat
Envers la terre maternelle,
Et sa mission éternelle
D’enlever au vent de son aile
Tout ennui qui nous encombrât.
Il nous console et civilise,
Il s’ouvre grand comme une église
A tous les faits de la Cité.
Sa voix haute et douce et terrible
Nous éveille du songe horrible.
Il passe les esprits au crible
Et c’est la vraie égalité.
O Metz, mon berceau fatidique,
Metz, violée et plus pudique
Et plus pucelle que jamais !
O ville où riait mon enfance,
O citadelle sans défense
{p. 323}
Qu’un chef que la honte devance,
O mère auguste que j’aimais.
Du moins quelles nobles batailles,
Quel sang pur pour les funérailles
Non de ton honneur, Dieu merci !
Mais de ta vieille indépendance,
Que de généreuse imprudence,
A ta chute quel deuil intense,
O Metz, dans ce pays transi !
Or donc, il serait des poètes
Méconnaissant ces sombres fêtes
Au point d’en rire et d’en railler !
Il serait des amis sincères
Du peuple accablé de misères
Qui devant ces ruines fières
Lui conseilleraient d’oublier !
Metz aux campagnes magnifiques,
Rivière aux ondes prolifiques,
Coteaux boisés, vignes de feu,
Cathédrale toute en volute,
Où le vent chante sur la flûte,
Et qui lui répond par la Mute,
Cette grosse voix du bon Dieu !
{p. 324}
Metz, depuis l’instant exécrable
Où ce Borusse misérable
Sur toi planta son drapeau noir
Et blanc et que sinistre ? telle
Une épouvantable hirondelle,
Du moins, ah ! tu restes fidèle
A notre amour, à notre espoir !
Patiente, encor, bonne ville :
On pense à toi. Reste tranquille.
On pense à toi, rien ne se perd
Ici des hauts pensers de gloire
Et des revanches de l’histoire
Et des sautes de la victoire.
Médite à l’ombre de Fabert.
Patiente, ma belle ville :
Nous serons mille contre mille,
Non plus un contre cent, bientôt !
A l’ombre, où maint éclair se croise,
De Ney, dès lors âpre et narquoise,
Forçant la parte Serpenoise,
Nous ne dirons plus : ils sont trop !
Nous chasserons l’atroce engeance
Et ce sera notre vengeance
De voir jusqu’aux petits enfants
{p. 325}
Dont ils voulaient — bêtise infâme ! —
Nous prendre la chair avec l’âme,
Sourire alors que l’on acclame
Nos drapeaux enfin triomphants !
O temps prochains, ô jours que compte
Éperdument dans cette honte
Où se révoltent nos fiertés,
Heures que suppute le culte
Qu’on te voue, ô ma Metz qu’insulte
Ce lourd soldat, pédant inculte,
Temps, jours, heures, sonnez, tintez !
Mute, joins à la générale
Ton tocsin, rumeur sépulcrale,
Prophétise à ces lourds bandits
Leur déroute absolue, entière
Bien au-delà de la frontière,
Que suivra la volée altière
Des Te Deum enfin redits !

Paris, 17 septembre 1892.

{p. 326}

VI
PORTRAIT ACADÉMIQUE §

Fleur de cuistrerie et de méchanceté
Au parfum de lucre et de servilité,
Et pousse en plein terrain d’hypocrisie.
Cet individu fait de la poésie
(Qu’il émet d’ailleurs sous un faux nom « pompeux »
Comme dit Molière à propos d’un fossé bourbeux1,)
Sous l’empire il émargea tout comme un autre,
Mais en catimini, car le bon apôtre
Se donnait des airs de farouche républicain :
{p. 327}
Depuis il a retourné son casaquin
Et le voici plus et moins qu’opportuniste.
Mais de ses hauts faits j’arrête ici la liste
Dont Vadius et Trissotin seraient jaloux.
Pour conclure, un chien couchant aux airs de loups !
{p. 328}

VII
A ÉDOUARD ROD §

Comme on baise une femme sur les cheveux,
Sur les yeux, le cou, les seins, et tout partout,
A rebrousse-poil bien entendu ! je veux
Caresser ce Suisse et ce sot, de bout à bout
C’est un écrivain comme on l’est en Suisse,
C’est un professeur ainsi qu’on est un pion,
Il est très élégant, telle une saucisse,
Il est obstiné, pareil à tel... scorpion.
Il est un monsieur qu’autre part on admire,
Il est psychologue : aussi Georges Ohnet.
Et tant de sottise est sienne qui s’expire,
Que l’on se souvient mal de ce que l’on en connaît !
{p. 329}
Ce Rod, qui n’est pas le fils du vieil Hérode,
Pourquoi donc ? je n’en sais absolument rien,
M’a traité, lui, débutant dès son exode,
De bon écrivain, mais d’horrible vaurien...
Or je reconnais peu le droit à ce cuistre
D’apprécier ainsi mon pire et mon mieux,
Et qu’il se taise, car un destin sinistre
Est dû pour son style sentant le vieux.
Et zut à la fin (et mieux) pour ses morales
Qui ne sont qu’un tas blafard d’hypocrisies !
En toute liberté, mêmes aux immorales
Liberté, libertas aux poésies !
{p. 330}

VIII
ECCE ITERUM CRISPINUS §

Rod, ce maître des élégances,
Genevois fringant et flûté
Au prix, flagrances et fragrances,
De qui Brummel est un raté.
Rod qu’on surnomme Alcibiade
De Berne à Lucerne et d’Uri
Jusqu’en Baie, Rod un peu fade,
Ce Rod ineffable a souri,
Paraît-il, de ma mine affreuse-
Ment peuple et sans nul galbe exquis
Comme aussi de la malheureuse
Absence en moi du ton marquis,
{p. 331}
Du verbe Watteau (sauf en rimes),
Du je-ne-sais-quoi polisson
De bonne compagnie, escrimes
De mots, enfin de cet air..., son
Air à lui, Rod qui si bien mêle
La science à l’urbanité
Et ne trouve pas de rebelle
Aux champs non plus qu’en la cité...
O maître tu me vois confondre
Par ton verdict, en quel émoi !
Et je ne puis que te répondre :
— « Je suis un honnête homme, moi ! »
{p. 332}

IX
LA BALLADE DE L’ÉCOLE ROMANE §

En ce siècle qui prend la fuite
Nous possédions, déjà, très las
Mais obstinés dans la poursuite
D’un mieux toujours pas bien, hélas !
Des escholiers pour le soulas
De cette folle monomane,
Notre littéralure en bloc ;
Mais tout cela c’était en toc :
Salut à l’Ecole romane !
A bas Baju ! Qu’il meur’ bien vite
Sous les coups d’un vaillant
Maurras. D’un Lynan, brillant néophyte,
D’un Raynaud, tout zèle au pourchas
De la gloire de Moréas,
Que l’apocope se pavane
{p. 333}
Comm’drapeau fier dans le fier choc
Sur les rangs fermes comme roc
De la grande école romane !
A bas le symbolisme, mythe
Et termite, et encore à bas
Ce décadisme parasite
Dont tels rimeurs ne voudraient pas !
A bas tous faiseurs d’embarras !
Amis, partons en caravane.
Combattons de taille et d’estoc
Que le sang coule comm’ d’un broc
Pour la sainte école romane !

ENVOI

Prince au prix de qui tout n’est qu’âne
Laissez s’époumonner, tels phoqu’s,
Tous ces faquins, tous ces loufoqu’s
Et vive l’école romane !
{p. 334}

X
JEAN-RENÉ §

Moréas et Ghil,
Ghil et Moréas,
Qui va vaincre ? hélas !
Est-ce au plus agile
Qu’écherra la palme
Ou bien au plus calme ?
Hélas ! dites, quel
Le victorieux
Du jour glorieux ?
Hélas ! car c’est qu’elles
Sont si juste égales
Leurs nobles fringales
{p. 335}
De gloire et de los,
Et leur vertigos,
Guerriers tant égaux
Qu’il entre en ma glose
De pleurer d’avance
Attaque et défense.
J’en ai comme un sourd
De pressentiment
Ç’ira tristement !
Sous la hache lourde
Chacun des héros
Mordre les carreaux...
Gentes damoiselles
Les oindront de bâmes,
Prieront pour leurs âmes
Et plus tard pucelles
Diront leurs hauts faits
En des vers mauvais.
{p. 336}

XI
CONSEILS §

Ghil est un imbécile. Moréas
N’en est foutre pas un lui, mais, hélas !
Il tourne ainsi que ce Ghil « chef d’école ».
Et cela fait que de lui l’on rigole.
Chef d’école au lieu d’étre tout de go
Poète vrai comme le père Hugo,
Comme Musset et comme Baudelaire,
Chef d’école au lieu d’aimer et de plaire.
Toujours parler et ne jamais chanter,
Grammairien sans cesse à disserter
En place d’un esprit, d’un cœur, d’une âme !
La glace du pédant, non plus la flamme
Libre et joyeuse et folle par des fois
D’un pur génie, ensemble glaive et voix !
Ghil ? Un comble, un comble et cela complète
Son cas, mais Moréas est un poète !
{p. 337}
Bon Jean quitte l’un peu trop rococo
Geste de scander ton cocorico.
Bon coq, chante clair et baise ta poule.
Ghil est un crétin, toi, ne sois maboule
Et puisque « Galathée a tout ton cœur »,
Dis-le sans plus que seul, libre et vainqueur !
{p. 338}

XII
POUR MORÉAS §

Moréas dit que je suis sans talent,
Et F.-A. Cazals que tant on renomme
Dans les endroits où l’on se fait grand homme
Chante ce fait qui me semble étoilant.
Peut-être serais-je trop insolent
En demandant, pour leur plaire enfin, comme
Il faut s’y prendre, à moins d’être un Prudhomme
Bien mis, correct, et bête, et s’en gonflant,
Je ne m’en gonfle pas, je m’en gondole,
Et je m’en vais au vent fou qui m’envole ;
Vent fou moi-même et cœur si fou
Dont il ne faut pourtant pas qu’on rigole,
Mais si fier, en dépit de quelque pou
Qui s’en arrange — et lors, je m’en console.
{p. 339}

XIII
L’ÉTERNEL SOT §

L’éternel sot qui fut jadis Fréron
Et maintenant se nomme Brunetière
Mériterait une ode tout entière
Pour l’exécration du fanfaron !
Du fanfaron de betise au ronron
Affreux du chat pire que de gouttière,
Mais non, un dur sonnet en êtrivière
Suffit pour châtier tel lourd baron
Du snobisme actuel comme de l’autre
Et le voici pour l’autre et pour le nôtre
Et pour le nôtre, hélas ! surtout.
Car il n’est pire pédant pour déplaire
Que celui qui, méprisable à tout bout
De champ, nous insultait en Baudelaire.

Mai 1893

{p. 340}

XIV
ARCADES AMBO §

H. Fouquier, sans nul orthographe,
Ne me trouve pas vertueux
Suivant la guise de ses vœux,
Et signe ce de son paraphe
H. Fouquier, sans nulle vergogne,
Estime trop insuffisant
Mon style ancien et le présent,
Et rien n’est égal à sa rogne.
H. Fouquier auquel H.Feydeau
Légua sa veuve avec des rentes
Trouve « plutôt indifférentes »,
(Anglicé) très loin du vrai beau
{p. 341}
Et de la règle et de la norme
Les choses qu’il croit que j’écris
Pour lui plaire (!) et jette des cris
D’une dimension énorme,
Si j’ ose ainsi parler. Ce gas
Brandit la hache de son H
Sur moi povre et d’un pas de vache
Espagnole écrase mon cas...
M*** ! Du moins qui suis, le sais
Sinon que vaux ! Moules et crabes,
Lui, c’est un cuistre en trois syllabes,
En trois syllabes c’est un... Sais.
{p. 342}

XV
A MONSIEUR LE DOCTEUR GRANDM***
INTERNE DES HÔPITAUX §

Tu fus inhumain
De sorte cruelle.
Tu fus inhumain
De façon mortelle.
Tu fus inhumain
Sans rien de romain.
Tu n’as d’un Romain...
De la décadence,
Tu n’as d’un Romain
Que ta grosse panse.
Tu n’as de Romain
Que d’être inhumain.
Tu fus dur et sec
Comme un coup de trique.
Tu fus dur et sec
{p. 343}
Comme une bourrique
Qui ruerait avec
Un rein dur et sec.
Le pauvre à ta voix
Tremblait comme feuille.
Le pauvre — à ta voix !
Qu’épuise et qu’endeuille
La faim, à la fois,
La soif — et ces froids !
Et maudis sois-tu,
Selon tes mérites,
Donc maudit sois-tu,
Vil bourreau dodu
Oui, maudit sois-tu
Suivant ta vertu !
{p. 344}

XVI
DÉTESTANT TOUT CE QUI SENT... §

Si jamais quelques noms s’embrouillent sur ma lyre
Ce ne sera jamais que Grivel et Grévil.
Détestant tout ce qui sent la littérature,
Je chasse de ce livre uniquement privé
Tout ce qui touche à l’horrible littérature.
Pourtant un mot, un simple mot, et puis c’est tout,
Sur un faquin qui s’est permis des facéties
A mon endroit. — Un simple mot et puis c’est tout.
J’étais à l’hôpital, lequel ? Vraiment le sais-je,
Étant si coutumier et du fait et du lieu !
J’étais à l’hôpital. Dire lequel ? Qu’en sais-je ?
Or pendant ce temps-là de miens cuisants ennuis,
De douleurs non pareilles et de quantes souffrances,
Et pendant ce temps-là de miens cuisants ennuis,
{p. 345}
De remèdes amers, d’opérations dures,
D’odeurs mauvaises, de misères et de tout !
O remèdes amers, opérations dures !
Ce monsieur crut plaisant de me couper en deux !
Le poète, très chic, l’homme, une sale bête.
Voyez-vous ce monsieur qui me coupait en deux ?
Rentre, imbécile, ton « estime », pour mes livres.
Mais ton mépris pour moi m’indiffère, étant vil.
Garde, imbécile, ton « estime » pour mes livres,
Dernier des reporters, et premier de Graivil.
{p. 346}

XVII
LES MUSES ET LE POÈTE §

Mœcenas, atavis edite regibus.

Q. H. F.

le poète §

Muses de Gaillard et Ritt
Chantons vite tes mérites
Des Mécènes de la Seine :
Disons vite que J. R***
N’est la moitié d’un escroc
Mais le comble de l’obscène
Proclamez très haut qu’Albert
S*** que l’on révère
Emmi plus d’un tribunal
Est le parangon bien net
De l’Éditeur déshonnête
Et du puffisme infernal...
{p. 347}
Ne laissez pas croire à quiconque
Que Deschamps prénommé donc
Léon comme Léon Bloy
Soit le Bienfaiteur qu’il prê-
Tend être par mont et pré,
En ville comme au « Village ».
Ni le Souscripteur sublime
Qu’il se trompettait olim
En faveur de pauvre moi.
Mais le temps est précieux,
Laissons ces malgracieuses
Figurines de notre âge.
Paulo, modernistes Muses,
Majora, hein ? canamus.
Si nous causions politique ?
Le chœur des actuelles Piérides.
— Oui, car c’était là le hic.
{p. 348}

XVIII
A UN MAGISTRAT DE BOUE
souvenir de l’année 1885 §

Fous le camp, quitte vite et plutôt que cela
  Nos honnêtes Ardennes
Pour ton Auvergne honnête d’où déambula
  Ta flemme aux lentes veines.
Paresseux ! quitte ce Parquet pour encirer
  De sorte littérale
D’autres au pied de la lettre au lieu de t’ancrer,
  Cariatide sale,
Dans ce prétoire où tu réclames l’innocent
  Pour le bagne et la geôle,
Où tu pérores avec ton affreux accent
  Pire encore que drôle,
Mauvais robin qui n’as, du moins on me l’a dit,
  Pour toi que ta fortune,
{p. 349}
Qui sans elle n’eusses, triste gagne-petit,
  Gagné la moindre thune,
Tu m’as insulté, toi ! du haut de ton tréteau,
  Grossier, trivial, rustre !
Tu m’as insulté, moi ! L’homme épris du seul beau,
  Moi, qu’on veut croire illustre.
Tu parles de mes mœurs, espèce de bavard,
  D’ailleurs sans éloquence,
Mais l’injure quand d’un tel faquin elle part
  S’appelle... conséquence.
La conséquence est que, d’abord tu n’es qu’un sot
  Qui pouvait vivre bête,
Sans plus, — tandis que, grâce à ce honteux assaut
  Vers un pauvre poète,
Un poète naïf qui n’avait d’autre tort
  Que d’être ce poète,
As mérité de lui, paresseux qui t’endors
  Poncif, laid, dans ta boète,
(Comme tu prononces, double et triple auverpin)
  Que les siècles à suivre
Compissent, et pis ! ton nom, Grivel (prends un bain)
  Grâce à ce petit livre.
{p. 350}

XIX
AUTRE MAGISTRAT §

Je veux pour proclamer dignement ses louanges,
M’aider du sistre d’or ainsi que font les anges
  Célébrant le Seigneur,
Et poète sans frein, plein d’un noble délire,
Chanter, m’accompagnant aux cordes de la lyre,
  Une ode en son honneur.
Car il est grand, malgré son nom. Vastes contrastes :
Grand, Petit. Et je veux choisir entre ses fastes
  Un haut fait de renom...
C’était voilà longtemps, environ quatre lustres,
Deux voyageurs alors, ni l’un ni l’autre illustres,
  Riches, je crois que non,
S’arrêtèrent dans un buffet, dans une gare,
Et ma foi, las et soûls de toute la bagarre
  D’un train à bon marché,
{p. 351}
Burent sans trop compter, marcs, rhums, bitters, absinthes
Et dame ! leur langage en paroles peu saintes
  S’était, las ! épanché,
Quand des gendarmes, représentant la morale
Empoignèrent les imprudents, et, sépulcrale
  Leur voix hurla : « Allaiz ! »
Ils allèrent jusqu’au superbe hôtel de ville,
De la ville (beffroi superbe et de quel style !)
  Qui servait de palais.
Il siégeait dans un cabinet d’acajou sombre
Au milieu de cartons et de dossiers sans nombre.
  Le spectacle imposant !
En favoris de coupe un peu Louis-Philippe —
Et faux toupet avec, magistrale, une lippe
  Idoine au cas présent.
« Vos noms, professions, et cœtera. » Les autres
De répondre conformément, en bons apôtres
  D’ailleurs sûrs de leur fait.
L’interrogat fini : « Bien, dit-il, qu’on reparte
Pour Paris. » Alors, sans par trop perdre la carte
  Et pendant qu’il se tait :
L’un : « Mais qu’avons-nous fait pour qu’ainsi l’on nous traite
En vagabond ? » Lui, « Silence ! Quelle défaite !
  Or vous avez émis
{p. 352}
Des choses qu’on ne peut ouïr dans notre ville
Presque sacrée à force d’être si tranquille.
  Puis, vous êtes mal mis ! »
{p. 353}

XX
COMPLIMENT A UN AUTRE MAGISTRAT EN ARRAS §

Ceci vaut le classique hexamètre. Écoutez
Religieusement, car ce sont vérités,
Ma parole sacrée, ou le diable m’emporte !
Il s’agissait de mettre un couvent à la porte
En vertu de décrets signés Jules Grévy.
Et ce fut un scandale énorme tôt suivi
D’un bien plus grand encor quand, pour le mémorable
Assaut, la garnison pourtant considérable :
Génie et train et ligne encor se renforçait
De l’importante ville forte que l’on sait,
De police rurale et de gendarmerie,
— Plus, ultima ratio, de l’artillerie.
Mais reprenons.
Aux fins de sommer « l’ennemi »
Composé de quatre vieillards, d’une demi-
{p. 354}
Douzaine d’ordinands et du portier, l’usage
Veut que cela soit fait — l’usage est-il très sage ? —
En pareil cas, par le Procureur du ressort.
Or, dans l’espèce, le Procureur fit le mort.
On cherche, on fouille, l’on trifouille, l’on déterre.
Pas plus de Procureur que sur la main. Mystère !
Mystère ? Non ! assure-t-on dans les salons ;
Non, clame-t-on dans les cafés.
— « Eh mais, allons,
Le Petit la connaît, le Petit n’est pas bête. »
Cependant la Loi triomphait. Dieu ! quelle fête
Pour la démocrassie et pour la liberté !
Solidaires dans l’indivisibilité.
On enfonça la porte à coups de hache et d’autres
Engins d’effraction, sous l’œil en patenôtres
D’un monsieur laid titré commissaire central
Ceint d’un large torchon tricolore ventral,
Comme eût dit René Ghil pour termer une écharpe,
Et les soldats honteux de cet exploit d’escarpe,
L’arme au pied, attendaient le signal de tirer,
De charger, de pointer, mais on put espérer
Bientôt qu’on n’aurait point besoin de ces extrêmes
Expédients, car bientôt s’en sortirent, blêmes
Mais fermes, leurs paquets à la main, les vaincus
Avec, au col, la main chacun de deux Argus.
(Lisez : « policiers », mais les besoins de la rime !)
{p. 355}
Or pendant que l’on punissait ainsi le crime
D’être chez soi priant, aumônieux et doux,
Monsieur le Procureur, aux champs, soignait la toux
Qui l’avait justement pris la veille des choses
(Des oncles, bons chrétiens, s’étaient montrés moroses
Devant le « devoir » incombant à leur neveu
Qui, Ciel nouveau, luttant entre le monde et Dieu,
Entre la révocation et l’héritage)
Pris ce biais d’être malade.
Après l’orage
Il revint dans sa bonne ville, très guéri
Et très bientôt, grâce à du zèle dru, nourri,
— Tel le feu d’une armée au cœur d’une bataille —
Se vit promu, malgré les rires, — faut qu’on raille !
— Président, s’il vous plaît, du Tribunal civil
De la ville, et taxé par les uns d’être vil
Par les autres d’être un malin... C’est bien la vie !
Magistrature que l’Europe nous envie !

14 novembre 1891.

{p. 356}

XXI
SONNET POUR LARMOYER §

Juge de paix mieux qu’insolent
Et magistralement injuste,
Qui vas massif, ventre ballant,
Jambes cagneuses — et ce buste !
Je veux dire ton maltalent,
Ta manière rustique et fruste
D’être pédant... et somnolent !
Et sot, que de façon robuste !
Je n’ai pas oublié, non, non !
(Ce compliment de sorte neuve
Que je te rime en est la preuve.)
Je n’ai pas oublié ton nom,
Tes rengaines ni ta bedaine.
Ni ta dégaine — ni ma haine !
{p. 357}

XXII
A CAIN M... §

« Je ne parlerai plus à Verlaine que pour les derniers sacrements. »

(C. M.)
Ce nouveau père de l’Église
(Sous bénéfice d’inventaire)
M’engueule et m’enjoint de me taire,
Car mon œuvre le scandalise,
Montrant ma plaie en même temps
Qu’un peu de ma faible santé,
Vu que l’homme est double et doté
D’une âme — et de sens ægrotants.
Il me maudit de belle sorte
Et pour flétrir d’un blâme insigne
Mes livres et leur plan indigne,
Non, il n’y va pas de main morte.
{p. 358}
« Medice, cura te ipsum,
Donne-moi l’exemple, ami cher,
Répondrait sans trop rien d’amer,
Ma jugeotte au farouche Dom.
« La charité te le commande
Non moins d’ailleurs que la logique.
Prêche d’exemple, homme emphatique,
Dont le pathos en l’air se bande.
« Cesse de boire trop, de trop
Aimer la femme et d’être au fond
Le pire des cuistres qui font
Traiter tel chrétien de salop. »

Broussais, septembre 1893.

{p. 359}

XXIII
ANECDOTE §

  Le poète, mourant de faim
  Suivant l’immuable légende,
  S’en alla frapper à la fin
  Chez un éditeur de sa bande.
  — Sa bande, car ce sont bandits
  Que tels éditeurs et poètes —
  A l’effet d’un maravédis
  Ou deux, pour rompre ses diètes.
  L’éditeur qui venait de ne
  Vendre... qu’une édition toute,
  Bref, répondit : « Mon vieux, vous me
  Volez comme sur la grand’route. »
{p. 360}
  Le poète, toujours serein,
  Et toujours serin, lui réplique :
  Des voleurs comme moi, je crains
Qu’il n’en soit pas assez pour le bien de la République.

25 février 1895.

{p. 361}

XXIV
HOU ! HOU ! §

Swells de Brussels et gratin de la Campine,
Malins de Malines, élégants de Gand,
A Linos, Orpheus et leur race divine
Jetez le caleçon, relevez leur gant.
  Belges que vous êtes,
  Chantez, mes amours,
  De vos grands poètes
  L’on rira toujours.
Mais las ! j’oublie, et vous êtes pittoresque
En même temps qu’esthétique et musical.
Pour la couleur aucun ne vous vaut que presque
Et votre Rubens marche mal votre égal.
  Belges que vous êtes,
  Peignez, mes amours,
  De vos grands poètes
  L’on rira toujours.
{p. 362}
L’esprit vous étouffe et les bords de la Senne
N’ont que ceux de la Sprée en ça pour rivaux
Et, de par Léopold, Köning der Belgen,
Vos mots vont bien au niveau de vos travaux.
  Belges que vous êtes,
  Causez, mes amours,
  De vos grands poètes
  L’on rira toujours.
Enfin c’est vrai que vous sonnez la diane
Et nous aller « annexer » ainsi que dû.
Heureusement, comme l’on dit, que la douane
Est là pour une fois, bons messieurs, sais-tu ?
  Belges que vous êtes,
  Venez, mes amours,
  De vos grands poètes
  L’on rira toujours.
{p. 363}

XXV
A L’ADRESSE DE D’AUCUNS §

Rompons ! Ce que j’ai dit, je ne le reprends pas.
Puisque je le pensai, c’est donc que c’était vrai.
Je le garderai jusqu’au jour où je mourrai
Total, intégral, pur, en dépit des combats.
De la rancœur très haute et de l’orgueil très bas,
Mais comme un fier métal qui sort du minerai
De vos nuages à la fin je surgirai,
Je sursis, amitiés d’ennuis et de débats.
O pour l’affection toute simple et si douce
Où l’âme se blottit comme en un nid de mousse.
Et fi donc de la sale « âme parisienne ».
Vive l’esprit français, d’Artois jusqu’en Gascogne,
De la Champagne et de l’Argonne à la Bourgogne,
Et vive un cœur, morbleu ! dont un cœur se souvienne !
{p. 364}

XXVI
UN ÉDITEUR §

Quelqu’un a-t-il connu Monsieur
  Quelqu’un ici ?
C’est un gros laid d’assez fadasse mine
  Et bête aussi...
Sa spécialité, c’est le scandale,
  Pour de l’argent.
C’est le pamphlet, chose en général sale.
  (Suis-je indulgent !
J’aurais dû mettre et signer : odieuse,
  Digne du pal
Ou du moins d’une mort plus rigoureuse,
  C’est tout le mal
{p. 365}
Que je souhaite à cette gent impie.)
  Quant à Monsieur.
S***, ce serait faire œuvre pie
  Et trop d’honneur
A ce brigand de la littérature
  Qui vendrait Dieu
Trente deniers, ou mieux, pour telle ordure
  De son milieu
De le passer au feu comme un Juif pire
  Que ceux qu’il a
Vitupérés ou du moins laissé dire
  Ces choses-là.
Je n’aime pas énormément la race
  De feu Judas...
Pourtant elle vaut eneor mieux que la crasse
  De tout ce tas !
{p. 366}

XXVII
BALLADE EN FAVEUR DE LÉON VANIER ET Cie §

Ce que j’aime, Dieu seul le sait.
Autant que le diable l’ignore...
J’aime d’abord ce qui me fait
Plaisir, — puis ce qui presque encore
(Telles, pillules que l’on dore)
Me fait mal, peine, doute ou peur.
Mais, mes amis, ce que j’adore
Surtout, ce sont mes éditeurs.
J’aime la femme, — un fait, ce l’est
Indubitable, — comm’ j’abhorre
(Avec apocope) le laid !
J’aime l’absinthe bicolore :
{p. 367}
Verte et blanche, autant que j’honore
De loin l’eau pure et ses horreurs.
Mais ce qui vaut un : « Ah ! » sonore
Surtout, ce sont mes éditeurs.
Ils sont charmants, doux comme lait,
Luisants comme louis qui se dore
(Avec apocope) et qui plaît
A tout le monde. Un los s’essore
Et l’envieux que l’envi’ fore
(Avec apocop’) — ses fureurs ! —
(Avec idem) crèv’ comm’ pécore ;
Mais, au fond, viv’nt mes éditeurs !

envoi

Du Kohinnor et de Lahore
Princes trop grands, mais peu donneurs,
C’est vers vous que je m’édulcore,
Mes chers, mes tendres éditeurs.
{p. 368}

XXVIII
BUSTE POUR MAIRIES §

Marianne est très vieille et court sur ses cent ans
Et comme dans sa fleur ce fut une gaillarde,
Buvant, aimant, moulue aux nuits de corps de garde,
La voici radoteuse, au poil rare, et sans dents.
La bonne fille, après ce siècle d’accidents,
A déchu dans l’horreur d’une immonde vieillarde
Qui veut qu’on l’a reluque et non qu’on la regarde,
Lasse, hélas ! d’hommes, mais prête comme au bon temps
Juvénal y perdrait son latin, Saint-Lazare
Son appareil sans pair et son personnel rare,
A guérir l’hystérique égorgeuse des Rois.
Elle a tout, rogne, teigne... et le reste, et la gale !
Qu’on la pende pour voir un peu dinguer en croix
Sa vie horizontale et sa mort verticale !

1881

{p. 369}

XXIX
STATUE POUR TOMBEAU §

La Gueule parle : « L’or, et puis encore l’or,
Toujours l’or, et la viande, et les vins, et la viande,
Et l’or pour les vins fins et la viande, on demande
Un trou sans fond pour l’or toujours et l’or encor ! »
La panse dit : « A moi la chute du trésor !
La viande, et les vins fins, et l’or, toute provende,
A moi ! Dégringolez dans l’outre toute grande
Ouverte du seigneur Nabuchodonosor ! »
L’œil est de pur cristal dans les suifs de la face :
Il brille, net et franc, près du vrai, rouge et faux,
Seule perfection parmi tous les défauts.
L’Ame attend vainement un remords efficace,
Et dans l’impénitence agonise de faim
Et de soif, et sanglote en pensant à La Fin.

1881

{p. 370}

XXX
THOMAS DIAFOIRUS §

C’est le seul Paul parmi tant de Jules, d’Albert,
De Léon (ces païens ont des noms de baptême)
Et c’est le seul « savant » de tous ces forts-en-thème,
Sur ce banc d’avocats chimiste frais-ouvert.
Cuistre autrement. Et plus hideux. Encore vert,
Il vit d’obscénités qu’il arrange en système ;
Spécial, il encourt un distinct anathème
Et son nom, pour sa honte éternelle, est Paul Bert.
C’est le persécuteur tortueux et cynique.
Sa part prise au présent gâchis y communique
Un goût de poison lent et des airs d’échafauds.
« Sat prata biberunt. » Sonnet, rends à ses bêtes
L’équarrisseur en us promis aux temps nouveaux,
Tueur des chiens, qui va passer coupeur de têtes.

1881

{p. 371}

XXXI
NÉBULEUSES §

Papa Grévy, l’affreux Ferry persécuteur,
Constans proverbial et Cazot légendaire
Même dans ce milieu de conte de Voltaire
Pour la sottise crasse et la plate laideur ;
Ces Chambres, bosse double au dos d’un dromadaire,
Idoines au régime, ineptie, impudeur ;
Ces maires, ces préfets, leur argot, leur odeur,
Et Farre, à lui seul tout l’opprobre militaire ;
Et la file des purs, des barbes, des aïeux,
Juillet, Février, Juin, et « ceux » du Deux-Décembre
Bonnes jambes, jamais lasses dans l’antichambre ;
Et les jeunes encor plus bêtes que les vieux,
Communards sans Hébert, Girons sans Charlotte,
— Le tout, un vol de sous dans un bruit de parlotte !

1881

{p. 372}

XXXII
ÉCRIT PENDANT LE SIÈGE DE PARIS
décembre 1870 §

Loyal poignet d’acier, bon vieux héros choisi
De par le bon vieux Dieu barbu des vieilles
Bibles Pour être le plus pur entre les plus terribles,
Goetz de Berlichingen, que dis-tu de ceux-ci ?
Dorothée, Ottili ? ô vous, vierges, quasi
Des anges, qui, parmi vos rêves si paisibles,
Tout au plus évoquiez des amis « impossibles »,
A force de vertus qu’en dites-vous aussi ?
Et vous, les jeunes gens, fières Maisons-moussues,
Contempleurs des docteurs et des choses reçues,
Terreur des Philistins abjects, splendides fous ;
Sur Paris, sur Paris ! ce ne sont pas des mythes,
L’Allemagne, il paraît, lance, qu’en dites-vous ?
Tranquillement des culs horribles de marmites.
{p. 373}

XXXIII
OPPORTUNISTES
(1874) §

« Assez des Gambettards ! Otez-moi cet objet,
Dit le père Duchêne, un jour qu’il enrageait.
Tout plutôt qu’eux ! Ce sont les bougres de naissance.
Bourgeois vessards ! Ça dut tenir des lieux d’aisance
Dans ces mondes antérieurs dont je me fous !
J’en-foutres, qui, tandis qu’on La confessait sous
Les balles, cherchaient des alibis dans la foire !
Ah ! tous ! Badingue Quatre, Orléans et sa poire
(Pour la soif), la béquille à Chambord, Attila !
Mais, mais, mais ! pas de ces La-Réveillères-là. »
{p. 374}

XXXIV
UN PEU DE POLITIQUE §

Tribune des Cinq-Cents, attributs indécents,
Tremplin mesquin pour tous plongeons dans les non-sens,
Dans ces mensonges, dans telles logomachies,
Et, chose pire, dans les plus pires des orgies
De gaspillages d’honneur civique et d’argent !
Tribune où Bonaparte, en homme intelligent
Vraiment, ne monta qu’un instant pour donner l’ordre
De la jeter bas, dût mons Arena le mordre
D’un poignard de théâtre et d’un « Tyran ! » appris ;
Tribune remplacée au-delà de son prix,
Bien au-delà de son prix, ce leurre, par celle
Des rois revenus, qu’on peut nommer la Pucelle
De parlementarisme honnête, celui-là
(Non celui-ci !) et puis, comme tout s’écroule
De fier encor dans ce pays qu’un chacun pipe,
Tribune encore de l’affreux Louis-Philippe,
{p. 375}
Et de Prud’homme et de Hobert Macaire et de
Tous les pieds plats et d’aussi tous les cœurs bas que
La honte attire et que l’opprobre rassasie !
Quarante-Huit te mit au rancart, trop moisie
Que t’étais pour ses paradoxes innocents,
Tribune des Cinq-Cents, attributs indécents,
Et l’Empire second pour malpropre te tint...
Mais vint le Prussien...
Ton prestige est reteint,
Ton bas-relief d’ailleurs sans talent d’autre guise
Que d’étaler des seins qui ne sont plus de mise
Et qu’un artiste un peu noble « ne saurait voir »
Sans un chagrin profond et sans un ennui noir,
Ton bas-relief, à neuf gratté, t’encor décore,
Tremplin mesquin pour tout plongeur dans tout non-sens,
Symbole de ceux-ci, jacobins indécents.
{p. 376}

XXXV
UN PEU DE BATIMENT §

Dans ce Paris si laid moderne, il est encore
Ou plutôt il était, car tout se déshonore,
Il était quelques coins pittoresques, ô non !
Mais drôles d’horreur fade et de terreur sans nom
Aucun. Je veux parler de feu les terrains vagues,
Saint-Ouen, Montrouge, d’autres peut-être où les vagues
De foule bête n’avaient osé déferler.
Eugène Sue And Co surent en bien parler,
Henri Monnier aussi, mais de façon badine ;
Lui... mais, quoi, nous voyons, de nos jours, que lutine
La fièvre de bâtir pour voler en surplus,
Là s’élever, en plâtre, à sept étages, plus
Peut-être, des maisons de rapport, parodie
De celle du Paris intérieur, mais tout aussi
Laides et d’un aspect vil aussi réussi.
{p. 377}
Ça fleure de malsain, ça prédit la misère :
Termes dus, fièvre typhoïde, ça vous serre,
Le cœur d’une pitié qui serait du mépris...
Cependant, dès que c’est dressé, les maçons pris
De vin chantent la Marseillaise, air neuf encore,
Et plantent là-dessus le drapeau tricolore.
{p. 378}

XXXVI
« PUERO DEBETUR REVERENTIA » §

« Moi si j’avais vingt fils, ils auraient vingt cheraux ! »

Êmile Deschamps.
Moi, si j’avais vingt fils, ils auraient vingt chevaux
Et fuiraient au galop le Pédant et l’École,
Infâmes pour lesquels cette gueuse raccole
En ce pays conquis tous les petits cerveaux.
La Truande ! qui veut pour ses sales travaux,
Blasphème, puis péché, séduire, comme on vole,
L’enfant, le mien, le vôtre, ô la sinistre folle !
L’enfant, tout votre orgueil et tout ce que je vaux !
Et si j’avais cent fils, ils auraient cent chevaux
Pour vile déserter le Sergent et l’Armée
Que ces brigands nous ont créée, et ces drapeaux
{p. 379}
Les faquins ! qui mettraient la France, notre aimée,
Aux mains du plus offrant, après en avoir fait
La chose impure, faible et sale que l’on sait.
{p. 380}

XXXVII
SOUVENIRS DE PRISON
(Mars 1874.) §

Depuis un an et plus je n’ai pas vu la queue
D’un journal. Est-ce assez Bibliothèque bleue ?
Parfois je me dis à part moi : « L’eusses-tu cru ?... »
Eh bien, l’on n’en meurt pas. D’abord c’est un peu cru,
Un peu bien blanc, et l’œil habitueux s’en fâche.
Mais l’esprit ! comme il rit et triomphe, le lâche !
Et puis, c’est un plaisir patriotique et sain
De ne plus rien savoir de ce siècle assassin
Et de ne suivre plus dans sa dernière transe
Cette agonie épouvantable de la France.
{p. 381}

XXXVIII
SOUVENIRS DE PRISON.
(1874) §

Les passages Choiseul aux odeurs de jadis
Où sont-ils ? En hiver de ce Soixante-Dix
On s’amusait. J’étais républicain, Leconte
De Lisle aussi, ce cher Lemerre étant archonte
De droit, et l’on faisait chacun son acte en vers.
Jours enfuis ! Quels Autans soufflèrent à travers
La montagne ! Le Maître est décoré comme une
Châsse, et n’a pas encor digéré la commune.
Tous sont toqués, et moi qui chantais aux temps chauds,
Je danse sur la paille humide des cachots.
{p. 382}

XXXIX
ACTUALITÉ §

Je trouverais très ridicules
Au lieu d’affreux que je le fais
Cette cause et tous ses effets
Qui démonteraient cent Hercules,
S’il n’était encor la Patrie,
— Non ce « pays » qu’il faut haïr
Ni son bon « droit » qu’il faut trahir —
Mais cette aveuglément chérie
Patrie à qui tous sacrifices
Extravagants, exorbitants,
Sacrés, saints, sont dus en tous temps,
En tous lieux, malgré tant de vues !
{p. 383}
Et j’implore, en ma joie amère
De voir s’abîmer ce pays
Dans ces opprobres inouïs,
La France, l’éternelle mère !
{p. 384}

XL
A PROPOS D’UN PROCÈS INTENTÉ A UN ARCHEVÊQUE FRANÇAIS §

Je n’aime pas énormément
Le Clergé que le Concordat
Nous procure présentement,
Et je voudrais qu’on émondât
Quelque peu, quand même un Soldat
S’en mêlerait brusque et charmant
Au fond, remplissant ce mandat :
Tout pour le bien, — et persistât,
Qu on émondât quelque peu, dis-je,
— Par quel détour ou quel prodige
Je n’en sais rien, mais je m’entête —
{p. 385}
L’Église française — et les autres,
Mais, aussi, que tels bons apôtres,
Bonne R F, fussent de la fête.
{p. 386}

XLI
POUR DÉNONCER LA « TRIPL1CE » AU LIEU DU CONCORDAT §

L’Italie ? Elle est dans le train
Extraordinaire qui s’emporte
Même au-delà des flots du Rhin,
Même en-deçà de notre Porte !
L’Autriche, elle est bien bonne là,
Non sans son « laurier sur son shak’
O, la Prusse qu’on consola2
Par telles cessions dont chaque
Est si terrible qu’il ne faut
Aucunement espérer trêve
Ni paix sans reprendre de haut !
Verdun, Toul, Metz, hélas ! et Trêve
*
* *
{p. 387}
Et quant à ce... gouvernement
Qui prétend garder l’équilibre
En l’occurrence, ou bien il ment
Ou bien la France n’est pas libre !
{p. 388}

XLII
ODE A GUILLAUME II §

Guillaume Deux, empereur d’Allemagne
  Comme César,
Dans ce « Gastibelza » dont la montagne
  A fait un « Sar » ;
Guillaume Deux, l’homme à l’oreille mâle,
  Au bras long mal,
Et qui parfois, — faveur impériale !
  Agit pas mal,
Napoléon éventif, mais honnête
  Mecklembourgeois
Je t’aime quand même, et même c’est bête,
  Mais pas bourgeois !
{p. 389}
Parce que t’es un homme avec un sabre
  (Et bien disant
Des choses non dites par tel quel glabre3)
  Si bien luisant.
Je t’aime comme on aime une ennemie
  Que l’on aurait,
Parce que, Sire, au fond, vous n’avez mie
  Quelque secret,
Parce que vous êtes un honnête homme
  Bien que Prussien,
Par ce que vous êtes un fou tout comme
  Moi, ce Messin4!
{p. 390}

XLIII
RASTAS §

« S’ennu Ver » pris pour s’ennuyer, dans ce vers de V.H. (Chansons des Rues et des Bois), par M. Jean Moréas, à cause de son romanisme, lors latent.

S’adresser, pour plus mûrs renseignements, à M. Raymond de la Tailhède.

Garibaldi m’ennuie
  Comme la pluie.
Mais Machin ! m’ennu Va,
  — Tel Moréa.
Guillaume Deux m’assomme,
  Tels deux Guillaume,
A force d’être chic
  Comme mastic.
Il a trop d’uniformes !...
  Eux, les Romans
Ils mettent trop de formes
  Et de romans
{p. 391}
A devenir plus bêtes
  Même qu’leur pied
Et beaucoup moins honnêtes
  Que mêm’ trop sied,
Littérair’ment, veux dire...
   — Ou autrement
S’il leur plaît, — car le pire
  P’tit garnement
De leur Bande ou Z’École5
  M’empêcherait
De tendre une bricole
  Dans leur forêt,
Pourquoi, d’ailleurs, pour r’prendre
  Avec le doigt
Quéqu’chôs’, dans leur provendRe6
  Que l’on me doit ?
Et je reste le Maître...
  Or, de moi-mêm’
Et s’il faut me l’ permettre,
  Je leur dis : « M. »
{p. 392}

XLIV
CONTRE LES PARISIENNES §

Il faut enfin parler de la Parisienne
 Mieux que banalement
Et lui dire sans fiel que dans la chose sienne
 Tout n’est pas qu’agrément.
Elle-même se dit point belle mais jolie
 Et par « jolie » elle, elle entend
Quelque chose de laid platement que pallie
 Un port de tête exorbitant
Et qu’émaillent des mots ressassés qu’elle vole
 Aux journaux finis d’achever,
Avec, en sus, un tortillement trop frivole
 Des hanches pour faire... rêver.
{p. 393}
La chlorose est son lot et ses cuisantes suites
 Et la tuberculose aussi,
Aussi la fausse couche et ses péritonites,
 Aussi tous maux dans ces tons-ci...
Elle qui se prétend reine de l’élégance,
 C’est d’Angleterre, deux ou trois
Ans après, qu’elle tire — et vêt d’extravagance
 Les modes, son goût et son choix.
Mais assez. Résumer sera faire œuvre pie.
 Total : C’est fade et polisson
Et c’est bavard et c’est voleur comme une pie
 Et c’est putain comme chausson.
{p. 394}

XLV
SUR LA MANIE QU’ONT LES FEMMES ACTUELLES DE RELEVER LEURS ROBES §

« Quand tu vas, balayant l’air de ta jupe large »
  Baudelaire disait
Dans des comparaisons superbes en surcharge
  Ainsi qu’il en faisait...
On peut dire aujourd’hui ce que disait le Père,
  Tout à fait à rebours,
Car les femmes ont adopté quelle manière,
  Dieux ! d’orner leurs entours,
Les entours de leur corps infernal et céleste
  — J’entends leur vêtement —
D’une main à baiser, oui ! mais de quel sot geste
  De vain retroussement !
{p. 395}
Car l’ampleur de la robe et son envol et tout le
  Reste, grâces au vent,
Font penser l’homme, non intime, mais en foule,
  A ce qu’il a devant...
Tandis que cette sorte absolument hideuse
  De montrer des mollets
Insuffisants parfois serait la source affreuse
  De bien de vœux laids !
Vous accentuez trop, Mesdames, vos « tournures »,
  Et j’en reste effrayé,
Car elles sont, hélas ! d’amples caricatures
  De ce dont on s’assié...
Ou plutôt continuez, mais plus d’un infâme
  Retroussement moqueur.
Retroussez, retroussez, retroussez jusqu’à l’âme,
  Retroussez jusqu’au cœur.
{p. 396}

XLVI
PETTY LARCENIES §

 Canaille subalterne,
 Sergots, cochers, logeurs,
 Plate race à l’œil terne,
Chiens couchants et mauvais coucheurs,
 Je vous aime et j’estime
 Votre petit trafic,
 Qui, n’osant pas le crime,
Ment et vole, depuis le flic
 Jusqu’au collignon rouge
 De veste et de gilet,
 Jusqu’au teneur de bouge
Et de sommeil qu’un rien troublait.
{p. 397}
 T’en souvient-il. Moi-même,
 De tous leurs humbles trucs,
 Quand la richesse extrême
N’avait pas pompé tous tes sucs !...
 Le flic aimait la pièce,
 Aussi le collignon.
 L’hostelier, gente espèce,
A son tour ne disait pas non...
 Puis, pour être à la coule
 De ce’siècle crevant,
 Chacun de cette foule
Donnait gentiment de l’avant.
 Et, les yeux en extase
 Vers la Haute, ces bons
 Garçons — le fond du vase —
A leur tour devenaient fripons,
 Et de fripons fripouilles,
 Si que, selon les gens,
 « C’est la fin des grenouilles... »
Grands dieux, soyez-nous indulgents !
{p. 398}

XLVII
COGNES ET FLICS §

Autrefois j’aimais les gendarmes.
Drôle de goût, me direz-vous...
Enfin je leur trouvais des charmes
Non certes au-dessus de tout,
Mats je les gobais tout de même,
Comme on prise de bons enfants.
Élite de l’armée et crème
Et fleur, ils m’étaient triomphants
Leurs baudriers et leurs bicornes,
Si bien célébrés par Nadaud,
D’une sécurité sans bornes
Flattaient mon âme de badaud.
{p. 399}
Puis, ils lampent le petit verre
Avant comme après le repas
D’un geste plus ou moins sévère
Et je ne le détestais pas.
Je trinquais avec des brigades,
Et nous buvions à nos amours.
Comme il sied avec des troubades,
C’était moi qui payais toujours...
Depuis je constate avec peine
Qu’ils sont des rosses vous dressant
Procès-verbal à perdre haleine,
Quand ils jugent le cas pressant.
La douille manque à la caserne.
Or voici, grâce à tels délits,
Qu’ils fabriquent d’un style terne,
Les budgets qu’il faut, rétablis.
A moi, les chouias, les macaches !
Désormais je me voue au chant
National de « Mort aux vaches ! »
Fussé-je pris pour un méchant...
Comme aussi les sergents de ville :
J’avais un estime pour eux !
{p. 400}
Protecteurs de la paix civile,
De l’ordre gardiens valeureux,
Rempart du Bien, terreur du Crime,
Ils me semblaient, naïveté !
Une apparition sublime
D’anges veillant sur la cité...
Hélas ! c’est encor : « Mort aux vaches ! »
Qu’il faut crier quand on les voit.
Massacreurs féroces et lâches,
Mouchards, non point maquereaux, soit
Mais tout comme, ivrognes qu’indure
Plus d’un rogomme monstrueux...
Et le héros se dénature
En un drôle imperpétueux.
{p. 401}

XLVIII
DÉCEPTION §

« Satan de sort, Diable d’argent ! »
  Parut le Diable
Qui me dit : L’homme intelligent
 Et raisonnable
Que te voici, que me veux-tu ?
 Car tu m’invoques
Et je crois, l’homme tout vertu,
 Que tu m’évoques.
Or je me mets, suis-je gentil ?
 A ton service :
Dis ton vœu naïf ou subtil ;
 Bêtise ou vice ?
{p. 402}
Que dois-je pour faire plaisir
 A ta sagesse ?
L’impuissance ou bien le désir
 Croissant sans cesse ?
L’indifférence ou bien l’abus ?
 Parle, que puis-je ? »
Je répondis : « Tous vins sont bus,
 Plus de prestige,
La femme trompe et l’homme aussi,
 Je suis malade,
Je veux mourir. » Le Diable : « Si
 C’est là l’aubade
Que tu m’offres, je rentre. En Bas.
 Tuer m’offusque.
Bon pour ton Dieu. Je ne suis pas
 A ce point brusque. »
Diable d’argent et pas la mort !
 Partit le Diable.
Me laissant en proie à ce sort
 Irrémédiable.
{p. 403}

XLIX
GRIEFS §

On me dit vieux, qui ça ? Les jeunes d’aujourd’hui !
Homère est vieux aussi, je réclame de lui,
Non dans des termes équivoques ni baroques,
Mon esprit qui n’a pas besoin de leurs breloques
Pour tinter et briller au vrai soleil d’été.
Cinquante ans, non sonnés, n’ont pas trop hébété,
Que je sache, l’esprit dont Dieu fit mon partage.
On me dit vieux, qui ça ? Les amants de cet âge.
Ci, mannequins transis, de Gomorrhe venus.
Or je suis tout plein vert, j’en atteste Vénus
Et les dames. On me dit vieux, qui ça ? Ce maître
Es-Anarchie ( un mot suranné), petit traître
A la patrie en deuil, au pauvre qu’il voudrait
Faire méchant au lieu des soins qu’il lui faudrait,
Conseils doux, Dieu montré, pain, vin, la main tendue
Et la bonne mort patiemment attendue
{p. 404}
Comme la délivrance en une vie enfin
Heureuse !
On me dit vieux, qui ça ? Cet aigrefin
Imberbe, mais pêcheur émérite en eau trouble,
Qui me plaint de mon indigence triple et double,
Unique ! sans songer un instant, le pauvret,
Que je suis riche, étant honnête. Apre secret,
Recette pas drôle, être riche puisque honnête !
On me dit vieux encore. Encore qui de bête ?
Ah oui, parfois moi-même, alors surtout que j’ai
Mal agi, mal parlé, garrulé comme un geai,
Trottiné, comme un âne à travers telle et telle
Préoccupation, sordeur ou bagatelle.
Mais j’ai tôt reverdi d’entre ces détritus
Et je me bande en presque enfantines vertus,
En efforts bien adolescents, en très viriles
Actions contre mes propres propos futiles !
Je demande pardon pour leur peu haute voix
Et le ton vif, — mais on n’est jeune qu’une fois.
{p. 405}

L
ON DIT QUE JE SUIS UN GAGA §

On dit que je suis un gaga.
C’est Moréas qui m’envoi’ ça.
Doncques suis un gaga « n’hélas ! »
C’est ce que m’envoi’ Moréas.
Moi qui suis un charmant garçon,
J’ dis à personn’ qu’il est quel...
Et si j’avais l’verbe superbe
(Et l’assonance !) je dirais...
{p. 406}

LI
A RAOUL PONCHON
(conseils dans sa manière) §

Ponchon, vous n’êtes pas raisonnable non plus,
  Écoutez ma semonce :
Eh quoi ! vous vous rangez dans les gens dissolus
  Dont rougirait Alphonse,
Qui font la honte, ayant de l’esprit à gogo,
  De toute notre époque.
Notre époque n’est plus celle du Père Hugo,
  — Encore un bon loufoque !
Ni même celle de Voltaire (Arouet), ni
  Celle du grand Monarque,
{p. 407}
Et vous voici parmi le nombre indéfini
  Des criminels de marque.
Quinze jours de prison pour outrages à la
  Sainte Magistrature...
Mais je me trompe... à la morale, et me voilà
  Tout prêt à la rature.
Car je ne suis pas, moi, comme vous, bon Raoul,
  De l’opposante race,
Et que me fait d’ailleurs que tel juge maboul
  Soit un doux pédérasse.
Tous les chasseurs à pied, tous les garçons baigneurs,
  Tous les télégraphistes
Peuvent bien défiler devant ses yeux sans mœurs
  Et l’avoir sur leurs listes,
Je m’en fous, et je suis un trop bon citoyen
  Pour crier comme on beugle...
Règle : vois si l’on veut, si l’on peut, c’est très bien,.
  Mais être d’un aveugle ! !
Et libre à tout un tribunal, s’il décida,
  Pour que rien ne se perde,
En place de biftecks, au lieu de tel rata,
  De manger de la m***.
{p. 408}
Qu’il mange de la m*** ou non, dites un peu
  Si cela vous regarde !
Allons, faites vos quinze jours, et nom de Dieu !
  Dieu vous ait en sa garde.

16 novembre 1891.

{p. 409}

LII
A MARCEL SCHWOB §

Schwob, « la Terreur future », elle existe, très cher,
Plus que dans votre livre excessive et superbe,
Tuant l’humanité comme on fauche de l’herbe,
Par la misère et par la flamme et par le fer.
Guerre, machinerie, exploitation du
Pauvre haineux par le riche âpre, assauts d’astuces,
Anarchistes français et nihilistes russes,
Rendu pour un prêté, prêté pour un rendu,
La science pouvant à peine se suffire
Pour la destruction nécessaire, on dirait,
Et jusqu’à l’Alchimie exhumant son secret.
Ah oui, notre Terreur future elle est plus pire
Que la vôtre stoppant du moins devant l’Enfant.
Mais ceux-ci ! Voyez donc s’ils y vont de l’avant.
{p. 410}

LIII
A ERNEST DELAHAYE §

Ernest, en un sonnet dont peut-être sa mémoire
Je glorifiais Dieu jadis de nous avoir
Tout fait voir rose dans ce monde où tout est noir
Et créés gais tous deux pour sa plus grande gloire.
Or aujourd’hui, quand l’heure de rire raréfie
Ses chances et qu’un gris ennui s’en est suivi,
Voici, délicieusement inassouvi,
Un combat s’engager dont ma rate est ravie,
Un combat de géants du Grotesque déjà
Proverbiaux parmi les meilleurs de nos pitres,
Et le bon sang dans mes veines coule par litres,
(Dans les tiennes aussi, gageons ! se dégorgea.)
Moréas contre Ghil, le Turc et la Belgique,
Pense ! Et quel beau cas batracomyomachique.
{p. 411}

LIV
A FÉLICIEN CHAMPSAUR §

Champsaur, n’êtes-vous pas, dites, de mon avis,
Et ne trouvez-vous pas ce monde bien immonde,
Je crois qu’oui, n’en voulant pour preuve sans seconde
Que le poivre et le sel où vous tenez confits,
Pour nos esprits charmés à qui c’est tous profits,
Vos vers d’âpre ironie et l’amère faconde
De cette prose où sous l’allure franche et ronde
Si souvent un sarcasme exquis nous a ravis.
Et vous avez raison, poète que vous êtes !
Marinons nos chagrins et saurons nos dégoûts
Et servons-les bien froids ; c’est rendre coup pour coups
A l’étrange société qui de nos têtes
Voulut faire son jeu de massacre et son but...
— Petit bonhomme vit encore et lui dit : Zut !
{p. 412}

LV
A CATULLE MENDÈS
(Banquet du 16 janvier 1895) §

Vous avez magnifiquement vengé la Muse
D’un blasphème trop bête en son impiété :
« Baudelaire, grand cœur douloureux », a dicté
Votre vers châtiant tel pédant qui s’amuse.
« Notre cher Baudelaire ! » ah, qu’il fut bien jeté
Ce cri de notre cœur à la face camuse,
D’une ignorance qui s’en croit, mais qui s’abuse,
Et d’un muflisme aggravément prémédité.
Oui, faisons respecter de la foule et du cuistre
Nos aînés au tombeau qu’insulte un cri sinistre
Corbeaux au lourd vol noir, belettes au corps tors.
Et consolons d’un beau courroux qui berce et flatte
D’un bruit encor de gloire en cette fosse ingrate
Qui ne sais plus leur nom, les morts, les pauvres morts.
{p. 413}

LVI
A F.-A. CAZALS §

Ils avaient escompté ma mort,
Qui n’arrivait pas assez vite,
Pour quel vil et quel sale effort
Avaient-ils escompté ma mort ?
Ils voulaient te salir, toi, fort
De mon amitié, point en fuite.
Ils avaient escompté ma mort
Qui n’arrivait pas assez vite.
Même elle a fait faux bond, ma mort,
A tel type et telle drôlesse
Près de mon lit, rués au bord,
Elle a fait quel faux bond, ma mort.
J’allais de tribord à bâbord,
Mais je vis, c’est le point qui blesse.
Même elle a fait faux bond, ma mort,
A tel type et telle drôlesse.
{p. 414}
Mon Cazals, tu sais qu’en dépit
De tout je t’aime mieux qu’un frère
Cette amitié-là, sans répit,
Ni trêve, en crédit ou débit,
Elle est au cœur qui la fourbit,
S’il le faut, en arme de guerre,
Mon Cazals, tu sais qu’en dépit
De tout je t’aime mieux qu’un frère.
{p. 415}

LVII
CHANSON POUR BOIRE §

À Léon Vanier.
Je suis un sale ivrogne, dam !
Et j’ai donc reçu d’Amsterdam
Un panier ou deux de Schiedam.
Mais seulement le péager,
Qu’il me faut pourtant ménager,
A moins que de le négliger
M’interdit — il a bien raison ! —
D’introduire dans ma maison
Ce trop pardonnable poison.
Je vole à la gare du Nord,
Mais j’y pense : or voici que l’ord-
E misère est là qui me mord...
{p. 416}
Hélas ! comment faire, Vanier ?
Je n’ai plus l’ombre d’un denier
Pour vous offrir un verre ou deux de ce panier.
{p. 417}

LVIII
AUTRE CHANSON POUR BOIRE §

À Léon Vanier.
Je triomphe et j’ai ce Schiedam,
(Qui ne me vient point d’Amsterdam,
  Mais de la Haye),
Et j’en ai bu beaucoup, beaucoup,
Trop peut-être et j’ai vu le loup
  Sauter la haie.
Là haie, hélas ! de ma raison
Sauter et fuir à l’horizon,
  Tel un cortège,
A lui tout seul, ce loup, de loups
Et jadis : il me serait doux,
  Puisque m’assiège
{p. 418}
 Le remords — car c’est du remords,
 Et le remords c’est des rats morts
   Dont l’odeur pue,
 De n’avoir encor partagé
 Ce Schiedam ô si fort que j’ai !
 Avec tel dont la note est due,
— De partager (un peu) ce fier Schiedam que j’ai.

18 avril 1893.

{p. 419}

LIX
CHANSON A MANGER §

Nos repas furent sommaires,
Cette semaine : enfoncés
Les Marguerys et les Maires
Aux menus par trop foncés.
Fi de la sole normande,
Fi de l’entrecôte au jus,
Puisque tous ces jours-ci j’eus
La satisfaction grande
D’être un végétarien
A l’instar de ce poète
Bouchor, ou de cet esthète
Sarcey, critique ancien.
{p. 420}
Nous mangeâmes de la soupe
Où lentilles et poireaux
Mêlaient leurs parfums farauds
A celui du pain qu’on coupe.
L’eau coulait dans le cristal
Plus pure que loi, plus claire,
Meilleure que vin ou bière,
Boire idéal et fatal !
C’est dommage que le ventre
Soit un ventre préférant
Encore un bon restaurant
A Polyphème, ton antre !
{p. 421}

LX
A MON AMIE EUGÉNIE
pour sa fête §

Contrariante comme on l’est peu, nom de Dieu !
Tu n’en fais qu’à ta tête — et moi rien qu’à la mienne
Non plus — et je suis tel que je suis, quelque peu
Que je sois, et j’y reste en dépit de la tienne
De tête, et, nom de Dieu ! j’adorerais ce jeu,
S’il ne me tuait pas en manière de tienne
Plaisanterie et de ta part et de la mienne,
Je dis un peu ce qu’il faut dire, nom de Dieu.
Je ne suis pas ni comme il faut, ni de génie,
Mais je me souviens qu’on te prénomme Eugénie,
Et je me rappelle aussi que c’est aujourd’hui
Ta fête, et qu’il faut encore que je la souhaite,
En dépit de nos torts de femme et de poète,
Et je t’envoie, ô, ce sonnet fait aujourd’hui.
{p. 422}

LXI
UNE FOLLE ENTRE DANS MA VIE §

Une folle entre dans ma vie
Et je n’en suis pas étonné
(A qui voulez-vous qu’on se fie,
Une folle entre, — quelle envie !
Et pourtant j’avais ordonné
Patience et philosophie
A qui j’étais subordonné
Moyennant sa photographie.
Termes affreux ! Rimes ? Comment ?
Mais n’est-il pas vraiment charmant
D’être à travers ce caractère,
Ce caractère qu’il faudrait
Renfoncer si l’on le voudrait...
Mais cette folle est mon affaire.
{p. 423}

LXII
CONTRE UNE FAUSSE AMIE §

Les beaux sentiments,
Tout comme une armée,
Rappliquent fumants
Poudre avec fumée,
Rappliquent sans rien
Qui rappelle l’ordre,
Répliquent sans bien
Savoir où que mordre !
Mais, sachant de qui
Provient le désastre.
Poniatowsky
Mal noyé ; nul astre,
{p. 424}
(Nulle étoile) ils ont
Repris la montagne
Et même le Mont...7
Aussi, — la campagne !
*
* *
Or tu m’as menti
Comme une poupée :
Elle a ressenti,
Mon âme trompée !
Et j’ai rappliqué,
Telle notre Armée
Et notre Clergé,
Vers-la-mieux-Aimée !
{p. 425}

LXII
POUR Mlle E... M... §

« Plus pire encore que nature »,
Comme zézaie en son langage,
Cet ange hors d’âge et d’usage,
Elle est si toc qu’elle en est pure
Elle est méchante, c’est la gale,
Et vraiment pour t’avoir « gobé »,
Il m’a fallu quelle fringale,
Mademoiselle Machabée,
Quelle fringale, trop frugale,
Qui rappellerait le vampire
— De qui l’affre à rien ne s’égale
Qu’il parait que fut l’homme pire
Dont Saint-Ouen, ville destinée,
Frémit encor, mal étonnée !
{p. 426}

LXIV
A MA BIEN-AIMËE §

Je connais tout, même moi-même.
Je ne sais rien, même de toi.
Je suis l’inconscient, et j’aime
Je ne sais qui, jusques à moi !
Mais je n’ignore pas quiconque,
Et ce quiconque là, j’y suis
Pour lui parler si, dans la conque
De son oreille, ce pertuis !
Il désire que je lui glisse
Telle parole ou bien un mot
Et s’il voulait qu’on lui foutisse
Un compliment de matelot.
{p. 427}
Je suis de ce siècle et de toutes
Les décadences, et je suis
Ce pèlerin qui, par les routes,
Et me congèle et me recuis.
Et sans peur ni de la mort verte
Ni de la vie en rose, j’ai
Pour réponse à tel propos gai
Ou triste ou riendutoutiste : M...
{p. 428}

LXV
A LA SEULE §

Tu n’es guère qu’une coquine,
Qu’un abominable vaurien
Du sexe ennemi, mais combien
Je l’aime, tu le sais, gredine
Exquise qui me fis quel bien
Et me fais que de mal ! J’opine
Pour ta mort... ou la mienne, ou bien
Pour les deux en même temps,.. Ni ne
Dis mot, ni surtout ne te tais !
Je bafouille en songes épais
(Ainsi que parlait Sainte-Beuve),
Quand tu n’es pas là ; je n’y suis
Pas non plus, et ce que je cuis
Dans mon jus ! Reviens, ô ma Veuve !
{p. 429}

LXVI
A L’ANCIENNE §

Mais puisque l’hyène ancienne
Revient pour relécher le sang
Des blessés, eux, tombés au rang
D’honneur pourtant, puisque la haine,
La haine ! elle est à qui la veut !
C’est le diable au sens catholique,
La sottise au sens symbolique,
Puisque la haine, alors, ne peut,
Ne veut plus abdiquer ni feindre,
Puisque le drapeau relevé
Sous tant d’horreurs est rebravé,
Ce n’est donc plus nous qu’il faut plaindre,
{p. 430}
C’est l’infamie et l’Être faux,
La femme ou l’homme qui l’assume,
La femme et l’homme, époux posthume
D’un serment mort, et par les vaux
Et par les monts et par les ondes
Et les naufrages d’au-delà,
Honte et pitié sur l’homme et la
Femme de ces retours immondes.
Et que suive en attendant mieux
Ou pire, car qui sait les choses
Par ces temps brusques et moroses ?
Ces vœux de moi, ces miens adieux !

Juillet 1895.

{p. 431}

LXVII
POUR E... §

Tu me fais un peu mal à la tête.
O jalouse ainsi que le soupçon,
Je ne suis pas toujours à la fête
Alors que tu me fais la leçon
O doctoresse en droit féminin,
Épargne un peu ce moi, ta conquête,
Et fais-lui le don félin, canin,
De ta compétence qui me guette,
Ta compétence en le droit charmant
Qu’ont les femmes, hélas ! sur nos âmes
D’hommes et même sur nos vraiment
Faibles corps d’hommes, ô vous, les femmes...
{p. 432}
O toi, ma femme, ô toi, laisse-moi
T’aimer beaucoup sans surtout trop croire
Que je ne t’aime que pour la gloire.
Non, je t’aime encore pour l’émoi,
Pour ce cher émoi de notre chair
Commune comme un bien qu’on partage,
Alors que nous sommes au lit cher
A noire chair laissée en otage
De notre cœur ô que mutuel,
De notre ame ô combien réciproque,
De notre amour si doux, si cruel,
Que je le crois seul de son époque.
{p. 433}

LXVIII
RÊVE §

Je renonce à la poésie !
Je vais être riche demain.
A d’autres je passe la main :
Qui veut, qui veut m’être un Sosie
Bel emploi, j’en prends à témoin
Les bonnes heures de ballade,
Où, rimaillant quelque ballade,
Je passais mes nuits tard et loin.
Sous la lune lucide et claire
Les ponts luisaient insidieux,
L’eau baignait de flots gracieux
Paris gai comme un cimetière.
{p. 434}
Je renonce à tout ce bonheur
Et je lègue aux jeunes ma lyre
Enfants, héritez mon délire,
Moi j’hérite un sac suborneur.
{p. 435}

LXIX
RÉVEIL §

Je reviens à la poésie !
La richesse décidément
Ne veut pas de mon dénûment,
Et c’est un triste dénouement.
A moi la provende choisie,
L’eau claire et pure et ce pain sec
Quotidien non sans, avec,
Un gentil petit air de rebec !
A moi le lit problématique
Aux nuits blanches, aux rêves noirs,
A moi les éternels espoirs
Pavanés des matins aux soirs !
{p. 436}
A moi l’éthique et l’esthétique.
Je suis le poète fameux
Rimant des vers pharamineux
A l’ombre d’un quinquet fumeux !
Je suis l’âme par Dieu choisie
Pour charmer mes contemporains
Par tels rares et fins refrains
Chantés à jeun, ô cieux serins !
Je reviens à la poésie.
{p. 437}

LXX
LA MONTRE BRISÉE §

À Eugénie.
Dans notre vie un peu fantasque
Il n’est, je crois, rien arrivé
De plus masque et tambour de basque
Et mi-carême et mardi gras
Que cette colère venue
De quel donc prétexte vraiment ?
Qui, dès grosse erreur reconnue,
Nous rentrés de mauvaise humeur,
Me fit, sans que rien pût là contre,
D’un pied fantochement vainqueur,
Écraser cette pauvre montre
Que tu venais de m’acheter.
{p. 438}
Je piétinais comme un beau diable,
Comme un polichinell’ rageur,
L’horloginette lamentable
Qui tôt ne fut qu’un triste tas
De cuivre et d’argent et de verre
Dès lors se relevant en... « bosse »,
Et maintenant, à moi sévère,
Après coup je compris trop tard
Que j’ai mal et me lamente
A propos du bijou perdu
Et de l’heure à jamais absente...
Mais quelque chose de dedans
Moi-même me dit : « C’est carême
Aujourd’hui, mais rassure-toi, —
L’heure n’en va pas moins quand même.
Heureuse ou non... »
Baste ! aimons-nous.
{p. 439}

LXXI
MON APOLOGIE §

Je suis un homme étrange, à ce que l’on me dit ;
Aux yeux de quelques-uns pur et simple bandit,
Pur et simple imbécile aux yeux de quelques autres ;
D’autres encor m’ont mis au rang des faux apôtres,
Pourquoi ? D’aucuns enfin au rang des dieux, pourquoi,
Mon Dieu ? Quand je ne suis qu’un bonhomme assez coi,
Somme toute, en dépit de quelque incohérence.
Or j’ai souffert pas mal et joui non moins : rance
Juste milieu, je t’ai toujours mal reniflé,
Malgré tout mon désir de vivre mieux réglé.
Mieux équilibré, comme parlerait un sage
De nos jours après tout sages, selon l’usage
Des jours anciens et futurs.
Donc, j’ai souffert
Beaucoup et surtout de mon fait, à découvert,
{p. 440}
Par exemple, et saignant ainsi que pour l’exemple,
Et scandaleux comme l’ilote. Oui, mais quel ample
Et bon remords me prit, par la grâce de Dieu,
De mes fautes d’antan, presque juste au milieu
De l’expiation de tant de jouissances !
Et, dès lors, j’ai vécu de toutes les puissances
Du cœur et de l’esprit bien mûris par l’été
Splendide du bonheur et de l’adversité.
Voilà pourquoi je suis ce qu’on nomme cet homme
Étrange, et qui ne l’est, encore qu’on le nomme
Tel. Au plus un original ; encore, encor ?
Car je ne pose pas dans tel ou tel décor,
Que je sache, et mon geste est d’un complet nature,
Triste ou gai, je concède assez vif, d’aventure,
Quand il sied, assez lent par hasard, s’il le faut.
Donc, ô mes amis chers, prisez pour ce qu’il vaut
Mon caractère tel qu’il est : tout d’une pièce ?
Non, et je ne crois pas qu’il emporte en l’espèce,
Mais fort peu compliqué ; de bonne foi toujours ?
Non, car je suis un homme et je ne suis pas l’ours
Des solitudes, brave bête un peu farouche,
Mais si franche ! — et je mens parfois, plutôt de bouche
Qu’autrement, mais enfin je mens... au fond, si peu !
{p. 441}
Et oui, j’ai mes défauts, qui n’en a devant Dieu ?
J’ai mes vices aussi, parbleu ! Qui n’en a guère
Ou beaucoup ? Mais à la guerre comme à la guerre
Il faut me supporter ainsi, m’aimer ainsi
Plutôt, car j’ai besoin qu’on m’aime.
Et puis ceci :
Dieu m’a béni, lui qui punit de main de maître,
Terriblement, et j’ai reconquis tout mon être
Dans le malheur tant mérité, tant médité,
Et c’est ce qui m’a fait meilleur, en vérité,
Que beaucoup d’entre ceux dont si stricte est l’enquête.
Mais, Seigneur, gardez-moi de l’orgueil, toujours bête !